THÉATRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN.—Chantecler, six actes en vers de M. Edmond Rostand.

Entendons-nous, tout d’abord: je ne sais rien, je ne veux rien savoir du bruit qui s’est fait, depuis des années, autour de Chantecler, des millions de trompettes et de buccins qui ont sonné et fait tonner sa gloire préventive et ses plus disparates échos de sa réputation préalable d’événement national et mondial. Si l’Enéide, de Virgile, et l’Africaine, de Meyerbeer, furent moins impatiemment attendues, si la vie publique fut bouleversée et suspendue en son honneur, la faute n’en est pas à l’auteur, au poète.

M. Edmond Rostand s’est toujours fort peu soucié du décor vivant et mouvant que font les créatures humaines, en totalité, leurs opinions et leurs désirs: il arrête le monde à son horizon—et c’est beaucoup—et écoute l’Univers en s’écoutant. C’est toute bonté, toute noblesse, toute beauté, toute harmonie, toute licence, toute sévérité. Car, pour les plus petites choses, l’auteur du Bois sacré veut être parfait et parfaitement content de soi: il est son critique et son juge, et, en présence de tous les dangers, devant toutes les ruines et tous les canons, ne livrera ses actes, vers par vers, que lorsque le moindre hémistiche, la dernière syllabe, auront sonné franc à son oreille tyrannique, à son cœur obstiné, à son âme en exil.

Il ne convie pas le public: il le laisse venir, comme à regret. Son rêve, habillé et paré, frémissant, chantant, languissant, acéré, large, lumineux, léonin et félin, l’a amusé: qu’il vous amuse! Peu lui chaut! C’est un rêve qu’il eut, au hasard d’une promenade, une vision de basse-cour qui grandit, grandit, des jours et des années, au creuset démesuré du lyrisme de Rostand, de son ingéniosité minutieuse, tourbillonnante, épuisante, de sa richesse verbale infatigable, acrobatique et déconcertante, un rêve réel et irréel, réaliste et idéaliste, qui mûrit, mourut, revécut, s’éternisa, sans contrôle, au gré de la fantaisie du poète, en famille, dans des jardins de songe, des marbres, des vasques et des lis, au seuil des pays où Don Quichotte lutta contre d’effroyables géants qui se muèrent méchamment, à la fin, en ailes de moulin à vent.

Des ailes! Les voyez-vous, dans un mirage? Vous les allez voir—de près...

Les trois coups viennent d’être frappés: on va lever le rideau! «Pas encore!» Et Jean Coquelin vient réciter un prologue devant la large vague rouge drapée par Lucien Jusseaume. Un prologue? Oui! Ce n’est pas un monologue: derrière chaque vers spirituel et profond du récitant, on entend, on sent la vie vraie et simple: les cloches sonnent, les enfants vont à l’église, les gens vont au marché: c’est dimanche; la ferme—c’est une ferme—est purgée des hommes: il n’y a plus que les braves bêtes.

Les voici: elles sont gigantesques: vous vous y attendiez, n’est-ce pas? et cela ne vous trouble point. Un merle se balance et joue de sa queue dans une cage d’aigle royal; un chien tire sa chaîne dans une niche qui suffirait à un rhinocéros, et des poules, de la taille d’une cantinière de «horse-guards», gloussent précieusement. Le merle raille et le chien gronde et bénit. On s’entretient du maître et seigneur du lieu (côté volaille), le coq Chantecler, qui a l’œil et la crête, l’autorité, la puissance et l’esprit de gouvernement. Le voici qui s’approche, lentement, majestueusement, le grand-maître, sévère, mais avantageux, impérial, mais se laissant caresser. Un coup de fusil éclate: un bond—et un merveilleux faisan tombe dans la cour: plus de peur que de mal! Le bon chien Patou cachera le fugitif, poursuivi par des chiens braques qui seront trompés et égarés par le merle subtil. Mais ce n’est pas un faisan, c’est une faisane! Son plumage rouge et or est usurpé—et le bon pacha Chantecler tique et plastronne, au grand déplaisir de Patou, chien philosophe et chaste. Le merle, homme du monde, est allé prévenir la pintade, qui tient un salon académique, de l’arrivée miraculeuse d’une faisane écarlate et diaprée dans ses murs, et la snobinette pintade veut avoir à une de ses réceptions du lundi cette oiselle d’élite. Elle l’invite et, du même coup, invite le coq dédaigneux et réservé, qui refuse. Et Chantecler couche ses poules, veille de haut sur le soir qui tombe, sur la paix de son royaume, empêche les poussins d’aller à l’aventure. Hélas! il est amoureux, amoureux de la faisane, qui fait sa sucrée, qui veut le faire marcher et l’entraîner chez la pintade! Il n’ira pas! il n’ira pas! La nuit tombe tout à fait et le coucou sonne et s’éveille, cependant que des oiseaux de nuit répondent à sa chanson et se coalisent.

Ils se coalisent tout à fait. Ils sont là, en pleine nuit, répondant à un appel de mal et de crime, en allumant, à tour de rôle, leurs yeux d’or fauve, de feu d’enfer, de vert-de-gris, de soufre vert: il y a là des grands-ducs plus ou moins petits, le petit scrops, le chat-huant: ils ont admis le merle et la taupe et le chat. Ils conspirent suivant les règles, échangent leurs chants de guerre et d’extermination, leur haine frénétique de la lumière, du jour et de la beauté, crachent des yeux et du bec, exhalent leur férocité et, si j’ose dire, leur obscurantisme effréné: il leur faut tuer le coq Chantecler qui aime le soleil, qui est majestueux et aimé—et le petit scrops a un moyen: il ouvrira la volière où un amateur a enfermé cent espèces de coqs exotiques—et parmi eux un coq de combat armé d’éperons d’acier: il s’agit seulement de faire paraître Chantecler au five o’clock de la pintade.

Un cocorico tout faible trouble le conciliabule: les oiseaux nocturnes s’égaillent: le jour va venir et aveugler leurs yeux métalliques. Et Chantecler paraît. Il n’est pas seul: la faisane sautille devant lui, mutine et rebelle. Le coq reste galant, mais il n’a pas le cœur à la bagatelle: il est à son devoir. Mais, passionné, il avoue à la faisane le secret qu’aucune de ses poules n’a pu lui arracher, son secret plus que royal, mieux que divin: c’est lui—il en est honteux—qui, entrant fortement ses ongles dans l’humus qu’il s’agit de féconder, dresse sa tête dans le ciel, chasse d’un cocorico les ténèbres, place par place, de la plaine et du mont, fait disparaître le rideau d’ombre tissé sur la métairie et les prés, éloigne—sans les éteindre—les étoiles, fait lever, ici et là, le soleil joyeux et nourricier, revêt la terre de labeur et de joie; c’est lui qui éveille le ciel et le sol, c’est lui la clef sonore de la vie—et il s’y tue puissamment, harmonieusement! Il donne, au fur et à mesure de ses cris lyriques, la preuve de son quotidien miracle—et la faisane est transportée d’un enthousiasme de catéchumène voluptueuse.

Hélas! elle va chez la pintade! Chantecler ne l’y suivra pas!

Si! Le pauvre merle le félicite si maladroitement, l’admire tellement en baladin, là où il voulut être dieu, qu’il ira chez la péronelle! Il y a du danger, une conjuration, un assassin, la lutte, enfin, la lutte! Il y va, de ce pas!

Et nous voici chez la pintade, dans un potager. C’est la grande, grande réception: les oiseaux les plus huppés, les plus grands—jars et oies—se rencontrent avec les hôtes les plus illustres, les plus exotiques, les plus inespérés, coqs d’Inde, d’Astrakan, des Hébrides, avec des queues immenses ou absentes, des plumages effarants: la pintade ne se tient pas de joie et exulte d’orgueil. Chantecler vient, pour la faisane—et le risque de mort. Hautainement modeste, rudement simple, il dit son fait au paon fort prétentieux, décadent, allitératif, aigu et péremptoire, défend la rose contre ces coqs en pâte et artificiels, la France contre tout, entreprend le combat, au nom de la rose, envers le coq de combat, et au moment où il est harassé, où il va mourir, défendant toute cette assemblée persifleuse et lâche contre un épervier qui pointe, il reprend courage et vigueur, sort vainqueur de la lutte, prouve longuement au merle qu’il n’a ni parisianisme ni légèreté et, faisant claquer ses plumes, quittant un monde d’envie, de papotage et de haineuse médiocrité, s’en va, comme Alceste, au désert—ou plutôt il suit la faisane dans la forêt libre, dans la forêt immense.

Hélas! c’est une bien étroite forêt! (Vous pensez! avec l’échelle! des lapins de deux mètres, des champignons d’une toise!) La nuit, la libre et merveilleuse nuit des bois s’épand sur la Nature. Le coq et la faisane vaquent à leurs amours. Mais il y a des embûches ici et là: un filet de braconnier, des pièges. Un lapin dort en rêvant tout haut; les oiseaux se rappellent leur grand frère saint François d’Assise,—et une humanité inassoupie veille sur le sommeil des êtres. Un seul des habitants, le passager Chantecler, se souvient du jour qu’il doit éveiller, à l’insu de sa compagne la faisane, reçoit le fidèle Patou, téléphone au merle dans les liserons. On va l’endormir. La faisane est jalouse: des crapauds viennent choisir le coq pour roi, lui offrent un banquet contre le rossignol monotone. Mais, dès qu’il a entendu le chant du rossignol, Chantecler est ravi et indigné. Il y a dans la forêt la même méchanceté qu’au potager! Les batraciens conspirent contre la plus suave harmonie! Mais, à écouter le rossignol, à converser avec lui, à travers le sublime, à laisser tuer l’oiseau merveilleux par une balle imbécile, il a laissé le soleil se lever sans l’avoir appelé! La faisane, femelle orgueilleuse et avide, triomphe. Mais non! Le coq n’abdique pas! Il est resté de son chant dans les airs. Il retournera à son poulailler, malgré vent et marée; la faisane se laissera prendre pour le suivre, humble et captive; la vie, le travail, la lumière vivront, et, si Chantecler n’éveille plus le soleil, il éveillera les hommes de labeur: une mélancolie active, aimante et fière régnera sur le monde.

C’est consolant, triste, un peu précipité et confus. Il n’y a pas là la Mort qu’aime d’amour Edmond Rostand et qui est nécessaire à son amour fervent de la vie: c’est un peu hésitant, un peu bourgeois. C’est la conclusion logique d’une pièce qui n’est pas «du théâtre», où le troisième acte, trop personnel, trop littéraire, tout en facettes, en allusions, en caricatures, en agressions directes, en jeux de mots, en coq-à-l’âne, en allitérations, en calembours dignes du marquis de Bièvre et de Commerson, a semblé bien long et bien lointain, où la fantaisie règne sans fin, où le caprice et l’inspiration, le développement, le morceau de bravoure ne souffrent pas de limite, où tout est pailleté, pointillé, feuilleté, ciselé, haché menu dans un délice endiablé, dans un délire d’azur!

Il est bien difficile de démêler, en quelques heures, le symbole d’une pièce qui a été établie, défaite et refaite pendant des années: nous y pouvons saluer l’amour de la nation, de la clarté, le mépris du persiflage, l’horreur de la haine et de l’envie en matière de littérature, la plus belle générosité et le plus gratuit amour de la simplicité. C’est fort éloquent, séduisant, imprévu, émouvant.

Mille cris, mille bruits, des millions de plumes, du sublime, de la drôlerie, de la poésie à foison, un entassement de gemmes plaisantes et vivantes, d’humour ailé et surailé, une invention trop facile et trop subtile, jaillissante et renaissante, un paradoxe espiègle, profond, serti de beautés éternelles, de l’Esope-Platon, de l’Aristophane-Byron, du La Fontaine-Hugo, du Jules Renard-Grandville, voilà le tableau de cette chasse aux étoiles et au soleil.

C’est de la féerie un peu amère, c’est du travesti, ce n’est pas «l’ample comédie» de La Fontaine, ce n’est pas le microcosme, ce n’est pas la goutte d’eau où l’univers est enclos tout entier, passé et futur, dans un reflet et des microbes, c’est la goutte d’eau de Cagliostro, un peu truquée, mais si riche et si prophétique!

Quand le public aura secoué un reste de stupeur, il sera charmé, séduit,—pour longtemps! Il y a de si beaux décors d’Amable, de Paquereau, de Jusseaume, ce tapissier du Rêve! Il y a des costumes des Mille et une Nuits! Il y a la conviction touchante et léchante du chien Patou, Jean Coquelin; il y a le prestige profond, sonore en dedans, tout en nuances, de Guitry-Chantecler, qui joue en coq du Walhalla; il y a la malice délicieuse et incessante du parfait merle Galipaux, la majesté aiguë du paon Dauchy, la cruauté luisante des nocturnes Dorival, Mosnier, Renoir, les plus bavants crapauds, les coqs les plus somptueux, un pivert de l’Académie—et quels jars, quels chapons, quels canards!

Et si Mme Simone, enfiévrée, alliciante, puis dévouée, ne sait pas fort parfaitement dire le vers, elle est merveilleuse et pathétique d’allure et de costume; Mmes de Raisy, Frédérique, Lorsy, Henner sont les poules les plus grassouillettes et les mieux disantes; Mme Leriche est exquise, hilarante, tout comique et toute finesse dans le personnage de la Pintade, et Marthe Mellot—le Rossignol—qu’on ne voit pas, qu’on entend de tout son cœur, qu’on écoute de toute son âme, a une voix de nuit, de ciel, de futur où il y a toute nostalgie et toute espérance, toute harmonie et toute pensée: c’est de la plus pure beauté.

BOUFFES-PARISIENS (Cora Laparcerie).—Gaby, comédie en trois actes de M. Georges Thurner.

Mme Cora Laparcerie a le plus joli esprit et la plus fine fantaisie: après les éclatantes débauches d’esprit et de chair de cette triomphale Lysistrata, elle nous donne une pièce d’une moralité mieux qu’exemplaire, d’une tonalité plus que discrète, d’un agrément janséniste. Mais n’est-ce point un spectacle de saison et ne sommes-nous pas en carême?

Gaby, c’est Mme Rondet, la jeune, charmante et parfaite épouse d’un industriel de province un peu lourd. Parisienne, musicienne, instruite, élégante, elle est un peu étranglée dans ses désirs et ses aspirations: elle n’a qu’un décor étroit, un entourage de braves gens un peu trop braves et trop simplets, de bellâtres trop stupides; elle ne s’ennuie pas, cependant, puisqu’elle est mère de famille. Pourquoi faut-il qu’un jeune homme séduisant et irrésistible, le jeune docteur Jean Séguin, revienne, sans le faire exprès, de Paris pour lui rapporter l’air, l’enivrement, le je ne sais quoi de la capitale? Car il paraît qu’il y a encore une épidémie de parisine en province, et je l’ignorais! Pourquoi faut-il que ce Jean ait rendu à Gaby un service signalé en chemin de fer, dans ces chemins de fer où l’on tue? Pourquoi faut-il qu’il ait la plus grande élévation d’esprit, le cœur le plus réservé et le plus sincère, qu’il avoue son amour malgré lui et qu’il ne devienne pressant que parce qu’il est oppressé du sentiment de l’impossible? C’est un assaut d’éloquence, de passion qui implore, de tendresse qui refuse: rien n’est plus honnête, c’est de l’héroïsme de sous-préfecture.

Hélas! L’amour triomphera, un instant, du moins! Dans sa maison paternelle, Jean se laisse arracher son secret par le vieux médecin Séguin, son père; par son admirable maman: désolation, objurgations! Mais voici Gaby elle-même, qui, si bonne mère, si merveilleuse épouse, inestimable perle de la petite ville, apporte avec elle et en elle tous les germes de corruption: la vieille Mme Séguin, bouleversée et maudissante, ne tarde pas à éprouver sa séduction et elle bénirait peut-être cet adultère!...

Mais le troisième acte est là—et un peu là!—pour tout remettre en place et pour attester la victoire de la Vertu. Car, au moment où Gaby va abandonner sa petite fille et chercher, sous d’autres cieux, en compagnie de Jean, les plus coupables et les plus traditionnelles délices, voici Rondet, qu’on a déjà vu rôder à l’acte précédent. Sait-il? ne sait-il pas? Mystère! Mais ce bourgeois brutal et sans raffinement, ce provincial épais parle si bien au séducteur honteux, exprime en termes si inspirés, si touchants, si émouvants son amour pour sa femme, sa croyance en elle, son estime, son besoin d’elle, que le charme coupable est rompu. Gaby, toute prête à partir, ne se laissera pas enlever.

A l’austère devoir pieusement fidèle,

elle filera la laine et gardera la maison. Son rêve de liberté et de large amour, Paris et le reste, ce seront d’obscurs souvenirs; elle fera litière, si j’ose dire, de sa beauté et de la jeunesse; bourgeoise bourgeoisante, elle ne régnera que sur sa petite ville, sur sa fille et son époux. Jean se mariera ailleurs. Et voilà!

C’est très gentil et très sympathique, pas très nouveau, un peu trop en demi-teinte et en nuances, plus fait pour le roman que pour le théâtre, un peu uni, mais très honorable.

M. Henry Roussel (Jean) a de la fougue, de l’émotion, de la conviction, une flamme grise et la plus édifiante contrition; M. Gaston Dubosc (Rondet) est un mari pathétique, énigmatique, rude et sensible; M. Hasti (le docteur Séguin) a eu la coquetterie de laisser son genre hilarant et d’interpréter non sans grandeur un rôle de composition; M. Pierre Achard est élégant; Mme Marie Laure (Mme Séguin) est sincère, attendrie, apeurée, émouvante, et Mme Cora Laparcerie-Richepin (Gaby) déploie toute la gamme de son charme, de sa voix harmonieuse dans toutes les nuances de la majesté, de la gentillesse, de l’inquiétude, de l’hésitation, de l’abandon, de la reprise, de la résignation.

11 février 1910.

THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.—Antar, pièce en cinq actes, en vers, de M. Chekri-Ganem, musique de Rimsky-Korsakow.

Il y a du bon, dirait Georges Courteline, pour le lyrisme, l’héroïsme et la lumière; ce n’est plus, de théâtre en théâtre, que force, vaillance et chevalerie; au Vaudeville, la Barricade, démolie quelques jours par l’inondation, enseigne plus violemment que jamais un courage civique et bourgeois; à la Porte-Saint-Martin, Chantecler clame sa foi et son orgueil, et voici que le second Théâtre-Français fait venir, à grands frais, de l’Orient de mirage et de magie, la légende la plus brave et la plus claire, la plus claironnante, la plus fière et la plus dolente, roidie d’enthousiasme et parfumée d’amour, parée de poésie pensante et guerrière, fleurie de roses et de fer, enveloppée d’une musique ailée, sonnante, voluptueuse et rauque.

Antar est une épopée élégiaque, un conte d’azur et de pourpre, un drame profond: M. Chekri-Ganem, par une touchante courtoisie envers sa seconde ou sa troisième patrie, a écrit sa pièce en vers français, qui ont de la couleur, de l’énergie, de la grâce, qui ont souvent la plus classique beauté et sont rarement inférieurs aux vers de comédie d’Augier, de Pailleron, de Doucet, de Legouvé et du très regretté Casimir Delavigne.

Il est à peu près inutile de résumer le sujet d’Antar, cette rapsodie éternelle où les Arabes ont condensé leur rêve éclatant et leur action frénétique, leur sensualité brillante et cavalcadante, leur soif de chansons et de sang, leur besoin de sentiment berceur et de gloire équestre; le maître Dinet a, depuis des années, traduit en admirable peinture bleue les exploits du héros.

Même avec toute l’exaltation de son atavisme, M. Chekri-Ganem ne pouvait offrir, sur une scène, les combats singuliers et multipliés, les assauts, les dévouements d’Antar, chevalier errant, pâtre génial, poète au désert et dans la mêlée, faiseur de miracles, et quelque peu mythe solaire; il l’a humanisé, a remplacé les batailles par des récits; c’est un raccourci éloquent, vertigineux, un peu philosophique et lent, mais d’une radieuse et généreuse beauté.

Nous voyons donc, en des temps très anciens, des hordes d’Arabie, pâtres à bâtons, pasteurs improvisés soldats, amener un captif: c’est le chef Zobéir, qui pressurait les peuples et avait enlevé Abla, la fille de l’émir Malek: Zobéir a été défait et pris par un étrange sang-mêlé, à la fois parent de l’émir et très plébéien, Antar, paresseux et musard, qui s’est avisé de faire la guerre et de vaincre: pourquoi? Son triomphe est agréable à son frère Sheyboub, à ses frères les bergers, au peuple, dont il est: il est dur au paresseux émir Malek, au sinistre jeune émir Amarat; lorsqu’il vient, bondissant, timide et joyeux, très subtil et très ingénu, demander sa récompense, lorsque, sous les murmures des bergers, le vieux Malek est obligé de lui accorder la main de celle qu’il a sauvée, on lui impose d’impossibles épreuves: qu’il apporte une couronne plus introuvable que la Toison d’or, qu’il s’empare de la Perse invincible. Antar accepte: le génie n’est-il pas un, poétique et militaire, et, les ailes de l’Amour et du Désir aidant, n’a-t-il pas à lui la terre et les cieux? Il va!

Cinq ans ont passé—sans nouvelles. Amarat presse le faible Malek de lui donner sa fille Abla, restée sans emploi; mais une rumeur approche: Antar est vivant. Antar a défait les monstres réels et irréels, accompli tous les prodiges; Amarat ne peut plus que le faire tuer traîtreusement par Zobéir, aveugle, qui croit avoir eu les yeux crevés par l’ordre d’Antar. Et le voici, Antar, modeste dans sa gloire quasi divine, toujours fin poète, amoureux forcené; il rassure sa fidèle amante qui a peur d’avoir vieilli; souffre impatiemment les fêtes, fantasias, diffas et danses qu’on lui prodigue à l’occasion de ses noces qu’on ne peut plus différer: l’amour, bien, très bien, et la guerre! Il y a des ennemis, tout près, à combattre; il a besoin de sa femme—et de son monde.

Hélas! il a des ennemis plus proches! Sa première nuit d’amour est fatale: Zobéir, qui le reconnaît à sa voix, lui décoche une flèche empoisonnée. Zobéir meurt dans l’impénitence finale du désespoir, en apprenant que jamais Antar n’aurait consenti à lui ravir la lumière du jour; mais Antar, le grand et pur Antar, n’en mourra pas moins: il meurt à cheval, sans faire semblant: il accepte la fatalité, mais il ne faut pas que sa femme Abla soit triste, il faut que ses soldats partent sous son ombre vivante pour avoir la confiance qui guide et la vaillance qui triomphe. Debout sur son cheval de lumière, contenu par son armure, abaissant insensiblement les yeux sous son casque qui étincelle, Antar meurt sans mourir. Qu’est-ce qu’un trépas terrestre? Ses ennemis d’ici et d’ailleurs le croiront, le sauront toujours vivant!

C’est d’une majesté martiale dans la mélancolie. Et, en somme, c’est très sobre et très haut.

André Antoine a habillé cette sirvente-cantilène de décors simples et grandioses, de ces foules bigarrées, criantes et souples dont il a le secret, d’un cheval hiératique, d’un serpent géant et de danses où Mlle Napierkowska se vêt de pourpre changeante, de rubis pâlissant et éclatant, d’améthyste fondante, dans des gestes d’une souplesse de forêt vierge, d’une harmonie d’elfe, d’une science de houri et de péri.

C’est un spectacle de splendeur tragique, d’exotisme sans âge, avec une musique célèbre que Gabriel Pierné dirige avec feu. Mais le feu est partout: Mme Ventura (Abla) est embrasée de l’Aurore et du Désir; Mmes Céliat et Colona Romanno flambent harmonieusement; M. Bernard (Sheyboub) tonne et fume, même alors qu’il raille; MM. Coste, Denis d’Inès, Bacqué, Chambreuil, sont autant de tisons, d’étincelles ou de profonds fumerons sous la cendre; M. Grétillat (Amarat), bout de haine sournoise et tâche mal à éteindre sa colère orgueilleuse; M. Desfontaines (l’aveugle Zobéir) est consumé du feu intérieur qui jaillit—et comment! Enfin, Joubé (Antar) est la flamme même, flamme de pensée, flamme d’activité, flamme d’amour: il rayonne, consume, est consumé, irradie en expirant, est toute éloquence, toute sincérité, toute poésie. Saluons l’éclatante et féconde révélation d’un grand et sincère artiste tragique et lyrique.

COMÉDIE-FRANÇAISE.—Boubouroche, pièce en deux actes, en prose, de M. Georges Courteline (première représentation à ce théâtre); l’Imprévu, pièce en deux actes, en prose, de M. Victor Margueritte; le Peintre exigeant, comédie en un acte, en prose, de M. Tristan Bernard.

Georges Courteline est chez lui dans la maison de Molière. C’était son droit et son devoir d’y amener un de ses meilleurs amis, le gros Boubouroche, avec sa maîtresse Adèle, ses camarades de café, sans parler du café lui-même. Ce déménagement, périlleux comme tous les déménagements, a fort bien réussi. Ce drame intime et universel, d’une saveur si profonde et d’une joie si amère, cette satire débordante de bonté, de pitié, d’une observation comme mouillée et d’un comique abondant, classique, humain et gentiment surhumain, cette coupe de vie et de vérité où tous les mots, toutes les situations, toutes les secondes de silence portent en plein joie, en plein souvenir, en pleine réflexion et en plein cœur, ce chef-d’œuvre, donc, a retrouvé sur la scène du Théâtre-Français son triomphe coutumier, inévitable et fécond.

Je n’ai pas à rappeler l’épisode, l’acte du café où Ernest Boubouroche étale, entre une manille et un manillon, son cœur généreux et son âme exquise, et où un vieux monsieur de malheur, délateur et prétentieux, vient souffler sur sa candeur, sa confiance et sa molle naïveté et jeter le soupçon en sa sérénité massive et secourable. Tout le monde a sous les yeux et dans les oreilles le second acte où l’infidèle Adèle prouve clair comme le jour à Boubouroche qu’elle est innocente, que le jeune homme trouvé dans une armoire n’est qu’un secret de famille et qu’on ne peut se mettre martel en tête pour un monsieur qu’on ne connaît même pas! Triomphe de la rouerie, de la perversité, de l’inconscience féminine—car Adèle finit par être de bonne foi! Et, Adèle, c’est Mme Lara, admirable de naturel, de tranquillité presque gnangnan, de cruauté douce, d’éloquence bourgeoise, de calme au bord du précipice; Dehelly est un placide gigolo-gentilhomme; Siblot est un vieux monsieur bien disant, patelin, archaïque et canaille à souhait; Décard est parfait en garçon de café qui bâille, et Silvain (Boubouroche) cartonne, bedonne, biberonne, plastronne, crie et pleure comme un homme: il joue de tout son cœur, au naturel, et est formidable et pitoyable. Ah! qu’il est triste que Catulle Mendès n’ait pas vu cette vivante apothéose de Courteline qu’il avait si heureusement sacré prince des jeunes poètes comiques!

L’Imprévu est un drame plus noir. Dans un château des bords de la Loire, parmi des snobs mâles et femelles, plus ou moins méchants et vicieux, vibrent et souffrent deux femmes et deux hommes; le docteur Vigneul aime Hélène Ravenel, qui l’adore; Mme Vigneul adore Jacques d’Amblize, qui l’aime. Mais Pierre Vigneul et Hélène ne se sont pas avoué leur secret, tandis que Jacques et Denise Vigneul sont amant et maîtresse. Très nobles tous deux, ils sont décidés à partir ensemble, à ne plus se joindre de nuit, furtivement—leurs châteaux sont voisins—à être, pour toujours, l’un à l’autre. Pour toujours! Hélas! Dans un dernier rendez-vous, au moment où elle a engagé l’éternité de son amour, Denise entre dans l’éternité pour tout de bon: fébrile, énervée, brisée par sa passion, elle succombe à une embolie, au seuil de la chambre à coucher.

Et c’est épouvantable, atroce! A peine si Jacques, anéanti, a pu faire prévenir par sa vieille nourrice la vaillante et admirable Hélène—et déjà le docteur Vigneul est là, hagard, flairant le malheur et la honte. Il trouve le cadavre de sa femme, s’abat, se relève, effroyable! Alors... alors, défaillante et sublime, Hélène Ravenel a une invention désespérée: elle s’accuse: c’était elle qui était la maîtresse de Jacques, et si Denise est morte, c’est en venant la chercher précipitamment, et de l’émotion d’avoir surpris une scène violente! Pierre touche au fond même de la douleur! Et Hélène, donc! Ils s’aimaient et il est contraint de la mépriser, de ne plus la voir: elle incarne l’horreur même, puisque sa faute, son crime ont tué Denise! C’est l’abîme. Mais Jacques n’y tient plus: il n’accepte pas ce sacrifice; il salit justement la morte, pour sauver les probes vivants! Pierre et Hélène seront heureux dans la douleur, puis dans la joie. Et tous se courbent sous la fatalité. Le rideau tombe.

Les lecteurs de ce journal connaissent assez la générosité, la délicatesse, la courageuse sentimentalité de Victor Margueritte pour que je n’insiste pas sur les qualités de cœur et de style, sur la finesse et la subtilité un peu ténue et rapide de cette pièce, qui, comme son titre l’indique, surprend un peu—mais veut-elle mieux? Elle se passe dans un monde un peu étrange, où Mlles Gabrielle Robinne et Provost, délicieuses, MM. Grandval et Le Roy s’agitent de leur mieux, et où Mme Lherbay est parfaite de dévouement. M. Raphaël Duflos (Vigneul) est douloureux et passionné; M. Dessonnes (Jacques) a de la grâce, de l’accent, de la fatalité, du désespoir et je ne sais quel morne courage; quant à Mmes Leconte et Berthe Cerny, elles rivalisent de tact dans la tendresse et l’émotion, de charme dans la vie et dans la mort; Cerny (Hélène), héroïque et vibrante d’amour contenu, souveraine dans la honte imméritée et le sacrifice; Leconte (Denise), tremblante de passion, suivie dans la caresse, touchante, admirable, et se brisant toute comme une viole précieuse et une harpe éolienne, harmonieusement!...

Assez pleuré! Voici le Peintre exigeant, de Tristan Bernard. Et qu’il est exigeant, le gaillard! Sans plaques, sans croix, sans médaille d’honneur et sans prestance, cagneux, gibbeux, nain et glabre, malpropre et inélégant, le sieur Hotzeplotz s’est imposé aux époux Gomois comme portraitiste officiel parce qu’il a du génie, étant étrange et surtout étranger, comme dit le divin Rostand. Sous couleur de mieux étudier philosophiquement la physionomie de ses honnêtes hôtes, il déboise et saccage leur domaine, démolit les meubles, fait déshabiller complètement leur femme de chambre, prodigue les observations les plus désobligeantes et les grossièretés les plus cruelles. C’est le dernier des tyrans—et les Gomois, terrorisés, obéissent par snobisme. Est-ce encore Sire du bon Lavedan? Eh! oui! Car Hotzeplotz n’est pas méchant: ce n’est ni un coquin, ni une gouape, c’est un fou. Fou d’orgueil, fou de faux art! Mais gentil et tutélaire! Alors qu’il pourrait épouser la charmante Lucie Gomois, il la fait donner, la donne à un petit imbécile de cousin pour qu’elle reprenne le sourire, qu’elle redevienne le sourire qu’elle était, pour pouvoir l’éterniser sur une toile définitive. Après quoi, il s’émeut du bras d’un ouvrier qui décloue une tapisserie, et pour pouvoir mieux rendre ce bras, qui est tout l’effort, toute la peine du prolétariat, il chasse tout le monde de ses yeux, du jardin, de la propriété, de l’univers: il est le Rêve et l’Illusion.

C’est extrêmement divertissant. M. Georges Berr est inénarrable: cet Hotzeplotz qu’il nous présente, narquois, cassant, convaincu, implacable, est plus qu’une caricature: il règne, plane, voltige, soigne une toile comme avec une flèche caraïbe: c’est un sauvage d’art, un Aïssaoua et un Groenlandais. M. Siblot (Gomois) est ahuri et déférent à pleurer, M. Grandval est pathétiquement insignifiant et MM. Hamel et Lafon sont très bons. Mme Thérèse Kolb est enthousiaste dans la résignation, Mlle Yvonne Lifraud pleure exquisement et sourit comme une rose, Mlle Dussane a deux mots à dire, mélodieusement, et un carré d’âme à montrer, bien en chair.

Et Tristan Bernard, qui n’a pas voulu faire la satire des impressionnistes, pointillistes et intentionnistes, qui a été l’ami de Vuillard, de Bonnard, de Lautrec, de Vallotton, de Rippl Ronaï et de Peské, nous donne une joyeuse et bonne leçon: c’est—ou ce sera—de l’histoire et restera, avec Boubouroche, au répertoire, au musée de la Comédie-Française.

21 février 1910.

THÉATRE DU GYMNASE-DRAMATIQUE.—La Vierge folle, pièce en quatre actes, de M. Henry Bataille.

La belle chose!

Dans l’acclamation unanime, dans le long émoi de cette foule saisie, conquise, écoutant de toutes ses oreilles et, si j’ose dire, de toutes ses entrailles, dans le respect d’une salle mal disposée devant une parole inattendue de vérité et de grandeur, dans le culte soudain de Parisiennes et de Parisiens en présence d’une révélation de douleur et de grâce divine, dans l’enthousiasme religieux, un peu étranglé d’angoisse, d’une quasi-élite sceptique admise en un vivant sanctuaire de sensibilité et de sublimité, il y avait une sorte de miracle, le plus rare et le plus haut: c’est que la Vierge folle, ce drame si puissant, si serré, si direct est, avant tout, une pièce de poète; c’est que, remontant le courant de ses triomphes de théâtre, Henry Bataille, retrouvant toute sa poésie, fondait ensemble son âme lyrique et élégiaque, sa mélancolie et sa tendresse secrète, son génie de l’inconscient et de l’inexprimé, sa pudeur et sa fougue, son horreur et sa passion, et qu’il nous apparaissait, tout d’un coup, avec tous ses dons et dans toute sa force, en tragédie, en mélodie, en monodie.

C’est que, en exprimant, en épuisant son cœur tourmenté et harmonieux, l’incomparable récitante de Baudelaire et de Mallarmé a apporté à son auteur la suavité et la vérité, et que le drame cruel et terrible a pris à la poésie quelque chose d’éternel et d’auguste, de nouveau et de classique, d’humain et de divin, un délice amer et puissant, l’aile de la fatalité et l’aile de l’obstiné sacrifice.

Les lecteurs de ce livre excuseront ce préambule et cette sorte d’ouverture: j’ai voulu seulement leur donner la physionomie, le portrait sincère, le crayon d’une représentation historique et unique qui aura des lendemains, par centaines, d’une émotion, d’une admiration, d’une fièvre qui, sans parler des vagues d’applaudissements, mettaient dans tous les yeux les plus nobles larmes.

Au triomphe, maintenant!

Personne n’est plus malheureux que le duc de Charance: il souffre dans son orgueil et dans sa race; il confie à l’abbé Roux, ancien précepteur de son fils, sa honte de père: sa fille Diane, si belle et si pure, a été abominablement souillée, à dix-huit ans, par un quadragénaire, l’illustre avocat Marcel Armaury: elle a été sa maîtresse, et le demeure. Des lettres enflammées et précises l’attestent. Que faire? L’abbé n’hésite pas: il faut éviter le scandale, enfermer l’enfant coupable dans un in pace lointain, la réduire par les humiliations et les austérités, lui raser la tête et extirper d’elle toute idée charnelle et mondaine. La duchesse, qui est frivole, tremble mais accepte. La jeune Diane accepte un peu moins. Mais, auparavant, il faut se débarrasser de l’effroyable séducteur: qu’on ne le revoie plus, plus jamais! Avec une simplicité de caste, le duc suppose que la femme d’Armaury—car Armaury est marié—a couvert ses amours infâmes. Il l’a convoquée: la voici. La voici, confiante, souriante, affectueuse. On la glace d’un accueil outrageant, on lui montre les lettres atroces, et la malheureuse, blessée dans ce qu’elle a de plus cher et de plus secret, s’épouvante et s’affaisse, si bien que M. de Charance, tout à l’outrage fait à sa maison, a une sorte de pitié, sans songer à l’abominable et mortelle blessure de l’épouse qui s’en va, s’en va! Non, certes! on n’entendra plus parler d’Armaury! Elle le gardera si loin, si loin! Et il n’y a plus qu’à s’expliquer avec l’enfant perdue, cette Diane, hier encore Dianette, qui reste têtue et fière, fin de race et obstinée dans le crime, femme-enfant et démon-né, qui avoue gentiment des horreurs et ne veut pas de châtiments, qui, jetée à genoux par son père qui l’appelle «saleté», ne se rend pas, et à qui il faut des supplications pour murmurer, d’une voix absente, qu’elle ira au couvent.

Elle n’ira pas. Nous la retrouvons, au deuxième acte, dans le bureau de l’avocat, à son cou. Elle s’est enfuie, avec sa femme de chambre et deux valises. Elle est toute joyeuse, toute en mots d’oiseau, toute en gentillesses, toute en caresses. On va partir: voilà! Où? Qu’importe? Elle s’est donnée; elle se sacrifie. Que Marcel sacrifie sa situation, ses clients, son avenir, son honneur, la dignité du conseil de l’Ordre dont il fait partie, qu’est cela? Vivre, jouir de la vie, se bécoter comme des pigeonneaux, n’est-ce pas le rêve? L’auto va venir et ce sera le voyage au pays du Tendre, le saut dans l’infini! Mais voici un coup de sonnette: c’est Mme Armaury, Fanny, qui accourt. Elle a reçu une lettre anonyme: elle sait tout. Sans se laisser prendre aux mensonges puérils de son époux, elle enferme Diane, confond l’infidèle, le supplie de renoncer à son projet insensé, le presse, l’implore. Hélas! voici le danger qui accourt: le frère de Diane, le saint-cyrien en délire Gaston de Charance a reçu, lui aussi, une lettre anonyme et accourt. Sublime, Fanny fait croire au visiteur imprévu qu’elle est là depuis longtemps, qu’elle sert de secrétaire à son mari, le confond et le raille et lui présente un Armaury plus innocent que le lis le plus pur. Mais la passion veille et gronde: quand tout est arrangé, la trompe de l’auto rugit comme le cor de Don Luis de Silva. Marcel vivant, Marcel sauvé n’a plus qu’une idée: la clef, la clef, dont Fanny a bouclé Diane, la clef d’aventure et de volupté. Il la demande, affreusement, à voix basse, tandis que l’épouse rédemptrice amuse l’ennemi. Et, bouleversée et souriante, hésitante et fataliste, Fanny ne veut pas entendre: enfin, elle cède et tente l’épreuve. Horreur! L’auto part à toute vitesse: Armaury a trahi, abandonné son admirable compagne qui s’abat en gémissant, en avouant sa torture et sa misère et qui s’alliera aux Charance pour une vengeance éclatante et désespérée.

Et, après ces deux actes de mouvement, de sentiment aigu et dévorant, voici le troisième acte, l’admirable et surhumain troisième acte. C’est à Londres, dans un grand hôtel. Marcel est traqué. Insulté par Gaston de Charance, il a refusé de se battre. Il veut vivre, garder et défendre sa débile proie. On lui dépêche un ambassadeur, l’abbé Roux, qui échoue puisqu’il parle d’intérêts là où il s’agit de passion, qui discute, qui oppose l’idéal divin à la volonté et qui n’est pas de force, armé d’au-delà, avec un adversaire qui est libéré de toute croyance. Mais voici Fanny qui veut s’indigner et qui ne trouve pas de reproche, Fanny qui n’est pas morte du coup terrible que lui a porté la fuite de son mari et qui est là, toute simple, toute petite, toute malheureuse.

Mais comment rendre son discours, si simple et d’un lyrisme terre à terre et éthéré? Comment rendre toute la tristesse, toute l’étreinte de mots, tout l’éploi, tout l’envol de cette femme qui dit à son mari qu’il ne l’a jamais aimée, jamais désirée charnellement, qu’elle le sait, qu’elle en a toujours souffert et que son amour à elle, oh! son amour, dépasse l’univers et les cieux, qu’elle est sa chose et sa part de paradis ici-bas, qu’elle ne lui demande que de revenir à elle un jour, plus tard, n’importe quand, blessé, malade, vieilli, pour qu’elle ait au moins une espérance, une image de piété, un réconfort, une illusion, quelque chose qui soit à elle, dans la réalité ou l’illumination. Et c’est si touchant, si pur dans le vain désir, si ange gardien et si femme, si humble et si grand qu’il n’y a rien de plus beau et de plus saint: c’est une élégie et une hymne, un lamento et un cantique; on a envie de crier—et l’on ne peut que pleurer, en communion. Quand elle évoque ses espoirs de jeunesse taris et son pauvre espoir vacillant de recueillir un vieillard flétri en restant la même, elle fait passer par toute la salle et par delà le théâtre, dans l’infini, le souffle de l’amour malgré tout, indestructible et invincible. Et de quel cœur, après avoir chassé son mari lourd d’amour honteux et trouble, pressé de retrouver sa pauvre petite amante, de quel cœur Fanny pourra fouailler et chasser ces Charance qui ne pensent pas à sa détresse à elle, qui ne songent qu’à leur souillure à eux, qui ne conviennent même pas de la perversion et des dispositions spéciales de la jeune Diane au vice! Et de quel cœur, après le départ des chasseurs dépités dont elle s’est séparée, elle s’évanouira, anéantie, après avoir été courageuse, dolente, sublime et furieuse, après avoir sauvé l’infidèle, heureuse de tomber en son nom, dans son image, pour lui.

Mais son œuvre n’est pas terminé. La précaire et violente volupté de Diane et de Marcel se précipite dans les transes: Marcel ne veut pas avoir peur et Diane ne veut pas laisser son amant aux dangers. Elle a, en outre, des ressouvenirs de son éducation religieuse, entre deux baisers en argot, et une veilleuse lui rappelle les vierges folles qui dissipèrent l’huile de la lampe, n’assisteront pas au festin divin et ne verront pas la face de l’Époux. Et Fanny surviendra encore pour apprendre à son triste époux qu’il est guetté dans la maison, dans le couloir mêmes, pour recevoir le terrible Gaston qui s’est glissé dans l’appartement et qui clame, qui injurie le séducteur, qui l’appelle, qui le fait venir. Mais ce n’est pas Marcel qui mourra. Après avoir affreusement admiré la grandeur de cœur et d’âme de l’épouse trahie, après avoir arraché son revolver à son frère forcené, Diane n’a plus rien à connaître sur terre: elle impose une dernière épreuve à son amant, se fait dire qu’elle est encore la plus aimée et que le sacrifice de Fanny ne compte pas pour ce quadragénaire affolé: alors, elle qui, en des mois d’attente et de fraude, en huit jours de caresses effrénées, a épuisé sa part de joie et sa quotité de vie, elle, qui ne veut plus exister socialement, moralement, librement, prend le revolver de famille et se tue gentiment. Le pauvre Marcel ne peut que pleurer à la lune et crier: «C’est une pauvre petite fille, une pauvre petite fille de rien du tout!»

Après? Eh! mon Dieu! que vous faut-il? N’avez-vous pas là le drame le plus violent, le plus plein, le plus magnifique? La pauvre nature humaine est secouée de tout son long—et l’on n’en peut plus! Vous avez touché le fond même de la douleur, le paroxysme de la passion involontaire et presque animale, tout l’orgueil, toute la révolte, toute l’horreur merveilleuse de l’abnégation. La maîtrise d’Henry Bataille, affirmée par l’Enchantement, la Femme nue et le Scandale, se fixe ici, règne et rayonne: c’est admirable.

Ne nous arrêtons pas à des longueurs et à d’autres inutilités, à des mots, à des subtilités, ne reprochons pas à l’abbé Roux (c’est l’excellent Armand Bour qui joue le rôle en grand artiste) de porter indiscrètement l’habit de camérier secret, de se promener à Londres en monsignor romain et d’être un peu trop dur et trop cruellement onctueux; ne reprochons pas au duc de Charance (André Calmettes) d’être un gentilhomme d’avant-hier, insolent, rogue et grossier; à Gaston de Charance (Monteaux) de manquer de naturel et d’être tout d’une pièce: ils ont tous de l’émotion, de la fureur, de la tristesse et sont des entités.

Juliette Darcourt est une duchesse toute molle et d’un savoureux comique rentré, Mmes Copernic et Valois sont des soubrettes délicieuses, MM. Bouchez, Dieudonné, Legrand et Barklett sont excellents.

Diane, c’est Monna Delza, échappée d’une fresque de Botticelli, virginale, gamine, enamourée, évaporée, avec des yeux d’ange, orgueilleuse dans la volupté et la mort, exquise et fatale. Il est inutile de dire que M. Dumény (Marcel Armaury) est égal à lui-même et à la perfection ardente et dolente.

Pour Berthe Bady (Fanny Armaury), j’ai cru dire, en passant, sa fascination mélancolique, son charme incessant et comme involontaire de résolution, de renoncement, d’amour honteux et tutélaire, de force amère, de grâce souveraine et nostalgique: elle fait entendre une voix, des voix dont nous nous défendons et qui amènent le ciel secourable et la terre nourricière, la famille et les souvenirs qui attachent, une voix de cœur, intime, harmonieuse, qui prend, qui tient.

Mais des mots ne suffisent pas à ce miracle vivant qu’est Berthe Bady dans la Vierge folle, au miracle vivant, saignant et pensant qu’est ce drame triomphal, cette pièce de poète.

25 février 1910.