La huitième plaie d’Egypte, d’Asie, de France et d’ailleurs, c’est une femme du monde qui danse, qui sait danser, j’entends qui danse comme Zambelli, Trouhanowa, Napierkoswka ou Cléo: rappelez-vous l’aventure de la princesse Salomé, qui fut si fatale! Mme Suzette Sormain, qui danse à ravir, ne peut—et pour cause—s’offrir ou se faire offrir la tête de saint Jean Baptiste, que d’aucuns appellent Iokanaan: elle n’a pas de tétrarque sous la main ou sous les pieds. Elle ne peut que capter le cerveau et le cœur du capitaine Héricy, un des héros du Tonkin, de Madagascar, de Sikasso et de l’Ouadaï; le cœur et le cerveau du professeur Jean Darcier, docteur éminent, spécialiste des maladies nerveuses: le premier, Don Juan de cape, de brousse et d’épée, n’a jamais eu pitié des femmes; le second, bénédictin scientifique, s’en est tenu, pour les choses de l’amour, à son exquise épouse, associée merveilleuse et chaleureuse, tendre et dévouée: Suzette bouleverse cette fantaisie et cette harmonie. C’est en vain que, au cours d’une soirée chez les Charlines, Simone Darcier s’aperçoit du manège et tâche à protéger, à emmener son mari: le mal est fait. Comme l’astrologue qui se laisse tomber dans un puits, le neurologue s’est laissé tomber dans un cas—un cas de neurasthénie.
Et comment! Ce vigoureux et laborieux quadragénaire s’est tassé, aigri, lassé, affaissé: il a des impatiences d’enfant gâté et de vieillard gâteux, va dîner et souper en ville, et se permet même—horreur!-d’aller au théâtre. Et il lui suffit d’un mot de sa maîtresse, d’une promesse de rendez-vous pour le jeter dans une joie folle, dans une crise de familiarité affectueuse, dans une hilarité d’adolescent; le docteur n’a pas eu de jeunesse et son équilibre n’est pas solide! Hélas! quelqu’un vient troubler la fête: un client—et quel client! C’est l’irrésistible et papillonnant capitaine Héricy, devenu une loque vacillante, secouée du désir de tuer, du besoin de se tuer! Et c’est une femme qui l’a mené là, à force de le berner, de l’épuiser, de se dérober! Héricy est jaloux, en outre: il a trouvé une lettre enflammée!... Vous savez que la femme est Suzette Sormain, que la lettre est de Darcier: le drame n’éclatera pas encore. Le docteur n’écrira pas d’ordonnance pour ne pas se trahir: il n’a pas peur, mais il a la mauvaise fièvre de se rendre compte de son malheur à lui. Tout à l’heure, il confondra, il injuriera, prostrera l’hypocrite Suzette en la traitant de saleté—ce qui devient un mot de théâtre—mais il n’y tiendra pas, et ira voir ce qu’elle fait de sa nuit.
Il n’en revient pas—et ne revient point. L’admirable Simone devient folle: son époux s’est-il tué? A-t-il été assassiné? Pas d’indice! Un visiteur! C’est Héricy! Peut-être est-il un messager de bon ou de mauvais augure: dans son émoi, Mme Darcier cite le nom de Suzette Sormain. Bon! bon! Héricy repassera: il a compris! Et lorsque le triste Jean Darcier a regagné le bercail pour repartir loin, très loin, fourbu, vidé, désespéré, le capitaine le confond, l’outrage, se jette sur lui: hélas! il est si faible qu’une crise l’abat: il faut le soigner! Voilà donc ce qu’une petite femme de passage, de passade et de passe a fait d’une magnifique intelligence et de la plus martiale énergie: deux ruines! Darcier qui n’est plus que l’ombre de son ombre s’en ira cacher sa déchéance! Non! Non! Dans une très belle scène, Simone pleure, supplie, pardonne, relève: le savant redeviendra lui-même, par le travail, par le foyer, le médecin fera son devoir et oubliera sa maladie en soignant, en sauvant ses malades: la mauvaise femme n’a fait que passer: elle n’est déjà plus!
Cette crise est traitée nerveusement et fortement: Romain Coolus a écrit une pièce sobre, nette et simple: pas de mièvrerie, pas de jeux, pas d’afféterie. C’est d’un style sûr, pur—et très théâtre. Dans de pittoresques et heureux décors de Lucien Jusseaume, les personnages s’agitent à la perfection: M. Bullier est très cordial et très comique; MM. Berthier, Trévoux, Laforest, Cognet et Gambard sont excellents; Mmes Camille Delys, Jane Sabrier, Jahde et Stylite sont charmantes; Mlle Dorchèze fait une très curieuse silhouette de doctoresse, et Mme Catherine Laugier est la plus dévouée, la plus délicieuse des amies. L’effroyable Suzette, c’est Mlle Louisa de Mornand, qui, de sa danse, de son sourire, de sa voix, est l’ensorcellement même. M. Capellani (Héricy) montre tragiquement quel veule néant la passion peut faire d’un guerrier; M. Tarride (Jean Darcier) est charmant, puissant, jeune, amoureux, puis vieillit avec une impressionnante rapidité, des élans, une fougue hystériques, un accablement et un désespoir de très grand art.
Et Simone Darcier prend la figure et l’âme de Marthe Brandès. C’est dire si le rôle est tenu et si toute la flamme de tendresse, d’angoisse, de délice honnête et tutélaire, de navrement et de rédemption brille et irradie, magiquement, dans la belle et brave pièce de M. Romain Coolus.
25 février 1910.
M. Signoret a fort brillamment débuté, avant-hier soir, dans l’emploi de pince-sans-rire. Après la chute du rideau sur le troisième et dernier acte du drame de M. Dario Niccodemi, il s’avança et prononça solennellement:
—Mesdames, messieurs, la pièce que le théâtre Antoine...
Mme Réjane vint précipitamment et gentiment lui faire rentrer le lapsus dans la gorge.
Mais ce n’était pas si bête! Un peu exagéré, tout de même. Le Théâtre-Libre, un soir quelconque, ou mieux, un vague théâtre d’avant-garde, un bon petit théâtre à côté...
C’est que, après le noble et grand triomphe du Refuge, l’an dernier, M. Niccodemi s’est un peu trop abandonné à sa nature, qu’il a péché par excès de confiance en soi et de conscience—dirai-je littéraire? qu’il a marché tout roide et tout fort, sans assez éclairer sa lanterne. Il nous a donné trois actes violents, en raccourci—et ils semblent longs—une action simpliste qui est pleine de complications et de subtilités, une tragédie cinématographique qui n’est pas sans obscurité. Familier des tropiques, commensal du soleil, camarade des volcans, parent du Stromboli et du Chimborazo, l’auteur se croit en communion avec nous, Parisiens de pluies et de brumes: il imagine que nous sentons la chaleur lourde, électrique, mauvaise conseillère, atrocement tyrannique de la Sicile où il situe son fait divers; eh! est-ce qu’un décor, à la cantonade, nous souffle, à nous, le paroxysme et la folie? est-ce qu’une paysanne pittoresque qui passe, la cruche à l’épaule, nous rend un paysage embrasé, magnifique et maléfique? Est-ce que, même, trois ou quatre palmiers sur toile ont pu jamais nous évoquer les fièvres et le cafard de la brousse africaine? Nous ne pouvons prendre chaque personnage qu’en soi, sans nous arrêter à la latitude et à la température! Et, au reste, la Flamme pourrait brûler et dévorer aussi bien à Nanterre ou à Palaiseau qu’à Taormine!
Or donc, voici, dans une villa de Sicile, un jeune couple, M. et Mme Dauvigny, et la jeune femme, en secondes noces, du père de Geneviève Dauvigny, Françoise Vigier. Geneviève crève de jalousie: elle a cru démêler une intrigue entre sa belle-mère et son mari. Il est vrai qu’Antoine Dauvigny est un ami d’enfance de Françoise, qu’il l’a peut-être aimée de loin, jadis, mais pouvait-il unir sa misère à sa pauvreté? Il a été sincèrement heureux de la voir épouser son patron, son protecteur, son père adoptif, dont lui-même devenait le gendre; mais voici que ses sentiments secrets se réveillent et se révèlent, sur un mot méchant de sa femme: il se confesse à Françoise, qui résiste, qui lui rappelle ce qu’il doit à son bienfaiteur, qui est toute pudeur et tout sacrifice; ils seront malheureux tous les deux, voilà tout! Mais la panthère déchaînée qu’est Geneviève a appelé d’urgence son père. Vigier débarque, farouche et muet: il ne répond pas aux saluts et rumine d’atroces projets.
Le voici dans l’exercice de ses fonctions d’inquisiteur et de bourreau: il tâche à arracher des aveux à Françoise et à Antoine, séparément, puis il les confronte. Un peu trop vite pénétré de l’astuce du pays, il feint de s’adoucir, de se lasser, d’abdiquer, arrache à sa femme et à son gendre un lamento d’amour, une fervente et mélancolique déclaration, puis se redresse, hideusement: ainsi, c’était vrai! Horreur! Il cassera tout, s’en ira avec sa fille, et lui, qui aime encore—et comment!—lui qui est trahi par ses créatures, souffrira de longs jours, toute sa vie, et sa fille aussi! C’est un inacceptable sacrifice: Françoise et Antoine sont acculés au renoncement. Les Dauvigny fileront purement, simplement, sur l’heure.
Mais, tout de même, Geneviève est un peu trop ce que, dans la première version de Boubouroche, Georges Courteline appelait «un petit chameau». Elle écrase de dédain et d’invectives son héroïque belle-mère, submerge de sarcasmes et de menaces son mari plein d’abnégation: ah! ils auront une jolie existence, les uns et les autres! Humiliation constante pour Antoine, humiliation, servitude et torture pour Françoise, que le barbare Vigier gardera étroitement dans le plus sauvage exil. Une seconde avant le départ sans retour, Dauvigny n’en peut plus: il supplie Françoise de l’arracher à son cauchemar, de partager sa vie errante et misérable; elle se débat encore, refuse, mollit, se laisse emporter enfin. Hélas! c’est une fuite brève: une carabine qui se trouve là, providentiellement, permet à la sauvage Geneviève d’abattre sa belle-mère, d’éteindre la mauvaise flamme. Il n’y a plus que de la nuit.
Cette pièce brutale et nuancée fera verser des larmes et M. Niccodemi retrouvera sa veine admirable; il a assez d’avenir pour qu’on se permette envers lui quelque sévérité. Je lui souhaite, au reste, pour sa pièce présente, le plus long succès: l’interprétation le mérite. Vargas (Antoine Dauvigny) est chaleureux, sincère, ému et véhément; Claude Garry (Vigier) est terrible d’attitude, tragiquement trompeur, angoissé, éloquent et douloureux; Bosman est un bon domestique et Mlle Diris une accorte soubrette.
Mlle Rapp est une image charmante de Sicilienne; Mme Sylvie (Geneviève) garde, dans sa fureur infinie, sa grâce, sa force et sa vérité, et est harmonieusement forcenée, et Réjane (Françoise) est un miracle de résignation et de charme, d’amour contenu et débordant, de poésie triste, de fatalité. C’est admirable.
Signoret n’a pas de rôle, mais, comme vous savez, il s’en fait lui-même, au moins un soir.
28 février 1910.
Après avoir usé d’une prose savoureuse, caressante et simple pour chanter le Berry, ses gens et George Sand, après avoir fait le meilleur emploi du vers ample et aisé, souple et comique pour railler Hercule dans Keroubinos, à la veille de faire jouer, toujours en vers, une Mademoiselle Molière (en société avec feu Leloir), M. Gabriel Nigond nous donne, en vers encore, une pièce historique et philosophique, violente, dolente, amère, éloquente et tragique, une image d’Epinal en noir et rouge, volontairement simple, morne et atroce.
1812! L’année du destin! ce n’est pas un «admirable sujet à mettre en vers latins», voire en vers français. «Des vers! disait Danton à Fabre d’Eglantine dans la charrette du bourreau, nous en ferons d’ici huit jours plus que nous en voudrons!» 1812! L’horreur déborde et submerge toute poésie: «Il neigeait!» écrit Victor Hugo—et c’est tout! Cette ruée de gloire joyeuse, d’héroïsme entraînant qui se brise contre les éléments, cette marche de parade qui s’arrête court devant un incendie et qui devient une fuite à tâtons, dans des rafales et des assassinats, cette misère soudaine, étroite et géante, la faim, la soif, le froid, la médiocrité, la bassesse du danger, la mort sournoise qui guette les plus braves et les plus grands, la poursuite harcelante des cosaques couchés sur leurs chevaux-loups, la vermine envahissante, la trahison des hommes et des choses, du feu et de la glace, voilà le bilan de la lutte entre le génie divin de Napoléon le Grand et le mysticisme fataliste d’Alexandre de Russie, du duel entre l’Occident en marche et l’Orient rétrograde, jusqu’au moment où l’Empereur des Français fuit ce cauchemar, menacé dans Paris même par le coup de main génial du général Malet—et ses soldats continuent à errer, à mourir sans lui!...
Cette épouvantable épopée n’est pas scénique: c’est un cinématographe d’enfer. M. Gabriel Nigond ne nous a offert ni l’incendie de Moscou, ni le passage de la Bérézina; nous n’avons que des épisodes—et c’est bien assez.
Dans un village lorrain, règnent l’enthousiasme et l’angoisse: c’est la levée en masse. Les conscrits de plusieurs classes sont appelés ensemble, jusqu’aux infirmes—ou presque. Les deux fils Archer vont partir: l’aîné, Jean, dit Janet, s’en va simplement, magnifiquement. Jusqu’au dernier moment il forge et bat l’enclume; le cadet, François, est moins décidé.
Leur mère, la cornélienne Catherine, se résigne à l’absence, malgré les blasphèmes et les hurlements de la vieille Mautournée dont le fils ne revient pas de l’armée: le père Faroux vante l’Empereur et le jeune Claudin, tout frêle, reviendra pour sa fiancée Annette, tandis que Jean Archer rejoindra, plus tard, sa promise Francine. Mais Francine est aimée de François Archer qu’elle aime! Quand les conscrits seront rassemblés sur la place, au bruit des tambours et des clairons, un appelé manque: c’est François qui a pris la fuite: il est déserteur!
Dès lors, nous vivons le poème du regretté Victor de Laprade, Pernette ou les Réfractaires; mais Francine ne se contente pas d’aller porter des provisions dans les bois, à l’insoumis épuisé et traqué; elle le reçoit à la maison, à l’insu de la mère Archer! Un beau soir, sur la dénonciation du vieux traître Faroux, les gendarmes cernent la demeure, fouillent, furettent; la mère Archer, réveillée, leur fait, inconsciemment, découvrir la retraite de son fils, qui bondit, mais trop tard. Une carabine de maréchaussée l’étend sanglant et la mère ne peut que demeurer seule auprès du cadavre ou du quasi-cadavre de François, car le malheureux respire encore!
Voilà pour le déserteur! Voyons pour le brave guerrier! Et c’est la Russie: un mal blanc! C’est la suprême horreur de la déroute, la débandade, le lent et pénible grouillis des débris de toutes armes, des épaves plus ou moins armées des corps d’élite et de la ligne, chevau-légers, lanciers, grenadiers, fantassins; tout est gelé, tout roule, tout meurt. Une cantinière au grand cœur ranime les blessés qui lui plaisent et chante aux étoiles absentes, au ciel en congé sa foi dans les armes françaises et son culte pour Napoléon. Surviennent nos vieux amis Claudin et Jean Archer, dit Janet, l’un soutenant l’autre. Et, après de belles paroles de pitié, d’héroïsme, de désolation et de grandeur, les boulets qui font rage rasent les deux bras de Janet, qui était en mal de dévouement. Et ce sont encore de beaux vers, tristes.
Puis, c’est le retour au village, trois ans après, après les humiliations de la captivité et les hasards du vagabondage à travers les routes. La Mautournée exulte d’avoir retrouvé son fils sain et sauf: qu’adviendra-t-il à la Catherine? Voici Claudin, tout neuf, tout frais, qui saute au cou d’Annette. Mais Jean? Il n’ose venir: il est tout honteux; il n’a plus de bras! Et quand il vient, ne pouvant ni étreindre, ni boire, quand il voit que son frère le déserteur, bien portant, rose et gras est l’amant, le mari de Francine, il voudra mourir sans pouvoir se détruire, partir sans pouvoir ouvrir la porte et restera, par pitié, auprès de sa mère, inutile, incapable d’effort, paquet vivant et souffrant, laissé pour compte de la mort et de la gloire, fantôme opaque et incomplet.
Eh! monsieur Nigond, il se souviendra! Il aura des récits immortels et sera l’idole de son village, l’étendard magnifique et criblé, déchiré, qui atteste et éternise la Patrie! Il ne forgera plus, de ses bras! Mais je n’insiste pas: vous n’avez pas voulu, n’est-ce pas? faire l’apologie du déserteur en regard du martyre du soldat? C’est une aventure que vous avez contée en vers éloquents, faciles, bien frappés, parfois sonores et héroïques. Bien! Vive l’Empereur!
Et mettons à l’ordre de l’armée Jeanne Cheirel, cantinière épique, maternelle, vibrante, touchante, qui a toute la pitié du roman russe, toute la bravoure des chansons de geste, Jeanne Éven qui est une mère tremblante et digne, pleine de tendresse et d’autorité, Yvonne Mirval, qui est une amoureuse tendre, décidée et énergique, Jeanne Fusier qui est toute gentille et tout aimante, Léontine Massart, qui a buriné en deux tons éloquents la silhouette de la Mautournée qui déteste et adore avec feu pour son fieu. Louons civilement le chaleureux et sincère déserteur Georges Flateau (François), et présentons les armes à Lhuis, un Claudin cordial, jeune, exubérant, puis joliment épuisé; à Maxence (le père Faroux), patriote jusqu’à la délation; à Saillard, Marchal, Marcel André, Kerguen et Dujeu, soldats malheureux, et à Firmin Gémier, qui est simple, de bonne volonté, de belle souffrance, de sublime désespoir. Relisons la Guerre et la Paix, relisons surtout Victoires et Conquêtes, et M. Gémier nous ferait plaisir si, dans un des beaux décors de Bertin, il remplaçait les images de Georgin, qui datent de 1840—et nous sommes en 1812—par des estampes à un sol, en couleurs, de la rue Augustin.
1er mars 1910.
En dépit de ce que le nom de Mme Sarah Bernhardt et sa carrière parmi les Fédora, Théodora et autres Tosca sembleraient indiquer, la Beffa n’est pas une femme: c’est ce que nous appelons une blague, une très, très sale blague, une brimade, un mortel affront. Et si vous songez que la chose se passe à Florence au début du seizième siècle, au moment où la jeune Renaissance apportant de Grèce, en un magnifique chaos, la poésie, la science et l’art, soufflait, avant tout, une liberté de mœurs, un dérèglement insensés, où les pires instincts, aiguisés jusqu’au paroxysme, s’alliaient à la plus pernicieuse culture et à une finesse byzantine, où la perfection croissait dans la plus élégante pourriture, où le crime, le génie, le brigandage, le sacrilège et la débauche étaient étroitement unis, vous voyez que c’est une belle fête!
Et c’est une fête pour Sarah Bernhardt. Après avoir interprété—comme vous savez!—Lorenzaccio, voilà qu’il lui est donné d’incarner la faiblesse pensante, la haine désarmée et puissante, l’amour trahi, méprisant et veillant, la cruauté souriante, la rage indéfectible, la ruse sauvage d’un seigneur débile et efféminé, d’un bouffon cauteleux et tyrannique, fourbe par rancune et méchant, méchant, jusqu’à se dégoûter lui-même, voilà qu’elle a à exprimer le ressentiment d’un cœur mort, qui ne vit plus que pour l’horrible et hypocrite flamme de dévastation, qu’elle n’existe plus que contre quelqu’un, et que c’est une âme perdue dans la désespérance finale, et qui s’escrime contre la force triomphante, qu’elle symbolise l’honneur aboli qui mange, mange son bourreau: subtilité, férocité! Elle est bien un être du temps des Médicis et un Médicis même, comme nous les peint Pierre-Gauthiez: un amphibie orné, ambigu, armé, saoul de volupté et de désirs, implacable, souple, avide, léopard, serpent et chacal.
La pièce de M. Sem Benelli triomphe inlassablement en Italie; elle est ingénieuse dans son invention de tortures et son ingénieuse brutalité; c’est tortueux et sûr, pathétique et direct, calculé et terrible: la finesse nationale y trouve son compte, ainsi que le goût de l’amour et l’amour de la vendetta.
Voyons la très fidèle, très habile et très poétique adaptation de M. Jean Richepin.
Gianetto Malespini a été atrocement humilié par son rival Néri Chiaramantesi, qui, non content de lui ravir sa maîtresse, la belle courtisane Ginevra, l’a fait, aidé de son frère Gabriel, coudre dans un sac, plonger trois fois dans l’Arno, non sans le faire larder, à très petits coups de dagues et d’épées. Grotesque aux yeux de tous les Florentins et de toutes les Florentines, honteux de l’existence que son ennemi lui a dédaigneusement laissée, publiquement lâché et lâche, Gianetto affecte de ne pas se souvenir et offre lui-même, lui, victime, un souper de réconciliation. Il n’empoisonnera pas ses bourreaux: ce serait trop peu pour sa haine. Il se laisse railler et presque battre, encore! Mais il boit et fait boire et engage un pari avec Néri. Il le défie d’aller dans un cabaret, en casque et armure, le glaive nu, dans l’habit et la pose d’un croisé, d’un chevalier errant. Le pari est tenu. Et, tandis que Néri part en guerre, le doux rêveur qu’est Gianetto fait prévenir les buveurs du cabaret que Néri Chiaramantesi est fou furieux et avise le souverain Laurent le Magnifique de certains propos séditieux du même Néri. On va rire.
Et l’on rit! A Ginevra, affolée de la crise de folie de son nouvel amant, Gianetto se présente, couvert des habits de ville de Néri, la presse, la reprend, la caresse de mépris cependant que le dit Néri qui s’est échappé, revient, l’écume à la bouche, interroge, s’épouvante, menace: il est repris par les valets, des estafiers du Médicis! Quand il est dûment lié, Gianetto s’intéresse atrocement à son sort, pour le faire écumer, le touche, l’embrasse: il est tellement son ami! Ah! il faut bien le soigner! Il tient à sa peau et à son âme!
On le soigne! Et comment! Attaché par les quatre membres aux bras et aux pieds d’une rude chaise, les fers au cou, aux jambes et aux poings, Néri, détenu dans la pire des maisons de fous et de force, est dûment exorcisé et réduit à quia. Il s’agit de savoir s’il est possédé ou seulement dément. Et son frère Gabriel est revenu de voyage et s’agite. Gianetto tourmente son ennemi enchaîné, l’accable, l’excite. Mais voici une aide: c’est une ancienne fiancée de Néri qui l’aime dans sa détresse et veut le sauver. Restée seule avec lui, Lisabetta le calme, le console, tâche à lui donner de l’espoir: qu’il fasse le fou, on le laissera à elle comme une chose inexistante—et Néri fera le fou. Il le fera merveilleusement, trompera jusqu’au médecin, mais ne trompera pas Gianetto qui, à la lueur de sa haine, voit vivre et durer une haine perspicace et atroce, qui, du souvenir de la beffa qu’il a subie, voit lever la beffa suprême qui vengera la beffa qu’il inflige au faux dément. Mais il s’agit bien de cela. Il le délivrera, envers et contre tous et contre soi! Et, dès que Néri est libre, dès que Néri est dehors, Gianetto se laissera secouer par la plus épouvantable joie: on ne l’a pas deviné, lui seul va jusqu’au fond de sa férocité: il rit, rit, rit, en dément qu’il est! Sa beffa, sa beffa, à lui, est du dernier cercle de l’enfer!
Car—vous l’avez deviné—lorsque Néri viendra poignarder Gianetto chez Ginevra, c’est son propre frère, Gabriel, qu’il tuera sous l’habit de son ennemi, et, fratricide, insensé, inhumain, il clamera sa plainte de bête sous l’œil enfin satisfait de Gianetto vengé.
C’est un peu violent, brutal, raffiné, voire enfantin. M. Sem Benelli a dû beaucoup souffrir pour arriver à cette maîtrise dans la morbidezza et la perversité, dans l’amour patient du mal et je ne sais quel sadisme dans l’usure de la loi du talion. Le robuste et saint Jean Richepin a dû bien s’amuser à rendre ces mièvreries sanglantes, mais il est tout apostolat: il adapte pour son plaisir, comme il fait des cours publics et des conférences pour jeunes filles. Et c’est du très bon travail.
Peut-être le public français n’aura-t-il pas pour la Beffa la frénésie séculaire de l’Italie: la neurasthénie n’est plus à la mode et la lâcheté n’est pas populaire.
Mais Sarah Bernhardt est si belle! Jeune, trépidante, sournoise, traîtresse, elle ment avec passion et sourit pour mordre: sa douleur intérieure et secrète éclate dans ses périodes et ses silences, dans ses gestes de joie et de fausse pitié: elle est extraordinaire de ravissement infernal, bruyante, volcanique à la fin du troisième acte: c’est de la plus effroyable beauté. Et Marie-Louise Derval est impérialement belle, d’un charme souverain et caressant et si harmonieux dans ses terreurs! Et Seylor est pure dans son verbe, qui est comme un chant! Et Misley est angélique et délicieuse! Duard est un docteur plaisant et grotesque à souhait, Worms est le plus suave, le plus éloquent, le plus dévoué des écuyers; Laurent est un frère généreux et passionné; Maxudian a de la majesté et de la bonhomie; enfin, dans le rôle écrasant de Néri, Decœur a une satisfaction de belle brute, un orgueil de bravache avantageux, une rage de bête traquée, un abattement chaleureux, une dissimulation de prisonnier, une fureur de vaincu sanguinaire qui donnent le frisson.
Et le public est remué, ému, terrorisé par ce drame où il y a des sentiments effrénés, des costumes admirables, des tentures, des voûtes bien reproduites, des sérénades, des cris, des lames, des armures, de la fatalité voulue—et, en travesti violet pourpre, sous une perruque noire et un voile de faiblesse et de méchanceté, les yeux, la bouche, la grande voix et le grand cœur de Sarah Bernhardt.
Ce qu’il y a d’extraordinaire et d’inattendu dans les deux petits actes de cet ironique et brillant Pierre Mortier, c’est que le titre n’est pas menteur: il s’agit bien d’un jeune homme candide—et comment! Ce Gaston qui a peur de la liberté de propos et de gestes de sa fiancée Madeleine, par ailleurs sa cousine, qui brise son mariage, qui se laisse prendre aux fadeurs sournoises de Mlle Évangéline Tambour, élève du Conservatoire, qui se laisse escroquer un baiser furtif et terrible, qui se laisse menacer par le frère Martial Tambour jusques aux justes noces, inclusivement, qui se laisse taper et cocufier par son ami La Bréautière, prince du Pape (sic) et roquentin, qui laisse embrasser sa cabotine de femme par le cabot Saint-Éloi, qui reçoit chez lui une Totoche en jupe courte qui danse «Caroline», c’est une preuve suffisante d’excessive candeur.
Il finit par se reprendre et se révolter, par retourner à l’amour de sa cousine Madeleine, divorcée de son côté et mieux élevée, à l’ancienneté, par ne plus trembler devant la colichemarde du frère-bretteur Marius, par divorcer et épouser sa première fiancée. C’est gentillet, avec des mots de revue, de la bonne humeur et de l’humour.
M. Rozenberg est excellent dans le rôle de La Bréautière; M. Henry Lamothe est délicieux de bonne volonté et d’ahurissement en Gaston; M. Arnaudy est sagacement féroce et M. Régnier a de l’aisance.
Pour Mlle Juliette Clarens, dont c’était la rentrée aux sites de son premier triomphe, elle a été émue, mutine et charmante. Mlle Marie Calvill, pleine d’autorité doucereuse et cynique, Mlle Alice Vermell, les jambes nues et le corps en toute aisance, donnent de l’air et du ton à ce proverbe moderne d’un très jeune auteur qui a le plus joli passé et le plus riche avenir.
Xantho chez les courtisanes est, comme son nom l’indique, une initiation très spéciale, une descente aux enfers de volupté, une incursion de l’honnêteté en mal de plaisir dans les gouffres les plus savants de la caresse opportuniste et licencieuse. Mais l’art de Jacques Richepin n’est pas brutal: il ne nous introduit pas tout de go dans les arcanes du baiser, dans les écoles d’étreinte et de stupre gracieux de Corinthe: ce sont les trois Grâces elles-mêmes, Thaïs, Aglaé, Euphrosine, qui, toutes dolentes de leur béatitude et de leur éternité dans le délice des champs élyséens, soupirent vers les joies de la terre, et, doucement, en vers évocateurs, souples, ailés et fléchissant un peu des charmes d’ici-bas, elles nous ramènent à Corinthe, où l’on enseignait la beauté et les suprêmes plaisirs. Saluons ces déesses bien disantes et parfaites, Mlles Florise (Euphrosine), exquise, céruléenne et nostalgique; Moriane (Aglaé), délice à peine vivant et si pensif; Marie Marcilly, majestueusement mélancolique et tendre.
Et voici les courtisanes, en pleine action. Mais comment détailler ces leçons de choses et de gestes, ces dessins de pensers soumis et galants, ces raffinements présentés en raccourci, de vers souples, faciles et qui font tout pour rester chastes dans la vérité la plus éperdue?
Myrrhine, grande-prêtresse de l’Aphrodite des jardins et des chambres closes, reçoit, après avoir congédié, un instant, ses actives élèves, la matrone Xantho qui voudrait savoir comment retenir et garder son fugace époux Phaon. Vous dire comment, un moment après avoir appris les premiers éléments, après avoir mi-accueilli, mi-repoussé l’irrésistible Lycas, Xantho assiste, derrière un rideau propice, aux ébats de son mari Phaon, qui redevient un ancien chevrier, avec l’omnisciente Myrrhine; comment elle s’éprend, de rage, de la plus atroce passion pour le beau Lycas; comment Lycas, pour avoir épuisé sa force de passion, de tendresse et de courtoisie avec des esclaves noires, ne peut répondre aux prévenances de Xantho voilée et qui veut confondre son volage époux, je ne le pourrais pas même en le désirant violemment. Tout finit très bien: à peine si Phaon a été infidèle: il a trouvé dans sa faute—mais est-ce une faute? nous sommes en Grèce?—une vigueur nouvelle et des sciences sans fin: sa femme, sans péché, malgré elle, se révèle à lui; en enlevant un à un ses sept voiles de mystère: ils seront très heureux.
Mais il ne s’agit que de l’atmosphère opiacée, des aromates, des étoffes, des corps charmants et à demi dévêtus, des danses endiablées et divines où la chair a l’air de tourner pour débrider l’âme et où le mouvement, la ligne, l’insinuation vont jusqu’à l’évanouissement et la petite mort! Mlle Esmée a été la danseuse de cette extrême frénésie. Mlle Calvill a une majesté alliciante, une sincérité, un sourire merveilleux, Mmes Vermeil, Mielly, Florent, Mancel, Yval, de Beaumont, Stamani, etc., sont les corps les plus délicieux, les yeux les plus éloquents, les voix les plus profondes.
M. Henry Lamothe est un Lycas avantageux, énamouré, las, très pathétique et très amusant; MM. Arnaudy, Trévoux, Régnier, Frick sont excellents et élégants; M. Hasti (Phaon) a le comique comme involontaire et profond, savoureux et sûr de son personnage, en même temps qu’une certaine émotion, et Mme Cora Laparcerie (Xantho) a de la pudeur, de l’héroïsme, de l’horreur, du penchant, de la passion, de la rage et la tendresse la plus mélancolique.
Tout cela, dans de bons vers faciles, amples, gais et sûrs, dans des décors aimables et superbes, dans de la musique langoureuse et savante—mais ce n’est pas mon rayon—est un gage multiple de durée et de triomphe: tout le monde—enfin—voudra et pourra aller à Corinthe, à la Corinthe de Cora.
17 mars 1910.
Que la grande ombre sereine et blanche de Puvis de Chavannes me pardonne: la comédie-ballet qui a, hier, triomphé aux Variétés, ne m’a pas évoqué un instant son chef-d’œuvre pensant et nostalgique. Au reste, le Bois sacré de MM. Caillavet et de Flers n’a ni lointain ni mystère: c’est la direction des Beaux-Arts, direction toute fantaisiste (puisque, ces temps-ci, c’est un sous-secrétariat d’État), et qui stupéfierait le bon M. Marcel, ferait sourire l’exquis Henry Roujon, le charmant et regretté Gustave Larroumet, scandaliserait Turquet et Castagnary, et tuerait net—si ce n’était fait depuis longtemps—l’immarcescible Sosthène de La Rochefoucauld, qui mettait des feuilles de vigne aux statues et cadenassait le sourire de la Joconde—ou presque! Eh bien, vicomte, on s’embrasse, on chante, on danse, on flirte aux Beaux-Arts, en 1910, on s’y excite, on s’y pâme: l’ambition, la grâce, l’à-peu-près, la pantomime et l’outrance y dansent un cancan où ne manque même pas une musique offenbachique! Et, tout de même, vous ne seriez peut-être pas si indigné que cela, mon pauvre Sosthène, puisque les deux auteurs survivants du Roi disent son fait à la République, raillent l’ignorance des ministres démocratiques (fantaisie! vous dis-je, fantaisie!), font de l’antiféminisme galant, prêchent la vie de famille saine et franche—oh! avec des accrocs!—prônent les charmes de la campagne—avec un enthousiasme très parisien,—qui caricaturent avec bonheur le snobisme exotique, le ballet russe, et jusques à l’âme slave, chère à Eugène-Melchior de Vogué, qui ont même, à la suite de Mme Marcelle Tinayre, des mots sur la Légion d’honneur des femmes, et (peut-être) des hommes de lettres... Tenez, Sosthène, vous leur donneriez le cordon noir de Saint-Michel, comme dans le tableau de M. Heim, grand-père de notre Dumény!
Mais ces moralistes satiriques n’en ont cure: décorés tous deux, naturellement—on ne blague le ruban rouge que quand on l’a—ils auront le grand succès d’argent, d’esprit, de joie, de rire et de sourire, avec une pièce-revue, une pièce gigogne, aisée, lâchée, pailletée, pimentée, honnête, au fond, élégante, fine, froufroutante et tourbillonnante, jouée à la perfection—et quelle perfection, vivante, intense, heureuse!
Donc, Francine Margerie est une des premières romancières du temps. Elle est très simple et très heureuse et imagine à loisir. Terriblement popote, elle se console des adultères et des incestes qu’elle échafaude en aimant bêtement, depuis quatorze ans, son magnifique bêta de mari, Paul, homme d’épée, de sport, de grand air. Elle a horreur des distinctions honorifiques et n’admet que la paix des champs. Pourquoi faut-il qu’un hasard de cabinet de lecture lui fasse trouver dans un tome des Mémoires de la duchesse de Dino une lettre d’amour? Pourquoi faut-il que l’auteur de cette missive vienne chez elle pour organiser une représentation au bénéfice des anciens premiers prix du Conservatoire, et que cet auteur soit la femme légère et frivole du directeur des Beaux-Arts, Champmorel? Pourquoi faut-il qu’un étrange comte russo-napolitain, le colonel-danseur Zakouskine, soit là pour s’être reconnu dans un des héros de Francine—et comment!—et fasse une impression immédiate sur l’inflammable et électrique Adrienne Champmorel? Et pourquoi faut-il, surtout, que, par jalousie contre sa rivale, Mme de Valrené, qui va être décorée, Francine, soudainement, aspire à l’étoile de Napoléon, qu’elle retourne son époux, déboucle ses malles, se décide à intriguer, à faire intriguer et à envahir le Bois sacré, la direction des Beaux-Arts?
Nous y voici, au Bois: il y a des lauriers et des verdures de Beauvais; la sous-Excellence Champmorel, béate, ignare, monumentale; un huissier contempteur du présent et ancien suisse à Saint-Roch; des attachés fort détachés de tout savoir; un grand désordre et une paresse souveraine. Mais ne détaillons pas: Francine vient solliciter Champmorel, qui la presse—et qui le gifle; Adrienne désire véhémentement Paul qui se refuse; l’irrésistible et volage Zakouskine tâche à se disculper, par pantomime et danses, d’une infidélité certaine que ladite Adrienne ne veut pas encaisser; Francine, pour retrouver sa croix, engage son mari à être aimable envers la surintendante, et, de fil en aiguille, Paul Margerie se laisse aller, embobiner et lier. Sa «bonne figure de distribution de prix» s’unira au museau d’écureuil d’Adrienne—et voilà un beau dévouement. Quant à Champmorel, repoussé par Francine, il se consolera avec Mme de Valrené: horreur! la voici: c’est un vieux monsieur!
Et comment conter le troisième acte? C’est la répétition du divertissement en l’honneur des lauréats du Conservatoire: Champmorel y prononce un discours, Francine s’aperçoit de son infortune et reçoit la croix d’honneur, Paul et Adrienne y échangent les adieux de Titus et de Bérénice et les adieux de Fontainebleau. Francine et Paul se réconcilient, se retrouvent et se reprennent, redeviennent tout simples et campagnards, au point que la romancière renonce à son ruban si chèrement gagné, mais, avant ce dénouement ironique et charmant, quelles comédies, quelle danse inouïe de Zakouskine et d’Adrienne, quel chahut rythmique, voluptueux, canaille, satirique et chaleureux, en costume, en œillades, en pointes, d’un comique qui trotte, qui bondit, qui souligne! Quelle pétarade de mots, de gestes, quel spectacle, quelle parade, quelle parodie philosophique, mondaine et presque sociale!
Les danseurs sont Max Dearly et Ève Lavallière—et ils parlent. La sûre fantaisie de Dearly, fine dans la pire outrance, juste et quasi justicière, sa fatuité candide et chantante, la gaminerie innocente et pimentée de Lavallière, ses yeux, sa bouche de lis, ses jambes de péri et son baiser congénital n’ont pas besoin de commentaire: c’est le chef-d’œuvre, c’est la nature. Nature aussi, ce Paul Margerie d’Albert Brasseur, ouvert comme une fleur, solide, tout costaud, tout offert, sucre de pomme, et si facile au bonheur! Nature, majestueusement, merveilleusement, en grand artiste, Guy (Champmorel), si à son aise dans la pourpre démocratique et la sérénité conjugale! nature, le gaffeur prédestiné et trop dévoué des Fargettes (Prince)! nature, l’huissier réactionnaire et dédaigneux Benjamin (Moricey)! nature, MM. Avelot, Dupuis, Charles Bernard, Girard, Didier et Dupray! Et Mmes Marcelle Prince, Chapelas, Debrives, Fraixe, etc., sont délicieuses et vraies.
Mme Jeanne Granier (Francine) est un miracle de charme, de simplicité, de pétulance, d’inconscience, d’injustice, de jolie émotion, de gentil dépit—et son rire, vous le connaissez! Et il serait incroyable, n’est-ce pas? que dans cette pièce épicée et savoureuse, on ne parlât pas de caviar: c’est le gigantesque M. Strub qui en parle à la perfection—en russe.
Le noble auteur d’Electre, Alfred Poizat, vient de faire applaudir à Femina une tragédie d’honneur et de devoir, Sophonisbe, que Mme Bartet voulait interpréter, et qu’elle interprétera un jour, et, aux Mathurins, M. Charles Simon, l’un des auteurs de cette inoubliable Zaza, a vivement intéressé un public chaleureux aux péripéties commerciales et sentimentales de la maison Doré sœurs. Saluons les traînes des robes parisiennes et les voiles africains, classiques et nouveaux.
21 mars 1910.
Mlle Lucienne Esselin a vingt-quatre ans, tous les dons et toutes les vertus. C’est «la bonne fée» de Boischarmant. Entre sa mère et son admirable grand-père, le docteur Bussière, octogénaire et entomologiste—depuis l’admirable article de Mæterlinck sur M. Fabre, l’entomologisme se porte beaucoup—elle épand ses bienfaits sur le village, ne se marie pas et semble «aimer l’horreur d’être vierge» chère à l’Hérodiade de Mallarmé. Son cousin germain, Guillaume Bussière, partage son temps entre les plus rares études scientifiques et la pire débauche, mais ce jeune homme indifférent fronce le sourcil en apprenant qu’un de ses anciens amis, Pierre Marcès, est dans les environs et qu’on le reçoit: ce Pierre est le plus méchant des hommes, aigri par sa misère passée et tombé du génie au vice torturant et amusé, en compagnie de son complice le peintre Claude Patrice, qui, par hasard, est là aussi. Et, en effet, fat, plat, insolent, Marcès tient tête à tous les sarcasmes de la jeune fille, s’invite, s’installe, domine Mme Esselin, ensorcelle le docteur. Une mystérieuse visiteuse endeuillée vient prévenir Mme Esselin: Marcès est l’indignité même, séduisante, irrésistible; il a fait un pacte avec Patrice pour réduire Lucienne au rôle de jouet: qu’on prenne garde! Et c’est la propre mère de Marcès! Horreur! On chasse l’infâme. Mais il a tout entendu et, sans hésiter, il s’empare de la vierge-fée, étouffe ses cris, l’entraîne, la prend de force—et comment!
Oui, comment! Car Lucienne a pris goût à son tourment et à sa honte. Ses sens se sont éveillés, tout-puissants; elle est l’esclave ravie, l’épouse-maîtresse de Marcès. Elle reçoit ses amis tarés, ses anciennes maîtresses, sourit à tous et à toutes, et, la nuit, se livre à tous les caprices, à tous les raffinements de son bourreau dépravé. Elle est la proie humide et froissée, la bête pantelante, un réceptacle de volupté charmé, grouillant et goulu. Son cousin Guillaume, devenu grand homme et—enfin!—amoureux d’elle, tâche à retrouver dans ce gouffre un peu de la fée-vierge d’hier, d’il y a deux ans: il y parvient et Lucienne se secoue, crie son dégoût et sa lassitude; mais le monstre, Pierre Marcès, revient dompter sa femelle: elle s’abandonne et son sexe lui remonte au cerveau. Heureusement, Marcès n’a pas son compte de délices: il lui manque le piment de la jalousie. Il lance son Claude Patrice, retour de l’Inde, comme M. Brieux, sur sa femme, oblige Lucienne à lui faire bon visage, à se laisser émouvoir par lui, écoute, caché, tel Néron, leur discours, et ne paraît que lorsque le peintre va étreindre la pauvre bête: c’est bien, très bien: il a vibré!
Et le bon Guillaume, qui ramène la mère de Lucienne, qui ramène à la misérable et passive brute sa pureté première, sa famille irritée, le calme saint du village enchanté, se brise ou se briserait au pouvoir cynique et malsain du démon Marcès, à son priapisme incisif, à ses évocations de stupre, à son argument—dirai-je ad hominem?—du lit soudain étalé, du lit glorieusement crevassé, éventré et souillé, si lui-même, le bon Guillaume, n’entraînait pas, n’emportait pas brutalement sa cousine écartelée entre le vice et la vertu! Et Marcès ricane: la fugitive restera sa chose: elle a sa marque, son sceau, ses morsures: elle aura faim et soif de lui.
Et il en est ainsi, malgré tout. A Boischarmant, redevenue fée enseignante et jeune fille, Lucienne repousse la mère de Marcès, mais n’ose se donner à Guillaume, dans la crainte que le geste ne lui rappelle, ne lui rapporte son être de bestialité passive dans le même temps que le souvenir, l’empreinte, l’étreinte de son triste époux. Il faut que Marcès vienne lui-même, qu’elle se dépouille de sa terreur, qu’elle puisse le recevoir, l’entendre sans l’écouter, pour qu’elle s’aperçoive qu’elle ne subit plus son ascendant, que la bête est morte en elle, qu’elle recouvre sa virginité d’âme et—presque—de corps et qu’elle peut se donner, en bon ange, à l’angélique Guillaume. Et le mauvais ange Marcès s’en va, foudroyé, en proférant de vagues et vaines malédictions.
Telle est cette pièce symbolique et biblique où les luttes du mal et du bien revêtent un costume moderne, où l’on dit des mots parisiens et où l’on vante même telle ou telle marque bien moderne, telle ou telle maison consacrée. Il y a eu, de-ci, de-là, un peu de flottement et d’hésitation, des inexpériences et des morceaux de bravoure un peu préparés et presque inutiles, une distinction d’esprit trop constante et assez maniérée et comme une certaine naïveté dans le profil perdu du vice et l’ombre portée de ses manifestations, mais il y a du pathétique, de la subtilité, de la sincérité, de la flamme et jusqu’à une atmosphère de lubricité coupable et, d’ailleurs, condamnée.
Mais qu’importe en une parabole? Dans la réalité, un être aussi méchant que Pierre Marcès tuerait et ne s’effacerait pas; mais n’est-ce pas l’ange déchu de la Bible qui se laisse accabler? Et Lucienne, sous la caresse de Guillaume, ne se souviendra-t-elle pas de Pierre? Revoyez l’Empreinte, de M. Abel Hermant! Mais nous assistons à une moralité, à un drame symbolique et éternel où la chair, la chair serve est un véhicule de l’esprit de Dieu, de l’âme éparse, et qui triomphe à son heure, en famille.
M. Edmond Fleg a eu des interprètes ondoyants: si, dans le personnage de Pierre Marcès, M. Gémier a été implacable, câlin, sournois, félin, formidable et lâche, un Karagheuz-Tartufe, un Don Juan-vampire, un Satan-Taupin, M. Rouyer, un Claude Patrice pleurard, pitoyable et d’une audace tactile un peu brusque, Henry Roussell est un Guillaume d’abord riant, puis bouillant, et d’une ardeur assez monotone; M. Clasis fait une jolie figure d’entomologiste; MM. Flateau et Saillard passent trop vite, excellemment.
Mmes Jeanne Éven (Mme Esselin), Léontine Massart (Mme Marcès) sont dignes, pathétiques et charmantes; Mmes Mirval et Lécuyer passent, délicieusement; Mlle Jeanne Fusier est une gamine qui saute, danse, pépie et palpite, et Mme Andrée Mégard (Lucienne) est tout esprit et tout chair: elle a des yeux de martyre, des bras d’étreinte, une chair où il reste de la volupté, de la crainte où stagne du désir, de l’inconscience qui se repent: c’est moderne, antique, réel.
4 avril 1910.