CELLE-CI ET CELLE-LA
OU
LA JEUNE-FRANCE PASSIONNÉE

Rosalinde.—Est-il formé de la main de Dieu? Quelle espèce d'homme est-ce? Sa tête est-elle digne d'un chapeau et son menton d'une barbe?

Célie.—Non; il n'a qu'une barbe très-courte.

Rosalinde.—Eh bien? Dieu lui en enverra une plus longue, s'il est reconnaissant envers le ciel.

Comme il vous plaira.

Le 31 août, à midi moins cinq, Rodolphe, plus matineux que de coutume, se jeta en bas de son lit, et alla se planter tout d'abord devant la glace de la cheminée, pour voir s'il n'aurait pas, d'aventure, changé de physionomie en dormant, et pour se constater à lui-même qu'il n'était pas un autre, cérémonie préliminaire à laquelle il ne manquait jamais, et sans quoi il n'aurait pu vivre convenablement sa journée. S'étant assuré qu'il était bien le Rodolphe de la veille, qu'il n'avait que deux yeux ou à peu près, selon son habitude, que son nez était à sa place ordinaire, qu'il ne lui était pas poussé de cornes pendant son sommeil, il se sentit soulagé d'un grand poids, et entra dans une merveilleuse sérénité d'esprit. Du miroir, ses yeux se portèrent par hasard sur un almanach accroché à un clou doré au long de la boiserie, et il vit, ce qui le surprit fort, car c'était le personnage le moins chronologique qui fût au monde, que c'était précisément le jour de sa naissance, et qu'il avait vingt et un ans. De l'almanach, son regard tomba sur un rouleau de papier tout humide, tacheté d'encre et bosselé de caractères informes: c'était la dernière feuille d'un grand poëme qu'il avait sous presse, et qui devait immanquablement faire reluire son nom entre les plus beaux noms.

Rodolphe, à cette triple découverte, se prit à réfléchir fort profondément.

Il résultait de tout ceci qu'il avait de grands cheveux noirs, des yeux longs et mélancoliques, un teint pâle, un front assez vaste et une petite moustache qui ne demandait qu'à devenir grande: un physique complet de jeune premier byronien!

Qu'il était majeur, c'est-à-dire qu'il avait le droit de faire des lettres de change, d'être mis à Sainte-Pélagie, d'être guillotiné comme une grande personne, outre le glorieux privilége d'être garde national et César à cinq sous par jour, s'il attrapait un mauvais numéro!

Qu'il était poëte, puisque environ trois mille lignes rimées par lui allaient paraître sur papier satiné, avec une belle couverture jaune et une vignette inintelligible! Ces trois choses établies, Rodolphe sonna et se fit apporter à déjeuner: il mangea fort bien.

Après qu'il eut fini, il baissa le store de sa fenêtre, se fit une cigarette, et se renversa dans sa causeuse tout en suivant en l'air la blonde fumée du maryland. Il pensait qu'il était beau garçon, majeur et poëte, et, de ces trois pensées, une pensée unique surgit victorieusement comme une conséquence forcée, c'est qu'il lui fallait une passion, non une passion épicière et bourgeoise, mais une passion d'artiste, une passion volcanique et échevelée, qu'il ne lui manquait que cela pour compléter sa tournure, et le poser dans le monde sur un pied convenable.

Ce n'est pas tout que d'avoir une passion, encore faut-il qu'elle ait un prétexte quelconque. Rodolphe résolut que la femme qu'il aimerait serait exclusivement Espagnole ou Italienne, les Anglaises, Françaises et Allemandes étant infiniment trop froides pour fournir un motif de passion poétique. D'ailleurs, il avait en mémoire l'invective de Byron contre les pâles filles du Nord, et il se serait bien gardé d'adorer ce que le maître avait formellement anathématisé.

Il décida que sa future maîtresse serait verte comme un citron, qu'elle aurait le sourcil arqué d'une manière aussi féroce que possible, les paupières orientales, le nez hébraïque, la bouche mince et fière, et les cheveux assortis à la couleur de la peau.

Le patron taillé, il ne s'agissait plus que de trouver une femme qui s'y ajustât. Rodolphe pensa judicieusement que ce ne serait pas dans sa chambre qu'il la rencontrerait. Aussi il choisit le plus extravagant de ses gilets, le plus fashionable et le plus osé de tous ses habits, le plus collant de ses pantalons, il revêtit le tout, et, armé d'un lorgnon et d'une badine, il descendit dans la rue, et s'en alla aux Tuileries dans l'espoir de quelque rencontre heureuse et propre à son destin.

Il faisait le plus magnifique temps du monde, à peine quelques nuages floconneux se bouclaient-ils dans le bleu du ciel au gré d'une brise chaude et parfumée; le pavé était blanc, et la rivière miroitait au soleil; il y avait foule dans la grande allée et dans les contre-allées; le ruisseau d'élégantes et de dandys avait peine à couler entre les deux quais de chaises et de spectateurs. Rodolphe se mêla à la cohue, et ajouta un flot de plus au torrent.

Il s'en allait coudoyant ses voisins de droite et de gauche, fourrant sa tête sous le chapeau des femmes, et les regardant entre les deux yeux avec son binocle. Il s'élevait sur son passage une longue traînée de malédictions et de: Prenez donc garde! entrecoupés çà et là du: Oh! admiratif de quelque merveilleux, pour son gilet ou sa cravate; mais, entièrement à son idée, Rodolphe ne faisait guère plus d'attention aux éloges qu'aux injures, et, à chaque visage rose et frais encadré dans le satin et la moire, il se reculait comme s'il eût vu le Diable en personne.

Ce n'est pas qu'il ne rencontrât quelques figures pâles et décolorées; mais c'étaient des pâleurs de cire, des pâleurs de fatigue et d'excès, ou bien des transparences de nacre de perle, des diaphanéités de blondes et de poitrinaires, mais non pas la pâleur mate et chaude, le beau ton méridional dont il s'était fait une loi d'être épris. Ayant parcouru trois ou quatre fois la longueur de l'allée et cela sans succès, il se préparait à sortir, quand il se sentit prendre le bras. C'était son camarade Albert: ils sortirent ensemble et s'en furent dîner.

Les passions dévorantes qui bouillonnaient dans son sein lui avaient aiguisé l'appétit: il mangea encore mieux qu'à son déjeuner, et se grisa très-confortablement, ainsi que son honorable ami.

Le dîner achevé, nos deux drôles s'en furent à l'Opéra.

Rodolphe, quoique passablement aviné, ne perdait pas son idée de vue; un secret pressentiment lui chantait tout bas à l'oreille qu'il trouverait là ce qu'il cherchait. Quand il entra dans la salle, on jouait l'ouverture. Un torrent d'harmonie, de lumière et de vapeur chaude l'enveloppa soudain et le prit aux jambes. Le théâtre oscilla deux ou trois fois devant ses yeux; les tibias lui flageolaient d'une étrange manière; le lustre, dardant dans ses prunelles de longues houppes filandreuses de rayons prismatiques, le forçait à cligner les paupières; la rampe, s'interposant comme une herse de feu entre les acteurs et lui, ne les lui laissait voir que comme des apparitions effrayantes; la tête lui tintait comme si un démon invisible lui eût frappé avec un marteau les parois internes du crâne, et il apercevait vaguement les notes de musique, sous la forme de scarabées de diverses couleurs, voltigeant et sautelant par la salle, le long des cintres et des corniches, et rendant un son clair lorsqu'elles frappaient le mur de leurs élytres, à peu près comme les hannetons lâchés dans une chambre, qui fouettent les carreaux de leurs ailes, et se vont cogner au plafond avec un tintamarre horrible.

Rodolphe, qui avait soutenu plus d'un duel avec l'ivresse, ne se déconcerta pas pour si peu; il prit bravement son parti: il boutonna son frac jusqu'au col, remonta sa cravate, prit sa badine entre ses dents, enfonça ses deux mains dans ses goussets, écarquilla les yeux pour ne pas s'endormir, et fit la contenance la plus héroïque du monde.

Peu à peu les fumées du vin se dissipèrent, et, prenant la lorgnette des mains de son ami, qui ronflait théologalement, et dont la tête allait et venait comme un balancier de pendule, l'intrépide Rodolphe se mit à regarder la salle de haut en bas et de bas en haut, et à chercher dans ce triple cordon de femmes de tout âge et de toute condition la reine future de son cœur.

La lumière du gaz et des bougies glissait sur les épaules satinées et lustrées par leurs mille reflets, les yeux papillotaient, bleus ou noirs; Rodolphe ne poussait pas l'inspection plus loin, et il passait à une autre femme quand il apercevait la moindre teinte d'azur dans une prunelle. Les gorges demi-nues se modelaient hardiment sous les blondes et sous les diamants, les petites mains gantées de blanc et agitant les cassolettes émaillées, se posaient avec coquetterie sur le rebord rouge des loges. La soie, le velours, les chairs blondes et argentées, tout cela chatoyait et resplendissait étrangement; mais, parmi toutes ces têtes calmes et animées, belles ou jolies, parmi tous ces minois chiffonnés ou spirituels, le malheureux et passionné Rodolphe ne découvrait pas son idéal. Il en avait bien trouvé çà et là quelques morceaux disséminés dans plusieurs femmes: un œil dans celle-ci, la bouche dans celle-là, les cheveux dans cette autre, le teint dans une quatrième, mais jamais tout cela ensemble, en sorte qu'il eût été obligé d'avoir au moins dix femmes à adorer partiellement pour compléter tout à fait le romantique patron qu'il s'était taillé. Ce n'est pas que cela lui eût déplu au fond, car il était un peu Turc sous ce rapport, et la polygamie, je ne sais trop pourquoi, ne lui paraissait pas un crime aussi abominable qu'il le paraît à nos platoniques dames françaises.

Elles conçoivent très-bien qu'une femme ait deux amants, mais qu'un homme ait deux maîtresses, fi donc! elles crient à la monstruosité, ou se mettent à sourire d'un air incrédule. Ne trouvez-vous pas que cela est humiliant pour nous?

Rodolphe était sur le point de croire que son pressentiment lui avait menti, lorsque la porte d'une loge s'ouvrit tout à coup, et donna d'abord passage à une bénigne et insignifiante figure qui ne pouvait être que la figure d'un mari et ensuite à une dame vêtue d'une robe de velours noir et très-décolletée, qui ne pouvait être que sa femme légitime par-devant le maire et le curé. Elle s'assit, mais de façon à tourner le dos à Rodolphe, qui n'avait pu voir si la beauté de ses traits répondait à celle de ses épaules.

Cette épaule était blanche, mais légèrement teintée de demi-tons olivâtres qui allaient augmentant d'intensité, à mesure qu'ils se rapprochaient de la nuque; elle était grasse et potelée, mais laissait apercevoir sous la chair une musculature souple et forte, à la manière des épaules italiennes.

Rodolphe était dans une anxiété terrible, et se mourait de peur qu'elle ne détruisît, en se retournant, les belles illusions qu'il commençait à se bâtir; cependant il aurait donné plus d'argent qu'il ne possédait pour qu'elle changeât de position.

Enfin elle fit un léger mouvement: sa tête commença à tourner avec lenteur sur son corps immobile; ces trois beaux plis, nommés collier de Vénus et si stupidement supprimés par nos peintres, se dessinèrent plus fortement sur son cou frais et brun; la tempe, la pommette de sa joue et son menton, de forme antique, se montrèrent peu à peu, de façon à produire cette espèce de profil, appelé profil perdu, que les grands maîtres, et surtout Raphaël, affectionnent particulièrement; mais je n'en sais la raison, elle n'acheva pas le demi-tour qu'elle semblait vouloir faire, et elle demeura ainsi, au grand dépit de Rodolphe, toujours plongé dans la plus terrible incertitude.

Certainement, ce qu'il voyait était beau et tout à fait dans le caractère qu'il désirait, mais il ne voyait ni le nez, ni les yeux, ni la bouche; peut-être avait-elle le nez rouge, les yeux bleus et la bouche blanche. Il se penchait sur le balcon à tomber dans le parterre, pour en découvrir davantage: impossible! et, dans son désespoir, il invoquait tous les saints du paradis.

Sa prière fut suivie d'effet, la dame se retourna tout d'un coup. Rodolphe se trouva enlevé au septième ciel, comme si un machiniste de l'Opéra l'eût hissé au bout d'une ficelle. C'était la réalité de son idéal!

Elle était bien comme il l'avait rêvée: un sourcil arabe, noir et fin, à paraître dessiné au pinceau, couronnait dignement un bel œil brun et humide; le nez, aux narines ouvertes et vermeilles, était de la plus parfaite correction; la bouche, d'une couleur et d'une forme irréprochables, également propre à décocher un sarcasme et à appuyer un baiser.

Quand au teint, il était chaud et vivace, un peu jaune et bistré, mais clair et transparent comme celui de la belle Romaine, d'Ingres; c'était incontestablement un teint d'Espagnole ou d'Italienne; et si la passion n'habitait pas sous cette peau olivâtre et dans ses beaux yeux noirs, c'est qu'il n'y en avait plus en ce monde, et qu'il fallait l'aller chercher dans l'autre.

Une seule chose contrariait Rodolphe, c'était le mari, avec sa bonne et honnête figure. Il l'aurait souhaité tout différent, car il n'avait guère le physique d'un mari comme il les faut dans les drames. Il avait des favoris soigneusement taillés, le haut de la tête un peu chauve, une belle cravate blanche pas trop mal mise, ma foi! pour un mari qui n'est qu'avec sa femme, des gants pas trop larges et un gilet d'une coupe assez nouvelle. Il n'avait rien d'Othello ni de Georges Dandin, il n'avait l'air ni ridicule ni terrible, il était aussi parfaitement incapable de se battre en duel avec l'amant de sa femme que de la faire citer devant les tribunaux; il gardait dans ces occasions-là le silence le plus philosophique. A dire vrai, il n'y faisait pas grande attention, et ses lunettes bleues ne lui servaient pas à voir plus clair dans ces sortes de choses: c'était un mari convenable et sachant le monde. Je souhaite que vous en puissiez trouver un pareil pour mademoiselle votre fille, si Dieu vous en a affligé d'une.

Rodolphe comprit, à la première vue, que le drame n'était pas possible de ce côté-là; mais il croyait s'en dédommager amplement du côté de la femme. Nous verrons.

Cependant son ami Albert dormait comme un chantre à matines.

Rodolphe découpa soigneusement la silhouette de la belle inconnue, avec ses yeux aidés de sa lorgnette, et la serra dans un recoin de son cœur, afin de la pouvoir reconnaître en tous les lieux du monde.

Cela fait, il rêva au moyen de lier connaissance avec elle, d'apprendre qui elle était, et comment on y pouvait arriver.

Il roula dans sa tête une infinité de projets, tous plus passionnés les uns que les autres.

Il résolut d'abord de se présenter à sa princesse comme les héros des romans espagnols, en tuant quelque taureau furieux;

Ou comme Antony, en se jetant au-devant des chevaux de sa voiture;

Ou comme don Cléofas, en la sauvant d'un incendie; mais une seule condition rendait ces projets inexécutables, c'était l'impossibilité d'une pareille circonstance; il est vrai qu'on pouvait la faire naître soi-même en mettant le feu à la maison, ainsi que Lovelace dans Clarisse Harlowe, mais cela était fort chanceux, les pompiers pouvant très-bien se charger de l'affaire, et le Code civil ne badinant pas avec ces sortes de choses et n'entendant rien du tout aux développements de la passion.

Il était donc singulièrement perplexe: la fin de la représentation approchant, il fallait prendre un parti quelconque, ou courir le risque de ne jamais revoir sa divinité.

Il donna un grand coup de coude dans les côtes d'Albert.

—Ouf! fit douloureusement celui-ci, éveillé au milieu d'un rêve anacréontique.

—Connais-tu cette dame, enragé dormeur?

Albert était comme Alexandre Dumas, il avait environ quarante mille amis intimes, sans compter les femmes et les petits enfants: cela se sous-entend toujours.

Albert lui répondit, sans la regarder, et avec un ton de supériorité blessée:—Certainement; et il se redressa de toute sa hauteur:—C'est la cinquième loge en partant de la colonne, la dame en noir, celle qui lorgne en ce moment-ci?—Bien, j'y suis. Et il cligna à plusieurs reprises ses yeux avinés:—Pardieu! je veux être fendu en quatre, si ce n'est madame de M***, la dernière maîtresse de Ferdinand: son mari est un bonhomme.

—Ah! répondit Rodolphe d'un air de réflexion profonde.

—C'est une femme répandue, et qui voit beaucoup de monde; il y a très-bonne société chez elle; son jour est le samedi; continua Albert avec volubilité.

—Tu la connais?

—Comme je te connais; je suis un ami de la maison.

—Ainsi, tu me pourrais présenter?

—Assurément, rien n'est plus facile. Je la verrai demain, je lui parlerai de toi: c'est une affaire faite.

La toile tomba: la salle se vida peu à peu. Les deux amis se prirent le bras et sortirent. Rodolphe vit sous le péristyle madame de M***, qu'Albert salua et à qui elle rendit son salut, d'un air de familiarité. Elle était aussi belle de près que de loin, et, quand elle monta en voiture, Rodolphe put apercevoir un pied qu'on aurait trouvé petit dans un bas espagnol, et une jambe comme bien peu pouvaient se vanter d'en avoir.

—Voici un pied d'Andalouse, se dit-il à part lui: ceci est d'une bonne couleur, et ma passion se culotte tout à fait. Je veux perdre mon nom et manquer une première représentation d'Hugo, si je ne deviens pas fou de cette femme avant qu'il soit deux jours d'ici.

De retour chez lui, quoiqu'il fût une heure du matin, il se mit à donner du cor à pleins poumons; il déclama à tue-tête deux ou trois cents vers d'Hernani; puis il se déshabilla, jeta son gilet sous la table et ses bottes au plafond, en signe d'allégresse; après quoi il se coucha, et dormit sans débrider jusqu'au lendemain midi.

Dès qu'il fut réveillé, il pensa à la belle madame de M***, sa future passion. Il serait dans l'ordre qu'il en eût rêvé toute la nuit; c'est ainsi que cela se pratique dans les romans d'amour et les lamentations élégiaques, mais je dois à ma conscience d'historien d'affirmer le contraire. Rodolphe, cette nuit-là, n'eut qu'un cauchemar abominable où il se voyait traversant le bois de Boulogne sur une rosse de louage, avec un habit de 1828, un gilet à châle, un pantalon à la cosaque et une colonne corinthienne pour chapeau; il ne rêva rien de plus, je vous jure. Ah! si; il songea encore qu'on lui servait à déjeuner une semelle de botte au beurre d'anchois, avec les clous et les fers, ce qui le mit dans une si grande fureur, qu'il se réveilla jurant comme plusieurs charretiers.

Revenant à la rencontre inopinée qu'il avait faite la veille, il se prit à réfléchir que jusques-là sa passion d'artiste s'emmanchait exactement comme aurait pu le faire celle d'un marchand de bougies diaphanes ou même celle d'un député, ce qui l'humilia profondément, et le jeta dans un abattement difficile à décrire.

Il fut presque sur le point de renoncer à celle-là, et d'en chercher une autre; ensuite il se ravisa, et résolut de pousser l'aventure jusqu'au bout, faisant cette réflexion judicieuse que l'Iliade commençait fort simplement, et n'en était pas moins un assez beau poëme; que Roméo et Juliette commençait fort simplement aussi, par une conversation entre deux valets, ce qui ne l'empêchait pas d'être une très-passable tragédie.

—Vive Dieu! se dit-il en se frappant le front, la femme est belle, c'est le principal, et le canevas du drame est bon. Je serais un grand sot, et je mériterais d'entrer à l'Académie, sur l'heure, si je ne parvenais à y broder quelques petits incidents un peu byroniens. Si ce garde national de mari pouvait être jaloux seulement, cela serait à merveille, et rien ne serait plus facile que de faire avec cela une comédie de cape et d'épée, dans le goût espagnol. Anathème! je suis fatal et maudit, rien ne va comme je veux;

—Hop! Mariette, ouvrez aux chats, et faites-moi à déjeuner.

Mariette, comme une servante-maîtresse qu'elle était, ne se dépêchait pas trop d'obéir; enfin elle ouvrit, et trois ou quatre chats, de grosseur et de pelage différents, allèrent prendre place sans façon dans le lit, à côté du passionné Rodolphe; car, après les femmes, les bêtes étaient ce qu'il aimait le mieux. Il les aimait comme une vieille fille, comme une dévote dont son confesseur même ne veut plus, et je puis assurer qu'il mettait un chat infiniment au-dessus d'un homme, et immédiatement au-dessous d'une femme. Albert avait essayé en vain de supplanter, dans l'affection de Rodolphe, Tom, son gros matou tigré: il n'avait pu obtenir que la seconde place: je crois même qu'il aurait hésité entre sa petite chatte blanche et la brune madame de M***.

—Mariette!

—Monsieur.

—Approchez donc.

Mariette s'approcha.

—Mariette, tu es jolie ce matin.

—Je ne l'étais donc pas hier, que vous le remarquez aujourd'hui?

—Oh! de l'esprit! je te renverrai, si tu t'avises d'en avoir encore. Embrasse-moi.

—De qui monsieur est-il amoureux?

—De qui? de toi, pardieu! parce que tu es une bonne fille, et, ce qui vaut mieux, une belle fille. Pourquoi cette question?

—C'est que vous ne m'embrassez ainsi que lorsque vous avez en tête quelque belle passion: ce n'est pas moi que vous embrassez, c'est l'autre, et j'avoue que je crois pouvoir l'être pour mon compte.

—Orgueilleuse! beaucoup de belles dames voudraient être à ta place; que t'importe de n'être pas la cause, si tu profites de l'effet?

Et Rodolphe fit pencher jusque sur l'oreiller la tête de Mariette.

—Je t'assure que ceci est pour toi et non pour une autre, dit-il en étouffant sous ses lèvres le faible: Laissez-moi donc, monsieur! que Mariette crut devoir à sa pudeur, quoiqu'au fond, elle n'eût aucune envie d'être laissée.

La petite chatte, étrangement foulée, sauta à bas du lit, en miaulant d'un ton aigre.

—Et le déjeuner qui ne se fait pas, et M. Albert qui doit venir, dit Mariette en passant ses doigts dans ses cheveux défrisés.

—Tu as raison, fit Rodolphe en décroisant ses bras, et, comme dit don Juan, il faut pourtant bien que l'on s'amende.

Mariette sortit. Rodolphe tira une feuille de son carnet, et se mit, pour tuer le temps, à rimer quelques vers. Nous demandons humblement pardon au lecteur de lui voler une douzaine de lignes de prose en les transcrivant ici, mais cela est indispensable à la clarté de cette intéressante histoire. Ils étaient adressés, cela va sans dire, à madame de M***:

O reine de mon cœur! ô brune Italienne!
Quelle beauté peut-on comparer à la tienne!
On te dirait de marbre et taillée au ciseau,
Si le soleil romain, en te baisant la peau,
Ne t'avait pas dorée avec sa teinte étrange,
Et rendu le sein blond comme la blonde orange.
Une flamme divine illumine tes yeux,
L'ange, pour s'y mirer, abandonne les cieux,
Et si, dans la cité de douleur éternelle,
Il tombait un rayon de ta noire prunelle,
Il remettrait l'espoir à l'âme des maudits,
Et l'enfer un moment serait le paradis!

Albert entra.

—Que diable! que griffonnes-tu là, Rodolphe? Cela ne va pas jusqu'au bord du papier; ce doit être des vers, ou le grand diable m'emporte. Donne, que je voie!

Rodolphe tendit le carré de vélin, comme un enfant tend la main à la férule du maître d'école; car Albert était un impitoyable censeur, et, comme il ne faisait pas de vers, il ne pouvait lui rendre la pareille.

—C'est du cavalier Bernin frotté d'un peu de Dante; peut-être y a-t-il aussi un filet de concetti shakspearien, mais c'est peu de chose. Or, ceci est un madrigal à la Julia Grisi, ou je me trompe fort.

—Comment! cria Rodolphe d'un ton effrayé, j'ai fait ces vers pour madame de M***, dont je suis éperdument épris depuis hier soir. Je suis décidé à me brûler la cervelle, si dans un mois je ne suis pas parvenu à m'en faire adorer.

—En vérité, il n'y a qu'un petit inconvénient, c'est que madame de M*** n'est pas Italienne le moins du monde, attendu qu'elle est née à Château-Thierry, ce qui est, je crois, une raison suffisante pour ne pas l'être.

—Ah! une infinité de tuyaux de cheminées qui me tombent sur la tête!… Tenez-vous donc tranquille, Tom, et ne sortez pas vos pattes hors de la couverture, c'est indécent… Comment! cette méchante madame de M*** qui se permet d'être née à Château-Thierry, et d'avoir l'air plus italien que l'Italie elle-même; c'est tout à fait illégal! c'est abominable! Et ma passion donc, et ma pièce de vers, qu'est-ce que j'en vais faire? Cela est trop spécial pour que l'on puisse s'en servir ailleurs. Si c'était des vers d'âme, cela s'applique à tout le monde, même à celles qui n'en ont pas; mais il y a un signalement en règle dans ces misérables rimes: un mouchard ou un maire n'aurait pas mieux fait. Diable! douze vers dantesques et une ébauche de passion perdus, on regarde à cela. Je ne puis pourtant avoir une passion née à Château-Thierry: cela n'a aucune tournure, et ne convient nullement à un artiste.

—Madame de M*** est belle, répliqua dogmatiquement Albert, et, au fond, n'y a-t-il pas plus de mérite à avoir l'air italien, étant née en France, qu'en étant tout naïvement Italienne, comme tout le monde l'est en Italie?

—Ceci est excessivement profond, et vaut que l'on y réfléchisse, dit Rodolphe, en tirant son bonnet sur ses yeux.

Mariette apporta le déjeuner. Albert s'attabla auprès du lit, et toutes les têtes de chats, comme des girouettes dans le même rhumb de vent, se tournèrent simultanément du même côté. Albert mangea comme une meute de dogues, Rodolphe un peu moins, car il était inquiet du sort de sa pièce de vers, et il distribua presque toute sa viande à ses parasites fourrés.

Après déjeuner, les deux amis, laissant la passion de côté, agitèrent entre eux un plan de gilet sans boutons et imitant le pourpoint avec autant d'exactitude que la stupidité native des bourgeois de la bonne ville le pouvait permettre, sans trop s'exposer aux huées et aux rires à pleine gueule des polissons et des gobe-mouches.

Rodolphe, entièrement absorbé par cette importante occupation, ne songeait à madame de M*** non plus que lorsqu'il n'était encore que fœtus au respectable ventre de sa mère.

Rodolphe dessinait, Albert découpait les morceaux en papier, afin de les faire mieux comprendre au tailleur.

Quand tous les morceaux furent rassemblés, Albert, saisi d'un enthousiasme subit, s'écria, en frappant sur la table:

—Que je rencontre mon plus fier créancier dans un cul-de-sac, dans une impasse, comme dit M. Arouet de Voltaire, gentilhomme du roi, si ce n'est pas là le gilet le plus monumental qui soit sorti d'une cervelle d'homme! Et dire que la société est en dégénérescence! Calomnie atroce! on ne s'est jamais mieux habillé.

—Et si l'on supprimait le collet et qu'on le remplaçât par un hausse-col, de même étoffe, bouclé par derrière, cela n'aurait-il pas le galbe le plus caractéristique, une tournure de cuirasse et de corselet tout à fait ravissante? ajouta Rodolphe, laissant tomber ses syllabes une à une, comme des pièces d'or, et avec un air fortement convaincu de la supériorité de ce qu'il disait.

—Ce serait, à coup sûr, quelque chose de furieusement agréable, fit Albert, en quittant le ton dithyrambique pour le jargon précieux. Mais voici qu'il se fait tard: adiusias. Je m'en vais chez le tailleur, et de là chez ta passion; tu auras probablement ta lettre d'invitation avant qu'il soit après-demain.

Cela dit, il pirouetta sur ses talons, et descendit l'escalier en chantonnant entre sa royale et ses moustaches un vieux air allemand de Sébastien Bach.

Rodolphe sortit aussi quelques instants après. A voir la manière dont il s'en allait dans la rue, la main dans sa poitrine, les sourcils sur le nez, les coins de sa bouche en fer à cheval, les cheveux aussi mal peignés que possible, il n'était pas difficile de comprendre que ce pâle et malheureux jeune homme avait un volcan dans le cœur.

—Monsieur! monsieur! vous avez oublié d'ôter votre bonnet de coton, et les polissons crient: A la chienlit! après vous, dit Mariette en tirant par la basque de son habit son digne maître Rodolphe, qui ne s'en apercevait pas le moins du monde. Tenez, voilà votre chapeau.

Rodolphe, stupéfait, porta la main à sa tête et reconnut la vérité, l'épouvantable vérité.

A cet instant même, une dame d'une beauté rare et d'une tournure des plus élégantes, donnant le bras à un monsieur le plus insignifiant et le plus débonnaire d'aspect qu'il vous plaira d'imaginer, tourna subitement le coin de rue, et se trouva précisément en face de Rodolphe.

C'était madame de M***. A l'éclat de rire à peine comprimé qui jaillit de sa bouche, il ne put douter qu'elle ne l'eût vu.

Rodolphe se souhaitait sous la terre à la profondeur de la couche diluvienne, dans le lit calcaire où se trouvaient les os de mammouth; il aurait bien voulu pouvoir se supprimer temporairement, ou avoir à son doigt l'anneau de Gygès, qui rendait invisible.

Il jeta le pyramidal bonnet à Mariette, et enfonça son chapeau sur sa tête, avec l'air de Manfred, sur le bord du glacier, ou de Faust, au moment de se donner au diable.

Ah! massacre et malheur! honte et chaos! tison d'enfer! anathème et dérision! terre et ciel! tête et sang! être rencontré en bonnet de coton par sa Béatrix! O Fortune! pouvais-tu jouer un tour plus cruel à un jeune homme dantesque et passionné!

Byron lui-même, qui avait l'ineffable avantage de signer comme Bonaparte, aurait paru ridicule avec un bonnet de coton; à plus forte raison Rodolphe, qui ne signait pas comme Bonaparte, et qui n'avait fait ni le Corsaire ni Don Juan; parce qu'il avait été trop occupé jusqu'à ce jour, et non pour un autre motif, je vous jure.

Un bonnet de coton, le mythe de l'épicier, le symbole du bourgeois! Horror! horror! horror!

—Je n'ai plus rien à faire avec ce monde, et il ne me reste qu'à mourir, pensa Rodolphe.

Et il se dirigea vers le pont Royal; quand il y fut arrivé, il s'accouda sur le garde-fou, regarda le soleil, attendit qu'un bateau qui descendait la rivière eût passé l'arche et se fût un peu éloigné. Alors il monta sur le parapet, et, avant que personne eût le temps de s'y opposer, il se jeta en bas, avec sa cravache et son chapeau.

Dans le trajet du pont à la surface de l'eau, il eut le temps de penser que le succès de son poëme était assuré par son suicide et que le libraire en vendrait au moins douze exemplaires; de la surface au fond, il chercha quel motif on donnerait à sa mort dans les journaux. Il faisait très-beau; les rayons du soleil, pénétrant la masse d'eau qui roulait au-dessus de lui, la rendaient blonde comme une topaze, et permettaient de distinguer le lit de la rivière, tout semé de clous, de tessons et de vaisselle cassée. Rodolphe voyait les goujons filer à côté de lui et frétiller de la queue, il entendait la grande voix de la Seine bourdonner à son oreille. Cette réflexion lui vint alors, qu'étant aussi bien fait de sa personne qu'il l'était, il ne pouvait manquer d'être un très-joli cadavre et de produire une grande sensation à la Morgue. Il lui semblait déjà entendre les ah! et les oh! des sensibles commères du quartier: «Il a la peau bien blanche! et cette poitrine, et cette jambe d'officier! quel dommage!» et autres menues exclamations; ce qui le rendait tout aise au fond de la rivière. Cependant le manque d'air commençait à lui comprimer les poumons et à lui causer une douleur abominable; il n'y tint plus, et, oubliant l'opprobre qu'il y avait à revenir sur une terre où l'on avait été vu en bonnet de coton, il donna du pied contre le fond, et partit avec la rapidité d'une flèche. Le dôme de cristal allait s'éclaircissant de plus en plus; en deux ou trois mouvements Rodolphe atteignit le niveau du fleuve, et put respirer à son aise.

Une foule immense couvrait les quais: «Le voilà! le voilà!» cria-t-on de toutes parts. Rodolphe, qui nageait comme une truite et qui aurait remonté une écluse de moulin, se sentant regardé, y mit de l'amour-propre, et se prit à tirer sa coupe avec toute la pureté imaginable. Son chapeau flottait près de sa badine, il les repêcha tous deux, mit le chapeau sur sa tête, et, nageant d'une main, il faisait siffler sa cravache de l'autre, au grand ébahissement de tous les gobe-mouches.

—C'est le marquis de Courtivron, disait celui-ci.—C'est le colonel Amoros, disait celui-là, qui fait des expériences gymnastiques.—C'est un farceur, ajoutait un troisième.—C'est une gageure, criait le quatrième. Mais personne, entre toutes ces brutes qui partagent avec la girafe le privilége de regarder le ciel en face, ne put deviner, ô passionné et magnanime Rodolphe! pourquoi tu t'étais jeté du pont Royal en bas, et si quelqu'un d'eux avait su que c'était pour un bonnet de coton, il ne t'aurait pas compris, et aurait dit que tu étais un grand fou; en quoi il aurait eu certainement tort.

Rodolphe, pimpant et guilleret, aborda en quelques minutes; comme il ne pouvait s'en aller ainsi trempé, un officieux alla chercher un fiacre; il y monta et rentra chez lui.

Mariette tomba de son haut en le voyant suant l'eau comme un dieu marin. Rodolphe lui expliqua la chose, et Mariette, qui aimait Rodolphe, quoique ce fût son maître, qu'il la payât fort exactement et lui fît toutes sortes de petits cadeaux, ne rit pas trop fort de sa mésaventure.

—Tenez, voilà vos pantoufles, fit-elle avec un geste amical; voici Tom, votre chat favori; voilà votre volume de Rabelais; que voulez-vous de plus? D'ailleurs, vous n'êtes pas si mal en bonnet de coton que vous voulez bien le croire, et vous en auriez deux ou trois douzaines sur la tête que je ne vous en trouverais pas moins bien, moi!

Mariette appuya très-fort sur le moi; ce ne pouvait être que dans une excellente intention. Mariette, comme je l'ai déjà dit, était une belle et bonne fille; quant à l'interprétation que donna Rodolphe à cet honnête monosyllabe, mes belles lectrices, je n'ose vous le dire, de crainte d'alarmer votre pudeur, et, s'il vous plaît, nous passerons dans la pièce à côté pour ne pas le gêner dans ses commentaires. Convenez que mon héros est un abominable mauvais sujet, et dites-moi pourquoi chaque élan de passion poétique qui le prend se résout en prose au bénéfice de Mariette.

O Mariette! au lieu d'être jalouse, tu devrais souhaiter que ton maître fût amoureux de vingt femmes! tu ne saurais qu'y gagner.

Deux fois, dans la même journée, infidèle à l'idole de son cœur! Immoral personnage! l'envie me prend de laisser là ton histoire; car tu ne vaux guère que l'on entretienne le public de tes faits et gestes. Si tu ne te corriges, j'y renoncerai assurément.

—Fi donc! avec sa servante!—Oui, madame, avec sa servante.—Comment! un homme qui se respecte?—Je vous assure que Rodolphe se respectait plus qu'un roi ou deux, et qu'il n'aurait pas cédé le haut du pavé à un empereur.—Encore, si c'était une femme comme il faut.—Est-ce que Mariette était comme il ne faut pas? Moi qui l'ai vue, je me permettrai d'être d'avis contraire. D'abord elle est affligée de quelque vingt ans, elle est drue et fraîche, elle a les yeux les plus beaux du monde, et, comme elle fait faire son service par le petit groom de Rodolphe, à qui, pour sa peine, elle donne de temps en temps quelques friandises et une tape amicale sur la joue, elle a les ongles aussi nets et la peau aussi blanche que vous, peut-être même plus, sans vouloir toutefois dénigrer vos perfections. Je pense qu'en voilà assez pour être une femme comme il faut.—Une femme du monde, une honnête femme.—Je n'ai jamais su que Mariette fût une femme de la lune, et quant à honnête femme, je prendrai la licence extrême de vous faire observer que si Rodolphe au lieu de coucher avec Mariette eût couché avec une de vos amies ou avec vous-même (ceci n'est qu'une supposition, pudique lectrice), vous n'auriez plus été des honnêtes femmes, du moins dans vos idées; car, pour moi, je ne pense pas qu'une bagatelle de cette espèce empêche de l'être: au contraire.

D'ailleurs les illustres exemples de ce genre ne manquent pas. De très-grands hommes ont aimé de petites grisettes; Rousseau se laissait battre par sa servante; de célèbres poëtes ont adoré des marchandes de pommes de terre frites, etc., etc.

Au surplus, ce que j'en dis ici n'est que pour excuser mon héros Rodolphe, avec lequel je vous prie de ne pas me confondre; car j'en mourrais de honte, et n'oserais, de ma vie, rien faire de malhonnête à une honnête femme, ce qui me ferait passer pour un personnage bien indécent, et me perdrait nécessairement de réputation.

Je lui ai fait les représentations les plus vives sur ce sujet; mais ce diable d'homme avait toujours des réponses à tout, et surtout de drôles de réponses, pour un homme passionné; il est vrai qu'en ce temps-là il n'avait pas vingt et un ans, et se souciait assez peu d'avoir une tournure artiste.

—Mon ami cher, tu n'es qu'un imbécile. (Lecteur et lectrice, si l'épouvantable indécence de ce livre me permet d'en avoir une, ne croyez pas un mot de cela: j'ai beaucoup d'esprit, mais c'était la formule habituelle de Rodolphe, quand il entrait en conversation avec moi.) Il y a dans Maynard deux vers que voici à peu près:

C'est un métier de dupe
Que d'employer six ans à lever une jupe.

et qui contiennent en substance plus de raison et de philosophie que toutes les fadeurs platoniques et les sornettes sentimentales que tu me cornes incessamment aux oreilles.

La Mariette, à qui je n'ai jamais fait de madrigal ni dit un seul mot d'amour, m'accorde libéralement et du meilleur cœur du monde, ce qu'une femme comme il faut me ferait attendre six mois, et ne me donnerait qu'avec force tartines sur la morale, les convenances et l'oubli des devoirs. Puisque le but est le même, le chemin le plus court est le meilleur. Mariette est le plus court, je prends par Mariette.

Et puis je n'aime pas qu'on se fasse violer pour une chose qu'on crève d'envie de faire: c'est une misérable escobarderie pour esquiver la responsabilité. Les honnêtes femmes sont toujours violées. Vous êtes des hommes sans honneur! vous en avez au contraire beaucoup, puisque vous leur prenez le leur, ce qui, avec le vôtre, doit mathématiquement en faire deux, si je sais bien compter. On a abusé indignement de leur faiblesse; elles ne savent pas comment cela s'est fait! ni moi non plus, attendu que je n'y étais pas. Mais enfin, puisque cela est fait, elles ne voient pas d'obstacle à recommencer, et elles ne sont pas fâchées de se perdre plusieurs fois de suite, étant toujours sûres de se retrouver après. Les bonnes âmes! on n'en a jamais mis dans les Petites Affiches, que je sache.

De plus, il vous arrive souvent avec elles ce qui arrive dans les pagodes indiennes: après avoir traversé une enfilade de pièces de la plus grande magnificence, après avoir marché deux heures dans des galeries peintes et dorées, après avoir vu vingt portes s'ouvrir et se fermer sur vous, vous parvenez enfin au sanctuaire, au saint des saints, et vous n'y trouvez qu'un vieux singe rogneux, se cherchant les puces dans une mauvaise cage de bois. Ainsi, après avoir levé la robe des convenances, le jupon de la pudeur et la chemise de la vertu, après avoir jeté là le corset, et les coussins d'ouate, et le d'haubersaert en bougran piqué, vous ne rencontrez, pour dédommagement de vos peines, qu'une maigre carcasse assez peu réjouissante… La première partie de la phrase est, je crois, d'Addison; la seconde est certainement de moi; mais, peu importe!

Alors vous faites la mine d'un perroquet qui vient de casser une noix creuse, et votre charmante vous jette les ongles aux yeux en vous appelant monstre! c'est le moins.

Quant à moi, je suis paresseux, même en amour, et j'aime à être servi. Tout charmant qu'il soit, je n'achèterais pas ce plaisir par la moindre peine, et j'ai toujours méprisé les chiens qui font des gambades et sautent par-dessus un bâton pour avoir une tartelette ou une croquignole.

Ces sortes d'amants-là ne ressemblent pas mal aux portefaix qui montent un meuble par un escalier étroit. Celui qui est en bas supporte toute la charge; l'autre qui ne porte rien, le gourmande d'en haut, et lui dit qu'il ne va pas assez vite et qu'il ne s'y prend pas convenablement; bien heureux s'il ne lui lâche pas la commode sur les bras, et s'il ne le fait rouler, de marche en marche, jusqu'au milieu de la cour, aux dépens de sa tête et de son échine!

Rien de plus agréable au monde qu'une femme qui vous embrasse et vous tire vos bottes, qui ramasse votre mouchoir au lieu de vous faire ramasser le sien, et refait toute seule le lit que vous avez défait avec elle. Ni billets à écrire, ni élégies à rimer, ni factions à faire, ni rendez-vous à ne pas manquer, rien enfin de ces mille sujétions qui vous font un travail de galérien de la chose la plus nonchalante et la moins compliquée de la terre.

La Mariette, qui me sait indolent et qui est une fille courageuse et ne craint pas la peine, y met beaucoup du sien, et ne me laisse presque rien à faire. Je m'accommode assez de ce régime et j'ai, sans sortir de chez moi, ce que les coureurs d'aventures vont chercher bien loin, au péril de leurs os et de leur escarcelle.

Au fond, il n'y a rien de sûr en amour que la possession: le plus petit baiser prouve plus et vaut mieux que la plus belle protestation et je donnerais, moi qui te parle, pour une seule pulsation du cœur, la plus magnifique tirade sur l'union des âmes et autres niaiseries de cette force, bonnes pour des écoliers, des impuissants, des lamentateurs de l'école de Lamartine, et quelques idiots de haute futaie, comme toi, ou d'autres.

Retiens ceci, et serre-le dans un des tiroirs de ton jugement, pour t'en servir à l'occasion: Toute femme en vaut une autre, pourvu qu'elle soit aussi jolie: la duchesse et la couturière sont semblables à de certains moments, et la seule aristocratie possible maintenant chez les femmes, c'est la beauté; chez les hommes, c'est le génie. Aie du génie et une belle femme, et je t'appellerai monsieur le comte, et ta femme madame la comtesse.

Apprends encore ceci, monsieur l'amoureux de grandes dames. Il y a une douceur ineffable et souveraine à être servi par une femme à qui l'on sert, et c'est un plaisir que tu n'as jamais goûté et que tu ne goûteras jamais; tes belles dames n'aiment pas assez pour cela, et nous autres, Français, quoique nés malins depuis un temps immémorial, nous sommes, à vrai dire de francs imbéciles, et nous ne portons pas les culottes. Ma foi, vivent les Turcs! ces gaillards-là entendent les choses de la belle manière et comprennent largement la femme: outre qu'ils en ont plusieurs, ils les tiennent sous clef; c'est doublement bien vu. L'Orient est, à mon sens, le seul pays du monde où les femmes soient à leur place: à la maison et au lit.

Mon doux Jésus! que voulez-vous qu'on réponde à un pareil tissu de turpitudes? J'en suis rouge comme une cerise, seulement de les transcrire, moi qui habituellement suis plus blême que Deburau! Tout ce que je peux dire, c'est qu'il sera incontestablement damné dans l'autre monde, et qu'il n'aura pas le prix Montyon dans celui-ci. Si vous avez, mesdames, quelques objections à faire contre un système aussi monstrueux, je vous donnerai très-volontiers l'adresse de Rodolphe, et vous vous débattrez avec lui sur ces différents points: je vous souhaite beaucoup de succès; quant à moi, je m'en lave les mains et je m'en vais continuer avec courage l'admirable épopée dont vous venez de voir le commencement.

Le lendemain Mariette, après l'avoir curieusement fait bâiller, remit à son maître une toute petite lettre où les chiffres de madame de M*** étaient estampés au fer froid. Il l'ouvrit avec précipitation: c'était son billet d'invitation. Dans les lacunes de l'impression, remplies par la main de madame de M***, une écriture anglaise grêle et fluette se penchait paresseusement de gauche à droite, et s'épaulait sans façon contre les lettres moulées. Cette écriture choqua Rodolphe: c'était l'écriture de toutes les femmes possibles, maintenant que toutes les femmes savent écrire et que les cuisinières orthographient épinards sans h aspirée. Cette anglaise-là était celle qu'on démontre en vingt-cinq leçons, et qui ne permet pas aux mœurs et aux habitudes de la personne de se reproduire dans ses courbes et ses déliés mathématiques. Richardson, qui a tout observé, fait la remarque que l'écriture de la mutine amie de Clarisse Harlowe était irrégulière et fantasque comme son esprit, et que les queues de ses p et de ses g étaient contournées avec une crânerie particulière. Maintenant, il n'aurait rien à reprendre à l'écriture de la capricieuse miss; car les femmes, après avoir adopté une âme de convention, un esprit et une figure de convention, ont adopté aussi une écriture de convention, en sorte qu'il n'est plus possible de les saisir un seul moment dans le vrai; elles sont perpétuellement armées de toutes pièces: il y a là dedans une rouerie machiavélique. Un billet d'amour ainsi écrit peut se perdre sans le moindre risque, on ne le reconnaîtrait qu'à la signature, quand même on serait le mari, et l'on ne signe pas souvent ces sortes de choses, maintenant surtout que l'on n'a guère qu'une maîtresse à la fois. Cependant Rodolphe finit par prendre son parti là-dessus, pensant être amplement dédommagé par le reste.

Le jour de madame de M*** était le samedi, comme le lecteur le sait déjà, et jusqu'à ce bienheureux jour, notre héros ne laissa aucun repos au tailleur pour l'achèvement de son gilet phénoménal, à qui il voulait faire perdre sa virginité dans le salon de madame de M***. L'instant vint de s'habiller: il déploya et frippa plus de vingt cravates avant de se fixer à une, il mit et ôta tous ses pantalons les uns après les autres sans pouvoir se décider à faire un choix, il arrangea ses cheveux de dix manières différentes, et finit par être costumé d'une façon assez drôlatique. Tous ces préparatifs sentaient le bourgeois d'une lieue à la ronde. Un troisième clerc d'avoué, invité à une soirée de marchande de modes, ne se serait pas conduit autrement, et en ce moment-ci nous sommes forcé d'avouer que notre poétique héros patauge en pleine prose. Dieu veuille qu'il se puisse tirer de ce bourbier, et qu'il parvienne enfin à se dessiner dans l'existence sous un jour dramatique et passionné, tout à fait digne d'un homme et d'un artiste!

La bizarrerie de son costume souleva un petit murmure dans le salon, et toutes les têtes se penchèrent curieusement vers lui. Il salua madame de M***, et lui marmotta je ne sais quelle phrase banale que, pour son honneur (l'honneur de Rodolphe et non celui de madame de M***), je m'abstiendrai de rapporter ici; puis il alla se mettre sur une causeuse, à côté de son camarade Albert. Et puis, ma foi! il mangea des gâteaux, il avala des romances et des verres de punch, absorba à lui seul presque tout un plateau de glaces, entendit et applaudit une lecture de vers classiques absolument comme une personne naturelle; si bien que tout le monde, qui s'attendait à voir un original, un lion, comme disent les Anglais, était émerveillé de le voir s'acquitter des devoirs sociaux avec une aisance aussi parfaite.

La prose envahissait notre héros d'une façon singulière. Un agent de change, qui avait lié conversation avec lui, fit un calembour. Eh bien! non-seulement Rodolphe ne tomba pas en syncope à cette turpitude déchargée à bout portant, mais encore il répondit par un calembour redoublé qui aurait donné la jaunisse à Odry, et qui fit écarquiller les yeux à l'honnête industriel, de manière à ce que ses prunelles fussent tout entourées de blanc: ce qui est la plus haute expression de l'étonnement, si l'on en croit les cahiers de principes à l'usage des pensionnats.

L'épicerie du siècle avait enfin rompu le cercle magique d'excentricité dont Rodolphe s'était entouré pour se garantir de l'épidémie régnante; des vapeurs épaisses de mélasse se condensaient autour de lui, et lui faisaient voir tout sous un jour bourgeois et mesquin, et si, à cet instant, on lui avait chaussé la tête d'un bonnet de garde national, et affûté au derrière une giberne et un briquet, loin de trouver la plaisanterie de mauvais goût, il vous aurait demandé votre voix pour être caporal, et se serait incontinent mis à crier: «Vive l'ordre de choses et son auguste famille!» aussi bien que le digne M. Joseph Prudhomme.

Le calembour, colporté par l'agent de change, s'infiltra dans tous les groupes, et y excita un petit frémissement d'admiration qui se termina par un éclat de rire universel.

Tous les hommes toisaient Rodolphe d'un air d'envie, et toutes les femmes d'un air de bienveillance marqué: décidément, Rodolphe avait les honneurs de la soirée.

Madame de M*** lui fit le plus gracieux sourire.

M. de M*** lui prit la main, et l'engagea à revenir le plus souvent qu'il pourrait.

Rodolphe avait enlevé d'emblée les cœurs du mari et de la femme, au moyen d'un calembour! O altitudo!

La superbe manière dont il avait écouté et applaudi un nocturne chanté par des amateurs lui avait concilié l'estime générale, et lui avait fait faire un pas énorme dans l'esprit de madame de M***. Mais son calembour lui en avait fait faire deux ou même trois, infiniment plus énormes que le premier; car, dans l'esprit et le cœur d'une femme (est-ce la même chose ou sont-ce deux choses?), le premier pas n'est absolument qu'un pas et ne vous conduit qu'au seuil de son âme; le second, déjà plus allongé, vous met au plein milieu, et le troisième, véritable pas fait avec des bottes de sept lieues, vous conduit tout au bout et vous fait toucher le fond. Rodolphe était au fond de madame de M***, et cela dès la première séance. Infortuné jeune homme!

Adoré de la femme, adoré du mari, la porte ouverte à deux battants, toutes les facilités du monde! Faites-moi donc quelque chose de forcené et d'énergique avec une pareille situation!

On dansa, Rodolphe dansa, et dansa en mesure encore, comme s'il n'était ni poëte, ni Jeune-France, ni passionné. Mon Dieu non! il y mit toute la grâce et toute l'élégance imaginables, il ne marcha sur le pied d'aucune dame, il ne creva la poitrine d'aucun homme avec son coude, et madame de M*** avoua qu'elle n'avait jamais vu de cavalier plus parfait et qui dansât le galop d'une façon plus convenante.

Rodolphe se retira fort tard, laissant de lui l'idée la plus favorable; il eût été entièrement heureux si la pensée que sa pièce de vers ne pouvait lui servir ne fût venue traverser sa béatitude, comme une ligne de nuages qui coupe un horizon clair; il eut beau chercher mille biais, il ne put rien trouver, et, de guerre lasse, il résolut de tenir son douzain en portefeuille, mais ses diables de vers lui grouillaient dans la poche, et faisaient tous leurs efforts pour mettre le nez à la fenêtre.

Un soir qu'il se trouvait chez madame de M***, il entendit une de ses amies qui l'appelait par son nom de baptême: ce nom de baptême était Cyprienne. Rodolphe fit un bon d'un demi-pied de haut sur son fauteuil, et bénit intérieurement le parrain et la marraine qui avaient innocemment eu la triomphante idée de donner à leur filleule un nom trisyllabique et rimant en ienne.