L'époque des assises approchait. J'étais déjà en prison depuis trois mois; et, quoique je fusse encore faible, et continuellement exposé à une rechute, je fus obligé de faire près de cent milles pour aller à la ville du comté où la cour se tenait. M. Kirwin voulut bien ne négliger aucuns soins pour recueillir des témoins et préparer ma défense. L'affaire n'étant pas portée devant la cour qui décide de la vie et de la mort, on m'épargna la honte de paraître en public comme un criminel. Le grand jury rejeta le bill, aussitôt qu'il eut la preuve que j'étais dans les îles Orkneys à l'heure où l'on trouva le corps de mon ami; quinze jours après mon arrivée, je sortis de prison.

Mon père fut ravi que je n'eusse plus à porter la honte d'une charge criminelle, que je fusse libre de respirer encore un air pur, et de retourner dans mon pays natal. Je ne partageais pas ces sentiments; car les murs d'un donjon ou d'un palais m'étaient également odieux. La coupe de la vie était empoisonnée pour toujours; le soleil brillait, il est vrai, pour moi comme pour celui dont le cœur est heureux et content, mais je ne voyais autour de moi qu'une obscurité épaisse et effrayante; obscurité qu'aucune lumière ne pouvait percer; si ce n'est celle de deux yeux qui brillaient sur moi. Tantôt c'étaient les yeux expressifs de Henry, dans lesquels se peignaient la langueur de la mort; dont les noires prunelles étaient presqu'entièrement recouvertes par les paupières et de longs cils noirs; tantôt c'étaient les yeux humides et ternes du monstre, tels que je les vis pour la première fois dans ma chambre à Ingolstadt.

Mon père tâcha d'éveiller en moi les sentiments d'affection; il me parla de Genève que je verrais bientôt,—d'Élisabeth et d'Ernest; mais ces discours n'avaient d'autre effet que de m'arracher de profonds soupirs. Quelquefois, il est vrai, j'avais le désir du bonheur; je pensais, avec un plaisir mélancolique, à ma chère cousine; ou bien dévoré par la maladie du pays, j'étais impatient de voir encore une fois le lac azuré et le Rhône rapide, qui m'avaient été si chers dans les premiers jours de mon enfance: mais en général j'éprouvais une apathie, telle que la prison me paraissait un séjour aussi agréable que le lieu le plus délicieux de la nature; et encore ces accès n'étaient quelquefois interrompus, que par des redoublements d'angoisse et de désespoir. Dans ces moments, j'aurais voulu mettre fin à une existence qui m'était à charge; et il fallait un soin et une vigilance continuels, pour m'empêcher de me porter à quelqu'acte affreux de violence.

Je me souviens qu'en quittant la prison, j'entendis un homme dire: «Il peut être innocent du meurtre, mais il a certainement une mauvaise conscience». Ces paroles me frappèrent. Une mauvaise conscience! Oui, sans doute, elle l'était: Guillaume, Justine et Clerval devaient la mort à mes machinations infernales: «Et quelle mort, m'écriai-je, mettra fin à ces horreurs? Ah! mon père, ne restez pas dans ce malheureux pays; traînez-moi dans un lieu où, je puisse oublier, moi, mon existence, et le monde entier».

Mon père accéda facilement à ce désir; et, après avoir pris congé de M. Kirwin, nous partîmes pour Dublin. Je me sentis comme soulagé d'un poids affreux, lorsque le paquebot s'éloigna de l'Irlande avec un bon vent, et que j'eus quitté pour toujours le pays qui avait été pour moi le théâtre de tant de douleurs.

Il était minuit. Mon père dormait dans la cabine, et moi j'étais sur le tillac à contempler les étoiles et à écouter le bruit des vagues. Je perçais des yeux l'obscurité qui cachait l'Irlande à ma vue, et je sentais mon pouls battre avec la violence de la fièvre, en pensant que je verrais bientôt Genève. Le passé me paraissait comme un songe effrayant, et pourtant le vaisseau qui me portait, le vent qui m'éloignait du rivage détesté de l'Irlande, et la mer qui m'entourait, ne m'apprenaient que trop que je n'étais pas trompé par une vision, et que Clerval, mon ami et mon cher compagnon, avait été ma victime et celle du monstre que j'avais créé. Je repassai dans ma mémoire tous les événements de ma vie, mon bonheur paisible pendant que j'étais à Genève au sein de ma famille, la mort de ma mère, et mon départ pour Ingolstadt. Je me souvins en tremblant de l'enthousiasme insensé qui m'avait excité à créer mon hideux ennemi, et je me rappelai la nuit dans laquelle il reçut la vie. Je ne pus suivre le fil de mes pensées; je fus accablé de mille sentiments divers, et je finis par pleurer avec amertume.

Depuis que j'étais rétabli de la fièvre, j'avais coutume de prendre chaque soir un peu de laudanum; car ce n'était qu'au moyen de cette potion, que je pouvais goûter le repos nécessaire à la conservation de la vie. Accablé par le souvenir de tous mes malheurs, je pris une double dose, et bientôt je m'endormis profondément: mais le sommeil me fit oublier ma misère; mes rêves me présentèrent une foule d'objets dont je fus effrayé. Vers le matin, je fus attaqué d'une sorte de cauchemar; je croyais être saisi par le démon qui me pressait le cou, sans que je pusse m'en délivrer; des gémissements et des cris retentissaient à mes oreilles. Mon père, qui veillait sur moi, vit mon agitation, me réveilla, et me montra le port de Holyhead, dans lequel nous entrions.


CHAPITRE XXI

Nous avions résolu de ne pas aller à Londres, mais de traverser le pays jusqu'à Portsmouth; et là, de nous embarquer pour le Havre. Le motif principal qui me déterminait à préférer ce plan, c'est que je craignais de revoir ces lieux, où j'avais joui de quelques moments de tranquillité avec mon cher Clerval. J'étais surtout saisi d'horreur, en pensant que je pourrais rencontrer ces personnes que nous avions coutume de visiter ensemble, et qui me questionneraient sur un évènement, dont le souvenir même renouvelait l'angoisse dont je fus déchiré, en voyant son corps inanimé dans l'auberge de ***.

Quant à mon père, il bornait ses désirs et ses efforts à me voir revenir à la santé et au calme. Sa tendresse et ses attentions étaient infatigables; tout son espoir même était de chasser de mon cœur le chagrin et la mélancolie, qui s'en étaient entièrement emparés. Quelquefois il attribuait ma douleur à la honte d'être obligé de répondre à une accusation d'assassinat, et il tâchait de me prouver la sottise de l'orgueil.

«Hélas! mon père, disais-je, que vous me connaissez peu! Les hommes, leurs sentiments, et leurs passions seraient réellement dégradées, si un misérable tel que moi se livrait à l'orgueil. Justine, la malheureuse. Justine, était aussi innocente que moi-même, et elle a été flétrie de la même accusation; elle en a été victime, et j'en suis la cause.... je l'ai assassinée Guillaume, Justine, Henri.... ils sont tous morts de ma main»!

Pendant mon emprisonnement, mon père avait souvent entendu de semblables discours sortir de ma bouche; lorsque je m'accusais ainsi, il semblait quelquefois désirer une explication, et, au moment de la demander, il s'arrêtait en paraissant considérer mes paroles comme l'effet du délire. Il croyait que, pendant ma maladie, quelqu'idée semblable s'était présentée à mon imagination, et que j'en avais conservé le souvenir dans ma convalescence. J'évitais toute explication, et je gardais un silence continuel sur le malheureux que j'avais créé. J'avais un pressentiment qu'on me croirait en démence, et cette crainte enchaînait toujours ma langue, lorsque j'aurais donné le monde entier pour avoir un confident du fatal secret.

À cette occasion, mon père me dit avec l'expression du plus grand étonnement: «Que voulez-vous dire, Victor? Êtes-vous fou? Mon cher fils, je vous supplie de ne jamais renouveler une pareille accusation».

—«Je ne suis pas fou, m'écriai-je avec énergie; le soleil et les cieux, qui ont vu mes opérations, attesteront la vérité de ce que je dis. Je suis l'assassin de ces victimes innocentes; elles doivent la mort à mes machinations. Mille fois j'aurais versé mon propre sang, goutte à goutte, pour sauver leur vie; mais je ne pouvais, mon père, en vérité, je ne pouvais sacrifier toute l'espèce humaine».

La conclusion de ce discours eut pour effet de convaincre mon père qu'il y avait du dérangement dans mes idées; il changea sur le champ le sujet de notre conversation, et il s'efforça de détourner le cours de mes pensées. Il désirait, autant que possible, effacer le souvenir des évènements qui avaient eu lieu en Irlande; jamais il ne leur faisait allusion; jamais il ne me laissait parler de mes malheurs.

Avec le temps je devins plus calme. La douleur avait pris racine dans mon cœur, mais je ne parlais plus de mes crimes avec autant d'incohérence; les remords me suffisaient. À force de peine et d'efforts, j'étouffai dans mon sein le malheur, dont j'entendais la voix impérieuse, et que je désirais moi-même déclarer au monde entier; et mon humeur fut plus calme et plus composée, qu'elle ne l'avait jamais été depuis mon voyage à la mer de glace.

Nous arrivâmes au Havre le 8 mai, et nous partîmes sur le champ pour Paris, où mon père fut retenu pendant plusieurs semaines par quelques affaires. Je reçus, dans cette ville, la lettre suivante d'Élisabeth:

À VICTOR FRANKENSTEIN.

«Mon très-cher ami,

»J'ai eu le plus grand plaisir en recevant une lettre de mon oncle datée de Paris; vous n'êtes plus à une distance effrayante, et je puis espérer vous voir dans moins de quinze jours. Mon pauvre cousin, combien vous avez souffert! Je m'attends à vous trouver l'air encore plus triste que quand vous avez quitté Genève. Cet hiver a été bien pénible: j'étais tourmentée par une incertitude affreuse; cependant je me flatte que votre physionomie aura plus de calme, et que votre cœur ne manquera ni de consolation, ni de tranquillité.

»Mais je crains que les mêmes sentiments, qui vous rendaient si malheureux, il y a un an, ne soient encore dans votre cœur; je crains même que le temps n'y ait ajouté. Je n'ai pas voulu vous affliger à cette époque, où tant de malheurs pesaient sur vous; mais une conversation, que j'ai eue avec mon oncle au moment de son départ, me force à désirer une explication avant de nous revoir.

»Une explication! Direz-vous peut-être; quelle est l'explication dont Élisabeth peut avoir besoin? Si vous le dites réellement, vous avez répondu à mes questions, et je n'ai plus qu'à signer votre affectionnée cousine; mais vous êtes loin de moi, et il est possible que cette explication soit à la fois pour vous un sujet de crainte et de désir. Dans cette dernière supposition, je n'ose plus tarder à écrire ce que, pendant votre absence, j'ai souvent voulu vous exprimer, sans avoir jamais eu le courage de commencer.

»Vous savez bien, Victor, que notre union a toujours été le projet favori de vos parents depuis notre enfance. On nous l'a dit dans notre jeunesse, et on nous a appris à compter sur cette union comme sur un évènement infaillible. Pendant notre enfance, nous étions bons camarades de jeu, et je crois, amis chers et précieux l'un à l'autre, à mesure que nous avancions en âge. Mais, comme un frère et une sœur éprouvent souvent l'un pour l'autre une vive affection, sans désirer une union plus intime, ne serait-il pas possible que le même sentiment existât entre nous? Dites-moi, mon cher Victor; répondez-moi avec franchise, je vous en conjure, au nom de notre bonheur mutuel; n'en aimez-vous pas une autre?

»Vous avez voyagé; vous avez passé plusieurs années de votre vie à Ingolstadt; et je vous l'avoue, mon ami, lorsque je vous vis, l'automne dernier, si malheureux, et fuyant dans la solitude toute société, je n'ai pu m'empêcher de penser que vous redoutiez notre union, et que vous vous regardiez comme engagé d'honneur à répondre aux désirs de vos parents, quoiqu'ils s'opposent eux-mêmes à vos inclinations. Ce serait mal raisonner. Je vous avoue, mon cousin, que je vous aime, et que dans mes rêves d'avenir, vous avez toujours occupé une bien grande place. Mais je veux votre bonheur autant que le mien, et je dois déclarer que notre mariage me rendrait éternellement malheureuse, s'il n'était pas le résultat d'un choix libre de votre part. À présent même, je pleure en pensant que, accablé comme vous l'êtes par les plus cruelles infortunes, vous pouvez sacrifier, à ce qu'on appelle honneur, tout espoir de cet amour et de ce bonheur, qui seuls pourraient vous rendre à vous-même. Moi, qui ai pour vous une véritable affection, une affection qui repose sur tant d'intérêt, j'augmenterais vos malheurs en m'opposant à vos désirs! Ah! Victor, soyez assuré que votre cousine et compagne a pour vous un amour trop sincère, pour que cette idée ne la rende pas malheureuse. Soyez heureux, mon ami; et, si vous exaucez cette prière, soyez persuadé que rien sur la terre ne pourra interrompre ma tranquillité.

»Que cette lettre ne vous afflige pas; n'y répondez ni demain, ni après demain, ni même avant votre arrivée, si elle vous cause de la peine. Mon oncle m'enverra des nouvelles de votre santé; et, lorsque nous nous reverrons, si j'aperçois seulement sur vos lèvres un sourire qui ait pour motif cette lettre, ou tout autre objet qui me touche, je n'aurai pas besoin d'autre bonheur».

» ÉLIZABETH LAVENZA».

Genève, 18 mai 17—

Cette lettre rappela ce que j'avais oublié depuis quelque temps, la menace du Démon: «Je serai avec toi la nuit de ton mariage»! Telle était ma sentence. Dans cette nuit le Démon emploierait tous les moyens pour me détruire, et me priver de cette lueur de bonheur qui promettait de me consoler en partie de mes souffrances. Dans cette nuit, il avait résolu de consommer ses crimes par ma mort. Eh bien! tant mieux; nous engagerions certainement alors un combat affreux: s'il était victorieux, je reposerais en paix, et cesserais d'être soumis à son pouvoir; s'il était vaincu, je serais libre. Hélas! quelle liberté! Elle serait semblable à celle du paysan qui a vu massacrer sa famille, brûler sa chaumière, et dévaster ses terres. Il erre au hasard, sans asile, sans ressources, et solitaire, mais libre. Telle serait ma liberté, si ce n'est que mon Élisabeth était un trésor disputé, hélas! par l'horreur du remords et du crime, qui me poursuivrait jusqu'à la mort.

Douce et chère Élisabeth! Je lus et relus sa lettre; je sentis dans mon cœur quelques émotions plus douces, et j'osai me bercer de vains rêves d'amour et de bonheur; mais la pomme était déjà mangée, et le bras de l'ange était levé pour m'annoncer que tout espoir était anéanti. Qu'importe? Je mourrais pour la rendre heureuse. Car si le monstre était fidèle à sa menace, je ne pouvais éviter la mort. Était-il vrai, cependant, que mon mariage dût hâter ma destinée? Ma fin arriverait, il est vrai, quelques mois plutôt; mais si mon persécuteur pensait que ses menaces fussent la cause de mes retards, il ne manquerait pas de trouver d'autres moyens de vengeance peut-être plus terribles. Il avait fait vœu d'être avec moi la nuit de mon mariage, sans se croire enchaîné par cette menace jusqu'au jour fixé pour ce mariage; ne m'avait-il pas, en effet, prouvé qu'il n'était pas encore rassasié de sang, en assassinant Clerval aussitôt après qu'il eût prononcé ses menaces. Mon parti fut pris: si mon union, immédiate avec ma cousine devait faire son bonheur ou celui de mon père, je ne retarderais pas d'un seul moment le dessein de mon ennemi contre ma vie.

Dans cet état d'esprit, j'écrivis à Élisabeth. Ma lettre était calme et affectionnée. «Je crains, ma chère amie, disais-je, qu'il ne nous reste que peu de bonheur sur la terre; et c'est sur vous que j'ai concentré tout celui dont je pourrai jouir un jour. Chassez vos craintes inutiles; c'est à vous seule que je consacre ma vie; votre bonheur est le seul but de mes efforts. J'ai un secret, Élisabeth, un secret affreux; lorsque vous le connaîtrez, vous serez glacée d'horreur, et alors, loin d'être surprise de ma douleur, vous vous étonnerez seulement que je survive à mes souffrances. Je vous révélerai ce mystère de douleur et d'effroi le lendemain de votre mariage; car, mon aimable cousine, il faut qu'il y ait entre nous une confiance entière. Mais jusque-là, je vous en conjure, ne m'en parlez pas, et n'y faites point allusion. Je vous en supplie avec ardeur, et je sais que vous y consentirez».

Une semaine environ après l'arrivée de la lettre d'Élisabeth, nous retournâmes à Genève. Ma cousine m'accueillit avec une tendre affection; mais elle ne put retenir ses larmes, en voyant la maigreur de mon corps et la pâleur de mes joues. Je fus aussi frappé d'un changement dans sa personne. Elle avait perdu de son embonpoint, et de cette aimable vivacité qui m'avait auparavant charmé; mais sa douceur et ses regards pleins de compassion, la rendaient plus propre à devenir la compagne d'un être malheureux et accablé comme je l'étais. Cette tranquillité ne fut pas de longue durée. Mes souvenirs portaient le trouble dans mon esprit; et en pensant aux événements passés, je tombais dans une véritable démence; tantôt j'étais furieux et écumant de rage; tantôt calme et abattu. Je ne disais et ne distinguais rien, et je restais sans mouvement, étourdi par la multitude de chagrins qui m'accablaient.

Élisabeth seule avait le pouvoir de me tirer de ces accès; sa douce voix me calmait lorsque j'étais transporté de fureur, et m'inspirait des sentiments humains lorsque je tombais dans l'anéantissement. Elle pleurait avec moi et pour moi. Dès que je revenais à la maison, elle me faisait des remontrances, et tâchait de me porter à la résignation. Ah! le malheureux peut se résigner; mais le coupable ne peut goûter de repos. Les remords empoisonnent le plaisir qu'on pourrait trouver à s'abandonner à l'excès du chagrin.

Bientôt après mon arrivée, mon père parla de mon prochain mariage avec ma cousine. Je gardai le silence.

«Avez-vous donc un autre attachement»?

—«Aucun sur la terre. J'aime Élisabeth, et j'envisage notre union avec délices. Que le jour en soit donc fixé; et alors je me consacrerai, dans la vie ou dans la mort, au bonheur de ma cousine».

—«Mon cher Victor, ne parlez pas ainsi; de grands malheurs ont pesé sur nous, mais ne nous en attachons que plus à ce qui reste, et reportons sur ceux qui survivent l'amour que nous avions pour ceux que nous avons perdus. Notre cercle sera étroit, mais resserré par les nœuds de l'affection et d'un malheur mutuel. Et, lorsque le temps aura adouci votre désespoir, de nouveaux objets d'un tendre soin naîtront pour remplacer ceux dont nous avons été si cruellement privés».

Telles étaient les leçons de mon père; mais le souvenir de la menace ne pouvait me quitter: aussi ne devez-vous pas vous étonner que, connaissant la toute puissance du Démon dans le crime, je le jugeasse invincible. Bien plus, l'ayant entendu prononcer ces mots: «Je serai avec toi la nuit de ton mariage», je ne doutais pas un instant que mon sort ne fut inévitable. Mais la mort n'était pas un mal pour moi auprès du malheur de perdre Élisabeth. Je convins donc, avec mon père, d'un air content et même gai, que, si ma cousine y consentait, la cérémonie aurait lieu dans dix jours, et mettrait ainsi, comme je l'imaginais, le sceau à ma destinée.

Grand Dieu! si j'avais pensé un instant à l'intention infernale qui animait le Démon, je me serais exilé pour toujours de ma patrie, et j'aurais erré sur la terre, repoussé et sans ami, plutôt que de consentir à ce malheureux mariage. Mais, comme par un pouvoir magique, le monstre m'avait aveuglé sur ses véritables intentions; et lorsque je croyais ne préparer que ma mort, je hâtais celle d'une victime bien plus chère.

En approchant de l'époque fixée pour notre mariage, soit lâcheté ou pressentiment, je fus trahi par ma force. Je cachai mes sentiments sous une apparence de gaîté, qui faisait régner le sourire et la joie sur le visage de mon père, mais qui trompait à peine l'œil vigilant et plus pénétrant d'Élisabeth. Elle envisageait notre union avec une douce satisfaction, mais non sans quelque mélange de crainte. Nos malheurs passés lui inspiraient de justes inquiétudes: notre bonheur, qui paraissait alors sûr et prochain, ne pouvait-il pas se dissiper bientôt comme un rêve, et ne laisser d'autre trace qu'un regret profond et éternel?

On fit les préparatifs pour la cérémonie; nous reçûmes les visites de félicitation, et tout prit un aspect riant. J'éloignais de mon cœur, autant que possible, l'inquiétude qui s'en emparait, et j'entrais, avec une ardeur apparente, dans les plans de mon père, qui n'étaient cependant que la décoration de la tragédie dont j'étais le héros. On acheta une maison près de Cologny, où nous pourrions jouir des plaisirs de la campagne. Cette habitation était en même temps assez près de Genève, pour nous permettre de voir tous les jours mon père, qui voulait encore demeurer dans la ville, à cause d'Ernest, dont les études devaient être suivies.

En même temps je pris toutes les précautions pour me défendre, dans le cas où le Démon m'attaquerait ouvertement. Je portais constamment avec moi des pistolets et un poignard, et j'étais toujours sur mes gardes en cas de surprise; de cette manière, je devins plus tranquille. Je dois dire aussi que l'approche du moment contribuait à cette tranquillité; la menace ne me parut plus qu'une illusion, qui n'était pas de nature à troubler mon repos, tandis que le bonheur, dont mon mariage me donnait l'espoir, présentait une plus grande apparence de certitude, à mesure que nous approchions du jour fixé pour le célébrer. J'entendais continuellement parler de notre union, comme d'un heureux évènement auquel rien ne pourrait s'opposer.

Élisabeth paraissait heureuse; ma tranquillité extérieure contribuait fortement à calmer son esprit; mais, le jour où je devais accomplir mes vœux et ma destinée, elle fut mélancolique, et saisie d'un pressentiment douloureux; peut-être aussi pensait-elle au secret affreux que j'avais promis de lui révéler le lendemain. Cependant mon père était dans l'enchantement, et occupé des préparatifs; il ne voyait dans la tristesse de sa nièce que la timidité d'une nouvelle mariée.

Après la cérémonie, beaucoup de monde se rassembla chez mon père; mais il fut convenu qu'Élisabeth et moi nous passerions l'après-midi et la nuit à Évian, et que nous retournerions à Cologny le lendemain matin. Le temps était beau, et le vent favorable; nous résolûmes d'aller par eau.

Ces moments furent les derniers de ma vie où je connus quelque bonheur. Nous allions avec rapidité: le soleil était chaud, mais nous étions à l'abri de ses rayons sous une espèce de dais, qui ne nous empêchait pas de jouir de la beauté du site. Tantôt, d'un côté du lac, nous avions en vue le mont Salève, les collines agréables de Montalègre, et, un peu plus loin, plus élevé que tout le reste, le superbe mont Blanc, et la chaîne de montagnes couvertes de chênes qui s'efforcent en vain de l'égaler; tantôt, en longeant la rive opposée, nous avions la vue du redoutable Jura, opposant son flanc noir à l'ambitieux qui voudrait abandonner sa patrie, et une barrière presqu'insurmontable au conquérant qui voudrait l'asservir.

Je pris la main d'Élisabeth: «Vous êtes triste, mon amie; ah! si vous saviez ce que j'ai souffert, et ce que je puis encore souffrir, vous tâcheriez de me faire goûter le repos, et vous feriez succéder au désespoir la sécurité dont ce seul jour me permet du moins de jouir».

—«Soyez heureux, mon cher Victor, répondit Élisabeth; rien, j'espère, ne doit vous affliger; et soyez sûr que si mon visage n'a pas l'expression d'une joie vive, mon cœur, du moins, ressent une profonde satisfaction. Un secret pressentiment m'avertit de ne pas trop m'abandonner à l'avenir qui se présente devant moi; mais je n'écouterai pas une voix aussi sinistre. Voyez avec quelle vitesse nous avançons, et combien les nuages, qui, tantôt obscurcissent le temps, tantôt s'élèvent au-dessus du dôme du Mont-Blanc, ajoutent à la beauté de cette vue si intéressante. Regardez aussi les innombrables poissons qui nagent dans cette eau limpide, au fond de laquelle nous pouvons distinguer chaque caillou. Quel jour délicieux! Comme toute la nature parait heureuse et paisible»!

Élisabeth tâchait, par ces discours, de reporter son esprit et le mien sur des sujets moins tristes; mais elle ne pouvait maîtriser ses dispositions. Pendant quelques instants, la joie brillait dans ses yeux; mais elle retombait continuellement dans ses distractions et ses rêveries.

Le soleil se penchait vers l'horizon; nous passâmes la rivière de la Dranse, dont le cours suit les vallées des plus hautes montagnes, et les sinuosités des collines les moins élevées. Dans cet endroit, les Alpes sont plus près du lac. Nous approchions de l'amphithéâtre des montagnes qui le bornent à l'est; et le clocher d'Évian brillait au milieu des bois qui l'entourent, sous la chaîne de montagnes qui le dominent.

Le vent, qui, jusque-là, nous avait portés avec une étonnante rapidité, changea au coucher du soleil en une brise légère; le zéphyr ne faisait que rider la surface de l'eau, et agitait agréablement les arbres qui bordent le rivage, et dont les fleurs exhalaient l'odeur la plus délicieuse. Le soleil avait disparu de l'horizon, lorsque nous abordâmes. À peine avais-je mis le pied sur le rivage, que je me sentis tourmenté par ces inquiétudes et ces craintes, qui allaient bientôt m'environner et s'attacher à moi pour toujours.


CHAPITRE XXII

Il était huit heures lorsque nous mêmes pied à terre; nous nous promenâmes quelque temps sur le bord du lac, en jouissant de l'éclat fugitif du jour; et même en nous dirigeant vers l'auberge, nous contemplions la vue agréable des eaux, des bois, et des montagnes obscurcies par les ténèbres, mais déployant encore leurs noirs sommets.

En ce moment, le vent changea du sud à l'ouest, et souffla avec une grande violence. La lune brillait au milieu des cieux et commençait à descendre; les nuages étaient chassés avec la rapidité du vol du vautour, et voilaient les rayons de cet astre, tandis que le lac réfléchissait un ciel orageux, mille fois plus effrayant au milieu des vagues agitées qui commençaient à s'élever. Tout-à-coup l'orage s'annonça par un torrent de pluie.

J'avais été calme pendant le jour; mais, dès que la nuit obscurcit la vue des objets, mille craintes s'élevèrent dans mon esprit. Plein d'inquiétude, je me tins sur la défensive; je saisis de la main droite un pistolet caché dans mon sein; j'étais effrayé du moindre bruit, mais déterminé à vendre chèrement ma vie, et à ne mettre fin au combat, qu'après l'avoir perdue ou l'avoir arrachée à mon adversaire.

Élisabeth observa quelque temps mon agitation dans un silence timide et craintif; elle dit enfin: «qui peut ainsi vous agiter, mon cher Victor? que craignez-vous»?

—«Ah! paix! paix! mon amie, répliquai-je encore cette nuit, et tout sera sauvé; mais cette nuit est affreuse, horrible»!

Je passai une heure dans cet état, lorsque tout-à-coup je réfléchis combien le combat, auquel je m'attendais à tout moment, serait pénible pour ma femme; je l'engageai avec les plus vives instances à se retirer, décidé à ne la rejoindre qu'après que j'aurais obtenu quelque renseignement sur la situation de mon ennemi.

Elle me quitta. Je restai quelque temps à parcourir les corridors de la maison, et à visiter le plus petit coin qui aurait pu servir de retraite à mon ennemi; mais je ne découvris aucune trace, et je commençais à croire qu'un heureux hasard avait mis obstacle à l'exécution de ses menaces, lorsque tout-à-coup j'entendis un cri aigu et horrible. Il partait de la chambre où Élisabeth s'était retirée. Dans ce moment, toute la réalité s'offrit à mon esprit; mes bras tombèrent, le mouvement de mes muscles et de mes fibres fut suspendu; je sentis mon sang couler goutte à goutte dans mes veines, et bouillonner à l'extrémité de mes membres. Cet état ne dura qu'un instant; le cri se répéta...; je me précipitai dans la chambre.

Grand Dieu! pourquoi n'expirai-je pas alors? Pourquoi suis-je ici à raconter l'anéantissement de mes plus douces espérances, et de la créature la plus pure qui existât sur la terre? Elle était sans vie et inanimée, jetée en travers du lit, la tête renversée, la figure pâle, décomposée, et à moitié couverte par ses cheveux. De quelque côté que je me tourne, je vois la même figure; ses bras et son corps de la pâleur de la mort étaient jetés par l'assassin sur la couche nuptiale comme dans une bière funèbre. Ai-je pu voir ce spectacle, et vivre? Hélas! la vie est opiniâtre, et s'attache davantage à celui qui la hait le plus. Un moment seulement j'en perdis le souvenir: je m'évanouis.

Lorsque je repris connaissance, je me trouvai entouré des gens de l'auberge; leurs physionomies exprimaient la terreur la plus vive: mais l'horreur des autres ne paraissait qu'une lueur, qu'une ombre des sentiments qui m'oppressaient. Je me dégageai des personnes qui étaient auprès de moi, pour courir à la chambre où était le corps d'Élisabeth, de mon amante, de ma femme, qui vivait il n'y a qu'un moment, si aimée et si digne de l'être. On avait changé la position dans laquelle je l'avais vue d'abord; dans ce moment, elle était étendue, la tête appuyée sur son bras, un mouchoir jeté sur sa figure et son col, et telle que j'aurais pu la croire endormie. Je m'élançai sur elle; je la couvris de baisers; mais la mort avait glacé ses membres, et leur langueur ne m'apprenait que trop que ce que je tenais alors dans mes bras, avait cessé d'être mon Élisabeth, celle que j'avais aimée et chérie. La marque meurtrière de la main du démon était sur son col, et le souffle ne pouvait plus être recueilli sur ses lèvres.

Pendant que, dans l'agonie du désespoir, j'étais encore penché sur elle, je levai les yeux par hasard. La chambre, qui, auparavant, était obscure, était en ce moment éclairée par la lueur pâle et jaune de la lune: je fus saisi d'une espèce de terreur panique en apercevant cette lumière. Les volets étaient ouverts; et, dans une sensation impossible à décrire, je vis au milieu de la fenêtre, une figure.... Ah! la plus hideuse et la plus détestée. Un rire affreux agitait le visage du Monstre. C'était lui: il semblait me railler, en me montrant de son doigt infernal le corps de ma femme. Je m'élançai vers la fenêtre, en faisant feu d'un pistolet que je tirai de mon sein; mais il esquiva le coup, prit la fuite, courut avec la rapidité de l'éclair, et plongea dans le lac.

Le bruit du pistolet attira du monde dans la chambre. Je désignai l'endroit où il avait disparu; nous suivîmes la trace avec des bateaux; on jeta des filets, mais ce fut en vain. Au bout de quelques heures, nous revînmes sans espoir. La plupart de mes compagnons étaient persuadés qu'ils avaient couru après un fantôme de mon imagination. À peine avaient-ils débarqués, qu'ils se mirent à battre le pays, se partageant en bandes qui suivirent différentes directions, les unes dans les bois, les autres dans les vignes.

Je ne me joignis pas à eux; j'étais épuisé: un nuage couvrait mes yeux, et ma peau était desséchée par la chaleur de la fièvre. Dans cet état, je me jetai sur un lit, sans savoir à peine ce qui était arrivé; mes yeux erraient autour de la chambre, comme pour chercher quelque chose que j'avais perdu.

Enfin je me souvins que mon père attendrait avec inquiétude le retour de ses deux enfants, et que je devais revenir seul. Ce souvenir remplit mes yeux de larmes: je pleurai long-temps; mais je portai ma pensée sur différents objets, sur mes malheurs et sur leur cause. La mort de Guillaume, le supplice de Justine, le meurtre de Clerval, et en dernier lieu celui de ma femme, m'accablaient d'étonnement et d'horreur. Dans ce moment même, je ne savais pas si les seuls amis, qui me restaient, seraient à l'abri de la perversité du Démon; peut-être même mon père expirait-il maintenant sous sa main! peut-être Ernest était-il étendu mort à ses pieds! Cette idée me fit frémir, et me ranima. Je me levai, décidé à retourner à Genève aussi promptement que possible.

On ne put me procurer des chevaux; je fus forcé de revenir par le lac; mais le vent n'était pas favorable, et la pluie tombait par torrents. Cependant le jour commençait à peine à paraître, et je pouvais raisonnablement espérer que j'arriverais le soir.

Je louai des rameurs, et je pris moi-même une rame; car je m'étais toujours senti soulagé des tourments de l'esprit par l'exercice du corps; mais ma douleur profonde et l'excès d'agitation que j'éprouvais, me rendaient incapable du moindre effort. Je quittai la rame; et, appuyant ma tête sur mes mains, je donnai cours à toutes les idées qui m'occupaient. Si je levais les yeux, je voyais les scènes qui m'étaient familières dans un temps plus heureux, et que j'avais contemplées la veille encore, avec celle qui n'était plus qu'une ombre et un souvenir. Je pleurai amèrement. La pluie s'était arrêtée un moment, et je vis les poissons se jouer dans des eaux comme ils avaient fait quelques heures auparavant; Élisabeth les avait remarqués...! Rien n'est aussi pénible pour l'esprit humain qu'un changement complet et subit. Le soleil pouvait briller; les nuages couvrir le temps; rien ne me paraissait de même que la veille. Un Démon m'avait enlevé tout espoir de bonheur; personne n'avait jamais été aussi malheureux que moi: un évènement aussi affreux est unique dans l'histoire de l'homme.

Mais pourquoi m'arrêterais-je sur les incidents qui suivirent ce dernier et cruel évènement? Mon histoire est un tissu d'horreurs; la mesure en est comblée; et ce que j'ai encore à vous raconter, ne saurait être qu'ennuyeux pour vous. Sachez que mes amis m'ont été enlevés l'un après l'autre: je suis resté seul.... Mes forces s'épuisent; et je dirai en peu de mots la fin de mon atroce récit.

J'arrivai à Genève. Mon père et Ernest vivaient encore; mais le premier succomba en apprenant la nouvelle que je lui annonçai. Je le vois encore ce vieillard excellent et vénérable! Ses yeux étaient égarés: il avait perdu celle qui en était le charme et le bonheur.... Sa nièce, pour qui il avait une affection plus que paternelle, sur laquelle il avait porté toute sa tendresse, comme un homme, qui, au déclin de la vie, conserve peu d'affections, et ne s'attache que plus fortement à celles qui lui restent. Maudit, maudit soit le Démon qui appela le malheur sur ses cheveux blancs, et le condamna à mourir de douleur! Il ne put soutenir les horreurs qui s'accumulèrent autour de lui; il fut saisi d'une attaque d'apoplexie, et mourut dans mes bras peu de jours après.

Je ne sais ce que je devins alors; je perdis les sens; je ne connus plus que les chaînes et l'obscurité. Quelquefois, il est vrai, je croyais errer dans des prés fleuris et de riantes vallées avec les amis de ma jeunesse; mais, à mon réveil, je me trouvais dans un donjon. La mélancolie succéda à cette disposition; mais par degrés je parvins à distinguer mes douleurs et ma situation, et je fus alors relâché de prison; car j'avais passé pour fou; et, pendant plusieurs mois, comme on me l'apprit, je n'avais eu d'autre habitation qu'une cellule solitaire.

Mais la liberté eût été pour moi un don inutile, si mon retour à la raison n'eût en même temps excité ma vengeance. Assiégé continuellement du souvenir de mes infortunes passées, je commençai à réfléchir sur leur cause.... sur le monstre que j'avais créé, ce misérable Démon que j'avais jeté sur la terre pour ma perte. J'étais animé d'un transport de rage en pensant à lui, et j'aurais voulu le tenir entre mes mains, pour accomplir sur sa tête exécrable une vengeance complète et signalée.

Ma haine ne se borna pas longtemps à des désirs inutiles. Je me mis à chercher les meilleurs moyens de l'atteindre; et dans ce but, un mois environ après ma mise en liberté, j'allai trouver un juge criminel de la ville; je lui déclarai que j'avais une accusation à faire; que je connaissais le destructeur de ma famille; et je finis en le priant d'user de toute son autorité, pour que le meurtrier fût livré entre ses mains.

Le magistrat m'écouta avec attention et bonté: «Soyez assuré, Monsieur, me dit-il, que je n'épargnerai aucune peine, aucune démarche pour découvrir le scélérat».

—«Je vous remercie, répondis-je; écoutez donc la déposition que j'ai à faire. C'est vraiment une chose si étrange, que je craindrais votre défiance et vos doutes, s'il n'y avait quelque chose dans la vérité, qui force à la conviction. L'histoire est trop enchaînée pour paraître un songe, et je n'ai aucun motif pour mentir».

En lui parlant ainsi, j'étais sous une impression profonde, mais calme: j'avais formé dans mon cœur la résolution de poursuivre mon ennemi jusqu'à la mort, et cette résolution calmait mon désespoir, et me réconciliait un moment avec la vie. Je racontai alors mon histoire en peu de mots, mais avec fermeté et précision, désignant les dates avec soin, et ne tombant jamais dans les invectives ou les exclamations.

Le magistrat paraissait d'abord tout-à-fait incrédule, mais ensuite il devint plus attentif, et parut y prendre plus d'intérêt. Je le vis tantôt frémir d'horreur, tantôt exprimer une vive surprise mêlée de doute.

Je terminai mon récit en lui disant: «Voici l'être que j'accuse, et pour la découverte, pour la punition duquel je vous prie d'exercer tout votre pouvoir. C'est votre devoir comme magistrat; homme seulement, je crois et j'espère qu'en cette occasion vous ne serez pas révolté d'avoir à le remplir».

Cette demande changea presque entièrement la physionomie de mon auditeur. Il avait écouté mon histoire avec cette espèce de foi qu'on accorde à un conte d'esprits, ou à un récit d'évènements surnaturels; mais lorsqu'il fut sommé d'agir officiellement en conséquence, il reprit toute son incrédulité. Cependant il répondit avec douceur: «Je vous donnerai volontiers tous les secours possibles pour vous aider dans votre poursuite; mais la créature, dont vous parlez, parait avoir une puissance qui mettrait en défaut tous mes efforts. Qui pourrait suivre un animal capable de traverser la mer de glace, et d'habiter des cavernes et des antres, où aucun homme n'oserait entrer? D'ailleurs, plusieurs mois se sont écoulés depuis qu'il a commis ses crimes: qui peut présumer la direction qu'il a suivie, ou le pays qu'il habite».

—«Je ne doute pas qu'il ne se tienne près du lieu que j'habite; et, s'il s'est réellement réfugié dans les Alpes, on peut le chasser comme le Chamois, et le détruire comme une bête féroce; mais je pénètre vos pensées: vous ne croyez pas à mon récit, et vous refusez d'infliger à mon ennemi le châtiment qu'il mérite».

Pendant que je parlais, la rage étincelait dans mes yeux; le magistrat fut intimidé: «Vous vous trompez, dit-il, je ferai tous mes efforts; et s'il est en mon pouvoir d'arrêter le monstre, soyez assuré qu'il subira un châtiment proportionné à ses crimes. Mais je crains, d'après la description que vous m'avez faite vous-même de ses qualités, que cela ne soit impraticable; je crains même qu'au moment où l'on prendra toutes les mesures nécessaires, vous ne deviez vous attendre à voir vos espérances déçues».

—«Je n'y puis consentir; mais tout ce que je dirais est de peu d'utilité. La vengeance n'est d'aucun intérêt pour vous; elle peut être criminelle; mais j'avoue que c'est la passion, l'unique passion qui dévore mon âme. Je ne saurais exprimer ma rage, en songeant que le meurtrier, que j'ai jeté dans la société, existe encore. Vous repoussez ma juste demande. Je n'ai plus qu'une ressource; à la vie et à la mort, je me dévoue moi-même pour l'exterminer».

En parlant ainsi, j'éprouvais une agitation telle, que je tremblais de tous mes membres: il y avait de la frénésie dans mon air, et sans doute aussi de cette fierté sublime dont les anciens martyrs étaient, dit-on, animés; mais pour un magistrat Genevois, dont l'esprit était occupé d'idées bien éloignées du dévouement et de l'héroïsme, cette élévation eut toute l'apparence de la folie. Il tâcha de me calmer de même qu'une nourrice cherche à apaiser un enfant, et il considéra mon récit comme l'effet du délire. «Homme, m'écriai-je, tu as beau t'enorgueillir de ta sagesse, tu n'en es pas moins ignorant!—C'en est assez; vous ne savez ce que vous dites».

Je sortis de la maison dans le trouble et la colère, et je me retirai pour méditer sur ce que je ferais.


CHAPITRE XXIII

La situation de mon esprit était telle, que je ne fus plus maître d'aucune pensée. J'étais animé par la fureur; la vengeance seule me donnait des forces et du calme; elle tempérait mes sentiments, et me permettait d'être modéré et réfléchi, dans les moments où je n'aurais eu recours qu'au délire ou à la mort.

Ma première résolution fut de quitter Genève à jamais; mon pays, qui m'était si cher aux jours de mon bonheur et de mes affections, me devint odieux dans mon adversité. Je pris une somme d'argent avec quelques bijoux qui avaient appartenu à mon père, et je partis.

De ce moment ont commencé mes courses, qui ne finiront qu'avec ma vie. J'ai parcouru une grande partie de la terre, et j'ai supporté toutes les fatigues auxquelles les voyageurs ont l'habitude d'être exposés dans les déserts et les pays barbares. Je sais à peine comment j'ai vécu; souvent j'ai étendu sur le sable mes membres affaiblis, et j'ai invoqué la mort; mais j'ai vécu pour la vengeance; je n'osais mourir et laisser la vie à mon adversaire.

En quittant Genève, mon premier soin fut de chercher la trace de mon infernal ennemi; mais mon plan fut dérangé; et j'errai plusieurs heures autour de la ville, incertain de la route que je suivrais. À l'approche de la nuit, je me trouvai à la porte du cimetière où reposaient Guillaume, Élisabeth, et mon père. Je franchis la porte, et je m'avançai vers leurs tombeaux. Tout était silencieux, hors les feuilles des arbres, qui étaient légèrement agitées par le vent; la soirée était sombre, et la scène eût été solennelle et touchante, même pour un observateur désintéressé. Les esprits des morts semblaient voltiger autour de leurs tombes, et jeter autour de la tête de celui qui venait pleurer sur leurs cendres, une ombre qui était sentie sans être vue.

Le profond chagrin, que m'avait d'abord inspiré cette scène, fit bientôt place à la rage et au désespoir. Ils étaient morts, et je vivais; leur meurtrier vivait aussi, et c'était pour le détruire que je traînais mon existence odieuse. Je m'agenouillai sur le gazon; je baisai la terre qui recouvrait leurs cendres, et les lèvres tremblantes je m'écriai: «Par la terre sacrée sur laquelle je suis agenouillé, par les ombres qui errent auprès de moi, par le chagrin profond et éternel que j'éprouve, par toi, nuit, par les esprits qui président à ton cours, je jure de poursuivre le Démon, auteur de tous ces maux, jusqu'à ce que l'un de nous soit anéanti dans la lutte que nous engagerons. C'est dans ce but que je conserverai ma vie: je verrai encore l'éclat du soleil, je foulerai encore la verdure de la terre, mais pour satisfaire cette vengeance si douce, et sans laquelle je n'assisterais plus au spectacle de la nature. J'invoque votre secours, esprits des morts; et vous, ministres errants de vengeance, dirigez-moi dans mon entreprise. Que le monstre exécrable boive à longs traits dans la coupe de la douleur, qu'il connaisse le désespoir auquel je suis en proie maintenant»!

J'avais commencé mon invocation avec solennité, et un respect qui m'assurait presque que les ombres de mes amis assassinés entendaient et approuvaient mon vœu. Mais en terminant j'étais animé par la fureur, et la rage me faisait élever la voix.

Un rire violent et infernal fut la réponse que je reçus au milieu du silence de la nuit. Il retentit long-temps et avec force à mon oreille, les montagnes le répétèrent, et je crus que tout l'enfer m'entourait pour me railler et m'insulter. Sans doute en ce moment j'aurais été animé par la frénésie, et j'aurais mis fin à ma déplorable existence, si mon vœu n'eût été entendu, et si je ne me fusse réservé pour la vengeance. J'oubliais le rire qui m'avait frappé, lorsqu'une voix bien connue et détestée, qui me paraissait être tout près de mon oreille, prononça distinctement ces paroles: «Je suis satisfait, misérable! tu te résous à vivre, et je suis satisfait».

Je m'élançai vers l'endroit d'où parlait la voix; mais le démon m'échappa. Tout-à-coup le large disque de la lune s'éleva, et éclaira complètement le corps hideux et difforme du monstre qui fuyait avec une rapidité surnaturelle.

Je le poursuivis, et pendant plusieurs mois je n'ai point eu d'autre occupation. Guidé par de vagues renseignements, j'ai suivi les détours du Rhin sans le rencontrer. J'arrivai sur les bords de la Méditerranée; et, par un hasard étrange, je vis le démon entrer pendant la nuit, et se cacher dans un vaisseau destiné pour la mer Noire. Je pris passage sur le même navire; mais il échappa, je ne sais comment.

Au milieu des déserts de la Tartare et de la Russie, je n'ai pu l'atteindre, mais j'ai toujours suivi ses traces. Tantôt les paysans, effrayés par cette horrible apparition, m'instruisaient de la route qu'il tenait; tantôt lui-même, il me laissait quelque signe pour me guider, dans la crainte que, si je perdais toute trace, je ne me livrasse au désespoir et ne voulusse mourir. Souvent je recevais la neige sur ma tête, et je voyais l'empreinte de son énorme pas sur la plaine blanchie. Vous, qui entrez dans la vie, pour qui les soucis sont nouveaux, et le désespoir inconnu, comment pouvez-vous comprendre ce que j'ai éprouvé et ce que j'éprouve encore? Le froid, le besoin et la fatigue étaient les moindres maux que j'eusse à supporter; j'étais maudit par un mauvais génie, et je portais toujours avec moi mon enfer; mais cependant un bon génie a suivi et dirigé mes pas, et au moment où je me plaignais le plus, il me dégageait tout-à-coup des difficultés qui paraissaient insurmontables. Quelquefois, lorsque la nature succombait épuisée par la faim, je trouvais dans le désert un repas qui m'était destiné, et qui me rendait la force et le courage. C'était une nourriture grossière, il est vrai, comme celle des paysans de la contrée: mais je ne puis douter qu'elle n'y fût placée par les esprits, dont j'avais invoqué le secours. Souvent, lorsque tout était aride, le ciel sans nuages, et mon gosier desséché par une soif brûlante, un léger nuage rafraîchissait le temps, versait quelques gouttes qui me ranimaient, et se dissipait.

Je suivais, autant que possible, le cours des rivières; mais le Démon évitait ordinairement ces chemins, parce que c'est là que se réunit la plus grande partie de la population d'un pays. Partout ailleurs, on voyait rarement quelques êtres humains; et ma subsistance ordinaire était la chair des animaux sauvages qui se trouvaient sur mon chemin. J'avais de l'argent avec moi, et je gagnais l'amitié des villageois en le distribuant, ou en apportant quelque bête que j'avais tuée, et dont je ne prenais qu'une petite part, ayant soin d'offrir le reste à ceux qui m'avaient procuré du feu et les ustensiles nécessaires pour la préparer.

Ma vie, en s'écoulant ainsi, m'était réellement odieuse, et ce n'était que pendant le sommeil que je pouvais jouir de quelque consolation. Ô bienheureux sommeil! Souvent, lorsque j'étais le plus malheureux, je me livrais au repos, et j'étais bercé par mes rêves au point de tomber dans le ravissement. Les esprits, qui veillaient sur moi, m'avaient ménagé ces moments, ou plutôt, ces heures de bonheur, afin que je conservasse assez de force pour accomplir mon pèlerinage. Sans ce délassement, j'aurais succombé à mes fatigues. Pendant le jour, j'étais soutenu et encouragé par l'espoir de la nuit: car, durant le sommeil, je voyais mes amis, ma femme et ma chère patrie; je voyais encore le visage bienveillant de mon père, j'entendais les douces modulations de la voix de mon Élisabeth, et je voyais Clerval brillant de jeunesse et de santé. Souvent, fatigué par une marche pénible, je me persuadais que cette fatigue était un rêve qui durerait jusqu'à l'arrivée de la nuit, et qu'alors je jouirais de la réalité dans les bras de mes plus chers amis. Quelle tendresse ils m'inspiraient! Combien je m'attachais à leurs formes chéries, si, à mon réveil, elles se présentaient à mon imagination! Dans ces moments, je me figurais qu'ils vivaient encore! Dans ces moments encore, la vengeance, dont j'étais dévoré, s'éteignait dans mon cœur, et je continuais à poursuivre le Démon que j'avais à détruire, plutôt pour remplir une lâche enjointe par le ciel, pour suivre l'impulsion mécanique d'une puissance inconnue, que pour satisfaire un désir ardent de mon âme.

Je ne sais quelles étaient les sensations de celui que je poursuivais. Quelquefois il laissait des marques de son passage, en écrivant sur l'écorce des arbres, ou en gravant sur la pierre, dans la vue de me guider et d'exciter ma fureur. Je lus ces mots dans une de ces inscriptions: «Mon règne n'est pas encore fini; tu vis, et mon pouvoir est complet. Suis-moi; je me dirige vers les glaces éternelles du nord, où tu éprouveras la rigueur du froid auquel je suis insensible. Tu trouveras près de ce lieu, si tu n'arrives pas trop tard, un lièvre mort; mange, et rafraîchis-toi. Avance, mon ennemi, nous avons encore à nous disputer la vie; mais tu passeras bien des moments durs et cruels, avant que cet instant ne soit venu».

Démon insultant! Je fais encore vœu de vengeance; je te voue encore, misérable Démon, aux tourments et à la mort. Jamais je ne cesserai mes recherches, que lui ou moi ne périssions; et, alors, avec quelle joie j'irai rejoindre mon Élisabeth, et ceux qui, même à présent, me préparent la récompense de mes pénibles ennuis et de mon horrible pèlerinage!

En poursuivant toujours mon voyage vers le nord, les neiges s'épaissirent, et le froid s'accrut à un degré beaucoup trop élevé pour que je pusse le supporter. Les paysans étaient renfermés dans leurs cabanes, et les plus hardis seulement osaient les quitter afin de prendre les animaux que la faim avait fait sortir de leurs retraites pour chercher une proie. Les rivières étaient recouvertes d'une glace épaisse qui ne permettait pas d'avoir du poisson; ainsi, j'étais privé de tout ce qui servait ordinairement à me nourrir.

Le triomphe de mon ennemi doubla avec la difficulté de mes travaux. Une inscription, qu'il laissa, était conçue en ces termes: «Prépare toi! tes fatigues ne font que commencer. Enveloppe-toi de fourrures, et fais provision de vivres, car nous allons bientôt entreprendre un voyage où tes souffrances satisferont ma haine éternelle».

Loin de céder à ces paroles dérisoires, je me fortifiais dans mon courage et ma persévérance. Je résolus de ne pas abandonner mon projet; et, demandant au Ciel de me soutenir, je continuai avec la même ardeur à traverser d'immenses déserts, jusqu'à ce que je vis de loin l'Océan qui formait les dernières limites de l'horizon: Ah! combien cette mer différait des mers azurées du sud! Couverte de glace, elle ne se distinguait de la terre que par son aspect sombre et ses inégalités. Les Grecs pleurèrent de joie en apercevant la Méditerranée, du sommet des montagnes de l'Asie; ils cinglèrent avec ravissement vers le terme de leurs travaux. Je ne pleurai pas; mais je m'agenouillai; et, de bon cœur, je remerciai le Génie, qui me guidait, de m'avoir conduit sain et sauf jusqu'au lieu où j'espérais, malgré les railleries de mon ennemi, l'atteindre et lutter avec lui.

Quelques semaines avant ce temps, j'avais acheté un traîneau et des chiens, à l'aide desquels je traversais les neiges avec une inconcevable rapidité. Je ne sais si le Démon avait le même avantage, mais je m'aperçus que je gagnais alors sur lui tous les jours autant de terrain, que j'en avais perdu auparavant dans sa poursuite.

J'allais même si vite, qu'au moment où je vis l'Océan, il n'avait plus qu'un jour d'avance, et que j'avais l'espoir de l'atteindre avant qu'il n'arrivât au rivage. Je pressai donc avec un nouveau courage, et en deux jours, j'arrivai à un chétif hameau sur le bord de la mer. Je demandai aux habitants des renseignements sur le Démon, et je pris des informations exactes. Un monstre gigantesque, disaient-ils, était arrivé la nuit précédente, armé d'un fusil et de plusieurs pistolets, mettant en fuite les habitants d'une chaumière isolée, qui avaient eu peur de ses formes effrayantes. Il avait emporté leurs provisions d'hiver, et les avait mises dans un traîneau, s'était emparé d'un nombreux troupeau de chiens dressés pour le tirer, les avait attelés, et la même nuit, à la joie des villageois frappés d'horreur, avait poursuivi son voyage à travers la mer dans une direction qui ne conduisait à aucune terre; et ils conjecturaient qu'il serait bientôt englouti, si la glace venait à se rompre, ou, qu'il succomberait à la rigueur éternelle du froid.

À cette nouvelle, je tombai un moment dans un accès de désespoir. Il m'avait échappé, et il me mettait dans la nécessité de commencer un voyage mortel, et presque sans fin, à travers les montagnes de glace de l'Océan, et de braver un froid que peu d'habitants pouvaient long-temps supporter, et auquel moi, né dans un climat agréable et chaud, je ne pouvais espérer de survivre. Cependant, à l'idée que le Démon vivrait et serait triomphant, ma rage et la vengeance se ranimèrent et furent assez puissantes pour étouffer tout autre sentiment. Après un léger repos, pendant lequel les esprits des morts vinrent me visiter et m'exciter à la fatigue et à la vengeance, je me préparai pour mon voyage.

J'échangeai mon traîneau de terre pour un autre propre aux inégalités des glaces de l'Océan; je pris une abondante provision de vivres, et je partis de terre.

Je ne puis dire combien de jours j'ai passés depuis ce départ; ce que je sais, c'est que j'ai été exposé à une détresse que je n'ai eu le courage de supporter, qu'à cause du juste et éternel sentiment de vengeance dont mon cœur est consumé. Souvent des montagnes de glace immenses et escarpées me barraient le passage; souvent aussi j'entendais le craquement de la mer de glace qui menaçait de m'engloutir; mais la gelée revenait, et raffermissait les chemins de la mer.

À la quantité de vivres dont j'ai fait consommation, je pourrais juger que j'ai passé trois semaines dans ce voyage. Que de fois, en voyant l'espérance s'éloigner toujours et se refouler dans mon cœur, n'ai-je pas versé des larmes de découragement et de chagrin. Je commençais à être en proie au désespoir, et j'aurais bientôt succombé à tant d'épreuves, sans une circonstance que je ne dois pas omettre. Traîné par les pauvres animaux que je dirigeais, et dont un avait succombé à la fatigue, j'avais atteint avec une peine incroyable le sommet d'une montagne de glace escarpée; à cette hauteur, je voyais avec angoisse l'immensité devant moi, quand tout-à-coup j'aperçus un point noir sur la plaine brumeuse. Je m'efforçai de découvrir quel pouvait être cet objet, et je poussai un cri féroce de joie en distinguant un traîneau et les proportions difformes d'un être bien connu. Oh! avec quelle ardeur l'espérance rentra dans mon cœur! Mes yeux furent remplis de larmes brûlantes, que je me hâtai d'essuyer, dans la crainte qu'elles ne m'empêchassent de voir le Démon; mais elles revinrent encore obscurcir ma vue, jusqu'à ce que, donnant cours aux émotions qui m'oppressaient, je les répandis en abondance.

Mais ce n'était pas le moment de m'arrêter: je débarrassai les chiens de leur compagnon mort; je leur donnai une ration abondante; et, après une heure de repos, qui était absolument nécessaire, mais qui me paraissait insupportable, je continuai ma route. Le traîneau était encore visible, et ne disparaissait à ma vue, que quand il était caché derrière la cime d'un quartier de glace. Enfin je le vis distinctement; et lorsque, après environ deux jours de marche, j'aperçus mon ennemi à la distance d'un mille, je sentis mon cœur bondir de joie.

Mais, au moment où je croyais être sur le point d'atteindre mon ennemi, mes espérances furent tout-à-coup déçues, et je perdis sa trace plus que jamais. J'entendis un craquement dans la mer; ce bruit, qui croissait à mesure que les eaux roulaient, et grossissaient sous moi, devenait à tout moment plus menaçant et plus terrible. J'avançai, mais en vain. Le vent s'éleva; la mer rugit; et, semblable à un fort tremblement de terre, se fendit, et éclata avec un bruit affreux et effrayant. Tout fut bientôt fini: en peu de minutes, une mer agitée me sépara de mon ennemi; et je fus ballotté sur un morceau de glace qui diminuait continuellement, et me préparait ainsi la mort la plus affreuse.

Pendant plusieurs heures, je fus en proie à cette crainte: je perdis la plupart de mes chiens; et j'étais moi-même au moment de succomber à tant de détresse, lorsque je vis votre vaisseau qui était à l'ancre, et qui me donna l'espoir d'obtenir du secours et de conserver ma vie. J'étais loin de penser que des navires fussent venus aussi loin au nord, et je fus étonné d'en voir un. Je défis aussitôt une partie de mon traîneau, et je m'en servis en guise de rames; de cette manière je pus, avec une fatigue infinie, diriger mon radeau vers votre vaisseau. J'étais décidé, si vous alliez vers le sud, à me livrer encore à la merci des mers, plutôt que d'abandonner mon projet. J'espérais vous engager à me céder une barque au moyen de laquelle je pusse encore poursuivre mon ennemi; mais vous vous dirigiez vers le nord. Vous me prîtes à bord au moment où mes forces étaient épuisées, au moment où j'allais périr de l'excès de mes fatigues: mais je crains encore la mort.... Car ma mission n'est pas terminée.

Ah! quand donc serai-je conduit vers le Démon par le génie qui me guide? Quand donc me laissera-t-il goûter le repos que je désire si vivement; ou bien, faut-il que je meure, et qu'il survive? Si je meurs, Walton, jurez-moi qu'il n'échappera pas, que vous le chercherez, que vous satisferez ma vengeance par sa mort. Et quoi? J'ose vous demander d'entreprendre mon pèlerinage, d'essuyer les fatigues que j'ai souffertes? Non, je ne suis pas aussi égoïste. Cependant, après ma mort, s'il paraissait, si les ministres de vengeance le conduisaient à vous, jurez qu'il ne survivra pas.... Jurez qu'il ne triomphera pas de mes malheurs accumulés, et ne vivra pas pour rendre un autre aussi malheureux que moi. Il est éloquent et persuasif, et ses paroles eurent même une fois du pouvoir sur mon cœur: mais ne vous fiez pas à lui: son âme est aussi infernale que sa forme exprime sa perfidie et sa perversité surhumaines. Ne l'écoutez pas, invoquez les noms de Guillaume, de Justine, de Clerval, d'Élisabeth, de mon père, celui du malheureux Victor, et plongez votre épée dans son cœur. Je serai prêt de vous, et je dirigerai votre fer.


SUITE, PAR WALTON

26 août 17—

«Vous avez lu, ma sœur, cette histoire étrange et effrayante. Ne sentez-vous pas votre sang glacé par une horreur, qui, même en ce moment, arrête le mien dans mes veines? Quelquefois il était saisi subitement par la douleur, et il ne pouvait continuer son récit: de temps en temps, sa voix brisée, mais perçante, prononçait avec difficulté ces paroles si pleines de désespoir. Ses yeux doux et beaux étaient tantôt animés par l'indignation, tantôt abattus par le chagrin, et éteints par la force du malheur. Quelquefois il maîtrisait sa physionomie et ses expressions, et il racontait les événements les plus terribles d'une voix tranquille, sans aucune marque d'agitation; mais tout-à-coup, semblable au volcan qui s'entr'ouvre, il animait son visage par l'expression de la rage la plus farouche, et il vomissait des imprécations contre son persécuteur.

»Son récit s'enchaîne, et il le fait avec l'air de la vérité la plus simple; cependant, j'avoue que les lettres de Félix et de Safie qu'il me montra, et l'apparition du Monstre, que nous avons vu de notre vaisseau, m'ont plus convaincu de la vérité de son récit, que ses assertions vives et bien enchaînées. Ainsi, un fait constant, un fait dont je ne puis douter, c'est que le Monstre existe réellement; mais je ne puis revenir de ma surprise et de mon admiration. Quelquefois je tâchais d'obtenir de Frankenstein des détails sur la formation d'une semblable créature; mais, sur ce point, il était impénétrable.

«Êtes-vous fou, mon ami, disait-il? Où vous mène une curiosité irréfléchie? Voudriez-vous aussi créer un ennemi infernal pour vous-même et pour le monde? Car enfin, quel est le but de vos questions? Paix! paix! apprenez mes malheurs, et ne cherchez pas à augmenter les vôtres».

»Frankenstein s'aperçut que je prenais des notes sur son histoire; il demanda à les voir, les corrigea lui-même, et y ajouta en plusieurs endroits, pour donner de la vie et de la force aux conversations qu'il avait avec son ennemi. «Puisque vous avez conservé mon récit, disait-il, je ne voudrais pas qu'il fût transmis incomplet à la postérité».

»J'ai passé ainsi une semaine à écouter l'histoire la plus étrange que l'imagination ait jamais inventée. Mes pensées et les sentiments de mon âme, ont été absorbés par l'intérêt que je porte à mon hôte, et que m'inspirent ses manières aussi nobles que douces. Je désire le calmer: et pourtant, puis-je conseiller de vivre à un homme aussi malheureux, et privé de tout espoir de consolation? Oh! non! Il ne peut plus maintenant connaître d'autre joie, qu'au moment où il trouvera dans la paix de la mort, celle de son âme long-temps bouleversée. Cependant, il jouit d'une consolation, et il la doit à la solitude et au délire: il croit, en s'entretenant dans ses rêves avec ses amis, et en puisant dans ses entretiens des consolations pour ses infortunes, ou des encouragements pour sa vengeance, que ce ne sont pas des fantômes de son imagination, mais des êtres réels qui viennent d'un monde éloigné pour le visiter. Cette idée donne à ses rêveries une solennité, qui me les rend presqu'aussi imposantes et aussi intéressantes que la vérité.

»Nos conversations ne sont pas toujours bornées à son histoire et à ses malheurs. Dans tous les genres de littérature, en général, il montre des connaissances profondes, et un jugement rapide et sûr. Son éloquence est forte et touchante; je ne puis l'entendre sans pleurer, lorsqu'il raconte un évènement affligeant, ou qu'il veut mettre en mouvement les sentiments de la pitié ou de l'amour. Combien un tel homme devait être admirable dans ses jours de prospérité, puisqu'il est si noble et si grand dans son infortune! Il semble sentir son propre mérite, et la grandeur de sa chute.

«Lorsque j'étais plus jeune, disait-il, je me sentais appelé à quelque grande entreprise. Mes sentiments sont profonds; mais tel était le calme de mon jugement, qu'il me rendait propre à m'illustrer par des faits éclatants.

»J'étais soutenu par le sentiment de mon mérite, lorsque d'autres en eussent été écrasés; car il me semblait que c'était un crime de consumer dans un chagrin inutile, ces talents qui pouvaient être utiles à mes semblables. En réfléchissant à l'œuvre que j'ai accomplie, et qui n'est pas moindre que la création d'un animal doué des sens et de la raison, je ne puis me ranger au nombre des esprits ordinaires; mais ce sentiment, qui me soutenait dans le commencement de ma carrière, ne sert maintenant qu'à m'accabler dans ma chute. Toutes mes observations, toutes mes espérances sont comme si elles n'étaient pas; et, semblable à l'archange qui aspirait à la toute-puissance, je suis enchaîné dans un enfer éternel. Mon imagination était vive, et eu même temps susceptible d'analyse et d'une application assidue; ce n'est qu'avec deux qualités si opposées que j'ai pu concevoir et réaliser la création d'un homme.

»Même à présent, je ne puis me souvenir sans émotion, des rêveries qui m'occupaient avant la fin de mon ouvrage. Je foulais le ciel dans ma pensée, tantôt fier et joyeux de ma puissance, tantôt impatient d'en contempler les effets. Dès mon enfance, j'avais nourri de hautes espérances et une ambition sublime; mais combien je suis abaissé! Ah! mon ami, si vous m'aviez connu tel que j'étais autrefois, vous ne me reconnaîtriez pas dans cet état de dégradation. Rarement la tristesse pénétra dans mon cœur; je semblais porté par une haute destinée, jusqu'au jour où je suis tombé pour ne plus me relever».

»Faut-il donc que je perde cet homme admirable? J'ai long-temps désiré un ami; j'ai cherché un homme qui put m'aimer et sympathiser avec moi. Vois; j'en ai trouvé un sur ces mers désertes; mais je crains de ne l'avoir connu que pour apprendre à l'apprécier et le perdre. Je voudrais lui faire aimer encore la vie, mais il repousse cette idée.

«Je vous remercie, Walton, disait-il, de vos bonnes intentions pour un malheureux comme moi; mais, en me parlant de nouveaux liens et de nouvelles affections, croyez-vous qu'il y en ait qui puissent tenir lieu de ceux qui ne sont plus? Quel homme remplacerait Clerval auprès de moi? ou quelle femme pourrait me tenir lieu d'Élisabeth? Et même, à moins que les affections ne soient fortement excitées par un attachement plus grand, les compagnons de notre enfance possèdent toujours sur nos esprits un certain pouvoir, qu'un nouvel ami peut à peine obtenir. Ils connaissent les goûts de notre enfance, ces goûts que le temps peut modifier, mais qu'il n'enlève jamais; et ils peuvent juger de nos actions d'une manière plus sûre, en connaissant nos véritables intentions. Une sœur ou un frère ne peuvent jamais, à moins que les symptômes ne s'en montrent de bonne heure, se soupçonner de perfidie ou de mensonge, tandis qu'un ami, quelque soit son attachement, peut, malgré lui, éprouver des soupçons. Les amis que j'ai perdus, m'étaient chers non-seulement par l'habitude et le charme de leur société, mais aussi par leurs qualités personnelles: et, dans quelque lieu que je sois, la voix douce de mon Élisabeth, et la conversation de Clerval retentiront toujours à mon oreille. Ils sont morts; et, dans la solitude où me laisse leur mort, il n'est qu'un sentiment qui puisse me donner le courage de conserver ma vie. Si j'étais engagé dans une grande entreprise ou dans un projet, dont l'utilité pût s'étendre sur mes semblables, je pourrais vivre pour l'exécuter; mais telle n'est pas ma destinée; je dois poursuivre et détruire l'être à qui j'ai donné l'existence. Alors, mais seulement alors, ma tâche sur la terre sera accomplie, et je pourrai mourir».

2 septembre.

«Ma bien aimée sœur,

»Je vous écris, entouré de périls, et sans savoir si je suis condamné à ne plus revoir la chère Angleterre et les amis encore plus chers qui l'habitent. Je suis entouré de montagnes de glace, qui ne présentent aucune issue, et menacent à chaque moment d'engloutir mon vaisseau. Les braves marins que j'ai engagés à m'accompagner, trouvent du courage en me regardant; mais je n'ai personne pour m'en donner. Notre situation est vraiment très-effrayante; cependant, mon courage et mes espérances ne m'abandonnent pas. Nous pouvons survivre; s'il n'en est pas ainsi, je répéterai les leçons de mon Sénèque, et je mourrai de bon cœur.

»Mais quel sera l'état de votre esprit, Marguerite? vous n'entendrez pas parler de ma mort, et vous attendrez mon retour avec inquiétude. Les années s'écouleront, et vous serez tourmentée par des alternatives de désespoir et d'espérance. Oh! ma chère sœur, les tourments qu'éprouvera votre cœur, dans une attente peut-être vaine, me paraissent plus terribles que la mort; mais vous avez un époux, et d'aimables enfants; vous pouvez être heureuse: que le ciel répande sur vous ses bénédictions!

»Mon malheureux hôte me regarde avec la plus tendre compassion. Il tâche de me donner de l'espoir; il parle comme si la vie était un bien qu'il estime. Il me rappelle que les navigateurs, qui se sont exposés avant moi sur cette mer, ont souvent eu à craindre les mêmes dangers; et, en dépit de moi-même, il me remplit d'heureux augures. Les matelots mêmes sentent le pouvoir de son éloquence: lorsqu'il parle, ils reprennent courage; il ranime leur énergie; et, en entendant sa voix, ils croient que ces vastes montagnes de glace sont des môles, qui pourront s'évanouir et céder aux résolutions de l'homme. Ces sentiments sont passagers; leur attente étant chaque jour retardée, ils passent de l'espoir à la crainte, et de la crainte au désespoir. J'ai bien peur que cela ne finisse par une mutinerie».

5 septembre.

«Il vient de se passer une scène d'un intérêt si peu commun, que je ne puis résister au désir de la rapporter, quoiqu'il soit très-probable que ces papiers ne vous parviendront jamais.

»Nous sommes encore entourés de montagnes de glace, et sans cesse en danger d'être engloutis au premier choc. Le froid est excessif; et plusieurs de mes malheureux compagnons ont déjà trouvé leur tombeau au milieu de cette scène de désolation. La santé de Frankenstein dépérit de jour en jour: le feu de la fièvre brille encore dans ses yeux; mais il est épuisé, et, lorsque tout-à-coup, il a fait quelqu'effort, il retombe aussitôt, et semble privé de la vie.

»Je vous ai annoncé dans ma dernière lettre que je redoutais une mutinerie. Ce matin, j'étais à observer le visage pâle, de mon ami, ses yeux à moitié fermés, et ses membres languissants; quand je fus détourné de ce spectacle par un groupe de matelots qui désiraient entrer dans la cabine. Ils entrèrent; et leur chef m'adressa la parole. Il me dit que lui et ses compagnons avaient été choisis par les autres matelots, pour venir en députation auprès de moi, et me faire une demande, qu'en toute justice, je ne pouvais refuser. Il ajoutait que nous étions enfermés dans la glace, et qu'il était à croire que nous n'en sortirions jamais: mais toute leur crainte était que, si par hasard la glace venait à se séparer et à laisser un passage libre, je ne fusse assez téméraire pour continuer mon voyage, et les conduire à de nouveaux dangers, après qu'ils auraient heureusement surmonté celui-ci. Ils désiraient donc que je fisse la promesse solennelle que, si le vaisseau était dégagé, je dirigerais aussitôt ma course vers le sud.

»Ce discours me troubla. Je n'avais pas perdu tout espoir, et je n'avais pas encore conçu l'idée de retourner sur mes pas, si j'étais délivré. Cependant, pouvais-je justement, ou même physiquement, m'opposer à cette demande? J'hésitais avant de répondre, lorsque Frankenstein, qui avait d'abord été silencieux, et paraissait réellement avoir à peine assez de force pour donner la moindre attention à quoi que ce soit, se réveilla les yeux étincelants et les joues animées par une force passagère. Il se tourna vers ces hommes, et il leur dit:

«Que voulez-vous? Que demandez-vous à votre capitaine? Pouvez-vous donc être si facilement détournés de votre entreprise? N'appeliez-vous pas cette expédition glorieuse? Et pourquoi l'était-elle? Ce n'est pas parce que la route était facile et paisible comme une mer du Sud, mais parce qu'elle était pleine de dangers et de terreur; parce qu'à chaque nouvel accident, votre bravoure était nécessaire, et que votre courage devait être mis à l'épreuve; parce que vous aviez autour de vous le danger et la mort, et que ces dangers vous deviez les braver et les surmonter. Voilà pourquoi votre entreprise était glorieuse, pourquoi elle était honorable: le monde vous aurait appelés les bienfaiteurs du genre humain; on aurait adoré les noms illustrés par les hommes courageux, qui auraient bravé la mort pour la gloire et le bien de l'espèce humaine. Faites maintenant la comparaison: à la première idée du danger, ou, si vous le voulez, à la première épreuve forte et effrayante de votre courage, vous vous découragez, et vous consentez à passer pour des hommes qui n'ont pas eu assez de force pour endurer le froid et le danger; aussi dira-t-on: pauvres gens, ils étaient frileux, et ils sont revenus se chauffer à leurs foyers. Mais pourquoi ces ménagements? Vous n'aviez pas besoin de venir si loin et de traîner votre capitaine à la honte d'un revers, pour prouver uniquement votre lâcheté. Ah! soyez hommes, ou soyez plus que des hommes. Persévérez dans vos projets, et soyez aussi fermes qu'un roc. Cette glace n'est pas faite d'une matière telle que vos cœurs pourraient l'être; il se peut qu'elle change, il se peut qu'elle ne vous arrête plus, si vous dîtes qu'elle ne vous arrêtera pas. Ne retournez pas dans vos familles avec une marque d'infamie sur vos fronts. Retournez comme des héros qui ont combattu et vaincu, et qui ne savent pas ce que c'est que de tourner le dos à l'ennemi».

»Sa voix était si bien d'accord avec les différents sentiments de son discours, ses yeux exprimaient une résolution et un héroïsme si grands, que vous ne devez pas vous étonner que ces hommes fussent émus. Ils se regardaient l'un l'autre, sans être capables de répondre. Je pris la parole; je les invitai à se retirer, et à réfléchir à ce qu'on leur avait dit; je leur dis que je ne les mènerais pas plus au nord, s'ils persistaient dans leur désir de retour; mais que j'espérais que leur courage reviendrait avec la réflexion.

»Ils se retirèrent, et je me tournai vers mon ami qui était retombé en langueur, et presque sans vie.

»Je ne sais quelle sera la fin de tout ceci; mais je préfère la mort à la honte de revenir sans avoir exécuté mon projet. Cependant je crains d'y être forcé; des hommes, qui ne sont pas soutenus par des idées de gloire et d'honneur, ne peuvent jamais continuer, de bon gré, à supporter les fatigues auxquelles ils sont exposés».