Le titre même de la nouvelle pièce de M. Marcel Prévost,—ces deux prénoms accolés et comme fondus,—indique le dessein d’une œuvre intime, intense et brûlante: il s’agit d’une anecdote dramatique et non d’une thèse générale, plus ou moins philosophique et sociale. Les questions si graves qui se posent dans ces quatre actes, celle de la confiance immense et hermétique entre époux, celle de l’estime dans l’amour ne reçoivent qu’une solution provisoire et particulière. Et pourrait-il en être autrement? Une des femmes les plus éminentes de ce temps me disait, un jour de crise: «Le mépris, passe encore! Mais le dégoût!...» Et le dégoût n’y a rien fait.
L’auteur des Demi-Vierges n’a pas poussé jusqu’à ce cercle de l’enfer sentimental et sensuel. Son drame consciencieux, intéressant, émouvant, ne dépasse guère le purgatoire. Voyons:
Thérèse Dautremont a vingt-cinq ans. Fille d’un gros banquier, sénateur, dignitaire et bien pensant, elle s’est décidée, d’un grand coup de cœur, après avoir refusé les plus brillants partis de tout repos, à épouser un Gascon de trente-six ans, nouveau venu dans le Gotha de la finance, surhomme d’affaires, un peu aventurier et suffisamment mystérieux, moitié Antony, moitié Robert Macaire (en plus pâle), Pierre Hountacque. C’est un ami de la femme de confiance qui a élevé Thérèse, Mme Chrétien, et il a pourvu à l’éducation du fils Chrétien, ciseleur d’art, le jeune Maxence, vingt et un ans, qui a conçu pour Thérèse un amour désespéré. La maison inondée, en même temps que de cadeaux de noces, de lettres anonymes sur le fiancé, et le frivole babil de la jeune Suze Dautremont, son gentil flirt avec le baron Moulier ne distraient pas le banquier et sa fille aînée de l’énigme charmante, puissante et redoutable qu’incarne le néo-millionnaire Hountacque. Une lettre plus précise, signée, arrive: une comtesse de Luzeray accuse la mère de Pierre d’avoir volé son époux et Pierre d’avoir été élevé par lui. Mais voici Pierre, très d’attaque et très câlin. Il avoue: il a menti. Mais pouvait-il accuser sa mère et confesser sa honte? Il a fui, dès qu’il a pu. Alors? Et, plus aimante que jamais, éprise jusqu’à la pâmoison, Thérèse se donne à Pierre qui n’a plus de secrets, et qui est tout neuf, tout frais—et tout chaud.
L’étreinte dure. C’est la lune de miel, dans un château de Gascogne où un pavillon de chasse a été réservé à la bonne Mme Chrétien, à son fils Maxence et au parrain de ce dernier, le bohème ivrogne Coudercq, ancien employé de banque à Bizerte, que nous avons déjà entrevu et qui est un vieux camarade d’Hountacque, tombé dans la mendicité. Absorbé par l’amour, Pierre néglige son vieux collègue qui, malgré les gentillesses de Thérèse et laissé seul avec son filleul en compagnie d’une fiole d’armagnac, se laisse arracher l’atroce vérité: il y a neuf ans, à Bizerte, Pierre a fait ou s’est fait faire des faux pour 170 000 francs; bien plus! il a blessé à peu près mortellement Chrétien, son autre collègue, le père de Maxence! Et Maxence bout de colère et d’espérance: en dépit de sa mère, il agira contre ce Pierre qui embrasse encore Thérèse, il les aura, l’un et l’autre!
Il va, au moins, avoir Pierre. Le soir même de l’inauguration solennelle et mondaine, en musique et en costumes, de son hôtel, au moment où Suze et le baron Moulier s’accordent définitivement, en poudre et en talon rouge, en fantaisie et en pratique, Hountacque est menacé, directement, du bagne—sans plus! En plein triomphe, il voit son vieux péché se lever contre lui! Les faux sont là, photographiés. Et Thérèse sait! Défaillante, elle doit sourire à ses invités et invitées qui savent aussi et s’en vont, à l’anglaise. C’est la scène, la scène entre ces époux passionnés, plus amants qu’époux et si unis, si fiers l’un de l’autre! La fatalité souffle: Pierre avoue. Thérèse pleure, reproche, s’effondre. Pierre se redresse: il avait le droit d’accepter les faux qu’on fit pour lui; il s’agissait d’échafauder sa fortune, sa fortune dont il a fait bon usage, dont il a fait du bien pour tant de gens qui vivent de lui! Et toutes les fortunes n’ont-elles pas des hontes et du sang à l’origine? La famille de Thérèse, si bourgeoise, si sévère, si collet monté, ne s’est-elle pas enrichie par les exactions de la gabelle, et le sénateur Dautremont n’a-t-il pas des suicides à son actif? Thérèse n’est pas convaincue: elle luttera pour son mari, mais elle se refuse à lui, en attendant: le pauvre homme reste seul, avec ses pensées.
Et quand tout sera arrangé, quand le pauvre Coudercq aura clamé son innocence, son honnêteté de miséreux tenu par sa drôlesse de femme, quand Maxence, éperdu et chancelant, aura déchiré les photos des faux en apprenant que le véritable faussaire était son propre père, Thérèse, dans le triomphe, demandera à Pierre d’attendre un jour encore avant de reprendre, au lit, la raison sociale et conjugale.
Ce dénouement en nuance est plus psychologique que dramatique. Il touche profondément et fait penser. Après ses réflexions. Thérèse ne sera pas meilleure. Elle se prêtera à une sorte d’adultère légitime; ce qu’elle retrouvera, ce qu’elle trouvera dans son mari, c’est le Pierre de ses cauchemars, le Pierre qu’elle ne voulait pas deviner, le bandit de jadis, le faussaire, le forçat plus ou moins honoraire; elle humera sur lui son odeur d’aventure, le trouble de son âme, sa violence, sa fureur de vivre; ce ne sera plus le self made man, ce sera l’outlaw—et il y aura je ne sais quel vice dans cette étreinte renouvelée et passionnée, dans cet amour dans les ruines, dans ce baiser de pardon sans oubli. Voilà le drame à écrire!
Tenons-nous-en à l’œuvre d’hier qui est sympathique et chaleureuse, qui a des nerfs et du cœur, qui est réaliste et romanesque, sait sourire à l’occasion et ne recherche pas un style trop rare.
Marthe Brandès, un peu froide au début, s’abandonne tout à fait dès que Thérèse se donne: elle met de l’âme dans ses sens et de la fierté dans sa douleur; elle est très vraie, très haute, très pathétiquement harmonieuse. Monna Delza est une Suze délicieusement mutine et enjouée, sérieuse dans son rire et infatigablement exquise; Mme Henriot est parfaite de tenue et d’émotion dans le personnage de Mme Chrétien; Mme Claudia est très amusante en institutrice anglaise; Mmes Darmody, Copernic, Buck, Démétier, etc., tiennent avec distinction ou fantaisie des rôles épisodiques.
Pierre, c’est M. Dumény, avec son autorité, son aisance ordinaire et extraordinaire, sa grâce forte, sa déchéance qui se reprend, qui gronde et qui caresse; Paul Plan est parfait de rondeur, de tenue, de grandeur bourgeoise et tendre sous la redingote du sénateur Dautremont; M. Jean Laurent (Maxence) a toute la fièvre, toute la furie, toute la haine, toute la passion, tout l’écroulement qui conviennent; M. Charles Deschamps, en baron Moulier d’aujourd’hui, en marquis d’avant-hier, a toute l’élégance froide de ses rôles et je ne sais quel parfum de pavane; MM. Arvel, Bouchez, Henry Dieudonné sont excellents; Tervil est ahurissant sous sa livrée. Enfin Janvier est la joie amère, la vérité bégayante, criante de la soirée: il a fait du bonhomme Coudercq une création inoubliable. Ses moustaches tombantes, son honnêteté ânonnante, éloquente et pâteuse, son désir de faire le bien en laissant faire le mal, sa misère de pauvre être saisi, ballotté, aimant et pleurant, tout a été justement acclamé. C’est atrocement grand: c’est le drame de ce drame.
Le joli triomphe clair, ému et charmé, le délice à peine douloureux et profond, le sourire mi-partie de la Massière, son expérience, son enseignement et sa résignation, tout cela est d’hier—mais hier, c’est si loin! Lucien Guitry a donc eu raison, cependant qu’il salue ses drapeaux et étendards d’à côté, de vouloir être acclamé, justement, dans son rôle de Marèze.
Il s’agit—je n’ai pas à raconter la pièce—de la dernière flambée d’un cœur quinquagénaire, à la fois tendre, paternel, apitoyé et artiste: un peintre qui vieillit a une affection trouble et intense pour la massière de son atelier d’élèves-femmes. Elle est pauvre, fière, touchante, charmante, jolie, et a beaucoup de talent: le Maître s’émeut, admire, glisse à un sentiment où entre du désir; la jeune fille est reconnaissante, flattée, prise dans son âme droite et ferme, dans son cœur de vierge qui n’a pas connu un père mort trop tôt—et la femme du peintre, aimante, dévouée, quadragénaire, se désole, se laisse être jalouse, menace la massière Juliette Dupuis, la chasse même de la maison, où elle est revenue malgré sa défense.
Mais le fils Marèze, qui a vingt et un ans, qui est toute liberté, toute fièvre et toute droiture, prend la défense de la pauvre enfant. Il lui servira de chaperon et de chevalier, quitte à pousser au désespoir et à une colère quasi meurtrière l’ardent auteur de ses jours.
Et la jeunesse, hélas! triomphant de la maturité, Jacques Marèze épousera Juliette, qui a touché la brave femme de mère Marèze, qui désarme le brave homme de père Marèze, qui se contentera de l’épée de l’Académie des Beaux-Arts, où il vient d’être élu, et qui, en guise de flamme, s’en tiendra à un coin de feu en compagnie de sa femme exquise et vieillissant avec lui.
Catulle Mendès a dit naguère, je crois, la grâce diverse, ouatée, mouillée, rebondissante, naturelle, savante, précise et large, l’humanité précieuse et exacte, l’angoisse immense et menue de ces quatre actes en relief et en nuances, le pépiement gentil des élèves, le malaise inquiet et touchant des époux Marèze à table, en face de la place vide du grand fils, la bonhomie maternelle de Mme Marèze, la grandeur simple du renoncement de Marèze, toutes les phrases comme sans apprêt, mais non sans délice, tous les mots où l’esprit infini, l’intelligence inégalable, la rare sensibilité de Jules Lemaître s’éjouaient avec un soupçon de larmes...
Guitry et Judic—les Marèze—ont gardé leur charme et leur autorité. Anna Judic, bonne et jalouse, irascible et facile à toucher, est admirable de naturel et tout cœur; Guitry, lourd, avec ses cinquante-cinq ans bien tassés, un peu trop arrivé, un peu trop bohème, qui a des ailes à l’âme et des rhumatismes, qui appuie sur ses phrases et a des «hein! hein!» à démolir l’atelier, qui a des yeux de dix-huit printemps et des jambes de podagre, des élans, des désespoirs, de l’enthousiasme, de la fleur bleue, est merveilleux de geste, d’hésitation, de brusquerie, de silence et d’accent. M. Lamothe est un jeune Jacques très fanatique, M. Mosnier est un académicien gâteux et sournois fort hilarant et M. Fabre est un modèle terrible.
Il faut louer Mmes Deréval, Lorey, Fleury, Leduc, qui sont espiègles et délicieuses; Mme Bouchetal, qui a de la dignité. Enfin, Mlle Jeanne Desclos, qui représentait Juliette Dupuis, a eu les plus jolies qualités de fraîcheur, de joliesse et d’ingénuité. C’est Brandès qui avait créé le rôle. Nous ne nous amuserons pas au jeu facile et cruel des comparaisons. La nouvelle massière—M. Guitry nous l’avait cavalièrement confié—n’était pas en possession de tous ses moyens: émotion, aphonie, maladie. Son filet de voix, son rien de geste a suffi aux spectateurs, tout heureux de se réchauffer dans une atmosphère humaine et divine de bonne volonté, d’honnêteté, de bonté, de vertu et d’esprit.
21 décembre 1909.
Avec ou sans M. Clairville, M. Emile Moreau devient une sorte de Cour de cassation: il évoque par devers lui le procès de Jeanne d’Arc et la cause de Marguerite de Valois, reine de Navarre. On sait que cette sainte et cette femme n’ont aucune ressemblance; les dramaturges veulent rendre au moins à l’épouse divorcée d’Henri IV le mérite et la vertu d’une inépuisable bonté, d’un dévouement gracieux et gai, sans parler de son esprit qu’ils n’ont pas rendu tout entier: il y en avait trop.
En tout cas, Madame Margot est un admirable spectacle, d’une richesse, d’un pittoresque, d’un agrément pathétiques et spirituels; on respire l’Histoire à pleins yeux, si j’ose dire, et à plein cœur: ce ne sont que brocards gaufrés, casques, cuirasses, plumes, salles merveilleuses de palais, jouets du temps, toques et toquets, fraises et hauts-de-chausses, musiques d’époques et danses authentiques; c’est un musée, mais un musée singulièrement vivant et émouvant, changeant et grand jusque dans l’angoisse.
Et comment pourrait-il en être autrement lorsque le maître du jeu c’est Réjane, Réjane aussi à l’aise sous le vertugadin empesé de Mme Margot que sous les atours à la grecque de la maréchale Lefebvre, plus Madame Sans-Gêne que jamais, dans une action plus ramassée et plus dramatique.
Elle n’est plus la Margot avide d’amour, facile et fatale de la Môle, celle qui se donne au hasard et par amour du plaisir, frénétique, italienne, diabolique et charmante quintessence des damnés Valois, collectionnant les cœurs et les têtes de ses amants, sauvant, par jeu, Henri de Navarre, son mari, lors de la Saint-Barthélemy, et faisant, à la veille de sa mort, couper le cou à celui de ses pages qui a tué l’autre—et ils avaient seize ans et aimaient—comment!—cette sexagénaire!
Alexandre Dumas prétendait qu’on a le droit de violer l’Histoire quitte à lui faire des enfants; MM. Moreau et Clairville prétendent suivre l’Histoire, et ils se contentent de la peupler d’enfants. Mais n’anticipons pas.
Donc le prologue nous montre Margot à peu près prisonnière, exilée à Usson: elle s’amuse et gouaille parmi ses regrets et sa ruine, plaisante avec Bellegarde qui passe. Mais il n’y a pas de quoi rire. La nouvelle maîtresse du roi Henri, Henriette d’Entragues, est grosse et le roi veut l’épouser. Tous les d’Entragues et les d’Auvergne viennent demander à Margot de consentir à la répudiation. Elle refuse. C’est sa mort: on n’hésite pas, à ce moment, à supprimer les enragées et les obstinées. Mais voici une visite inattendue: le roi. Il plastronne, gasconne, hâble, rit: il vient bien se démarier, mais ce n’est pas pour épouser la d’Entragues, c’est pour s’unir à la propre nièce de Margot, Marie de Médicis, pour son argent. Et c’est très mélancolique: il est sans illusion et sans amour. Margot accepte. Elle reviendra à Paris et veillera sur le nouveau couple.
Comme elle a raison! Quelle pétaudière que le Louvre! Ce ne sont que favorites et favoris, suceurs de pécune et de peuple: Marie de Médicis traîne son favori Concino Concini, la d’Entragues a amené sa jolie famille, le roi est empêtré dans sa marmaille bâtarde et légitime et joue avec elle devant l’ambassadeur d’Espagne; ce ne sont qu’ennemis intérieurs, extérieurs, à la ville, à la cour, au lit! C’est Margot, qui vient en voisine, qui débrouille l’écheveau des trahisons, avec le fidèle Sully, qui fait arrêter d’Epernon, au moment où toute la nouvelle cour la raille et l’insulte, Margot qui sauvera la vie du roi. Car les d’Entragues et les d’Auvergne, de complicité avec le jésuite Cotton, confesseur d’Henri IV, ont décrété la mort du Béarnais. Un mot d’enfant,—les enfants jouaient autour des conspirateurs—apprend le hideux projet à Margot qui, pour empêcher son ancien époux de voler à la mort, lui rappelle qu’elle a été sa femme et la redevient, peu ou prou, pour une nuit.
Bellegarde, blessé dans le carrosse royal, prouve à Henri le danger qu’il a couru: les d’Entragues sont emprisonnés, Margot triomphe et le Vert-Galant, un peu mélancolique et très attendri, rend grâce à sa fidèle mie, en attendant la fatalité.
Mais que signifie un résumé? Je n’ai même pas pu mettre à leur place les colloques, les grâces, les ris, les manières, les danses, le sérieux précoce, les naïvetés savantes des infants, la pavane dansée par la toute petite Marie Schiffner, les gentillesses et les singeries royales des jeunes Andrée Sauterre, Maria Fromet, Madeleine Fromet et Jane Jantès! Je n’ai pas dit le charme de haulte gresse, l’archaïsme tout nu et tout coloré du parler, des dialogues, des scènes, leur brutalité amignotée, leur verdeur à la volée et comique et ravigotante.
J’ai fait deviner, j’espère, la bonne humeur tutélaire, délicieuse, hautaine et fine, les infinies nuances de l’autorité et du charme de Réjane; Suzanne Munte est une Henriette d’Entragues suffisamment séduisante et vipérine, Suzanne Avril jargonne très joliment en Marie de Médicis, Mme Guertet, Dermoz, Rapp, Renhardt, etc., épandent des splendeurs et des grâces diverses; M. Garry est un Henri IV un peu maigre, mais bien disant, fort congru, éloquent et digne, à la fin; Signoret dessine avec sa maîtrise ordinaire la silhouette sinistre du père Cotton, Chautard est un Bellegarde chaleureux, spirituel, parfait; Castillan est inquiétant en Concini, Barré baragouine très intelligemment en Zamet, Garrigues est un traître convaincu et hérissé ainsi que Monteaux; enfin, dans le personnage de Vitry, M. Marquet porte le plus admirable casque du monde.
Et voilà une pièce qui a toutes les magnificences de la féerie, toutes les richesses de l’histoire—en mieux, puisque c’est une pièce qui finit bien.
24 décembre 1909.
M. Paul Bourget a bien mérité de la République. Si sa pièce âpre, douloureuse et résolue, a eu le triomphe angoissé et tragique, s’il y a eu dans la salle un peu du frisson des bourgeois de la Décadence regardant monter les grands Barbares rouges, et si le Moloch avide et formidable du syndicalisme a semblé apparaître au Vaudeville et ouvrir sa gueule géante au-dessus d’une rivalité amoureuse, c’est que le conflit sentimental, l’anecdote, n’étaient que symbole, et que l’auteur de Mensonges a posé le problème social avec une rigueur presque atroce, qu’il a peint la guerre de classes férocement en indiquant, comme d’un coup de sabre, les déchirements intimes qu’elle provoque et qu’elle provoquera: c’est une large et profonde tragédie. Les convictions de M. Paul Bourget pouvaient, devaient faire intervenir dans la lutte la loi d’amour, l’idée chrétienne que la vie est une épreuve, qu’il faut souffrir pour mériter, qu’il faut obéir; par un scrupule admirable, il n’a pas voulu de ce secours sublime et commode: les patrons et les ouvriers n’ont que leurs armes terrestres, leurs appétits, leur volonté, leur besoin de manger, leur désir de n’être pas mangés; c’est l’assaut du capital et la défense du coffre-fort: ce sont, de part et d’autre, des hommes abandonnés à eux-mêmes, à la condition que ce soient des hommes.
C’est dans une catégorie assez rare du monde du travail que l’auteur de l’Etape est allé chercher ses personnages: les ébénistes d’art. Il n’a pas osé manier les masses énormes des terrassiers, des maçons, des boulangers: sa grève est une grève de luxe: elle n’en est pas moins violente, et ces ouvriers, plus qu’à demi artistes, n’en sont pas plus commodes. Mais arrivons à l’action, j’allais dire, un peu trop tôt, à l’action directe.
M. Breschard a quarante-neuf ans. Il est à la tête d’une grande fabrique de faux meubles anciens, très loyalement au reste: il reconstitue, copie, ne truque pas et laisse ses clients titrés faire de la brocante et vendre ses produits comme du Boule ou du Leroy. Il a une fille mariée à un riche architecte et un fils de vingt-cinq ans, Philippe, socialiste de salon et de revue, charmant garçon au reste, et vertueux, fort épris de Mlle Cécile Tardieu, fille d’un riche bijoutier. Mais Tardieu ne consent pas au mariage ou n’y consentira qu’à une condition: si Breschard s’engage à ne pas se remarier, tout au moins à n’épouser point sa maîtresse—car il a une maîtresse, irréprochable d’ailleurs, une de ses ouvrières, Louise Mairet. Le jeune homme est atterré, mais quand son père lui a conté ses pathétiques et nobles amours, un roman de pitié, de tendresse et de gratitude commencé au chevet d’une mère mourante, continué dans le plus grand désintéressement et la plus tendre dignité, Philippe se sacrifie: que Breschard épouse! Mais en voilà bien d’une autre! Le comte de Bonneville a fait rapporter un meuble abominablement saboté, empli de tiroirs en tulipier—une hérésie pour du Louis XVI—et quel tulipier! Ce ne sont qu’inscriptions injurieuses et abjectes! Le patron interroge son contremaître, le fatal Langouët, qui est comme un frère pour Philippe et qui a partagé ses jeux, ses rêves, son idéal. Langouët répond sournoisement: il a son secret. Le vieil ouvrier qui a fait le meuble, Gaucheron, arrive: il a été mandé d’urgence. Il n’y a pas d’erreur: c’est du sabotage et du sabotage fait sur place. Mais pas d’histoires! Il réparera chez lui. Il ne faut rien dire: les ouvriers s’agitent, la grève couve—et ce n’est pas le moment!
Non certes, ce n’est pas le moment! Breschard doit exécuter, dans un délai déterminé, une formidable commande pour Londres: il s’agit de quatre cent mille francs, et il a engagé tous ses fonds. C’est la ruine, le déshonneur peut-être—et Langouët le sait. La grève couve de plus en plus: on exige l’unification des salaires. Eh! le patron cédera! Mais l’homme est soumis à une rude épreuve: sa fille lui dit que sa maîtresse Louise Mairet aime l’odieux Langouët, et cette Louise ne veut pas l’épouser parce qu’elle est ouvrière, qu’elle entend rester ouvrière, «rester de sa classe», et qu’elle fera grève si on fait grève, qu’elle épousera cette grève qu’elle a tout fait pour éviter: c’est la fatalité de la Bourse du travail, divinité du jour! Et la voilà, la grève! Il est quatre heures: le délégué du syndicat, le camarade Thubeuf, fait son entrée solennelle, suivi des ouvriers: Breschard ne veut pas le connaître: il n’est pas des siens. Le patron se cabre: ce qu’il aurait accordé à ses ouvriers, il ne se le laissera pas extorquer par un étranger, par un ennemi! C’est la grève: tous les ouvriers, malgré leur attachement à Breschard, suivront l’ordre du syndicat. Ils s’en vont. C’est la ruine! Non! Un double réconfort est permis au patron et à l’amant: le vieil et sublime Gaucheron tâchera à faire l’ouvrage pressé et y réussira: on travaillera en secret, à la muette, au diable, avec des ébénistes de hasard et merveilleux. On réussira! Et—miracle plus cher!—l’atelier des femmes n’a pas fait grève! Louise Mairet passe à l’ennemi, au patron, à l’être cher qui est malheureux! Ils s’embrassent! Ils s’épouseront—et Breschard reprend courage tandis que son fils, atteint dans ses espoirs et ses chimères, retombe dans son sacrifice incessant.
Gaucheron a tenu sa promesse: dans un vieux couvent désaffecté, la commande a été exécutée, elle est prête à livrer. Les jaunes sarrasinent de tout cœur et mangent de toutes leurs dents. Mais les grévistes ont été prévenus et viennent chasser les renards, débaucher les travailleurs. Tous abandonnent le labeur, sauf le vieux Gaucheron. Mais c’est l’œuvre qui est en péril: on va démolir, détruire les meubles en délicatesse avec le syndicat. Gaucheron les défend de sa vieille énergie et de son revolver! Le terrible Langouët propose de l’enfumer. La responsabilité du crime, il l’assumera seul: c’est lui qui mettra le feu aux copeaux et aux planches! Une dernière générosité le fait supplier Gaucheron de partir: c’est son ancien apprenti! Mais le crime ne sera pas commis: Louise Mairet survient, supplie, se laisse brûler, puis elle s’abandonne, confesse son amour pour Langouët, le reprend à deux et trois reprises; la police arrive avec Breschard, qui ne se plaint pas, qui n’en souffre pas moins, et il faut toute la furie de l’ancien contremaître pour qu’on l’arrête.
On ne le gardera pas. La grève est terminée, les grévistes affamés. Les patrons ont formé une ligue: personne n’occupera plus Langouët, qui est en ménage avec Louise. C’est son ancien ami, son ancien frère, Philippe Breschard, qui exige de son père, qui obtient de lui signifier son arrêt, cruellement; ce sont les Petits Oiseaux, de feu Labiche; jamais on n’a vu revirement plus complet. Breschard lui-même rejette les prières de cette Louise qu’il a aimée et qui l’a sauvé, qui n’a jamais rien accepté, qui est héroïque et sainte, et il faut le deus ex machina de cette pièce, le merveilleux Gaucheron, pour que le patron permette, grâce à vingt mille francs donnés anonymement à Louise, de s’établir avec Langouët, qui ne sera pas contraint de se livrer à l’ivrognerie et au syndicalisme ensemble.
Ce serait très cruel et même sans noblesse si ce n’était du symbole. M. Paul Bourget établit, dans sa pièce très éloquente et très émouvante, que la fraternité d’idées, que le dévouement et l’amour ne peuvent exister d’un monde à l’autre: il y a le fossé et, en guise de passerelle, il y a la barricade.
Ce drame a eu, je l’ai dit, une fortune enthousiaste. Lérand est un Breschard un peu pleurard, mais excellent à son ordinaire; Louis Gauthier est un Langouët fier, méchant, passionné, titubant; Joffre est un admirable Gaucheron, fidèle, malin, sublime, bonhomme et qui serait plus admirable encore s’il ne faisait pas un sort à tous ses mots; Baron fils est délicieux de naturel, d’aisance, d’autorité canaille dans le rôle du gréviculteur Thubeuf; Maurice Luguet est un industriel important; Larmandie, un comte élégamment ficelle; Lacroix est un Philippe vibrant, jeune, sincère et terrible; Levesque est un jaune de Bordeaux, jaune de poil, de tablier et de pantalon, et Ferré un jaune de Marseille, très noir et très comique,—et il y a un gamin qui fait les plus belles pirouettes.
Nelly Cormon est fort élégante et véhémente; Ellen Andrée est fort spirituellement pittoresque; Marguerite Carèze est la plus touchante, la plus émue des ingénues, et Yvonne de Bray fait tout ce qu’elle peut pour avoir la force, le charme, le trouble, le cœur, l’âme, le malheur de Louise Mairet.
Mais il s’agit bien d’incarner des héros et des héroïnes dans cette démonstration, ce drame d’idées, ce cinématographe vivant et pensant de combat? Par delà l’applaudissement il fera réfléchir—et comment! De quel côté de la barricade serons-nous?
«Faut-il choisir? disait La Bruyère, je suis peuple!» Mais depuis!... Il y a encore à monter sur la barricade, simplement pour y mourir, pour un idéal ou pour Dieu, comme Delescluze, Baudin et Mgr Affre.
M. Tristan Bernard a tout d’un dieu antique: le tout-puissant mouvement des sourcils, l’œil impénétrable, le port auguste, la barbe pesante et sereine: il a beau se donner la plus grande peine, par politesse envers la terre qu’il habite, pour étudier du plus près les menus détails de la plus morne existence et pour les rendre avec une atroce exactitude, crac! il y a du miracle dans son observation—et il ne s’en tient pas à l’observation! Au moment où vous vous y attendez le moins, d’un coup de pouce, d’un froncement de front, le dieu Tristan renverse l’ordre établi des choses, met de la fantaisie—et quelle fantaisie!—dans la monotonie ambiante, de la gentillesse dans la fatalité.
Et c’est du bonheur à peine un peu ironique, et c’est de la joie paradoxale, attendrie et profonde. Voilà comment, lecteurs, spectateurs de demain et d’après-demain, le Danseur inconnu a triomphé sur la scène de l’Athénée; voilà pourquoi cette jolie pièce légère et émue, toute frémissante de vie, de gaieté, de sincérité, de bonhomie et de jeunesse, connaîtra une longue et charmante carrière, sera la cause efficiente d’unions aussi légitimes qu’inespérées en assurant la félicité d’une armée de jeunes filles riches et l’opulence d’une horde de jeunes hommes qui n’ont que du cœur, mais qui en ont jusque-là!
Oyez donc le conte de fée de cette autre «bonne grosse fée barbue».
Désœuvré, sans plaisir et sans ors, un jeune homme d’une excellente famille ruinée a emprunté, dans le petit hôtel meublé qu’il fréquente, son habit à un voisin de chambre et son chapeau de haute forme à un autre ami. En musant mélancoliquement aux Champs-Élysées, il a vu de la lumière à un étage quelconque d’un quelconque palace et a suivi des gens qui montaient. Entré avec eux dans un salon, il a dansé—il est si triste—avec la première jeune fille venue. Ils se sont plu; ils se sourient: ils parlent. Quelle importance cela a-t-il puisqu’ils ne se reverront pas? Ils y vont de toute leur jeunesse et de toute leur franchise: ils se plaisent de plus en plus. Mais quoi? On va tirer chacun de son côté: elle est riche, il est pauvre. Il puise indiscrètement dans les boîtes de cigares, au grand déplaisir des amphitryons qui, de compte à demi, traitent leurs amis plus ou moins connus, et boit six ou sept verres de champagne pour imaginer qu’il a dîné. Mais—hasard! voilà bien de tes coups!—le danseur inconnu n’est pas un inconnu pour tout le monde! Une honnête crapule qui est là l’appelle par son nom, Henri Calvel, et lui propose un petit marché: il a vu son manège avec Berthe Gonthier—c’est la jeune fille—. Henri est séduisant et charmant; eh bien, il l’épousera s’il lui signe, à lui, l’honnête Balthazard, deux petits effets de vingt-cinq mille francs! Un peu ivre, Henri signe tout ce qu’on veut: c’est trop drôle! Et, à sa grande stupeur, Balthazard le présente au père millionnaire de la jolie Berthe, lui apprend qu’il gagne soixante mille francs par an, qu’il représente les plus grandes maisons allemandes de métallurgie et qu’il devient le fiancé de sa danseuse! Éberlué, engrené, éperdu, Henri doit suivre le mouvement: le voilà propre!
Et ça va divinement, diaboliquement! Ce diable de Balthazard envoie pour Henri des bonbons, des bouquets, des pourboires: Henri lui-même triomphe des colles que lui pose un collègue en métallurgie et semble un jeune homme très charmant et très fort: il a conquis, en même temps que la fille, ses amies, le beau-père et les domestiques, mais c’est trop! Il s’est brûlé à ce jeu; il aimait, de la première heure, et son cœur se ligue avec sa conscience: mentir, non! non! Il tâche à avouer qu’il est pauvre, qu’il épouserait sans dot. L’épouserait-on s’il était dans le dernier dénuement?
—Oui, dit la fiancée.
—Sans doute, acquiesce l’excellent Gonthier. Et Henri va précipiter sa confession. Mais son beau-père de demain aime mieux qu’il ait de la fortune. Et le malheureux aime, aime!... Il s’en ira! Il s’en ira malgré les justes reproches de la bonne fripouille Balthazard, qui s’est ruiné pour lui, mais qui acceptera immédiatement de servir les intérêts de l’autre amoureux, Herbert, moyennant finances. Il s’en est allé, avouant par lettre qu’il est purée, qu’il ne connaît rien à la métallurgie, qu’il gagne cent francs par mois—quand il les gagne—et qu’il est si malheureux, si malheureux!... Tant pis! Berthe épousera l’imbécile Herbert: on ne s’obstine pas, dans les œuvres de Tristan Bernard!
Vous pensez bien que cela s’arrangera: juste le temps de voir le magasin de meubles où Henri est entré comme vendeur, d’admirer la stupidité du garçon de magasin, la patience d’un vieux client, la frénésie désespérée d’Henri, et toute la famille Gonthier arrivera par petits paquets, et il y aura la scène entre Henri et Berthe, avec accompagnement de téléphone, échange de tendresses courroucées et amusées, et le dénouement délicieux et attendu, le mariage de la tourterelle dorée et du tourtereau désargenté, et tout le monde sera heureux: le sympathique coquin Balthazard a trouvé une situation magnifique dans la maison du délaissé Herbert.
J’ai dit la fortune de cette pièce claire, nuancée, rebondissante, cordiale, narquoise, moderne et éternelle, où il y a le cynisme des Pieds nickelés, la nonchalance de Triplepatte, la sentimentalité d’Amants et voleurs, avec la pire honnêteté. Cela tient de Marivaux et d’Octave Feuillet, des Fausses Confidences et du Roman d’un jeune homme pauvre de Dickens aussi: c’est tout aimable. Et c’est du meilleur Tristan Bernard.
Est-il utile d’ajouter que jamais André Brûlé—Henri—n’a été aussi jeune, aussi brillant, aussi délicat, aussi passionné, et que ses pudeurs de brave enfant engoncé dans l’escroquerie, de franc garçon englué dans le mensonge et ses fantaisies de vendeur d’ébénisterie ont été aux nues et au cœur? Henry Krauss est tout fin et tout rond dans le personnage du papa Gonthier; André Lefaur est majestueusement stupide en fiancé évincé; Cazalis est merveilleux de rouerie inconsciente et de muflerie dévouée en Balthazard; Cousin est un garçon de bureau mieux que nature; Térof est hilare, et M. Gallet imposant.
Mme Alice Nory est une délicieuse Berthe, farce, enjouée, gamine; Mlle Goldstein, amusée et réfléchie; Mlle Greuze, très joliment voyou; Mlle Claudie de Sivry, camérière familière, ont toutes les grâces. Mme Aël et Mme Bussy, glorieusement appétissantes, sont tout sourire et toute majesté. Et je suis obligé de ne pas citer tous les soldats et soldates d’élite qui mènent à la victoire cette comédie parfaite de fond et de forme.
Et le succès? «Il fallait un calculateur, dit Beaumarchais, ce fut un danseur qui l’obtint.» Comment dire mieux que le succès est incalculable?
M. André Picard a l’âme la plus tourmentée qui soit et la sensibilité la plus hérissée: il met du rare dans les conflits les plus simples et les intrigues les plus vulgaires; il souffre avec ses héros et ses héroïnes et ne les sacrifie qu’avec des larmes, il a une perpétuelle émotion et n’ose choisir entre le vaudeville et la tragédie. Son Ange gardien pouvait être violemment comique ou atrocement douloureux, affreusement grand, et il y a, dans son agencement et ses péripéties, de l’hésitation, de la lenteur, du non fini—ce qui n’est pas l’infini.
Contons.
Thérèse Duvigneau est une empêcheuse de danser en rond (je n’ose pas emprunter à Willette et au général vicomte Cambronne un qualificatif plus imagé). Veuve après deux ans et demi de mariage avec un ivrogne brutal et peu aimant, elle est plus vieille fille qu’une vieille fille toute simple. Héritière, avec un de ses cousins, d’un château plus ou moins historique, elle n’a jamais voulu vendre sa part et a voulu rester copropriétaire, histoire d’irriter et d’exaspérer son cousin Frédéric Trélart, sa cousine Suzanne Trélart et leurs invités, car les Trélart sont très mondains et extrêmement hospitaliers. Elle rôde, surveille, contrôle, aussi sévère pour la poussière des meubles que pour les mœurs de ses hôtes: elle est chez elle. Dédaigneuse et hargneusement austère, elle passe, en robe grise, auprès des joueurs de bridge, se laisse injurier gratuitement—car ses hôtes ne sont pas polis—et ne quitte pas des yeux le manège de sa cousine Suzanne et du beau peintre Georges Charmier: elle assiste aux séances de pose, survient dans leurs tête-à-tête, les sépare même sur un canapé et survient au moment même de leur étreinte pour faire jouer l’électricité et les séparer, ainsi que l’archange armé d’une épée flamboyante dont il est question dans la Genèse. Entre temps, elle a rabroué de la bonne façon, devant le monde, un brave garçon, Gounouilhac, qui s’est avisé de l’aimer: elle n’aime personne, ne veut aimer personne, elle est méchante, méchante, méchante, méchante!
Si méchante! Charmier et Suzanne s’affolent à l’idée que leur faute est découverte: ils accusent le sympathique Gounouilhac, mais ce n’est pas lui qui a tourné le bouton électrique: c’est Thérèse. Elle fait mieux qu’avouer, elle se vante de son acte, et proclame sa loi: Georges et Suzanne se sépareront sur l’heure, Georges partira sans délai, faute de quoi le terrible époux, Frédéric Trélart, saura tout—et comment! Épouvantée, Suzanne s’enfuit, en excursion. Et restés seuls, en une explication nuancée, véhémente, passionnée, Georges et Thérèse s’abordent, s’injurient, se confessent: l’une dit ses peines, ses rancœurs, ses colères, sa misère sentimentale; l’autre s’attendrit et s’excite à la fois, séduit, par fatuité ordinaire, par sentiment et par curiosité: c’est une impossibilité, une gageure, un miracle: il vole un baiser qui lui est rendu presque automatiquement, s’énerve, prend Thérèse, qui résiste et veut s’envoler, la retient à terre, solidement et l’emporte, mi-défaillante et extasiée, aux pires et plus essentielles réalités.
Et elle ne dénonce pas sa cousine: mieux, elle ne paraît pas au salon. Suzanne finit par savoir que Georges est resté plus de dix minutes avec l’austère Thérèse, et, après une conversation nuancée, angoissée, pathétique, entre le tendre et discret Gounouilhac et Georges Charmier, enthousiaste, ledit Gounouilhac a le cœur brisé. Georges est plus enthousiaste que jamais: à Thérèse, accablée à son tour par Suzanne, il offre son cœur et son nom. Mais l’ange gardien déchu touche au fond même du désespoir et de la douleur: elle a discerné, dans la caresse de Georges, une trahison, un piège, le désir d’un gage, une horrible vanité. Quel dégoût! Et même, lorsque le séducteur s’humilie, s’offre et supplie, elle ne peut accepter: elle est exigeante, par timidité, et son effacement si long veut des revanches: elle demande une fidélité éternelle; mais, loyalement, le peintre ne peut pas la promettre. Thérèse partira, retournera dans sa province, reviendra, l’âme diminuée, à sa tâtillonnerie menue, à son amertume désolée; le bon Gounouilhac ira, le cœur brisé, retrouver sa petite amie du Havre, et Georges et Suzanne continueront à exercer leur adultère consacré et sacré.
Le dernier acte de cette pièce est poignant, a de la grandeur et je ne sais quelle abnégation: il a été fort applaudi.
Le drame qui, pour rien, serait très comique, se passe dans un monde bizarre, d’une moralité plus que douteuse, et où la blancheur grise de Thérèse fait tache. Après le péché, elle pourrait rester; mais, hélas! elle a des remords! Ne cherchons d’ailleurs pas le symbole de cette anecdote, simple comme un proverbe, subtile comme une charade dramatique, trouble comme un symbole, fort bien habillée, et d’un style plus précieux que sûr.
M. Gémier y est charmant de sincérité gauche, d’éloquence involontaire, d’émotion qui veut sourire, de grandeur dans le renoncement; M. Pierre Magnier est un Charmier irascible et tendre, avantageux et passionné; M. Colas est un mari tout rond et MM. Rouyer et Maxence sont des bridgeurs de ton monté. Mme Madeleine Carlier est une Suzanne frivole à souhait, joliment apeurée, gloussante et criante; Mmes Rafaële Osborne et Léontine Massart sont excellentes et délicieuses en des rôles trop courts, et Mme Dinard prête à une servante la plus opulente poitrine. Quant à Mme André Mégard, elle a donné au personnage de Thérèse Duvigneau un éclat discret, sourd, enveloppé, une magnificence pathétique et sauvage dissimulée sous une chrysalide poussiéreuse, toute douleur contenue, toute fièvre sous globe: c’est du très grand art. Quand lui sera-t-il permis de jouer du François de Curel, l’Envers d’une sainte, par exemple, qui a certains points de ressemblance avec l’Ange gardien?
Le spectacle commence par un acte inoffensif de M. Jean Passier, le Monsieur au camélia, qui évoque les fantômes de Marguerite Gautier, d’Armand Duval, de M. Duval, et où Mlle Lavigne fait, avec sa drôlerie ordinaire, des imitations un peu outrées de Mme Sarah Bernhardt.
M. René Lenormand, qui a donné au théâtre des Arts ces Possédés, qu’on n’a pas oubliés encore, fait applaudir et critiquer au petit théâtre de l’infatigable Durec, un drame africain qui contient un cas de conscience militaire et qui est âpre, saccadé, rare: Au désert. L’admirable et effarant Intérieur, de Maurice Maeterlinck, avec sa classique fatalité, et le Drame de Three Corners bar, de Pierre Lecomte du Nouy, complètent le spectacle. Cette dernière pièce est rauque et tragique: on n’y voit que gitanes, assassinats, erreurs judiciaires et cow-boys, et l’auteur, qui joue en personne, y imite, à lui seul, une meute entière de chiens sauvages, à la perfection.
M. Nozière n’aime pas l’Amour. Il lui avait déjà dit son fait, vertement, à la fin de Maison de danses: aujourd’hui, il unit son ironie dolente, mélancolique et sensuelle, au tempérament véhément et quasi sauvage de M. Alfred Savoir pour blesser à mort le petit dieu malin: les deux auteurs, au reste, nous le présentent tout méchant ou tout bête, sans flèches et sans ailes.
La Sonate à Kreutzer est une pièce âpre, forte, d’une douleur presque unie, d’une souffrance et d’une dureté volontaires et constantes: c’est le knout moral et presque physique.
En écrivant sa nouvelle, Tolstoï voyait ses personnages dans la lumière sainte: il s’agissait de savoir si la Grâce leur manquait ou non.
Ici, les tristes héros sont abandonnés à leurs propres forces, c’est-à-dire à leurs pires faiblesses: ce ne sont que des créatures sans Créateur, tout instinct, toute brutalité, toute misère, toutes larmes; ils ne sont pas intéressants. Et c’est un jeu, un jeu cruel pour MM. Nozière et Savoir de buter, brouiller, martyriser et écraser ces fantoches, victimes sans mérites et bourreaux sans éclat.
Qu’est-ce, en effet, que le barine Pozdnycheff? Un gros garçon qui s’est marié à trente-cinq ans, après l’existence ordinaire et frénétique des lourdes orgies de Russie: il est obtus et pesant. Il aime sa jeune femme Laure comme un ours aimerait une colombe, lui passe la main dans les cheveux avec la légèreté d’un régiment de cosaques traversant une serre, la meurtrit de ses baisers, l’écrase de sa présence harcelante, éternelle. Il n’est pas plus tôt dehors qu’il revient, tant il est dévoré de l’hydre de la jalousie. Et la pauvre Laure, romanesque et poétique, se meurt de peur et de dégoût: sa mère ne la réconforte pas. A peine si un jour, un ancien ami de son mari, le fat et grotesque virtuose Troukhatcherwski, lui apporte, un peu contre le gré de Pozdnycheff, l’éploi perdu des rêves en jouant la Sonate à Kreutzer qu’elle écoute fervemment, fiévreusement, de tout son être.
Elle revit, de cette caresse de musique, et n’est plus la blanche loque veule et lasse que nous avons pleurée d’avance. Hélas! son affreux époux, plus jaloux que jamais, d’une défiance effrénée, veut l’emmener au fin fond des pires steppes: elle résiste. La défiance de l’époux devient plus atroce: il joue comme un chat-tigre avec ce rat musqué de Troukhatcherswski, le confesse, le vide, le chasse, et la malheureuse Laure, bafouée, menacée, privée de tout idéal, vide le flacon de morphine qu’elle a enlevé au virtuose! De la chambre à coucher à côté, elle prévient son mari qu’elle va mourir empoisonnée: il ne bouge pas. Elle résiste: il s’obstine. Enfin, à un dernier cri, il enfonce la porte: hélas! il n’est pas trop tard, Laure respire encore!
Hélas! oui! La désespérée guérit ou semble guérir, et l’effroyable Pozdnycheff a l’air de se laisser accabler par sa belle-mère et sa belle-sœur Véra, qui lui reprochent d’avoir poussé sa femme au suicide, mais humilié, outragé, il a son idée: il ne croit pas, ne veut pas croire que Laure a songé sérieusement à mourir: elle voulait seulement se rendre intéressante! Patience! Patience! Il se réconcilie avec sa femme, accepte même de rappeler à la maison le pianiste Troukhatcherwski. Et c’est ici que l’ironie des deux auteurs devient féroce—en marge de Tolstoï: le porteur d’idéal, le messager d’au-delà, l’archange harmonieux et passionné est un cuistre, le lâche des lâches, menteur, phraseur, toute mollesse, tout néant. Il s’installe, se vautre, se laisse aimer nonchalamment. Le mari le voit, le sert et part: il reviendra!
Il revient à l’issue d’une soirée donnée par le virtuose dans l’appartement familial—dans quel monde sommes-nous, Seigneur?—affole et chasse à nouveau l’amant qui jouait une fois de plus la Sonate à Kreutzer déjà entendue, terrorise et prête mille agonies à sa misérable épouse, l’empêche d’appeler du secours en faisant défiler devant elle des domestiques et des supplices, la réduit aux pires plaintes et aux plus dégradants mensonges avant de l’appeler à une suprême étreinte où il la serre d’un peu près sur sa rude poitrine: la pauvrette tombe étranglée, et le meurtrier essuie quelques larmes.
La férocité voulue de ce drame s’aggrave de la médiocrité des personnages: le rêve croule sous l’horreur comique de ses représentants; Laure est une nymphomane, le virtuose est un misérable, le mari est une bête féroce, les autres sont des bêtes, tout court. Il faut un peu comprendre autour et au-dessus de l’action: il y a une profondeur amère, et qui se désintéresse absolument des lois dramatiques et du public: c’est très curieux et du meilleur temps de l’Œuvre, des temps héroïques: vous y trouverez le symbole, l’outrance, le souci du style et la désespérance finale. On frémit, on applaudit, on pense. On pense peut-être un peu trop. Mais Lugné-Poé, qui joue le rôle de Troukhatcherwski, déploie une telle fantaisie compassée, une telle outrance dans la muflerie lyrique, une telle facilité de frousse et de fuite qu’on est tout réjoui et qu’on admire, en gaieté. Et c’est si triste puisque c’est la faillite du songe et de l’idéal. Arquillière—c’est le mari—est admirable de jalousie, d’inquiétude, de férocité sournoise, de barbarie absolue et meurtrière; Louis Martin et Shœffer sont excellents, sous des barbes blanches et brunes, et Luxeuil a les plus beaux favoris du monde.
Mme Favrel joue une mère éloquente, aimante, excitée et un peu naïve; Mlle Devimeur est une jeune sœur dévouée et vibrante, et Gabrielle Dorziat—Laure—sait incarner, merveilleusement, le pire ennui, la pire nostalgie, le plus grand désespoir et le plus impossible espoir: elle meurt, en plusieurs fois, avec la plus artiste vérité; elle met du mystère et de l’éternité dans la niaiserie sentimentale: c’est très beau.
Et ne nous frappons pas: cette pièce pour marionnettes, comme dit Maurice Maeterlinck, si éloquente, si dure qu’elle soit, ne tue ni l’Amour, ni la jalousie, hélas!