Après s’être élevé de la frénésie charnelle et colorée de la Marquesita à la suavité angélique et évangélique de Mikaïl, qui était toute harmonie, toute sainteté et toute nuance (du Tolstoï orchestré par Robert de Montesquiou), le théâtre des Arts n’a pas daigné toucher terre à nouveau tout de suite.
Il donne un drame singulier, violent et austère qui frappe et qui émeut et qui ne laisse retomber le spectateur à la réalité grise qu’après l’avoir promené sur les ailes les plus fières et les plus hagardes.
Je n’insisterai pas sur Demain. C’est un petit acte, un peu long, où un vieux capitaine au long cours attend si fiévreusement, si terriblement son fils, qu’il ne veut pas, qu’il ne peut pas le reconnaître lorsqu’il vient enfin: il ne l’attend que demain; pourquoi vient-il aujourd’hui? Ce n’est pas lui! Ça se passe dans un décor de brume, à Port-Louis, avec un aveugle, M. Lucien Dayle, très nature, un marin aventureux, bourlingueur, mélancolique et fatal, M. Pierre Roux; avec M. Sauriac, un capitaine très, très fou. Mlle Marie Kalff est une fiancée triste et émouvante.
Les Possédés ce sont les hommes de génie, les créateurs de science et d’art, les novateurs qui se croient maîtres de la Nature et de l’infini, et qui sont les esclaves de leur démon intérieur, de leurs découvertes, de leurs recherches, qui ne sont plus que des machines de lumière, de beauté et d’idéal, qui n’ont plus de cœur et d’âme, qui donnent à la flamme d’au-delà non pas seulement leurs meubles, comme Bernard Palissy, mais leurs amis, leurs proches, leurs enfants, leurs scrupules, leur bonheur et leur honneur, jusqu’au moment où ils se consumeront eux-mêmes et que leur raison fondra dans le vain creuset de gloire, d’inquiétude et de futur.
Voici l’illustration. Heller est un savant fameux: c’est mieux, la science entière, la plus grande science, hermétique et triomphale. Il a dissocié le radium—déjà!—et son fils Marcel est, tout jeune, un musicien de génie. Marcel va faire jouer le premier acte de son premier opéra—un chef-d’œuvre—et, sou par sou, il a prélevé sur le maigre produit des leçons qu’il donne la somme énorme de 500 francs qui va réaliser son rêve et établir sa réputation. Mais il est bon: un faible et indélicat cousin—un poète—lui rafle ses économies, sous un prétexte inventé et pour faire la noce. Colère épouvantable du vieil Heller. Marcel le quitte et ira vivre à Paris avec son amie Suzanne, fille d’un vieux peintre, Adrar, qui a renoncé au génie, qui fait du métier et de la bonté.
La misère s’aggrave. Les leçons dépriment et épuisent le musicien. Il sent son génie l’abandonner. Son père vient le voir: il ne fera rien pour lui, car il a ses expériences. Mais peut-on hésiter à faire les pires vilenies quand il s’agit de chef-d’œuvre? Qu’il fasse chanter son oncle René: il a deux lettres terribles contre lui. Que diable! Lui-même, l’illustre Heller, n’a-t-il pas jadis, pour la science, été l’amant rétribué d’une vieille Écossaise mystique? Marcel hésite encore: il hésite même lorsque sa fripouille d’oncle lui offre une place infime—comme dans Chatterton—et refuse tout secours à l’Art. Mais une vision fugitive et traquée, une Allemande qui a volé, qui a entôlé pour nourrir son enfant, enlève ses dernières pudeurs au créateur. A-t-il le droit, lui, de laisser périr son enfant, à lui, son œuvre? Et froidement, pardon! fiévreusement, il vend à René Heller les lettres accusatrices contre 20 000 francs.
Cet argent ne lui a pas porté bonheur. Il est en Suisse, avec son père, de plus en plus enragé de chiffres, de formules et d’équations, avec la douce et aimante Suzanne, avec son cousin-poète Jean, avec le vieil Adrar, qui achève de mourir, en bonté et en beauté. Mais le terrible Heller a senti que Marcel n’aime plus Suzanne: il fait venir une Russe qui est plus propre à servir le génie de son fils par sa grâce et ses airs exotiques. Marcel, bientôt, avoue à sa maîtresse qu’il ne l’aime plus, qu’il n’aime plus que son génie, qu’il va plus haut, plus haut. Il va si haut que lorsque tout le monde est désespéré, lorsque le vieil Adrar est mort dans un demi-enthousiasme et un demi-navrement, il étrangle son cousin Jean, qui lui a volé son argent, le lance par la fenêtre dans un précipice tout exprès, s’agite, délire, délire et reste haletant, béant, hébété et vacillant dans les ténèbres jusqu’à ce que le rideau tombe.
Cette pièce a été fort acclamée et le jeune auteur, M. H.-R. Lenormand, a été contraint de s’exhiber et de se prêter aux applaudissements les plus directs. Elle a de la noblesse, et de l’audace et de l’humanité. Elle se termine sur un renoncement et sur le tacite éloge de la famille, de l’amour et de la sensibilité. Peut-être eût-elle gagné à être jusqu’au bout inhumaine et à ne pas faire de concessions. Il y a déjà longtemps que Huysmans a écrit: «Avoir un bon appétit et n’avoir plus de talent, quel rêve!» Mais peut-on comprendre au théâtre le vierge sacerdoce du génie? Et en outre n’avons-nous pas connu les plus grands savants comme les plus tendres et les plus prévoyants des époux et des pères? Les personnages de M. Lenormand sont d’émouvantes entités.
M. Durec est un Marcel Heller humain, surhumain, inhumain, très aimant, très désespéré, très dément; M. Magnat est un burgrave de laboratoire majestueux et implacable, M. Albérix est un poète-cambrioleur dolent et charmant dans le plus ingrat des rôles. Quant à Séverin-Mars, il a été admirable: il est toute l’humanité de la pièce et il a des coups de pouce pour modeler l’idéal, des accablements, un sourire de gentillesse et d’espoir qui illumine jusqu’au tableau noir.
Mlle Marie Kalff a été infiniment dramatique et touchante dans le personnage de Suzanne. Mlle Jeanne Clado exprime à merveille le charme, l’inspiration, l’attirance slaves; Mlle Dolorès Mac-Lean est une entôleuse poignante. Enfin, dans un rôle de femme fatale, Mlle Andrée Glady a été toute délicieuse de naturel, de fantaisie, de philosophie pratique, de vie, pour tout dire: c’est le sourire de cette tragédie antique, c’est le vivace et le bel aujourd’hui de cette idéologie d’hier et de demain.
Tout arrive. Après tant de Veuves soyeuses, broyeuses, aboyeuses et giboyeuses, après tant de parodies d’avant-garde, d’airs détachés et de ritournelles, nous avons, bons derniers, cette unique, illustre et universelle Veuve joyeuse qui fit les beaux soirs, les belles nuits et les beaux rêves de l’Europe et de l’Amérique, de l’Océanie et des deux pôles et qui nous vient, plus que légère, plus que magnifique, en splendeurs, en mousse, en gaze et en jambes, tuyautée, brodée, surbrodée et sertie d’une musique facile, entêtante et obsédante, dans un éclat, dans un mouvement, dans un entrain à la fois magiques et puérils: ça tient des Mille et une nuits et de la rengaine, de la féerie et du conte moral, c’est tout ballet et toute romance, tout chahut, toute valse lente, pleurée, chaloupée, ululée, dolente, tournoyante et tourbillonnante; c’est de la folie et du sentiment, de l’outrance et de la simplesse: c’est un rien qui souffle en caresse et en tempête, qui parle aux sens, qui flatte l’oreille et berce le cœur, qui énerve délicieusement sans en avoir l’air, qui déchaîne l’applaudissement, qui se fait bisser et trisser: l’infini sans qu’on sache pourquoi: voilà!
On sait que la Veuve joyeuse nous vient, nous revient, par le plus long: ce fut l’Attaché d’ambassade du jeune Henri Meilhac, qui se fit applaudir sur le théâtre du Vaudeville, le 12 octobre 1861 et jours suivants. Il s’agit d’une très jeune veuve multimillionnaire—les millions étaient vingt, ils sont cinquante, mais l’argent a tellement diminué!—qu’il ne faut pas laisser passer à l’ennemi. Les millions doivent rester nationaux! La nation—c’était en 1861, la principauté de Birkenfeld? c’est, aujourd’hui, l’Etat de Marsovie (si j’ai bien entendu)—délègue son ambassadeur à Paris pour empêcher les capitaux de devenir français. Rassurez-vous tout de suite: ils demeureront parisiens. L’ambassadeur, qu’il s’appelle le baron Scarpa ou le baron Popoff, est idiot; mais l’attaché, comte Prax ou prince Danilo, est le plus charmant, le plus séduisant, le plus désintéressé mauvais sujet du monde, ivrogne pour avoir une contenance (pardon!), passionné malgré lui et qui finit par réussir, en dépit de tous et de soi, et qui, quoi qu’il fasse pour repousser, en même temps qu’une femme qu’il adore, une fortune qui lui fait honte et horreur, doit doucement, héroïquement et tendrement se résigner à être le plus heureux des époux aimés et le plus opulent des diplomates.
Mais quelle importance a donc l’argument? Je sais de vieilles gens de mes amis qui préfèrent à toute la musique de la Veuve la douzaine de vers espagnols qui étaient chantés par Juliette Beau en 1861:
Il faut savoir gré à MM. Robert de Flers et Gaston Arman de Caillavet, qui ont très discrètement mis du français sur le livret viennois, d’avoir rétabli textuellement des phrases de Meilhac, mais qu’importent un texte, des paroles, des mots en cette sarabande éblouissante, en cette furie de mouvements, de sourires, de désirs irrités et de refus mendiants, de refrains-gigognes qui fusent, qui éclatent, qui se multiplient, qui, soulignés de gesticulations, de grimaces, de groupements comiques, de gigues funambulesques, deviennent des hallucinations mélodiques et les plus gais, les plus tyranniques cauchemars? L’Attaché d’ambassade ne comportait que deux décors, une salle de l’ambassade et une serre, à la campagne, près de Paris. La Veuve joyeuse a la salle de bal, un parc avec temple antique, le sanctuaire même du bar Maxim’s avec une infinité d’uniformes exacts, de travestissements nationaux fantastiques, de broderies, de seins, de cheveux, d’yeux, dans une atmosphère changeante, éternelle, électrique de sensualité et de sentimentalité. Car il y a la petite fleur bleue à la viennoise, le souvenir d’enfance, qui se danse et qui pâme, la gemütlichkeit, avec de la fantaisie et des tziganes.
Ç’a été un triomphe: les airs les plus connus ont été salués avec transport, les airs moins connus ont paru nouveaux: la berceuse, la valse évanouie et frénétique, la bourrée plus ou moins russe, les couplets tendres, les couplets farces, tout a plu: c’est touchant.
La veuve joyeuse, c’est miss Constance Drever. On sait que, dans ce rôle, on n’a que l’embarras du choix: il y a deux mille veuves joyeuses comme il y a trois mille Salomé: eh bien, miss Constance Drever est étonnante de fougue, de langueur, de sourire, d’exotisme, de charme artificiel et infatigable, de zézaiement gentil, de voix souple, de geste infini: quand elle se laisse emporter par le joli baryton Defreyn (le prince Danilo) en une danse de septième ciel, elle respire toute la volupté, d’avance. Mme Thérèse Cernay est une ambassadrice ardente, retenue, pudique et cynique de la plus juste voix. Mme Nell Breska chante fort bien et trop peu, et Mme Landar est on ne peut plus comique. J’ai dit la grâce impertinente, l’émotion involontaire et vibrante, l’énergie virevoltante de l’harmonieux Defreyn: Sardieux, en hussard, est un ténor élégant; Casella et Saidreau sont coquettement grotesques; Victor Henry est, comme toujours, le plus irrésistible bouffon. M. Félix Galipaux joue l’ambassadeur avec une frénésie, une jeunesse, une conscience, une foi inouïes: il est plus Galipaux que nature: ses galipettes sont épileptiques, historiques, légendaires.
Et la Veuve joyeuse, dans son faste oriental et parisien, avec ses danseuses, ses mimes, sa figuration, sa folie, sa musique capricante, berçante et énervante, ses chairs étalées, ses frissons de gaze et de tulle, ses clochettes et ses violons a pris Paris, un peu tard, comme tout l’univers.
Quand reprendra-t-on, au Vaudeville ou au Français, l’Attaché d’ambassade—sans musique?
Nous ne sommes plus au temps où «l’Œuvre», non sans héroïsme, jouait furtivement cette Salomé qui fit, depuis quelques années, son fructueux et somptueux tour du monde,—du grand monde,—et connut tous les triomphes. Depuis que M. Wilde est mort, il est entouré de tous les dévouements.
Mais c’est une piété singulière et comme indiscrète d’avoir fait franchir le détroit à la comédie à la fois naïve, compliquée, superficielle, tout en dialogue et si pauvre en action, que donne le théâtre des Arts. Je crois pouvoir affirmer que l’auteur de la Ballade de la geôle de Reading ne désirait nullement voir représenter en France l’Eventail de lady Windermere. Dans la complaisance qu’il avait pour la moindre de ses productions et de ses saillies, il gardait quelque rigueur à son théâtre: à ses yeux, ses pièces étaient à la fois des distractions, des besognes destinées à l’amuser et à assurer «sa matérielle». Empli du plus religieux respect pour ses poèmes et ses contes, il se présentait, le cigare aux lèvres et avec le plus nonchalant sourire, aux spectateurs qui acclamaient le plus frénétiquement ses œuvres dramatiques. Dans la détresse de ses derniers mois, il souhaitait qu’on jouât l’Eventail aux Etats-Unis, parce qu’il n’aimait pas les Américains.
Lady Windermere est une jeune dame du plus grand monde, épouse parfaite du plus noble, du plus insoupçonné des maris. Une vieille folle, la duchesse de Berwick, vient troubler sa quiétude: Windermere «flirte» outrageusement avec une dangereuse créature, Mme Erlynne. Lady Windermere découvre des preuves: son époux donne de grosses sommes d’argent à cette Mme Erlynne. Et Windermere ne nie pas; à peine s’il insinue que tout ce qu’il a fait pour Mme Erlynne, il l’a fait pour sa propre femme; bien plus, il veut la faire inviter, il l’invite au bal que donne, le soir même, lady Windermere. C’en est trop: si cette gueuse vient, la jeune femme lui brisera sur la face l’éventail que son mari lui a offert pour sa fête; elle s’en va, bouleversée, et l’époux, resté seul, murmure: «Je ne peux pourtant pas lui dire que c’est sa mère!»
Vous aviez déjà deviné, n’est-ce pas? Et vous n’avez pas besoin du développement. Vous savez que la jalousie de lady Windermere excitée contre sa propre mère, en raison de son esprit, de sa séduction, de son audace et de son aisance, lui fera déserter le domicile conjugal et aller chez lord Darlington; que Mme Erlynne sauvera sa fille, pour lui épargner son propre destin, qu’elle se substituera à elle, acceptera le mépris—dont elle a l’habitude—avec son insouciance coutumière; dira, quand on découvrira le fatidique éventail, qu’elle l’a emporté par mégarde; vous avez deviné aussi que tout se termine très bien, que la mère et la fille se quittent ravies, à peine émues, que Mme Erlynne emporte la photographie de lady Windermere et de son tout jeune enfant, le providentiel éventail, et qu’elle vivra heureuse elle-même, en Italie, mariée à un vieil imbécile—car la vertu doit être récompensée, en Angleterre.
C’est très gentil, très pailleté, plein de mots, de remarques, de fantaisies: c’est du sous-Dumas fils, du sous-Sardou, mais qu’importait à un dandy lyrique, qu’importe à une ombre libérée?
Ce n’est pas excellemment joué: notons Mme Suzanne Avril, évaporée, astucieuse, dévouée dans des rires, Mme Emmy Lynn, épouse trépidante, Mme Marie Laure, duchesse en enfance d’enfant terrible, M. Durec, lord très provincial, M. Dauvilliers, Don Juan assez cockney, et M. Lucien Dayle, ganache sympathique.
Cette pièce âgée—elle date de 1892—et posthume ici, était précédée d’un acte en vers du même nom: Œuvre posthume. Il y est prouvé qu’on ne peut faire insérer une poésie dans un journal qu’en étant cocu—et mort. Et même cela suffit-il? Il est vrai que l’organe en question s’appelle le Corsaire—et ça ne nous rajeunit pas, camarade Alfred Mortier! Citons, par rang de taille, M. Lucien Dayle, directeur cynique, M. Dullin, barde de Gavarni, M. Stengel, valet pis que lettré, et Mlle Hélène Florise, fine, spirituelle et farce, qui a cinq pieds sept pouces: la stature des carabiniers.
Nous avons revu la ferme! La ferme qui fit les beaux jours de l’Exposition de 1900 et qui n’était, vous vous rappelez? ni modèle, ni normande.
Quelle ferme?
—Ta gueule!
Et c’était très parisien, très distingué, très nouveau. Cette estimable tradition—est-elle de Claudius ou de Lucien Guitry?—retrouve sa virginité et sa verdeur sympathique. Au reste, neuf ans, c’est un bail,—et l’Assommoir, en gros et en détail, par son thème, ses hors-d’œuvre, ses à-côtés, son comique et son tragique, par son ample et diverse horreur, par sa fantaisie, par la splendeur de sa distribution, demeure classique, redevient neuf, est prodigieusement saisissant et divertissant.
Il est inutile, n’est-ce pas? de ressasser l’action et l’antienne. La blanchisseuse Gervaise, abandonnée par son amant Lantier, fessant à coups de battoir, au lavoir, sa trop heureuse rivale Virginie; l’idylle mélancolique de Gervaise et du couvreur Coupeau, les noces pittoresques au sommet de Montmartre, l’accident de Coupeau, précipité d’un toit, par la rancune de la grande Virginie, qui ne le prévient pas d’un danger trop réel; l’affreuse emprise de l’ivrognerie sur Coupeau convalescent et en jachère, l’ivrognerie croissante et triomphale mangeant la boutique de Gervaise, mangeant le corps, la force, la dignité, l’âme si j’ose dire, de Coupeau, jetant les Coupeau à la ruine, au déshonneur, emportant, grâce à la traîtresse Virginie, Coupeau dans une attaque titanesque de delirium tremens; la mort lamentable et charmante de Gervaise, qui mendie son pain et le repos éternel dans les bras d’un brave garçon barbu qu’elle a toujours aimé sans l’avouer, toute cette épopée de honte, de misère et de vérité trop crue et outrée est universellement connue. D’autant que la pièce, au moins, est très morale: la traîtresse Virginie, le hideux et séduisant Lantier sont tués tous deux d’un coup de revolver (ainsi que le dit le programme) par le tardif mari, le vieux militaire, l’aspirant-sergent de ville Poisson.
Et ce mélodrame a les décors les plus variés, la figuration la plus grouillante, les agréments les plus en relief: on y boit, hélas! mais on y mange; on y crève de faim, mais on y chante; il y a des convulsions, mais on y pince des entrechats. On n’a pas le temps de souffler, mais on rit, on pleure, on frémit; c’est admirable.
Pour fêter leur prise de possession de l’Ambigu, Jean Coquelin et Hertz ont pris à droite et à gauche et dans les plus hautes sphères de l’art des vedettes, des vedettes et des vedettes.
Le trio de joie, de rigolade qui fait fuser la salle, Mes-Bottes, Bibi-la-Grillade et Bec-Salé, c’est Paul Fugère, Félix Galipaux. Déan: c’est énorme, aigu, ahuri, hilare; ce sont tous les appétits, toutes les farces, toutes les stupeurs; ils sont trois et ils sont un; c’est la fantaisie et la vie. L’éternel et excellent Dieudonné fait un Poisson solennel, terrible, d’un comique inconscient; il n’a pas vieilli d’un poil depuis 1900. M. André Hall est un Lantier très congrûment élégant et crapuleux. M. Blanchard (Bazouge) est un croque-mort aimable, sinistre malgré soi et zigzaguant à souhait. M. Mortimer est un propriétaire qui s’écoute parler. Mme Alice Berton est une Virginie humiliée, mielleuse, perverse, perfide comme il convient. Mme Marie Roger est une Nana coquette et insouciante qui fait prévoir sa vie future. Mme Desclauzas, qui reparaît après une longue absence, incarne une concierge épique et gaillarde, vénérable avec des souvenirs et des regrets, le cœur sur la main et la main au balai. La petite Fromet est une gosse toute menue et délurée qui lâche: «Ta gueule!» comme père et mère. C’est Léonie Yahne qui joue Gervaise. Cela pouvait ressembler à une gageure. Cette petite princesse, cette petite impératrice, toute distinction, toute grâce menue, de suavité et de je ne sais quoi, portant le seau et le battoir, allant chercher son homme chez le bistro, crevant de détresse sans gloire, c’était à trembler. Eh bien! Mme Yahne n’a pas su être peuple,—c’était impossible,—mais elle su, de sa fatalité sans apprêt, de sa douleur vraie, de sa déchéance, être très vraie, très touchante, très écroulée. On a fort applaudi son effort et son âpre succès. Coupeau, c’est Louis Decori. Dans la Route d’Emeraude, il figurait un bon et héroïque ivrogne. Dans l’Assommoir, il monte en grade et arrive au delirium tremens, qui est, comme on sait, le bâton de maréchal de l’alcoolique,—bâton un peu flottant. Tendre, décidé, pâteux, se ressaisissant vainement, retombant plus bas, hébété, tremblant de tous ses membres, hideux, pathétique jusque dans la plus hurlante et la plus dolente animalité, il donne un spectacle d’art et de vérité, et de l’exemple le plus salutaire. C’est un enseignement d’une grande et belle horreur.
Et cette pièce, magnifiquement habillée et dénudée, grouillante, amusante, effroyable, fera rire et frissonner Paris une fois encore et longtemps: tout le monde, bientôt, aura vu la ferme.
La Révolution française! Titre immense, prestigieux, terrible, écrasant! Tant de lumière et de mystère! Tant de gloire et tant de sang! Derrière le tréteau de victoires et de supplices, derrière les plus belles paroles, les plus grandes apostrophes et les gestes les plus magnifiques, grouillent encore tant de secrets, de troubles desseins et de si insaisissables influences! Après Thomas Carlyle, Michelet, Louis Blanc, Lenôtre et Gustave Bord,—j’en passe, et combien!—que pouvaient nous vouloir le bon Henri Cain et l’excellent Arthur Bernède?
Nous étions un peu rassurés par le qualificatif de leur ouvrage; la Révolution est tout excepté une pièce: rien de moins composé, rien de plus imprévu, rien de plus mal fait, pour parler théâtre, rien de plus grand, de plus fou, de moins humain dans un désir incessant d’humanité, rien de plus sublime et de plus déconcertant. Ah! l’art des préparations n’a rien à faire avec les événements—et le métier non plus! Une force aveugle qui entraîne et qui balaie, une fatalité aux mille têtes qui tourbillonne du ciel à la fange, secouant la tragédie, l’épopée, la rafale, la farce et le lyrisme fécond du désespoir, un long instant qui n’est pas encore, qui ne sera jamais déterminé et qui ne revivra plus, ce n’est pas une pièce.
Et c’est pour cela que le spectacle de MM. Bernède et Cain est agréable et émouvant: il est sans prétention et non sans éloquence; des foules s’y meuvent avec une sorte d’émotion; on y chante, on y rit, on y meurt: il y a de l’héroïsme souriant et de l’héroïsme presque grave, de la musique, de la poudre, des tambours, le plus solide patriotisme et pas de traîtres du tout: ce n’est que braves gens et exaltés. Imagerie brillante, pathétique, de tout repos! On voit défiler M. de Robespierre et des femmes affamées; la débandade et l’effroi des gens de Versailles, de Louis XVI et de la reine, les 5 et 6 octobre 1789, à l’arrivée des dames de la Halle et de la populace réclamant «le roi, la reine et le petit mitron»; Jean-Paul Marat, dans sa cave, suant la peur, distillant la haine, imprimant l’infamie; Danton prêchant l’audace, enrôlant les braves et les tièdes; Bonaparte se cherchant; le futur Louis-Philippe servant la République et préparant la bataille de Valmy; le duc de Brunswick voulant écraser la liberté et raser Paris; la Convention nationale dévorée d’incertitude et se dévorant d’avance avant de recevoir l’annonce de la victoire et les drapeaux ennemis capturés; Marat et Robespierre extorquant laborieusement l’adhésion de Danton à la condamnation de Louis XVI; les Vendéens et les Bleus aux prises; William Pitt en action; Robespierre, un instant avant sa chute, aux prises avec le cul-de-jatte Couthon et le beau Saint-Just; enfin,—épilogue philosophique et apothéotique,—le général Bonaparte, campé dans les plaines de la Lombardie, au milieu de ses troupes ivres de gloire, dans un soleil qui est à la fois le soleil de Marengo, d’Austerlitz et du retour des cendres, tout doré et tricolore: c’est la conclusion, mesdames et messieurs, pardon! citoyennes et citoyens, de la Révolution française; minuit sonne, et vous en avez jusque-là, d’émotion, de civisme guerrier, d’épopée idyllique: ça vous a fait digérer et ne vous empêchera pas de dormir. Et l’on applaudit gentiment. L’action? Ah! oui, j’allais oublier l’action dans cette pièce à tiroirs. La chaîne qui unit quelques-uns de ces tableaux, pas tous, c’est l’histoire de la famille Laurier. Le père Laurier, encadreur, a un fils émigré: il s’engage pour le remplacer, avec son autre fils, qui devient représentant du peuple aux armées, sa fille qui se fait vivandière et son promis, Jean Michon, qui est chansonnier en civil et en tenue: l’émigré Laurier, qui a pris l’écharpe blanche par amour pour la marquise de Lusignan, redevient Français et devient républicain en voyant les prouesses de Valmy; la marquise elle-même, après avoir été sauvée de la guillotine, en Vendée, par sa quasi-belle-sœur et Michon, redevient Française en s’apercevant que Pitt et Cobourg se moquent du roi, de la royauté et ne veulent que l’abaissement de la France! Tout finit bien—ou presque.
Il y a des souvenirs de Charlotte Corday, du Lion amoureux, de Ponsard, d’Une Famille au temps de Luther, de Casimir Delavigne, de la Vivandière, d’Henri Cain (mais ça lui est permis, n’est-ce pas?), de répliques de manuels d’histoire déjà anciens, de la naïveté cordiale et généreuse—et c’est panoramique, pittoresque et meublant. Vous verrez qu’Arthur Bernède, après avoir épuisé son sincère succès avec son collaborateur, fera de la Révolution française un de ces romans plus que populaires dont il a le secret. Distribuons des fusils d’honneur à M. Charlier, un Marat sulfureux; à M. Jean Kemm, un éclatant, débordant, tonnant et sensible Danton; à M. Krauss, un Pitt perfide et majestueux; à M. Ferréal, harmonieux, chaleureux et ironique Michon; à M. Decœur, encadreur paternel et soldat modèle; à MM. Jean Worms, Duard, Chevillot, Coquelet—ils sont mille! Mlle Pascal est touchante, enjouée et héroïque; Mlle Van Doren est une héroïne élégante et forcenée; Mme Jeanne Méa une Marie-Antoinette dédaigneuse. Et elles sont cent qui, en couleur, en émoi, en nuance, font le plus joli bouquet... aux trois couleurs!
Enigme historique! Depuis que M. Capo de Feuillide publia, en 1835, Sémiramis la Grande, «Journée en Dieu en cinq coupes d’amertume et en vers», nous avions pris l’habitude de voir un drame s’appeler drame, une comédie, comédie, et un mélodrame, pièce. En outre, qu’est-ce qui n’est pas énigme dans l’histoire et dans la vie?
Il est vrai que rien n’est plus énigmatique que la question de la survivance de Louis XVII; cela tient de la tragédie, de l’élégie et de la farce; ce ne sont que coups de théâtre, évasion, substitution, embûches, pièges, assassinats, prisons, ubiquité, reconnaissances et reniements. Les vrais ou faux dauphins naissent comme à plaisir de tous les coins du monde, à la fois: condamnés ici, acclamés là, ils traînent une passion qui n’est pas sans comédie. Qu’ils s’appellent Mathurin Bruneau, Hervagault ou Richemond, sabotiers ou commis, ils ont des fidèles irréductibles; je ne parle pas de Naundorff, à qui une ressemblance criarde avec Louis XVI, une obstination héroïque des dévouements aveugles et la complaisance des Etats de Hollande assurèrent le nom de Bourbon, pour les Pays-Bas et sur sa tombe.
Déjà, après les historiens Otto Friedrichs, Lenôtre, Laguerre, etc., etc., M. Alban de Polhes nous avait présenté l’Orphelin du Temple à l’Ambigu, il y a deux ou trois ans; demain, Henri Lavedan nous fera sourire à Sire, qui est des innombrables contrefaçons de Louis XVII. Le bon Coppée, le pauvre grand Verlaine, Villiers de l’Isle-Adam aussi avaient été tentés par ce sujet poignant et de droit plus que divin, par cette figure irréelle et lointaine, couronnée et auréolée, qui se prête à toute poésie et à toute fantaisie.
Pierre Decourcelle n’a pas hésité. Homme de théâtre habile et émouvant, il a voulu faire une pièce, sans plus, théorique et mouvementée: son Louis XVII n’est ni Bruneau ni Naundorff; il disparaît au moment où les faux dauphins vont pulluler: c’est donc le vrai.
Mais contons l’aventure.
Le tout petit marquis de Montvallon est très malheureux d’être poitrinaire. Fils d’un héros vendéen, neveu d’une héroïne, fils d’une mère sublime jusqu’à se donner à Fouché pour délivrer son époux, le pauvre enfant qui ne peut rien faire de ses dix doigts, de son grand cœur et de ses tristes bronches, après avoir entendu que l’infortuné Louis XVII, captif au Temple, va être empoisonné, prend la sublime résolution de le remplacer dans la réclusion et dans la mort, par respect pour la devise de sa maison: «Tout pour le Roi, notre sire!»
Et il le fait comme il le dit. Ce n’est pas aisé d’entrer dans un cachot royal et putride où le fils de Marie-Antoinette souffre mille morts, où un commissaire inhumain lui fait manger le sansonnet qui était son plus cher et plus chantant compagnon. Mais le duc de Montvallon, déguisé en blanchisseur, sait introduire son rejeton qui injurie l’enfant royal, quitte à tomber à ses genoux et dans ses bras quand il n’y a plus personne. C’est—ou ce sont—«les deux gosses». Et le Roy—pourquoi cet y archaïque?—le roi troque ses guenilles contre les loques du Montvallon, franchit les diverses lignes de sentinelles, sort de la prison, tandis que le noble phtisique laisse empoisonner ses derniers jours.
Quatorze ans ont passé. L’épopée napoléonienne bat son plein. La famille Montvallon, émigrée, vit en Autriche et Louis XVII a quelque vingt-quatre ans. Joséphine de Beauharnais lui ayant été secourable dans sa géhenne, il ne peut la chasser du trône. Mais que vient lui apprendre ce damné Fouché qui allait l’appréhender comme un simple duc d’Enghien et qui est retourné, tel un gant, en apprenant qu’il aime Marie de Montvallon, l’enfant de son crime à lui Fouché, la rançon de la liberté du duc? Devant la possibilité de devenir beau-père de la main gauche du roi sans royaume, Fouché, donc, veut lui donner le royaume et l’empire: Joséphine va être débarquée, le divorce est décidé! Louis-Charles de France ne doit plus rien à Napoléon! En vain la duchesse de Montvallon prouve à Fouché qu’il n’est pas le père de Marie: le ministre de la police générale ne peut pas trahir une fois de plus: le pistolet de Solange de Montvallon l’arrête, l’immobilise sur une chaise.
Et, quelques minutes avant Wagram, Napoléon le Grand est capturé dans l’île de Lobau par les quelques fidèles de Louis XVII. Prisonnier, impuissant! dans la ratière! à quelques pas de ses troupes et de l’ennemi! Le jeune Roy triomphe. Mais, se contenant, digne, à peine commediante et tragediante, Napoléon invoque la bataille, le génie, la grandeur de la France! Pour un peu, il dirait: «Le temps de vaincre et je reviens!» Mais il n’est pas besoin de cette gasconnade à la Régulus: Louis XVII veut décidément être sans royaume; il ne règne qu’un instant, le temps de rendre le conquérant à la gloire et à l’Histoire qui, au reste, allait le lui réclamer.
Et, dès lors, c’est la fin. En 1815, les Montvallon sont dans les environs de Paris avec leur gendre royal. Il faut fuir: après Waterloo, le gouvernement provisoire, à la tête duquel est Fouché, veut la peau de Louis XVII. Et Fouché lui-même arrive avec des policiers et des grenadiers. Si Marie qui n’est pas sa fille, ne révèle pas la retraite de Louis-Charles, on fusille son père, son vrai père, devant elle. Cris, épouvante, supplications. Et, pour échapper au peloton d’exécution, le duc de Montvallon se brûle la cervelle en lâchant son cri «Vive le Roi, notre sire!»
Louis XVII lui-même va être fusillé. Le brave commandant Hurlevent en est désespéré: c’est lui qui commande les dragons à Rambouillet! Mais, sur le chemin de l’exil, Napoléon passe par là: il sauve celui qui l’a sauvé; il sauve Louis XVII du pouvoir, de la France et même de l’Europe et lui fait engager sa parole royale de se retirer à jamais à la Martinique, dans la maison de Joséphine.
Voilà l’énigme de M. Decourcelle. Elle est claire et n’est pas historique. Alexandre Dumas a fait capturer Louis XIV par les mousquetaires; M. Decourcelle a le droit, au théâtre, de livrer Napoléon à Louis XVII: ça ne dure pas et ça n’a pas d’importance.
Telle quelle, sa pièce intéresse, touche et dure.
Elle est jouée avec chaleur et conviction. Flore Mignot et Castry sont «les deux gosses», dolents et racés, pathétiques, déjà mûris par le malheur, un dauphin très loyal, un martyr plus royal encore; Mlle Franquet est une duchesse de Montvallon qui commande le respect et qui a des indignations sublimes; Mme Bouchetal est un Jean-Bart en jupon à qui il ne manque qu’une pipe et qui est très pittoresquement héroïque. Mlle Bérangère est une jeune fille très dignement amoureuse, une jeune épouse, une fille déchirante d’émotion; M. Mosnier est un Fouché plus traître que nature—et c’est difficile—un monstre à face pis qu’humaine, parfait de cynisme et de férocité; M. Dorival est un duc de Montvallon qui a la plus belle âme, la plus belle épée, le plus mâle courage et les plus beaux bras du monde; M. Fabre est un prêtre de volonté, d’onction et de force; M. Lamothe (Louis XVII) a l’ironie, la jeune majesté, la résignation, la fierté triste, la chaleur nostalgique de son personnage; M. Gravier est un grognard cordial et désespéré. Enfin, après avoir cité MM. Gouget, Angély, Chabert, Liabel, Harmant, Adam, etc., notons sans phrase que Napoléon, c’est le seul, l’unique Napoléon de nos jours, Duquesne lui-même, Duquesne qui a été créé et mis au monde pour incarner le Petit Caporal et pour faire passer sur des salles pleines le frisson de cette grande ombre vivante.
Moins de dix ans après son apparition, la Robe rouge est presque une œuvre classique: sa fougue, sa force, son âpreté et sa précision, son amère et généreuse humanité, sa tragique équité, se sont imposées à tous et, à en croire l’auteur, jusques aux pouvoirs publics. Des réformes et des garanties sont intervenues qui semblent, selon M. Brieux, ne pas être efficaces mais dont il ne désavoue pas, si j’ose dire, la paternité sentimentale.
Quoi qu’il en soit, cette pièce de bonne volonté et d’éloquence a été acclamée au moins autant au Théâtre-Français qu’au boulevard et l’émotion dure et durera. On sait que le sujet est simple et grand, le drame un et triple, et qu’il n’est rien de plus habile, comme à regret, et de plus pathétique: c’est trop vrai et trop criant: nous ne pouvons pas songer à l’outrance et à la charge, nous sommes emportés. Et c’est bien là la leçon de l’ouvrage: ce n’est pas une satire générale, c’est une exception, un fait divers, une terrible tragédie, humble et locale. La magistrature reste debout—et assise: nous n’avons vu que des individus très déterminés, pas des types universels—et de pauvres gens!
Je n’ai pas à rappeler le sujet: il s’agit du double martyre d’Etchepare et de sa femme Yanetta. Le mari est accusé de l’assassinat d’un vieillard de quatre-vingt-sept ans, est cuisiné, torturé, atrocement câliné, démenti, retourné par le juge Mouzon, joyeux drille et affreux drôle qui, ambitieux, vaniteux et sadique, joue de son trouble, de sa peur, de sa brutalité impuissante, avant de jouer avec sa tête, le mate et l’accule. La femme, épouse irréprochable, mère admirable, a eu, dix ans auparavant, une aventure ignorée, une condamnation injuste dont le juge la soufflette et l’étrangle, dont il ravale ses protestations, sa franchise et sa dignité; il finit par arrêter la malheureuse, d’un arbitraire insensé, lorsqu’elle se rebiffe et se relève. Qu’importe, dès lors, que, au grand jour de l’audience, le ministère public sûr du triomphe, n’ayant plus qu’à tendre sa robe pour y voir tomber deux têtes innocentes, qu’importe que le procureur ait une hésitation sublime, une rétractation divine et humaine? Le président a appris à l’accusé la faute de sa femme. Acquitté, ruiné, détruit, le paysan basque ne peut supporter une tache de boue sur une veste brune: il s’en ira avec sa vieille mère dans les Amériques, en emmenant ses enfants. Yanetta n’a plus qu’à tuer le juge infâme, l’auteur de son anéantissement de femme et de mère, ce qu’elle fait avec emportement. «Juge, qui te jugera?» dit l’Ecriture.
—Personne, répond Brieux, frappe, plaideur!
J’ai dit la fortune, le triomphe, même, de cette reprise. Le public, en sa chaleur, s’intéresse beaucoup moins à la robe rouge, au siège de conseiller, objet des désirs de tout le parquet, de tout le tribunal de Mauléon. Et les robes mêmes, noires ou rouges, les ceintures d’un bleu cru, les toques trop galonnées ne font pas d’effet.
G. Grand, buté, obtus, accablé, simple, fier, tâtonnant et esclave d’un honneur aveugle; Huguenet, avantageux, faussement subtil, ahanant, tenaillant, caressant, comme avec un fer rouge, insinuant et majestueusement crapuleux ont retrouvé, décuplé leur succès du boulevard. André Brunot est un député conventionnel, familier, astucieux et d’une philosophie intéressée qui a vieilli. Numa est un président d’assises un peu chargé, timoré et caricatural. Truffier est parfait dans un rôle facile de vieux juge sacrifié et frondeur. Lafon est excellent en témoin ahuri, Croué délicieux en greffier, et M. Garay a une invraisemblable dragonne d’officier de gendarmerie.
Mme Thérèse Kolb a la plus grande et la plus simple autorité dans le rôle de la mère d’Etchepare; Mlle Dussanne est charmante en petite fille de magistrat besogneux; Mlle Bovy, qui paraît une seconde, est mignonne en montagnarde.
M. Silvain, souffrant encore peut-être, a été un bon procureur déplacé dans un parquet de province. Suant, soufflant, criant, tragique à vide, il a haussé et dépassé son personnage, portant la robe en hiérophante et en grand-prêtre, alentissant l’action et prêtant de la majesté, du mystère et de la sonorité aux silences mêmes: ce sont les défauts de ses immenses qualités: il se mettra au point et amenuisera son génie.
Mme Persoons a toutes les grâces neutres de son rôle d’épouse trop dévouée.
M. Alexandre est un procureur général jupitérien et apeuré; M. Georges Le Roy un substitut ardent.
Quant à Mlle Delvair (Yanetta), elle est toute franche, toute violente, tout amour, tout désespoir. Sa vigueur tragique est admirable. Je ne me livrerai pas au jeu dangereux des comparaisons: mettons que je n’ai pas vu Réjane dans ce rôle. Mlle Delvair n’a pas ces brisements de voix, ces brisements de corps, ces agonies de bouche et d’yeux, ces mille riens de sublime sensibilité... Mais quelle puissance! quelle involontaire gradation de l’horreur, de la honte à la haine et au meurtre lorsqu’elle sacrifie le magistrat sacrilège sur les ruines de son amour à elle et de son foyer!
La Robe rouge donnera des lauriers d’or à la Comédie-Française: elle y a fait entrer déjà Huguenet et Grand, sans parler de l’habit vert—couleur complémentaire—qu’elle a donné à Eugène Brieux.
Suzette, c’est l’enfant-roi. Adorée par son père, adulée par sa mère, elle est idolée par ses grands-parents. Le malheur, c’est que tout ce monde-là n’est pas d’accord. Et quand je dis ce monde-là, je m’abuse: ce sont des mondes.
L’ancien magistrat Chambert et sa digne et rigide épouse n’ont pu, après plus de dix ans, encaisser, si j’ose ainsi parler, leur bru, Régine Chambert. Fille d’un capitaine au long cours, élevée à la diable, coquette, étrange, artiste—horreur!—elle dérange leurs idées glaciales, leur cadre étroit et n’est pas à sa place dans leurs portraits, pardon! leurs photographies de famille. Elle doit venir dans leur mas méridional: quel ennui! Un coup de sonnette: c’est le fils avec sa chère bambine Suzette. Et Régine? Pas de Régine, Henri Chambert l’a trouvée en train d’embrasser un monsieur. Il l’a rossée: elle a crié et proclamé qu’elle avait un amant. Joie! Le divorce est là pour un coup! Et les vieux auront leur Suzette à bouche que veux-tu! Aussi, lorsque la mère éplorée et repentante vient demander sa fille, lorsque l’épouse veut s’expliquer avec son mari, je vous laisse à penser de quelle façon elle est éconduite, expédiée, expulsée par son magistrat de beau-père: la guillotine sèche, sans plus.
Le second acte nous fait gravir les hauteurs de Montmartre. Le capitaine au long cours est en train de donner les plus pernicieuses intonations tragiques à sa fille Myriam, auditrice au Conservatoire, en train de reconduire poliment un pignouf qui s’est fourvoyé dans les jupes de sa fille Solange, élève sage-femme et vierge forte au verbe pittoresque et à la vertu virile, lorsque son autre fille, l’aînée,—celle qui a mal tourné, car elle est mariée!—Régine, enfin, vient avec l’éternelle Suzette qu’elle a subrepticement enlevée à la pension. Elle divorce! Tant mieux! Son paltoquet de mari, peuh! Mais voici le paltoquet. Les deux époux échangent leurs torts à bout portant: ça va s’arranger quand les parents Chambert font irruption. Gabegie sur toute la ligne: le loup de mer et le chat-fourré se mangent ou presque; les hommes de loi—le divorce est en instance—font irruption et emportent Suzette tandis que, impuissante et éplorée, Régine clame sa douleur et son désespoir.
Suzette est aux mains des Chambert. Sa grand’mère lui fait écrire à Régine les lettres les plus arides. A peine si la malheureuse enfant a un instant bien à soi pour faire savoir à sa petite maman qu’elle l’aime toujours. Et le divorce bat son plein. Avoué, avocat blaguent et triomphent d’avance.
Mais déjà Henri Chambert est touché à vif. Sa femme, dans ses articulations, ne souffle mot d’une vilaine histoire de fraudes et de faux poinçons. D’autre part, son prétendu complice est au Japon. Alors, n’est-ce pas, il suffit que Régine, pantelante, dolente, héroïque, vienne renoncer à Suzette, pour n’avoir pas à la partager, pour que son martyre prenne fin, pour que, éperdu de son sacrifice, sûr, d’ailleurs, de son innocence, le triste époux la retienne, lui tende les bras et le cœur, pour que le vieux magistrat abandonne la prévention et ses préventions, un peu honteux de la cruauté de sa femme. Ainsi est fait. C’est long, et Régine, vraiment, n’est pas fière. Mais que voulez-vous? Il y a Suzette!
Voilà la pièce. Elle a des flottements et des digressions. Il faut que M. Brieux parle. Et il parle. Il a des couplets en prose et des opinions qu’on ne lui demande pas. Mais il ne manque ni de force, ni de virtuosité. A-t-il voulu s’insurger contre le divorce? Peu importe. La croisade dure, dure... Et la question de la garde de l’enfant n’est pas résolue. Ah! que j’aime mieux la délicieuse Victime de Fernand Vandérem! Notons que les bravos ont salué en trombe la fin du deuxième acte et presque tout le trois: c’est un succès fort honorable.
Est-il besoin de faire l’éloge de l’interprétation? Lérand est parfait et sobre, à son ordinaire; Levesque, fort drôle un tout petit instant; Baron fils, Vial, Maxime Léry, Leconte et Chanot, aussi excellents qu’épisodiques. M. Georges Baud est un domestique déjà vu; M. Jean Dax (Henri Chambert) est aussi hésitant, dominé, torturé, odieux malgré lui et repentant qu’il convient. Il faut mettre hors de pair Joffre, qui interprète largement le capitaine Gadagne et qui en fait une figure presque historique.
La petite Monna Gondré (Suzette) est un prodige déjà vieux: parfaite en enfant, exquise, inquiétante de métier! Saluons! Yvonne de Bray est une délicieuse et souriante virago; Christiane Mancini plie sa voix harmonieuse et tragique à des effets comiques inattendus et qui portent; Cécile Caron est une mère dévouée jusqu’au crime, une belle-mère légendaire, une grand’mère terrible d’affection. Ellen Andrée touche au génie du grotesque; Renée Bussy a de l’humour et du cœur. Enfin, Mme Andrée Mégard a animé le personnage de Régine de tout son tempérament et de son âme: elle vibre, se rebelle, s’abandonne à souhait. Elle a suscité l’applaudissement, la clameur—et les larmes.