THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.—La Femme et le Pantin, pièce en quatre actes et cinq tableaux, de MM. Pierre Louys et Pierre Frondaie.

M. Pierre Louys est un écrivain magnifique, et c’est ici même, je crois, que parut ce petit chef-d’œuvre de sensualité rêvante et de sadisme alangui qu’est la Femme et le Pantin. C’était au temps où l’on n’abusait pas de toutes les Espagnes, où Séville avait du lointain, Cadix du mystère, où Barrès seul régnait sur Tolède et où le Greco n’était pas tombé dans le domaine public. L’adaptation de cette tragédie muette par M. Frondaie a de la grâce et du pathétique, et a fort bien réussi. Vous connaissez l’aventure. Un don Juan un peu las, don Mateo Diaz, quitte sa maîtresse, la belle Bianca Romani, pour une petite cigarière de Séville, Concha Perez, qui l’a séduit en chantant et en raillant une pauvre gitane qui ne dansait pas assez bien à son gré; elle lui a paru piquante et il va voir comme elle est cruelle!

Et cependant elle l’aime! Mais elle est si fière de son petit corps, de son petit cœur, de son âme libre! Elle veut se donner d’elle-même, toute. Elle désespère l’infortunée Bianca, et, quand elle s’est promise à Mateo, elle s’en va, s’en va parce que cet homme riche a donné de l’argent à sa mère et a semblé l’acheter! Horreur!

C’est à Cadix que l’ex-don Juan la retrouve, dansant pour vivre dans une guinguette à matelots et donnant des répétitions assez dévêtues pour des touristes anglais. Mateo écume de rage et de jalousie brise la porte, chasse les clients, mais la petite ballerine le bafoue et l’accable: elle est vierge. On peut être vierge et nue, tout de même! Et l’autre reste tout bête.

Il a pu, grâce à Dieu! la retirer de son bastringue et la mettre dans ses meubles, voire lui louer ou lui acheter un bel hôtel avec une grille. Le soir de la prise de possession, Concha, selon son habitude, déclare forfait, se fait embrasser furieusement par l’éphèbe Morenito, et le lamentable Mateo Diaz, nargué et enragé, s’abat comme une masse, pantin lourd et cassé, devant la grille symbolique, dans un passage de masques.

Mais le pantin a du ressort: lorsque Concha vient le relancer chez lui et lui cracher de nouveaux sarcasmes, il commence par où il aurait dû commencer, la roue de coups, la laisse pâmée et ravie; elle est à lui, plus vierge que jamais, et à jamais pantelante et soumise.

Il n’y a pas un abîme trop grand entre le style somptueux, les descriptions merveilleuses de Louys et les réalisations toujours un peu brutales des décors et de la mise en scène. Le drame est réel—et fort bien joué. M. Gémier est un Mateo très convaincu, très vibrant; il n’est pas joli, joli, mais il sait être très pantin. Il se souvient d’avoir joué Ubu roi. MM. Rouyer, Saillard, Lluis, Marchal, Piéray, Dumont sont aimables, violents, caressants, excellents.

Mme Dermoz a de l’abatage, du chic, de l’émotion; Mme Bade a de la bonhomie, Jeanne Fusier a de la fantaisie, Zerka de la diablerie; Mmes Miranda, Noizeux, Batia, etc., sont exquises. Mais l’événement, ce devait être, ça été Régina Badet. Le rôle de Concha, très convoité, comme on sait, lui a été donné par droit de conquête. Elle a été tout à fait jeune, tout à fait désintéressée, tout orgueil et toute fantaisie, comme une pigeonne, comme un cabri; elle a chanté, miaulé, parlé, dansé en ange et en démon, a dévoilé des trésors de lis et de rose, de candeur et d’agilité; elle a été l’aile et le poignard, le poison et la rose. Et il ne faut pas oublier, en cette Espagne, la guitare de M. Amalio Cuenca, qui fait des prodiges et qui nous amène un peu du pays de Zuloaga et de Perez Galdos.

18 décembre 1910.

THÉATRE SARAH-BERNHARDT.—Les Noces de Panurge, pièce en cinq actes et six tableaux, en vers, de MM. Eugène et Édouard Adenis.

C’est tout gentil, tout aimable et tout frais. Et le théâtre a fait les plus grands frais pour nous offrir un spectacle admirable. On rit au carrefour, on rit à table, on rit du juge et l’on rit du sergent. Vous me direz que c’est assez facile. Vous me direz... mais vous m’en direz tant que j’aime mieux noter, en codicille, qu’on rit partout, voire dans un couvent.

Ce n’est pas tout Rabelais. Ce n’est pas tout Panurge. Nous verrons, cet hiver, le Pantagruel débordant du regretté Jarry et de Claude Terrasse. Les frères Adenis, qui sont les plus sympathiques des frères, n’ont pas eu l’ambition de mettre à la scène la moelle, les images, les symboles, les mystères, les indécences et les amphigouris de l’inextricable philosophe de Gargantua. Ils ont fait du pantagruélisme sans Pantagruel. Et leur Panurge est si gentil, si bénin, qu’il est à croquer.

C’est un bon escholier qui raille à peine les Sorbonnards et les archers, qui ne fuit sur les toits que pour le plaisir, qui hésite à épouser avec la plus gaillarde cabaretière, le cabaret le plus achalandé, et qui n’est pas loin de s’attendrir lorsqu’il s’aperçoit que la jeune pucelle qui vient de le sauver de la prison et de la hart, n’est autre qu’une certaine Bachelette, avec laquelle jadis il joua, enfantelet, aux abords de la Loire dorée. Mais voici que des amis, le lettré Rondibilis et l’ymagier Cahuzac, lui apportent le redoutable arrêt de je ne sais quelle sorcière: il sera cocu! Il fuira toutes les femmes: adieu! adieu!

Mais il reste les farces: il s’agit de permettre au noble parrain de Bachelette, le seigneur de Basché, de battre et martyriser l’huissier Chicanou, au nom des coutumes des noces tourangelles, où l’on brime les invités: rien de plus simple! Panurge fera semblant d’épouser Bachelette! L’huissier sera terriblement fustigé! Et de rire!

Et les noces se font. Cortège merveilleux et comique! Entrées truculentes! Mais ne voilà-t-il pas qu’un vrai prêtre, ennemi de Panurge, s’est substitué au faux desservant, et que le mariage est valable et excellent? Cependant que le Chicanou est rossé, la gente Bachelette et le sournois Panurge vont prendre, en une demi-teinte d’émotion, leur parti de leur délice, lorsqu’une dernière crainte chasse le sinistre époux de son plaisir légal. Une épouse! Oh! oh! Cocu! Ah! ah!

Réfugié dans un monastère franciscain, battu et content, satisfaisant à sa goinfrerie, il est rejoint par un moinillon qui n’est autre que Bachelette, et, ne boudant plus contre son cœur, il revient à Paris, empêche son épousée d’obtenir l’annulation de son mariage, est heureux envers et contre tous et nous invite à en faire autant.

Cela ne se passe pas sans défilés, costumes, ânes, chevaux, litières, fontaines et autres splendeurs. Les vers ne cassent rien, mais ont leur mérite et leur sincérité. C’est très plaisant, très vivant, très allant.

Distribuons des palmes et des couronnes à M. Krauss (Basché), qui a de la rondeur et de la fureur; à MM. Chameroy, Térestri, Duard, Darsay, Philippe Damorès, Cintract, Bussières et Degui, etc., etc.—ils sont cinquante—qui sont épiques, violents et hilares; à M. Maxime Léry, qui est un Chicanou de vitrail burlesque; à Mlle Andrée Pascal, qui est exquise d’ingénuité délicieuse en Bachelette; à Mlle Cerda, qui a des formes et de l’accent; à Mmes Lacroix, Alisson, Prévost, Marion—elles sont mille—qui sont charmantes; à Mlle Sohège qui est le plus divin patronnet, et enfin à M. Félix Galipaux (Panurge), qui est étonnant de verve, de prestesse, de pétulance, qui, jusqu’à l’âge de Mastuvusalem, aura quinze ans, et qui, à son génie d’acrobate, joint une jeunesse de sentiment et un brio éblouissants.

Les décors de MM. Bertin, Amable et Cioccari, les costumes, tout donne à cette illustration en marge de Rabelais une note chatoyante qui va de Robida à Henri Pille et ressemble à un éternel ballet. Et l’on a applaudi fort légitimement.

21 décembre 1910.

THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.—Roméo et Juliette, drame en deux parties et vingt-quatre tableaux, de William Shakspeare, traduction intégrale de M. Louis de Gramont.

Nous n’avons pas vu Footitt. Ces temps-ci, c’était toute la question de l’Odéon, tout Antoine et tout Shakspeare. Le grand effort littéraire de Louis de Gramont, l’immense effort artistique d’André Antoine, la tragique suavité de l’œuvre du grand Will, tout disparaissait derrière l’aube du clown national et international. Eh bien! nous n’avons pas vu Footitt.

Avons-nous vu Roméo et Juliette? La traduction intégrale, hélas! en vers plus ou moins blancs, la mise en scène merveilleuse, les costumes éclatants, les décors ingénieux et beaux, les accords, la furie, la tristesse, la passion douloureuse du grand Berlioz, interprétées par l’orchestre Colonne avec l’harmonieux Gabriel Pierné, c’est d’une conscience, d’un ordre, d’une succession sans pitié. C’est beau à en mourir, avec les héros—et c’est assez écrasant. Je ne ferai pas l’injure aux lecteurs de ce journal de leur conter la touchante et atroce histoire de Juliette Capoletta et de Romeo Monteccio. Ces deux victimes des haines de leurs familles et de leur propre amour vivent dans tous les cœurs, cependant que leur tombeau de Vérone attire les touristes et les amants. Gramont a mis tous ses soins à rendre la fièvre, la férocité, la sauvagerie de l’époque moyenâgeuse à travers ce voyant et cet ignorant de Shakspeare, la fougue de Roméo, bravant les pires rancunes pour venir, sous un masque, à la fête de ses ennemis, tuant, malgré lui, le cousin de sa secrète fiancée, Tybalt, sauvage adolescent, sauvage amoureux, sauvage exilé—et M. Romuald Joubé a été plus sauvage que nature, électrique de jeunesse et de passion, romantique jusqu’à l’épilepsie. Juliette, elle aussi—c’est Mlle Ventura—a du sang, de la fureur, un peu plus d’extase que d’innocence, d’extase passionnée et gourmande: c’est que si, dans le texte, elle n’a que quatorze ans, elle sait qu’elle mourra jeune et veut cueillir son seul jour et sa seule nuit. Mais le duo d’amour à la fenêtre, mutin, câlin, enfantin, forcené et infini, le duo du lit, au matin, enragé et prédestiné, les entretiens avec frère Laurence où la magie et la mort viennent faire leur partie, la soif de mort pour le délice sans fin et la course au suicide, parmi le meurtre, ont toute leur puissance, leur grâce et jusques à leur naïveté grandiose et précipitée.

La nouveauté, c’est autour de cette intimité traversée, un incessant mouvement de décors pourtant monotones, une vie, enfin, qui s’agite et se consume.

C’est poignant, historique, légendaire, effroyable. Aux côtés des protagonistes, hissons sur le pavois la truculente, grésillante et pourpre Barjac, nourrice épique, l’aiguë Kerwich et la dolente Barsange, le noble Grétillat, le très noble Flateau, le bon Desfontaines, l’horrifique Person-Dumaine, le hideux Denis d’Inès, l’auguste Chambreuil, le galant Vargas et le délicieux Maupré. Gay a de la rondeur et Desjardins, qui s’est voué à représenter les grands hommes, a, à peu près, la tête de Shakspeare. Et, à défaut de Footitt, le jeune Stéphen a été funambulesque un peu plus que de raison.

Souhaitons le pire triomphe à ce spectacle habillé, paré, réaliste, fantastique, rythmique et caressant dans la terreur. Mais, à force d’avaler du Shakspeare intégral, ne finira-t-on pas, hélas! à partager l’opinion de cette vieille canaille de Voltaire qui, après avoir inventé—ou presque—le grand Will, finit par en avoir assez, presque jusqu’à le vomir?

Nous en reviendrons aux adaptations de Ducis.

22 décembre 1910.

THÉATRE DE L’ŒUVRE (salle Femina).—Hedda Gabler, drame en quatre actes, d’Henrik Ibsen, traduction du comte Prozor. (Première représentation à ce théâtre.)

Ce fut, il y a dix-neuf années, une date, un événement, un monument de sensibilité et de snobisme, ce qu’on appelait alors un état d’âme, ce qui était un état de nerfs, une crise—et des crises. La Nora, de Maison de Poupée, avec Réjane, Hedda Gabler, avec Brandès, Ibsen, avec la complicité d’Antoine, de Porel, d’Henry Bauër et de Jules Lemaître faisandaient le tempérament de notre pays: la femme de Scandinavie et de fatalité, l’instinct, la perversité, la complication et la naïveté nous trouaient et nous enveloppaient de leurs phrases et de leurs trames.

Aujourd’hui... Mais contons.

Fille d’un officier général, adonnée à des exercices de force, de violence, d’hippisme et de tir, Hedda Gabler a épousé, par lassitude et par hasard, un benêt de savantasse, docteur d’hier, professeur de demain, Georges Tesman, qui n’a ni fortune, ni conversation. Après un voyage de noces, sans joie, rentrée dans son trou de Norvège, agacée de la visite d’une tante sans jeunesse et sans prestige, Hedda reçoit une amie de pension, Mme Elvstedt, femme d’un juge de paix, qui souffre atrocement; il s’agit d’un camarade, Eylert Loevborg, sorte de génie qu’elle a sauvé des aventures et de l’ivrognerie, qu’elle a rendu au travail et à la gloire et qui l’a compromise. Ça s’arrangera: les Tesman l’inviteront et la médisance sera muselée. Mais il y a eu des choses entre Hedda et Eylert: mordue des mille serpents de la jalousie, de toutes les jalousies, enragée de n’avoir pu inspirer son ancien soupirant, de ne pas compter dans l’existence, d’être rivée à la médiocrité, Hedda n’a plus de mesure lorsque Eylert lui confie qu’il a fait un chef-d’œuvre sans égal sur l’avenir et lorsqu’il la taxe de lâcheté pour ne l’avoir pas tué jadis avec l’un des pistolets de son général de père. Elle brise le bonheur et la communion de ces deux âmes, Eylert et Elvstedt, défie le régénéré de boire, le rend à l’alcool et l’envoie faire la fête avec cette chiffe de Tesman et l’assesseur Brack, qui n’a ni grandeur, ni franchise. Ah! elle n’a pas d’importance! Eh bien, d’un héros, elle a fait un pantin désarticulé!

Ce n’est pas tout: au cours de sa randonnée de nuit, et parmi divers scandales, Eylert a perdu son manuscrit de lumière. Tesman l’a retrouvé, mais lorsque le malheureux, fou de honte, vient proclamer qu’il a déchiré son œuvre et finit par confesser qu’il a perdu son enfant, Hedda ne se résout pas à lui rendre le fruit de ses veilles et de ses rêves, puisque c’est l’enfant de cette Elvstedt—et elle est en mal de maternité. Elle ne peut que lui donner un des pistolets du général en lui disant de mourir en beauté, en beauté! Et Hedda elle-même se tuera, après avoir brûlé le manuscrit d’idéal, après le suicide du héros, après des désillusions et du néant, pour n’être pas la proie de l’assesseur, après avoir vu que, grâce à des notes de Mme Elvstedt, le manuscrit revivra; il n’y aura que des cadavres de chair et de désespoir. Nous ne commenterons point cette œuvre et ces mystères. Il faut louer l’exaltation et l’accablement de Lugné-Poë (Eylert), l’insignifiance et l’habileté de Savoy (Tesman), l’astuce et la stupidité de Bourny (l’assesseur Brack), la grâce et l’émotion d’Ève Francis (Mme Elvstedt), la bonhomie de Mme Jeanne Guéret (la tante Tesman), le pittoresque de Mlle Franconi. Quant à Mlle Greta Prozor (Hedda Gabler), elle a Ibsen dans le sang, dans les yeux, dans ses frissons et autres mouvements du corps. Son père a traduit l’auteur de la pièce. Elle ne l’a pas trahi.

10 janvier 1910.

THÉATRE DE LA RENAISSANCE.—Le Vieil Homme, de M. Georges de Porto-Riche.

Ç’a été non une répétition générale, mais une cérémonie, une solennité, avec des allures d’apothéose. La Renaissance semblait un temple où l’on n’entrait pas pendant les actes qui se devaient entendre dans le pur silence: le texte était une infinie et diverse symphonie, et si la ferveur ne s’était pas muée en enthousiasme, si la constante admiration, si l’émotion et l’angoisse ne s’étaient pas soulagées par des tonnerres d’applaudissements, on aurait cru assister à un service divin et humain, avec les lenteurs d’usage: la fête dura cinq heures d’horloge. Mais la pièce qu’on attendit quinze ans et qui erra, incomplète, de théâtre en théâtre, fuyant sans cesse vers la plus rare perfection, la pièce, forte, ardente et désenchantée, terrible, et tendre, où le poète de Bonheur manqué versa toute son expérience des baisers et des meurtrissures, toute sa science des pardons, des trahisons, des rechutes et des remords, tout son lyrisme et sa sensualité, son humour même et sa douleur, cette tragédie classique et biblique, cette parabole de caresses, de larmes et de sang, ce poème en prose rythmée et pure s’est imposé à Paris et à l’humanité, dans son texte et dans son esprit, dans sa fière intégralité.

Il parle aux nerfs, au cœur et à l’âme; il mord et déchire.

Jugez. C’est une famille d’imprimeurs, à Vizille, dans les Alpes, une jeune famille: un père de quarante ans, une femme de trente-cinq, un garçon de quinze ans. Ils travaillent: ils sont heureux. Michel Fontanet dirige deux cents ouvriers et l’affaire sera bonne; Thérèse Fontanet tient les livres avec passion et l’adolescent Augustin, fragile et fiévreux, s’occupe de la composition, fait des notices pour des rééditions romantiques et réalistes, lit, lit, rêve, s’exalte et surtout adore sa mère, dont il a le tempérament sensible, câlin et aimant. Il n’y a que cinq ans que les Fontanet sont dans la montagne et dans les affaires. Avant, c’était Paris et son trouble: Michel était terriblement infidèle et Thérèse atrocement malheureuse. L’époux s’est rangé, après la ruine, est devenu sérieux et garde ses trésors de tendresse pour son admirable femme et son bijou de fils: cette famille goûte toutes les sérénités et toutes les douceurs. A peine si, de temps en temps, dans la paix alpestre, Michel regrette le bruit des fiacres de la grand’ville, ce qui fait enrager son ladre de beau-père, le sieur Chavassieux.

Et voici que, dans cette ruche et cet ermitage, vient débarquer une vague amie de Paris, Brigitte Allin, femme d’un marchand de pâtes alimentaires, qui lui est indifférent, bonne mère de quelques moutards, bonne fille bien vulgaire, pratique et si facile! La poétique Thérèse a tout de suite horreur de cette grosse et belle femme et ne tient pas du tout à la garder un instant sous son toit. Elle le dit tout net à son mari, qui a beau avoir fait peau neuve: est-ce que le «vieil homme» ne s’agite pas, ne renaît pas, ne grouille pas sous sa carapace d’imprimeur? Elle se souvient de ses insomnies de jadis, de ses tortures, de ses mille morts.

Mais le petit Augustin insiste: il a pris de la santé à l’insolente santé de Mme Allin, il a retrouvé de son enfance à son approche, il est transfiguré, rose, heureux. Thérèse invite cette fâcheuse Brigitte, qui se laisse faire. Et à Dieu vat!

Trois semaines ont passé. Mme Allin est toujours là. Elle peint des amours Louis XV sur les murs, mange terriblement, sourit à tous, ne comprend rien à rien et est odieusement gentille et complaisante. Elle est maternelle à ce Chérubin romantique d’Augustin, qui aime l’amour, de loin, est espiègle avec Michel et ignore l’inquiétude, la haine et le mépris de Thérèse, qui la voudrait aux cinq cents diables. Et Michel, chez qui le «vieil homme» s’est réveillé tout à fait, lutine et presse la douce Brigitte. On fait de la musique, on remplace Bizet et Berlioz par Jacques Offenbach—et le jeu continue. Mme Allin finit par se laisser convaincre: le bouillant Fontanet la retrouvera à côté, dans sa propriété de la Commanderie.

Nous voici en plein dans le drame: Thérèse devine son malheur! Tout, dans son intérieur, lui apporte un détail, une révélation, des feuilles et des fleurs froissées, des papiers découpés, des riens; elle se déchaîne; c’est une femelle en rage, une bête à qui on a pris son mâle; elle secoue son père, tempête, rugit: elle chassera cette intruse, dont elle devine, dont elle vit amèrement le délice et le crime, elle chassera cette voleuse, elle chassera... Mais quelqu’un entre: le petit Augustin.

—Qui dois-tu chasser, maman?

Et la mère a peur. Elle invente. Elle ment. Elle ment mal. Le triste Augustin veut la confesser et se confesse: il aime Mme Allin, il l’aime, de tout son être, de toute son âme: à sa sensibilité, il fallait un début éternel. Et c’est une passion d’enfer et de ciel. C’est du plus grand art et d’une beauté tragique; la mère doit se forcer, se taire; l’enfant de seize ans est jaloux. S’il était jaloux de son père, s’il savait, il se tuerait. Alors, la mère étouffe l’épouse et l’amante, sourit aux deux coupables, demande à son mari de partir quelques jours pour que l’enfant ne sache pas, demande à sa complice de rester quelques jours pour calmer un peu la blessure du petit. Quel supplice!

Et l’inconscient Michel est heureux! Il a fait une bonne affaire: on lui a apporté trois cent mille francs! Il est content de lui, content des autres. Il fait des difficultés pour aller à Paris: c’est la bonne Allin qui l’en prie, mais il se fera payer sa complaisance. Le vieil homme est toujours là! Le pauvre Augustin, après avoir dit tous ses rêves d’amour et sa religieuse ferveur de l’adoration, comprend que son père a été l’amant de sa déesse. Il mourra. Les deux époux se retrouvent et la sublime Thérèse va pardonner lorsque l’idée du fils absent, du fils qui est peut-être perdu dans la tempête, frappe au cœur la mère: c’est déchirant. Et la terreur dure, dure. Le père ment et veut se sauver: la mère reste mère. Elle ne veut plus songer aux trahisons dont son mari veut la distraire: elle crie, elle maudit, elle appelle. Et lorsque le frêle cadavre amoureux est apporté, elle ne peut même pas laisser mourir son mari; ils pleureront ensemble et ramasseront dans un deuil inconsolé les noires miettes d’un amour sans foi.

Comment faire sentir, dans ce sommaire hâtif, la sensibilité, le désespoir, la finesse, la violence, l’emportement et la minutie de cette œuvre de fièvre et de patience, comment indiquer la richesse de sentiments, de mots, de couplets, la vérité d’observation, la cruauté et la pitié, la vie enfin, intime et débordante, secrète et éternelle de ce cantique des cantiques désabusé, de cet Ecclésiaste lyrique, de ce drame, enfin, où il y a tout l’amour et toute la peine?

C’est admirablement joué. Tarride (Michel) est le charme et l’inconscience mêmes et il n’en émeut que davantage; André Dubosc (Chavassieux) a dessiné la plus amusante silhouette de vieux grigou égoïste et paillard; Mlle Liceney est sympathique et délicieuse, et Mlle Vermell est une pittoresque, âpre et délurée servante. Dans le personnage de Mme Allin, notre nationale Lantelme a été ébouriffante de naturel, de gentillesse, de gaieté et de bonne volonté. Quant à Mme Simone (Thérèse), elle est prodigieuse de force, de tristesse, de passion; elle a des cris et des nuances inoubliables. Et, dans son rôle divers et écrasant d’Augustin, dans son travesti fatal, Mlle Jeanne Margel est admirable de mélancolie, d’enthousiasme, de gaminerie caressante et terrible, de prédestination, d’éloquence harmonieuse, de gestes, de mines, de silences. Dans le simple et majestueux décor de Lucien Jusseaume, elle me rappelait une pauvre petite inconnue qui, au cœur des mêmes Alpes, se suicida jadis à quatorze ans en laissant cette lettre: «Le plaisir de mourir sans peine vaut bien la peine de mourir sans plaisir.» Mais Georges de Porto-Riche croit à la peine, au plaisir, à la vie...

11 janvier 1911.

AU VAUDEVILLE.—Le Cadet de Coutras, de MM. Abel Hermant et Yves Mirande.

Ce n’est pas aux lecteurs de ce journal que j’ai à présenter les héros de la nouvelle pièce en cinq actes de MM. Abel Hermant et Yves Mirande. C’est de nos colonnes que s’égaillèrent, il n’y a pas trois ans, ce falot et impulsif Maximilien de Coutras, gosse dégénéré et charmant; ce Gosseline, Pic de la Mirandole cynique et ingénu, et toute cette sarabande de fantoches mâles et femelles que nous avons retrouvés ce soir. La merveille est d’avoir pu faire une pièce de ce qui avait, par miracle, empli un livre—ou deux.

On sait, depuis trente années, l’incomparable aisance de M. Abel Hermant à tout saisir, à tout traiter, à faire de tout une chose à son ironie, à son esprit, à sa juridiction. A l’exemple de Platon, il a des personnages changeants, mais de tout repos (puisqu’il les fait et les défait à sa fantaisie) et qui disent son mot, ses mots et ses phrases sur le présent, le passé, l’avenir, l’Histoire, l’anecdote et la légende. En ces derniers temps, il s’est plus attaché aux choses du jour et de la veille—et cette Chronique du Cadet de Coutras s’emparait, à vif, des événements, des incidents, des potins, d’aventures brûlantes, d’aventures plus lointaines qu’elle animait, qu’elle mêlait, qu’elle mettait en œuvre et en action.

De là à les mettre en actes—et en cinq actes!... il n’y fallait que la vigoureuse jeunesse de M. Yves Mirande qui ne doute de rien, jointe à la subtilité mûrie de l’auteur d’Ermeline, qui doute de tout. Et cela donne un chaud-froid aristocrate et peuple, très jeune, un peu trop jeune, trop exactement tiré des articles que nous connaissons mais où il y a de la vie, du mouvement, du sentiment et de l’émotion.

Je n’ai pas à rappeler que l’adolescent et pauvre marquis de Coutras, confié par son oncle le duc au précepteur Gosseline, à peine adulte, fait avec lui les quatre cent dix-neuf coups, fréquente les hétaïres Irma et Lucienne, les fait fréquenter par son cousin Hubert, par son ami, le milliardaire Coco Sorbier, encore mineur, par son garde du corps, le frénétique Fauchelevent, camelot de tout ce que vous voudrez et qu’il a, comme il le dit lui-même, plus de délicatesse que d’honnêteté.

Il n’éprouve aucune répugnance à faire des faux ou presque—et a une grande peine à se savoir trompé. Vous savez aussi que Coco Sorbier est tuberculeux, que les trois amis, Gosseline compris, mousquetaires de la Troisième une et indivisible, vont aux houzards, que Coco Sorbier, après avoir fait arrêter Maximilien, meurt d’attendrissement entre ses bras, que Maximilien a été blessé au cours d’une grève non sans avoir tué son ancien ami, un ouvrier, et que la fortune de Sorbier va au cadet de Coutras et à Gosseline.

Au théâtre, les deux derniers actes, un peu montés de ton, ne nous donnent que l’agonie de Coco, discrète et distinguée, dans son petit château de garnison et à l’hôpital militaire, et l’apothéose du cadet de Coutras, médaillé pour avoir sauvé son capitaine.

Il y a des mots, presque tous les mots, même des chroniques qui ont perdu de la saveur, des remarques qui ont de la bouteille, des raccourcis qui exigent la lecture des volumes, mais ça a de l’allure et même de la gueule, car M. Mirande a accroché aux sarcasmes de l’auteur d’Eddy et Paddy des termes d’argot et de haulte gresse. On hésite entre le sourire et l’émoi: c’est très curieux—et assez long, assez menu, non sans hésitation.

Les décors sont parfaits et l’interprétation fort brillante: M. Jean Dax est un Gosseline un peu vulgaire mais fort; M. Roger Puylagarde est un peu trop jeune et trop forcené en Maximilien, tour à tour trop féminin et trop mâle; M. Becman est un Coco Sorbier très coco et très toussotant, M. Joffre est un duc épique à empailler vivant, M. Baron fils est un énergumène trop doux, M. Lacroix est fort gentil, MM. Luguet, Vertin, Charrot, Chartrettes, etc., etc., sont excellents.

Mme Jeanne Dirys est une Irma séduisante et attendrie, Mlle Ellen Andrée est la plus effarante des manucures, la plus inquiétante des marchandes à la toilette; Mmes Théray et Vallier sont aussi duchesse et marquise que possible; les deux Fusier sont charmantes. Enfin, il faut louer l’effort de Mlle Dherblay, qui a été exquise dans le personnage de Lucienne: elle remplaçait, au pied levé, cette délicieuse et poignante Annie Perey, qui se faisait une fête de créer ce rôle: elle a été, elle est encore à la peine; qu’elle soit à l’honneur.

Mais pourquoi diable MM. Hermant, Mirande et Porel donnent-ils un pantalon de sous-officier à un garde-manège et une tenue de sous-intendant à un médecin principal?

AU GYMNASE.—Papa.

Le duo Flers-Caillavet module triomphalement une romance panachée: «Ah! quel malheur d’avoir un père!»

Ah! que j’aime le don des larmes! Que j’aime les pleurs charmants, l’attendrissement souriant, l’émotion furtive qui, de fondation, élurent domicile au Théâtre de Madame et qui, hier, revécurent en une apothéose courante! Avec leur escorte ailée de Pierre Wolff, d’Octave Feuillet, de Scribe, de Sedaine et de La Chaussée, les conquérants irrésistibles que sont Robert de Flers et Gaston A. de Caillavet s’adjugeaient un nouveau domaine, tout mouillé de rosée et de sentiment. On a ri, souri, éclaté, pleuraillé: il y en a eu pour la rate, le cœur et même le cerveau, et ces trois actes fort applaudis ont apporté jusqu’à de l’imprévu—ou presque—et de l’incertitude. Voici:

A Lannemezan, au pied des Pyrénées, le jeune Jean Bernard vit indépendant et respecté. Il chasse à sa soif, règne sur les paysans à qui il donne des conseils, est adoré du brigadier de gendarmerie, de son vieux serviteur Aubrun, du vénérable curé, l’abbé Jocasse, de la jolie soubrette Jeanne, fille d’Aubrun, et même de la troublante Georgina Coursan, à demi Moldo-Valaque et qui a le même accent que Max Dearly dans le Bois sacré. Tout ce petit monde qui lutte d’assents est parfaitement heureux et biblique lorsque deux messieurs d’âge débarquent dans le pays. Le bon curé Jocasse est là à point pour les confesser ou, plutôt, pour permettre au comte de Larzac, chef de la bande, d’éclairer sa lanterne—et la nôtre. Ce gentilhomme est, simplement, le père de Jean Bernard. Jusque-là, il ne s’en est occupé que pour parer à ses besoins matériels, mais tout a une fin, même la noce la plus élégante. Il va dételer après avoir reçu ce que M. Paul Bourget appelle sa «tape de vieux» et devient père avec transport, avec tant de transport qu’il a peur de son émotion: il se rappelle, en effet, la mère, délicieuse sociétaire de la Comédie-Française, des ivresses, que sais-je? Il repart pour Paris, non sans avoir mandé son fils. Celui-ci n’est pas très heureux de quitter sa chère campagne, mais la romantique Georgina l’aime follement depuis qu’elle connaît son état d’enfant naturel!

Il ne le restera pas longtemps. Le voilà à Paris, le voilà vicomte, à son corps défendant, le voilà dans le salon de son diplomate de père, en compagnie de femmes élégantes et jouant au naturel le rôle de Papillon dit Lyonnais-le-Juste! Et ça se gâte: le nouveau vicomte ne veut pas vivre la grande vie et prétend épouser tout de suite l’exquise Georgina. Ça, jamais! C’est la fille d’un banqueroutier! Jean s’en va. Et, naturellement, au moment où on l’attend si peu, si peu, voici Georgina, simple et digne, qui retourne le comte de Larzac comme une crêpe, qui s’impose à lui tandis qu’il l’éblouit elle-même de sa faconde et de ses manières. Ils retourneront ensemble à Lannemezan.

Et la double séduction continuera. Inconsciemment, la jeune fille et le vieil homme s’aimeront à travers et par-dessus le pauvre Jean qui se voit de plus en plus réduit à rien, piteux causeur et rustique amoureux. Il discerne le brillant, l’égoïsme, le papillonnement, la jeunesse nouvelle de l’auteur de ses jours, se sacrifie, oblige Georgina et Larzac à se déclarer, les jette doucement, doucement, dans les bras l’un de l’autre. Et, lui-même, il ne sera pas malheureux du tout: il épousera (ou n’épousera pas) l’exquise Jeanne Aubrun et restera dans ses montagnes.

Il faut imaginer là-dessus la plus riche fantaisie, de la philosophie, des traits, des mots, une atmosphère de tendresse et d’ironie, de l’entrain, de l’aisance, du je ne sais quoi. C’est un peu long, mais ça se tasse. Et c’est très public. L’interprétation est éclatante. Huguenet est un Larzac plastronnant, piaffant, épanoui, pétillant d’esprit et de cœur; Gaston Dubosc est un prêtre bon, fin, pittoresque; André Lefaur a dessiné merveilleusement un profil perdu de confident, de ganache sacrifiée et tendre; Paul Bert (Aubrun) est montagnard et cocasse; MM. Arvel, Berthault, Labrousse, Cosseron et Lafferrière sont excellents. Jean Bernard, c’est Louis Gauthier qui a des élans, de la jeunesse, de la mélancolie et de l’abnégation, mais il est un peu rustaud pour le fils d’une comédienne supérieure et d’un diplomate fameux.

Yvonne de Bray est extraordinaire de brio, de grâce exotique, d’humanité, de pétulance et d’honnêteté dans le personnage de Georgina; Lucie Pacitty est extraordinairement sympathique sous la coiffe de Jeanne Aubrun; Louise Bignon est parfaite et Mmes Blanche Guy et Claudia, qu’on voit trop peu, sont magnifiques.

J’allais oublier le héros le plus authentique de cette pièce: un chien, l’inévitable chien de toutes les comédies qui se respectent, un chien superbe qui fait le saut périlleux et ne revient que pour saluer, sans phrases!

11 février 1911.

A LA COMÉDIE-FRANÇAISE.—Après Moi, de M. Henri Bernstein.

M. Henry Bernstein a de l’audace, de la férocité et même de la brutalité. Son théâtre est violent et direct comme un coup de poing. Il s’est surpassé dans la pièce nouvelle que le Théâtre-Français vient d’offrir, en répétition générale, à des auditeurs un peu médusés mais attentifs, un peu gênés de leur émotion mais émus et qui ont fini par applaudir, de tous leurs nerfs et non sans larmes. L’auteur de la Rafale et du Voleur était venu tout simplement s’installer chez Molière avec armes et bagages, avec ses mots, ses procédés, ses à-coups et ses coups, tout court.

Mais contons:

Nous sommes dans un château, près de Dieppe, chez le terrible raffineur Guillaume Bourgade. Des mazettes mâles et femelles flirtent et jouent au bridge; une jeune fille charmante, Henriette Mantyn-Fleurion, s’essuie furtivement les yeux, en raison de l’indifférence de son éternel fiancé, le jeune James Aloy, dont le tyrannique Bourgade a été le tuteur, je crois, et qui songe plus à son yacht et à des croisières qu’à l’amour et au mariage. C’est en vain que Guillaume Bourgade le presse d’épouser sans délai l’exquise et malheureuse enfant, qu’il fait intervenir l’honneur et la parole du même nom, la mère du yachtsman, l’excellente Mme Aloy: James refuse et se défile, au risque d’un éclat. C’en est trop: Guillaume lui refuse la main et prévient la vieille Aloy qu’il lui parlera cette même nuit. Là-dessus, tout s’éteint dans le manoir: les hôtes se couchent, plus ou moins seuls. Et ce méchant garçon de James qui a affecté d’aller dormir dans son bateau, en rade, revient furtivement. Une ombre légère se dessine sur l’escalier en spirale: c’est l’irréprochable et divine Irène Bourgade, qui a trente-huit années de vertu et dix-sept ans de fidélité conjugale. Elle n’a qu’un instant à donner à James, juste le temps de le désespérer et de se retirer en beauté, mais elle le fait si bien et le jeune homme répond avec tant de poésie tacite et de désespoir muet que l’épouse impollue finit par s’abandonner et que, involontairement et du seul droit d’Amour vainqueur, ces deux êtres qui se sont attendus cinq ans, s’unissent en une étreinte éternelle. Nous nous expliquons maintenant la fureur de Bourgade et nous devinons la matière de l’entretien qu’il aura dans quelques instants avec la maman Germaine Aloy.

Eh bien, non! Une simple tragédie passionnelle ne suffit pas à la fièvre d’Henry Bernstein qui veut tous les facteurs de vie et de mort. Ce que Guillaume Bourgade a à dire à Germaine Aloy, c’est tout simplement qu’il est un voleur, que, pour avoir voulu voir et faire grand, il l’a ruinée, elle et les siens, et que son trust des huiles a échoué au port. Il est même très étonné, dans sa morgue qui survit à sa fortune, que la bonne dame ne lui serre pas la main et qu’elle ait un tout petit peu d’amertume: ne lui donne-t-il pas un bon conseil en lui enjoignant—car il garde son autorité—de marier sans retard le jeune James à l’héritière Henriette. Au reste, n’est-il pas beau joueur? Il a perdu: il paiera; il va payer tout de suite. Il a son revolver sous la main. Et son vieil ami, son confident, son frère de cœur Etienne a beau se lamenter et avoir des expressions de dévouement antique, non, non! il va se tuer, tout seul, là! Mais ce n’est pas tout que d’être confident! Il laisse des commissions à Etienne pour le faire ramasser mort, pour prévenir Irène, en douceur, pour lui faire remettre les trois cent mille francs de sa petite dot pour qu’elle puisse se faire sa vie, après lui.

«Après moi!» Il songe encore à l’existence future et proche de sa femme, lorsque, stoïquement, il approche le pistolet de sa tempe. Mais une porte s’ouvre: une femme échevelée, dépoitraillée, se précipite, c’est Irène! Le fier Bourgade arrête son œuvre de destruction, s’émeut: s’inquiète. Irène se doutait-elle? Non! Alors d’où sort-elle? Et ce désespéré se reprend à la vie par une douleur nouvelle: sa femme le trompait! Par une cruauté nouvelle: il la bat! Avec qui le trompait-elle? Par une sorte de sadisme, il avoue sa situation, sa détermination, son geste! Mais non! il veut savoir! Et la malheureuse, qui n’aime pas son mari, qui le respectait, qui le vénérait, souffre mille morts à leur double honte et à son martyre à elle, car Guillaume la meurtrit et la brise: que risque-t-il? Elle refuse de répondre, héroïquement. Eh bien! il attendra: on a toujours le temps de se suicider!

Et, au troisième acte, par un beau geste inconscient, James se dénonce. Il est venu serrer le main du voleur et lui apporter son pardon; mais n’a-t-il pas demandé des nouvelles d’Irène? Bourgade cuisine le naïf sans en avoir l’air, le laisse se dédire et se vendre; puis il éclate: il tient son voleur d’honneur, le vrai, le seul voleur, qui lui a pris sa femme, qui voudrait lui prendre sa vie, pour avoir la sérénité dans le crime! Il appelle Irène. Il jouit effroyablement de la passion de ces deux êtres jeunes et purs l’un pour l’autre; mais lui, lui! Une jalousie presque posthume, pis que posthume, d’un sadisme dévorant, le possède et l’exalte: il a bien voulu, il a voulu que sa femme, après sa disparition, fût l’épouse de quelque chose de vague. Mais de quelqu’un, d’un quelqu’un certain, connu, halte-là! Loque déjà courbée, forçat de demain, il a son instinct de bête, de mâle, s’il n’a plus le moindre de ses orgueils! Le jeune James se cabre et proteste. Irène ne dit rien. Plus vieille que son amant, désolée d’avoir perdu sa jeunesse, pouvant reconquérir encore des années de joie, de plaisir et de douceur, elle se sacrifie avec dégoût, non sans cris: elle sera la compagne du vieux vagabond déshonoré qui ira traîner sa contumace sur des routes d’Amérique. Elle dit adieu à tout ce qui est beau; elle ne sera plus rien que la chose de rien, de ce triste misérable sans courage, de ce mâle en qui ne survit qu’une abjecte jalousie! Et le rideau tombe sur la désespérance finale.

J’ai raconté cette pièce avec des détails pour laisser à mes lecteurs le soin de la juger: je n’en ai pas le temps. Elle frappe, saisit, glace et étonne: elle échappe à la tradition, à la discipline du théâtre classique et romantique. C’est une tragédie avec toutes les règles; mais quelle tragédie!

A LA PORTE SAINT-MARTIN.—L’Enfant de l’Amour.

La suprême vertu de M. Henry Bataille est, peut-être, de s’écouter et de n’écouter que soi. Il imagine, extériorise, bâtit des situations impossibles, prête des figures, des cris, des couplets et des jurons à des symboles, mêle des subtilités ailées aux plus inutiles grossièretés et fait de ce chaos pensant de la matière dramatique, pathétique, unique, irrésistible. Il pèse sur notre sensibilité, sur notre conscience, sur notre patience, même, et nous oblige à accepter un monde inconnu, trop haut jadis, trop bas aujourd’hui, nous entraîne en un tourbillon où il fait passer toutes les sensations, toute l’humanité, les colères, les audaces et les désespoirs, l’héroïsme et l’immoralité, et s’en va vers d’autres rêves pis que matérialisés, en nous laissant à notre accablement et à notre émotion.

Dans l’Enfant de l’Amour, l’auteur de Maman Colibri triomphe par le plus long; il nous étreint jusqu’au malaise et ne tâche pas à nous amuser: ah! ces quatre actes ne font pas un spectacle de carnaval! Ils sont âcres et forts, troublants et parfois déconcertants, mais résolus; ce n’est pas du théâtre, au sens universitaire du mot: Henry Bataille ne nous présente pas de types. Il nous offre des exemplaires d’humanité qui souffrent quand ils le peuvent, tant qu’ils peuvent, qui s’abandonnent à cœur-que-veux-tu, qui ont les revirements les plus inattendus et les plus neurasthéniques, qui sont de pauvres êtres, enfin, des hommes, des femmes, des enfants!

Voici la chose. Liane Orland est une grande hétaïre élevée au rang de riche femme entretenue. Maîtresse en titre du milliardaire Rantz, ancien directeur de journal, ancien propriétaire d’écurie de courses, député depuis vingt ans et dilettante mélancolique, elle reçoit la société la plus mêlée avec laquelle elle fait la fête pour se distraire et pour distraire son seigneur et maître. De temps en temps, à la dérobée, elle reçoit, entre deux portes, son grand fils, Maurice Orland, qu’elle a élevé en catimini, dont les vingt-deux ans accusent un peu trop sa quarantaine, et à qui elle donne quelque argent, non sans combler de robes sa petite maîtresse, la charmante midinette Aline. Le jeune Maurice attend à la cuisine que sa mère ait un instant, est tutoyé, d’assez haut, par le maître d’hôtel Raymond, et, malgré des délicatesses d’âme, en prend son parti: il est le petit moineau grappilleur, n’a pour lui que sa trop jolie figure; on le désire sur sa bonne mine, on ne lui permet ni pudeur ni honneur. Et les pires calamités fondent sur Liane: son amant, son amour de dix-sept années, Rantz, s’est laissé nommer sous-secrétaire d’Etat aux postes et télégraphes; c’est une trahison! Lui préférer la République et le pouvoir, c’est lui signifier qu’elle n’existe plus! Querelle! Mots irréparables! Douleur. Départ de Rantz. Larmes. Le petit Maurice revient. Ah! il est bien gentil! Il apprend à sa mère qu’elle a un fils, un fils qui l’aime, qui se rappelle toutes les rares circonstances où il l’a vue. Il reste quelque chose à la triste Liane! Non! M. Rantz revient. On renvoie Maurice. Mais le prestigieux sous-secrétaire n’est revenu que pour mieux s’en aller, plus dignement, en mufle grandiose. Horreur et solitude!

Nous voici dans la garçonnière de Maurice, au Palais-Royal, avec Raymond, un vague jockey, Bowling, qui a été mis à pied sur le propos d’une vieille escroquerie de Rantz qui lui a fait tirer un cheval à Auteuil, et la jeune Aline. Maurice attend la propre fille de Rantz, Nelly, vierge romanesque qui l’aime, qui doit se marier le lendemain, et qui veut le voir une seconde avant. Il congédie ses invités, reçoit la mélancolique fiancée, l’égaie, lui rend des lettres, lui promet une soirée d’innocente vadrouille: ce sera très gentil. Mais on frappe. A peine si le jeune homme a le temps d’expédier Mlle Rantz dans un café en face et d’accueillir en ses bras un paquet déchiré, pantelant, sanglotant: sa mère. C’est fini. Rantz l’a plaquée, lui envoyant cinq cent mille francs qu’elle a refusés, la rejetant, la fuyant! Elle a voulu se jeter dans la Seine, se précipiter du haut de l’Arc de Triomphe! Et, malgré les paroles gamines et câlines de son fils, malgré les gentils souvenirs et les consolations délicieuses qu’il fait jaillir de son cœur primesautier, l’amante obstinée s’empoisonne—ou presque! C’est bien. Qu’elle laisse faire Maurice! Il la vengera d’avance, et la mariera ensuite. Elle n’a qu’à s’aller coucher. Et lui, Maurice, ne se couche pas. Il a fait revenir Nelly Rantz et soupe avec elle, fraternellement, mais non sans avoir fait prévenir son sous-ministre de père que sa fille a été enlevée et qu’elle est quelque part, Dieu sait où!

Vous songez si Rantz se désespère! Maîtresse délaissée ici, fille perdue ailleurs! un discours à prononcer! des gens à recevoir! On annonce Liane Orland: il fuit et s’enferme. Scandale. Liane s’irrite, s’indigne, ameute des gens, se fait traîner par les domestiques: c’est douloureux jusqu’à l’écœurement. Et on expulse cette martyre de l’amour. Elle a laissé là ses souvenirs, ses bijoux, ses valeurs, mais son pauvre petit bâtard, son pauvre sacrifié, va la défendre et la déifier. Il est entré par surprise, le brave petit Maurice; il reprend des papiers terribles, somme Rantz d’épouser sa mère, ne s’émeut ni de ses sarcasmes, ni de ses dédains, ni de ses injures, lui rappelle son coup d’Auteuil, lui avoue, en outre, qu’il détient sa fille, pure d’ailleurs, se laisse insulter, frapper, et ne perd contenance qu’en apprenant qu’il est le fils d’un garçon de café de banlieue! Alors, il chancelle, demande grâce, offre tout. Pourquoi? Qu’est-ce que ça peut lui faire? Fils de catin, en face d’un voleur et d’un traître, est-il en état d’infériorité? Évidemment—et je l’en félicite.—M. Bataille ne va pas à la brasserie, mais un limonadier est-il un forçat? J’en appelle à Ponchon! Quoi qu’il en soit, le hurlement plaintif de ce paladin, miroir à dames et champion de billard, sa désespérance, son néant retournent le terrible Rantz. Le bâtard ne lui demande plus que de voir sa maman. Il ira! D’autant qu’on lui rendra sa fille intacte, d’avance!

Et c’est le sacrifice. Rantz va épouser Liane. Ah! ils ne seront pas heureux! Leurs vieilles querelles renaîtront! Leur amour est dans la cendre! Leurs dix-sept ans d’apprentissage sont entre eux! Mais surtout, surtout, le sous-secrétaire ne veut plus voir Maurice. Ce n’est pas lui qui l’oblige au mariage! Ce n’est pas lui qui... Qu’il s’en aille! On lui fera 28 000 francs de rente, dans une mine d’anthracite, près de Chicago.

Et le pauvre petit, providentiel et exaucé, s’en ira, avec sa brave petite amie Aline, s’en ira, malgré sa mère, qui redevient, qui devient mère trop tard... Chacun sa vie!... Il a fait son devoir et plus que son devoir. Le devoir de sa mère est d’être heureuse. Le sera-t-elle? Lui, il a la jeunesse, la beauté. Adieu!

Voilà! Je n’ai pas pu noter, dans ce dialogue halluciné, les nuances, les lyrismes, les cris, les mots. Je n’ai pu indiquer la violence, les heurts et les à-coups. On a murmuré, de-ci de-là, à certains vocables. Ça s’en ira. L’impression est écrasante: Bataille assène son étrange et profond triomphe. Que veut-il prouver? C’est la Course du Flambeau, à l’envers, c’est Jack et c’est plus, c’est de l’humanité, de la sensibilité hors des règles et des gonds, c’est de l’instinct, c’est un désir de vie, une ruée vers une jeunesse qui s’évanouit, vers un délice qui s’éloigne; c’est la négation même de l’honneur, car tous ces gens n’ont pas d’honneur; c’est frénétique et presque épileptique—et c’est de la vie, de la vie d’amphithéâtre moral et d’enfer terrestre. C’est, en tout cas, effroyablement poignant.