La nouvelle aventure de ce pauvre Jarnac est touchante: Après avoir joui, pendant des siècles, de la plus triste réputation, après avoir donné son nom à des traîtrises authentiques et à des vaudevilles, voilà qu’on découvre qu’il fut le plus loyal des duellistes heureux et que son adversaire était un bretteur brutal, vénal, avantageux, trop sûr de soi et fort justement puni. Et MM. Hennique et Gravier réhabilitent ce vaincu antipathique, lui prêtent du cœur, de l’âme, une sensibilité virgilienne, racinienne, de l’abnégation et le plus pur sacrifice! Jarnac et La Châtaigneraie se tuent comme Titus et Bérénice se quittent; il n’y a plus de coupables, il n’y a plus que la fatalité, les rois—et les reines de la main gauche.
C’est là une générosité, une imagination extra-historique qui ne peut nous surprendre de la part du gentilhomme de lettres qu’est M. Léon Hennique; il n’est pas d’écrivain plus honorable, plus estimable, plus haut, et le titre de son chef-d’œuvre, Un caractère, est son propre titre à lui, son programme et sa confession. M. Johannès Gravier est lui-même un dramaturge historien qui écrivit, je crois, un Simon Deutz, très strict et très émouvant. La collaboration de ces deux auteurs si sympathiques a prêté aux magnifiques décors de l’Odéon, aux superbes costumes et à la mise en scène d’André Antoine une action forte, nombreuse, pleine et simple, écrite avec un soin méticuleux et digne des plus longs applaudissements.
Contons la pièce. François Ier est en train de s’éteindre patiemment. Il ne meurt pas du mal français et de la belle Ferronnière: il n’empêche qu’il se meurt. Sa maîtresse, la duchesse d’Étampes, est du dernier mal avec la maîtresse du dauphin Henri, Diane de Poitiers, et un peu trop bien avec le jeune gascon Jarnac. Le vieux roi s’en inquiète et, pour éviter des tourments, la belle affirme que les assiduités diurnes et nocturnes de Jarnac ne s’adressent qu’à sa jeune sœur Louise. Vous imaginez avec quel soulagement François apprend cette nouvelle, donne son consentement, sa signature et une dot énorme. La délicatesse de Jarnac souffre profondément, d’autant qu’il était chargé de demander la main de Louise pour son frère d’armes, son frère de jeu, son frère de toujours, La Châtaigneraie. Mais sa fiancée l’aime et il s’aperçoit qu’il l’aime aussi, dans sa sœur et en lui-même. Tout va pour le mieux. Hélas! le dauphin Henri sort avec Diane; Diane et la duchesse d’Étampes se jettent leurs âges, leurs maris, leurs amants à la figure. Jarnac, qui est dépensier, prétend faussement qu’il tient son argent de sa jeune belle-mère, et Henri l’outrage et l’accuse d’inceste. L’injure est effroyable. La Châtaigneraie l’assume. Les deux amis, les deux frères, devront se battre. Mais il faut attendre la mort du roi.
Pour l’instant, Jarnac coule à Rambouillet sa lune de miel, cependant que l’Italien Caize qu’il s’est attaché grâce à quelques écus, couvre ses amours. C’est là que l’orage éclate avec la foudre. François, qui veut une explication, mande La Châtaigneraie: l’outrage est plus violent: il y aura non duel, mais jugement de Dieu, en champ clos, solennel, définitif, en cérémonie. Pas tout de suite: Jarnac est aussi faible que l’autre est fort: il faut qu’il s’entraîne. Le roi a d’autres chiens à fouetter: son fils et ses courtisans qui complotent, qui jouent de son cadavre d’avance et de toutes les charges de l’État: il force les rebelles, les fouaille, les courbe, les agenouille. Pendant ce temps, Louise a retourné La Châtaigneraie et lui a montré son erreur; jamais Jarnac n’a abusé d’elle. Et les deux frères se retrouvent et tombent dans les bras l’un de l’autre; ils ne se haïssent pas, ils n’ont rien entre eux que l’irréparable, le poids de l’honneur barbare, de la coutume, deux couronnes et le monde! Mais ils ne se battront pas tant que le roi vivra.
Hélas! le Roi-chevalier, le Père des Lettres, a été brisé par sa dernière colère. Il agonise en se faisant lire les Triomphes, en se rappelant Marignan. Il se réconcilie avec son fils, lui recommande la duchesse d’Étampes, lui fait jurer de ne pas rappeler le connétable de Montmorency, de ne pas autoriser le duel Jarnac. Henri jure du bout des lèvres. Et dès que le vaincu de Pavie a fermé les yeux, Henri II, en vrai Valois, ne songe qu’à faire arrêter Jarnac et Mme d’Étampes, qui ont fui ensemble.
C’est un jeu pour l’astucieuse et cruelle Diane, devenue toute-puissante, de torturer Louise de Jarnac qu’elle a gardée en gage. Mais Jarnac revient la reprendre. Henri II la lui accorde, mais lui accorde aussi le duel, le jugement de Dieu dont on ne parlait plus. Hélas! hélas! Mais le divin Châtaigneraie console son adversaire, lui indique ses points faibles, s’offre en holocauste et a, dans le pire attendrissement, l’héroïsme le plus bouddhique et le plus moderne.
Et c’est le combat, le fameux combat: la lice, les gardes, les hérauts, les trompettes, les tentes, les juges, les chevaux, les tenants, les parrains, les hommes aux couleurs, les oriflammes; ce sont les serments, les prières des jouteurs, les embrassades assassines de Diane de Poitiers et de la duchesse d’Étampes; c’est l’assaut, le jarret tranché de La Châtaigneraie, la supplication de Jarnac pour laisser la vie au vaincu, pour reprendre son honneur, le silence haineux du roi, sa réponse glaciale et le long cri de douleur et de reproche du malheureux La Châtaigneraie qui ne peut traîner une existence ignoble et un nom aboli et qui meurt, qui mourra.
Tel est ce très vivant et très vibrant spectacle, tout historié, brodé, archaïque, éternel. Il y manque l’écroulement de Diane de Poitiers, la figure et l’âme de la reine Catherine de Médicis qui fut la géniale artisane de cet épisode,—et les effigies d’Henri II et de Diane sont un peu poussées au noir. Les tableaux, qui sont fort beaux, ressemblent plus à du Paul Delaroche qu’aux estampes de Tortorel et Périssin qui eussent été de mise. Enfin, la mort de François Ier, qui est fort belle, fort grande et est réglée avec majesté, aurait été plus véridique et plus pittoresque avec les rires des amis du dauphin et les cris du comte d’Aumale: «Il s’en va, le galant! Il s’en va!» L’admirable et bourru Maurice Maindron traiterait ce sujet avec un cynisme plus net et plus en fer.
Si Desjardins a plus la tête de Charles-Quint et d’Henri VIII que le faciès mince de François Ier, ce n’est pas sa faute; il a au moins sa grâce souffrante, sa majesté, son autorité: il est au-dessus de l’éloge. C’est Vargas qui est Jarnac: il est brave, aimant, douloureux. Joubé a toute l’insolence, tout le navrement, toutes les douleurs de La Châtaigneraie. Desfontaines est le fou Briandas, fort éloquemment, et pourra jouer Triboulet de plain-pied; Grétillat est un Henri II qui ressemble à Philippe II et n’a ni la fougue ni la gentillesse de son personnage: c’est un traître à l’espagnole, mais toute la responsabilité en revient aux auteurs; Fabre est délicieux de fantaisie armée, de courage dansant dans le rôle de l’italien Caize; MM. Coste, Bacqué, Denis d’Inès, Renoir, Stéphen, Maupré, Dubus, Dujen, Polack, etc., etc., se prodiguent de tout leur cœur dans des silhouettes sacrifiées.
Mme Grumbach est une Diane de Poitiers plus méchante que nature (mais ce n’est pas sa faute) et ne peut déployer son pathétique cordial et son charme; elle dit bien et juste. Mme Albane est une reine de vitrail; Mme de Pouzols est une épouse torturée, aimante, révoltée et pantelante, et Mlle Devilliers éclaire de ses cheveux blonds, de son sourire, de son regard, l’ombre de la duchesse d’Étampes: elle a une grâce, une émotion, une dignité royales.
Il n’y a pas de fantaisie plus plaisante, de drame plus sobre et plus profond que la comédie en cinq actes divers que vient de nous offrir le Théâtre-Français. C’est simple et touffu, gaillard et touchant, pittoresque, attendu, imprévu, vivant, surtout, d’une vie colorée et nuancée, reconstituée patiemment et joliment, jusqu’au miracle, qui va de la gaudriole à l’héroïsme, de la farce au martyre, dans une progression comme nonchalante, une ordonnance sûre et ornée, un tact et une science voilés d’une écharpe légère.
Henri Lavedan est tout sourire et toute gravité: il avait vingt ans lorsqu’il écrivit le joli roman dont il a repris le titre. Il a, aujourd’hui, un peu plus de cinquante printemps: quelques jours. Ces quelque trente ans d’intervalle lui ont permis d’écrire, de penser, de souffrir et d’apprendre à son aise, de collectionner, de butiner parmi les siècles, les objets et les âmes, de scruter les secrets des gilets et des sabres, de se hisser aux sommets de l’Histoire par la corde raide de l’anecdote et de coudre la pourpre de la tragédie aux dessous roses du vaudeville.
L’intime collaboration de l’auteur du Nouveau Jeu et de l’auteur du Duel, leur philosophie amusée et sévère, leur indulgence érudite, leur goût de l’argot, de la grandiloquence, de la gaminerie et du bibelot, leur ombre de respect et de tristesse, leur imagination à la fois débridée et déférente, tout a fait balle—si j’ose dire—et ballet, tout a porté, ému, charmé.
C’est sur un dialogue entre une cuisinière et une garde-malade, dialogue digne d’Henri Monnier—et je ne sais pas de plus bel éloge—que s’ouvre l’action de Sire. En haut langage, en hautes ellipses, on nous fait savoir que la bonne Mademoiselle de Saint-Salbi, sexagénaire et convalescente, conserve une illusion, une lésion: elle croit, dur comme fer et or, à la survivance de Louis XVII: elle l’attend; elle le veut. Nous sommes au 21 janvier 1848. La servante Gertrude la garde, la lectrice Léonie, ci-devant grisette, les fidèles commensaux de la comtesse, le docteur et l’abbé se lamentent en constatant l’absence de la vieille fille: elle s’en est allée en prières à la chapelle expiatoire, pour l’anniversaire de l’exécution du Roi-martyr. Et elle revient, plus croyante que jamais: Louis XVII existe, il est tout proche! Il faut en finir, pour la sauver, lui montrer un faux dauphin. Mais elle a de la méfiance: Naundorf—qu’en pensez-vous, Otto Friedrichs?—Richemond—qu’en dites-vous, Jean de Bonnefon?—lui ont paru des imposteurs. Qui trouver? D’aventure, un grand gaillard est là, pour réparer la pendule qui ne joue plus: «Vive Henri IV», un homme à tout faire, horloger, postillon, acteur, valet, soldat, à l’en croire, qui sait enjôler les filles—telle la lectrice Léonie Bouquet, et réparer les fourneaux, un bousingot avantageux et naïf que la bonne Saint-Salbi a congédié avec horreur, tout à l’heure, parce qu’il lui rappelait le cordonnier Simon: les deux conjurés, l’abbé et le docteur, le regardent et lui découvrent une autre ressemblance: c’est Louis XVI tout craché, par conséquent Louis XVII. On verra.
L’horloger d’occasion se nomme Denis Roulette. Dans son grenier du quai de Bourbon, en négligé du matin et en bottes à cœur, il fume la pipette de l’indépendance. C’est un grenier très Béranger et très Paul de Kock: Denis n’a plus vingt ans, il en a quarante-huit; il est donc très bien. Des coups de sonnette furieux ne le tirent pas de sa sérénité. Il se décide à ouvrir: c’est la lectrice Léonie Bouquet qui a promis de venir le voir, avec un baiser à la clef. Joie, délice, fraîcheur, jeunesse! Léonie, charmante, admire le capharnaüm, la vue, la friperie, la cage; elle adore ce vieil enfant, le cœur sur la main et toute chimère dans les yeux. Elle pâme encore plus lorsqu’il l’enferme dans une cache: on a frappé—un peu fort. C’est que Roulette est bonne fille; il s’est laissé enrôler par un vieillard dans la terrible société secrète de la Main-Rouge—et les voici, les conspirateurs, grotesques et féroces; jamais Denis ne s’est tant amusé! Il se lance dans les couplets sur les complots, promet et jure tout ce qu’on veut: on a le temps d’attendre!
Mais après, nouvel aria: c’est le docteur, c’est l’abbé! Ils viennent faire la leçon au futur faux dauphin et exultent en apprenant qu’il est comédien, qu’il fut Dorange, l’Aveugle de Bagnolet! Il est ignare, mais il a le physique. L’ex-Dorange ne se tient pas d’aise: jouer, jouer encore, jouer sous le toit de Léonie, quel rêve! On lui offre cent francs, pourquoi? Il jouerait pour rien, pour le plaisir! Quelles effusions, après le départ des excellents impresarii! Et l’on rira, landerirette! Et l’on rira, landerira!
L’on rit. Quelle entrée que l’apparition de Louis XVII, après un long retard, au trois! Il a exigé les flambeaux. Très lointain, très majestueux, très nuageux malgré son ventre drapé dans le manteau d’Ossian, nimbé du prestige mystique du malheur, un peu poudré, un peu pâli, il vient éclairer d’une réalité quasi divine le rêve de Mlle de Saint-Salbi! Il parle, grasseye, joue, condescend, ravit! Il convainc! Il laisse lire, sur un chiffon de papier graisseux, le nom des graines rares—colorados gigantea—que la petite Saint-Salbi lui donna à l’Orangerie, en 1791, et qu’il ne se rappelle pas: c’est un mot difficile! Et la comtesse ne peut le laisser parti ainsi: elle le cachera, l’hébergera dans la chambre toujours vide de son frère le chevalier, se consacrera à lui, corps et biens. Hélas! hélas! le pauvre Roulette ne peut refuser: il est si bonne fille!
Il s’est laissé faire. C’est pour lui une stupeur épouvantée lorsque la brave Léonie lui dit son dégoût et son horreur. C’est par bonté qu’il a accepté ses trois repas, des cadeaux, des hommages! Il s’est amusé, eh! oui! mais moqué, non! Une canaille? il est une canaille! Jamais! Mais voilà que Mademoiselle lui apporte cent mille livres de rentes qu’elle a héritées du chevalier! Il filera sans toucher à l’argent—et Léonie est si touchée qu’elle l’embrasse!
La comtesse de Saint-Salbi revient, suffoque, chasse la lectrice.
Hélas! encore! Roulette est obligé de rejouer! Il doit à son personnage de réduire encore, de séduire, en paroles, la pauvre, chaste et vieille vierge et d’être plus noble que jamais! Hélas! de plus en plus! c’est fini de rire: l’insurrection gronde, le tambour bat, on attaque les Tuileries, en face: la Main-Rouge a retrouvé, repris son Denis Roulette: il part faire le coup de feu. Et, dans la chambre vide, la vieille illusionnée furette et se reprend: les accessoires sont de théâtre, le Saint-Esprit est faux: qu’est-ce? Elle saura!
Elle sait!
C’est le 24 février. Un étrange Louis XVII paraît, en capote de garde national, fumeux de poudre, ivre: il s’abandonne et se confesse, s’excuse de ses impostures, proclame son honnêteté, se laisse accabler; mais épouvanté de la grandeur de sa victime, il ne survivra pas aux résultats de sa farce: il va se faire tuer, quoiqu’il ne soit pas brave, dans les rangs du peuple. Non! non! d’avoir touché aux fleurs de lys, comme au voile de Tânit, il est consacré jusque dans le sacrifice: c’est pour les lys qu’il doit mourir, même pour l’écusson à lambel, même pour l’usurpateur! Et, dans le fracas des balles, des boulets, de la Marseillaise et du Chant du Départ, nous apprenons qu’il a été tué en défendant le trône de Louis-Philippe. Léonie sanglote et Mlle de Saint-Salbi clame plus fort que jamais sa foi en l’éternel Louis XVII.
Ce dévouement tragique a un peu étonné les gens qui tranchent de tout—et des genres, et qui veulent qu’on soit tout à fait gai ou terriblement triste.
Et la vie?
Cette délicieuse, laborieuse et joyeuse époque de Louis-Philippe commence et finit dans le sang. La pièce d’Henri Lavedan pourrait être plus une et plus gaie: elle est vivante et vraie. Tant pis pour l’Histoire!
Elle est admirablement jouée. Siblot est un docteur qui sort d’une miniature de Thévenot et a la plus jolie discrétion et le dévouement le plus sobre. Louis Delaunay a une silhouette inoubliable d’abbé des Mystères de Paris, le cœur le plus sûr et une éloquence, une onction aussi involontaires que parfaites; Grandval a toute la sensibilité et la férocité du citoyen Cherpetit qui aime les pigeons et déteste les plus doux tyrans; MM. Joliet, Falconnier, Hamel et Lafon sont les plus ténébreux, les plus comiques des boutiquiers et carbonari de clubs; M. Garay est un délicieux notaire, et M. Roger Alexandre mime et joue un peu trop le rôle d’un officier qui devrait être rauque, sans plus, sans parler d’un bicorne qu’il porte à la main et qui est ridiculement petit.
Mme Thérèse Kolb est, à son ordinaire, une servante forte en gueule, en cœur et en âme; Mlle Lynnès, une garde-malade digne de Daumier. Mlle Marie Leconte a été acclamée: elle a toute la grâce, tout le romantisme et toute la sagesse de la grisette, la fleur du dévouement et de l’amour, le sourire de la Grande-Chaumière, la fraîcheur du lilas, l’éclat des roses de Redouté. Et quelle pureté de voix et de geste! Elle s’appelle Bouquet: elle est mieux, le délice même.
Blanche Pierson est un miracle de naïveté pensante, de dignité fiévreuse, d’extase sereine, de colère pure, dans le personnage de Mlle de Saint-Salbi; elle a un comique aussi sacré que son horreur; c’est véritablement une sainte et une reine.
Quant à Félix Huguenet, il est lui-même et tout lui-même. Sa gentillesse, son entrain, sa bonne grâce, sa joie naturelle, sa facilité, sa rondeur, sa naïveté, tout entraîne, tout plaît, tout domine. Sa composition du rôle de Denis Roulette est un chef-d’œuvre sans effort, une création cordiale et profonde qu’on n’oubliera de sitôt.
Car, dans des décors inouïs et plaisants, dans une mise en scène mieux qu’historique, avec des bibelots et des accessoires du temps, jusqu’aux cartons à chapeaux, Sire vivra. On y entend des musiques: le Chant du Départ:
Et la Parisienne, de Casimir Delavigne:
Soyez tranquille, Henri Lavedan, tout Paris marchera!
Jeanne d’Arc est la patronne de la France. Mieux que sainte Geneviève, patronne de Paris, plus sainte, plus haute, plus près de la terre et du ciel, angélique et virile, héroïque et simple, miracle réaliste, souffle d’acier et d’azur, elle prête des ailes immenses à la force de la France éternelle, donne un corps à l’espoir de la patrie mourante et jette sur le malheur même l’ombre sacrée de son armure: militante dans le triomphe et dans le martyre, elle jaillit toute droite des larmes, du deuil, de l’horreur d’un pays envahi et comme anéanti, accomplit sa mission de foi et de gloire, hausse le sublime naïf et voulu jusques au sacrifice involontaire et à la suprême beauté de l’effort interrompu, de l’apothéose meurtrie, de l’éternité convulsée.
C’est une figure-âme, une bannière-fée, une épée d’idéal: nous n’en avons, après des siècles, ni un portrait sûr, ni une authentique effigie. En peinture, en sculpture, en écriture, on a varié et erré. Et comment en pourrait-il être autrement pour Celle qui est toute vertu, virtus, courage, pureté, excellence de cœur, innocence armée, puissance de la terre et du ciel? Je ne veux pas l’imaginer, je ne veux la voir ni dans un livre ni sur la scène: c’est toute pauvreté et toute grandeur, c’est la flamme de France, sans visage et sans voix: sa voix de vierge s’en est allée retrouver les voix de ses saintes, ses cendres se sont perdues dans le firmament; elle est le signe divin de la Patrie, le gage entre la France et Dieu. Elle déborde, dépasse, défie toute histoire et tout drame: c’est un étendard subtil et infini qui atteste notre éternité.
Me voilà bien à mon aise pour dire que Mme Sarah Bernhardt a été admirable, émouvante jusqu’à faire crier, écrasante de jeunesse, de pudeur, de misère pathétique et fière dans le drame sobre, coloré, dépouillé à dessein qu’écrivit M. Émile Moreau.
Ce consciencieux metteur en scène d’anecdotes petites et grandes, ce collaborateur érudit et prudent de feu Victorien Sardou avait été, avec son illustre associé, de la longue victoire de Madame Sans-Gêne: son œuvre présente, c’est la Pucelle géhennée.
Mais l’auteur compose et ruse: il veut du nouveau. Du nouveau dans ce mistère vivant du XVe siècle, qui ne comporte que simplesse et méchanceté, sainteté et diablerie! Il nous montre un duc de Bedford, régent d’Angleterre, neurasthénique—déjà!—et sentimental, mystique et possédé, qui a échappé moins que personne au prestige de la petite pastoure de Donremy! Jeanne est prisonnière dans la Grosse Tour de Rouen. Le terrible Warwick veut son jugement et sa mort, d’accord avec le cardinal Winchester, les docteurs de l’Université de Paris et les évêques bourguignons: c’est un beau tableau, riche en couleurs: du fer, de la pourpre, du violet, du noir et du brun, des croix rouges, jaunes et sombres. L’évêque de Beauvais, Cauchon, tremble, malgré la promesse du trône archiépiscopal de Rouen; les prouesses et la grâce de la Pucelle pèsent sur tous, en lumière. La reine-mère, Catherine de France, admire la captive et la voudrait protéger et sauver; le petit roi Henri VI frémit de terreur dans cette atmosphère d’inquiétude et de férocité. Mais le cardinal et les prêtres torturent ce fiévreux Bedford: il est envoûté, maléficié par Jeanne, qui est satanique; le régent, malgré la reine, fait signer par le roitelet la mise en accusation de la prisonnière.
Et c’est l’horreur héroïque et pantelante, l’audience ecclésiastique où la sainte est amenée en confiance: l’envoyée des bienheureuses parle devant les prêtres. C’est l’interrogatoire, presque exact, si beau, si grand, si simple, où la sublime paysanne dit sa pauvre naissance, ses pauvres travaux, son ordination surnaturelle sous l’arbre des fées, sa marche vers le roi, ses chevauchées, ses triomphes: elle n’a ni orgueil ni crainte et va, va, par phrases courtes, par mélopées, comme elle alla sur les routes, en arroi de guerre. Elle ne perçoit ni les pièges ni les perfidies: elle s’est étonnée de porter de lourdes chaînes, tout à l’heure: pourquoi devinerait-elle le mal quand elle ne le fit jamais? On va la soumettre aux plus atroces tortures: elle a à peine le temps de s’effacer! Bedford s’élance: non! non! Il se reprend, se précipite: on ne touchera pas à Jeanne!
Elle est dans son cachot, livrée aux sarcasmes, aux outrages, aux désirs, même, de ses gardiens, quand l’inévitable Bedford fait son entrée, chasse à coups de fouet les brutes et s’attendrit, pleure, s’humilie. Sa tristesse est contagieuse: Jeanne s’apitoie et s’apeure sur le sort de son amie Perrinaïk livrée aux flammes comme sorcière, sur son propre sort qu’elle pressent et qui fait horreur à sa jeunesse. Le régent voudrait la sauver, malgré elle, l’emporter. Mais les juges reviennent—et l’arrêt. Les docteurs d’Université s’acharnent, Cauchon le pusillanime s’efface et Jeanne a une défaillance: elle se rétracte, pour Bedford, pour la reine! Elle aura la vie, avec le pain de douleur et l’eau d’angoisse, dans un perpétuel cachot!... Voici un bruit, un son argentin, voici les cloches de l’Angelus! Elles apportent à la captive les voix chères de la forêt lorraine, les voix souveraines et célestes de Madame sainte Marguerite, de Madame sainte Catherine, de Monsieur saint Michel! Reconquise et délivrée, Jeanne déchire sa rétractation, broie le parchemin sauveur: elle mourra, mourra, mourra, pure de tout péché, de tout mensonge, de toute faiblesse!
Et c’est l’instant du supplice: les juges, les princes, les dignitaires sont réunis pour voir le cortège: l’épouvante et la mort soufflent sur eux. Ce sont des maudits qui s’injurient, se déchirent et s’affolent, dans des sons de cloches, des clameurs et un respect qui ne va à eux: le petit roi ferme les yeux pendant que la reine Catherine lui détaille, d’une voix défaillante, la lugubre théorie... Un grand cri de «Jésus!» vient frapper à l’âme tous ces maudits, cependant qu’un jeu de flamme du bûcher vient les aveugler et que Bedford, fou, clame, clame, dans ce chaos de remords et de crime.
Il y a, vous l’avez remarqué, un peu trop de roman dans ce procès-verbal qui se devrait d’être tout digne, tout nu, roulé dans la légende dorée. N’est-ce pas pousser un peu loin l’entente cordiale que d’imaginer un Bedford chastement amoureux de sa victime? N’est-ce pas être trop aimable pour Cauchon, en accablant d’autres prêtres, que de lui prêter de la pitié et de la déférence?
Mais le spectacle est admirable et l’émotion certaine. La gentillesse de Bedford pourra servir dans une tournée d’Amérique. A Paris, nous avons des tapisseries, des costumes, des cuirasses, des chaperons, des paletots d’armes inouïs.
Nous avons des acteurs excellents et convaincus.
MM. Decœur, Chameroy, Maxudian, Charles Krauss, Guidé, Jean Worms, Duard, Bussières, Weil, Clarens, etc., etc., luttent de sincérité, de brutalité, de sensibilité, de puissance, de douleur et d’effroi; le jeune Debray est charmant dans le rôle du pauvre petit roi Henri VI; Mme Marie-Louise Derval est admirable de dignité, de tristesse harmonieuse et touchante, de courage douloureux dans le personnage de la reine Catherine.
M. de Max, avec ses moyens ordinaires et extraordinaires, sa furieuse science des attitudes, sa voix bramante, est un Bedford excessif jusqu’à l’hystérie et à l’épilepsie: c’est de la plus déchirante beauté.
Et j’ai dit la séduction, la grâce, le tragique poignant de Sarah Bernhardt: sans alternatives, toute et toujours dans le noir, dans la peine, dans les affres, avec l’envers de ses extases et le seul trésor de sa prédestination, avec cette seule note de faiblesse fière, héroïque et résignée, elle est délicieuse de rythme, de suavité; trompette brisée et harpe d’au-delà, elle touche, frappe, plane, règne; elle est enfant et déesse, chante, épèle, chevrote, clame, plane dans le ton des séraphins; c’est toute émotion, toute souffrance, tout réconfort. Aux innombrables et indéfinis applaudissements du public, j’ajoute mon salut à la dernière idole.
Poète, philosophe, dramaturge, M. Romain Coolus pousse la subtilité jusqu’au tourment. Dévoré de la plus noble inquiétude, il cherche les rimes les plus terribles, les mondes les plus vrais et les moins probables, les situations les plus inhumaines. Il ne s’agit que de faire de l’émotion, de la joie ou de la tristesse avec cette algèbre échevelée et colorée: jeu d’enfant pour l’équilibriste de 4 fois 7, 28, pour l’humoriste du Ménage Brézile, pour le douloureux scrutateur de Raphaël et de l’Enfant malade, pour l’observateur apitoyé d’Antoinette Sabrier, pour le jongleur byzantin d’Exodes et Ballades: il a toujours joué la difficulté.
Une teinte ancienne et persistante de mélancolie amère, ironique et qui veut s’amuser de soi, une autophagie, si j’ose dire, souriante, se joignent, chez M. Coolus, à une confiance continue dans ses lecteurs et ses spectateurs: il est si gentil, si camarade, qu’il imagine n’avoir de secrets pour personne—et il est tout secret. Il est trop intelligent. Il croit n’avoir pas besoin d’allumer sa lanterne, nous imagine aussi au courant que lui de ses relations et de ses imaginations; c’est nous faire trop d’honneur.
Et, parfois, nous restons en route et en plan.
Comment et pourquoi, entre autres choses, l’héroïne du Risque, Edmée Bernières, est-elle une femme supérieure, une surfemme, un homme de génie? Qu’elle achète des îles, des ruines historiques et préhistoriques, des marbres et des mers, qu’elle navigue, plane, brasse des affaires, achète des continents, qu’est-ce que ça nous fait puisque nous l’apprenons, d’un mot, sans le voir et que ça ne sert de rien?
Donc, Edmée, veuve, je crois, a une certaine et plus que certaine liberté de vie vagabonde et active. Elle s’est chargée de l’éducation, si j’ose dire, de sa nièce Louisette, fille de Laure Sourdis, sœur de ladite Edmée, qui aime mieux faire la grue sur place, à Paris, à Nice, à Trouville. Louisette nomme Edmée «maman» et n’a pour Laure qu’un «ma mère» glacé. Nuance. Edmée est tout cœur. Laure n’a que des entr’actes. Edmée, entourée de soupirants d’âge et de grade, sans parler de son admirable secrétaire Chartrin, a depuis quelque temps un grand amour partagé avec Marcel Bauquet qui est, lui aussi, une manière de génie—en quoi? C’est une faute. Peut-il y avoir un bonheur tranquille, même irrégulier et caché pour une femme qui n’admet que les coups de dés, les hasards de mer et de bourse, les tentatives hardies, les croisières aventureuses, qui ne songe qu’à posséder la terre et à tenter Dieu?
Ces diverses occupations l’obligent à des voyages, vous le sentez.
Au deuxième acte, Edmée, qui a emmagasiné à Houlgate sa fille adoptive, son amant, son secrétaire, son médecin, son ami le philosophe Thury, son autre ami l’inutile Randeax, son esclave tunisienne Traki, etc., etc., est contrainte à une tournée d’affaires.
Le secrétaire Chartrin fait une scène à Louisette, qui adore Marcel Bauquet; Marcel résiste aux représentations du philosophe Thury—et Marcel enlèvera Louisette: attraction criminelle, presque incestueuse—maman!—naturelle et aveugle, fatalité, fatalité!
Et lorsque, revenue trop tôt, la triste Edmée sera mise au courant par le lamentable Chartrin, lorsque Louisette reviendra un instant pour embrasser sa mère,—sa mère, pas sa maman!—la tante, la maman rivale ne pourra rien, ne voudra rien tenter; c’est en vain qu’elle affectera de reprendre, de réduire l’enfant voleuse d’amour, qu’elle fera semblant de la vouloir emmener tout de suite, très loin; elle lui laissera un instant, le temps de fuir, de rejoindre l’amant adoré qu’elle n’a pas daigné forcer elle-même: Mektoub! Adieu, va! Elle restera brisée dans son orgueil intact, ruinée dans sa fierté, mêlant ses pleurs de reine un instant déchue aux larmes de son grand serviteur Chartrin.
Et voilà!
C’est l’Autre Danger et c’est le Refuge. Mais non! Ce n’est rien de cela! Il ne s’agit ni de duel d’âges, ni de lassitude. Ce n’est même pas le proverbe «qui va à la chasse perd sa place», ce n’est pas le triomphe de la simplicité sur la recherche, de la médiocrité sur la perfection, ce n’est pas la proclamation de l’exclusivisme de l’intelligence et de la misère des sens, ce n’est pas le génie qui prononce ses vœux de chasteté, c’est une aventure menue et douloureuse, ornée, chantournée, d’un style précieux, élégant, capricant, bosselé et ciselé, d’un dialogue rebondissant, inextinguible. Pour laisser toute sa force à son drame, M. Coolus a même, à l’avant-dernier moment, supprimé un quatrième acte qui lui semblait faire longueur. C’est héroïque: l’exquis et admirable Maurice Donnay n’avait condamné à mort «le quatrième acte» en général, qu’avec sursis. L’action, volontairement dépouillée, en est-elle plus puissante et plus rapide?
Et un peu aux acteurs. Si M. Chautard est excellent, parfait de dignité légère, de cordialité grave, de dévouement sautillant dans le personnage d’un médecin ami, le docteur Horvois; si M. Garry est merveilleux de tenue, de passion bridée, de sobre colère, de douleur infinie dans le rôle du secrétaire Chartrin; si M. Signoret est aussi parfait qu’à son ordinaire sous le masque d’un philosophe dramatique qui devrait être académicien, M. Barré est assez falot dans la peau d’un vieux satyre sommeillant et M. Castillan, gêné peut-être d’une barbe sans grâce, n’a ni l’ardeur ni le prestige ni le remords d’un amant très recherché sur la place et génial par surcroît. Mme Suzanne Avril est un peu trop en dehors dans le rôle en dehors de la futile Laure; Mlle Dermoz est un peu trop roide et tragique, trop décidée, trop cruelle sous les traits juvéniles de Louisette, et Mlle Carène outre l’exotisme, la sensibilité et les cris de l’inutile esclave Traki.
Il est inutile de faire l’éloge de Réjane: elle s’est prodiguée comme directrice, comme critique, comme metteuse en scène dans les clairs décors de Lucien Jusseaume; elle a mené la bataille à fond. De tout son cœur, de toute sa voix, de toutes ses nuances, de son geste varié, de son autorité caressante, dolente et rauque, de sa volonté raidie, de sa tristesse contenue, de son désespoir debout, elle a empli, dressé, humanisé la conception de la surfemme mère sans enfant, maîtresse sans amant qui crâne en pleurant, qui règne en craignant et qui n’est qu’une pauvre chose, un mélancolique défi—et rien qu’un défi. Dans ce drame d’idées, à peine de cœur, sans péripéties, sans deuils physiques, elle porte l’angoisse sentimentale, le désarroi intime jusqu’aux larmes de sang.
C’est un succès d’émotion, de délicatesse, de simplicité, de grâce un peu mélancolique et douloureuse, mais qui sonne si bien à l’âme et au cœur! Du haut du ciel, ce distingué et sympathique Giacosa doit sourire de toute sa cordialité, de toute sa bonté: celui qui a été le Coppée, l’Augier, le Feuillet et le Scribe de l’Italie doit être heureux de dorer d’un rayon céleste et humain cet Odéon perdu en plein quartier Latin.
Comme les feuilles... est une des dernières productions de l’auteur d’Une partie d’échecs. Il n’a plus ni son goût archaïque de la chevalerie, ni son réalisme appuyé. Il garde sa jeunesse de cœur, son observation et son amertume, mais il laisse chanter en soi le soleil natal: il a, dans la maturité, juste assez de tristesse, juste assez d’indulgence pour entrevoir la radieuse espérance. Il sait voir, peindre, faire toucher du doigt l’abîme sans désoler tout à fait, être exact et vrai sans être navrant, et c’était tout nouveau pour les spectateurs du second Théâtre-Français, séduits par un texte orné et simple, strictement traduit par Mlle Darsenne: ils ont fait fête à cette tranche de vie crue mais non faisandée; ils en ont aimé la cruauté involontaire et la tacite poésie, la grandeur bourgeoise et la gentillesse pathétique—et c’est un soir qui aura les plus chaleureux lendemains.
Comme les feuilles!... Vous vous rappelez la feuille de ce pauvre et grand Arnault:
Il ne s’agit pas d’un poète exilé pour sa fidélité à Napoléon: c’est plus moderne. Il ne s’ensuit pas que cette feuille sache plus où elle va. C’est, d’ailleurs, une feuille à quatre têtes—et non un trèfle à quatre feuilles: le bonheur ne souffle pas dessus. Voici.
Le brave industriel Jean Roselle s’est ruiné en travaillant. Ne levant pas la tête de dessus ses livres et ses machines, se tuant à la besogne en sublime bête de somme, il ne s’est jamais soucié de son intérieur. Resté seul avec deux grands enfants, il
comme dans la chanson, et ne s’est pas aperçu que ces trois jeunes cervelles dilapidaient son or laborieux à qui mieux mieux. C’est de l’américanisme outrancier, les modes d’après-demain, des jeux, du jeu. C’est la faillite, presque la banqueroute. Sans un cousin, méprisé jusque-là, Maxime, ce serait la honte. Jean Roselle a donné tout ce qu’il avait; sa femme Julie a garé son argent mignon, après avoir conseillé de dissimuler l’actif, ce dont se serait fort bien accommodé le jeune Tommy, fêtard et snob: seule, Nénelle a encore des sentiments. Abandonnés de tous, parents et amis, les Roselle vont cacher leur misère chez le cousin Maxime, en Suisse.
Dans la médiocrité, les défauts se précisent: Nénelle est toute éberluée d’avoir eu à donner des leçons chez des croquants mal logés. Tommy a continué à jouer et a perdu; la belle-mère Julie, plus légère que jamais, fait avec des peintres suédois des tableaux qu’elle vendra très cher, pour sûr: il faut que le cousin Maxime, philosophe pratique, aimant, sage antique et moderne, remette les choses au point: il réussit auprès de Nénelle, semble réussir sur Tommy, échoue devant Jules. Pendant ce temps, le chef de la famille, Jean, fait des écritures très humbles comme il dirigeait ses usines,—très loin.
La rafale souffle plus fort et disperse un peu plus les feuilles. Mal préparés, pas préparés du tout au combat de la vie, les pauvres gens s’abandonnent de plus en plus. Julie est pressée de fort près par un de ses peintres suédois et vole les maigres ressources de la maisonnée. Tommy joue de plus en plus chez une femme vieille et interlope: quant à Nénelle, elle est désemparée. Elle voit l’ignominie de sa belle-mère, la vilenie de son frère, l’aveuglement de son père. Elle est à présent sérieuse et grave: Maxime demande sa main, mais comment consentir à cette pitié? Elle ne se sent pas digne de cette union: elle ne veut plus que mourir.
Elle ne mourra pas. La belle nuit que, tout à fait désespérée, anéantie à l’idée que son frère sombre dans la honte en épousant la catin de cagnotte hors d’âge, que sa belle-mère fuit avec son peintre, elle courra au lac ou au glacier. Mais elle tombe sur son vieux père, qui veille pour gagner quelques sous, comprend son servage, son abnégation, sa grandeur—et il suffira d’un soupir, du soupçon, de la certitude que Maxime veille, lui aussi, dehors, dans le froid et la nuit, pour qu’elle comprenne qu’elle est aimée, qu’elle doit aimer, qu’elle se doit au bonheur de son père, de son mari, au sien propre—sur les ruines.
Cette pièce a beaucoup plu. Elle est entre Becque et Brieux, avec du liant, de la morbidezza, de la santé morale et de la gemütlichkeit à l’allemande, du cœur, pour tout dire. C’est vivant et prenant.
M. Desjardins, qui a fait effort pour n’avoir pas de volonté, est un très noble Jean Roselle; M. Vargas est un très généreux, vibrant et sobre Maxime; M. Maupré, un Tommy douloureux dans son insouciance élégante; MM. Desfontaines et Fabre, fort exotiques dans leurs tignasses blondes de Norvège. Mme Lucienne Guett a été charmante, parfaite, très à son aise dans le rôle de cette évaporée de Julie; on ne voit pas assez le flamboiement intelligent de Mlle Devilliers, l’assurance de Mlle Barsane, l’indifférence de Mme Juliette Boyer, les larmes de Mme Kerwich.
Nénelle, c’est Mme Sylvie, qui faisait sa rentrée à l’Odéon: elle y a ramené son charme un peu plus étoffé, son sourire un peu plus grave, son émotion un peu plus marquée et grandissant à mesure. Elle a été toutes nuances et toute progression et s’est attendrie elle-même: est-il de plus folle louange?
A cette tragédie domestique, M. André Antoine joignait une vieille pièce de famille: la Moralité nouvelle d’un empereur, qu’on a déjà applaudie, il y a quatre siècles, et voici quelques jeudis et lundis. Un empereur centenaire qui a laissé son pouvoir à son neveu sort de son agonie et comme de son tombeau pour tuer de sa main le successeur qui a trahi l’honneur et déshonoré une vierge. Ses grands feudataires et son chapelain le morigènent, mais le Saint-Sacrement s’illumine, donne raison au vieux souverain qui clame: «J’ai fait justice, chevaliers!» Cet acte, joliment et pieusement exhumé, écrit en vers de huit pieds plus que naïfs et agréables, figure une délicieuse imagerie où l’énergique caducité de Joubé, le cynisme acrobatique de Grétillat, la simplesse éloquente et farce de Bacqué, Coste, Renoir, Chambreuil et Desfontaines, la désolation pathétique de Mme Grumbach, les cris noirs de Colonna Romano tissent comme de grandes figures, de grandes fleurs et des larmes héraldiques.
C’est une belle et bonne journée.
Après avoir été l’Oiseau blessé de la Renaissance, Mlle Ève Lavallière est, aux Variétés, «l’enfant malade et douze fois impur» que maudit jadis, magnifiquement, le comte Alfred de Vigny.
Mais que dis-je? Malade! impur! Voilà de bien grands mots pour les Variétés, Lavallière et l’autre Alfred, notre Capus national, si doux aux choses et aux gens, qui prête—pour rien—à la vie, de la gentillesse, je ne sais quelle logique cascadante et une sorte de géométrie hilare, qui a fondu son amertume en réalisme fantaisiste, qui a cassé les ailes à son ironie pour en faire de l’observation précieuse et rare, et qui s’est donné les gants du Démiurge lui-même pour tout refaire dans le plus plan des mondes possibles, à la satisfaction générale.
J’erre encore: Capus a laissé ses ailes à Lavallière en l’élevant au grade d’ange; oh! ce n’est pas Eloa, Azraël, Gabriel ou Lucifer: pas de ciel, un tout petit enfer intérieur, une moyenne hauteur, un tout modeste envol d’aéroplane au-dessus des misères, des préjugés, de la raison, des coutumières et pâles vertus de notre planète, la fidélité, l’économie, que sais-je? Vous lui voudriez un peu de jugement et de tête? Vous êtes sévère: les ailes ne vous suffisent-elles point? Et quelles ailes! On en mangerait.
Nous sommes donc dans un casino de Bretagne: l’auteur de Qui perd gagne et de Monsieur Piégois ne déteste pas le jeu. Mais Antoinette Lebelloy, née Ramier—les ailes!—l’aime à la folie, le jeu! Et elle perd, perd—à mériter les plus folles amours. Le malheur, c’est qu’elle n’avoue ses pertes qu’à la longue et à moitié, qu’elle accepte une avance d’argent du tenancier Lambrède, des avances d’amour de M. de Saintfol, que son clerc d’huissier mondain de mari y trouve un cheveu, et qu’il n’y a guère que la bonne Mme Ramier mère, et son mystérieux et cordial chevalier-servant de Léopold, sorte de factotum et ancien conseiller d’Etat, pour déclarer encore que la joueuse impénitente, la flirteuse effrénée est un ange. Mais voici la catastrophe: Antoinette, qui a juré de ne plus toucher une carte, rejoue et reperd: Saintfol répond pour elle, renonce à la main de la fille du brave baron de Sauterre: scandale, provocation, tumulte. Tout s’arrange sur le champ: c’est du Capus.
Mais voilà Saintfol empêtré dans les ailes de l’ange Antoinette!
Et comment! Divorcée, compagne libre du seigneur de Saintfol, mais à la veille de convoler avec lui le plus légitimement du monde, elle l’a déjà radicalement ruiné. Le papier timbré s’accumule chez le gentilhomme avec les bibelots impayés: de vagues individualités viennent jouer; c’est un tripot et un boudoir, un salon et même une salle à manger, car la maman Ramier, l’inévitable Léopold viennent y manger sans joie et en silence, car Mme Ramier n’aime pas son futur gendre. Lorsque les choses semblent amenuisées, explosion! Les papiers timbrés font balle et boulet: l’huissier fait sa sinistre et triomphale entrée! Vous l’avez deviné, n’est-ce pas? l’huissier est l’ex-clerc d’huissier, l’ex-mari d’Antoinette! La scène entre les deux hommes est exquise et simple, mais pendant que Saintfol est allé chercher de l’argent, Antoinette arrive, Antoinette un peu aguichée du prochain mariage de son conjoint d’hier avec une cousine de son amant, Antoinette montée en ton, ayant réponse à tout, parlant du haut de sa tête: elle apprend que son époux de demain est radicalement ruiné. Va-t-elle l’abandonner dans ces conjonctures pour suivre l’huissier Lebelloy, qui la presse et l’aime toujours? Non! non! Elle se laissera embrasser pour avoir la paix et rester à Saintfol. Elle est surprise, vous n’en doutez pas, par son amant, par son mari de demain, et le retourne comme une crêpe en lui prouvant que si elle a embrassé son ci-devant époux, c’est par amour pour son amant et pour pouvoir lui rester fidèle dans sa détresse. Mais quoi? Saint-Fol n’est plus ruiné: son oncle de quatre-vingt-dix-sept ans est mort et lui laisse une fortune énorme! Adieu! adieu! Il ne s’agit plus de dévouement! Elle va retrouver son huissier, à la grande horreur de Léopold, qui se dévoile, qui n’a jamais adoré qu’elle, qui n’a que quarante-deux ans en en paraissant cinquante-cinq, qui n’a que quarante-deux mille francs de rente, mais qui les a pour elle et qui se désole, se désole, se désole!...
Il ne se désolera pas toujours. Retiré en Bretagne dans le château de Saintfol, le brave Léopold finira par retrouver, par prendre, par garder l’ange Antoinette. Saintfol et Lebelloy s’entendent pour n’en plus vouloir et pour épouser chacun de son côté. Antoinette, survenue par miracle, après une nouvelle culotte à Biarritz, avant une nouvelle aventure avec un Anglais, se contente de son vieil amoureux.
Et après? Vous m’en demandez trop; il y a peut-être une autre pièce—ou deux ou trois.
L’inconscience et le démon du jeu, l’audace calme, l’autorité caressante et froide à la fois de «l’Ange» peuvent durer encore des milliers d’années ou, du moins, des centaines d’actes. Arrêtons-nous ici, avec le délicieux auteur, en acceptant, comme lui, un semblant de conversion. A vingt-deux ans, avec un mari de quarante-trois hivers, on peut devenir chaste et rangée... Hum! hum!... vous doutez? Essayez!
Le vrai, c’est que la pièce d’Alfred Capus est toute en cliquetis de formules magiques et vivantes, en facettes d’humanité cynique, en hachis de sentiment, en sincérité contenue, en mélancolie facétieuse, en milliers de larmes retournées en sourires: philosophie, attendrissement en gelée, émotion qui cabriole: c’est la vie. Et c’est tout plaisir, toute joie, toute finesse.
J’ai dit la simplicité triomphale, la tranquille férocité de Mlle Ève Lavallière, qui plane, qui règne, qui gourme, qui séduit et qui reconquiert avec des yeux larges comme des chapeaux et une voix sereine comme un mensonge. Mme Marie Magnier est admirable de dignité comique, de naïveté despotique, de tact outrancier dans le rôle de la mère Ramier. Mme Jeanne Saulier est une cousine fort élégante, fort séduisante, fort bien disante. Mlle Jeanne Ugalde est une jeune fille charmante et très joliment ingénue, et Mmes Marcelle Prince, Chapelas, Delyane, Fraixe, etc., ont droit à toutes les louanges.
M. Guy a été, mieux que toujours, parfait de tenue, de vérité, d’émotion voilée, de demi-comique dans le très difficile personnage de Léopold. M. Max Dearly s’est fait violence pour s’interdire toute fantaisie, pour être presque grave sans cesser d’être plaisant et parfait dans la peau de l’huissier Lebelloy. Dieudonné est inouï de rondeur et de verdeur sous sa pelure de baron breton. Moricey est un tenancier de cercle tout craché et MM. André Simon, Petit, Rocher, Avelot, sont exquis.
J’arrive au drame de cette comédie. Contre les médecins, envers et contre tous, M. Albert Brasseur a interprété jeudi, à la répétition générale, le rôle de Saintfol: c’était de l’héroïsme. Avec un souffle de voix, un chuchotement à peine perceptible, une articulation désespérée, un geste impeccable, une volonté tragique, il a rendu toute la gentille mièvrerie, tout le néant galant et élégant, toute la lassitude involontaire de son personnage de luxe. Il en est resté sur le flanc: honneur à lui!
Après cinq jours de remise—tragédie sans exemple boulevard Montmartre—Prince a donné à Saintfol sa physionomie mobile, son sourire disloqué, sa voix changeante, toute sa grâce comique, toute sa fougue hésitante, toute son autorité comme bégayante, classique, fantaisiste, irrésistible, qui tient de l’Odéon et des Clodoches. Il a été acclamé—avec la pièce.