Ce n’est pas un succès: c’est un triomphe. Le rideau s’est relevé dix fois sur une tempête d’acclamations et d’applaudissements, sur une rage renaissante, sur une noble et pure furie d’enthousiasme. Réjouissons-nous, avant tout, de la glorieuse issue d’une aventure qui n’était pas sans péril et qui couronne du plus rare laurier un jeune poète digne de toute estime et un théâtre qui mérite la fortune et le bonheur.
Le drame est très simple. C’est la vie même de Ludwig Beethoven. Les deux premiers actes se passent en 1809. Illustre, adulé par ses musiciens—l’un d’eux, Schindler, le compare superbement au vieux Rhin débordant, jaillissant, sublime—admiré par l’empereur Napoléon, qu’il n’aime plus, par l’archiduc Rodolphe, frère de l’empereur d’Autriche, Beethoven n’est pas heureux. Il souffre dans son orgueil, dans sa famille—son frère Nicolas est par trop bête et presque infâme—; il souffre même, et surtout, physiquement: il se sent devenir sourd. Une dernière douleur lui est réservée: la jeune Giulietta, qu’il aime de toute son âme, lui apprend qu’elle est fiancée à un autre. Il reste seul avec son génie, dans la nuit, au milieu d’un parc qui s’embrume, subit les couplets philosophiques d’un mendiant, Thomas Vireloque avant lettre—et murmure et se plaint.
Au deuxième acte, il est—ou n’est pas—chez lui. Son frère Nicolas, qu’il a fait chasser du concert qu’il dirigeait, exhale sa colère: Schlindler=Schindler le défend, l’exalte. Beethoven paraît, reçoit son ancienne amoureuse Giulietta, qui vient le taper pour son mari joueur et endetté, reçoit l’archiduc Rodolphe et des princes auxquels il fait honte de sa misère et qui lui jurent aide et protection, reçoit enfin la lumineuse et divine Brentano, qui était celle qu’il avait toujours attendue, qui est sa muse et l’ombre ardente de son génie et qui lui apporte le salut de Gœthe. Mais elle est fiancée, elle aussi: elle s’en va. Et le pauvre grand homme, qui s’est senti devenir de plus en plus sourd, ne peut plus dissimuler, ne peut plus douter: il n’entend plus ses exécutants et s’abat, atrocement.
Le troisième acte, c’est la suprême coupe d’amertume. Vingt ans—ou presque—ont passé. Beethoven achève de mourir, abandonné. Il surprend son neveu adoré en train d’embrasser la femme de son oncle Nicolas et le voler lui, Ludwig. Il sanglote: pourquoi n’est-il pas aveugle? Il agonise, solitaire, les infâmes chassés. Il n’a plus ni amis, ni amies, ni famille. Mais voici des apparitions; ses neuf symphonies sortent de la neige, du mur sombre et, vivantes, blanches, immortelles, le consolent, le charment; elles sont ses filles, de chair et d’âme: il est le père de leur immortalité et, quand elles ont disparu doucement, le grand homme, les yeux dardés vers l’immense gloire du ciel, se dresse avec des ailes surnaturelles et s’abîme, géant, dans l’infini.
J’ai dit la fortune de cette pièce noble et haute. M. René Fauchois est manifestement hanté de ce démon intérieur qu’on appelle aussi parfois génie. Il aime les grands sujets. Cette fois, il a été payé de retour. Il jouait cependant une terrible partie: il jouait même la difficulté. Précédés, accompagnés, suivis de fragments de Beethoven lui-même et en pleine maîtrise, ses vers étaient pis que réduits à leur propre éloquence, à leur propre musique: le déchaînement des sonorités et des caresses, de la divination panthéiste, des mille secrets orchestrés de la nature et de l’infini, toutes les voix des ondines et des sirènes, toute l’âme des forêts et des fleuves, toutes les plaintes de la guerre et de l’amour s’en venaient s’imposer à la méditation, à l’émotion, à la volupté des spectateurs, les prendre sur leur fauteuil, les enchaîner dans la nuée du rêve.
Eh bien, non seulement le poème dramatique de M. René Fauchois put résister, mais, se mariant à cette harmonie écrasante, il finit dans un crescendo de détresse et de magnificence, d’horreur et de sérénité plus qu’humaine, par réaliser, si j’ose dire, une symphonie nouvelle.
Il n’est pas de plus bel éloge.
Ce n’est pas toujours parfait: il y a des vers de théâtre, des vers de comédie, des vers authentiquement prosaïques; mais il y a mieux que des couplets, mieux que des morceaux de bravoure: des envolées nombreuses, harmonieuses, énergiques, sublimes: il y a, surtout, toujours un souffle généreux et inspiré, des formules saisissantes, du cœur—et de l’âme. C’est un vrai poète.
Il a des interprètes vaillants et quasi religieux. Mlle Albane est une Brentano mélodieuse, mystérieuse et pure; Mme Barjac une Thérèse effroyable, Mme de Pouzols une Giulietta perverse et dolente. Mme Luce Colas une servante très nature, Mlles Damaury, Pascal, Beylat, Lukas, Merland, Beer, de Villiers, Cassini, Dumoulin les neuf symphonies mêmes, tout charme, toute harmonie, toute grâce et toute gloire. M. Desfontaines est un mendiant pittoresque et prophétique, M. Vargas un bel archiduc chaleureux, costumé en officier d’ordonnance de Napoléon; Joubé est un poète déjà romantique et dolent; Denis d’Inès est très consciencieusement ignoble en ivrogne incestueux et voleur, M. Bernard est—comme toujours—excellent, étonnant et parfait dans le rôle plus qu’ingrat de Nicolas Beethoven; M. Maupré est un jeune peintre enthousiaste, M. Grétillat est un Schindler dévoué, ardent, bien disant, lyrique.
Enfin, il faut louer, comme il le mérite, infiniment, M. Desjardins. Cet artiste hors de pair, dont on a remarqué depuis si longtemps la sobriété, la distinction, la perfection, la conscience, a fait une inoubliable création. Il a toutes les impatiences, toute l’aigreur, toute l’amertume, toute la fièvre, toutes les ailes de Beethoven. Il est humain, douloureux et divin. Il nous a fait frémir, pleurer et nous a enlevés vers l’au-delà.
Et, dans cette journée de pensée et de gloire, comment oublier l’orchestre Colonne, qui a mené le combat avec une piété savante et que Gabriel Pierné a dirigé comme un dieu?
Lorsque Mme Réjane, dans la noble émotion qui ne la quitta pas de la soirée, vint hier prononcer ces paroles: «La pièce que nous avons eu l’honneur de représenter devant vous est de notre regretté maître Catulle Mendès», un silence auguste précéda les applaudissements qui, tout de suite après, jaillirent et éclatèrent longuement, comme des sanglots. Toute la salle avait communié, dans l’infini, avec le génie, la tristesse et la grandeur, avec la fatalité et l’immortalité; un grand souffle avait passé sur elle; ce n’était plus ni du théâtre ni de la vie, c’était de la beauté et de la douleur, toute douleur et toute beauté qui ouvraient leurs ailes jumelles dans un ciel de gloire.
C’est que, moins de deux mois après sa fin terrestre, l’auteur de l’Impératrice est visible et présent, chair, sang, âme et cris, dans son drame de pitié, de tendresse, de désespoir et d’espérance, dans ce drame traversé de pressentiments et de présages, et si vaillant, si héroïque dans sa nostalgie, dans ce drame que les soins pieux d’une veuve au deuil fervent ont dressé si grand, si vivant au-dessus d’une fraîche tombe, qu’on ne peut plus songer à la mort et que l’éternité rejoint la vie, en une active apothéose. Mais Catulle Mendès s’irriterait et s’irrite de ce préambule. Pour lui, dans l’existence d’ici et d’au-delà, il n’y avait, il n’y a que le labeur. Voyons la pièce.
Nous sommes en Pologne, dans cette Pologne que le poète aima toujours, d’amour, et qui lui donna, entre autres chefs-d’œuvre, ses admirables Mères ennemies. Vieux, usé, ivrogne, débauché et cruel, le comte Walewsky achève crapuleusement de mourir. Il a horreur de Napoléon qui, détrôné, croupit à l’île d’Elbe, des Bourbons qui l’ont mal remplacé, de tout: lui seul sait être tyran.
A table, entre deux attaques et trois vins, il se permet de nouveaux et pires sarcasmes contre M. de Buonaparte. Sa femme s’en va: il n’y prend pas garde—et continue. Mais voici passer des malles et des bagages: c’est la comtesse Walewska qui s’en va pour ne plus revenir. Le comte s’étonne, s’indigne. Mais Marie-Ange Walewska se redresse, fait venir ses domestiques, ses serfs, ses paysans et se confesse, se proclame; elle a été la maîtresse de l’empereur Napoléon, presque poussée dans ses bras par son ignoble époux; son fils est le fils de l’empereur, et, puisque Napoléon est vaincu, exilé, solitaire, elle va le rejoindre avec son jeune enfant. Qu’on l’empêche! Les Polonais tombent à genoux. Le comte Walewski s’abat, agonisant. Et Marie-Ange va à son angélique mission de consolation, de réparation, d’abnégation.
L’île d’Elbe. Un grouillement de mercantis plus ou moins espions, de filles grappilleuses de baïocchi et de soldi, des grenadiers qui jouent aux boules, tout un petit, tout petit monde, besogneux, hargneux, mauvais. C’est la nouvelle et dérisoire capitale de Napoléon le Grand. Et voici son aide de camp, le général Drouot, accompagnant une jeune fille, Enriquetta, qui le courtise et qu’il aime, mais qu’il ne veut pas épouser; il se condamnerait à l’inaction dans cette île trop charmante et annihilante où il n’y a plus place pour la volonté, où l’Empereur, l’Empereur lui-même a cent ans, les pieds pesants, l’âme lourde, où il désespère, où il meurt sans fin au lieu d’agir! Tenez! Après des touristes irrespectueux, Napoléon descend l’escalier, interminablement, plus vieux que Frédéric II et Frédéric Barberousse ensemble, écrasé sous le poids de ses vaines conquêtes, de tous les pays conquis et abandonnés, sous le poids de tous les abandons dont il est victime! Il y a là un colonel anglais qui le garde et qui le fait espionner, tous ces traîtres de toutes les nationalités, toute cette médiocrité d’une île minuscule, tout cet affront d’une souveraineté illusoire, ironique, injurieuse!...
Mais une rumeur a couru, un bruit se précise: l’impératrice va venir avec le roi de Rome, elle est annoncée! elle arrive! L’Empereur se reprend à vivre, se hausse, dans son mesquin palais, à l’enthousiasme, à l’élégance, à l’étiquette! Son fils! Sa femme! Il reprend les dames d’honneur sur leur tenue et sur leur mise dont elles ne peuvent mais, commande le grand service, ses costumes de Marengo et d’Austerlitz, met en grande tenue les mamelouks et les grenadiers, mobilise le bataillon corse; il ira au-devant de Marie-Louise en équipage de luxe, de gloire et d’épopée; c’est pour lui un gage de bonheur et de splendeur, une réconciliation avec la toute-puissance, un pacte sacré avec la victoire. Mais son demi-geôlier, le colonel anglais Campbell, le décourage: «Est-il si sûr que c’est Marie-Louise qui vient?» Et le pauvre grand homme, creusé d’un doute, accoutumé aux trahisons de ses maréchaux et de ses dignitaires, le pauvre grand capitaine en jachère, le triste empereur sans peuples se désole: il ira seul ou presque seul, sans faste, à l’hypothétique débarquement de son bonheur et de sa postérité.
Le voilà au bord de la mer, seul avec son immense passé et l’ombre de son avenir; le voilà luttant avec sa misère et tous ses triomphes, se souvenant de ce qu’il fut et se rappelant ce qu’il est, appelant ses légions disparues, esclave de sa gloire, prisonnier de sa défaite, Titan vaincu et frémissant, comédien lassé de sa résignation, quadragénaire fatigué, si fatigué! qui n’a plus que dans le quartz du rocher le reflet brisé de son étoile! Ses emportements d’enfant, son énergie de surhomme, son impatience d’époux et de père, tout se mêle en accablement, en bouillonnement; la salve de coups de canon qui se perd dans la nuit lui remet en mémoire des coups de canon plus efficaces. Enfin, voici des grelots de voiture, enfin voici un groupe, enfin voici un jeune enfant qui accourt: Napoléon l’enlève à bout de bras, l’étreint, l’embrasse passionnément, puis il va à la mère qui, agenouillée, se cache le visage.
«Sire, sire, gémit-elle, pardonnez-moi! ce n’est que moi!»
L’empereur ne peut pas, ne veut pas voir le sublime de ce dévouement. Il a été trompé dans sa fièvre, dans son espoir, dans son extase. Qu’est-ce que cette «servante au grand cœur» en face de son rêve, ambitieux et légitime? Marie-Ange Walewska, un caprice!... Il pleure, pleure... L’enfant, fier et autoritaire—il a de qui tenir—tire Napoléon de ses pleurs. Le souverain de l’île d’Elbe recueillera Marie-Ange et son fils et se résignera à son bonheur: il le cachera.
Et il est heureux dans sa petite maison de la montagne: tout comme Henri IV, il joue à califourchon et à cache-cache avec son fils, l’espiègle petit comte Alexandre Walewski, dorlote sa tendre, aimante et dolente Marie-Ange, mais, entre les caresses et les gentillesses, il y a des mots, des phrases, des allusions involontaires à un autre enfant, à une autre femme. Cet héroïque et sublime Drouot va plus loin: Napoléon est veuf puisque la seule impératrice, la bonne Joséphine, est morte; l’église catholique ne reconnaît pas le divorce; la frivole Marie-Louise n’est qu’une concubine. Que Napoléon épouse Walewska! Qu’il refasse l’indépendance de la catholique Pologne! Alors, le malheureux empereur, déjà si affreusement trahi par les meilleurs de ses lieutenants, croit être trahi une fois de plus. Et dans quelles circonstances! Et par qui? Cette tendre et douce Walewska n’est qu’une intrigante, une ambitieuse et, même si elle agit par amour de sa patrie polonaise, elle ne l’aime pas, lui, Napoléon, déchu et seul. Elle aime sa puissance d’hier, sa puissance de demain! Il chasse la pantelante amoureuse et le fils usurpateur; il chasse l’intègre et bavard Drouot; à peine s’il tempère un instant sa féroce rigueur. Marie-Ange et Alexandre, l’une portant l’autre, s’en iront, s’en iront tout de suite, dans la plus atroce tempête, dans le désarroi forcené de la nature déchaînée.
Walewska est partie, dans la pluie et la foudre, obéissant à son seigneur, comme Agar chassée par Abraham. Il faut qu’elle s’embarque tout de suite, qu’elle fuie l’île maudite et bénie. Mais la mer est démontée, les éléments sont en furie; personne ne sera assez fou pour fréter une embarcation. Affolée, ayant encore dans les oreilles et dans le cœur la colère et le désespoir de l’impérial aimé, Marie-Ange supplie les femmes et les hommes, sur ce rivage sillonné d’éclairs, battu de paquets d’eau: fuir, fuir. Elle offre son argent, ses bijoux. Enfin un pêcheur se dévoue. La tempête redouble. Le naufrage est certain. Les femmes s’agenouillent, sanglotent, hurlent, prient. Le désastre est plus proche. La fiancée du pêcheur dévoué supplie la divinité de la mer, lui sacrifie l’or, les joyaux de la passagère. Mais l’empereur est arrivé. Il n’a pas pu décider les plus fins marins à prendre la mer. Mais il commandera aux éléments. Les ors, les joyaux n’ont rien pu sur la tempête. Napoléon fait un plus grand, un suprême sacrifice: il jette son épée dans la mer. Satisfait de ce don plus que divin, Neptune s’apaise. C’est un miracle merveilleux: Walewska et le jeune Alexandre iront à leur destin. Napoléon attendra le sien. Et les femmes remercient la Vierge.
On voit la grandeur réelle, symbolique, imagée, vibrante et tonnante d’un tel dénouement—surtout lorsqu’on songe à une catastrophe qui n’a pas voulu de rançon. Je n’ai presque jamais vu pareille émotion et plus intense triomphe: il dépasse les larmes.
La pièce a été montée avec une véritable religion; les décors sont ou magnifiques ou sublimes d’horreur; les costumes splendides quand ils ne sont pas superbement exacts,—et il y a des meubles de l’île d’Elbe, prêtés par le prince Roland Bonaparte; un mouchoir authentique de Napoléon, offert par François Castanié, qu’on ne peut oublier. M. Duquesne, dans le rôle trop court du comte Walewski, est effroyable et grandiose d’ignominie. M. Signoret est très souple, très varié et très habile dans le personnage d’un espion à transformations, sans grande utilité. M. Varennes est très chaleureux sous l’uniforme du vertueux Drouot qui parlait un peu moins dans la réalité. M. Fréville a de la sensibilité et le plus joli habit rouge des fastes britanniques. Mlle Monna Gondré représente avec crânerie le jeune Alexandre Walewski: elle ira loin. M. de Max figurait Napoléon. C’est un personnage qui échappe généralement, fatalement, à toute interprétation; il s’est imposé, il ne se renouvelle pas. Cette réserve faite, M. de Max a eu toute la tristesse, toute la force, toute la gaminerie, toute la tyrannie de son personnage; il a été le Titan foudroyé et la foudre même, la ruine et le Dieu. Pour Mme Réjane, elle a été sobrement, la révolte et la caresse qui s’offre, la tendresse et la terreur; elle a été le dégoût et l’adoration, la mère, l’amante, la consolatrice touchante, dolente, l’éternel sacrifice.
Et cette pièce en prose qui triomphe est—ai-je à le dire?—rythmique et musicale, en dehors des airs de M. Reynaldo Hahn, très émouvants au reste. C’est le Crépuscule des Dieux, le crépuscule des héros, la halte amère entre la défaite et l’épopée brisée; il n’est rien de plus mélancolique, de plus fort et de plus charmant. Et Catulle Mendès, dans ce drame, dans ses interprètes, dans son idylle violette, dans son élégie sombre, acclamé; sa jeune éternité viendra, au cours de ce printemps qu’il eût aimé, nimber, dans le pâle soleil, l’Arc de triomphe de l’Etoile.
Il serait cruel d’épiloguer sur la mésaventure du charmant confrère et du galant homme que ses cartes de visite appellent il poeta Marinetti. Après avoir offert dans une revue à lui, à Milan, la plus large hospitalité aux poètes français de ses amis, il est venu demander à Paris ses lettres d’investiture et ses éperons de chevalier, pardon! de prince lyrique. Il repassera. La stricte vérité nous oblige à dire qu’à la répétition générale, tout au moins, le spectacle fut plus dans la salle que sur la scène, non sans indignation exagérée et enthousiasme hors de saison, avec des cris, des rires, des gloussements qui n’étaient pas dans le programme. Nous avons été rajeunis de treize ans: c’était en rinforzando, la soirée d’Ubu roi. De là à la journée d’Hernani, il y a, je crois, de la marge.
Ce n’est pas que Le Roi Bombance manque de qualités, de verve, d’outrance, de générosité, de farce tragique: c’en éclate, pour ne pas employer un mot qu’on trouve un peu trop dans la pièce—et cela seul me dispenserait d’en dire plus long. Mais il est des choses qui sont à lire, de temps en temps, et qui ne sont pas bonnes à entendre. Et ce ne sont pas toujours des paroles.
Que puis-je citer, s’il faut des citations?
—Mes bien-aimés Bourdes, recueillez-vous: le roi va roter!...
—Mes bien-aimés Bourdes, Deo gratias, le roi a roté!
La reine écrit à Bombance «Mon pet bien-aimé...» Mais il est tant question de pets que, lorsqu’il y a eu du tumulte, un enthousiaste a traité les protestataires de «Tas de constipés!». Je passe sur les «intestins desséchés» et autres gentillesses; ça ne vaut pas le «Corne-gidouille!» du bon et pauvre Alfred Jarry.
C’est du symbole trop clair ou trop bruyant, avec de l’obscurité, des nuages, de l’odeur. En somme, c’est la vieille fable du bon La Fontaine, Les Membres et l’Estomac. Le peuple des Bourdes (sic) détrône son chef, le roi Bombance, chasse toutes les femmes, s’abandonne aux cuisiniers Tourte, Syphon et Béchamel, est opprimé par lesdits marmitons, mange le roi, ses ministres et ses maîtres-queux, est obligé de les vomir,—c’est comme j’ai l’honneur de l’écrire,—et les rois, prêtres, ministres, reprennent le pouvoir et la tyrannie jusqu’au moment où Sainte-Pourriture et le vampire Ptio-Karoum s’en viennent faire justice de tout ce joli monde et le rendre au néant d’où jamais il n’eût dû sortir. J’allais oublier un poète qui s’appelle l’Idiot et broche sur le tout, et qui, battu, avalé et rendu comme les autres, broie du noir et de l’azur et vend de l’idéal pour rien.
Les décors variés et éloquents de Ronsin, les costumes fantaisistes et truculents du pauvre Ranson, la vaillance héroïque des acteurs n’ont pas défendu le premier acte de l’indifférence unanime, les autres d’un hourvari sans respect. M. Marinetti aura sa revanche. Au fond, il n’est peut-être pas mécontent: inventeur du futurisme, il compte pour rien le présent. Qu’il se méfie, cependant, de certains blasphèmes inutiles, d’une verve aussi sacrilège que factice et d’un vocabulaire culinaire qui n’a pas d’ailes. J’aime mieux Messer Gaster du divin bonhomme que Le Roi Bombance. Il faut louer, parmi les artistes, M. Garry, poète éthéré et étoilé; M. Jehan Adès, panse auguste et plus que royale; M. Henry-Perrin, moine pis que rabelaisien; M. Maxime Léry, très ardent et très bien disant en marmiton-politicien, et tant d’autres qui piaillent, qui hurlent, qui éructent, qui tuent, qui meurent et qui renaissent à qui mieux mieux.
Tout de même, mon cher Aurélien-François Lugné-Poé, les temps héroïques sont passés!
C’est une très piquante, très jolie et très heureuse aventure qui arrive au théâtre de Mme Réjane et à M. Dario Niccodemi. Celui-ci, Italo-Argentin, un peu directeur, un peu adaptateur, auteur pour jeunes filles, joué en espagnol dans les Amériques, dans la langue de Goldoni à Bruxelles, fier d’avoir appris, en huit ans, depuis le premier mot de français jusqu’aux pires secrets de notre génie, habile homme, au reste, et avantageux, prêtait presque à sourire, d’avance, au petit monde exclusiviste, léger et sans indulgence qui s’appelle le Tout-Paris des répétitions générales. Et puis, ne s’agissait-il pas d’une pièce montée, répétée, présentée sans éclat d’avant-garde, sans «fla-fla», à «la papa»? Si ç’avait dû être bon et beau, on l’aurait su, n’est-ce pas?
Eh bien, il se trouve que le Refuge est une «œuvre», sans plus, une œuvre de sincérité, de sobriété, de force et de nouveauté, profondément humaine et inhumaine—c’est tout un,—d’un développement tranquille, sûr, impitoyable, sans concessions, sans «trucs», âpre, haute et cruelle, qui commande le respect et l’émotion. Le Refuge a étonné, saisi, tenu en haleine les spectatrices et les spectateurs: on l’a nerveusement et longuement applaudi. Comme il faut des comparaisons, on prononçait le nom du puissant dramaturge de Samson et du Voleur; on disait: «C’est du théâtre à la Bernstein!». C’est aussi bien du théâtre à l’Hervieu et, surtout, à la Becque. Mais, pourquoi chercher? C’est quelque chose, c’est une belle chose, c’est un triomphe qui aura des lendemains. Voyons:
«Le Refuge», c’est une villa, aux pieds des Alpilles, au bord de la mer, dans cet Agay de délice cher à Brieux, à Donnay, à Capus, à Maizeroy, à Willy et à Polaire. Mais le propriétaire, le peintre Gérard de Volmières, n’a plus goût à rien. Il n’aime plus que le silence et la solitude, ne reçoit personne et ignore jusqu’à l’heure qu’il est. Pour parler peuple, «il ne veut rien savoir». Il ne s’inquiète ni du retard prolongé de sa femme et de ses invités et invitées ni de la probabilité d’un accident d’automobile. Mais voilà les rescapés; il s’en désintéresse.
Sa femme, Juliette, vient lui faire honte de son indifférence: il ne répond pas. Les reproches, les supplications, les menaces glissent sur son mutisme—et ça dure, ça dure!... Mais Juliette vient de lui dire qu’elle a écrit à sa mère de venir: sa mère! Gérard ne veut pas mêler sa sainte et vieille mère à cet enfer; il éclate. Par petites phrases d’abord, par éclats ensuite, il apprend à Juliette qu’il sait qu’elle l’a trompé, qu’il connaît son amant: il s’est enfui; il s’est tu des années et des années, mais l’idée de sa mère!... Et il s’est vengé: il aime, il a une maîtresse qui l’adore. Il ne prend pas garde à l’accablement de Juliette, écrasée de remords, bouleversée de la révélation, défaillant de tristesse et de jalousie. A peine s’il la rappelle, en la chassant à son bridge coutumier, pour lui dire de télégraphier à la comtesse de Volmières de ne pas se mettre en route. Et, tout de suite après, il tombe dans les bras de son aimée, Dora Lacroix, jeune fille de vingt-huit ans, fiancée du sieur Louis de Saint-Airan, amant en titre de Juliette. Et il ne songe plus qu’à sa passion et à son délice.
Il y a songé trop longtemps. Tout le monde est debout dans la villa. Le père, la mère, la petite Lacroix, le fiancé et les comparses s’affolent de la disparition de Dora. Les deux amants entendent les cris et s’affolent aussi. Gérard cache sa maîtresse et reçoit sa femme. Il veut bien lui pardonner—l’inconscient!—si elle demande le divorce, si elle le laisse à Dora—car il avoue, il proclame sa faute: mais Juliette ne peut pas et s’enfuit, excédée, torturée d’amour, de haine, de fièvre. Et c’est l’amant de l’une, le fiancé de l’autre qui entre. Celui-là est un parfait et lourd coquin. Il oblige Gérard à lui crier son ignominie—et il veut épouser tout de même, de plus en plus, Dora décriée et déshonorée.
Le mari outragé lui jette en vain à la face ses rancœurs, ses dégoûts, des offres d’argent, son jeune amour partagé: Saint-Airan épousera. Et quand Dora paraît, le drôle trouve le mot effroyable qu’il faut; oui, il a été l’amant de Juliette, oui, il est son fiancé à elle, Dora: eh bien, elle n’a pas été l’amour de Gérard, mais sa vengeance! L’époux trompé a voulu prouver, se prouver qu’il pouvait encore être chéri: Dora n’a été que le sujet d’une expérience désespérée, la rançon, la vengeance! Et l’amante s’affale, dans l’horreur.
Toutes et tous sont au courant: la honte de Dora est publique. Volmières veut divorcer, et l’épouser: elle refuse avec dégoût. La revanche! la revanche! Elle crie, tempête, repousse. La terreur règne.
Alors, par un geste d’amour dolent et sublime, dans une crise d’abnégation définitive et magnifique, Juliette de Volmières vient adjurer sa rivale d’épouser son mari. Elle fait litière de son bonheur, de sa fierté, de sa jalousie, descend jusqu’au mensonge, monte jusqu’au pieux parjure, affirme, la haine aux dents et au cœur, par une grandeur d’âme atroce, que jamais Gérard ne l’a aimée, elle, que sa trahison l’a laissé calme et qu’il pleure, qu’il va mourir du refus de Dora. Et, si elle ne peut aller jusqu’à se laisser embrasser par la rivale heureuse, si elle montre le poing à la porte par où sort cette épouvantable jeune fille, si elle résiste à la joie stupide, puérile de Gérard régénéré, si elle subit même l’assaut de la tendresse sénile de la vieille mère de Gérard qui remarque que jamais son fils n’a été aussi heureux et aussi jeune depuis ses fiançailles, c’est qu’il faut qu’elle épuise toutes les douleurs, qu’elle soit, jusqu’au bout, la sacrifiée, la grande victime et que le Refuge soit le tombeau de sa beauté, de son cœur incompris, de sa solitude sans rémission et sans consolation.
Il est inutile de dire la maîtrise et l’abandon de Réjane, dans ce rôle de Juliette. C’est la nature—et quelle nature!—la douleur, la honte, l’effort pour se perdre et pour vivre, ce sont les accents les plus déchirants, c’est la crise et le pathétique le plus vrai, le plus inattendu, rauque et harmonieux, qui râcle l’âme. Mme Daynes-Grassot est une mère gentiment et savamment septuagénaire qui apporte au supplice de sa bru le poids de la sainte ignorance qu’on lui doit; Mlle Blanche Toutain est une Dora libérée et passionnée, qui a les plus riches soupirs et les cris les plus émouvants; Mme Miller est très bruyante; Mlle Fusier très touchante, et Mlle Branghetti tout à fait gentille. M. Castillan est un séducteur bavard, insupportable, cynique, très traître de mélo; M. Duquesne est, naturellement, le plus noble des pères; M. Bosman un domestique dévoué et exquis; MM. Tréville, Léon Michel et Noret jouent excellemment des rôles trop courts. M. Claude Garry s’est définitivement classé et imposé dans le personnage de Gérard; son dédain, sa tristesse, sa tendresse, son indignation, son désespoir, sa résignation au bonheur sont très justes et se joignent en une progression, en un accent toujours harmoniques et non sans autorité; il pourra remplacer Guitry lorsque ce maître de la veulerie éloquente aura décidément chaussé les bottes de Mélingue et le panache de Frédérick Lemaître.
L’Académie française qui, sur l’injonction de M. Emile Ollivier, fit faire défense à Henri Lavedan de se parer du titre d’immortel sur l’affiche du Vieux Marcheur, ne demandera certainement point à Jean Richepin un pareil sacrifice à l’occasion de la Glu. Rien n’est plus moral, plus édifiant, plus «prix de vertu». Et cependant, lors de la première de son drame coloré et simplet, l’auteur de la Chanson des Gueux et des Blasphèmes ne songeait point à devenir le collègue de Mgr le duc d’Aumale, de M. Octave Feuillet et de M. Xavier Marmier. Mais déjà, en janvier 1883, dans la poitrine touranienne du poète de la Mer, sous son tricot, grouillait un futur rapporteur des justes libéralités de feu M. de Montyon.
La Glu, vous le savez, c’est «la mauvaise femme», dans toute son horreur, dans sa beauté du diable, qui n’est ni de la joliesse, ni de la jeunesse ni de la grâce, c’est la mangeuse d’hommes qui s’offre à la fois «le petit crevé» Adelphe, son grand-oncle, le comte de Kernan, et le gas, le brave gas Marie-Pierre, pêcheur de homards, robuste, frais et pur, qu’elle ensorcelle si bien qu’il découche pour la première fois, qu’il fait des infidélités à l’Océan—nous sommes au Croisic—qu’il laisse sa pauvre mère s’affoler et qu’il lève même, de haut, la main sur elle! Mais le gas abêti et las de luxure, regrette la chère maisonnée, le bon cidre et le rude pain de chez lui et, quand sa vorace maîtresse a été faire un tour à la grand’ville, à la ville de perdition—j’ai nommé Nantes—il suffit d’un air de banjo du divin vieux Gillioury, il suffit surtout de l’apparition de la maman, Marie des Anges, pour qu’il se laisse emporter dans la mante de l’une, dans les airs de l’autre, loin du vice, du luxe et du stupre.
Comme il a bien fait! Il est heureux de vivre et de travailler. Bien plus! C’est le jour de la fête des sardinières: c’est sa fiancée Naïc qui est reine et elle le choisit comme roi! Quelle gloire! quelle joie! Mais le cabaretier François, en bavardant, lui révèle que la Glu a été à Nantes avec le comte de Kernan pour la godaille, et, ivre de cidre et de fureur, le pauvre gas retourne chez la sinistre Parisienne du chalet de la baie des Bonnes-Femmes, laissant en plan tout le cortège en pleurs et la douce petite reine évanouie.
La Glu n’a pas eu de peine à expliquer son voyage au gas Marie-Pierre, plus énamouré que jamais, mais un discours du comte qu’il a entendu derrière la porte—fi! le laid!—le renseigne atrocement: il se précipite, veut tout étrangler, ne se retire, haletant, que devant un revolver braqué. Mais quoi? Voilà que le bon docteur Césambre entre et reconnaît dans la Glu sa propre femme, sa femme légitime, celle qui a brisé son avenir, sa vie! C’en est trop! Marie-Pierre se casse la tête contre les murs et est enlevé sanglant, mourant. Démoniaque, la Glu veut reprendre son époux, qui résiste et s’en va. «Cocu! Cocu!» hurle la Glu, restée seule.
Elle ne veut pas avouer sa défaite. Elle a, au reste, un coup de cœur pour ce garçon qui s’est tué—ou à peu près—pour elle. Elle va le chercher dans son calme et douloureux bonheur, dans son sommeil de malade, veillé par l’héroïque mère Marie des Anges, par la tendre fiancée Naïc, qui a reconquis son promis, par l’inépuisable barde Gillioury. La mère l’écrase. Et le docteur prend le meurtre à son compte: il ne risque rien et tout le monde sera heureux.
Cette brave pièce, très bien accueillie, a accusé, à certains moments, des rides, des cheveux blancs et des trous; on a souri, de-ci, de-là, mais le décor de la falaise des Bonnes-Femmes et les deux derniers actes, la Chanson du Pauv’ Gas, surtout, ont retrouvé leur succès d’hier—ou d’avant-hier. C’est Mlle Polaire qui faisait la Glu. Je n’ai pas vu Réjane dans ce rôle et je n’aime pas les comparaisons. Polaire est pis que collante: elle est corrosive et visqueuse: c’est un lasso vivant, des yeux d’empoigne et un corps de liane. Elle n’a pas un instant l’air d’avoir été mariée: elle est canaille et quasi animale, pieuvre et panthère. Elle joue de tout son être, de ses bras, de ses dents, de ses cheveux: son jeu est électrique et elle meurt en faisant le saut périlleux sur place: c’est très émouvant.
Mlle Lucie Brille est une très pathétique Marie des Anges, une mère tout en cœur et en âme, une âme à laquelle, à la fin, il pousse des ongles meurtriers et sauveurs; elle a soulevé les spectateurs en disant la Chanson du cœur qui pleure le fils assassin; Mlle Annette Jary est une Naïc gentille, brave, et angélique, et Mlle Jeanne Ugalde est un joli diable paresseux, coquet et gnangnan.
M. Monteux est un Marie-Pierre ensorcelé, affamé, geignant, fou et repentant; M. Laroche, un docteur Césambre un peu conventionnel, mais convaincu; M. Fabre, un roquentin convenable; M. Deschamps, un jeune daim très nature; M. Chabert, un aubergiste empressé qui débouche le cidre comme il lâcherait les grandes eaux à Versailles.
Enfin, Jean Coquelin, après la douloureuse et pieuse retraite que l’on sait, s’est donné tout entier dans le personnage pittoresque, providentiel, sonore, sourd, patoisant et grommelant de Gillioury. C’est la cordialité, la rondeur, la Bretagne et la mé. Il a semblé nous ramener plus que lui-même et on a applaudi en lui, en même temps que son jeu sincère et vibrant, en même temps que son sûr et harmonieux effort, une âme encore proche et toute haute et toute vivante.
Rien n’est plus mélancolique qu’un renoncement. Il y a des renoncements héroïques, il en est de piteux. Le héros—si héros il y a—que nous présentent MM. de Nion et de Buysieulx n’a rien d’héroïque.
Poète célèbre et retiré du monde, il va se rencontrer avec une de ses correspondantes, l’Américaine Minna Lorgant. Ils ont eu ensemble un long roman par lettres, ils s’aiment, se plairont et s’épouseront. La fatalité conduit au vague Palace, où ces deux êtres prédestinés se vont aborder, une ancienne maîtresse du poète, une marquise sur le retour qui le confesse—il s’appelle Huguin-Senonges—qui le raille, qui, par dépit et par tendresse rosse, fait peser sur les épaules du Céladon grison des cinquante-six ans, sa lourdeur, sa lassitude. Et quand l’exotique admiratrice est venue, le poète, tout attendri, tout saisi, tout passionné, n’ose pas se nommer, se déclare à peine, se donne pour un autre et, meurtri, vieilli encore, si possible, blessé à mort, laisse aller le délice tout proche et retombe à sa nuit: il y a eu erreur sur la personne sinon sur l’âme: il n’est plus que l’ombre de son génie et de son ombre. Il a peur de tout—et de soi—et mourra solitaire.
Cette grisaille délicate, touchante, un peu pénible et élégante, est jouée parfaitement, par M. de Féraudy qui s’est fait la tête du regretté Sully-Prudhomme (à moins que ce ne soit celle de M. Camille Pelletan), qui est ému, pesant, délicieux d’espoir, de résignation et d’accablement, qui a la timidité la plus jolie et les nuances les plus attendries; par Mme Devoyod (la marquise), terriblement avertie, ironique et câline, trop jeune pour son rôle, et exquise, et par Mme Piérat, qui est une Américaine très flirt, académique et littéraire, inconsciemment féroce. Elle a un chapeau vertigineux. N’oublions pas M. Berteaux, qui est un maître d’hôtel beaucoup trop chic, mais délicieux, déférent et narquois.
Voilà pour le sentiment. Passons au comique. On sait le goût qu’a M. Max Maurey pour le fait divers et combien il sait tirer parti de la moindre situation et de la plus anodine aventure. Il aime d’amour l’escroquerie pittoresque, et, après M. Lambert, marchand de tableaux, où il avait dramatisé en joie l’infortune classique de l’aliéniste Legrand du Saulle, il nous relate l’histoire légendaire de l’humble violon, plus ou moins laissé en gage pour quelques sols, reluqué par un riche amateur, acheté d’avance pour un stradivarius, arraché à grand’peine et à grands frais à son légitime propriétaire et qui reste pour compte à l’avide marchand, dupé comme il est juste.
Mais M. Maurey est bien trop fin pour avoir mis en scène le petit Italien que nous connaissons. Il a inventé des escrocs sympathiques, un vieil artiste bohème et un encadreur qui sort d’un de ses cadres, en haut apparat; il a fait endosser la cupidité naïve du mercanti à un antiquaire en pied; enfin, il a fait acheter le violon, à bénéfice, par un passant dont nous n’avons cure. On rit—et l’on rit de tout le monde et de personne, on rit pour les observations qui sont justes, pour les mots qui sont drôles, pour tout—et pour rien.
M. de Féraudy est un homme inspiré et crapuleux, d’un tact, d’un sentiment, d’une sensibilité presque sincères, inventif par gêne et sans horreur dans le rôle de M. Flure; M. Paul Numa est un comte Krabs (l’encadreur) d’une allure et d’un cynisme exquis; M. Hamel est une poire, éclatant de suffisance roublarde; M. Croué est un M. Flack (l’antiquaire) mielleux, obséquieux, hautain, criard, soufflant et désopilant.
Mais où diable M. Maurey a-t-il rencontré cette espèce de marchand? L’antiquaire ne propose pas: il dispose. Il n’offre pas: il laisse choisir. Sa force, c’est sa nonchalance philosophe et calculatrice. L’antiquaire du Stradivarius est une figure de pure comédie. Et cela n’est certes pas une critique. Au contraire!
Il y aura, dans quelques semaines, quatorze ans que nous applaudîmes, pour la première fois, la pièce brève, âpre, mathématique et humaine que la Comédie-Française vient de reprendre, parmi de neufs bravos et une émotion rajeunie.
En septembre 1895, Paul Hervieu était, avant tout, un romancier. Psychologue subtil, cruel et méticuleux, analyste précis et pittoresque, il ne semblait pas fait pour le théâtre, malgré trois batailles vaillantes et indécises. On sait le chemin difficile et triomphal parcouru depuis, dans une ligne sévère, sans concessions, conduisant, non sans rigueur et hauteur, le public où il veut.
Avec les Tenailles, le Théâtre Français nous offre la formule même de l’auteur de la Course du Flambeau, le nid de ses idées et sentiments dramatisés: c’est, dans l’histoire de Paul Hervieu, dans l’histoire du théâtre contemporain, une date—et, heureusement, la pièce ne date pas. Elle a peut-être plus frappé et plus étonné, même, qu’au premier jour. Sa fatalité, sa dignité, sa simplicité, sa rapidité logique commandent l’attention et l’admiration tout ensemble: on a tant à penser qu’on n’a pas le temps d’applaudir.
Tout le monde connaît le thème de ce drame éternel. Irène Fergan est l’épouse sans joie d’un gentleman sec et neutre, vertueux par orgueil, fat pour soi-même, égoïste et insupportable, qui n’a que son droit à la bouche, sans tendresse, sans cœur. Il est en fer, sinon en bois. Irène, aimante et sensible, est plus malheureuse que les pierres. Désabusée, désespérée, elle retrouve, par hasard, un ami d’enfance, le jeune professeur Michel Davernier, apprend de lui qu’il l’a toujours aimée, sent elle-même battre son pauvre cœur, s’avoue qu’elle l’aime. Et elle l’aime si profondément, si purement, qu’elle se refuse à son mari qui revient du cercle, aimable pour une fois, et qu’elle se verrouille, laissant furieux Robert Fergan, qui jure: «Elle me le paiera!»
Et elle le paie. Elle s’est dérobée absolument à l’étreinte conjugale. Le mari, pour la mater, va la mener en exil, à la campagne, au diable. C’en est trop! Mais ce n’est pas assez! Michel, de plus en plus amoureux, de plus en plus repoussé, va partir. Qu’il ne parte pas! Irène divorcera et deviendra sa femme. Faux espoir! Le divorce existe-t-il pour M. Fergan, homme bien pensant, homme du monde, propriétaire? Non, non! Il est époux: il restera époux: tous les droits sont pour lui. Il tient sa femme et ne la lâchera pas. Et l’infortunée, défaillante, anéantie, criminelle sans être coupable, se donne à l’infortuné Michel.
Dix ans ont passé, monotones; Irène n’existe plus que pour son jeune fils, mièvre et délicat. Il n’y a plus de querelles dans le domaine glacé et lointain. Mais Robert, soudain, veut mettre le jeune René en pension. Alors, sourdement, fiévreusement, l’épouse blessée et brisée, l’épouse muette retrouve sa voix et son cri: elle est mère. Et comme Fergan s’obstine dans son immuable droit, elle finit par avouer, par proclamer que l’enfant est le fils de Michel Davernier, mort phtisique, qu’il a besoin de tous ses soins de femme et de mère, qu’il ne partira pas. Et elle ne divorcera pas: elle a besoin d’un nom et d’honneur pour René. Robert Fergan lui a refusé sa liberté à elle: il traînera le boulet. Et tous deux, l’époux et la femme, grâce à la loi ironique et féroce, demeurent face à face comme deux malheureux, comme deux damnés, en présence de ce démon inconscient et caressant: l’enfant adultérin.
Cette conclusion douloureuse, nous venons de la voir dans Connais-toi; mais la douleur à deux et à trois, et seul à seul, n’est-ce pas toute la vie?
Cette œuvre d’angoisse, de style et d’âme, d’ironie exaspérée et de pitié infinie et sobre n’a plus eu pour la servir la fièvre passionnée et stricte de Le Bargy, le génie torturé, réveillé, aimant, griffant, brave et sublime de Marthe Brandès.
Duflos est resté le mari tyrannique, omnipotent et effondré qu’il avait créé en son entière perfection; Dessonnes est un professeur trop mondain, un amant pas assez fatal, un phtisique un peu soufflé: il aura plus d’assurance, et sa chaleur, son élégance, son intelligence lui rendront l’élan, la grâce, la tristesse qu’il a eus hier modérément; Siblot est excellent dans le rôle d’un beau-père philosophe: c’est la nature même. Et Suzanne Devoyod a été charmante, toute bonne, délicieuse de bonne humeur, de tact, d’émotion. Dans le personnage d’Irène, Mme Lara m’a semblé trop constamment, trop délibérément dolente et tragique. Ce n’est qu’un pleur, qu’un dégoût, qu’un navrement: c’est l’amour dans les ruines et dans les larmes. Au troisième acte, un peu trop poudrée, elle a trouvé une force et une énergie qui ont d’autant plus porté qu’on ne s’y attendait pas. C’est une interprétation nouvelle: on a toujours tort de faire des comparaisons. En tout cas, elle a été belle, touchante et terrible.
Mais les Tenailles ne doivent être jouées ou, plutôt, répétées en public que quelques jours, ce mois-ci. C’est l’hiver prochain qu’elles auront leur triomphe définitif et constant. Ce n’est pas une pièce d’été.