THÉATRE RÉJANE.—L’Oiseau Bleu.

Voici près de trois années que les Anglais et les Moscovites s’enivraient purement de la grâce, du charme, des mille significations morales, des infinies splendeurs décoratives et magiques de l’Oiseau bleu. Grand maître de la mélopée et du balbutiement, de la pensée à demi exprimée, du rêve vagissant et du sentiment ululé, poète unique de l’inconscient et de la fatalité, seigneur suzerain des limbes et de la voie lactée, M. Maeterlinck avait rendu leur enfance aux spectateurs les plus sceptiques et les plus endurcis en faisant pèleriner deux enfants parmi ce monde-ci et les autres mondes, entre ciel et terre, et plus bas et plus haut. En prêchant la pitié, la bonté, la résignation et je ne sais quel optimisme mélancolique, il avait fait œuvre de beauté, et, surtout, il avait fait communier son innombrable public dans l’amour de la famille, dans la sagesse dévouée, dans l’espérance, dans le goût de la vie et de la simplicité et même dans l’innocence.

C’est cette immense et dangereuse moisson verte et bleue que Mme Réjane ramena, sur une galère américaine, à notre décevant Paris. Et la femme du dramaturge, Georgette Leblanc-Maeterlinck, acclimata le chef-d’œuvre, créa et recréa des chœurs sans fin d’enfants, recruta à travers les crèches et finit par nous donner un spectacle inoubliable, qui fait pleurer et sourire à la fois, en une extase qui dure un peu trop, qui nous rend nos cinq ans, qui nous prête des ailes et qui nous ouvre tous les mystères, à la papa! On a crié et béé au délice, on a été submergé de naïveté et de sublimité, ensemble, on a eu les larmes qui vous débarbouillent jusqu’au périsprit; ç’a été un long triomphe unanime. Il y avait peut-être un peu trop de joliesses, de gentillesses, de prédestination et de prophétie, mais pourquoi bouder contre son extase? Et il y avait des décors merveilleux, inattendus, qui avaient l’air de sortir de notre songe même: cette féerie alla aux nues et les enfants la mèneront jusqu’à leur ciel à eux, qui est le huitième, comme chacun sait!

La pièce est archiconnue. Dans une cabane de bûcheron, le petit Tyltyl, la petite Mytyl passent une nuit de Noël sans joie. Ils s’amusent à regarder les enfants riches d’en face manger des gâteaux, dans de la musique, lorsqu’une vieille mégère fait son entrée dans la pauvre demeure. C’est une fée. Elle commande aux deux enfançons d’aller chercher l’oiseau bleu qui donne la santé et le bonheur. Elle donne à Tyltyl le chaperon à diamant magique qui montre la réalité, fait sortir, sous leurs figures vivantes, sous leurs costumes appropriés, doués de la parole et de tous les sentiments humains, le pain de la huche, le sucre de l’armoire, l’eau du robinet, le lait de la jatte, les heures de l’horloge, le chien, le chat, le feu, la Lumière, enfin. Et en route!

La Lumière, bienfaisante et toute-puissante, prend la tête du cortège, la Fée prend à peine le temps de donner des vêtements magnifiques à tout ce petit monde—et déjà le chat, le pain, le sucre deviennent traîtres: ils ont peur de la mort! Mais le chien veille et grogne, en sa folie de dévouement. Et les deux tout petits, un peu tremblants, mais forts de leur mission, vont chercher le volatile d’idéal. Ils sont dans la forêt, pas fiers, et voici que les arbres s’écartent, que les verdures disparaissent, que la terre s’ouvre, qu’ils retrouvent leurs grands-parents décédés, leurs petits frères et petites sœurs disparus, qu’ils s’attendrissent ensemble plus loin que la sensibilité humaine, qu’ils vont jusqu’au bout de l’émotion, qu’ils découvrent, même, que l’oiseau des bons vieux est bleu; mais il devient noir à la lumière.

Il leur faut querir un autre fétiche ailé et azuré dans le palais de la Nuit farouche, au milieu des épouvantements des Maladies, des Guerres, parmi les affres des ténèbres, mais ces oiseaux, si bleus sous le baiser du clair de lune, meurent à l’aurore, par brassées! Ils vont le chercher dans le royaume de l’Avenir, au milieu des enfants à naître, mais là, il n’y a que des anges pressés d’être des hommes, des hommes utiles et vivants: pas d’oiseau bleu! Pas d’oiseau bleu non plus au cimetière où il n’y a pas même de morts et où les feux follets font un ballet d’étoiles! Pas d’oiseau bleu au jardin des Bonheurs où il n’y a que des voluptés saines, morales, simples et hautes, tristes seulement de ne pas voir plus loin que soi et à qui manque le rayonnement de la Lumière! Et le cortège revient, harassé, fourbu, avant de se dissocier, avant que les éléments redeviennent éléments, les bêtes bêtes, les matières matières. Déchirement! Et Tyltyl et Mytyl se réveillent dans leur lit, trouvent l’oiseau bleu au-dessus de leur tête, le donnent à une petite voisine—et l’oiseau s’envole!

Symbole! Fable! Ce sont les Deux Pigeons, c’est «l’homme qui cherche la Fortune et qui la trouve endormie à sa porte», c’est un mistère gentil et savant, plein de choses, lourd de pensées, éclatant de poésie, se jouant à travers les méandres métaphysiques, puéril jusqu’au miracle et d’une telle humanité qu’elle néglige Dieu, l’immortalité de l’âme et l’âme même—parce qu’il est tout âme!

Le ravissement est infini. Les décors de M. Wladimir Egoroff ont fait époque et révolution: ils sont uniformément délicieux. Ce n’est plus du théâtre, c’est de l’estampe changeante et vivante, c’est du ballet stagnant. Les costumes de Georgette Leblanc sont exquis. Les acteurs... Mais sont-ce des acteurs? A part M. Delphin, officier d’académie, qui a su encore diminuer sa taille naine et qui, à force de labeur, a retrouvé très joliment et non sans autorité les sept ans, je pense, de son rôle écrasant, à part la pathétique grand’maman Daynes-Grassot, l’excellent grand-papa Maillard, la bonne fée Gina Barbieri, le rond Pain-R.-L. Fugère, l’aigu Sucre-Bosman, le terrible chat Stéphen, l’effroyable et magistral Temps-Garry, la serpentine Eau-Isis, le pleurard Lait-Diris, les parents exquis Barré et Méthivet, ce n’est que marmaille divine, depuis l’infatigable et intelligente Odette Carlia (Mytyl), jusqu’aux plus petits bonheurs, jusqu’aux plus mignons enfants à naître qui jouent comme des amours—qu’ils sont!

Citons, au hasard,—on les retrouvera,—Batistina Rousseau, Maria Fromet, Laura Walter, Maud Loti, Maria Dumont, Fleury, Borlys, Suzanne Bailly; mais ils (ou elles) sont mille. Et il y a des danseuses, des étoiles, des heures: qu’elles m’excusent!

Louons la fureur de M. Aurèle Sydney (le Feu), la très remarquable, grondante, aboyante, éloquente et forte création du rôle du chien par le grand artiste qu’est Séverin Mars, et tressons nos éloges en couronne pour l’incomparable Georgette Leblanc, maîtresse du jeu, qui a formé toutes ces troupes d’anges, qui a présidé à toutes les illuminations, et qui, de sa splendeur de corps, de son arc d’âme, de son sourire de foi, du songe de ses yeux, a mis à la tête de cette lumineuse et profonde féerie une figure, un génie de Lumière qui ne s’éteindra point!

A L’ODÉON.—L’Armée dans la ville.

Les matinées inédites du samedi entrent en pleine action. La pièce de M. Jules Romains, chef de l’école unanimiste, a déchaîné des enthousiasmes et de la colère: on s’est presque compté et colleté! C’est dire que le spectacle n’est pas indifférent. L’auteur de l’Armée dans la Ville est, après un des héros d’Edgar Poe, «l’homme des foules». Il écoute, perçoit et rend leur grande voix et leur sourd murmure, fait vibrer leur âme lourde et secrète et méprise les individualités jusqu’au vomissement. Pour lui, les agglomérations se suffisent à elles-mêmes—et il nous le fait bien voir.

Donc, nous sommes dans une ville prise, ville indéterminée et confuse. Depuis dix mois, elle souffre en silence sous la botte du vainqueur. Dans la ville close et grondante, l’armée est entrée, bête géante et sonnante, et les deux blocs ont vécu depuis en face l’un de l’autre, en faisant le gros dos: l’un, humilié; l’autre, victorieux. La pièce, au reste, s’ouvre magnifiquement. C’est la reprise d’un café, d’un pauvre petit café, par les bourgeois de la cité captive. Il n’y a pas de soldats, ce jour-là, pas le moindre soldat! Ah! que les murs nus semblent étincelants! Ah! que le vin a de nerf et de grâce! Il y a de l’indépendance, de la liberté, de la patrie dans l’air et dans les verres! On chante, on danse, on crie, on se déchaîne. Mais voici des fantassins ennemis qui entrent, revenant de la manœuvre, pestant et grommelant. Les bourgeois fuient. Et voici des cavaliers, furieux. Les gens de pied et les gens de cheval vont en venir aux mains par esprit de corps, lorsque de nouveaux citadins remettent en ordre la masse d’investissement. L’Armée se vante et se glorifie, s’exalte, pour écraser les vaincus et surtout pour s’affirmer: il y a là, entre autres, un très beau couplet qui a été acclamé et qui a porté aux nues son récitant inspiré, le soldat Hervé.

Dès lors, ça va moins bien. Nous sommes sous la tente du général en chef. Il est très mécontent et très las. Trop de violences, trop d’indiscipline! Et les officiers supérieurs ne savent plus écouter, la main sur la couture de leur pantalon! Le maire de la ville vient le voir, lui parler d’une fête locale qu’on va donner, inviter le général lui-même chez lui. Le général lui prouve qu’il connaît un complot tramé, qu’il a vent d’une trahison, mais accepte tout parce qu’il entend parler de chasse à courre et qu’il aime à tenter Dieu. Mais il prend à témoin son aide de camp qu’il fait une sottise.

Quelle sottise! Les dames de la ville ont simplement projeté d’égorger chaque soldat et chaque officier séparément, à la table de famille. Les dames s’exaltent, sous la présidence de la femme du maire, Déborah et Judith exaspérée! Les filles publiques offrent leur concours qui est déclaré magnifique! Et le conseil municipal, qui hésite et flanche, est flétri d’importance par madame la mairesse qui incarne tout l’héroïsme, toute la rancune de la ville, qui va chercher le général ennemi dans son camp, qui l’oblige à venir chercher la mort, la mort qu’il pressent, la mort qui l’enserre! Mais cet officier la prévient, cela ne servira de rien: il n’est rien, lui, le chef! L’armée est tout et l’armée aura raison de la ville!

Il en est ainsi. Il faut beaucoup de mots, beaucoup de gestes, voire une comédie d’amour à la mairesse pour décider son écharpé d’époux à tirer un coup de revolver sur le général, cependant qu’on zigouille les soldats en détail. Mais le héros ne tombe pas d’un coup: il trébuche, se relève, clame et maudit; il repousse les remords et les aveux passionnés de la triste Judith municipale. Elle n’est pas l’âme de la ville! Il n’est pas, lui, le chef de l’Armée! Son enveloppe humaine peut disparaître! L’Armée reste! L’Armée qui n’a pas péri entière, l’Armée dont il reconnaît les coups de fusil, les coups de canon, les clairons, les charges, l’Armée qui ne fera qu’une bouchée de cette ville assassine. Et il meurt, en apothéose, en entendant caracoler son cœur multiple: «Je suis vivant, crie-t-il, je suis vivant!» Et il est le nombre!

Ce dernier acte, un peu haché et très long, a gêné. Des acclamations imprudentes ont amené des gloussements. Mais ces vers blancs—et rouges, le lyrisme, la fureur continue, la véhémence de tous les personnages, tout enfin, même les naïvetés, a de la gueule, de la force et de la forme. On se reverra.

Il faut louer la conviction énergique et désenchantée du général Joubé, la frénésie de la mairesse Dionne, l’effort éloquent et charmant de Mmes Barjac, Guyta, Dauzon, Delmas, Colonna-Romano, Didier, Rosay, Barsange, etc.; de MM. Desfontaines, Bacqué, Gay, Daltour fils, du très remarquable Chambreuil, de MM. Clamour, Coste, Jean d’Yd, Flateau, Person-Dumaine, Dubus, Denis d’Inès, etc., etc.—ils sont cent!

Et c’est, côté cour et côté jardin, une belle bataille!

AU VAUDEVILLE.—Le Tribun, chronique, de M. Paul Bourget.

Voici un fait divers d’une intensité tragique et éternelle: un père a pris son fils en flagrant délit de vol. Affreusement héroïque, il fait chercher la gendarmerie. Les deux êtres restent ensemble, étrangers, ennemis, muets. Tout à son devoir, le père ne connaît plus l’enfant qui a failli et l’abandonne à son destin, à la prison, au bagne: la honte ne remonte pas. Tout à coup le jeune homme lâche une plainte, une demande désespérée:

—Papa, faut-il que je me tue?

Et le justicier hésite, tremble, étouffe: la mort? la mort! il n’avait pas songé à cela! Ses préjugés, ses idées, tout disparaît devant l’instinct, devant la tendresse sauvage de l’animal humain qui a donné la vie: il capitulera, avec armes, bagages, dignité et conscience. Et quand la gendarmerie viendra, il la renverra: elle s’est trompée d’étage! Il y a là un silence angoissé, ahanant, affolé qui est plus éloquent que toutes les paroles et dont Lucien Guitry a fait une des plus belles choses du monde, une des plus grandes sensations de théâtre et de vie—et il a triomphé inoubliablement.

Mais à cette scène qui se suffit à elle-même et qui suffit à l’émotion de cette soirée et des soirées qui viendront, en nombre, M. Paul Bourget a soudé des scènes moins directes et deux actes de paroles, de théories et de démonstration qui pourraient être facultatifs.

Ce n’est pas que l’auteur de la Barricade ait voulu faire violemment œuvre sociale et polémique animée: son drame est intime et chante la famille pour elle-même. Prédicateur, il a choisi comme avocat du diable un socialiste de marque et de poids, un philosophe ou plutôt un professeur de philosophie (ce qui n’est pas la même histoire), nietzschéen et nihiliste, président du conseil des ministres, par surcroît, voulant supprimer absolument l’autorité paternelle, le mariage, l’héritage et ne reconnaissant que l’individu, la responsabilité personnelle.

Donc le citoyen Portal, universitaire incorruptible, président et ministre de l’Intérieur, a son jeune fils Georges comme chef de cabinet et n’en est pas très content. C’est fâcheux, car l’homme d’État, théoricien éloquent jusqu’à être nommé familièrement «le Tribun», est plein de projets et à la veille de réaliser ses chimères. Il va ruiner ses adversaires politiques, les ignobles modérés, grâce à un scandale de corruption sur les fournitures de la marine: on tient les coupables et un carnet de chèques secret livre les parlementaires et leurs tenants. Là-dessus, un vieil ami de Portal, un socialiste de la première heure, le bailleur de fonds des débuts, Claudel, a un malheur. Bijoutier, il s’est laissé voler un collier qui n’était pas à lui: c’est la faillite, l’expatriation, avec sa charmante femme et ses tout petits enfants. Et il n’y a rien à faire: les Portal sont glorieusement pauvres! Voici le malheureux: il n’est pas tout à fait perdu et n’y comprend rien: il vient de recevoir cent mille francs, comme prémisses d’une restitution anonyme. D’où vient cet argent? Il faut retrouver l’expéditeur—et le ministre convoque l’employé des postes, interroge, s’inquiète et s’agite.

Il y a de quoi! Que trouvons-nous dans sa bibliothèque, au début du second acte? La corruption, en double exemplaire! Le terrible Moreau-Janville, corrupteur en chef, et le sous-corrupteur Mayence, son âme damnée, l’homme au carnet de chèques—et le carnet de chèques a disparu! En présence du ministre, les deux aigrefins crânent: ils le croient complice et l’ingénu Mayence le lui dit, simplement. Portal l’étrangle à demi et le chasse. Mais les excuses ironiques de Moreau-Janville et son impudente sérénité apprennent au père la hideuse vérité: c’est son chef de cabinet, son fils Georges, qui a vendu cent mille francs l’arme, la preuve, le carnet de chèques, c’est lui qui a envoyé ces cent mille francs criminels à Claudel dont il aime la femme! Et le théoricien, le socialiste, le vertueux amoral voit monter à l’horizon dans la chair de sa chair la trahison, la vénalité, toute l’horreur! Il n’est pas responsable: il n’a jamais voulu peser sur l’instruction, sur l’éducation, sur la conscience de son fils! Il livrera à la justice les trois coupables. Le temps de confesser Georges en cinq sec, à la laïque, et le procureur de la République est mandé dare-dare, par téléphone. J’ai dit le coup de théâtre qui termine cet acte, en fanfare. Le procureur arrive pour annoncer un non-lieu!...

Mais ce n’est pas fini. Nous n’avons vu que des individus: place, place à la famille, la famille, seul héros de cette pièce, la famille, panacée sociale de M. Bourget, la famille, cellule primordiale de l’édifice humain! Car c’est cette conception romaine qui arrange tout en détruisant tout, au reste. L’excellente Mme Portal, trop tard maman, donne tout pour rembourser les corrupteurs, Portal tâche à ne plus songer à son fils, mais la nature est plus forte: il en arrive à se considérer comme solidaire et responsable: c’est sa faute.

«Et j’ai vu mon péché se lever contre moi!» L’arrivée du bijoutier Claudel qui a retrouvé son voleur et son collier, qui sait d’où viennent les cent mille francs, qui sait la trahison de sa femme, qui sait la complicité morale du ministre, fait des reproches et des larmes. Il n’a pardonné, lui, qu’à cause de son petit garçon! Portal ne frappera-t-il pas son fils coupable? Il l’a déjà frappé et exilé; il ne gardera pas son portefeuille; il partira en croisière avec sa femme, après avoir embrassé Georges repentant et abandonné de sa maîtresse. Le bijoutier part, lui aussi, avec sa femme reconquise et ses enfants sauveurs. Le monde est si petit: tous ces gens se retrouveront. Portal, converti au culte de la famille, sera chef d’un cabinet conservateur après avoir commandé en chef un cabinet socialiste. Ce sera une autre pièce—la même peut-être—mais ce n’est pas M. Bourget qui l’écrira.

Il a écrit celle que je viens de conter avec une simplicité dépouillée: il n’y a même pas assez d’ornements et pas assez d’éloquence. C’est de confiance que nous devons accepter «le Tribun»; nous ne le voyons pas en pleine action; il est en conversations, pas en discours; sur le gril, non en flammes. C’est un pauvre homme, un honnête homme dévoyé, qui manque d’idéal divin: l’auteur de l’Etape l’a peint avec un dessein de loyauté inattaquable, mais il l’a peint menu, étroit, vulgaire et sans défense. L’existence nous a réservé de plus pathétiques exemples. Le devoir civique doit l’emporter sur des traverses plus intimes. Je sais bien que Portal dit à un de ses collègues que la fuite de sa femme ne compte pour rien et que M. Bourget goûte une exquise ironie à montrer qu’une blessure personnelle a, pour un socialiste comme pour un autre, plus de cuisant que la blessure d’un autre. C’est là jeu de prince et facile.

En abandonnant pour une mésaventure, son poste de combat, l’irréductible tribun pourrait être taxé de désertion, mais il plante là aussi ses idées et alors! Un professeur de philosophie, ça change!

Shakspeare fait dire à Henri V: «Ainsi, si un fils envoyé faire le commerce à l’étranger se conduit criminellement sur mer, son crime sera imputé à son père!... Non! non!... le père et le maître ne sont pas responsables de l’état dans lequel meurent fils et serviteurs!» Vous me direz que personne ne meurt dans le Tribun; que Shakspeare est Shakspeare, et M. Bourget, M. Bourget; que Shakspeare ne faisait pas de pièce à thèse et à portée politique; que Paul Bourget fait pour un parti ce que Beaumarchais fit pour un autre parti... Mais je ne vous suis pas: l’auteur de Crime d’amour nous a simplement donné une anecdote qui a des conclusions, comme tout au monde.

Je ne saurais assez redire combien Lucien Guitry a été grand, poignant, magnifique. Sa confiance, sa foi, sa colère, son effondrement, son effort pour revivre, c’est de la beauté et la beauté même. M. Lérand a été, comme toujours, parfait dans un rôle de vieux professeur bohème, bienfaisant et tutélaire; M. Joffre a dessiné un coquin tranquille avec majesté et M. Jean Dax une crapule bavarde avec agitation; M. Mosnier a été un bijoutier héroïque; M. Henri Lamothe (Georges) a du feu, de l’amour, de l’accablement et de la tendresse; MM. Baron fils, Maurice Luguet, Vertin, Chanot et Guilton sont excellents.

Mme Grumbach (Mme Portal) est exquise de sensibilité grondante et de sensibilité douloureuse, Mme Henriette Roggers (Mme Claudel) est une femme adultère de vitrail, déjà pardonnée et si dolente! Ellen Andrée est une vieille servante d’honneur et de dévouement digne de Balzac et d’Henry Monnier; Mlle Terka-Lyon est une exquise postière, Mme Marcelle Thomerey est toute charmante. Pour que cette pièce de famille fût plus familiale encore, Lucien Guitry, après avoir essayé toutes les têtes des ministres d’hier et d’avant-hier, s’est fait semblable à son fils Sacha, autre triomphateur. Et le voilà qui a été premier ministre dans la Griffe, de M. Bernstein, le voilà premier ministre dans le Tribun! Il piétine sur place. Mais je sais quelqu’un qui a pour lui un rôle d’empereur!

THÉATRE DE LA RENAISSANCE.—La Gamine.

C’est une très jolie chose que le premier acte de la nouvelle comédie de MM. Pierre Veber et Henry de Gorsse. Nous sommes à Pont-Audemer, chez les vieilles demoiselles Auradoux. Pour augmenter leurs petites rentes, elles ont pris un pensionnaire pour la saison, le célèbre peintre Delaunoy, membre de l’Institut, officier de la Légion d’honneur, qui les scandalise par son impiété et sa liberté et qui a fait une immense impression sur leur jeune nièce, Colette, dont les dix-huit ans sont impatients, dont la langue a des audaces et qui—abomination de la désolation!—vient de portraicturer, d’après nature, un homme tout nu, un homme de cinq ans! Il faut la marier tout de suite. On la mariera au fils du notaire, le jeune benêt Alcide Pingois. Maurice Delaunoy, consulté par la pauvrette, l’engage à ne pas se laisser sacrifier et s’en retourne à Paris. Voici les fiançailles, le notaire, la notairesse, de braves dames, le bon curé. Il ne manque que la fiancée qui s’est donné de l’air et qui, pour ne pas épouser un type qu’elle ne peut pas aimer, s’est enfuie au bout du monde,—à Paris. C’est plein d’observation, de fantaisie, de légèreté, de détails exquis. Mais, enchaînons!

C’est à Paris que nous retrouvons Maurice Delaunoy, parmi des amis, le sculpteur Simoneau, le commissaire amateur Vergnaud et son jeune élève Pierre Sernin, né natif de Pont-Audemer, comme Colette elle-même. Il reçoit avec attendrissement un ancien modèle, Nancy Vallier, devenue sociétaire de la Comédie-Française, et lui donne rendez-vous dans la nuit. Mais voici une hôtesse imprévue, Colette fugitive, Colette vagabonde, qui demande asile avant d’aller se jeter à la Seine. Le peintre s’émeut un peu et cède; le commissaire Vergnaud, revenu sur mandat, exprès pour rechercher la mineure disparue, s’émeut et ne recherche pas plus avant. Mais la triste Colette pleure parce que Nancy Vallier est revenue et que Delaunoy l’accompagne coucher.

Ça se précise, se précipite et se gâte. Maurice Delaunoy fait, comme de juste, pour le Salon, le portrait de Nancy Vallier—et ça défrise la jeune Colette. Elle confesse son pays, Pierre Sernin, en se confessant à lui; apprend de lui qu’il l’aime en lui apprenant qu’elle aime le maître Delaunoy,—et c’est très délicat—; les deux jeunes gens ne veulent pas se comprendre; Delaunoy ne veut rien entendre non plus, car ses cinquante années sonnent terriblement à ses oreilles et à ses artères: c’est en vain que Colette agonit d’injures la douce Nancy: c’est à l’œil qu’elle dégrade son effigie! Il faut que, dans un mouvement nerveux, elle se laisse aller à embrasser le compatriote Sernin pour que le maître vieillissant comprenne son sentiment: il chasse son élève et accepte le bonheur!

Hélas! hélas! Il va cuver sa félicité dans le décor ordinaire des quatrième actes—ai-je dit que les décors de Lucien Jusseaume sont charmants?—et là, ça se décolle. Les vieilles tantes de Colette se sont mises à ses trousses, et son ancien fiancé, Alcide Pingois, passe par hasard, en galante compagnie, au Cap-Martin—car nous sommes au Cap-Martin—et le commissaire Vergnaud, en l’envoyant au Moulin-Rouge, l’a condamné à la noce à perpétuité. Mais ces dangers extérieurs ne sont rien: la blessure est profonde. Delaunoy qui veut épouser Colette a peur, peur d’elle et peur de soi. Colette épouse par obéissance et par indulgence: ce n’est plus ça! Un hasard, la découverte d’un chiffon de lettre, inspire au peintre quinquagénaire un héroïsme joli: il renonce à Colette, la donne au jeune Sernin—et vieillira le plus lentement possible avec la fidèle Nancy Vallier. Et c’est mélancolique, gentil, consolant, un peu long—et ça finit bien en faisant un peu mal.

Cette pièce, écrite avec soin, d’une conscience qui se fait sentir dans ses outrances mêmes, est philosophique et traditionnelle: elle se dresse contre le prestige moderne des cheveux gris, mais elle y met le temps et nous rend sympathique le don Juan palmé en vert qu’elle doit abattre. Alors? Il y a là un peu d’indécision et de lenteur, de flottement et de vague. Mais ça se tassera, ça doit déjà s’être tassé—et ça ira très bien.

La gamine, c’est Lantelme—et comment! Cette Colette mal embouchée et de cœur profond, qui tire la langue et qui a des sursauts et des délicatesses d’âme unique, qui s’attendrit et qui se cache, est très amusante, très émouvante, et c’est une création véritable. Catherine Laugier est très élégante, très sincère en Nancy Vallier; Cécile Caron est très curieuse, parfaite en vieille fille et Delys aussi, et Irma Perrot itou; Vermeil, Gravier, Guizelle, Favrel, Cardin, Carlovna et Margane luttent de charme, de simplicité et d’esprit.

Maurice Delaunoy, c’est M. Candé, qui a la plus grande autorité et le plus profond sentiment; sa rentrée a été impressionnante: on retrouvait Guitry dans son ancien chez soi. M. André Dubosc (Vergnaud) est joliment fantaisiste, M. Capellani a un dévouement spirituel, M. Bullier a la plus chaleureuse jeunesse, M. Berthier a une onction savante, M. Cognet une bonhomie très fine; enfin, M. Victor Boucher a été tout à fait délicieux dans le personnage bégayant et divers d’Alcide Pingois.

A L’ATHÉNÉE.—Maman Colibri.

Depuis sept ans, l’harmonieuse et douloureuse tragédie d’Henry Bataille est restée dans toutes les mémoires et dans tous les cœurs: c’est de l’histoire. C’est une date de passion, d’enthousiasme et d’amertume, de foi physique et sentimentale, d’inquiétude, de damnation et de martyre voluptueux. Mais l’auteur de la Vierge folle a trop bien parlé de sa constante intention, de son cycle, de son œuvre complète et à compléter pour que je me permette la moindre glose et la moindre louange.

Cette lutte de l’âge, du devoir et de l’instinct, de la liberté, du besoin d’aimer envers et contre tous, cette quête de souffrance et de dévouement, sous les couleurs de la joie, cette soif de se donner, cette apparence d’inconscience prêtée à l’abnégation et au sacrifice, cette grâce qui indispose jusqu’au malaise et qui est la grâce même, la misère de l’idéal, l’horreur du délire, l’étranglement du rêve, vous connaissez tout cela, si vous connaissez Henry Bataille,—et c’est dans Maman Colibri que vous trouvez, avec plus d’intensité et de netteté que partout ailleurs, son éternité, son immensité en présence des lois et de l’existence mortelle.

Vous vous rappelez le thème que Catulle Mendès commenta, en le chantant: à la veille de la quarantaine, trop jeune mère de grands enfants dont elle semble la sœur cadette, pépiante, gênée de ses ailes repliées, n’ayant pas assez d’amies pour tous ses sourires et ses rires, Irène de Rysberghe a adopté un nouvel enfant de chair et puise une jeunesse neuve dans les caresses d’un camarade de son fils, le vicomte Georges de Chambry. Richard de Rysberghe se doute de l’horrible chose. Le père Rysberghe aussi; des scènes, des pièges. La pauvre Irène est chassée de la maison, abandonnée à son péché. Elle suit son triste petit amant qui est incorporé aux chasseurs d’Afrique—et c’est une idylle à Mustapha, la lamentable idylle d’un jeune homme qui s’ouvre à la vie, d’une femme qui se sent vieillir, qui se sent délaisser et qui abdique peu à peu, vite, en dignité. C’est le départ devant une jeune fille quelconque, mais jeune; c’est la ruée vers la famille qui se dérobe, vers un fils marié dont la femme ne veut rien savoir, vers un mari très digne qui ne peut pas pardonner, vers la vieillesse, enfin, la vieillesse définitive et serve. Maman Colibri devient une grand’mère, à peine acceptée, un meuble d’affection tolérée, de tendresse humiliée.

Vous savez tout ce que cette aventure recèle de détails, de couplets, de poésie. Et ç’a été très bien joué. Kemm a une autorité, un sentiment profond et caché dans le personnage du baron de Rysberghe; Marteaux est un fils indigné et attendri; Puylagarde a de la fougue, de la passion, de la nonchalance—et une bien étrange ceinture d’uniforme. MM. Cazalis, Larmandie, Roch, etc., sont parfaits. Mlle Alice Nory a de l’espièglerie et du charme, Mlle Goldstein est exquise, Mme Fournier est très vraie et très intéressante, Mme Henriette Andral aussi, ainsi que Mmes Jane Loury, Dubreuil, Russy, Lindsay et Zorn, ainsi que les aimables petites moricaudes Lubineau et Decreq.

C’est Berthe Bady qui porte tout le poids, tout le cher fardeau de la pièce. Elle est admirable. Riante et gloussante, transfigurée de volupté, illuminée de la splendeur d’une jeunesse nouvelle et d’une nouvelle vie, se donnant toute et sans cesse, creusant à même la déception et la douleur, elle exprime, rythmiquement, toute la confiance et tout le désespoir, incarne le septième ciel et les derniers cercles de l’enfer, la joie animale et supra-terrestre et la pire déchéance consentie: c’est la vie elle-même—et quelle vie!

A L’ODÉON.—Rivoli.

M. René Fauchois est tout amour. Il s’éprend véhémentement des sujets qu’il rencontre au hasard de la fourchette, s’échauffe, s’inspire par auto-suggestion et nous sert son enthousiasme en ébullition: ça «rend» parfois. Ah! les beaux soirs de Beethoven! Mais ça peut aussi ne pas «rendre»! La Fille de Pilate et Louis XVII avaient eu des douceurs pour l’auteur de l’Exode, et voilà qu’il se jette, les bras ouverts, le cœur débordant, vers Napoléon Bonaparte! C’est un morceau plus difficile. Il ne veut pas être chanté en passant. Il exige le don de l’être entier, de la vie entière, du cœur et de l’âme, de la foi totale, de l’énergie absolue. La gentillesse de René Fauchois ne peut aller jusque-là. Il a découvert Bonaparte comme il a découvert Jean Racine—et c’est l’espace d’un moment. Il ne faut donc pas s’étonner si le téméraire dramaturge s’aveugle, s’obstine, se désarçonne, s’il erre dans les redites et piétine dans de l’attendu, avec la plus belle santé, au reste, et une bonne volonté qui rime.

Quelle aventure! André Antoine reçoit Rivoli sur son seul titre: Fauchois va étudier et faire sa pièce en Italie, retrouver sur place, reconstituer, recommencer la victoire, redevenir, devenir Bonaparte lui-même jusques à vouloir jouer son héros en personne, sur le théâtre de la guerre et le second Théâtre-Français! Il a le généreux dessein, l’admirable illusion de happer l’âme des foules errantes, dénudées et armées, des généraux avides et affamés, du chef maigre et prédestiné, des drapeaux, des canons, des chevaux, l’âme même de la liberté et de la conquête, l’âme de Bellone aussi qui, voici plus d’un siècle, régnaient sur ces plaines et sur l’histoire, et voilà un mélo sans action, un panorama sans largeur, pas même un cinématographe! Et c’est une prose bourgeoise, ce sont des vers bourgeois!

Donc, nous voyons l’armée d’Italie, sans pain, sans souliers et sans peur. Il y a des propos sans atticisme et un relâchement très sans-culotte, de la neige et de l’ennui. Les généraux pestent contre leur nouveau chef, Buonaparte, qui est trop jeune; mais le vieux Sérurier lui obéira parce qu’il a le culte de la discipline. Le voici, le chef: à vos rangs, fixe! Et la prose, instantanément, devient du vers.

Des mois ont passé, cueillant des lauriers. Ç’a été Arcole, Montenotte, Lodi. Les généraux ont de l’enthousiasme pour leur supérieur. Mais celui-ci est sans tendresse. A Augereau, à Masséna—notre national Edouard Gachot ne sera pas content—il reproche des déprédations, des vols, des concussions. Il les confond si bien qu’ils ne songent plus qu’à vaincre et à mourir pour lui. Là-dessus, Bonaparte attend sa femme qui est à Milan: elle ne vient pas; elle est enceinte! Joie du jeune général: il a le temps d’aller la rejoindre, la surprendre à franc étrier avant que de voler au secours de Joubert qui est en danger.

C’est l’autre danger—ou le danger de l’autre. Joséphine, la langoureuse Joséphine, est en galante conversation avec un bellâtre, le capitaine Charles, des houzards. Horreur! Douleur et colère du héros qui s’aperçoit de son infortune, qui livre le séducteur aux bureaux—il n’en sortira plus car il n’est pas digne de combattre—et qui renvoie l’épouse adultère à Paris: la bataille du lendemain n’a plus de rivale!

On m’excusera d’avouer ici ingénument ma gêne: j’ai pour Napoléon Bonaparte un culte absolu. Je ne veux pas le voir en posture de mari trompé. Que m’importe cette misère domestique? La seule misère de Napoléon est une misère publique, immense, divine: Waterloo, Sainte-Hélène! Je l’ai ici, à vingt-sept ans, lourd de son génie, dans toute son action, dans toute sa pensée, éployant ses ailes, mordant à même la gloire, les pays, les peuples, terrassant le monde, à mesure, faisant de sa jeunesse pensante un levier infini, une éternité conquérante: vous me jetez à travers ce miracle, René Fauchois, un désespoir misérable! Vous mêlez à sa divination militaire, à l’acte suivant, des souvenirs empoisonnés, une affreuse pitié qui lui fait absoudre un soldat assassin par jalousie, vous lui faites, lui-même, désirer la mort! C’est de l’humanité, du réalisme? Qui vous en demande pour Bonaparte? Vous faites intervenir—et vous n’êtes pas encore William Shakspeare—l’ombre de César pour lui apprendre qu’il n’est pas le seul cocu de l’état-major général des siècles, et qu’il a à songer à son armée, à son avenir, à son immortalité!...

Ah! ce monologue et ce dialogue! Je n’ai pas vu Jules César—et j’en suis heureux. J’imaginais le vrai Bonaparte brûlé d’une fièvre sereine, vivant d’avance toute la bataille, aile par aile, carrés par carrés, faisant en soi, par soi, la mise en place de toutes les batteries, de tous les mouvements, de tous les à-coups, vivant, si j’ose dire, les deux armées, à lui tout seul, s’épuisant en calculs, en désir, en besoin de vaincre pour s’endormir à la première fusillade, à la première volée de canon: il avait gagné son repos; la bataille était gagnée!...

Ici nous avons la bataille, rideau baissé, comme dans le Bacchus de notre Mendès et de M. Massenet. Nous avons des sonneries, des chants, des bruits de charge et de mousquetades; nous avons, rideau levé, l’odeur du triomphe, des drapeaux ennemis couchés en tapis sur lesquels Lasalle, demi-nu, vient s’étendre avec son cheval...

Et je ne sais pas si le triomphe passe la rampe.

La défense est héroïque. M. Desjardins est un Bonaparte grave, inspiré, sévère et prédestiné. M. Chambreuil est un Augereau violent et dépité. M. Grétillat, un Masséna impulsif et déférent. M. Colas est l’irrésistible et infortuné capitaine Charles. M. Vargas est le digne Sérurier. M. Flateau, un assez pâle Joubert (eh! eh! Fauchois, le connaissez-vous bien?). M. Hervé est un beau Marmont. M. Person-Dumaine, un joli Junot, M. Raymond Lion, un séduisant Duroc, M. Maupré, un mignon Louis Bonaparte (avec d’étranges épaulettes). Lasalle, c’est M. Gay qui caracole chaleureusement. M. Coste est un grand-père Hugo sans souliers. M. Jean d’Yd est un pauvre berger. MM. Desfontaines, Denis d’Inès, Dubus, Clameur, de Canonge, etc., ont de la gueule et de la voix sous leurs haillons d’uniformes. Mlle Lucienne Guett est une Joséphine langoureuse, pâmée et prostrée, fort belle; Mlle Barjac est une confidente futée et Mlle Rosay est une brave cantinière. La mise en scène est simple, comme il convient à une pièce républicaine; les bruits de bataille ne dépassent pas le fracas d’un 14 juillet dans un chef-lieu de canton—et c’est tant mieux pour nos oreilles,—il y a des chefs d’escadrons de dragons qui ont des crinières de trompettes, des soldats de grosse cavalerie qui ont des casques—déjà?—des plumets, et des chapeaux sans plumes, des culottes, même, qu’on n’attendait pas. André Antoine me dira que, à son âge, Napoléon était mort; mais il a encore les yeux de Bonaparte. Et c’est toujours ça!

AU THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.—Marie-Victoire.

Salut et fraternité, citoyennes et citoyens! Voici du beau spectacle émouvant et habillé, de l’histoire en tranches saignantes, des épisodes tricolores, de l’angoisse rouge, de l’idylle noire, du tambour, des clairons, des foules sur scène et à la cantonade, de l’amour et de l’héroïsme conjugal, des prisons et un tribunal, bref, ce qu’on appelait, à l’époque, un «pot-pourri révolutionnaire». Les quatre actes et les cinq tableaux de M. Edmond Guiraud découpent, en jolie intensité, sept ans de la vie nationale, à l’époque héroïque. Et il y a des chants et des fleurs jusque dans les geôles et au pied de l’échafaud. Rassurez-vous, au reste: ici l’on danse et l’on étrangle; on n’y guillotine point.

Nous sommes à Louveciennes, en septembre 1793. Le ci-devant comte Maurice de Lanjallay et sa délicieuse épouse Marie s’adorent en ce décor champêtre, en dépit de la loi des suspects. Ils ne conspirent pas et ont invité à déjeuner leur ancien aide-jardinier, Simon, devenu député à la Convention et poète élégiaque, cependant que leur ancien jardinier en pied Cloteau, devenu adjudant de section et geôlier, jette un œil sur les rosiers et les ifs. Le malheur veut qu’ils aient convié aussi le chevalier de Clorivière, qui vient, au débotté—et en bottes—de l’armée de Condé, et qui est suspect à plein nez. S’il n’était que ça! Mais il aime sinistrement Marie de Lanjallay, fait partir au fin fond de la Bretagne le pauvre Maurice et son fidèle écuyer, le marin Kermarec, pour pouvoir pousser sa pointe à la comtesse isolée. Mais les officieux, qui gardent des âmes de valets, ont dénoncé leurs maîtres et leurs hôtes. Suspects, suspects, suspects!

Aussi, nous sommes en prison, depuis près d’une année. On ne s’ennuie pas. A part une fille d’Opéra, quelques républicains, dont Simon et un vague prêtre jureur, il n’y a là que la meilleure société, marquises et marquis, mousquetaires et gendarmes rouges—ils sont habillés en blanc,—dames d’honneur et chevaliers de Malte. On rit, on joue, on batifole, et les souvenirs de la cour, l’attente de la Mort mêlent l’insouciance à l’élégance, le sourire à la stoïcité. Vivons puisque Samson est là avec sa Louisette! Mais la comtesse Marie, malgré tout, ne songe qu’à son époux qu’elle sait mort! Et le chevalier de Clorivière en est pour ses frais. Ajoutons que le girondin Simon est un peu là, aussi, car il aime son ancienne patronne d’un amour muet. Enfin, le geôlier, c’est Brutus Cloteau, qui est brutal et féroce, avec des chiens de police—déjà!—quand il promène dans sa prison un représentant du peuple, mais qui est un père pour ses détenus. Hélas! voici la liste fatale des victimes de demain: Marie en est, Clorivière aussi, le prêtre jureur itou et une novice de dix-sept ans! Fatalité! Cloteau ne peut qu’embrasser son ancien ami Simon et étrangler un mouchard, un de ces faux accusés que nous révèle l’Almanach des Prisons!

Mais c’est plus triste pour Marie. Une émotion bien naturelle la fait défaillir entre les bras du chevalier: elle n’a plus rien à perdre que la vie. Et elle n’a pas l’excuse de l’Abbesse de Jouarre: elle a connu la tendresse. Mais la mort!... la mort!... Et c’est la délivrance qui vient, c’est le 9 thermidor, la chute de Robespierre: on entend battre la générale, passer les charrettes, hurler la populace... Marie va sortir de geôle... Et l’honneur?

Six ans ont passé. Marie a renoncé à son premier prénom. Elle s’appelle Victoire et a une maison de modes, sans parler d’un petit enfant, le charmant Georges. Ça va, les affaires: l’ancien jardinier, l’ex-geôlier Cloteau, a l’œil à tout. Victoire est triste, mais c’est Noël: on réveillonnera. Hélas! voici le passé, voici le père de Georges, le chevalier de Clorivière, qui vient en passant, pour ne plus revenir; il embrassera son fils. Et voici le fidèle écuyer du comte de Lanjallay, le marin Kermarec, qui sort de l’enfer. Attendrissement de Cloteau. Il le prépare à l’histoire du gosse, et le marin pleure: ça lui est arrivé, à lui! Mais il n’a pas le temps de mettre au courant son maître qui est vivant, bien vivant, qui embrasse sa femme et qui, après une explosion effroyable—c’est l’attentat de la rue Saint-Nicaise—voit arriver, en chemise, un enfant qu’il ne connaît pas, voit jaillir un Clorivière qu’il connaît trop, voit que l’un est le père de l’autre... Ah! les gendarmes peuvent se précipiter et l’arrêter, lui, l’innocent Lanjallay! Le tribunal criminel peut le condamner; il ne tient pas à cette sale existence! Il faut que son admirable épouse lui serve—étrangement—de défenseur officieux, qu’elle conte merveilleusement la vérité, qu’elle plaide avec tout son cœur pour qu’il se résigne à vivre et à être heureux, d’autant que—enfin—le chevalier se brûle la cervelle en criant: «Vive le roi!»

Ce drame—on peut s’en rendre compte—est copieux et nourri. Il a des lenteurs et des rebondissements, de l’éloquence et de la fantaisie, de l’émotion et de l’attendrissement, du mouvement et de l’harmonie: on chante, et c’est frais et joli.

Andrée Mégard (Marie-Victoire) n’avait qu’à paraître pour être acclamée. Après son accident!... Mais elle a tenu à mériter son ovation préalable—et elle a été émouvante, gracieuse, éloquente. La petite Gentès (le petit Georges) a été étonnante, comme toujours; Mlle Jeanne Fusier a été virginale et touchante; Mlle Mirval a eu de la violence, Mlle Miranda du charme et de la finesse; Mmes Noizeux, Modave, Deredon, Batia, Martia ont été excellentes.

Le chevalier, c’est Frédal qui est séduisant et infernal. Clasis (Kermarec) a une bonhomie cordiale et savante; Reusy (Simon) a de l’accent et du sentiment; Déan est un traître bien venu; MM. Rouyer, Lluis, Saillard, Marchal, Préval, etc., etc., font des personnages admirables. Gémier (Maurice) est naturellement magistral. Enfin, dans le rôle de Cloteau, Duquesne a eu vraiment tous les tons et toutes les âmes, tous les dévouements, tous les sentiments: c’est un très grand artiste.

7 avril 1911.

A LA COMÉDIE-FRANÇAISE.—Le Goût du vice.

C’est un adorable feu d’artifice auquel—peut-être—il manque une pièce.

L’auteur du Duel est un délice vivant, pensant et souriant. Il n’est pas dévoré de ces «haines vigoureuses» qui sont chères au misanthrope. Il goûte un innocent plaisir à stigmatiser en demi-teinte, à railler à la détrempe, à condamner avec sursis—et la douceur même qu’il éprouve à observer, l’amusement qu’il ressent à décortiquer ses fantoches l’inclinent à la pire pitié, au plus impardonnable pardon. Ah! quelle jolie âme a Henri Lavedan! Et comme le titre de sa nouvelle comédie était déconcertant!

Le Goût du vice! C’est énorme! On imagine les plus effroyables perversités, les monstruosités les plus inattendues. Il y faut cet Hercule qui nettoya les écuries d’Augias et le feu du ciel qui anéantit Sodome et Gomorrhe! Mais la Comédie-Française et quatre actes, c’est court! Le très agréable ouvrage que nous avons applaudi et qui sera fort applaudi nous offre un dialogue toujours rebondissant, une fantaisie diaprée, un tourbillon de mots, d’à peu près, de formules heureuses autour d’une aventure conjugale qui finit bien, autour d’une singerie, si j’ose dire, de sensations, qui ne dépasse pas la conversation. C’est une idylle, et voilà tout—une idylle qui prend par le plus long et où deux braves époux n’apprennent à se connaître qu’à quelque mois et à quelques kilomètres d’une sacristie parisienne. Il n’y a pas ombre de vice là-dedans: il n’y a guère que du goût—et c’est beaucoup.

Contons:

Mme Lortay est une excellente mère, dévouée jusqu’au sacrifice. Restée veuve, de bonne heure, d’un chef de bataillon d’infanterie, elle s’est consacrée entièrement à son fils André qui, aujourd’hui, a vingt-six ans. Elle l’a laissé vivre sa vie et n’a pas contrarié sa vocation, si j’ose m’exprimer ainsi. Car André Lortay s’est avisé d’écrire—pour ainsi parler—des romans libidineux à titres de scandales et qui tirent, qui tirent! C’est une bénédiction,—une bénédiction immorale et laïque. La toute bonne Mme Lortay corrige les épreuves de son fils, vit avec lui en camarade, va avec lui aux spectacles les plus ohé-ohé! et, je crois, à certains bals de mi-carême. Elle est fière d’une correspondance amoureuse qu’il entretient avec «une inconnue» et conte tout cela à l’austère critique Tréguier, quadragénaire ingénu, ami sûr. Elle ne craint qu’une chose, la vénérable dame: l’amour de son fils pour la fille de son éditeur, Lise Bernin. Cette demoiselle est trop évaporée, trop jupe-culotte: quelle tenue! quels propos! Et la voici. Mme Lortay s’éloigne. L’héroïque Tréguier s’offre à la terrible donzelle: il a cru lire en elle et elle n’est pas si atroce que ça! Mais Lise rit du soupirant: elle est vicieuse, vicieuse, et ne peut épouser que le vice lui-même. Ce qu’elle fait tout de suite, non sans lutte, après avoir prouvé à André qu’elle est l’auteur des lettres de l’Inconnue et que sa virginité authentique en sait long, long, long!... Et la pauvre maman consent à cette union, les larmes aux yeux.

Nous sommes en Bretagne, au bord de la mer—dans un pittoresque et admirable décor de Lucien Jusseaume. André et Lise—qui s’appelle maintenant Mirette, du nom dont elle signait les lettres de l’Inconnue, sont très las, après dix mois de mariage. Ils ne peuvent s’aimer que quand il y a du monde: il leur faut des douaniers pour se baigner ensemble, assez nus; il faut la présence de l’excellent Tréguier, qu’ils ont invité tout exprès, pour s’étreindre, genoux aux genoux. Ils reçoivent les illustrés les plus dégoûtants, l’Amoral en action, le Petit Trou pas cher, l’Echo de Lesbos, que sais-je? La maman, qui a teint ses cheveux blancs par ordre, rougit et écrit des lettres anonymes—elle aussi—pour arrêter son fils dans sa littérature. Et Tréguier va s’en aller, d’horreur. Mais il découvre que le livre lu par Mirette, et qu’elle disait être du marquis de Sade, c’est Paul et Virginie! Bon petit masque! bon petit cœur! Et voilà qu’André lui dit de faire la cour à sa femme, pour la dégeler! Voilà que le bellâtre d’Aprieu, qui attendait le mariage de Lise-Mirette pour lui pousser sa pointe, est là, flanqué de sa sainte maîtresse, Jeanne Frémy. Il y a danger! Tréguier restera, envers et contre tous!

Ça se précipite: André fait la cour à Jeanne Frémy. Mirette s’en aperçoit et est jalouse, mais elle résiste aux instances d’Aprieu comme elle résiste aux sollicitations de son époux, qu’elle ne veut plus connaître. Il ne lui a appris que des caresses d’amant, n’a jamais été qu’un animal d’amour sensuel. Pouah! pouah! Elle pousse le verrou, repousse son verrat de mari, repousse, non sans l’aide du providentiel Tréguier, ce voyou d’Aprieu, qui est revenu, et se décide; elle accepte l’amitié, la tendresse, la passion du tutélaire Tréguier, et sera sa femme réhabilitée et heureuse.

Heureuse? Tréguier hésite. Il a trop l’esprit critique, cet homme, pour s’en tenir à la communion nerveuse d’un instant! Il reconnaît et fait reconnaître aux deux époux qu’ils s’aiment toujours, qu’ils commencent seulement à s’aimer. Il se sacrifie. André changera son fusil d’épaule, défendra la morale, et sa mère, après lui avoir donné le titre de son précédent volume: les Derniers Outrages, lui dicte celui du nouveau roman: le Dégoût du Vice!

Et voilà! C’est tout plein gentil. Je ne vous ferai pas remarquer que les honnêtes gens sont victimes, que Tréguier et l’admirable Jeanne Frémy restent sur le carreau (espérons qu’ils s’épouseront plus tard) et qu’il n’y a de la veine que pour la canaille: André et Lise sont revenus à la vertu—et ils n’avaient pas grand chemin à faire, ces deux gosses! Tréguier les traite de fanfarons du vice! Fanfarons! Ce sont des enfants qui jouent au satyre et à la goule, à cinq ans, ce sont les Romanesques du roman grivois et, pour parler peuple, ils ne sont «pas secs derrière les oreilles»: ils y ont de l’encre d’imprimerie! Ah! si c’était tout le vice de la terre et, simplement, tout le vice de Paris! Mais Henri Lavedan ne vise pas à l’éloquence brutale et lointaine du frère Maillard, à la violence de Fournier-Verneuil, à l’éclat de Louis Veuillot! C’est un certain snobisme qu’il a ridiculisé comme il s’était attaqué jadis, dans les Médicis, à un autre snobisme, qui n’est pas enterré tout entier.

Mais sa chronique est si nourrie, si éclatante! C’est une fanfare, une symphonie de plaisanteries, de maximes déguisées en coq-à-l’âne, de morceaux de bravoure qui ne se prolongent pas, par élégance, de sévérités qui restent légères, d’anathèmes qui sourient. C’est l’Ecclésiaste, un soir de carnaval—et qui va souper chez M. Scribe. Et il y a des braves gens qui se reprennent et qui s’appellent Légion. Et comme Lavedan a un dialogue, un vocabulaire, un argot à lui! Comme on sent qu’il s’amuse en nous amusant et en musant dans un développement d’humour plus ou moins profond! C’est de l’éblouissement...

C’est très bien joué. Lortay, c’est Dessonnes, élégant, souriant, hésitant et dolent: Granval est un d’Aprieu suffisamment fatal et fat, Léon Bernard est tout à fait remarquable dans son rôle de raisonneur amoureux et de prédicant héroïque (Tréguier). Mme Pierson est une Madame Lortay, merveilleuse d’inconscience maternelle et d’émotion bourgeoise. Mme Piérat (Lise) a une aisance dans l’espièglerie, l’audace, la séduction, une sincérité dans la colère, le dégoût, un abandon, enfin, de grande artiste et Mlle Constance Maille a fait du personnage de Jeanne Frémy un poème de gentillesse de résignation, d’humilité reconnaissante et de fierté pudique digne d’un autre âge: elle est faite pour jouer du George Sand—et ce n’est pas un mince éloge. N’oublions pas Mlle Faylis, soubrette affolée, et M. Chaize, qui porte avec sérénité l’uniforme d’un douanier de côte et qui laisse profaner la mer.

10 avril 1911.