Il n’est pas, au théâtre, d’époque plus pathétique, plus héroïque et plus plaisante que la Révolution française. Elle offre des groupements pittoresques et farouches, des chants et des tonnerres héroïques, les épisodes les plus touchants. Sachons gré à M. Aderer, à M. Salvayre, à M. Albert Carré, à M. Lucien Jusseaume, de nous avoir donné tous ces agréments en vers faciles, en musique simple, alerte, caressante et ferme, en belle et large mise en scène, en décors sincères, chatoyants et nuancés.
Solange est la fille du marquis Benoît de Beaucigny. Elle arrive au château de son père, après la fuite de ce dernier qui s’est décidé à émigrer, avant d’avoir rencontré le fidèle valet Germain qui devait la ramener. Elle tombe dans un désordre de piques, de carmagnoles, de mousquets, de sabres, de hurlements et de désordre: les patriotes sans-culottes—nous sommes en 1794—pillent les salons et les communs. Puisque le marquis est parti, sa fille paiera pour lui. Non! Voici une troupe républicaine qui va à la frontière toute proche. Le lieutenant réclame la ci-devante. Ça, c’est farce! Le maire, tonnelier de son métier, les marie. La horde s’en va. Les jeunes époux restent seuls dans la nuit. Le lieutenant Frédéric Bernier taquine un peu la nouvelle citoyenne Bernier qui s’effare. Mais il a promis de la sauver: il brûle l’acte de mariage: son sang rouge n’a pas besoin de sang bleu; il va le verser pour la Patrie. Solange s’émeut, s’attendrit. Le fidèle Germain revient, admire, et les trois personnages se séparent, non sans mélancolie, sans fierté et sans émotion.
Six ans ont passé. L’émigration a connu et connaît encore des jours amers. Solange est employée chez sa tante, la chanoinesse, qui s’est établie marchande de frivolités (ou modiste) à Worms. C’est une jolie boutique peinte en vert, où l’on fait des chapeaux, où l’on conspire, où le marquis apprend la grammaire française à de jeunes et gauches Allemands, où le cousin de Solange et son prétendu, le comte de Saint-Landry, enseigne aux grosses Allemandes les secrets de la pavane et du menuet. Allemands, Allemandes, émigrés et émigrées s’en vont: il s’agit de s’habiller pour le bal qu’on donne en l’honneur d’un général français, de passage. Le voilà, ce général! Solange, demeurée seule, le reconnaît: c’est Bernier, c’est son mari! Il ne la reconnaît pas, puis joue et lui demande si elle a des enfants! Et lui? Ah! lui! il a eu bien le temps! La mitraille! les bivacs! les blessures! les galons, les étoiles à conquérir! On s’attendrit, on va se reprendre! Mais voilà le farouche et intransigeant marquis, voici le fidèle Germain qui raconte le mariage, la grâce accordée par le Premier Consul au beau-père du général Bernier! Fureur de l’émigré! Et les gens reviennent avec des fleurs. Au bal, au bal!...
Est-il utile de conter le dernier acte? Beaucigny, rentré à Paris, prend de grands airs avec Bernier. S’il y a eu mariage, il faut le divorce. Beaucigny conspire: Bonaparte va disparaître. Coup de foudre: c’est la machine infernale de Saint-Réjant, rue Saint-Nicaise. Mais le Premier Consul est sauvé. Après une longue et tendre explication avec Solange, le général Bernier pardonne et aime. Le marquis, arrêté, est relâché, juste après le temps d’avoir salué, à la Conciergerie, le cachot de Marie-Antoinette. Émotion aristocratique et plébéienne, consentement paternel, douceur exquise, patience et passions récompensées. Solange et Frédéric, dûment et religieusement mariés—ne sommes-nous pas à la veille du Concordat?—feront de petits sangs-mêlés (rouge et bleu) qui seront dignitaires sous le Roi-citoyen.
C’était un thème familier et cher à notre excellent confrère Adolphe Aderer; c’était, en quelque sorte, son «1807», un peu étoffé, en vers aisés, en prose chantée. Notre vénérable et sympathique ami Gaston Salvayre a brodé sur le livret une partition ample et souple, d’une jeunesse, d’une science, d’une bravoure aussi sûres que sans prétentions. C’est clair, bien sonnant et sans mystère. Une aventure dansante et claironnante, où tintent des grelots, des clochettes et des marottes, où des tambours et des clairons résonnent en sourdine, où un écho de harpes et de tocsin lutte de discrétion, de charme et d’intensité, des airs et des ensembles, des récitatifs, des couplets satiriques, comiques et émus, une gentillesse éternelle qui court, qui revient, une sûreté volontairement grise de rythme, d’agrément, d’émotion contenue, une bonne humeur, au fond, qui reste en mesure, voilà les éléments d’un bel et joli opéra-comique d’antan, d’un opéra-comique à la française et qui nous rajeunit de quelque soixante-dix ans. On jurerait voir au balcon M. Grisar qui approuve, ainsi que la bonne Loïsa Puget, MM. Auber et Adolphe Adam qui applaudissent cependant qu’à l’orchestre ce M. Berlioz se réserve méchamment.
C’est une soirée délicieuse, avec des grâces un peu pâles, un peu archaïques, qui eurent des lendemains. L’envahissement du château est un tableau grouillant et gras où se distinguent M. Delvoye, un maire sans-culottes très en écharpe, en voix et en cris, une infinité de tricoteuses de campagne et d’énergumènes, et M. Gourdon, un cuisinier épeuré jusqu’à l’épopée et inoubliable.
Le magasin de modes, au deuxième acte, est un enchantement. Il sort avec ses demoiselles et ses clientes, d’un chapitre de M. Ernest Daudet, d’une estampe de Marillier ou de Chodowiecki. Le divertissement et les danses nous offrent les poses les plus gracieuses, comme malgré elles, les robes les plus seyantes et les plus jolies écharpes. Et lorsque Mlle Vallandri (Solange) chante, accompagnée par ses compagnes, le «Combien j’ai douce souvenance», de Chateaubriand, tous les yeux se mouillent de larmes. Il y a là un effet simple de nostalgie et d’émotion, un patriotisme sans phrases, un rien de regret infini qui sort d’échos de vieilles rondes de France qui sont du plus grand art.
M. Francell manque un peu d’autorité dans un rôle de général: il a la jeunesse la plus souriante, la plus harmonieuse; M. Allard (le marquis) a une voix généreuse dont il fait ce qu’il veut; M. Cazeneuve (Germain) est un comédien très habile et qui chante juste; M. de Poumayrac prête ses grâces de ténor à un Saint-Landry frivole et pleutre et Mme Judith Lassalle est une chanoinesse de manières nobles, d’afféterie et de fureur agréables, souple de voix et de comique. Elle a été très applaudie.
J’ai dit que Mlle Vallandri avait eu un grand succès d’émotion. Elle fut aussi très dédaigneuse, très attendrie, très discrète et eut un triomphe en nuances—comme l’œuvre entière, au reste. Il ne faut crier ni à la révolution ni à la réaction. Il s’agit d’applaudir un opéra-comique de la bonne époque, de tout plaisir et de tout repos, bien chanté, bien habillé, bien campé et qui fait le plus joli honneur à Gaston Salvayre, vétéran chevronné de l’école française.
M. Pierre d’Alheim a publié, il y a un peu plus de douze ans, un livre intitulé: Sur les Pointes, qui était l’histoire de toutes les Russies et de la cour de Russie, vivante, illuminée par les éclairs, les zig-zags, le foudroyant et changeant enchantement des pas et des jetés-battus, des danses et des danseuses et qui était l’épopée intime, galante, souriante et sanglante de ce qu’on appelle le corps de ballet. Eh bien, les ivresses chorégraphiques qui ne peuvent s’expliquer que par l’immensité morose de ce pays infini de glace et de feu pâle, les joies à la fois âpres, cassantes et caressantes, le délice naïf et doux, sauvage et presque animal, emporté et alangui, s’enfonçant dans la terre pour avoir des racines et se jetant au ciel pour retrouver ses ailes, le délice piétinant, lancé, envolé, tournoyant et planant, la volupté pâmée, frémissante et sifflante, lassée et insatiable, la fièvre de mouvement et la volonté d’immobilité plastique, la rage tourbillonnante et ahurissante, la frénésie des talons à éperons et la soif d’étoiles, nous avons eu tout cela, en plein Paris, à trois pas du Palais de Justice, dans un moutonnement, un crescendo, une poussée, un hourvari de musique bêlante, ululante, berçante, crissante, criante, douloureuse et enveloppante, de musique âpre et rauque, gémissante et violente, dans un hourvari de tous les sentiments, de tous les appétits, de toutes les couleurs, de tous les bruits où le cor et la flûte, le tambour et la harpe donnaient l’assaut à notre goût et à notre cœur et où nous finîmes par être abîmés de plaisirs et de séduction, d’admiration quasi animale et de trouble exquisité: ce fut, ce sera un éblouissement pailleté et perpétré, une acrobatie multiple et artiste, un rien inoubliable.
On ne me demandera pas, après cette ouverture, de détailler les livrets.
Le Pavillon d’Armide est, proprement, un cauchemar, ou plutôt une boîte à cauchemars où l’horloge lâche le temps et sa faux, le sujet de bronze, les heures en tutu, que sais-je? Un voyageur devient Renaud qui danse éperdument avec Armide—et ce sont des écharpes, des rois de légende, des diablotins, des Polonais, des nègres, des Maures, des guerriers et des esclaves, des odalisques et des eunuques, tout cela dans les plus fines sourdines et les plus sinistres tracas, parmi le plus grand luxe de lumières violettes, jaunes et pourpres, qui font des ventres de salamandres et des halos de spectres.
M. Mordkine a déployé dans ce spectacle une émotion et des jambes appréciables; Mlle Karalli, impérialement belle, a les attitudes, les dédains, les grâces les plus sveltes et les plus rapides; M. Nijinsi a été mieux qu’un prodige et un bolide: un saisissement. Il est ailé et rebondissant; c’est, en dépit d’un visage aigu, Adonis lui-même, en muscles et en chair qui joue à redevenir dieu et qui hésite avant de retourner à la terre: il se joue de toutes les lois de l’équilibre et n’est qu’harmonie, force, grâce et merveille.
Il a retrouvé son triomphe dans une suite de danses, le Festin, qui est comme un pot-pourri des plus célèbres compositions russes et autres. Ce ne furent que saluts, entrées, czardas et mazurkas, pas hongrois, amples habillés, peuplés, classiques et diaboliques, semés de poignards et d’empoignades, de délicatesses et de brutalités, de sourires et de menaces, pleins de sang, de fièvre, d’étreinte et d’envol. Dans un trépak de Tchaïkowsky, M. Rosay fut stupéfiant de force à la fois ramassée et légère, de férocité harmonique, d’épilepsie jolie et divine. Mais les centaines de danseurs et de danseuses auraient droit aux plus vifs éloges—et la place manque.
Dans le Prince Igor, on entend Mme Petrenko chanter la cantilène la plus sauvage et la plus prenante, la plus nostalgique, la plus sensuelle, où il y a de la chatte, de la tigresse, de l’ange exilé et de l’étoile tombée des cieux: c’est rauque et quasi religieux, asiate et préhellénique. MM. Charonow (qui a la tête de M. Tristan Bernard), Smirnow et Zaporojetz ont les voix les plus chaudes et les plus sympathiques. Et dans les ballets sans fin que le Khan vainqueur offre à Igor, prisonnier, pour le consoler de sa captivité, il y a une danse des archers d’une science, d’une spontanéité, d’une habileté virile et professionnelle insensée.
Mais pourquoi louer? Je le répète: c’est un enchantement. Tous les costumes, toutes les coutumes de toutes les Russies et de toutes les légendes, les rythmes les plus lointains et les plus nouveaux, les combinaisons les plus inattendues, les danseuses et les danseurs les plus éminents et les plus énamourés de leur art, se surpassant pour nous, entrant, sortant les uns des autres, s’enlevant, retombant, en mousse d’idéal, en lumière de soleil, impondérables et athlétiques, une musique d’ivresse et de délice, voilà le premier spectacle que nous offre M. Gabriel Astruc. J’allais oublier, dans ce spectacle, l’assistance si dense, qu’il y avait quatre notoriétés pour se disputer un fauteuil, l’encorbeillement du balcon où il y avait tous les yeux, toutes les gorges, tous les cheveux, toutes les épaules, toutes les pierreries de Paris et d’ailleurs, les loges où il y avait toutes les Altesses, toutes les Excellences et jusques à l’ambassadeur de Russie, toute la salle, enfin, si rutilante et débordante de gloire, de richesse et de splendeurs que, par comparaison, le camp du drap d’or ne semblait plus qu’une sorte de kermesse de banlieue ou de foire, à Nijni-Novgorod.
Bacchus est un dieu qui déborde l’Olympe; sa légende dépasse et culbute toutes les légendes; son cortège bruyant, harmonieux, glorieux et insane est infini parmi les siècles et l’éternité. Le héros lui-même, si on le débarrasse de toutes les gloses de ses poètes, des mille pédanteries de Nonnos le Panopolitain et autres, du poids de ses mystères et des cérémonies plus lourdes que profondes de ses fidèles, femelles et mâles, est un mythe plus ou moins solaire, une entité asiate et grecque, un symbole tout grossier et tout pur, où il y a la guerre et la paix, le trouble et l’harmonie, le rêve hésitant et titubant, qui est le prolongement et l’ombre éclatante de la vie, et la vie surtout, la vie totale, la vie pensante, clamante et vivante, la vie sonore et guerrière, la vie-lumière, la vie-amour, la vie-délices, la vie qui prend à la terre-déesse et aux fruits divins de la terre le secret de la force-joie et de la toujours adolescente immortalité.
C’est un Prométhée d’allégresse et de sérénité passionnée qui fait jaillir du sol le feu du ciel, qui apprend à Jupiter, son père, et aux dieux ses proches, des voluptés nouvelles après en avoir fait hommage aux hommes: c’est le consolateur et l’initiateur, c’est le véritable créateur de l’existence humaine.
Catulle Mendès n’a pas eu la prétention de jeter sur les planches la carrière multiple, contradictoire et millénaire du dieu, ses fastes et ses frasques, sa gloire vermeille et brouillée; tous les théâtres du monde n’y auraient point suffi. Bacchus n’est que la seconde partie de cette Ariane que l’on acclame depuis près de trois ans; de cette Ariane héroïque et mélancolique, harmonieuse et désolée qui était une enfant préférée de sa verte et active vieillesse et à qui la musique inspirée de Massenet avait tressé, à travers les siècles et les plus rares poèmes, la plus suave couronne de lumière et d’ambre chantantes; de cette Ariane de tendresse géniale et de sublimité dévouée que nous avons laissée, abandonnée et expirante sur les bords de l’île de Naxos. Disons tout de suite que l’œuvre nouvelle joint, en perfection, l’œuvre d’hier et que, plus riche en efforts et en effets, plus difficile parfois, bigarrée d’accords, de sentiments, de réalisations mélodiques et symphoniques inespérées, âpre et chaude, câline et féroce, exotique et classique, débordante de fougue, d’ampleur et de majesté, elle apporte à sa jeune aînée, dans ce diptyque de nuances et de relief, tout le mystère de l’Orient, toute énergie et toute fatalité.
Le premier tableau représente les Enfers. Dans ce paysage désolé les ombres grouillent, inquiètes et grises. Seule lumineuse dans le pâle rayonnement de son atroce grandeur, toute blanche dans la nuit, Perséphone songe à la terre qu’elle ne connaît plus depuis si longtemps, s’attendrit au souvenir des fraîches roses que lui apporta, naguère, Ariane «l’épouse au grand cœur». Elle s’inquiète de son destin et la parque Clotho interroge le fuseau des jours et peut rassurer un peu la souveraine infernale. Soudain un cri: le fil s’est cassé et c’est la terreur qui souffle, inimaginable, dans l’antre des terreurs. Lamentations. Mais une splendeur jaillit dans la ténèbre: c’est le dieu Antéros, un surdieu qui, ému de la sensibilité de Perséphone, lui révèle le destin d’Ariane, unie à Bacchus, et qui, les Enfers ouverts pour un instant, fait apparaître le bateau sur lequel Bacchus, ayant pris la figure et l’apparence du fuyard Thésée, a embarqué la délaissée.
Ce n’est plus le char traîné par des lions de la légende et Bacchus ne ravit plus Ariane vers les cieux: il l’entraîne aux Indes.
C’est déjà l’Inde bouddhique qui pousse l’austérité et l’abnégation jusqu’au jeûne et à la macération. Les moines sont atterrés de la venue de cette troupe, de cette horde porteuse de joie et d’ivresse et la reine Amahelli s’exaspère: on voit passer sur une sorte de pont la tumultueuse avant-garde du délicieux conquérant; on déchaînera contre cette invasion de lumière et de pensée joyeuse la sombre masse des brutes, des singes innombrables des forêts. Mais les voilà, les messagers, les apôtres d’ivresse: dans un cortège fervent, Bacchus est traîné sur un trône, Ariane couchée à ses pieds; il se dresse, vêtu de lin, cuirassé de peau de tigre, drapé de pourpre étoilée d’or; il se glorifie d’avoir donné au monde la vie, la joie, l’amour; clame à pleine voix sa gloire:
et c’est le triomphe enamouré, heureux et dansant.
Mais voici des stridences gutturales, des bruits de rocs brandis et assénés, l’écho d’une lutte inégale et inhumaine, le répons de petits cris sourds à la phrase de guerre: «J’ai massacré la nuit» qui clame de moins en moins haut, qui devient désespérée et qui meurt cependant que la nuit bestiale prend possession du champ de bataille, dans le plus lourd et le plus sanglant silence.
Cette victoire n’en est pas une. Visitant avec ses derviches et ses soldats, les ruines héroïques, la reine Amahelli est touchée de la grâce: l’irrésistible Bacchus, sortant à peine de son agonie, l’a subjuguée. La vue d’Ariane évanouie la frappa de jalousie: qu’elle meure! puisqu’elle est très belle et qu’elle est l’épouse. Mais sur la terrasse de son palais, Amahelli est plus encore l’esclave du dieu prisonnier, triomphant dans les fers et qui l’oblige, quoi qu’elle en ait, à servir Ariane.
Bacchus est le maître: il instaure son culte: ce ne sont que danses, initiations, tumultes et joie, parmi des pampres et des ruissellements orgiaques.
Pourtant, il s’en va porter chez des Barbares son secret de lumière et sa claire victoire: Amahelli et Ariane songent ensemble au héros, comme deux épouses fraternellement enamourées, mais la jalousie la plus atroce reprend la reine: Bacchus va revenir et c’est Ariane qui est la préférée. Elle a une invention effroyable: Bacchus doit mourir si quelqu’un ne prend pas sa place sur le bûcher qu’on lui prépare. Ariane n’hésite pas: elle se sacrifie une fois de plus et, après les plaintes les plus douces et les plus suaves adieux à la vie, elle se laisse envelopper du voile noir et va à la mort. Et Bacchus, qui revient, ne trouve qu’Amahelli, Amahelli caressante et perverse, qui s’offre. Mais à toutes ses supplications, le dieu, terrible, ne répond que par ces mots: «Femme, qu’as-tu fait d’Ariane?» Et quand il rejoint, trop tard, Ariane, qui s’est poignardée sur le bûcher, il ne peut qu’appeler la colère de son père Jupiter, que voir le gigantesque coup de tonnerre, la foudre qui abat Amahelli, qui enlève le bûcher,—et l’apothéose où Ariane trouve enfin son juste séjour, l’Olympe.
Je n’ai pas tâché à rendre la variété, la force, la grâce, le pathétique de cette musique de sentiments, de cœur et d’âme où la prière, l’épopée, la passion, la tendresse et le désespoir se succèdent, se mêlent, s’étreignent, où les sonorités épuisent leur paroxysme, où les pleurs et la tristesse, de sourdine en sanglots, font du thème le plus savant, le plus naïf, le plus touchant murmure. Avec une conscience inspirée, M. Massenet a reconstitué ou inventé des rythmes sauvages, pis que tziganes—et les plus célestes mélodies. Et, dans cette œuvre qui a une auguste mélancolie en raison de la perpétuelle image de la mort et du souvenir trop présent, hélas! d’une trop proche catastrophe, la vie finit par triompher, en harmonie et en beauté.
L’interprétation est merveilleuse. Muratore est Bacchus lui-même, jeune, éclatant, triomphant, nimbé d’amour et de joie féconde: sa voix, son geste, sa foi, défient toute perfection. Mlle Lucienne Bréval est une Ariane de délice et de fatalité: elle a les accents les plus puissants et les plus tendres, un don de son âme constant et chantant, une grâce à la fois sculpturale et olympienne, une humanité émouvante et édifiante: c’est du plus grand art.
Mlle Lucy Arbell est une Amahelli forcenément passionnée et tragique, de voix ample et savante, de mouvement juste, de conviction éloquente et prenante: elle a sauvé un rôle écrasant. Mme Laute-Brun est une confidente très dévouée et très en voix. M. Gresse est un révérend très imposant, et d’un timbre qui remuerait les pires cavernes.
Dans les rôles parlés du premier tableau, Mme Renée Parny a incarné, si j’ose dire, une superbe Perséphone, tragique d’attitude, bien disante, émue, majestueuse et toute-puissante malgré soi, Mme Lucie Brille a été la plus vibrante, la plus virile, la plus séduisante Clotho et M. de Max est un Antéros plus dieu encore que le surdieu.
Mais, dans ces décors de pittoresque, de rêve et d’infini, parmi des costumes magnifiquement anachroniques (mais Titien donna-t-il à Bacchus et aux siens leurs vêtements véritables?), dans un grouillement inimaginable de guerriers, de bacchantes, d’indiens, de satyres et de faunes, le ballet a été aux nues avec cette incomparable Zambelli aérienne, charmeresse, qui, dans sa grâce, dans sa noblesse, dans son tourbillon divin, est un souffle de délice et qui laisse, dans la salle, chacun des spectateurs haletant et enthousiaste, le cœur purifié et l’âme emplie d’ailes!
Dans l’enchantement et l’éblouissement du gala de la Presse où, entre autres merveilles, nous eûmes l’unique et vrai duo de Roméo et Juliette avec Smirnow et Lipkowska, le Vieil Aigle de Raoul Gunsbourg prit dans ses serres puissantes le cœur et l’âme de Paris.
On avait déjà applaudi à Monte-Carlo cet opéra rapide, chaleureux et nerveux. On le connaît. C’est une œuvre brève, intense, brutale et passionnée. Poète et musicien tout ensemble, l’auteur s’est interdit tout développement, toute digression. Il frappe. Il happe l’émotion et le pathétique. Il a enveloppé étroitement la situation la plus étrange et la plus féroce, les sentiments excessifs, le pathétique le plus humain et le plus inhumain. C’est une gageure et un tour de force de simplicité, c’est la crise, une crise de grandeur et de douleur, de sublime souffrant et saignant.
Tout lutte, le sentiment et l’appétit, la tendresse et la fringale charnelle, et la musique de Gunsbourg naît avec son poème même, sans recherche, mais non sans trouvaille (ou retrouvaille), spontanée, au petit bonheur, dans un grand souffle de fatalité, riche de couleurs et de nuances, révélatrice, énergique, psalmodique et tendre, désespérée et frénétique, rauque et fervente, toute sensualité et toute douceur.
La rivalité amoureuse et fougueuse du vieux Khan Asvad el Moslaïm et de son propre fils Tolaïk autour de la jolie esclave Zina, la misère physique et morale du vieux chef gigantesque qui a juré de donner à son fils tout ce qu’il demanderait, sa magnanime et effroyable résignation, le pacte de mort conclu entre les deux hommes pour la dolente et charmante proie, les câlines effusions de Zina et son ensommeillement enchanté vers la mort, la tristesse surhumaine du Titan esseulé, c’est un seul thème mélodique où il y a le déchaînement de la sensibilité humaine exaspérée, les paroxysmes de la passion, de l’harmonie et du lyrisme mélancolique. Dans les phrases chantées et les phrases tues, les états d’âme éclatent, les artères battent, la furie sourd: c’est la chair qui crie, c’est l’instinct contre le bonheur et la bonté—et c’est simple, invinciblement. Chaliapine a été un formidable et douloureux Asvad: sa voix d’une profondeur et d’une autorité changeante et incalculable; sa mimique éloquente, son geste inspiré, la sincérité de son expression, tout a été aux nues: il a interprété le Cantique des Cantiques, l’Ecclésiaste et le Miserere ensemble: c’est prodigieux. Rousselière, dans le rôle ingrat du fils Tolaïk, a eu les accents les plus forcenés et les plus harmonieux, l’ardeur la plus sauvage, le désir le plus vrai et le plus inhumain. Quant à Mme Marguerite Carré, pâmée, aimante, s’abandonnant, caressante et lentement, suavement mourante, elle a été le charme, la grâce, la mélodie triomphante.
Il n’était que temps, après les bravos et les acclamations, de laisser la place à l’admirable Bréval, à l’ensorcelante Cavalieri, à l’impérieux Muratore: ç’allait ressembler à une prise de possession à l’Académie nationale de Musique...
Et Léon Jehin a conduit le Vieil Aigle à la victoire,—de tout son cœur.
Que ce soit du ballet ou de l’opéra, la musique russe est tout mouvement et tout frisson: lente ou saccadée, populaire ou religieuse, elle reste rire ou sanglot: dramatique, enfin. Le rêve même, l’extase et la prière sont réalistes: partant, du sentiment profond, physique dans le mysticisme et la métaphysique, de la vie sonore, forcenée, alanguie et brutale, un instinct qui s’attache à la terre et traduit les cieux, avec des ailes, du bronze, du fer, de la misère, de l’amour et la grande ombre aveugle et sourde de la fatalité.
Ivan le Terrible était plus désigné que personne pour faire triompher, en France, un peu d’avance, l’art lyrique de sa patrie. Heureusement le poème de Meï (auquel le comte Stanislas Rzewuski vient de rendre un juste hommage) et l’opéra de Rimsky-Korsakow ne nous rendent pas tout son personnage, à la fois Attila, Louis XI, Néron, Napoléon, Cipriano Castro et Barbe-Bleue. Il ne s’agit que d’une anecdote passionnée et héroïque qui relève du Prophète, de la Muette de Portici, de la Juive et de Roméo et Juliette.
Cela se passe deux ans avant les Huguenots, en 1570, à Pskow. En attendant Ivan le Terrible, qui rôde par là en soumettant les villes libres et en passant tout au fil de l’épée, la jeune princesse Olga Tokmakow, fille du maître de la cité, joue avec les compagnes de son adolescence, reçoit son amoureux, Toutcha, et échange avec lui les plus harmonieuses et dolentes caresses. Hélas! on la doit faire épouser par le sinistre boyard Matouta. Les deux amoureux s’attristent et s’enfuient: voici le père et le fiancé. Et le père apprend au fiancé qu’Olga n’est pas sa fille: elle est née de sa défunte belle-sœur, Véra Chéloga et d’un seigneur non dénommé. Mais qu’importent les secrets de famille? Le tocsin gronde et gémit, la peur, la colère, la dignité, le besoin d’indépendance agitent le peuple sur la place publique: en vain Tokmakow veut donner la ville au tsar Ivan qui vient comme la foudre. On résistera. Toutcha, ulcéré, prendra le commandement de ceux-là qui ne veulent pas être esclaves. Sa jeune voix s’élève pure et haute, et la grande voix de la Liberté, de la Liberté héroïque et acharnée chante dans les centaines de gorges, dans les âmes et dans les gestes de ses troupes improvisées, résolues et gravement enthousiastes. Cependant l’autocrate arrive. Tout le peuple l’attend à l’entrée de la ville. On prépare le pain et le sel et Olga, fort marrie de n’avoir plus de père, espère furieusement le conquérant. Les images sacrées passent, dans un brouhaha de respect, l’angoisse augmente: des soldats brandissent des fouets, la terreur gagne et le cortège d’invasion commence, se déroule, interminable, pittoresque et farouche: hommes de pied, pertuisaniers, lansquenets et anspessades, seigneurs et bourreaux, jusques à Ivan, casqué, cuirassé, en ors, en acier et en pourpre, brandissant son cimeterre sur son cheval blanc d’écume, entre deux autres cimeterres et deux autres chevaux blancs d’écume (à la vérité, les cimeterres et les chevaux sont très sages).
Le Terrible est descendu de son cheval et est l’hôte de Tokmakow. Il se défie de tous et de tout et joue plus des yeux que des dents, mais la vue d’Olga le trouble et le ravit: il apprend quelle fut sa mère: il se signe: Olga est sa fille, sa fille à lui, et une douceur inespérée lui inonde le cœur et l’âme et fait presque couler un premier pleur parmi les ondes de sa barbe bifide.
Des accords sauvages et touchants nous apprennent qu’Ivan, pour honorer son hôte, va tuer des bêtes dans ses forêts et que de jeunes vierges s’émeuvent et prient. Puis le tsar nous est rendu, sous sa tente, méditant, creusant l’Apocalypse, devinant l’Histoire, formidable et mystique. Mais des histoires de famille l’arrachent à l’Histoire. Olga a été enlevée par le traître Matouta. Ivan se fait amener le piteux ravisseur, le terrorise, le rejette au néant et, sa fille recouvrée, s’abandonne à toutes les malices, à toutes les tendresses, à toutes les délices de la paternité. Horreur! horreur! le duo câlin est interrompu. On entend une marche guerrière et rebelle: le Terrible fait donner la garde! Et Olga qui a reconnu la voix de son aimé Toutcha, Olga qui perçoit l’arquebusade et l’adieu déchirant du pauvre chef de la Liberté va le rejoindre dans la mort: Ivan ne peut plus embrasser que le frêle cadavre de sa fille, s’abîmer de détresse dans sa victoire et bêler, tyran triomphant, parmi les larmes des Pskovitaines asservies, sur l’âme blanche de la colombe envolée et sanglante!
Enjoué, tremblant et féroce, très riche en nuances et en relief, débordant de morceaux de bravoure, d’hymnes, de sonneries et de tonnerres, de symphonies et de cantilènes, l’opéra de Rimsky-Korsakow a des saveurs de terroir et une ampleur savante, une gradation, un effort sans peine du plus sûr effet. Et sa suprême gloire, hier, était de rendre à l’élite de Paris l’immense et unique Chaliapine, nature et caractère, à la fois tragédien, comédien et chanteur, basse sublime, mime prodigieux, Tamagno, Novelli et Séverin, qui a du creux, du cœur et de l’âme.
Il a eu toute majesté, toute inquiétude, toute fureur et tout accablement: ses traits circonflexes, sa bouche en arc, ses cheveux longs et rares, ses yeux aigus, sa voix, tout est barbare, auguste, pis qu’impérial et fatal: c’est forcené et harmonieux.
Mais, à côté de ce triomphateur attendu, il faut citer la pure voix, le jeu charmant et émouvant, les attitudes simples et parfaites de Mme Lipkowska (Olga), qui est un délice tragique; la chaleur tendre et courageuse du ténor Damaew (Toutcha); la grandeur simple de Mme Petrenko, et MM. Kastorsky, Charonow, Danydow qui sont parfaits. Il ne faut surtout pas oublier les chœurs variés, emportés, vibrants, vivants qui sont d’ensemble et infinis et qui, après un jeu inouï, dans l’ivresse des applaudissements, s’en vont, filles et garçons, chercher des messieurs en habit noir qu’ils amènent de force, se faire acclamer et qui sont M. Tchérépnine, le chef d’orchestre; M. Ulrich Ananek, le chef des chœurs; M. Sanine, le régisseur. Vous verrez qu’ils traîneront devant la salle en délire leurs directeurs Serge de Daghilew et Gabriel Astruc, qu’ils les martyriseront et que, avec la complicité du sous-secrétaire d’Etat aux Beaux-Arts, ils les mettront en croix.
Nous avions, depuis bientôt neuf années, gardé de la Clairière le souvenir le plus fort, le plus charmé et le plus ému: c’était un drame neuf, courageux et pittoresque qui restait gravé dans notre mémoire avec les visages, les attitudes, l’âme visible et en relief d’André Antoine, de Suzanne Després, d’Eugénie Nau—et tant d’autres!
M. Firmin Gémier, qui y avait trouvé un de ses meilleurs rôles, a eu l’élégante pensée de reprendre la pièce. Et les auteurs, pour n’être pas de reste, ont eu la conscience et la coquetterie de la rafraîchir, de l’élaguer. Ils ont coupé un acte qu’ils jugeaient inutile, à l’ancienneté, et l’ont distribué à même les autres. Ils ont rajeuni les airs qui égayaient et occupaient la scène, ont ajouté des plaisanteries d’actualité; il faut louer le zèle désintéressé de ces deux maîtres scrupuleux jusqu’à l’abnégation. Ce n’est, au reste, pas aux lecteurs du Journal qu’il est besoin de vanter Lucien Descaves, sa générosité infatigable, documentée et ingénieuse, et Maurice Donnay, qui pousse l’esprit au cœur, à l’âme—et plus loin.
On connaît leur première œuvre dramatique, en collaboration, la Clairière. Il s’agit de braves gens qui, dégoûtés de la société, se sont retirés du monde. Un vague et ironique bienfaiteur, le sieur Mouvet, a légué au camarade Rouffieu une terre, une ferme, des biens, en espérant bien que ce Rouffieu s’y casserait les bras et les jambes, y compris ses convictions.
Rouffieu, communiste sublime et fervent, a des compagnons et des compagnes, des ménages plus ou moins réguliers, des gens de tous les métiers qui travaillent les uns pour les autres: c’est la plus active, la plus noble, la plus simple fraternité. On se permet même le luxe de recueillir un vieux mendiant infirme, le père Nu-Tête, de s’offrir ou d’offrir aux enfants des ménages divers une institutrice, Mlle Souricet. L’artiste ébéniste Collonges dessine à tous des armoires en nouveau style et, bientôt, la colonie, la libre colonie, aura son médecin, le savant docteur Alleyras, le piano de la doctoresse Alleyras qui accompagnera les chansons allègres du peintre en bâtiment Poulot, dit Caporal, et de la blonde et vibrante Mme Rouffieu.
Mais, naturellement, tout se gâte. Ces hommes et ces femmes ne sont pas venus au désert libres de toute entrave, libérés de tout préjugé civique et humain. Mlle Souricet est venue parce qu’elle était enceinte des œuvres du jeune Verdier, fils d’un conseiller municipal patelin et venimeux; les Alleyras s’y réfugient parce qu’ils sont persécutés par le même édile; le paysan garde son avarice, l’ouvrier son ivrognerie, le peintre trouve que ça manque de femmes, les femmes s’ennuient et se jalousent, Mme Rouffieu veut tâter de Collonges qui aime, qui finit par aimer Hélène Souricet et ça finit par du vilain: elle le dénonce comme insoumis. Dans les haines, dans les malentendus tragiques, dans les coups, la Clairière s’émiette, se dissocie, les ménages mêmes ne résistent pas: c’est la ruine, c’est l’exil, et les pauvres gens ne peuvent, pour se venger, qu’écraser le buste de l’ironique bienfaiteur, le regrettable Mouvet.
Il ne leur a manqué que quelques siècles de moins: ils eussent fort bien fait comme anachorètes, avec de la foi—et sans femmes!... Mais, au jour d’aujourd’hui!...
Ou plutôt hier... Car la pièce est déjà historique, sinon classique. Ces temps-ci, les colonies libertaires sont mortes de leur belle mort: tout est au syndicalisme. Et puis, il y a une thèse, ou mieux une démonstration. Le père du docteur Alleyras fait une preuve par neuf ou une preuve par zéro du néant de la conception communiste, il y a trop de personnages qui entrent comme dans une revue de fin d’année, Lucien Descaves a mis un peu beaucoup d’économie politique, d’observation sociale, de dissertation animée et probante, Maurice Donnay, à des mots exquis, à des à-peu-près profonds, prophétiques et immortels, a ajouté des mots tout court et des à-peu-près d’à-peu-près.
L’action, toutefois, est prenante et l’œuvre sera très applaudie, comme elle l’a été. M. Janvier a moins d’autorité qu’Antoine. Il est excellent, sans plus, dans le rôle de Rouffieu. M. Marchal est très à son aise dans le personnage d’un vagabond caduc, charmant et ébahi; M. Flateau est un peintre très excité et très chantant; M. Maxence est un rustre avaricieux et exact; M. Denevers est un fort congruent ivrogne; M. Bouyer, un docteur Alleyras très noble; M. Colas, un Alleyras père cordial, majestueux et sceptique, et M. Clasis, un conseiller municipal insinuant, tyrannique et vaseux. M. Gémier a repris son rôle de Collonges avec un véritable amour. Il y a des dédains, des effets en dedans, un orgueil inquiet, un sentiment grandissant, une sincérité chaleureuse qui se défend, une explosion tendue, des révoltes, tout cela dans de la sobriété, de la tenue et comme malgré soi.
C’est Mme Van Doren qui tenait le rôle d’Hélène Souricet. Elle y est parfaite. Sa pudeur défaillante, sa bonté, son pathétique anguleux sont du grand art; Mme Cassive est un sourire blond qui chante, qui ne trahit qu’à regret—et comme on comprend mal qu’on la refuse! Mmes Lécuyer, Massard et Dinard ont un pittoresque personnel et varié. Enfin, Mlle Lavigne est la joie de la soirée. Elle a un chapeau, un sourire, des yeux, des bras, inimaginables: c’est toute la farce et toute la nature.
Des enfants grouillent, descendent des escaliers pas à pas, ouvrent des bouches grosses comme des groseilles et ânonnent des rondes au bord des champs: saluons, c’est la Clairière de demain qui passe.
La grande Mademoiselle est une héroïne mi-partie tragi-comique, ainsi que l’on disait à son siècle, le dix-septième de l’ère chrétienne. Travaillée du sang de son grand-père Henry le Grand, brouillée de l’humeur de son père Gaston d’Orléans, poussée aux actions extrêmes, entêtée de grandeur et d’action, irritée de son sexe, enragée de son tempérament, attachée à sa grandeur vaine, à ses biens immenses et morts, elle finit longuement, après avoir tiré le canon de la Bastille contre son présomptif époux Louis XIV, après avoir refusé la main de Charles II d’Angleterre, d’un roi de Portugal, voire—si l’on veut—de l’empereur d’Allemagne, par épouser peu ou prou un cadet de Gascogne, Nompar de Caumont, comte de Lauzun, par se résigner à des caresses disputées, loin des honneurs, loin de la cour, parmi des horions et des avanies, ayant, au reste, passé l’âge canonique et dépassant plus encore du poids de ses ans que de ses couronnes la grâce chétive, méchante et blondasse de son secret conjoint.
La regrettée Arvède Barine avait consacré, il y a quelques années, deux volumes amples et pénétrants à cette trop illustre et trop obscure princesse.
Il eût fallu un Alexandre Dumas ou, tout au moins, un Victorien Sardou, pour découper en tableaux cette existence de brèche, d’éclat et de retraite et pour y semer une action. Nos très distingués confrères Gustave Guiches et François de Nion se sont arrêtés à une anecdote ou plutôt à une gazette anecdotique romancée et dramatisée, à l’épisode Lauzun étoffé, agrémenté, monté de ton et d’accent, avec un peu plus de passion, de fantaisie, de fatalité, de réalité et d’idéal que n’en comporte la vérité historique.
Le premier acte se passe chez Mademoiselle. On termine Tartufe, dans sa pleine nouveauté. Louis XIV applaudit et les courtisans aussi. Le maréchal de Créqui, M. de Montespan, M. de Roquelaure, l’abbé Primi Visconti, échangent des brocards; Mme de Sévigné, qui passe par hasard, annonce la plus étrange, la plus inattendue, la plus extravagante des nouvelles (voir sa lettre admirable et trop admirée): Lauzun, le petit Lauzun, favori de Sa Majesté et capitaine des gardes, va épouser les quatre duchés, les gouvernements, la personne même de S. A. R. Mademoiselle! On s’ébouriffe. Mais le voici, Lauzun, magnifique, un tantinet canaille, pis qu’insolent, grossier, familier, gouailleur, qui se gausse de tout et de tous et promet sa protection à ses supérieurs, qu’il a bafoués. Et voilà qu’il s’agit bien de raillerie: Mademoiselle est venue, qui se confesse, qui interroge: elle veut se marier et ne tient pas au rang. Le damné Gaston ne veut pas deviner: il faut qu’un miroir lui jette son nom au visage pour qu’il consente à des remerciements, à des protestations, à des serments. Eh! il faut l’agrément du roi—et il y a un cheveu de moustache, un de perruque; la maîtresse de Sa Majesté, Athénaïs de Montespan, a été, avant son mariage, la tendre amie de Lauzun: elle s’opposera à ces épousailles. Mais le roi entre, en cérémonie, et approuve le mariage: il signera le contrat tout à l’heure.
Il ne le signe pas. La Montespan l’a retourné. Lauzun peste, rage, jure, s’en prend aux petits et aux grands, à Sa Majesté même, qui reprend sa parole, tire l’épée, la brise, tout comme dans la Favorite: c’est grave, brrr!... Mais tout va s’arranger: après une scène d’amour avec sa mélancolique fiancée, il persuade Athénaïs qu’il ne veut se marier que pour se rapprocher d’elle: la Montespan pâme; elle va décider le roi. Lauzun triomphe trop tôt, raconte son stratagème à sa fidèle Mademoiselle. On l’entend, on le trahit. Et quand il croit que Louis XIV revient signer le contrat, c’est d’Artagnan et ses mousquetaires qui le font prisonnier et qui l’emmènent dans la sinistre forteresse de Pignerol.
Il y moisit, dans cette funèbre prison. A peine s’il peut s’échapper par la cheminée, histoire de faire la causette avec l’infortuné et somptueux Fouquet et d’aller cueillir des roses aux alentours. Il attend Mademoiselle, qui doit venir, qui viendra à trois heures et se moque, en attendant, du stupide gouverneur Saint-Mars, qui, par hasard et au plus gros de sa colère, reçoit l’ordre de le traiter, lui, Lauzun, avec les plus grands égards. Mais le miracle devient évident: voici Mademoiselle, en son héroïque costume de la Fronde, en chapeau d’amazone, qui arrive, qui apporte la liberté—à un prix courant; on ne lui a demandé, en échange, que tous ses biens pour le duc du Maine, fils adultérin de Louis XIV et de la marquise de Montespan. Et la Montespan arrive elle-même. Lauzun la joue, fait le mourant, la dupe, faisant donner et reprendre sa parole à son auguste époux, sur le propos de la donation, pour imiter le roi lui-même, enferme le gouverneur de la prison, Saint-Mars, et la favorite, s’évade par la cheminée, revient à Versailles, dans le carrosse même de la Montespan.
A Versailles, tout s’arrange, non sans mal. La Maintenon a remplacé la Montespan; le roi est devenu dévot; ce ne sont qu’offices, cardinaux, capucins. Lauzun, accusé de faux, triomphe par sa piété, fait accabler la Montespan par le naïf témoignage de Saint-Mars: le roi consent à son mariage avec Mademoiselle, à condition qu’il reste secret: il n’est connu que de toute la cour.
Cette image d’Epinal, bien découpée—un peu trop—a été fort applaudie. Elle eût plu davantage si un souci de précision et de vérité assez mal venu au théâtre n’avait poussé les deux auteurs à donner à Louis XIV des attitudes presque piteuses, un je ne sais quoi de mesquin et de faux et si cette pièce avait été un vrai drame au lieu d’être, aux chandelles, une gazette anecdotique pas très sûre: il ne faut pas être trop fin au théâtre. MM. Jean Coquelin et Henri Hertz ont merveilleusement habillé cette anecdote: il y a un luxe de tentures, d’armoiries, de livrées, d’uniformes, de broderies qui tient du prodige et de la vérité.
Mme Gilda Darthy est émouvante et délicieuse dans son rôle de Mademoiselle: elle ne s’est pas assez vieillie: qui le lui reprochera? Lorsque, à la prison de Pignerol, elle apparaît en amazone de la Fronde, elle a l’air encore de tirer le coup de canon qui doit tuer son mari. Mme Franquet est une Montespan joliment et royalement traîtresse, Mlle Jane Eyrre est une jeune Maintenon un peu maniérée. Mme Carmen Deraisy est une Mme de Nogent très fraternelle.
M. Laroche a été un Louis XIV un peu bien familier, trop vrai, trop selon les indications de Saint-Simon et la fameuse cire de Versailles: il a manqué de grandeur. M. Dorival est un maréchal très suffisant et très entripaillé; M. Monteux est, contrairement à la vérité, un Montespan fort intelligemment courtisan; M. Chabert est un adroit valet. Quant à M. Tarride, il est un Lauzun trop fin, trop en dedans, trop en nuances. Il est à la fois Damis, Scapin et Mascarille; il trompe, il exagère, il gasconne: on ne s’en aperçoit pas assez. Il ne se retrouve que dans des scènes de tendresse et de gentillesse. Mais il gasconnera un peu mieux et sera moins précieux, l’action deviendra moins lente, moins longuette, plus sincère et, dans la magnificence des décors et des costumes, cette jolie histoire d’amour, très noble et très tendre, connaîtra peut-être le durable succès distingué et populaire qui convient à un conte de fées et à ce que Mme de Lafayette appelait une nouvelle historique.