»Le Turc, étonné et ravi, tâcha d'exciter le zèle de son libérateur, en lui promettant des récompenses et des richesses. Félix rejeta ses offres avec mépris; cependant, en voyant l'aimable Safie, qui avait la permission de visiter son père, et qui, par ses gestes, exprimait sa vive reconnaissance, le jeune homme s'avoua, que le captif possédait un trésor qui serait le prix le plus beau de ses peines et de ses dangers.

»Le Turc s'aperçut promptement de l'impression que sa fille avait faite sur le cœur de Félix, et tâcha de le mettre encore plus dans ses intérêts, en promettait de la lui donner en mariage, dès qu'il serait parvenu en lieu de sûreté. Félix était trop délicat pour accepter cette offre; cependant il regarda la chance de cet événement, comme l'accomplissement de son bonheur.

»Les jours suivants, tandis que tout se préparait pour l'évasion du marchand, le zèle de Félix fut excité par plusieurs lettres de l'aimable Safie, qui parvint à exprimer ses idées dans le langage de son amant, par le secours d'un vieux domestique de son père, qui comprenait le Français. Elle le remerciait, dans les termes les plus ardents, des services qu'il voulait rendre à son père; et en même temps elle déplorait avec douceur son propre sort.

»J'ai des copies de ces lettres; car je sus, pendant ma résidence dans la cabane, me procurer ce qui était nécessaire pour écrire, et je voyais souvent les lettres entre les mains de Félix et d'Agathe. Avant de nous séparer, je veux vous les donner; elles confirmeront ce que je raconte: pour le moment, comme le soleil est déjà très-bas, je me bornerai à vous en dire la substance.

»Safie racontait que sa mère était une Arabe chrétienne, prise et emmenée en esclavage par les Turcs; qu'elle avait séduit, par sa beauté, le cœur du marchand, et qu'elle en était devenue l'épouse. La jeune fille parlait avec orgueil et enthousiasme de sa mère, qui, née libre, méprisait l'esclavage auquel elle avait été réduite. Elle instruisit sa fille dans les principes de sa religion, et lui inspira des pensées élevées et une indépendance d'esprit, défendues aux femmes par Mahomet. Elle mourut; mais ses leçons se gravèrent en caractères ineffaçables dans le cœur de Safie: celle-ci tomba malade en songeant à la nécessité de retourner en Asie, où elle serait renfermée dans un harem, et occupée à des amusements puériles, peu convenables à la disposition de son âme, accoutumée à de grandes idées et à une noble émulation pour la vertu, tandis qu'elle était flattée agréablement par la perspective d'épouser un chrétien, et de rester dans un pays où les femmes pouvaient prétendre à un rang dans la société.

»Le jour fut fixé pour l'exécution du Turc; mais, pendant la nuit qui devait la précéder, il avait quitté sa prison, et, avant que le jour ne parût, il était éloigné de plusieurs lieues de Paris. Félix avait obtenu des passeports en son nom, de même qu'aux noms de son père et de sa sœur. Avant de rien entreprendre, il avait communiqué son plan à son père, qui rendit facile le succès de la ruse, en quittant sa maison, sous le prétexte d'un voyage, et en se cachant avec sa fille, dans l'un des quartiers obscurs de Paris.

»Félix prit la route de Lyon avec les fugitifs, et les conduisit par le mont Cenis à Leghorn, où le marchand se décida à attendre une occasion favorable pour passer en quelque partie de la Turquie.

»Safie résolut de rester avec son père jusqu'au moment de son départ. Le Turc, de son côté, n'attendit pas ce moment, pour renouveler la promesse d'unir sa fille à son libérateur: Félix ne les abandonna pas; et, en attendant cet événement, il jouissait de la société de l'Arabe, qui lui montrait la plus simple et la plus tendre affection. Safie lui chantait aussi les airs délicieux de son pays natal; et il s'entretenait avec elle à l'aide d'un interprète, ou de regards expressifs.

»Le Turc permettait cette intimité, et encourageait les espérances des jeunes amants, tandis que dans son cœur il avait formé des plans tout opposés. Il ne pouvait supporter l'idée que sa fille fût unie à un chrétien; mais il craignait le ressentiment de Félix en montrant du refroidissement, et il savait qu'il était encore au pouvoir de son libérateur, s'il voulait le livrer au gouvernement Italien, sur lequel ils s'étaient réfugiés. Il conçut mille plans pour prolonger la ruse jusqu'à ce qu'elle ne fût plus nécessaire, et pour emmener secrètement sa fille avec lui. Les nouvelles qui arrivèrent de Paris secondèrent beaucoup ses projets.

»Le gouvernement de France était fort irrité de l'évasion de sa victime, et n'épargna rien pour découvrir et punir celui qui l'avait sauvée. Le complot de Félix fut promptement connu, et de Lacey fut jeté en prison avec Agathe. Ces nouvelles parvinrent à Félix, et l'arrachèrent à ses douces pensées. Son père, aveugle et âgé, et son excellente sœur, gémissaient dans un donjon malsain, tandis qu'il jouissait de la liberté, et de la société de celle qu'il aimait. Cette idée était un supplice pour lui. Il convint sur-le-champ avec le Turc, que s'il trouvait une occasion favorable de fuir avant son retour en Italie, Safie serait mise dans un couvent à Leghorn. Ce projet arrêté, il quitta l'aimable Arabe, partit pour Paris, et se livra à la vengeance des lois, dans l'espoir que cette démarche rendrait la liberté à M. de Lacey et à Agathe.

»Vain espoir! Ses parents et lui gémirent pendant cinq mois en prison, dans l'attente d'un jugement, qui prononça la confiscation de leurs biens, et les condamna à un exil perpétuel.

»Ils trouvèrent en Allemagne un misérable asile dans la chaumière où je les découvris. Félix ne tarda pas à connaître la perfidie du Turc, pour qui lui et sa famille souffraient une oppression inouïe. Ce Turc, en apprenant que son libérateur avait perdu toute fortune et tout crédit, était devenu traître à sa conscience et à l'honneur, et avait quitté l'Italie avec sa fille, en envoyant insolemment à Félix une petite somme d'argent, pour qu'il pût, disait-il, se faire un sort.

»Tels étaient les motifs qui affligeaient le cœur du jeune homme, et le rendaient, lorsque je le vis d'abord, le plus à plaindre de la famille. Il aurait pu supporter la pauvreté, et s'en glorifier même, puisqu'elle avait été la récompense de sa vertu; mais l'ingratitude du Turc et la perte de sa bien-aimée Safie, étaient des malheurs plus amers et plus irréparables. Cependant, dès que la jeune Arabe arriva, il se sentit ranimé par une nouvelle vie.

»À peine avait-on appris à Leghorn, que Félix était privé de sa fortune et de son rang, que le marchand ordonna à sa fille de ne plus penser à son amant, mais de se tenir prête à retourner avec lui dans sa patrie. Le cœur généreux de Safie en fut outragé; elle voulut faire des remontrances à son père, mais celui-ci la quitta avec colère, et en lui réitérant ses ordres tyranniques.

»Peu de jours après, le Turc entra dans l'appartement de sa fille, et lui dit précipitamment, qu'il avait des raisons de croire que le secret de sa résidence à Leghorn avait été divulgué, et qu'il serait bientôt livré au Gouvernement Français. Pour prévenir ce danger, il avait loué un vaisseau qui devait le transporter à Constantinople, et qui dans quelques heures serait à la voile. Il avait l'intention de laisser sa fille aux soins d'un serviteur fidèle, qui l'emmènerait aussitôt que la plus grande partie de ses biens serait arrivée à Leghorn.

»Seule avec elle-même, Safie réfléchit à la manière dont elle devait se conduire dans cette circonstance. Elle envisageait avec horreur l'idée de résider en Turquie; sa religion et ses sentiments l'en éloignaient. Par quelques papiers de son père, qui tombèrent entre ses mains, elle apprit l'exil de son amant et le nom du lieu qu'il habitait. Elle hésita quelque temps, mais enfin elle prit une détermination. Prenant avec elle quelques bijoux qui lui appartenaient, et une petite somme d'argent, elle quitta l'Italie, et partit pour l'Allemagne, accompagnée d'une domestique qui était de Leghorn, mais qui comprenait un peu la langue Turque.

»Elle arriva saine et sauve dans une ville, à environ vingt lieues de la chaumière de M. de Lacey, mais elle y fut retenue par sa suivante qui tomba dangereusement malade. Elle lui prodigua les soins de la plus tendre affection, sans pouvoir l'empêcher de succomber. Le hasard voulut que l'Arabe, qui resta seule, sans connaître la langue du pays et les usages du monde, tombât en bonnes mains. La maîtresse de la maison où elle avait fait séjour, avait su par l'Italienne le nom de l'endroit vers lequel elle se dirigeait, et, après la mort de cette pauvre fille, elle prit les mesures les plus convenables, pour que Safie arrivât sans danger à la chaumière de son amant».


CHAPITRE XIV

«Telle était l'histoire de mes chers voisins. J'en fus profondément frappé. J'appris même, en comparant les positions de la vie sociale qu'elle développait, à admirer les vertus de cette famille, et à détester les vices de l'espèce humaine.

»Cependant le crime me paraissait un mal dont j'étais loin. La bienveillance et la générosité étaient toujours devant mes yeux, et m'inspiraient le désir de devenir acteur dans cette scène active où tant d'admirables qualités étaient déployées et mises en jeu. Mais en faisant le récit des progrès de mon intelligence, je ne dois pas omettre une circonstance qui remonte au commencement du mois d'août de la même année.

»J'étais allé un soir, suivant ma coutume, dans le bois voisin, où je ramassais ma nourriture, et d'où je rapportais du bois pour mes protecteurs. Je trouvai par terre un portemanteau de cuir, qui contenait plusieurs articles d'habillement et quelques livres. Je m'en emparai avec empressement, et je revins avec ma prise dans ma cabane. Heureusement les livres étaient écrits dans la langue dont j'avais appris les éléments à la chaumière; c'étaient le Paradis perdu, un volume des Vies de Plutarque, et les Passions de Werther. Je ressentis la joie la plus vive de posséder ces trésors. Je me mis à étudier avec ardeur, et j'exerçais mon esprit sur ces histoires, pendant que mes amis se livraient à leurs occupations ordinaires.

»J'aurais peine à vous décrire l'effet de ces livres. Ils me présentèrent une infinité de nouvelles images et de nouveaux sentiments, qui me remplissaient quelquefois de ravissement, mais qui plus souvent me jetaient dans la plus profonde affliction. Dans Werther, dont l'histoire simple et touchante offre déjà beaucoup d'intérêt, on examine tant d'opinions, et on répand tant de lumières sur ce qui avait été précédemment obscur pour moi, que j'y trouvai une source intarissable de réflexions, et de nombreux motifs d'étonnement. Les habitudes douces et domestiques qu'il décrivait, les nobles sentiments et les sensations dont il parlait, et qui se portent vers un autre objet que soi-même, s'accordaient bien avec l'expérience que j'avais acquise parmi mes protecteurs, et avec les besoins qui naissaient pour toujours dans mon sein; mais Werther lui-même me parut un être plus divin qu'aucun de ceux que j'avais vus ou imaginés: son caractère était exempt de prétentions; mais il était réfléchi. Les discussions sur la mort et le suicide étaient propres à me remplir d'étonnement. Je ne prétendais pas juger la question; mais j'inclinai vers les opinions du héros dont je pleurai la fin, sans la comprendre précisément.

»Cependant, en lisant, je faisais une application plus personnelle à mes propres sensations et à mon état. Il me parut que j'avais quelque ressemblance, et en même temps une étrange différence avec les êtres dont je lisais l'histoire, et ceux dont j'écoutais la conversation. Je sympathisais avec eux, je les comprenais en partie, mais je n'avais pas l'esprit formé; je ne dépendais de personne, je n'avais de rapport avec qui que ce fût. Je pouvais librement cheminer vers la tombe; personne ne devait venir verser des pleurs sur ma cendre. Mon extérieur était hideux, et ma stature gigantesque: Que devais-je en penser? Qui étais-je? Qu'étais-je? D'où venais-je? Quelle était ma destinée? Ces questions revenaient sans cesse, sans que je pusse les résoudre.

»Le volume des Vies de Plutarque, qui était tombé entre mes mains, contenait les histoires des premiers fondateurs des anciennes républiques. Ce livre fit sur moi une impression entièrement différente de celle que j'avais éprouvée en lisant Werther. Les rêveries de ce jeune Allemand m'avaient appris à connaître le désespoir et les passions; Plutarque me montra de hautes pensées. Il m'élevait au-dessus de la sphère bornée de mes propres réflexions, à un point où je pouvais admirer et aimer les héros des siècles passés. Il y avait, dans ce que je lisais, beaucoup de choses qui étaient au-dessus de mon intelligence et de mon expérience. J'avais une connaissance très-confuse des royaumes, des vastes continents, des grandes rivières et des mers sans limites; mais je ne connaissais nullement les villes, ni les grandes réunions d'hommes. La chaumière de mes protecteurs était la seule école où j'eusse étudié la nature humaine; Plutarque me développa des actions nouvelles et plus fortes. En lisant l'histoire de ces hommes versés dans les affaires publiques, qui gouvernaient ou massacraient leurs semblables, je sentis naître en moi un ardent amour de la vertu, et une profonde horreur du crime; termes dont je ne comprenais pas bien la signification, mais qui, selon moi, n'avaient d'autre rapport qu'au plaisir et à la peine. Ces sentiments me portèrent naturellement à admirer les législateurs pacifiques, tels que Numa, Solon et Lycurgue, de préférence à Romulus et Thésée. La vie patriarcale de mes protecteurs contribua à graver fortement ces impressions dans mon esprit. Il se peut cependant qu'elles eussent été toutes différentes, si j'eusse été initié au monde par un jeune soldat, passionné pour la gloire et le carnage.

»Le Paradis perdu excita des émotions tout autres et bien plus profondes. Il en fut de cet ouvrage comme des deux autres, qui étaient tombés entre mes mains; je le pris pour une histoire véritable. Je me sentis agité par tous les sentiments d'étonnement et de crainte, que devait exciter la peinture d'un Dieu tout-puissant en guerre avec ceux qu'il avait créés. Souvent je m'appliquais à moi-même diverses situations, qui offraient un rapport frappant avec la mienne. Selon toute apparence, j'avais été créé, comme Adam, sans tenir en rien à un être vivant; mais d'un autre côté, son état était bien différent du mien. Il était sorti des mains de Dieu, parfait, heureux et prospère. Il restait sous la garde même de son créateur; il pouvait lui parler, et s'instruire en communiquant avec des êtres d'une nature supérieure: moi, j'étais malheureux, sans appui, et seul. Plus d'une fois, je considérai Satan comme l'emblème le plus fidèle de ma condition; souvent en effet, en voyant le bonheur des mes protecteurs, je me sentais, comme lui, rempli d'un sentiment d'envie.

»Une autre circonstance me confirma dans l'opinion que j'avais de moi-même. Peu de temps après mon arrivée dans la cabane, je découvris quelques papiers dans la poche du vêtement que j'avais emporté de votre laboratoire. Je les avais d'abord négligés; mais maintenant que je pouvais déchiffrer les caractères qui y étaient tracés, je me mis à les étudier. C'était un journal écrit par vous, et relatif aux quatre premiers mois qui précédèrent ma création. Vous décriviez avec un soin minutieux chaque opération qui concourait au progrès de votre ouvrage; vous mêliez à cette histoire le récit des évènements qui avaient rapport à votre famille.

»Vous vous souvenez sans doute de ces papiers. Les voici. Rien n'est omis de ce qui a rapport à mon origine maudite; toutes les circonstances qui l'ont amenée, quelque dégoût qu'elles offrent, y sont fidèlement conservées: la description la plus minutieuse de mon odieuse et dégoûtante personne y est tracée dans des termes qui peignaient votre horreur même, et rendaient la mienne ineffaçable. J'étais dans une souffrance affreuse en lisant ces notes. «Jour odieux où je reçus la vie, m'écriai-je avec désespoir! Maudit Créateur! Pourquoi as-tu formé un monstre si hideux, que toi-même tu t'en es éloigné avec dégoût? Dieu a fait l'homme beau, agréable, et à son image; ma forme présente aussi une ressemblance avec la tienne; mais une ressemblance horrible, plus horrible même par la ressemblance. Satan avait ses compagnons, ses diables, pour l'admirer, pour l'encourager; et moi, je suis solitaire et détesté».

»Telles étaient mes réflexions pendant mes moments de désespoir et de solitude; mais, revenant à contempler les vertus des habitants de la chaumière, leur caractère aimable et bienveillant, je me persuadais que, lorsqu'ils connaîtraient mon admiration pour leurs vertus, ils auraient compassion de moi, et ne feraient pas attention à ma difformité personnelle. Pourraient-ils éloigner d'eux un être monstrueux, il est vrai, mais qui implorait leur compassion et leur amitié? Je résolus, du moins, de ne pas désespérer, et, à tout événement, de me préparer à une entrevue qui déciderait de ma destinée. Je retardai cet essai de quelques mois; car le succès était assez important pour m'inspirer la crainte de ne pas réussir. Du reste, j'acquérais tant d'expérience chaque jour, que je ne voulus commencer cette entreprise, qu'après avoir ajouté quelques mois de plus à ma sagesse.

»Je remarquai, pendant ce temps, plusieurs changements dans la chaumière. La présence de Safie répandait le bonheur, et même plus d'abondance, parmi les personnes qui l'environnaient. Félix et Agathe donnaient plus de temps à leurs amusements et à leurs causeries; et ils étaient aidés dans leurs travaux par des domestiques. Ils ne paraissaient pas riches, mais ils étaient contents et heureux; leurs sentiments étaient paisibles, tandis que les miens devenaient de jour en jour plus tumultueux. Le progrès de mes connaissances ne servait qu'à me montrer plus clairement dans quelle affreuse position j'étais placé. J'entretenais l'espérance, il est vrai; mais elle s'évanouissait toujours, au moment où je voyais ma personne réfléchie dans l'eau, ou mon ombre à la clarté de la lune: faible image, ombre inconstante, dont je m'effrayais midi-même!

»Je m'efforçai de bannir ces craintes, et de m'affermir pour l'épreuve que j'avais intention de subir dans quelques mois. Quelquefois je laissais mes pensées s'abandonner au délire, et errer dans les plaines du paradis; j'osais me représenter ces êtres bons et aimables, sympathisant avec mes sentiments et dissipant ma tristesse; je croyais voir leurs figures angéliques sourire pour me consoler. Rêves insensés! Une Ève n'adoucissait pas mes chagrins, ne partageait point mes pensées; j'étais seul. Je me souvenais de la prière qu'Adam adressa à son créateur; mais où était le mien? Il m'avait abandonné, et, dans l'amertume de mon cœur, je le maudissais.

»L'automne se passa ainsi. Je vis, avec surprise et chagrin, les feuilles décroître et tomber, et la nature reprendre cet aspect stérile et froid qu'elle présentait, lorsque je vis pour la première fois les bois et la lune bienfaisante. Cependant, je ne fis pas attention à la température froide de la saison; j'étais plus propre, par mon organisation, à endurer le froid que la chaleur; mon plus grand plaisir était de voir les fleurs, les oiseaux, et tout le cortège enchanteur de l'été. Privé de ces agréments, je tournai davantage mon attention vers les habitants de la chaumière. L'absence de l'été n'avait pas diminué leur bonheur. Ce bonheur était de s'aimer et de se convenir; il ne dépendait que d'eux-mêmes, et n'était pas interrompu par ce qui se passait autour d'eux. Plus je les voyais, plus j'avais le désir de réclamer leur protection et leur amitié; mon cœur avait besoin d'être connu et aimé de ces intéressantes créatures; toute mon ambition se bornait à voir leurs doux regards tournés avec affection vers moi. Je n'osais penser qu'ils les détourneraient avec mépris et horreur. Le pauvre, qui s'arrêtait à leur porte, n'était jamais repoussé. Je demandais, il est vrai, des trésors bien plus grands qu'un peu de nourriture ou du repos; je prétendais à l'amitié, à la sympathie, et je ne m'en croyais pas tout-à-fait indigne.

»L'hiver approchait, et une révolution complète des saisons avait eu lieu, depuis que j'étais animé par la vie. Mon attention, à cette époque, fut tournée entièrement vers le plan que je ni étais formé, et qui était de m'introduire dans la chaumière de mes protecteurs. Je conçus une foule de projets; mais celui auquel je m'arrêtai, fut d'entrer dans leur habitation au moment où le vieillard aveugle serait seul. J'avais assez de sagacité pour deviner, que ma laideur hideuse et surnaturelle était le principal objet d'horreur pour ceux qui m'avaient vu précédemment. Ma voix, quoique dure, n'avait rien de terrible; je pensai donc que si, pendant l'absence de ses enfants, je pouvais obtenir la bienveillance et la médiation du vieux de Lacey, je parviendrais, grâce à lui, à être toléré par mes plus jeunes protecteurs.

»Un jour, le soleil brillait sur les feuilles rougeâtres dont la terre était jonchée, et inspirait la gaîté, sans répandre la chaleur; Safie, Agathe, et Félix partirent pour faire une longue promenade dans la campagne, et le vieillard, qui avait exprimé le désir de ne pas les accompagner, resta seul dans la chaumière. À peine ses enfants étaient-ils partis, qu'il prit sa guitare, et joua plusieurs airs d'une mélancolie douce, plus douce même qu'aucun de ceux que j'avais entendus auparavant. Sa figure était d'abord animée par le plaisir, mais bientôt elle exprima la méditation et la tristesse; enfin, le vieillard mit l'instrument de côté, et resta absorbé dans ses rêveries.

»Mon cœur palpitait avec force; c'était l'heure, le moment de l'épreuve, qui devait confirmer mes espérances, ou réaliser mes craintes. Les domestiques étaient allés à une fête voisine. Tout était silencieux au dedans et autour de la chaumière: l'occasion était excellente; cependant, au moment où j'allais mettre mon plan à exécution, je sentis mes forces défaillir, et je tombai à terre. Je me relevai; je m'armai de toute la fermeté dont j'étais capable, et j'écartai les planches que j'avais placées devant ma cabane, pour cacher ma retraite. L'air frais me ranima, je m'affermis de nouveau dans ma détermination, et je m'approchai de la porte de ma chaumière.

»Je frappai. « Qui est là, dit le vieillard? Entrez».

—«Excusez-moi, lui dis-je, je suis un voyageur qui a besoin d'un peu de repos, et que vous obligeriez beaucoup, si vous vouliez permettre qu'il restât quelques minutes devant le feu».

—«Entrez, dit de Lacey, et je chercherai à vous soulager; mais, malheureusement, mes enfants sont sortis; car je suis aveugle, et je crains qu'il ne me soit difficile de vous offrir quelque nourriture».

—«N'en soyez pas en peine, mon généreux hôte, je n'en ai pas besoin; je ne réclame qu'un peu de chaleur et de repos».

»Je m'assis, et il y eut un moment de silence. Je savais que chaque minute m'était précieuse; cependant j'étais indécis sur la manière dont je commencerais l'entretien; mais le vieillard me tira d'embarras en disant: «Étranger, je suppose, à votre langage, que vous êtes mon compatriote; êtes-vous Français»?

—«Non; mais j'ai été élevé par une famille Française, et je ne comprends que la langue de ce pays. Je vais, en ce moment, réclamer la protection de quelques amis que j'aime sincèrement, et dont j'espère obtenir l'amitié».

—«Sont-ils Allemands»?

—«Non, ils sont Français. Mais changeons de conversation. Je suis une créature malheureuse et abandonnée; je regarde autour de moi, et je n'ai ni parent, ni ami sur la terre. Ces aimables gens, que je vais trouver, ne m'ont jamais vu, et ne me connaissent que sous bien peu de rapports. Je suis rempli de crainte; car, si je ne réussis pas auprès d'eux, je dois m'attendre à être un rebut pour le reste des hommes».

—«Ne désespérez pas. Vivre sans amis, c'est assurément vivre malheureux; mais le cœur de l'homme qui est dégagé de tout intérêt particulier, ne renferme qu'amour fraternel et charité. Ayez donc confiance; et, si ces amis sont bons et aimables, ne perdez pas courage».

—«Ils sont bons, il n'en est pas qui soient meilleurs; mais, malheureusement, ils sont prévenus contre moi. J'ai un bon naturel; jusqu'ici ma vie a été innocente, et quelquefois bienfaisante; mais les personnes, dont je vous parle, sont aveuglées par un préjugé fatal, et, au lieu de voir en moi un ami bon et sensible, elles ne voient qu'un monstre détestable».

—«C'est un malheur, j'en conviens; mais, si vous n'avez aucun tort, ne pouvez-vous pas les détromper»?

—«Je vais l'essayer; et c'est cette tentative même qui m'accable de tant de terreur. J'aime tendrement ces amis; sans être connu d'eux, j'ai pu pendant plusieurs mois connaître les attentions journalières qu'ils se prodiguent mutuellement; mais ils croient que je veux leur nuire, et c'est ce préjugé que je désire détruire».

—«Où demeurent ces ami»?

—«Près d'ici».

—«Le vieillard garda le silence un moment, et dit: «Si vous voulez me confier sans réserve les détails de votre histoire, je vous serai peut-être utile pour les détromper. Je suis aveugle, et ne puis vous juger sur votre figure; mais il y a dans vos paroles un accent qui me garantit votre sincérité. Je suis pauvre et exilé, mais ce sera un véritable plaisir pour moi de pouvoir, en quelque manière, rendre service à une créature humaine».

—«Homme excellent! Je vous remercie, et j'accepte votre offre généreuse. Votre bonté me rassure; votre secours me permet d'espérer, que je ne serai pas chassé de la société de vos semblables, ni privé de leur intérêt».

—«Dieu vous en préserve, quand bien même vous seriez criminel; car ce malheur seul pourrait vous conduire au désespoir, et vous éloigner de la vertu. Moi aussi je suis malheureux, ma famille a été condamnée, et elle était innocente; jugez donc si je ne sens pas vos infortunes».

—«Comment pourrai-je vous remercier, mon excellent et unique bienfaiteur? Vous êtes le premier homme qui m'ait fait entendre des paroles bienveillantes; j'en serai toujours reconnaissant. Votre humanité me garantit tout succès près des amis que je suis sur le point de voir».

—«Puis-je connaître le nom et la demeure de ces amis»?

»Je me tus. C'était le moment décisif, où j'allais perdre ou obtenir à jamais le bonheur. Je m'efforçai de recueillir assez de fermeté pour lui répondre, mais cet effort épuisa toute la force qui me restait. Je tombai sur la chaise en sanglotant. Dans ce moment j'entendis les pas de mes protecteurs. Je n'avais pas un moment à perdre; je m'emparai de la main du vieillard, et je m'écriai: «Voici le moment!... Sauvez et protégez moi! Vous et votre famille, vous êtes les amis que je cherche. Ne m'abandonnez pas au moment de l'épreuve».

—«Grand Dieu! s'écria le vieillard, qui êtes-vous»?

»Au même instant la porte de la chaumière s'ouvre; Félix, Safie et Agathe entrèrent. Qui pourrait décrire l'horreur et la consternation dont ils furent saisis en me voyant. Agathe s'évanouit; et Safie, incapable de donner des soins à son amie, s'élança hors de la chaumière. Félix s'avança, et avec une force surnaturelle, m'arracha de son père aux genoux duquel je m'attachais; dans un transport de fureur, il me renversa par terre, et me frappa avec violence d'un bâton. J'aurais pu séparer ses membres, aussi facilement que le lion déchire la gazelle; mais j'avais le cœur oppressé par la plus amère douleur, et je me retins. Il se disposait à me frapper de nouveau; mais vaincu par la douleur et le désespoir, je quittai la chaumière; et, sans être aperçu, je parvins, au milieu du tumulte général, à m'échapper jusque dans ma cabane».


CHAPITRE XV

»Maudit, maudit créateur! Pourquoi vivais-je? Pourquoi, dans cet instant, n'ai-je pas éteint l'étincelle d'existence que vous m'aviez si imprudemment donnée? Je ne sais; le désespoir ne s'était pas encore emparé de moi; mes sentiments étaient ceux de la rage et de la vengeance. J'aurais eu du plaisir à détruire la chaumière et ses habitants, et je me serais rassasié de leurs cris et de leur malheur.

»Dès que la nuit fut arrivée, je quittai ma retraite, et je me mis à errer dans le bois: là, cessant d'être retenu par la crainte d'être découvert, je donnai cours à mes tourments par des hurlements horribles. Semblable à une bête féroce qui a rompu ses liens, je détruisais les objets qui faisaient obstacle à mon passage, et je traversais les bois avec la rapidité du cerf. Ah! que cette nuit fut affreuse pour moi! Les froides étoiles brillaient dans les cieux, et semblaient insulter à mon malheur: les arbres dépouillés agitaient leurs branches au-dessus de ma tête; de temps en temps, la douce voix d'un oiseau se lisait entendre au milieu du silence universel: tout, excepté moi, jouissait du repos ou du bonheur. Semblable au chef des Démons, je portais l'enfer en moi-même; sans avoir son génie, je voulais déraciner les arbres, répandre le ravage et la destruction autour de moi; et, après avoir assouvi ma fureur, m'asseoir sur les ruines, et en jouir.

»Je ne pus supporter ce dérèglement de sensations; je me sentis accablé par l'excès de l'exercice auquel je m'étais livré, et je tombai sur la terre humide dans la faible impuissance du désespoir. Parmi les hommes, nul n'avait pitié de moi, nul ne me prêtait assistance: devais-je amitié à mes ennemis? Non. De ce moment, je déclarai une guerre éternelle à l'espèce humaine, et surtout à celui qui, en me créant, me réduisait à ce malheur insupportable.

»Le soleil se leva; j'entendis des voix d'hommes, et je jugeai impossible de retourner, ce jour-là, dans ma retraite. En conséquence, je me cachai dans quelque taillis épais, déterminé à passer le temps à réfléchir sur ma situation.

»Le doux éclat du soleil, et l'air pur du jour me rendirent un peu la tranquillité. Je me rappelai ce qui s'était passé dans la chaumière, et je ne pus m'empêcher de croire que j'avais été trop prompt dans mes conclusions. J'avais certainement agi avec imprudence. Il était clair que ma conversation avait intéressé le père en ma faveur, et j'étais un insensé de m'être exposé à l'horreur de ses enfants. J'aurais dû habituer le vieux de Lacey à moi-même, et ne me découvrir au reste de sa famille, que lorsqu'elle aurait été préparée à me voir. Cette erreur ne me parut pas irréparable. Je méditai long-temps sur le parti que j'aurais à prendre, et je m'arrêtai à celui de retourner à la chaumière, de m'adresser au vieillard, et de le mettre dans ma cause par mes représentations.

»Ces pensées me calmèrent, et me jetèrent, vers l'après-midi, dans un profond sommeil; mais l'agitation de mon sang ne me permettait pas d'être bercé par des rêves paisibles. L'horrible scène de la veille se représentait sans cesse à mes yeux; les femmes fuyaient, et Félix, rempli de fureur, m'arrachait aux pieds de son père. Je me réveillai épuisé; et je profitai de la nuit, qui était déjà venue, pour sortir de ma retraite, et pourvoir à ma nourriture.

»Après avoir apaisé ma faim, je dirigeai mes pas vers le sentier bien connu, qui conduisait à la chaumière. Tout était tranquille. Je rentrai dans ma cabane, et je me mis à attendre l'heure à laquelle la famille avait coutume de se lever. Cette heure se passa, le soleil s'éleva dans les deux, et les habitants de la chaumière ne paraissaient pas. Je tremblais avec violence, dans la crainte de quelque malheur affreux. L'intérieur de la chaumière était sombre; aucun mouvement ne se faisait entendre: je ne puis décrire l'agonie de cette attente.

»Dans ce moment deux paysans vinrent à passer, s'arrêtèrent auprès de la chaumière, et causèrent ensemble en faisant des gestes violents; mais je ne comprenais pas un mot de leur conversation, parce qu'ils parlaient la langue du pays, qui différait de celle de mes protecteurs. Bientôt après, cependant, Félix s'approcha d'un autre homme: je fus surpris de voir qu'il n'avait pas quitté la chaumière ce matin; j'en eus même quelqu'inquiétude, et je prêtai une oreille attentive pour découvrir, dans ce qu'il dirait, le motif de ces visites inaccoutumées».

«Faites-vous attention, lui dit son compagnon, que vous serez obligé de payer un loyer de trois mois, et de perdre le produit de votre jardin? Je ne désire pas profiter d'un avantage injuste, et je demande en conséquence que vous preniez quelques jours pour peser votre détermination».

—«C'est tout-à-fait inutile, répondit Félix; nous ne pouvons plus désormais habiter votre chaumière. La vie de mon père est dans le plus grand danger, à cause de l'évènement affreux que je vous ai raconté. Ma femme et ma sœur ne reviendront jamais de leur terreur. Ne raisonnons pas davantage sur ce sujet. Prenez possession de voire bien, et laissez moi quitter ce lieu».

»Félix tremblait violemment en parlant ainsi. Il entra, suivi de ses compagnons, dans la chaumière, et partit au bout de quelques minutes. Depuis, je n'ai jamais vu personne de la famille de M. de Lacey.

»Pendant le reste du jour je restai dans ma cabane, accablé par un désespoir profond et stupide. Mes protecteurs étaient partis, et avaient rompu le seul lien qui m'attachait au monde. Pour la première fois, mon cœur se remplit de sentiments de vengeance et de haine; au lieu de chercher à les comprimer, je me laissais emporter par le torrent, abandonnant mon esprit aux idées du mal et de la mort. Si je me rappelais mes amis, la voix douce de M. de Lacey, les yeux attrayants d'Agathe, et la beauté merveilleuse de l'Arabe, ces sombres pensées se dissipaient, et un torrent de larmes coulait de mes yeux. Mais aussitôt que je reportais ma pensée sur le mépris et l'abandon dans lequel je me trouvais, ma colère se tournait en rage. Dans l'impuissance de nuire à aucun objet humain, je dirigeai ma fureur sur des objets inanimés. À l'approche de la nuit, je plaçai une grande quantité de combustibles autour de la chaumière; et, après avoir détruit tout vestige de culture dans le jardin, j'attendis avec la plus grande impatience que la lune fut cachée pour commencer mes opérations.

»À l'approche de la nuit, un vent terrible s'éleva, et dispersa promptement les nuages qui couvraient le ciel: ce vent, dont la force semblait égaler celle de l'avalanche, bouleversa mon esprit, et brisa toute ma raison. J'allumai une branche d'arbre sèche, et je tournai avec fureur autour de la chaumière maudite, les yeux incessamment fixés sur l'ouest de l'horizon, dont la lune touchait presque le bord. Une partie de son orbe fut enfin cachée, et je brandis ma branche; la lune disparut, et je mis le feu, en poussant un cri, à la paille, aux bruyères et aux genêts que j'avais rassemblés. Le vent augmenta la violence du feu, et la chaumière fut aussitôt enveloppée et dévorée par les flammes.

»Dès que je fus convaincu qu'aucun secours ne pourrait sauver quelque partie de l'habitation, je me retirai, en me dirigeant vers le bois, où je cherchai un asile.

»Maintenant que j'avais le monde devant moi, où devais-je porter mes pas? Je résolus de fuir loin du théâtre de mes malheurs; mais pour moi, haï et méprisé, tous les pays étaient également horribles. Enfin, je pensai à vous. J'appris par vos papiers que vous étiez mon père, mon créateur: à qui pouvais-je mieux m'adresser qu'à celui qui m'avait donné la vie? Félix qui avait appris beaucoup de choses à Safie, n'avait pas oublié de lui faire connaître la géographie: de cette manière j'avais appris les situations respectives des différentes contrées de la terre. Vous aviez indiqué que Genève était votre patrie; je résolus de porter mes pas vers cette ville.

»Comment faire pour m'orienter? Je savais qu'il fallait voyager dans une direction sud ouest, pour arriver à ma destination; mais je n'avais d'autre guide que le soleil. Je ne connaissais pas les noms des villes que j'avais à traverser, et je ne pouvais demander des renseignements à aucun être humain. Malgré ces difficultés, je ne perdis pas tout espoir. Je ne pouvais attendre de secours que de vous, de vous qui ne m'inspiriez d'autre sentiment que celui de la haine. Créateur insensible et lâche! tu m'avais doué de sens et de passions, et tu m'avais jeté dans le monde comme un objet de mépris et d'horreur pour l'espèce humaine! Il n'y avait que vous à la pitié et à la justice duquel je pusse prétendre, et je me déterminai à réclamer de vous cette justice, que j'essayerais en vain d'obtenir de tout autre être humain.

»Mes voyages furent longs, et mes souffrances cruelles. L'automne était avancé lorsque je quittai le lieu qui m'avait si longtemps servi de résidence. Je ne voyageais que de nuit, dans la crainte de rencontrer l'homme. La nature dépérissait autour de moi, et le soleil devint sans chaleur; la pluie et la neige tombaient de toutes parts; de grands fleuves étaient gelés; la surface de la terre était triste, glacée, et nue, et je ne trouvais aucun asile. Ah, terre! combien de fois ai-je vomi des imprécations contre celui qui m'avait créé! Je n'avais plus la même douceur de caractère; je n'avais plus que fiel et amertume. Plus j'approchais de votre habitation, plus je sentais profondément dans mon cœur le désir de la vengeance. Je ne me reposais pas, malgré la neige et la glace. Quelques incidents, et une carte du pays, qui était tombée entre mes mains, servirent à me diriger; mais souvent je m'égarais de mon chemin. L'horreur de mon désespoir ne me laissait aucun repos: chaque incident était un motif nouveau de rage et de malheur; mais une circonstance, que je vais rapporter, redoubla l'amertume et l'horreur de mes sentiments.

»J'étais arrivé sur les confins du Switzerland: le soleil avait déjà plus de chaleur, et la terre commençait à se couvrir d'une nouvelle verdure.

»J'avais coutume de me reposer pendant le jour, et de ne voyager que de nuit, pour éviter l'aspect de l'homme. Un matin, cependant, comme j'avais à traverser un bois profond, je hasardai de continuer mon voyage après le lever du soleil. C'était un des premiers jours du printemps: le charme du soleil resplendissant, et la fraîcheur embaumée de l'air m'inspirèrent un sentiment de joie. Je sentis renaître dans mon cœur des émotions douces et agréables, qui depuis long-temps paraissaient éteintes. Presque surpris par la nouveauté de ces sensations, je me sentis entraîné jusqu'au point d'oublier ma solitude et ma difformité; j'osai même goûter un moment de bonheur. De douces larmes arrosèrent encore mes joues, et mes yeux humides se levèrent avec reconnaissance vers l'astre bienfaisant auquel je devais une semblable jouissance.

»Je continuai à suivre les sentiers du bois, jusqu'à sa limite, marquée par une rivière dont le lit paraissait profond et le cours rapide, et dont les bords étaient ombragés par une grande quantité d'arbres déjà verdoyants. Je m'arrêtai dans cet endroit, sans savoir exactement le chemin que je suivrais, lorsque j'entendis des voix qui me forcèrent à me cacher sous l'ombre d'un cyprès. J'étais à peine sous cet arbre, qu'une jeune fille vint en courant vers l'endroit que j'avais choisi, et en riant comme si elle fuyait quelqu'un pour badiner. Elle continua sa course le long des bords escarpés du fleuve; mais, venant tout-à-coup à glisser, elle tomba dans l'eau. Je m'élançai de ma retraite, et après avoir longtemps lutté contre la force du courant, je parvins à la sauver, et à l'amener sur le rivage. Elle était sans connaissance; et j'essayais de la ranimer par tous les moyens possibles, lorsque je fus brusquement interrompu par l'approche d'un paysan, qui était probablement celui qu'elle avait fui en jouant. À ma vue, il s'élança vers moi, arrachant la jeune fille de mes bras, et courut vers la partie la plus épaisse du bois. Je le suivis aussitôt, et presque machinalement; mais l'homme, en me voyant approcher, ajusta sur moi le fusil qu'il portait, et fit feu. Je tombai, et il s'échappa dans l'épaisseur du bois avec une nouvelle rapidité.

»Telle était donc la récompense de ma bonté! J'avais sauvé de la mort un être humain, et, pour récompense, je souffrais maintenant d'une blessure qui avait déchiré la chair jusqu'aux os. Les sentiments de bonté et de douceur, qui m'avaient animé peu d'heures auparavant, firent place à une rage infernale et à des mouvements convulsifs. Enflammé par la souffrance, je vouai une haine éternelle à toute l'espèce humaine, et en méditant de terribles vengeances; mais l'irritation de ma blessure m'accabla, suspendit les mouvements de mon pouls, et me fit perdre les sens.

»Pendant quelques semaines, je traînai ma malheureuse vie dans les bois, en cherchant à soigner la blessure que j'avais reçue. La balle était entrée dans mon épaule; et je ne savais si elle y était restée, ou si elle avait traversé tout mon corps. Quoi qu'il en fût, je n'avais aucun moyen de l'extraire. Mes souffrances s'aggravaient encore du sentiment oppressif de l'injustice et de l'ingratitude qui en était la cause. Dans mes vœux journaliers je demandais vengeance, une vengeance entière et terrible, qui seule pourrait tenir lieu des outrages et des angoisses que j'avais soufferts.

»Après quelques semaines, ma blessure se guérit, et je continuai mon voyage. Mes souffrances ne devaient plus être adoucies par l'éclat du soleil, ou les douces brises du printemps; la joie n'était plus qu'une ironie qui insultait à mon désespoir, et me faisait sentir plus péniblement que je n'étais pas destiné à connaître le bonheur.

»J'approchais cependant du terme de mon voyage; deux mois après, j'arrivai dans les environs de Genève.

»C'était le soir. Je me cachai dans les champs qui entourent cette ville, pour songer de quelle manière je m'adresserais à vous. J'étais accablé par la fatigue et la faim, et beaucoup trop malheureux pour jouir des douces brises du soir, ou de la vue du soleil qui se couchait derrière les imposantes montagnes du Jura.

»Un léger sommeil m'arracha en ce moment à mes tristes réflexions; mais il fut bientôt troublé par rapproche d'un bel enfant, qui vint, en courant, et avec toute la gaîté de son âge, dans la retraite où je m'étais placé. Tout-à-coup, en le voyant, j'eus la pensée que cette petite créature était sans prévention, et avait vécu trop peu de temps pour avoir horreur de la difformité. Si, donc, je pouvais le prendre, et l'élever comme mon compagnon et mon ami, je ne serais plus solitaire sur cette terre peuplée.

»Cédant à cette pensée, je saisis l'enfant au passage, et le tirai vers moi. À ma vue, il couvrit ses yeux de ses mains, et poussa un cri d'effroi. J'ôtai de force la main qu'il tenait sur sa figure, et je lui dis: «Enfant, que crains-tu? Je n'ai pas l'intention de te faire aucun mal; écoute-moi».

»Il se débattait avec violence:—«Laisse-moi m'en aller, s'écria-t-il, monstre! vilain méchant! tu veux me manger, et me déchirer en morceaux.... Tu es un ogre.... laisse-moi m'en aller, ou je le dirai à papa».

—«Mon enfant, tu ne reverras plus ton père; il faut que tu viennes avec moi.

—«Monstre affreux! laisse-moi partir; mon papa est syndic;—c'est M. Frankenstein... Il te punirait, si tu osais me retenir».

—«Frankenstein! tu appartiens donc à mon ennemi... à celui de qui j'ai juré de tirer vengeance; tu seras ma première victime».

»L'enfant se débattait encore, et me chargeait d'épithètes qui portaient le désespoir dans mon cœur. Je lui pris le cou pour l'empêcher de crier, et je le vis aussitôt tomber mort à mes pieds.

«En contemplant ma victime, j'avais le cœur gonflé de joie et fier d'un triomphe infernal. Je frappai des mains, en m'écriant: «Moi aussi, je puis porter la désolation; mon ennemi n'est pas au-dessus de mes atteintes; cette mort le jettera dans le désespoir, et mille autres malheurs pourront l'affliger et l'accabler».

»En fixant mes yeux sur l'enfant, j'aperçus un objet qui brillait sur sa poitrine: je le pris, c'était le portrait d'une femme très-séduisante. Tout pervers que j'étais, j'en fus transporté, et je m'adoucis. Je contemplai quelques moments avec délices ses yeux noirs ombragés par de longs cils, et ses lèvres gracieuses; mais bientôt ma rage revint: je me rappelai que j'étais à jamais privé du bonheur que l'on peut attendre d'aussi belles créatures; et que celle dont je contemplais l'image, changerait, en me regardant, cet air divin de bonté en une expression de dégoût et d'effroi.

»Vous étonnerez-vous que de telles pensées me transportassent de rage? Je m'étonne seulement que, dans ce moment, au lieu de donner cours à mes sentiments en exclamations et en désespoir, je ne me sois pas précipité au milieu de l'espèce humaine, et que je n'aie pas péri en essayant de la détruire.

»Accablé par ces sentiments, je quittai le lieu où j'avais commis le meurtre. Je cherchais une retraite plus à l'écart, lorsque je vis une femme passer auprès de moi. Elle était jeune, pas aussi belle que celle dont je tenais le portrait, mais d'un aspect agréable, et brillant de tout l'éclat de la jeunesse et de la santé. Voici, pensais-je, une de celles qui sourient pour tout le monde, excepté pour moi; elle n'échappera pas: grâce aux leçons de Félix, et aux lois sanguinaires de l'homme, j'ai appris à préparer le mal. Je m'approchai d'elle sans en être vu, et je mis le portrait dans une des poches de son vêtement.

»Pendant quelques jours j'allai souvent à l'endroit où ces scènes avaient eu lieu: tantôt j'avais le désir de vous voir, tantôt j'étais résolu à quitter pour toujours le monde et ses misères. Enfin je vins dans ces montagnes, et j'ai erré dans leurs immenses solitudes, consumé par une passion brûlante que vous seul pouvez satisfaire. Nous ne nous séparerons pas que vous n'ayez promis de consentir à ma requête. Je suis seul et malheureux; l'homme ne veut pas m'admettre dans sa société; mais un être aussi difforme et aussi horrible que moi-même ne me repousserait pas. Ma compagne doit avoir le même extérieur et les mêmes défauts. Votre devoir est de la créer.


CHAPITRE XVI

Le monstre cessa de parler, et fixa les yeux sur moi, dans l'attente d'une réponse; mais j'étais troublé, hors de moi, et incapable de recueillir assez mes idées pour comprendre toute l'étendue de sa proposition. Il continua:

«Il faut me créer une femme avec qui je puisse vivre dans l'échange de ces sentiments nécessaires à mon existence. Vous seul pouvez le faire; et je vous le demande comme un droit que vous ne devez pas refuser».

La dernière partie de son histoire avait rallumé dans mon cœur la colère qui s'était apaisée pendant le récit de sa vie paisible, parmi les habitants de la chaumière, et, lorsqu'il prononça ces derniers mots, je ne pus contenir plus long-temps la fureur qui me consumait.

—«Je refuse, répondis-je; et aucun supplice n'arrachera jamais mon consentement. Tu peux me rendre le plus malheureux des hommes; mais tu ne m'aviliras jamais à mes propres yeux. Irai-je créer un autre être semblable à toi-même, et dont la méchanceté, jointe à la tienne, désolerait le monde? Éloigne-toi! Je t'ai répondu; tu peux me torturer; mais je ne consentirai jamais à ta demande».

—«Vous avez tort, répliqua le Démon; et, au lieu de me servir de menaces, je me contenterai de raisonner avec vous. Je suis méchant, parce que je suis malheureux. Ne suis-je pas abandonné et haï par toute l'espèce humaine? Vous, mon créateur, si vous me mettiez en pièces, vous en triompheriez: souvenez-vous-en, et dites-moi pourquoi j'aurais pour l'homme plus de pitié qu'il ne m'en témoigne. Vous ne croiriez pas commettre un meurtre, si, me précipitant dans un de ces abîmes de glace, vous me fessiez périr, moi, l'ouvrage de vos mains. Respecterai-je l'homme lorsqu'il me méprise? Faites-le vivre avec moi dans un échange de bontés; et, au lieu de lui nuire, je lui ferai toutes sortes de biens en pleurant de reconnaissance de ce qu'il veut bien les accepter. Mais il n'en saurait être ainsi; les sens humains sont des barrières insurmontables à notre union. Cependant, les miens ne se soumettront pas à un esclavage honteux. Je vengerai mes injures: si je ne puis inspirer l'amour, j'inspirerai la crainte; et c'est surtout à vous, mon plus grand ennemi, parce que vous êtes mon créateur, que je jure une haine éternelle. Prenez-y garde: je travaillerai à votre destruction, et je ne m'arrêterai pas que je n'aie désolé votre cœur, de manière à ce que vous maudissiez l'heure de voire naissance».

Une rage infernale l'animait en prononçant ces paroles: sa figure se ridait en contorsions trop horribles, pour que des yeux humains pussent la regarder; mais il se calma promptement, et il ajouta:

«Je voulais raisonner; mais mon emportement s'y oppose; et cependant vous ne réfléchissez pas que vous êtes la cause de ses excès. Si un être quelconque éprouvait pour moi quelques emotions de bienveillance, je la lui rendrais au centuple; pour cet amour d'une seule créature, je ferais la paix avec l'espèce entière! Mais je vois que je me laisse aller à des rêves de bonheur qui ne peuvent se réaliser. Ce que je vous demande est raisonnable et modéré; je veux une créature d'un autre sexe, mais aussi hideuse que moi: ce présent est faible, mais c'est tout ce que je puis recevoir et je serai content. Il est vrai que nous serons des monstres séparés du monde entier; mais nous en serons plus attachés l'un à l'autre. Nous ne vivrons pas heureux, mais nous serons innocents, et à l'abri du malheur que j'éprouve maintenant. Ah! mon créateur, rendez-moi heureux; qu'un seul bienfait me permette de vous exprimer ma reconnaissance! Laissez-moi connaître le plaisir de toucher le cœur d'un être existant; ne me refusez pas ce que je vous demande»!

Je fus touché. Je frissonnai en pensant aux conséquences que pourrait avoir mon consentement; mais je sentis que ses raisonnements étaient assez justes. Son histoire et les sentiments qu'il exprimait dans ce moment, prouvaient quelque délicatesse. D'ailleurs, ne lui devais-je pas, à titre de créateur, toute la portion de bonheur qu'il était en mon pouvoir de lui accorder? Il remarqua un changement dans ce que j'éprouvais, et il poursuivit.

«Si vous consentez à ma demande, je ne paraîtrai jamais ni devant vous, ni devant aucun être humain. J'irai dans les vastes déserts de l'Amérique méridionale. Ma nourriture n'est pas celle de l'homme; je n'égorge ni l'agneau, ni le chevreau, pour assouvir mon appétit: les glands et les graines me suffisent. Ma compagne sera de la même nature que moi, et se contentera de la même manière de vivre. Les feuilles sèches nous serviront de lit; le soleil brillera pour nous comme pour l'homme, et mûrira notre nourriture. Le tableau que je vous présente est une image de paix et d'humanité: vous devez sentir que vous ne pourriez contrarier mes vœux que par abus de pouvoir et par cruauté. Tout à l'heure vous avez été sans pitié pour moi; je lis maintenant la compassion dans vos regards; laissez-moi saisir le moment favorable, laissez-moi obtenir la promesse de de ce que je désire si ardemment.»

—«Tu te proposes, répondis-je, de t'éloigner de la demeure des hommes, de vivre dans ces déserts où tu n'auras d'autre société que celle des bêtes féroces. Comment pourras-tu persévérer dans cet exil, toi qui désires l'amour et la sympathie de l'homme? Tu reviendras rechercher encore leur amitié, et tu ne trouveras que leur haine; la passion du mal se renouvellera, et tu auras alors une compagne pour t'aider à détruire. Cela ne se peut; ne m'en parles plus, car je n'y puis consentir».

—«Quelle inconstance dans vos sentiments! Il n'y a qu'un moment vous étiez ému par mes raisonnements; pourquoi vous endurcissez-vous contre mes plaintes? Je vous jure, par la terre que j'habite, et par vous-même qui m'avez créé, que je quitterai, avec la compagne que vous me donnerez, le voisinage de l'homme, et que nous irons habiter dans le lieu le plus sauvage. Je ne serai plus animé par le mal, car je connaîtrai la sympathie: ma vie s'écoulera tranquillement; et, à mes derniers moments, je ne maudirai pas mon créateur».

Ses paroles firent sur moi un effet étrange. Je fus touché de compassion, et je sentis un moment le désir de le consoler; mais, en le regardant, en voyant la masse informe se mouvoir et parler, mon cœur se souleva, et mes sentiments furent ceux de l'horreur et de la haine. Je m'efforçai de les étouffer. Je pensai que, dans l'impossibilité de sympathiser avec lui, je n'avais pas droit de le priver de la petite portion de bonheur qu'il était encore en mon pouvoir de lui accorder.

—«Tu jures d'être bon, lui dis-je; mais n'as-tu pas déjà montré un degré de perversité tel que je pourrais avec raison me défier de toi? Ne serait-ce pas une feinte pour accroître ton triomphe, en ouvrant une plus vaste carrière à ta vengeance?»

—«Qu'est-ce? Je croyais avoir excité votre compassion, et vous me refusez encore le seul bienfait, qui puisse adoucir mon cœur et me rendre bon! Si je n'ai ni devoirs, ni affection, la haine et le crime seront mon partage; aimé d'un autre, je n'aurai plus de motif pour être criminel, et tout le monde ignorera que j'existe. Mes défauts viennent d'une solitude forcée que j'abhorre; et mes vertus se formeront nécessairement dans la vie que je passerai avec une créature semblable à moi. Je connaîtrai les affections d'un être sensible, et je me rattacherai à la chaîne d'existence et d'évènements dont je suis maintenant exclus.»

Je me tus quelque temps, pour réfléchir à tout ce qu'il venait de dire, et aux différents raisonnements dont il s'était servi. Je pensais aux vertus qu'il avait promises au commencement de son existence; je compris que tout bon sentiment avait été éteint en lui par le dégoût et le mépris qu'il avait éprouvé de ses protecteurs. Je n'oubliai pas dans mon calcul son pouvoir et ses menaces: une créature qui pouvait exister dans les froides cavernes des glaciers, et éviter les poursuites au milieu de précipices inaccessibles, était un être qui possédait des facultés contre lesquelles il serait inutile de lutter. Après un long silence de réflexion, je conclus que la justice qui lui était due, celle qui était due à mes semblables, exigeait que je consentisse à sa demande. Je me tournai vers lui, en disant:

«Je consens à ta demande; mais j'exige le serment solennel que tu quitteras pour toujours l'Europe, et tout autre lieu dans le voisinage de l'homme, dès que je remettrai entre tes mains une femme qui t'accompagnera dans ton exil».

—«Je jure, s'écria-t-il, par le soleil et la voûte azurée du ciel, que, si vous vous rendez à ma prière, tant qu'ils existeront, vous ne me reverrez jamais. Retournez chez vous, et commencez vos travaux: j'observerai leurs progrès avec une sollicitude inexprimable; mais soyez sans crainte, je ne paraîtrai que quand vous serez prêt».

À ces mots, il me quitta brusquement, dans la crainte, peut-être, de quelque changement dans mes sentiments. Je le vis descendre la montagne avec plus de rapidité que le vol d'un aigle, et je le perdis bientôt de vue parmi les ondulations de la mer de glace.

Son histoire avait duré toute la journée, et le soleil était sur le bord de l'horizon lorsqu'il partit. Il était tard: je devais me hâter de descendre vers la vallée, pour n'être pas enveloppé par l'obscurité; mais mon cœur était oppressé, et ma marche lente. J'étais retardé par la difficulté de courir parmi les petits sentiers des montagnes, par l'embarras que j'éprouvais à poser mes pieds avec fermeté, et par les émotions dont j'étais occupé, et auxquelles avaient donné lieu les diverses circonstances de la journée. La nuit était fort avancée lorsque j'arrivai à moitié route du lieu de repos. Je m'assis auprès de la fontaine. Les étoiles étaient tantôt brillantes, tantôt cachées par les nuages; les sombres pins s'élevaient devant moi, et de temps en temps des arbres brisés et renversés par terre s'offraient sous mes pas. La scène était d'une solennité imposante, et fit naître en moi d'étranges pensées. Je pleurai avec amertume, et je frappai mes mains avec désespoir, en m'écriant: «Ô étoiles, vents et nuages, vous allez tous me railler: si vous avez réellement pitié de moi, ôtez-moi les sens et la mémoire; anéantissez-moi; et, si vous n'écoutez pas ma prière, fuyez, fuyez, et laissez-moi dans les ténèbres»!

Ces idées étaient extravagantes et tristes; mais je ne puis vous décrire combien j'étais accablé par l'éclat des étoiles, et combien je prêtais l'oreille à chaque coup de vent, comme s'il devait m'entrainer pour me détruire.

Le matin venait de paraître, et je n'étais pas encore arrivé au village de Chamouny. À mon retour, mon air hagard et étrange fut peu propre à calmer les craintes de ma famille, qui, toute la nuit, avait attendu mon retour avec inquiétude.

Le jour suivant, nous retournâmes à Genève. L'intention de mon père, en entreprenant ce voyage, avait été de me distraire, et de me rendre la tranquillité que j'avais perdue; mais le remède était loin d'avoir réussi. Ne pouvant se rendre compte de l'excessive douleur dont je paraissais souffrir, il se hâta de retourner à la maison, dans l'espoir que le repos et la monotonie d'une vie domestique adouciraient insensiblement mes souffrances, quelle qu'en fût la cause.

Pour moi, j'étais indifférent à tous leurs arrangements, et la tendre affection de ma bien aimée Élisabeth ne pouvait m'arracher à mon désespoir; la promesse, que j'avais faite au Démon, pesait sur mon esprit comme le capuchon de fer du Dante sur la tête des hypocrites en enfer. Tous les plaisirs de la terre et du ciel passaient devant moi comme un songe, et cette pensée seule avait pour moi la réalité de la vie. Devez vous vous étonner que je sois quelquefois possédé d'une sorte de démence; ou que je voie continuellement autour de moi une multitude d'animaux infâmes, et qui m'accablent d'un supplice continuel, dont l'horreur m'arrache souvent des cris et des gémissements?

Cependant, ces sentiments se calmèrent insensiblement. Je repris les habitudes journalières de de la vie, sinon avec intérêt, du moins avec assez de tranquillité.

FIN DU TOME DEUXIÈME