«Zéila de Kerlandec.»
Je cherchais ce qu'il y avait à répondre, quand le valet de chambre de milord Sydney parut et m'annonça que son maître, arrivé depuis un moment, se proposait de se rendre chez moi le soir; mais j'avais besoin de le voir plus tôt; je lui écrivis donc par son émissaire de venir sur l'heure, ayant à lui communiquer des choses de la dernière importance.
Puis, répondant à Mme de Kerlandec en deux mots, qui ne signifiaient rien, je fixais au surlendemain le rendez-vous qu'elle me demandait.
Cependant, je me trouvais dans un étrange embarras. La peine que me faisait éprouver le retour subit de milord m'apprenait trop combien le marquis m'était cher… Comment allais-je me comporter?… que dire?… Quel arrangement prendre, dont l'un et l'autre de mes amants fût satisfait? J'estimais milord Sydney, je lui devais beaucoup; mais j'aimais le marquis de toute mon âme et je ne me sentais pas capable de le sacrifier… Je n'eus pas besoin de réfléchir longtemps pour me décider, je fus prête à rendre la terre, les bijoux, les équipages, plutôt que de renoncer à ma nouvelle conquête… Cependant, la dernière lettre de milord me rassurait un peu: retrouvant son ancienne maîtresse, il allait, sans doute, me laisser libre… Mais, alors, que devenait le pauvre comte? me rendais-je contraire aux intérêts de son amour? Allais-je souhaiter que Mme de Kerlandec ne lui appartînt jamais?… Il m'intéressait; il méritait d'être heureux, d'être dédommagé de tout ce qu'il avait souffert pour cette beauté constamment fatale à ceux qui l'avaient aimée…
Le marquis avait eu la délicatesse de ne me jamais faire de questions au sujet de l'aisance dont je jouissais. Son silence à cet égard prouvait qu'il me supposait une fortune indépendante, et qu'il ignorait que quelqu'un fît les frais de mon excessive dépense. Il n'était pas riche lui-même à proportion de sa naissance et de son état de guidon d'un corps de la maison du roi. Comment le mettre au fait de ma position et dans quelle circonstance, lorsqu'il s'agissait de lui dire: «Marquis, ta maîtresse ne peut plus disposer d'elle même: elle appartient à quelqu'un qui, dans ce moment, vient te l'enlever, ou bien je perds tout ce bien-être dont tu me voyais jouir, si je te demeure attachée; mais je n'hésite pas: tout à l'amour, je donne la préférence à ses faveurs sur celle de la fortune.» J'étais sûre que de ces deux partis, l'un ou l'autre affligerait également mon cher marquis, sensible, généreux: s'il eût possédé tous les biens dont la noblesse de sa façon de penser le rendait digne, il eût mis son bonheur à faire pour moi les plus grands sacrifices; mais je le savais dans l'impossibilité de me rien offrir…
Il vint justement interrompre mes cruelles réflexions. A son aspect, je ne pus retenir mes larmes.—Qu'est-ce donc, adorable Félicia? dit-il, avec un transport mêlé d'amour et de crainte, vous pleurez! quel malheur imprévu?…—Le plus grand des malheurs, mon cher marquis, êtes-vous prêt à le partager?—Vous me glacez d'effroi! Nous allons être séparés…
A ces mots accablants, il tomba dans un fauteuil, presque sans connaissance. Le comte, qui le savait auprès de moi, accourut avec son empressement ordinaire; il fut étonné de l'état violent où nous nous trouvions: son amitié fut vivement alarmée… Cependant, d'un regard expressif, j'appris au marquis que je souhaitais qu'il gardât le silence; et prenant la parole, je dis au comte que je m'affligais avec son ami d'une nouvelle fâcheuse qu'il venait de recevoir. Cette confidence équivoque fit diversion aux soupçons que le comte aurait pu former. Il plaignit le marquis et demanda d'être instruit plus en détail; mais ce sujet fut encore éloigné par l'apparition de Sylvina, qui, informée de l'arrivée de milord, venait faire éclater dans mon appartement une indiscrète joie. Le comte frémit. Le marquis, me fixant avec des yeux pénétrants, me fit rougir. Il apprenait enfin que ce malheur, auquel je venais de le préparer, était le retour de Sydney… Nous nous taisions: le marquis s'accusant de la gêne où il nous voyait tous, sortit. Je n'osai lui faire des signes d'intelligence, de peur de trahir nos secrets; mais j'étais sûre qu'il reviendrait à l'heure ordinaire: jamais le besoin de le revoir ne s'était fait sentir aussi vivement.
—Enfin donc, me dit le comte, lorsque nous ne fûmes plus que nous trois, enfin je touche au moment fatal qui va décider de ma vie ou de ma mort! Il est de retour, ce funeste étranger, cet éternel obstacle à mon bonheur! Je ne puis me dissimuler l'amour que Mme de Kerlandec a pour lui, et si vous-même, belle Félicia, vous, que milord Sydney devrait préférer à tout ce qui existe, si vous n'usez de tout ce pouvoir de vos charmes et de votre esprit pour le détourner de renouveler ses liaisons avec Mme de Kerlandec, je suis sûr que le seul bonheur, dont l'espérance me donnait le courage de vivre, va m'échapper une dernière fois…
Les pleurs dont cette plainte pathétique était accompagnée firent couler abondamment les nôtres.—Cher comte, lui dis-je à mon tour, avec tout l'intérêt d'un cœur qui lui était tendrement attaché, le bonheur chimérique de posséder Mme de Kerlandec ne doit pas être dans ce moment le principal objet de vos désirs: fermez votre âme aux chagrins, à la jalousie. C'est par une faveur bien préférable à la conquête d'une femme insensible que le sort veut aujourd'hui réparer toutes ses injustices à votre égard. (Il m'écoutait avec une attention avide.)—Quoi donc? quel bonheur, dites-vous? Madame! ne différez plus… Mais, de quelle espérance peut-on me flatter?… Que peut-il désormais m'arriver d'heureux à moi? Non, chère Félicia, je ne prends point le change; je ne puis être heureux que par…—Vous le serez, mon cher comte, par l'événement le plus avantageux pour vous, et s'il fallait choisir entre la main de l'insensible Kerlandec ou le bonheur inestimable que je puis vous prédire…—Achevez, mon impatience est au comble… hâtez-vous d'annoncer ce bonheur à celui qui n'a peut-être plus que quelques jours à vivre…—Vous vivrez. Votre digne père…—Mon père?—Cet homme, aussi vertueux que malheureux, est justifié par l'aveu même de ceux qui l'avaient calomnié. Vous aurez la satisfaction de voir rendre à sa mémoire toute la justice qui lui est due, de jouir vous-même de votre état et de reprendre votre rang dans la société…
Ce que nous avions craint ne manqua point d'arriver. La révolution que cette ouverture fit éprouver au comte le priva subitement de l'usage de ses sens; toute la maison était occupée à le secourir. Je le fis transporter à son appartement. Cependant je ne croyais pas avoir à me reprocher ma précipitation; il était impossible qu'il ne vît milord Sydney, ou, du moins, qu'il ne le sût chez moi dans quelques moments. J'avais lieu de craindre les excès auxquels le comte était sujet à se laisser porter par ses passions; il pouvait se détruire; il pouvait attaquer milord Sydney, nous donner un spectacle tragique, attirer sur nous les plus grands malheurs. J'avais donc cru devoir verser en son âme une source d'espérances et de consolation. Son trouble était l'ouvrage du premier moment. Celui qui devait lui succéder allait être heureux. Je détournais son imagination, ses idées, des objets funestes qui commençaient à l'assaillir; je prévenais les dangereux effets de la jalousie; je ne fus même point désapprouvée de Sylvina. L'homme de confiance du comte accourut et lui fit une légère saignée qui fut bientôt suivie d'un sommeil assez calme.
Milord Sydney parut enfin; il me serra dans ses bras avec les expressions de la plus vive tendresse; mais j'y répondis d'autant plus froidement que je craignais d'avoir ensuite à rougir de ma perfidie si je faisais des efforts pour rendre mes caresses plus empressées. En un mot, je ne reçus pas milord Sydney même aussi bien que l'aurait permis, sans mes réflexions, le sincère attachement que j'avais pour lui.
Cependant il n'avait pas été maître de dissimuler la surprise que lui causait le prodigieux changement du visage de Sylvina; le mouvement qu'il fit quand notre amie s'approcha pour l'embrasser n'échappa point à celle-ci:—Avouez, milord, dit-elle, en faisant des efforts pour paraître sereine et même assez gaie, avouez qu'ailleurs que chez moi vous ne m'auriez point reconnue?—Puis cette naïveté qui se concilie si singulièrement chez les femmes avec leur dissimulation naturelle lui fit ajouter:—Que cette petite folle est heureuse d'avoir payé dès son enfance, et à si bon marché, le tribut fatal qui m'a tout enlevé!
Je fus un peu piquée de ce mouvement jaloux, qui me prouvait que, malgré l'amitié la plus sincère, une femme enlaidie ne pardonne point à celle qui conserve de la beauté.
Milord Sydney nous donna la soirée: le ton amical qu'il eut avec moi m'eut bientôt rassurée: je me remis à mon aise par degrés. Nous parlâmes librement de toutes nos affaires et même de la dernière lettre qu'il m'avait écrite.—Je vous connais assez, me dit-il, pour ne pas craindre que ma franchise vous ait déplu. Je pense aussi, ma chère Félicia, que vous m'estimez trop pour imaginer que, retrouvant Zéila, je cesse de vous être attaché. J'ai beau l'aimer, j'éviterais de la revoir si le bonheur de vivre avec elle était attaché au chagrin de n'être plus votre ami. Je me charge du soin de votre fortune. La mienne me met à même de soutenir dans tous les temps votre maison sur le plus excellent ton, et…—Milord, interrompis-je, si vous voulez tout de bon que nous demeurions amis, je vous prie de ne jamais toucher cette dernière corde. Il est inutile que je conserve un aussi grand train, cela n'aboutirait qu'à me faire participer au mépris dont le public accable les femmes qui doivent leur opulence au produit de leurs faveurs. J'ai pu céder par une imprudente vanité de jeune fille au désir de briller quelques moments; mais cet éclat, ce faste, n'est point essentiel à mon bonheur. Une vie paisible, une société choisie, de l'aisance sans luxe, des plaisirs sans fracas: voilà tout ce qu'il me faut. Le lieu charmant dont vous m'avez fait accepter la jouissance sera ma demeure. La vente d'un riche superflu me fera un fonds dont le revenu sera plus que suffisant pour me faire passer agréablement le reste de mes jours…—D'ailleurs, milord, interrompit Sylvina, dont il semblait que ma modestie soulageât les regrets jaloux, Félicia doit s'attendre à jouir un jour de ce qui m'appartient: elle sera fort à son aise alors…
En un mot, il fut très sérieusement question d'intérêt. Mais milord ne voulut point entendre parler de réforme; et brisant sur un sujet qu'il se proposait de traiter dans un autre moment, il fit tourner la conversation sur le chapitre de son malheureux rival. Quand nous l'eûmes instruit de tout ce qui intéressait le comte, il opina que cette infortune ne pouvait être un obstacle au dessein qu'il avait lui-même d'épouser la veuve de Kerlandec; il avait eu d'elle deux enfants, dont il ignorait à la vérité le destin; il était aimé. Lord, opulent et de belle figure, il jouissait d'une parfaite santé. Il s'agissait d'entendre le surlendemain ce que dirait Mme de Kerlandec.
A minuit, milord se retira, me laissant aussi tranquille que j'avais été agitée au commencement de sa visite. Mon cœur était soulagé de tout ce qui le bouleversait depuis quelque temps. J'attendais impatiemment le marquis; je brûlais de lui apprendre que l'obstacle qui semblait vouloir s'opposer à notre bonheur n'avait été qu'un faible brouillard, après lequel je revoyais enfin la lumière la plus pure: je ne fus pas longtemps seule dans mon appartement. J'avais à peine commencé ma toilette de nuit que le plus tendre des amants y parut, mais avec des yeux éteints, défait comme s'il eût relevé d'une longue maladie. Thérèse ne fut pas moins frappée que moi de la pâleur du marquis. Cette nouvelle preuve de son amour mit le comble à la satisfaction du mien. Mais si j'avais poussé son chagrin à l'excès, que je sus bien réparer ma faute! Par quelles caresses, par quels transports ne lui fis-je pas oublier les heures malheureuses qui venaient de s'écouler! Il semblait renaître, en écoutant ce que je disais de propre à le rassurer et que j'accompagnais des caresses les plus passionnées. Nous demeurâmes plus d'un quart d'heure étroitement embrassés, répandant en silence de délicieuses larmes. Thérèse sanglotait aussi dans un coin par imitation. Ces doux moments furent bientôt couronnés par des plaisirs encore plus ravissants. Cette nuit fut sans contredit l'une des plus heureuses de ma vie.
Je fus étonnée le lendemain de trouver sur ma toilette un sac de mille louis. Thérèse souriait; elle ne put me taire, quoiqu'on le lui eût fait promettre, que cette somme avait été rapportée avec une balle de colifichets charmants, dans lesquels était égarée une boîte d'or du dernier goût, décorée du portrait de milord Sydney, où la ressemblance était saisie de la manière la plus frappante. Il était cependant ordonné à la confidente indiscrète de ne m'avouer que la balle, et de cacher l'argent quelque part, où j'eusse pu le trouver sous ma main, en cherchant autre chose. Mais elle crut augmenter ma satisfaction. Je rougis, au contraire, de penser que pendant que milord me faisait des dons aussi magnifiques, je me rendais coupable envers lui de l'infidélité la plus réfléchie. Je fus au moment de lui renvoyer la somme et de commettre l'insigne faute de lui avouer mon nouveau choix. J'eus cependant le bon sens de ne point céder à cette tentation bizarre, et je fis bien. Il m'en prit une autre qui ne tendait pas à d'aussi dangereuses conséquences et à laquelle je ne résistai point. Ce fut de faire passer les mille louis au marquis avec plus de mystère, je le savais à l'étroit. Ses gens avaient eu l'indiscrétion de dire aux miens que leur maître devait et négligeait depuis quelque temps la plupart des maisons qu'il fréquentait précédemment, faute de pouvoir continuer d'y jouer: il perdait toujours. Ce fut le prétexte que je saisis, et, contrefaisant avec art mon écriture, qui lui était connue, je lui mandai qu'une personne qui regrettait de le voir devenir plus rare dans leur société supposait que c'était la constance de son malheur au jeu qui l'éloignait ainsi, qu'en conséquence, on le priait de reparaître et de se servir de la somme jointe à la lettre comme d'une ressource dont on partagerait par la suite le bon ou le mauvais succès, se réservant de se faire connaître avec le temps. On exigeait pour le moment que le marquis ne fît aucune démarche pour découvrir qui pouvait lui rendre ce léger service, qu'on lui permettait seulement d'attribuer au plus vif et au plus solide attachement.
Le lendemain, cet amant délicat, usant d'un stratagème imité du mien, et auquel le tirage d'une loterie donnait lieu, le marquis, dis-je, m'écrivit le lendemain qu'ayant pris quelques billets avec intention que nous fussions de moitié, il avait eu le bonheur de gagner le gros lot de mille louis et qu'en conséquence il me priait d'agréer les cinq cents qui m'appartenaient. Cette tournure ingénieuse me mit d'autant plus dans l'impossibilité de refuser qu'il avait pris toutes les mesures nécessaires pour soutenir, avec une parfaite vraisemblance, son mensonge galant.
Cependant, si le gros lot du marquis n'était qu'une honnête imposture, il n'en fut pas de même quelques jours après d'un gros lot gagné par Mme Thérèse… Je ne parle pas de quelque lot perfide, tel que celui dont elle avait fait part au sieur de la Caffardière; je veux dire qu'elle gagna très sérieusement un terne à la loterie de l'École militaire. Voici comment:
O fortune! comme tout est pêle-mêle dans cette urne immense où tu puises au hasard! Comment un grand malheur est souvent la cause d'un bonheur plus grand encore!… Comment… Mais y pensé-je? à quoi bon ces déclamations? laissons la fortune et ses caprices, et revenons à Thérèse.
On se souvient sans doute que lorsque nous fûmes attaquées en partant de chez monseigneur, par des bandits, dont les uns cherchaient à détrousser, les autres à trousser seulement, l'un de ceux-ci poursuivit Thérèse, que sa frayeur chassait devers un taillis. J'ai dit qu'au premier coup d'œil, l'air lascif de Thérèse avait frappé singulièrement tous ces messieurs. Le plus épris fut apparemment le plus prompt à la lancer: il l'atteignit; on les oublia quand on les eut perdus de vue.
Thérèse, dans un danger pressant, se mit aux genoux du soldat et lui demanda la vie.—La vie? rien de plus juste, répondit celui-ci, mais à votre tour, poulette, vous ne me refuserez pas une grâce qui n'est pas, à beaucoup près, d'une aussi grande importance.—Puis aussitôt les mains vont, les tétons sont brusqués; d'autres charmes…—Surtout, ne criez pas, princesse, ajouta-t-il, ou sinon…—Pour Dieu, monsieur… vous avez l'air d'un galant homme…—Oui, très galant, mais dépêchons-nous…—Quoi! vous aurez le courage!…—Ah! pardieu, vous en voyez la preuve; cela n'a pas peur.—Fi! cachez… finissez… Qu'allez-vous faire?… (Les jupes gênaient; il coupait les ceintures.)—Là, cela ira mieux maintenant.—Grand Dieu! tuez-moi plutôt… Ah! ah! vous me blessez… malheureux… arrêtez… ah!… vous vous perdez… cessez… vous ne savez pas…—Ma foi, vogue la galère.—Monsieur!… mon ami… ah!… j'en suis… j'en suis au désespoir… mais… quel entêtement!… Eh bien… retirez-vous donc… malheureux; ô…ô…ôtez…—Un moment…—Je me meurs.
Ne croyez pas, lecteur, que, semblable à ces écrivains babillards, qui vous racontent avec les circonstances les plus minutieuses des faits arrivés il y a mille ans, j'aie pris dans mon imagination les détails de la scène dont je viens de vous faire part. Un moment, s'il vous plaît, vous saurez comment j'ai pu être instruite de ces particularités, si bien faites pour se graver dans ma mémoire. En attendant, reprenons le fil de notre aventure.
Thérèse violée, abandonnée de ses esprits, ou ne croyant pas nécessaire de rien disputer au vainqueur, gisait palpitante de frayeur et de plaisir. La facilité d'une seconde jouissance mit l'effronté militaire en humeur de lui faire une seconde insulte; mais ce fut alors qu'elle poussa le ressentiment au point que non seulement elle n'avertit plus le drôle, comme elle avait eu la bonté de le faire la première fois, mais qu'au contraire, elle se prêta de tout son cœur à l'empoisonner et se donna toute l'action qui pouvait contribuer à bien inoculer au débauché le venin dangereux qu'il osait braver. «Tiens, scélérat, disait-elle en le mordant avec fureur, tu t'en souviendras longtemps, je te jure… va… bon courage… tiens, tu l'as voulu… Eh bien!… tiens… tiens, si tu ne l'as pas…»
Le bruit effrayant de la décharge que firent les gens de Sydney frappa dans ce beau moment les organes distraits du couple heureux. Leur second impromptu d'amour venait de se consommer. Le soldat se débattait pour s'échapper des bras de son empoisonneuse, qui, moitié frayeur, moitié tempérament, le pressait fortement contre son sein. Cependant les coups de pistolet et les cris des blessés signifiaient que nous avions reçu du secours, et que l'affaire était des plus sérieuses; le soldat de Thérèse, saisi subitement de cette pusillanimité à laquelle on est assez ordinairement sujet après un combat amoureux, s'enfuit à travers le bois, au lieu de rejoindre ses camarades. Dès lors son parti fut pris. Il n'alla plus au régiment, et prenant une route détournée, il courut se cacher chez des parents qu'il avait dans un village éloigné d'une demi-journée du lieu de la catastrophe.
Les bonnes gens, à qui le jeune homme confia qu'il se trouvait malheureusement compromis dans une affaire où il y avait eu du monde de tué (il s'en doutait; d'ailleurs, peu de jours après, le bruit de cette bagarre devint public), notre soldat, dis-je, ayant intéressé ses parents, obtint qu'ils sollicitassent en sa faveur auprès de son père. Celui-ci était un homme ferme, qui n'avait pas pris en bonne part que le polisson eût mis la main sur une somme et se fût fait soldat après l'avoir dissipée; c'était bien pis lorsqu'il se trouvait englobé dans une affaire criminelle. Cependant ce bourgeois, qui était un fermier assez protégé, sacrifia de l'argent, accommoda les affaires de son fils, et obtint son congé.
Pendant que tout se négociait, l'infortuné jeune homme voyait croître de jour en jour un vilain mal qui se déclarait à la fois sous toutes les formes possibles. Les papiers attendus ne furent pas plus tôt arrivés que, craignant les effets d'un nouveau ressentiment de la part de son père, il repartit et vint à Paris: Bicêtre fut son refuge. Il se soumit à la barbare charité qu'on y exerce envers les malheureux que Vénus a trompés; il eut le bonheur de soutenir le traitement et de guérir. Convalescent, il avait fait connaissance avec le Saint-Jean du vieux président, venu dans le même lieu, pour la même cause, dérivant de la même source. Les nouveaux amis, sortis ensemble du cruel purgatoire, s'étaient répandus. Saint-Jean, retourné chez ses maîtres et les ayant quelquefois suivis chez moi, s'était quelquefois faufilé avec mes laquais. Bientôt il fut assez lié pour pouvoir présenter un ami. M. Le Franc, c'était le nom du sien, fut amené et reconnu de Thérèse, qu'il ne retrouva pas sans en ressentir lui-même une joie très vive. Il était resté à ces deux êtres une bonne opinion réciproque, qui faisait que, malgré ce qui s'était passé, ils se voulaient au fond de l'âme une sorte de bien. Le Franc se rappelait que la belle Thérèse avait mis beaucoup d'honnêteté dans ses procédés et que, d'après ce qu'elle lui avait dit, il n'eût tenu qu'à lui d'être moins imprudent. Elle lui avait paru d'ailleurs une excellente jouissance, et en faveur du plaisir incomparable qu'il avait goûté dans les bras de cette lubrique soubrette, il lui pardonnait généreusement de l'avoir si mal accommodé. Thérèse, de son côté, se rappelait certaine vigueur, certaine manière de faire les choses… Les esprits ainsi disposés, la première rencontre décida de leur sympathie: ils devinrent éperdument amoureux l'un de l'autre et s'arrangèrent au mieux. Depuis que je vivais moi-même avec le marquis, Thérèse favorisait très régulièrement M. Le Franc. Un jour leur bon génie leur inspira de prendre de moitié un terne sec d'un louis à la loterie de l'École militaire; le billet réussit et fit leur fortune. Peu de temps après, le couple amoureux s'unit tout de bon par le nœud solide du mariage. Ce fut alors que Le Franc, qui était un assez bon plaisant, nous conta dans le plus grand détail son aventure du bois, dont Thérèse, amie de la vérité, ne contredit pas la moindre circonstance.
Le lot supposé du marquis ayant amené fort naturellement l'histoire de Thérèse, j'ai parlé de cette fille et me trouve au delà de plusieurs événements sur lesquels il est maintenant nécessaire que je recule. Le lecteur voudra bien se souvenir que j'avais donné rendez-vous à Mme de Kerlandec pour le troisième jour après l'arrivée de milord Sydney. Ce fut le lendemain de son retour que celui-ci m'envoya la balle et les mille louis; le soir du même jour que je fis passer cette somme au marquis, et le lendemain matin, jour du rendez-vous avec Mme de Kerlandec, que le marquis me renvoya la moitié de l'argent. Cependant il s'était passé bien des choses depuis la lettre de Mme de Kerlandec et ma réponse.
Quoiqu'elle m'eût annoncé des dispositions à la conciliation et à l'amitié, nous la vîmes arriver agitée, décelant, par des mouvements d'impatience, un trouble secret, une humeur que nous devions nous attendre à voir bientôt éclater. Nous étions dans le salon de compagnie; milord Sydney, derrière le rideau d'une porte de glaces, était à portée de tout entendre,
—Laissons les compliments, mesdames, dit brusquement la belle Kerlandec, aussitôt que nous l'eûmes saluée, nous avons à parler de choses importantes: les moments sont précieux. (Puis s'adressant à moi):—Puis-je savoir, madame, par quel hasard vous avez connu milord Sydney? depuis quand il vous aime? et quand vous l'avez épousé… Vous rougissez, madame!… Fort bien. Je crois déjà voir clair sur cet article. Elle chercha dans son portefeuille une lettre et lut ce qui suit: «Madame, je me félicite… (je reçus hier cette lettre, mesdames): je me félicite d'avoir été enfin assez heureux pour découvrir ce qu'était devenu Monsieur votre fils, ce cher fils si digne devons et d'un père…» (etc., ce n'est pas de cela qu'il s'agit… Écoutez maintenant, mesdames): «Il s'échappa du collège pendant que tout y était en désordre: c'était un abominable homme que ce père Principal!… (Passons… Ah! voici enfin.) J'ai su, madame, et je suis en état de prouver que le jeune M. de Kerlandec, manquant de tout et poussé d'ailleurs par un sentiment bien digne de sa belle âme, s'était joint à quelques soldats et se proposait de servir. Ceux-ci commirent quelques excès en route et furent, les uns tués, les autres dispersés. L'affaire s'était engagée à propos de quelques femmes de mauvaise vie: un galant homme qui voyageait délivra ces aventurières. Mais Monsieur votre fils leur ayant plu, elles l'enlevèrent et l'emmenèrent à Paris. Il a vécu quelque temps chez elles, où probablement il était gardé à vue: peu après, ce beau jeune homme a disparu. Ce qu'on peut supposer de plus modéré, c'est que ces malheureuses l'auront fait partir pour quelqu'une de nos colonies…»
Je me levai furieuse.—Quel insolent a pu vous écrire cette lettre, madame? et vous-même, quelle audace peut vous porter à nous faire la lecture d'un écrit où vous ne doutez pas qu'on ait voulu nous désigner?—Mme de Kerlandec. un peu déconcertée: Parlons tranquillement, s'il se peut, madame.—Non, madame, tout le monde n'a pas ce sang-froid avec lequel vous prenez à tâche de nous outrager; apprenez, madame…—Entendons-nous, madame; est-ce à vous que l'aventure avec ces soldats est arrivée? est-ce à vous que mon fils…—Oui, madame, M. Monrose, votre fils, comme on n'en peut plus douter, c'est nous qui l'avons emmené à Paris. Il venait de se prêter à nous rendre service d'une manière qui lui faisait tout l'honneur possible; il était avec des scélérats; nous l'arrachâmes à cette détestable compagnie, il nous suivit de son plein gré…—Et qu'est devenu ce cher fils?…—Il est heureux, madame, il est protégé de milord Sydney.—Juste Ciel! mon fils au pouvoir du meurtrier de son père!—Elle s'évanouit.
—Quel coup mortel pour un cœur tel que le mien, dit milord Sydney sortant du cabinet et joignant ses secours à ceux que nous prodiguions à la méfiante veuve. Elle ouvrit enfin les yeux; mais apercevant milord, elle fit un cri perçant, et voulut s'échapper.—Cessez, cruelle Zéila, dit-il, la retenant et lui parlant avec une bonté qui faisait briller dans ce moment la tendresse et la générosité de son cœur, cessez de m'insulter, en détournant vos regards. Je ne fus jamais un homme vil; je suis incapable…—Mon fils! Où est mon cher fils?—Zéila, votre fils est en sûreté. Accourant à Paris avec un empressement dont vous étiez l'objet, j'ai laissé ce cher Monrose en Angleterre; mais vous le reverrez incessamment et vous apprendrez de lui-même qu'il se trouvait heureux de vivre avec moi.—Milord… je dois vous croire.—Vous m'insulteriez si vous aviez des doutes.—Mais où suis-je? je ne vois donc autour de moi que des personnes à qui j'ai donné des sujets de plainte… Mesdames!…
—L'exécrable homme! m'écriai-je tout à coup, lisant involontairement le nom de Béatin au bas de la lettre dont Mme de Kerlandec venait de nous faire part, et que je ramassais pour la lui rendre.—Qu'est-ce donc? dit Sylvina troublée. Quel étonnement!…—L'infâme Béatin, ajoutai-je…
Mme de Kerlandec se hâta de mettre le papier en morceaux; mais il n'était plus temps.—Apprenez, dis-je à mon tour à Mme de Kerlandec, apprenez, madame, que le monstre qui vous écrit…—Celui qui m'écrit, madame, est un honnête ecclésiastique qui fut régent de mon fils dans le collège…—Sylvina et milord Sydney, joignant leurs exclamations aux miennes, interrompirent Mme de Kerlandec.—Zéila, lui dit milord, ce scélérat vous abusait et c'est bien injustement que vous venez d'accuser ces dames. Votre fils leur a les plus grandes obligations. Ce régent, digne du dernier supplice, fut seul la cause de la fuite de Monrose, par ses duretés, par son abominable passion, par l'éclat de son infâme jalousie.—Ah! milord, ah! mesdames, dit-elle éplorée et nous tendant les bras.
Elle nous pénétrait d'attendrissement. Les alarmes d'une mère déclamante excusaient l'outrage sanglant qu'elle venait de nous faire essuyer. Nous le pardonnions à son égarement.
Bientôt les esprits furent plus calmes. Zéila, retrouvant son fils et son amant, renaissait. On voyait reparaître sur son adorable physionomie la douceur qui en était le caractère très naturel. Le ton civil de milord, l'amitié, la considération qu'il nous témoignait l'assuraient assez que nous n'étions pas de viles créatures. Autant elle avait pris à tâche de nous humilier, autant elle s'appliquait à nous flatter, à se concilier notre attention.
On prit du thé: milord Sydney conservait cette habitude. Mme de Kerlandec restait avec nous. Milord avait mille éclaircissements à lui demander, mille questions à à lui faire; il répétait souvent à Zéila qu'elle pouvait s'expliquer librement devant nous, qu'il nous accordait toute sa confiance et que nous étions incapables d'abuser des secrets que leur entretien pourrait nous découvrir. Cependant, les femmes étant naturellement dissimulées et Mme de Kerlandec devant peut-être à ses malheurs d'être plus défiante qu'une autre, elle s'expliquait avec contrainte. Sydney venait difficilement à bout de lui arracher ce qu'il désirait savoir; il s'agissait principalement des détails relatifs au temps qui s'était écoulé entre le combat avec Robert à Paris et l'affaire de Bordeaux, où M. de Kerlandec avait trouvé la mort; Zéila ne paraissait pas conserver de cet époux un souvenir bien cher. Il avait été plus amoureux qu'aimable, il n'eût pas été regretté s'il eût péri sous des coups portés par une autre main. L'obstacle que sir Sydney avait apporté lui-même à une réunion autrefois si désirée paraissait insurmontable selon les préjugés reçus. Ce point délicat fut agité.—Ma chère Zéila, disait milord, je prends à témoin ces dames de la constance du vœu que j'avais fait de vous aimer toujours et de me conserver pour vous; mais je me crus, je l'avoue, effacé de votre souvenir. Je préférais de craindre ce malheur à craindre que vous n'existiez plus. Votre silence…—Sydney! pouvais-je imaginer moi-même qu'après votre combat avec ce forcené de Robert, que vous deviez soupçonner de n'avoir pas osé vous disputer ma conquête, sans avoir quelques droits…—Non, Zéila, je ne vous soupçonnais point. Je n'accusais de ce malheur que mon étoile funeste, je vous respectai.—Mon père me confina dans le fond de la basse Bretagne. Vous savez en quel état j'étais alors: nos malheurs furent fatals à l'enfant que je portais. Il était sans vie quand je le mis au monde. Mon beau-père m'ayant ensuite gardée à vue jusqu'à sa mort, comment aurais-je pu vous donner de mes nouvelles, quand même bravant les préjugés les plus forts…—Eh! cruelle, lorsque vous épousâtes ce tigre, qui s'était fait à vos yeux un jouet de ma vie, songeâtes-vous à les respecter ces préjugés fanatiques?…—J'en rougis, Sydney… Mais… Vous avez été cruellement vengé.—Ah! si du moins le sort eût laissé vivre le fruit infortuné de nos premières amours? Ce lien puissant et antérieur à de vains obstacles… Que vois-je, Zéila? vos yeux se mouillent… votre embarras… Ciel! quel nouvel aveu va me déchirer le cœur ou me transporter de joie? Zéila, quelque chose d'intéressant vous presse!… n'hésitez plus.—Sydney!—Ma chère Zéila!—Je vous trompai dans ce temps, quand je vous assurai que notre fille ne vivait plus.—Dieu! quelle heureuse espérance! elle vit! en quel lieu?—Modérez une joie que le même instant va détruire. J'avais allaité pendant la traversée ma fille, heureusement douée d'une constitution robuste; mais M. de Kerlandec, toujours cruel, m'en priva dès que nous fûmes débarqués, et bientôt après il essaya de me persuader que la petite était morte à la campagne, chez d'honnêtes laboureurs qui s'en étaient chargés. Cependant le refus de me nommer ces villageois et le lieu qu'ils habitaient me fit douter que le rapport de mon mari fût véritable. Je m'informai soigneusement auprès des domestiques et les gagnai par des présents. Un seul avait connaissance du sort de ma fille; il voulut bien m'en éclaircir, à condition que je me contenterais de ce qu'il croirait pouvoir me confier et que je n'exigerais rien de plus. Je promis, je jurai. Il m'apprit que cette chère enfant avait été transférée, par lui-même, dans un hôpital d'orphelins sans aveu, mais il me fut impossible de lui faire nommer l'endroit. Cependant il me tranquillisa beaucoup en m'assurant que, soit qu'il continuât de servir chez moi, soit qu'il changeât de condition, il aurait soin de me donner, au moins une fois l'année, des nouvelles de ma fille, qu'il ne perdrait point de vue. En effet, aussi exact à sa parole envers moi qu'envers M. de Kerlandec, qui lui avait fait jurer un secret inviolable sur le séjour qu'habitait mon enfant, il m'en donna des nouvelles pendant douze années consécutives. Depuis ce temps, je n'ai plus su ce qu'était devenu mon homme. Cependant, milord, quand je vous retrouvai, je pouvais encore supposer que notre fille existait; mais épouse de M. de Kerlandec encore vivant…
Ce récit ballottait continuellement Sydney entre l'espérance et la crainte: nous écoutions avec le plus vif intérêt. «Enfin, ajouta Mme de Kerlandec, quelque temps après la mort dé mon mari, j'eus le bonheur de trouver dans ses papiers la note du lieu qui avait recelé si longtemps l'objet de ma tendresse et de mon inquiétude. C'était à P…»
Elle nommait l'endroit où j'avais été nourrie: je tressaillis. Sylvina fit de même un mouvement de surprise; mais les autres n'y firent pas attention.—Je partis sur-le-champ, continua Mme de Kerlandec; mais, admirez mon malheur, il y avait quatre ans que ma fille n'habitait plus ce séjour. C'était depuis ce temps que mon ancien serviteur ne m'écrivait plus. Je découvris avec chagrin qu'il n'avait jamais rien remis de ce que je lui faisais passer pour le soulagement de mon infortunée. La conduite de ce confident était un mélange singulier de bassesse et d'honnêteté. Je fus au désespoir. On me conta que l'enfant que je réclamais s'étant montrée difficile à élever, on l'avait cédée à d'honnêtes gens qui l'avaient demandée pour en prendre soin.
Mon cœur se gonflait. Sylvina brûlait de parler. Ses gestes, le jeu de sa physionomie annonçaient qu'elle avait quelque chose d'intéressant à mettre au jour… ma propre émotion… Sydney en fut frappé.—Ah! madame, vous la voyez, c'est Félicia, dit Sylvina au comble de la joie. Ce fut moi qui, venant réclamer dans le même hôpital un enfant que je ne trouvai plus… Ce fut moi, qui vis celle-ci, qui désirai de l'avoir auprès de moi… Mon mari, ne voulant pas être exposé par la suite à des recherches, donna le faux nom de Neuville…—Neuville, le voilà précisément ce nom que je détestais, comme celui du ravisseur de ce que j'avais de plus précieux… Ah! ma fille! Sydney! quelle félicité!
Un mouvement plus prompt que l'éclair m'avait jetée dans les bras de ma charmante mère: elle ne pouvait se rassasier de me baiser, et de m'arroser de ses larmes. Milord, les coudes appuyés sur la table, eut quelques instants le visage couvert de ses mains, puis, sortant tout à coup de sa profonde méditation, il me prodigua les plus tendres caresses. Je ne sortis de ses bras que pour voler dans ceux de Sylvina, la cause première de mon bonheur. Mes chers parents ne lui témoignaient pas moins de reconnaissance que moi-même; ils la nommaient leur bienfaitrice, l'artisane de leur félicité.
Tous nos cœurs nageaient dans les délices de la joie et de l'amour. Toute la sensibilité de ma tendre mère ne suffisait pas au bonheur de retrouver à la fois son amant et ses deux enfants. Elle oubliait que j'avais excité sa jalousie; que j'avais eu avec milord Sydney des rapports trop intimes. Cette corde délicate ne fut point touchée, elle ne l'a jamais été depuis. Elle donnait mille baisers au portrait de Monrose, pendant que Sydney, qui allait faire partir sur l'heure son valet de chambre, écrivait à son jeune ami de venir en diligence embrasser sa mère et sa sœur.
Surtout on avait eu la prudence de ne pas faire mention du comte. Ma mère se doutait bien qu'il était cet étranger qui demeurait avec nous. Elle devait être impatiente de savoir par quel hasard étonnant tous les êtres qui l'intéressaient pouvaient se trouver ainsi réunis. Cependant ces éclaircissements furent différés. Ma mère, en nous quittant, nous fit promettre de venir tous la voir le lendemain matin, pour passer ensemble le jour entier. Mon père la reconduisit.
Demeurée seule avec Sylvina, nous raisonnâmes à perte de vue sur la bizarrerie de mes aventures.—Milord Sydney, ton père!… Monrose ton frère!… disait-elle, mais je n'en reviens pas! (Elle soupirait.) Il y a dans tout ceci bien du bonheur et du malheur mêlés.—Félicia! tu te repentiras de n'avoir point de religion, de ne croire rien. Tu as commis de grandes fautes, heureusement que tu es jeune et tu as le loisir de les réparer… Crois-moi; voici des événements qui font voir la main de la Providence étendue sur toi. Maintenant elle te comble de faveurs; crains que bientôt elle ne te frappe….
Je bâillais; l'heure de mon cher marquis approchait; je mis fin à l'ennuyeux sermon et me retirant dans ma chambre j'y fis une méditation délicieuse, en attendant qu'un amant adoré vînt couronner, par ses charmants transports, le plus beau jour de ma vie.
Je jouissais d'avance de la délicieuse surprise que j'allais causer au marquis en lui annonçant ce qui m'était arrivé d'heureux. Il parut enfin; mille baisers passionnés furent le prélude des confidences intéressantes que j'avais à lui faire. La joie dont elles le transportaient ne se décrit point. Je ne risquais rien d'avancer que bientôt, sans doute, milord Sydney légitimerait ma naissance, en épousant sa chère Zéila… Quoi! le meurtrier de son mari! s'écrieront ici nos sentimenteurs modernes!… Mais non, ils n'auront pas lu cet ouvrage, fait pour les effrayer dès son début. De bons humains, beaucoup moins délicats, mais plus indulgents, qui auront supporté jusqu'ici la lecture de ces folies, ne seront point révoltés de ce mariage. Zéila, je l'avoue, avait manqué pour la première fois de délicatesse, et peut-être d'honnêteté, en épousant celui qui, sous ses yeux, avait noyé son amant; mais je crois en avoir dit ailleurs assez pour la justifier, du moins autant que peut être justifié le cœur d'une esclave, telle qu'elle était quand elle connut Sydney pour la première fois, ayant perdu cet amant, qu'elle regardait plutôt comme un maître qui l'avait achetée pour ses plaisirs. Elle s'était vue forcée de choisir entre deux extrêmes, M. de Kerlandec ou la misère et la mort. Depuis ce temps, l'éducation, l'expérience, l'usage du monde avaient mis ses sentiments et ses principes à l'unisson de nos mœurs; mais retrouvant un bien qu'on lui avait inhumainement ravi, n'ayant jamais été attachée à son époux qui l'avait voulu priver de son enfant chéri, devait-elle à la mémoire de cet homme dur, on peut dire de cet ennemi, de ne devenir jamais heureuse, quand l'occasion s'offrait de réparer toutes ses pertes, de guérir toutes les plaies de son cœur? Il est des cas particuliers qui font naître des exceptions aux lois générales, aux principes établis. Telle était la position réciproque de Zéila et de milord Sydney. Telle était (j'en dis un mot ici pour n'en plus parler), telle était la position de Sydney à mon égard. Qui pourra me prouver que nos liaisons, effets naturels des circonstances, de la sympathie, du tempérament, fussent des crimes atroces, en accordant même que les êtres formés d'un même sang ne doivent point serrer entre eux les nouveaux nœuds qui me liaient à mon père, à mon frère? Mais laissons cette thèse délicate; je ne prétends pas prouver que tout était bien; tout était du moins réparable. Il était donc inutile de se désoler, de se juger avec rigueur, de se rendre malheureuse à jamais. Quel bien en eût-il résulté?
Le marquis pensait tout à fait de même que moi sur cet article. Il se trouvait enfin à même de me parler sans contrainte au sujet de milord Sydney.—Ma chère Félicia, me dit-il, je t'avoue que le retour de milord m'assassinait. Je ne doutais plus de vos liaisons; je ne supportais plus l'alternative de te perdre ou de te partager. Cet homme, seulement trop âgé pour toi, puisqu'il est en effet ton père, est d'ailleurs très aimable, je le sais… Pouvais-je manquer de m'en informer?—N'y pensons plus, mon cher.—Tu l'as aimé?—Je ne m'en défends pas. Peut-être la force du sang prépara-t-elle un penchant que le tempérament détermina.—Et ton frère! ce beau Monrose?—Marquis, vous m'étonnez! Qui peut vous en avoir tant appris?—Toi-même; dans les premiers temps de notre connaissance, un jour que tu m'avais permis d'écrire un billet à côté de toi, ne baisais-tu pas tendrement le portrait de ton frère et ne disais-tu pas: «Bel amour, petit fripon!» Dieu sait combien d'infidélités tu me fais maintenant avec ces beautés d'Angleterre! Sois sage. Si tu ne devais pas l'être là-bas plus qu'ici, ce n'aurait pas été la peine de se priver de toi.—Nigaud! je disais cela pour m'assurer, pour vous donner un peu de jalousie. Cela voulait dire: «Marquis de glace, aimez donc un peu. Je ne suis pas d'une rigueur à désespérer les gens.»—Ah, friponne! je ne prends pas le change, je sais…—Allons, monsieur, soyez sage vous-même, interrompis-je, sentant qu'il ne l'était guère. Non, je ne le veux pas… je vous boude… vous deviez du moins faire semblant d'ignorer…
Mais ma feinte bouderie ne lui en imposait point; il me serrait dans ses bras… Déjà les miens le pressaient avec transport… le même désir… il me faisait respirer son âme… je lui rendais la mienne. Nous n'étions plus… Nous ressuscitâmes un moment… pour mourir de nouveau… Dieux!… quelle nuit!… quel homme!… quel amour!…
Quoique les tendres ardeurs du marquis ne m'eussent laissé que quelques heures de sommeil, je m'éveillai plus tôt qu'à l'ordinaire et me levai tout de suite. Impatiente de revoir mon aimable mère, je fis à la hâte une toilette du matin et partis sans Sylvina, pour qui dormir était devenu l'un des plus grands plaisirs de la vie. Il n'était pas encore jour chez Zéila, mais le suisse avait des ordres, je fus reçue. Qu'elle était belle dans son lit! quel incarnat! Qu'une de nos femmes à rouge, à blanc, à pommades, eût paru hideuse à côté de Zéila! A mon âge, je lui disputais à peine le prix de la fraîcheur! Quelles grâces donnait à son sourire la satisfaction dont on voyait qu'elle jouissait intérieurement! Je prévenais son envie. Elle avait oublié, la veille, de me demander un moment d'entretien particulier; elle était sur le point de m'envoyer chercher.
—Tout me sourit maintenant, dit-elle, en me tendant un bras d'albâtre, avec lequel elle m'attira pour me donner un baiser.—Viens, prends place sur mon lit, chère petite, et causons, non pas comme mère et fille, mais comme deux amies désormais inséparables.—Que cette familiarité me plaisait! Cependant je ne pouvais pas me défendre de certaine timidité. Je craignais que ma mère, ayant peut-être connaissance de ma vie mondaine, ne voulût me faire des reproches, exiger le sacrifice de ma liberté, de mes habitudes. Naturellement indépendante, accoutumée à ne rien refuser, à ne penser, à n'agir que d'après moi-même, je ne me sentais pas capable de me soumettre à la gêne… Cependant je me trouvais sous puissance de père et de mère! Qu'allaient-ils exiger de moi? Mais cette inquiétude fut de peu de durée.
Ma mère voulait d'abord savoir d'où nous connaissions Robert, et par quel hasard il se trouvait avec nous. Je lui fis un abrégé succinct des malheurs du comte. Elle était bien éloignée, malgré les insinuations de Dupuis, de le croire d'une naissance aussi distinguée et même de lui supposer une âme honnête: toutes les apparences avaient déposé contre lui. Mon récit la désabusait. Elle donnait des larmes aux aventures tragiques, où la violence de sa passion et le désespoir avaient mis si souvent en danger les jours de l'infortuné Robert…
Un laquais vint demander s'il devait introduire un ecclésiastique qui disait avoir les plus importantes nouvelles à communiquer.—Maman, m'écriai-je, si ce pouvait être le docteur Béatin!—Je n'en doute pas, répondit-elle.—C'est un homme, ajouta le laquais, qui dit avoir remis avant-hier une lettre au portier…—Ah! c'est lui, c'est Béatin, dîmes-nous à la fois; qu'on le fasse entrer.
Je reconnus parfaitement mon coquin, dont le costume seulement n'était plus le même; au lieu de l'habit ecclésiastique ordinaire qu'il avait autrefois, il portait maintenant celui de prêtre de l'Oratoire. C'est du moins ce qu'il nous apprit, quand je lui fis demander par Zéila ce que signifiaient certain collet blanc et des manches étroites. D'ailleurs le maintien du drôle était encore plus hypocrite, ses yeux plus pénitents, plus faux, ses reins plus souples, plus exercés aux courbettes. Il fut un peu surpris de trouver une femme auprès de ma mère, qu'il espérait entretenir seule. J'avais une calèche dont la gaze abaissée me cachait au cafard défiant que je voyais s'efforcer de démêler mes traits; peut-être m'eût-il reconnue, quoiqu'il y eût déjà longtemps que nous n'eussions eu l'honneur de nous voir.—Quelles nouveautés intéressantes m'amènent si matin, monsieur le docteur? dit ma mère d'un ton sec, dont l'oratorien parut interdit.—Tous m'excuserez, madame… Mais, d'après ce que j'ai pris la liberté de faire savoir à madame… si les choses… que j'aurais peut-être à y ajouter y ressemblaient… madame concevrait sans doute la nécessité de ne pas différer notre entretien…—Non, non, monsieur. Je déteste tous ces mystères. Madame est ma meilleure amie; je n'ai rien de caché pour elle. Vos secrets regardent mon fils; madame le connaît. Expliquez-vous, et surtout ne mentez pas. (Béatin rougit.)—Ce que j'aurais à dire à madame ne regarde plus monsieur son fils…—Et de quoi s'agit-il donc?—De milord Sydney, madame.—De milord Sydney?… Je le vis hier, je le compte voir ce matin. Mais, voyons, monsieur, vous vous plaisez donc à nous distiller des calomnies? Mon fils perdu, mon fils parti pour les colonies? Il est retrouvé, ce cher fils; je le reverrai sous peu de jours, et j'ai les plus grandes obligations aux personnes honnêtes qui ont bien voulu prendre soin de lui (le traître souriait ironiquement).—Dans ce cas, madame, je n'ai plus rien à dire… je m'y perds… Puisque madame est mieux instruite que je ne le suis moi-même, il est inutile que je demeure.—Vous resterez, monsieur, dis-je avec vivacité, me levant et le retenant par le bras, comme il faisait un mouvement pour se retirer… Ma mère sonna.—Qu'il y ait quelqu'un à ma porte, dit-elle, et qu'on reçoive tout le monde… Nous entendîmes siffler; l'instant d'après, on annonça Madame Sylvina et milord Sydney.
Un loup tombé dans un piège, entouré de bergers et de chiens, dont les abois lui annoncent une mort prochaine; un voleur pris sur le fait par un commissaire, accompagné de ses sbires, n'est pas plus consterné que le fut l'indigne Béatin, entendant prononcer des noms si foudroyants pour lui. Je quittai ma calèche et fus me jeter au col de milord Sydney, en le nommant mon père. Sylvina frémit à l'aspect de l'odieux oratorien. Milord, à qui je venais de le présenter, le couvrait d'un regard d'indignation. On se plaça; le noir Béatin, debout et tremblant, s'attendait à quelque orage.
Ce fut mon père qui porta la parole.—Vous mériteriez, homme de bien, lui dit-il, que, vous faisant connaître de vos supérieurs, nous attirassions sur vous des châtiments dignes de toutes vos noirceurs. Vous vous jouez donc tour à tour de la religion et de la confiance des hommes? Vous avez toutes les passions, elles font naître quelquefois des vertus; chez vous, elles n'ont engendré que des vices abominables! Laissez-nous; tâchez de devenir honnête homme, et songez, surtout, que si jamais vous nous donnez le moindre sujet de plainte… rien ne pourra vous soustraire aux effets de notre ressentiment. Sortez!
Quoique le moine dût s'estimer trop heureux d'en être quitte à si bon marché, l'orgueil, la fureur l'égarèrent. Non seulement il foula cruellement la petite chienne de ma mère, en feignant une maladresse, mais encore, il balbutia quelques injures, en traversant l'antichambre. Un laquais, ayant distingué quelque chose, lui barra le passage et le repoussa d'un coup de poing: mon père, entendant du bruit, parut. Béatin, accusé par plusieurs témoins, se prosterne.—Qu'on le laisse passer, dit mon père, avec un sang-froid qui n'appartient qu'aux grandes âmes, qu'il se retire et qu'on se garde de lui faire la moindre violence. Allez, monsieur.
Béatin fut oublié. Nous ne nous occupâmes plus que de nous. Mon père insistait pour que sa chère Zéila l'épousât sans délai.—Nous devons, disait-il, assurer le sort de la chère Félicia. Nous ne sommes d'ailleurs comptables de notre conduite qu'à nous-mêmes. Nous irons en Angleterre. Monrose aura la fortune de son père: j'y joindrai de quoi le soutenir sur un pied convenable. Je suis sûr qu'il saura se faire honneur de nos bienfaits… Quant au comte… j'aurais un projet pour lui; il doit la vie à Félicia, et par l'enchaînement des circonstances, il lui doit encore l'honneur. Qu'il l'épouse! Il est absolument sans biens: je me charge d'y pourvoir et de terminer avantageusement toutes ses affaires et de lui composer une fortune convenable à sa naissance.
Cette idée, qui plût beaucoup à ma mère et à Sylvina, me fit trembler au premier moment: moi! m'engager… Cependant, devenir comtesse!… Ah! que n'était-ce plutôt marquise!… Mais non, ce n'était pas la même chose. Ce que le comte pouvait, ce qu'il devait peut-être, le marquis ne le pouvait pas. J'éloignai bien vite une mauvaise pensée… Cependant, me marier au comte, n'était-ce pas demeurer libre?… Il ne pouvait vivre longtemps… Mais mourant ami ou mari, mes regrets n'étaient-ils pas les mêmes? Toutes ces pensées se présentèrent à la fois à mon esprit; on me pressait de consentir que Sylvina, qui s'offrait, fît auprès du comte les premières démarches. Elle n'en eut pas la peine. Voici ce qu'il nous écrivait de son lit, tandis que nous nous occupions du projet singulier d'en faire mon époux. «De la part de l'infortuné comte de L… à tout ce qu'il a de cher au monde, réuni chez Mme de Kerlandec, et à milord Sydney, salut.
«Mes amis, je sais tout: ce que les obstacles n'auraient jamais pu, l'amitié, la reconnaissance le peuvent, l'ordonnent aujourd'hui. Je ne prétends plus au bonheur inestimable de posséder la belle Zéila; le Ciel, qui daigne me rendre ce que l'iniquité des hommes m'avait enlevé, m'apprend à restituer à chacun ce qui lui appartient. Que milord Sydney soit heureux. Mais, mes amis, puis-je espérer de l'être à mon tour pendant le peu de jours qui me restent encore?… Serais-je digne de donner mon nom à l'aimable Félicia, ma bienfaitrice, à qui tout ce que je possède au monde et ma vie même appartiennent plus qu'à moi? Milord, faites un fils de celui qui, tour à tour, voulut répandre votre sang et versa le sien à cause de vous. Félicia, fille de Zéila, ne me dédaignez pas par cette mince raison, qui fait que je vous suis plus attaché. Venez tous; que je ne sois plus pour vous un objet de haine. Comblez mes vœux, et je cesserai d'être un objet de pitié… Zéila! milord Sydney! je pourrai vous voir. Oui, je le sens… je vous attends avec l'empressement et l'amour d'un fils qui ne sentit jamais rien faiblement et qui, cessant de vous craindre, ne peut plus que vous chérir. Adieu.»
Cette lettre exaltée nous fit beaucoup de plaisir, mais un peu de peine en même temps. Le style du comte prouvait qu'il avait écrit dans le moment du choc de plusieurs sentiments difficiles à concilier. L'effet que le physique pouvait en avoir ressenti nous donnait de l'inquiétude. Nous répondîmes et promîmes pour le soir, pourvu que le chirurgien, qu'on devait consulter avant de remettre notre billet, jugeât le malade en état de supporter la révolution que notre visite ne pouvait manquer de lui occasionner.
En effet, une heure après, on vint nous avertir qu'il était inutile de nous rendre chez le comte. Il avait de la fièvre, le repos lui était nécessaire.
On m'apportait en même temps une lettre du fameux d'Aiglemont. Les lecteurs qui auront pris quelque intérêt à cet aimable fou seront sans doute charmés d'en entendre parler encore une fois et d'apprendre ce qu'il devint après s'être séparé de nous. Je vais copier sa lettre: je trouve cela plus commode que d'en faire l'extrait:
«Enfin donc, chère Félicia, je suis pris et très pris (cela ne veut pas dire que je suis amoureux, c'est bien pis). Je suis marié. Riche héritier et marquis, à la bonne heure, mais marié! sentez-vous bien toute la force de cette expression? Mon oncle, qui s'entend merveilleusement à manier les esprits, a su prouver à d'excellentes têtes de ce pays-ci que l'on ferait un coup de partie si l'on me donnait pour femme certaine jeune personne qui doit réunir un jour tous leurs héritages. Il a fallu passer l'affaire, car mon oncle assurait que j'étais à l'enchère à Paris, et pour peu qu'on hésitât, on risquait de me manquer. Imaginez, ma chère Félicia, toutes les angoisses auxquelles un pauvre humain peut être en butte; dès lors, je les éprouve sans exception. Présenté chez tous les parents, à la ville, à la campagne; trouvé par l'un aimable, par l'autre fou; par celle-ci petit-maître, par celle-là fier et dédaigneux; jugé par chacun au gré du caprice et des intérêts particuliers… Puis les hostilités sournoises des concurrents cachés, les délations anonymes, des éclaircissements, quelques-uns très vrais, d'autres outrés, sur ma manière de faire travailler l'argent; puis, mes contremines, mes insinuations auprès des uns, mon courage vis-à-vis des autres… On ferait un poème épique de tous mes combats, de toutes mes craintes, de toutes mes victoires. Enfin, quand tout fut d'accord, il ne me manquait plus que d'avoir vu la future.
«Je ne m'attendais pas à tant de charmes et d'agréments: élevée dans un couvent par une tante sévère, et dévote (qui fait pénitence depuis dix ans d'avoir constamment déplu par sa laideur et d'avoir incommodé la société par beaucoup de mauvaise humeur et d'orgueil), ma prétendue me semblait devoir être une petite bégueule sauvage et peu faite pour m'intéresser. Mais point du tout. Douée d'un caractère heureux, une longue communication avec une hétéroclite ne l'a point gâtée. J'ai fait comme César: je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu. Le mariage a été bientôt conclu; ç'a justement été le vilain esprit de la tante qui m'a porté bonheur. Elle était si contraire à mes prétentions; elle voulait qu'on me fît subir des examens si rigoureux, qu'on réunît sur mon compte tant d'instructions, que pour la narguer, on a brusqué les affaires, et cela n'a pas été malheureux pour moi. La petite marquise a de l'esprit et des talents; elle danse, elle sait la musique. Elle a lu; mais surtout, elle a toutes les dispositions possibles à devenir bientôt, avec l'aide d'un talent merveilleux que j'ai pour former les femmes, l'une des plus aimables et des plus propres à faire honneur à un époux à ses risques et périls.
«Tout de bon, je trouve que c'est une assez jolie chose que le mariage. Ma petite femme, toute prête à adorer le premier objet que se présenterait, n'a rien eu de plus pressé que de m'adorer, et je crois, ne vous en déplaise, que je l'adore aussi. Nous rions, nous faisons des folies d'enfants, et surtout beaucoup d'autres folies; car, à certains égards, je suis parfaitement bien tombé. Que j'aime une femme attachée à ses devoirs! Puisse ma chère moitié remplir ceux qui se succéderont par la suite, dans la carrière du mariage, aussi bien qu'elle s'efforce maintenant de remplir les premiers, Aussi, suis-je d'une fidélité… Je vois tous les jours, sans l'ombre d'une tentation, une fille charmante qui la sert et deux ou trois parentes angéliques, chez qui la première faveur de la vertu conjugale est fort ralentie, et qui ne demanderaient sans doute pas mieux que de se distraire un peu d'une ennuyeuse monogamie. Concevez-vous cette conversion? n'est-elle pas digne d'occuper les deux trompettes de la Renommée?»
D'Aiglemont me demandait ensuite de mes nouvelles et de celles de Sylvina. Je ne lui avais presque point écrit; il ignorait une partie de ce qui nous était arrivé. Il s'informait aussi du comte, dont il avait toujours souhaité la fin, craignant que ce personnage mélancolique ne me gâtât l'esprit, etc.
Monseigneur, qui avait joint quelque chose à la lettre de son neveu, m'écrivait plus gravement. Il me contait comment on avait eu toutes les peines du monde à marier son étourdi: lui, oncle, payait les dettes et faisait, pour le nouveau marquis, une pension de deux cents louis à Mme Dorville. Ce revenu venait bien à propos à celle-ci, qui avait au suprême degré le défaut de l'inconduite et de ne savoir jamais sacrifier l'agréable à l'utile. Le bienfaiteur le plus solide était renvoyé de chez elle, en faveur du premier joli museau dont elle pouvait avoir envie. Sans cette rente viagère, Dorville aurait pu mourir quelque jour à l'hôpital.
Quel froid me saisit? Hymen, la léthargie de mon esprit est-elle un effet de tes fatales influences? je n'ai plus le courage d'écrire… Ah! c'est que je viens de parler de toi… Vous bâillez aussi, lecteur; il est temps que je finisse.
Le marquis m'aimait beaucoup; mais voyant ce qui venait d'arriver, soit prudence, soit délicatesse, soit enfin tout ce qui peut occasionner un changement dans l'esprit d'un être à deux pieds sans plumes, il supposa tout à coup un voyage à faire dans ses terres, et partit, me livrant au tumulte de mes aventures et de mes projets. Cependant, il m'écrivit souvent, toujours avec beaucoup de tendresse; nous demeurâmes amis.
Monrose arriva bientôt sur les ailes de l'amour filial et de l'amitié. Il était devenu grand et avait embelli. J'eus un secret dépit de ce qu'il était mon frère. On peut juger de l'accueil que lui fit ma charmante mère, par la connaissance que j'ai donnée de la tendresse de son cœur. Monrose, instruit enfin de l'affaire de Bordeaux, fit bien voir qu'il avait du bon sens. Doué d'une vraie sensibilité, loin de quitter la nature pour son ombre, il ne voulut connaître de père que celui qui lui en montrait les sentiments et en exerçait envers lui les devoirs. On le fit entrer aux mousquetaires. Il est maintenant capitaine de cavalerie, en attendant mieux.
Bientôt Sydney épousa sa chère Zéila. Les lords Kinston et Bentley furent avec nous les seuls témoins du bonheur de ce couple aimable.
Le comte se rétablit un peu. Nous nous épousâmes pour la forme seulement; aucun des deux n'en désirait davantage.
Le vieux président et son gendre, qui surent nos mariages, vinrent adroitement nous complimenter en grand deuil, en pleureuses: Mme la présidente était morte, quelques jours auparavant, de ce qu'on sait.
Sylvina, avec un reste de physionomie qui agaçait encore, se mit en son particulier et devint une espèce de quiétiste, moitié dévote, moite galante; elle recevait des prêtres, des femmes retirées du monde, et surtout beaucoup de ces célibataires obscurs qui s'accommodent volontiers des femmes qu'on peut avoir sans beaucoup de soins et de mérite.
Les affaires de mon mari l'appelaient en province. Mon père voulut bien l'accompagner; ils réussirent dans tout ce qui avait été l'objet de leur voyage. De là le pauvre comte fut prendre les eaux, mais elles ne lui firent aucun bien: il mourut peu de temps après son retour, mêlant à ses derniers soupirs le nom mille fois répété de Mme Kerlandec. Sa manie, jusque-là combattue par la raison, renaissait de la faiblesse de celle-ci.
Milady Sydney mit au monde, avant la fin de l'année, un fils qui combla les vœux du couple le plus digne des faveurs du destin.
J'avais suivi en Angleterre les chers auteurs de mes jours. Au bout d'un certain temps je les quittai pour voyager. Je m'arrêtai en Italie, où le goût des arts me fit trouver mille agréments. Peut-être ferai-je la folie de donner quelque jour au public l'histoire des aventures qui me sont arrivées dans ce charmant séjour. Mais si je n'écris plus, vous saurez, mes chers lecteurs, que pensant comme un homme doué d'une assez bonne tête et sentant comme une femme très fragile, je consacre mes jours aux études agréables, aux plaisirs d'une société choisie, et mes nuits aux délices de la volupté, dont je me suis fait un art que j'ai poussé plus loin qu'aucune femme. Constante en amitié, mais volage en amour, je suis heureuse et me flatte de n'avoir jamais fait le malheur de personne.
Si quelqu'un de ces gens sévères qui aiment qu'on fasse une fin me remontrait ici que, sortie d'un état équivoque dans lequel j'étais peut-être excusable de me conduire mal, j'aurais dû me réformer et vivre plus honnêtement, je lui répondrais que je n'y pensais pas dans le temps, et que d'ailleurs j'aurais peut-être fait des efforts inutiles. Car un homme de génie, qui connaît le cœur humain, a dit pour ma consolation et pour celle de beaucoup d'autres: «N'est pas toujours femme de bien qui veut».
Fin de la quatrième et dernière partie.