Quoi! c'est tout de bon, me disait, il y a quelque temps, un de mes anciens favoris, vous écrivez vos aventures et vous vous proposez de les publier!—Hélas, oui, mon cher: cela m'a pris tout d'un coup comme bien d'autres vertiges, et vous savez que je ne m'amuse guère à me contrarier. Il faut tout dire, je ne me prive jamais de choses qui me font plaisir.—Vous en avez donc beaucoup à composer votre roman?—Beaucoup: je vais passer et repasser mes folies en parade, avec la satisfaction d'un nouveau colonel qui fait défiler son régiment un jour de revue; ou, si vous voulez, d'un vieil avare qui compte et pèse les espèces d'un remboursement dont il vient de donner quittance.—C'est beaucoup dire, mais, entre nous, quel est votre but en écrivant?—De m'amuser.—Et de scandaliser l'univers!—Les gens trop susceptibles n'auront qu'à ne pas me lire.—Ils y seront forcés, car votre petite vie…—Courage, monsieur, dites-moi des injures… Mais vous avez beau me blâmer, je veux griffonner, et si vous me mettez de mauvaise humeur…—Oh! oh! des menaces! Et que ferez-vous?—Un petit présent; c'est à vous que je dédierai mon livre, à vous; bien entendu qu'il y aura au frontispice, en toutes lettres, votre nom et vos qualités.—Le tout serait noir… Mais je me rétracte, belle Félicia. Oui, j'avais tort. Il est bien maladroit à moi de n'avoir pas senti d'abord toute l'utilité d'un ouvrage tel que celui dont vous vous occupez.—A la bonne heure, présentement je suis contente de vous.—Et puis-je me flatter que voudrez bien le dédier à quelque autre?…
Sa frayeur était amusante: il me vint une idée qui me fit rire de bon cœur. Le rire est contagieux pour tout le monde; les larmes le sont pour les femmes en particulier; mon marquis (c'en était un) rit donc avec moi sans savoir encore à quoi je devais mes joyeuses convulsions; il fallut ensuite le lui apprendre.—Je pensais, lui dis-je, que si j'étais dans le cas d'user de ressources, pour ne pas manquer de… vous m'entendez? il y aurait moyen de rançonner tous les hommes de ma connaissance, en les menaçant, comme vous, d'une dédicace. Pour en être à l'abri, l'un serait taxé à dix corvées, l'autre à vingt, tel à plus, tel à moins, selon mon caprice ou les facultés de chacun. Ce serait, comme tout à l'heure avec vous, à qui ne serait pas le mécène de mon ouvrage. Hein! Vous sentez où cela va? Qu'en pensez-vous? Ne ferais-je pas une belle récolte?—La spéculation est admirable. Les pauvres gens! Je vous connais, vous ne manquerez pas d'exécuter l'heureux projet dont votre imagination vient d'accoucher. Nous serons tous rançonnés.—En serez-vous fâché, marquis?—Bien au contraire, et pour vous le prouver, je vais me racheter sur-le-champ… Il le fit.—Mais, lui dis-je ensuite, ne voyez-vous pas, mon cher, que pour que mon idée bizarre pût me devenir bonne à quelque chose, il faudrait que je ne fusse plus ni jeune ni belle, car maintenant, Dieu merci, je n'en suis pas encore à prendre les gens au collet.—Il s'en faut tout.—Eh bien donc si j'étais vieille et laide, ceux à qui je serais dans le cas de dédier auraient aussi vieilli, et je n'aurais plus à tirer que sur des infirmes la plupart insolvables.—En effet, et à qui dédierez-vous donc.—A la galante jeunesse, aux amateurs des folies dont vous me connaissez l'amour; et je recevrai tous les hommages de reconnaissance qu'on voudra bien m'offrir.—De mieux en mieux. Voilà ce qui s'appelle aller au solide. Dans ce cas, je retiens un exemplaire, et vous allez trouver bon que je dépose un acompte du prix de ma souscription. Il le fit.
Combien d'auteurs envieront mon sort! on me paie d'avance, et les pauvres diables ont, les trois quarts du temps, bien de la peine à retirer quelque faible rétribution de leurs ouvrages, après y avoir mis la dernière main.
Les romans ont coutume de débuter par les portraits de leurs héros. Comme, malgré la sincérité avec laquelle je me propose d'écrire, ceci ne laissera pas d'avoir l'air d'un roman, je me conforme à l'usage et vais donner aux lecteurs une idée de ma personne.
Trop modeste pour dire de moi-même un bien infini, je laisse parler à ma place ceux qui me connaissent, qui m'adorent et ne cessent de me louer. Tous s'accordent à me juger la plus belle et la plus jolie femme de mon siècle. Cependant il peut y avoir de la prévention de leur part; je consens d'égaler, mais je ne veux surpasser personne. Au reste, il est prouvé que des traits aussi réguliers que les miens et aussi gracieux en même temps, sont la chose du monde la plus rare; que j'ai seule la taille svelte d'une belle Anglaise, toutes les grâces d'une jolie Française, le maintien noble d'une princesse espagnole et les allures agaçantes d'une beauté de Florence ou de Naples. On sait que mes yeux grands et noirs ont un charme puissant qui enivre d'amour les hommes les plus froids et captive les plus volages. On connaît mes cheveux, uniques pour la longueur, la couleur et la quantité; mon teint, ma fraîcheur ne se décrivent pas. On admire mes dents, qui sont du plus bel émail, merveilleusement rangées; mais on redoute leurs morsures incurables. Les connaisseurs les plus difficiles prétendent que c'est tout au plus si la robuste Jeanne, de belliqueuse et chaste mémoire, avait la gorge aussi ferme que moi, et si la tendre Sorel l'avait aussi blanche; tout le reste à proportion tout au moins. Cependant je ne pense pas à m'enorgueillir de ces rares avantages, simples effets d'un hasard heureux. Je serai peut-être fondée à tirer plus de vanité de beaucoup d'autres perfections que je ne dois qu'à moi-même. Par exemple, je peins très bien, je joue de plusieurs instruments, je chante à ravir, je danse comme une grâce, je monte à cheval à étonner et je manque rarement une perdrix au vol. Mais est-ce encore à ces talents que je dois mon bonheur?… Il en est un dans lequel la nature perfectionnée par l'art… Chut! j'allais presque dire une sottise.
Vénus naquit de l'écume des flots: moi, qui ressemble beaucoup à cette déesse par les charmes et les inclinations, je suis aussi née en plein océan, mais mes premiers instants ne furent point un triomphe. Ma mère accoucha de moi sur un monceau de morts et de mourants, parmi les horreurs d'un combat naval. Nous devînmes la proie d'un vainqueur qui, dès que nous eûmes pris terre en France, m'arracha du sein maternel, pour me livrer à l'infortune dans l'une de ces maisons cruellement charitables où l'on reçoit les fruits anonymes de l'amour. Il importe peu de savoir le nom du lieu qui vit élever mon enfance; je fais même grâce de douze années pires que le néant, pendant lesquelles je reçus une éducation superstitieuse, qui par bonheur n'altéra point le bon sens dont la nature m'avait fait don. Ennui perpétuel, dépendance humiliante, travail grossier, auquel ma délicatesse ne s'accoutumait point; telles étaient alors mes disgrâces. Cependant j'embellissais à vue d'œil, en dépit d'un séjour malsain et d'une très mauvaise nourriture.
Quoique naturellement inaccessible à la mélancolie, je commençais néanmoins à trouver cette existence insupportable, lorsque l'événement le plus heureux me procura tout à coup la liberté. Voici comment:
Un jeune homme aimable, issu d'honnêtes bourgeois et éperdument amoureux de la fille d'un nouvel ennobli, s'était fait aimer d'elle avec la même passion; il en résultait un enfant. Ce moyen, auquel les amants ont assez souvent recours, quand ils craignent des obstacles de la part des familles, réussit mal à ceux-ci. Ils avaient affaire à des gens bizarres, hautains, dévots, qui ne convinrent point ensemble de la nécessité de les marier. On mit la fille au couvent; le galant, au désespoir, s'enfuit, erra, se fixa enfin à Rome, où, cultivant avec succès d'heureuses dispositions, il devint en peu de temps un habile peintre. On lui avait mandé que son amie était morte en couches. En effet, elle en avait eu de très dangereuses, et les parents avaient exprès répandu le bruit de sa mort; mais elle s'était tirée d'affaire, conservant, pour toutes suites, la commode imperfection de ne pouvoir plus donner la vie.
Cependant les père et mère de la demoiselle moururent, et bientôt un grand benêt de fils, seul soutien de leur nouvelle noblesse, eut la complaisance de les suivre au monument. La recluse, qui s'était courageusement défendue d'entrer en religion, devint héritière universelle et reparut dans le monde. Le sort était las de la persécuter: il lui rendit presque en même temps son amant, qu'elle croyait perdu pour elle à jamais, ou peut-être mort. Ils se revirent avec transport et s'épousèrent. Il ne manquait plus à leur bonheur que de retrouver le tendre fruit de leur amour. Il avait été conduit dès sa naissance au même hôpital que moi; mais quand ils vinrent l'y réclamer, il ne vivait plus. Ils me virent par hasard, ma beauté les intéressa. Je leur fis pitié; ils me demandèrent pour leur tenir lieu de cet enfant, dont la stérilité assurée de la mère rendait la perte irréparable. Je ne tenais à rien, on me relâcha volontiers; je suivis les nouveaux époux, qui s'attachèrent sincèrement à moi et me devinrent aussi chers que si je leur eusse dû la vie.
Un artiste dont les talents peuvent supporter le grand jour est déplacé dans une petite ville de province. Un peintre y est l'inférieur non seulement de M. le juge, de M. l'écuyer qui vient y passer ses hivers, mais aussi du petit bourgeois qui vit de son petit revenu, de l'avocat, du notaire, du contrôleur des actes, et même du procureur. Il est rangé, en un mot, à côté du barbouilleur qui met en couleur les portes et les volets des édifices que le maître maçon du lieu fait élever sans goût et à grands frais.
Sylvino (c'est le nom que mon oncle adoptif avait pris en Italie et qu'il eut la singularité de ne point quitter, quoiqu'il fût devenu, par son mariage, seigneur d'une fort belle terre: je dis mon oncle, parce qu'étant déjà grande pour mon âge et Sylvino n'ayant que trente ans, sa femme vingt-quatre, ils trouvèrent que je les vieillissais moins nièce que fille), Sylvino, dis-je, proposa bientôt à sa moitié d'aller fixer leur résidence à Paris. Elle y consentit d'autant plus volontiers que, quoiqu'elle mît beaucoup du sien dans les sociétés, elle ne laissait pas d'essuyer de temps en temps des mortifications auxquelles elle était fort sensible. Par exemple, on se dispensait quelquefois de lui rendre ses visites; quand elle paraissait quelque part, on affectait d'éloigner les demoiselles; allait-on la voir, on n'en amenait jamais. Quelquefois on se laissait apercevoir à dessein, après avoir fait dire qu'on n'était pas au logis. Et tout cela à cause de ce maudit enfant fait avant le mariage; car, dans les petites villes de province, l'honneur est extrêmement délicat: il l'est aux dépens des connaissances, des grâces, des talents, du goût et de la politesse, qui n'y sont pas, à beaucoup près, aussi perfectionnés.
On fut prompt à tout disposer pour notre déplacement. Sylvino, quoique peu versé dans les affaires, ne laissa pas de donner aux siennes une forme passable. Nous partîmes, regrettant aussi peu nos sots concitoyens que nous pouvions nous-mêmes en être regrettés.
Presque toujours, un étranger qui vient de loin, tout seul, pour voir Paris et s'en faire une juste idée en quelques mois de temps, soutient, lorsqu'il s'en retourne, que cette capitale est un séjour fort ennuyeux. Je ne persuaderais pas aux gens de cette espèce que, dès mon arrivée, tout ce qui s'offrit à ma vue me plut singulièrement, que je m'habituai sans peine au mouvement, au tumulte, que les spectacles me ravirent; que les promenades publiques m'auraient paru des jardins et des palais enchantés si j'avais eu pour lors quelques notions de ces jolies extravagances. Sylvino, plein de lumières et de goût, et qui désirait que sa femme en acquît, nous faisait connaître tout ce qu'il y avait d'intéressant dans tous les genres. Il rendait nos courses aussi instructives qu'amusantes, en nous faisant toujours accompagner de différents artistes, dont il avait connu grand nombre en Italie. Nous en voyions beaucoup: eux et leurs femmes furent, pendant quelque temps, notre unique société. Je dirai, par parenthèse, pour ceux qui peuvent l'ignorer, que les vrais artistes sont, pour la plupart, sociables et bons à voir; qu'ils vivent, par exemple, incomparablement mieux entre eux que MM. les auteurs; qu'au rebours de ceux-ci, les artistes qui ennuient ne le font guère en parlant trop; qu'ils ont tous du génie, et que, passées par cette filière, leurs idées sérieuses sont toutes intéressantes, bouffonnes, pétillantes et marquées au bon coin.
N'ayant adopté dans ma solitude aucuns préjugés nuisibles au goût qui m'était naturel, je me trouvai propre à tout ce qu'on l'on exigea de moi: j'avais dès lors le bon sens de sentir l'utilité d'une bonne éducation. On me donna mes maîtres; je m'appliquai beaucoup à l'étude de l'italien, que Sylvino parlait parfaitement; au dessin, à la danse, au clavecin et surtout au chant, talent pour lequel la nature m'avait favorisée des plus brillantes dispositions. Mes progrès rapides enchantaient mes bienfaiteurs, ils ne cessaient de s'applaudir d'avoir fait un sort à l'aimable Félicia (c'est ainsi qu'il leur avait plu de me nommer; et s'il n'eût tenu qu'à moi, j'aurais conservé toute ma vie un nom dont tout semblait concourir à justifier l'heureuse étymologie).
Charmant amour! en dépit des romans, tu n'es pas fait pour rendre continuellement heureux par le même objet. Enfant, tu ne peux jamais devenir homme; ton destin est de mourir et de renaître. Depuis une infinité de siècles, l'expérience prouve que tes feux s'éteignent aussi facilement qu'ils s'allument et que si tu étends la durée de ton règne sur certains cœurs, qui paraissent ne point changer, ce n'est qu'à la faveur de l'entêtement, de l'indifférence, souvent de l'ennui, du dégoût qui te succèdent et à qui tu permets d'usurper ton nom.
C'est de quoi la sensible Sylvina ne s'était pas encore doutée, lorsqu'elle avait formé les nœuds du mariage. On ne doit pas s'en étonner. Au couvent on peut croire à l'éternelle durée d'une passion. Là cette chimère vaut encore mieux que rien. Mais, dans le monde, au sein des plaisirs, environnée de distractions, agacée par des hommes aimables, Sylvina ne tarda pas à reconnaître qu'il faut quelquefois des efforts violents pour demeurer fidèle à l'objet qu'on croit adorer. Son mari, plus au fait de l'humaine faiblesse, n'avait garde de se raidir contre son penchant à l'inconstance. Époux de sa bien-aimée, il put l'adorer quelque temps sans partage; mais il lui avait fait précédemment nombre d'infidélités, et le goût de la variété, seulement assoupi dans son cœur, ne tarda pas à s'y réveiller. Des amies charmantes, peu capables de rigueur (à Paris elles ne sont plus de mode), des modèles attrayants, dont la profession de Sylvino comportait qu'il vît et méditât les beautés, alarmèrent bientôt la jalouse tendresse de sa petite femme. Plus d'une fois il vit trop clairement qu'on lui faisait ce que les gens à préjugés ont la sottise de nommer des affronts. Il semblait, au peu de soin que Sylvino prenait de cacher ses épisodes, qu'il prît à tâche d'engager son épouse à s'en permettre. Mais il fallut bien du temps à celle-ci pour se résoudre à profiter de cette espèce de conseil; en voici la raison: comme il faut toujours aux âmes sensibles quelque chose qui les occupe, Sylvina, dans son couvent, faute de mieux, était devenue dévote; et, rendue au monde malgré l'inclination la plus décidée pour les plaisirs de toute espèce, elle s'occupait encore plus de son salut; en un mot, elle avait pris un directeur. Ces sortes de gens excellent à s'emparer des jolies femmes qui font la sottise de leur accorder un certain degré de confiance. Celui de Sylvina était consommé dans l'art de tyranniser au nom de Dieu et de confisquer tôt ou tard les pénitentes à son profit. Il éloignait celle-ci de tout objet mondain, afin de l'occuper seul et de profiter du moment heureux où le tempérament devait enfin se révolter et jeter dans les bras d'un corrupteur spirituel celle qui aurait suffisamment détesté tout le reste des hommes. Le drôle voyait bien. Une femme jolie, fraîche, tendre, mécontente d'un mari volage, peu connue, et qui ne faisait point d'enfants; Sylvina, enfin, au point où le sournois se proposait de l'amener, le friand morceau pour un saint homme!
—Prenez bien garde à vous, ma fille, lui répétait-il sans cesse. Le monde est rempli d'écueils; Paris surtout, Paris est la capitale de l'enfer. Une âme pieuse est, à chaque pas, exposée aux embûches du démon. Elles y sont cachées sous mille fleurs. Méfiez-vous de ces amours perfides… Offrez au Tout-Puissant les infidélités de votre coupable époux… Que vous êtes belle! qu'il est impardonnable de ne pas sentir tout ce que vaut le bien dont il est possesseur! Mais a-t-il du moins de la religion?—Non, par malheur, répondit Sylvina, c'est à Rome même que l'aveugle s'est accoutumé à la braver. Il méprise toutes pratiques pieuses, quiconque y est adonné.—L'impie! l'athée! répliquait le cafard, gardez-vous, sous peine de damnation, de vous livrer à ses caresses; imaginez des prétextes pour refuser de communiquer avec ce réprouvé.—Hélas! il est cependant bien dur pour moi… Je l'aime.—Et votre âme, malheureuse!
A Paris, une fille de treize à quatorze ans reçoit déjà quelques marques d'attention quand elle est jolie. A cet âge, si j'avais eu la clef des propos flatteurs qu'on commençait à me tenir, j'y aurais aisément reconnu l'hommage du désir. Mais, autant j'avais d'intelligence pour ce qu'il me fallait apprendre, autant j'étais bornée relativement à la galanterie. Me disait-on que l'on m'aimait, je répondais bonnement que j'aimais aussi; mais sans me douter des plus intéressantes acceptions d'aimer, ce mot si commun! Bref, je ne savais rien, rien du tout; et sans des hasards heureux qui m'éclairèrent tout à coup, j'aurais peut-être croupi longtemps dans ma déplorable ignorance.
Au bout d'un an, Sylvino fut obligé de retourner en province pour quelques affaires d'intérêt. Nous ne fûmes pas plus tôt seules que sa femme se mit à vivre tout à fait différemment de ce qu'elle avait coutume. Plus de spectacles, plus de promenades, plus de parure. Elle arbora les grands bonnets, les fichus épais, les robes sérieuses; elle s'éloigna peu à peu de toutes les sociétés. Nous ne bougeâmes plus des églises: comme je m'y ennuyais! M. Béatin, prêtre-docteur et confesseur de ma tante, vint d'abord de temps en temps à la maison…; puis il vint un peu plus souvent…, puis tous les jours…, puis il obtint qu'on renvoyât tout le monde quand il était là. J'étais aussi de trop; je me retirais dans une pièce voisine. Curieuse un jour de savoir à quoi pouvaient s'occuper, avec tant de mystère, ma tante et le modeste Béatin, je vins heureusement à détourner un petit morceau de fer qui bouchait de mon côté le trou de la serrure, et je fus transportée de voir mes gens aussi distinctement que si j'eusse été dans la même chambre… Mais quelle fut ma surprise! Le vénérable docteur, aux genoux de sa pénitente, avait le teint animé, l'œil étincelant… en tout, une physionomie absolument différente de celle que je lui avais connue jusqu'alors. Je crus rêver quand je le vis baiser avec passion une main qu'on lui abandonnait à peu près volontiers. Il demandait très instamment… je ne savais pas quoi; mais sa harangue, qui paraissait fort vive, était accompagnée de gestes encore plus pressants; il glissait une main hardie sous le fichu…, l'autre encore plus insolente se fourra brusquement… plus bas.
—Monstre! s'écria tout à coup un homme qui sortit de l'alcôve, furieux et tirant l'épée; c'est pousser trop loin l'infamie et abuser trop indignement de sa crédulité. Tu vas périr, scélérat!
Un éclair de rage partit des yeux du Tartufe, mais il ne laissa pas de se contraindre! la belle pénitente avait déjà perdu l'usage de ses sens. Le terrible trouble-fête était un nommé Lambert, sculpteur, intime de Sylvino, courtisan assidu de ma tante, et l'un de ceux à qui Béatin faisait défendre la porte le plus sévèrement. Lambert, ce jour-là, s'était introduit, je ne sais comment, dans la maison; cependant l'évanouissement de Sylvina sauva le docteur; un homme délicat est plus pressé de secourir sa maîtresse que de tuer un rival. Mais Lambert, en donnant des soins à son amie, ne laissait pas d'enjoindre au traître, en termes fort cavaliers, de se retirer au plus vite. Celui-ci voulait disputer la place: alors deux larges soufflets détachés avec vigueur sur ses joues potelées lui firent sentir la nécessité de ne point opposer ses faibles raisons à qui en avait d'aussi convaincantes.
Pendant qu'il cherchait sa calotte et rattachait son manteau, je le devançai dans l'escalier, pour jouir à mon aise de sa confusion; mais inutilement, le drôle avait déjà repris son masque; il me salua bénignement et avec l'apparence d'autant de sang-froid que s'il ne lui fût rien arrivé.
De retour à mon cher trou, je vis qu'on disputait vivement. Sylvina pleurait, disait des injures; Lambert, à ses pieds, parlait avec émotion et tâchait de fléchir ce ressentiment injuste. L'entretien fut long et finit par un faible raccommodement. Lambert obtint à son tour de baiser une main; après beaucoup de sollicitations, on voulut bien encore lui présenter les deux joues. On était ensemble couci-couci quand on se sépara.
Il faut si peu de chose pour bouleverser une jeune tête que je ne pus fermer l'œil de toute la nuit. Il me semblait bien que les entreprises du téméraire Béatin devaient aboutir à quelque chose; mais je me tourmentai vainement pour deviner à quoi. J'avais eu beaucoup de plaisir à le voir souffleter; cependant il me fâchait qu'il l'eût été si tôt. La porte allait probablement lui être interdite à son tour; et j'étais désolée de ne pouvoir plus compter sur de nouvelles occasions de le voir aux prises avec ma tante.
Pourtant, à force de donner la torture à mon esprit, j'avisai quelque chose qui me parut un moyen infaillible d'apprendre ce que je brûlais de savoir. Mon maître de danse, un jeune homme bien fait, joli, d'une douceur charmante, et qui me traitait avec un tendre respect, Belval, avait toute ma confiance. Je le crus digne de recevoir mes épanchements et ne doutai pas qu'il ne m'expliquât d'une manière satisfaisante quels pouvaient avoir été les desseins du docteur. Le pis-aller était de rire ensemble des soufflets, et cela valait toujours bien la peine de jaser.
Tout concourut à favoriser mon petit projet de bavardage; Sylvina, témoin ce jour-là de toutes mes leçons, ne le fut précisément point de celle de Belval. Elle avait à écrire, à Béatin peut-être. D'ailleurs Belval, coquet personnage, faisait une espèce de cour, qu'on tolérait, malgré la dévotion; il pouvait en conséquence n'être pas suspect. Quoi qu'il en soit, Sylvina nous laissa seuls.
Aussitôt qu'à travers la serrure je la vis la plume à la main, j'entrai en matière, non sans beaucoup rire d'avance de certaines particularités qui se retraçaient vivement à mon imagination. Cependant Belval, à qui je croyais faire partager ma joie, ne riait point! Je voyais au contraire sa physionomie se rembrunir un peu; cela me fâcha.—Quoi donc, monsieur Belval, lui dis-je, cette aventure ne vous paraît pas tout à fait plaisante?—Je vous demande pardon, mademoiselle… Elle est des plus singulières.—Savez-vous qu'il était à peindre aux genoux de ma tante?—Oh! je le crois: ces animaux-là… sont très gauches… oui! cela devait être fort risible.—Mais vous ne riez cependant pas de bien bon cœur?—C'est que je pensais… continuez… cela devait faire un bel effet.—Rien de plus original.—Il était, dites-vous, à genoux? Comme me voilà?—Précisément.—Mme votre tante assise?—Voilà comme elle était (et je m'assis).—Bon, et vous dites qu'il avait une main… là? sur sa gorge, le fripon.—Oui. Mais monsieur Belval, cette imitation n'est peut-être pas nécessaire.—Bon! vous n'y pensez pas, rien de plus innocent; et l'autre main du docteur… ici?—Ah! Belval, qu'osez-vous?
C'est qu'en effet la main du petit danseur avait, comme un éclair, pris la même route que celle du docteur avec Sylvina. Je ne m'étais pas attendue à cette licence; il parcourait sans obstacle ce dont jamais encore main d'homme n'avait approché… Je me préparais à quereller; mais la bouche de l'adroit libertin mura brusquement la mienne… une langue! un doigt!… L'ivresse d'une sensation inconnue s'empara de tous mes sens… Dieu! quel instant! et de quel autre il allait être suivi, si la sonnette de ma tante!… Belval, à l'instant debout et rajusté, fut obligé de me pousser plusieurs fois pour me rappeler à moi-même. Je commençai un menuet; mais mes jambes tremblaient sous le poids de mon corps abandonné de ses esprits; un rouge foncé colorait mon visage. Sylvina, qui survint aussitôt, n'aida pas à me calmer; la contenance du maître n'était pas non plus fort assurée… Ma tante envoya le lendemain chez lui retirer mes billets et le prier de ne plus venir. Nous avions été soupçonnés; cependant, prudente et n'ayant que des semi-preuves évidentes, ou plus occupée de ses propres affaires que des miennes, Sylvina ne me fit ni reproches ni questions. Elle me donna, quelques jours après, un nouveau maître à danser, mais si laid, si laid, qu'il était pour le coup sans conséquence.
Lambert, depuis son expédition, avait ses entrées et Sylvina le voyait tous les jours, mais ce n'était pas, à beaucoup près, avec cette satisfaction que lui causaient les visites du docteur. Cependant ces deux hommes n'étaient pas à comparer. Béatin avait la physionomie d'un prêtre, le maintien, les mouvements embarrassés d'un pédant, vermeil à la vérité, et qui pouvait valoir quelque chose; mais Lambert était vraiment beau: sa taille, sa jambe, ses traits étaient au mieux, il souriait agréablement, ses yeux pétillaient d'une vivacité tendre; en un mot, la femme de Sylvino, l'un des plus beaux cavaliers de Paris, était impardonnable de lui faire infidélité pour un Béatin; mais bien traiter Lambert, c'était toute autre chose. Il devait prétendre à triompher des bégueules les plus austères et les plus froides. Pouvait-il manquer d'intéresser enfin l'inflammable Sylvina?
On ne me renvoyait pas encore pour lui; mais je m'esquivais à dessein. Plusieurs fois ma tante m'avait rappelée; cependant elle se fit à mes absences. Je la voyais s'humaniser par degrés avec Lambert, plus délicat, mais non moins empressé que le directeur. De jour en jour les situations devenaient plus instructives, et j'aurais fait en peu de temps un cours complet sans la fantaisie qu'eut tout à coup Sylvina d'abandonner son théâtre ordinaire pour aller représenter dans un petit cabinet, dont son ami venait de lui faire une espèce de boudoir. Ce déplacement me fit perdre ce qui manquait à mon instruction. J'essayai vainement de voir mes gens dans leur nouveau réduit: j'en fus inconsolable.
Cependant, depuis qu'au lieu de porte-soutane, nous avions sans cesse avec nous l'amusant Lambert, ma tante n'était plus la même. Elle se coiffait, se parait; sa physionomie n'était plus sombre, elle avait recouvré son enjouement. Nous n'entendions plus autant de messes; bientôt nous nous en passâmes tout à fait. Nous recherchâmes les connaissances négligées; il en coûta bien des mensonges. Il fallut supposer des indispositions continuelles: demandez à ma nièce; et je protestai avec beaucoup d'effronterie que ma tante avait été très malade. On le croyait ou non. Mais maintenant, on reçoit les justifications, pour peu qu'elles vaillent, avec beaucoup d'indulgence. Il n'est plus d'usage qu'on se brouille avec les gens parce qu'il leur a plu de vivre quelque temps séparés de la société.
Sylvino revint: tout alla le mieux du monde. Lambert fut l'ami de la maison. Ma tante n'avait jamais été d'aussi belle humeur ni d'un commerce aussi facile.
Cocuage! bon, mais malheureux Monarque! tes États sont immenses, tes sujets innombrables; tu rends heureux par mille moyens différents tous ceux qui consentent à le devenir par toi; cependant, la plupart sont des ingrats qui te maudissent, au lieu de te bénir! quel aveuglement! Sylvino te rendait plus de justice! Depuis son retour, sa femme se comportait si bien à son égard qu'il ne doutait plus du bonheur d'être enfin au nombre de tes vassaux. Il n'avait garde d'en prendre de l'humeur. Béatin, qui n'oubliait pas ses soufflets, fit bientôt naître une occasion délicate… mais ce fut alors que l'admirable époux signala son esprit… sa générosité… O Sylvino! que vous étiez un galant homme! que vous vous conduisiez bien! Que ne puis-je, en traçant votre éloge, inspirer à tous les cocus présents et à venir le bon sens de vous imiter.
Nous donnions à dîner à deux artistes nouvellement arrivés d'Italie et à l'ami Lambert. On était de la plus grande gaîté. Ma tante et moi, devant qui l'on oubliait un peu de se gêner, riions aux larmes de milles saillies très vives qui échappaient à ces messieurs. Nous fûmes interrompues par l'arrivée d'une lettre qu'apportait un commissionnaire: elle était pour mon oncle.
«Mes amis, dit-il après avoir secoué deux ou trois fois la tête en lisant, c'est une lettre anonyme, et c'est vous qu'elle regarde, madame, voyez.» Son ton n'avait rien d'effrayant; cependant certaine mine, en remettant le papier, était de mauvais augure. Sylvina tremblait d'avance… elle ne put lire jusqu'au bout. Le fatal écrit tomba de ses mains; une pâleur soudaine ternit son visage; elle se trouva mal; on s'empressa de la secourir.—Cela ne sera rien, disait mon oncle, la délaçant et livrant, tout mari qu'il était, deux globes divins aux yeux connaisseurs de ses confrères. L'un donnait un flacon, l'autre frappait dans les mains; Lambert seul, par l'excès de l'intérêt qu'il prenait à cet accident, demeurait inutile, et Sylvino l'en plaisantait avec malignité. Cependant les beaux yeux de Sylvina se rouvrirent. Un baiser et quelques mots fort tendres de la part de son époux achevèrent de la rassurer. On se remit à table. La malade se rétablit en avalant quelques rasades de Champagne; après quoi Sylvino, pour la tranquilliser et mettre ses amis au fait, prit la parole et dit: «Tout ceci, messieurs, doit vous paraître fort extraordinaire; il n'y a, de vous trois, que l'ami Lambert qui puisse se douter à peu près de ce dont il s'agit; voici le fait: ma femme est charmante, vous la voyez; on l'aime, je n'en suis pas étonné, puisque moi, son mari, j'en suis encore amoureux. Il faut que pendant mon absence elle ait mécontenté quelque adorateur; il cherche maintenant à se venger en m'écrivant des choses… assez graves pour mettre martel en tête à certains époux. Mais des gens ainsi susceptibles sont des hétéroclites honnis, et je suis bien éloigné d'avoir leurs petitesses. On me mande donc que certain ami très amoureux a beaucoup fréquenté ma femme; que, pour répondre plus librement à cette passion, elle s'est séparée de toute société, privée de tout plaisir; qu'il n'y a nul doute, en un mot, que le traître (c'est ainsi qu'on le désigne) n'ait poussé les choses au dernier période. On crie au scandale: on me conseille de punir ma femme… on… mais, dites-moi, messieurs, quel cas pensez-vous que je doive faire de ces avis importants?…»—Je pense, dit l'un des étrangers, que madame est incapable d'avoir donné matière à d'indignes soupçons…—Cela est honnête, interrompit Sylvino.—Et vous? en s'adressant au second.—Je pense de même que monsieur.—Et l'ami Lambert?—Tiens, mon cher Sylvino, je t'entends à merveille: mais veux-tu que je te parle avec ma franchise ordinaire? C'est moi, sans doute, que regarde l'accusation de ton impertinent anonyme? Je ne disconviens pas d'avoir beaucoup vu ta femme pendant que tu étais là-bas; mais c'était d'abord par ton ordre. Or penses-tu que j'eusse voulu la suborner?—Il ne s'agit pas de cela, mon ami. Chacun dans ce monde se conduit comme il peut; tu auras fait ce qu'il t'aura plu: ma femme de même, c'est de quoi je me soucie peu et ne m'en informe point. Achève ce que tu voulais nous dire. Achève.—Eh bien, je veux dire, mon cher, que si, succombant au danger de voir tous les jours une femme charmante, j'avais pu servir au fond du cœur quelque chose de plus que ce qu'un mari peut approuver, du moins, étant ton ami au point où je le suis, j'aurais eu l'attention de ne te donner aucun sujet de plainte. Celui qui t'écrit exagère; ses soupçons n'ont pour fondement que sa basse jalousie: ta femme t'aime de tout son cœur; je te suis entièrement attaché, et si je puis te conseiller dans une affaire qu'on veut me rendre personnelle, je serais d'avis que ta vengeance tombe uniquement sur celui qui a pu te manquer en te parlant de déshonneur; qui a pu méditer le projet exécrable de troubler un ménage heureux et de brouiller de parfaits amis.—Touche là, mon cher Lambert, tu viens de parler comme un sage, et tu m'as deviné. Ah! si nous avons jamais le bonheur de de vous happer, Monsieur le scandalisé, nous vous apprendrons à ne pas espérer qu'un honnête homme prenne des partis violents d'après une délation anonyme. Mais ma femme va, sans doute, nous faire connaître l'imposteur.—Son écriture le trahit, dit Sylvina. Il ne se doutait pas, certainement, que je dusse voir cette lettre.—Dis-nous donc sans hésiter qui il est? où le trouver? Il faut qu'il soit châtié, que tu sois vengée! Tu connais heureusement l'écriture?—J'avoue que j'avais eu l'imprudence de recevoir quelques lettres de ce maudit homme, bien peu fait pourtant pour en écrire de l'espèce de celles qu'il m'adressait, et…—Un homme bien peu fait, interrompit Lambert. J'y suis peut-être! Ne serait-ce pas pas par hasard le vénérable docteur Béatin?—Lui-même.—M. Béatin, ton directeur? s'écrièrent tour à tour Lambert et Sylvino. Ah! parbleu! vous me le paierez, disait celui-ci. Il a déjà tant soit peu l'honneur de me connaître, disait l'autre. Puis il raconta comment il avait surpris un jour le drôle usant de violence, et comment, à la prière de Sylvina, il l'avait mis à la porte avec deux soufflets. (C'était ainsi qu'il convenait d'exposer le fait.) Le mari loua fort cette conduite: vous verrez, dit-il, que c'est pour se venger de cette disgrâce que le cagot essaie aujourd'hui de vous calomnier!—C'est cela, mon cher.—Ah! le coquin! le malheureux!—Voilà bien les prêtres! Chacun disait son mot. Ensuite il fut décidé d'une voix unanime que le scélérat devait être puni de sa double trahison, sévèrement et sans délai.
Il me vient une bonne idée, dit Sylvino. Je tiens le Béatin, sur ma parole; écoutez, mes amis. Si ma femme lui écrivait que je suis furieux, que je viens de la traiter en époux sûr de son déshonneur; qu'elle ne peut soupçonner de l'avoir compromise ce brutal de Lambert, ce garnement sans respect pour les ministres de la sainte religion; que quoique lui, directeur, se soit montré par trop fragile; qu'il soit la cause directe de tout ce qui vient de se passer et qu'à cet égard elle ait lieu de lui vouloir du mal, elle ne l'a cependant point oublié; qu'elle ne peut plus vivre sans le voir, qu'elle craint de nouveaux tours de la part du donneur de soufflets; que dans l'embarras extrême où elle se trouve, elle n'a que le prudent et consolant Béatin pour ressource; qu'elle le prie donc de se trouver… quelque part, bien secrètement, pour conférer ensemble et déterminer le parti qu'il convient de prendre dans des conjonctures aussi fâcheuses. Si ma femme, dis-je, écrivait toutes ces choses au docteur, je pense qu'il donnerait, tête baissée, dans le panneau. Il serait enchanté de voir que sa pénitente aurait pris le change, et qu'offrant d'elle-même un rendez-vous, elle ne pourrait s'en tirer sans payer de ses faveurs ces conseils dont elle paraîtrait avoir un besoin si pressant.—L'idée fut généralement applaudie.—Il faut, ma chère, ajouta Sylvino, que tu nous secondes bien dans tout ceci; tu es la plus intéressée à te venger de l'odieux Béatin. Quand nous le tiendrons… nous faisons notre affaire du reste.—Je vous le livre, répondit-elle; périssent à jamais tous ces exécrables cafards; me voilà corrigée pour la vie de leur accorder la moindre confiance. Que j'étais malheureuse! mais c'est bien ma faute. Qu'avais-je besoin, ici, de me donner un tyran qui désapprouve jusqu'aux plus innocents plaisirs! Et quel monstre avais-je précisément choisi!—N'y pense plus, dit en l'embrassant le sensible Sylvino; que ceci te rende plus sage à l'avenir.
Le projet d'écrire à Béatin fut exécuté sur-le-champ. Le ressentiment de Sylvina était fondé: le désir de se venger qui inspire toujours si bien les femmes, lui dicta des expressions si naturelles, si séduisantes, que le plus rusé porte-calotte n'eût pu soupçonner qu'elles cachaient un piège. Béatin se prit comme un sot à celui-ci.
On le priait de se trouver au pont-tournant, pour être conduit de là, par ma tante elle-même, à Chaillot, où nous avions une petite maison; il accepta… Sa réponse était si passionnée qu'on le voyait assuré d'avance que Sylvina allait enfin le rendre heureux.
Elle fut exacte et trouva l'heureux Béatin à l'endroit indiqué. Il était en habit de campagne; frais rasé, un peu mieux coiffé que de coutume; car il n'était pas de ces ecclésiastiques élégants qui souvent plus recherchés dans leur ajustement que les gens du monde n'en diffèrent que par des cheveux ronds et une tonsure. Béatin, je l'ai déjà dit, était un prêtre: c'est assez le définir.
Bref, le voilà dans un fiacre à côté de ma tante qui feint les plus vifs empressements et conte que, son mari venant de partir pour quelques jours, ils pourront passer jusqu'au lendemain à Chaillot, s'il n'y a rien de mieux à faire. C'est alors que les transports du satyre n'ont plus de bornes. Ses yeux étincellent du feu de la concupiscence; il est au troisième ciel, il jouit déjà de l'avant-goût des plus parfaites béatitudes. Ils arrivent enfin au village. La voiture est renvoyée et le fortuné directeur introduit bien mystérieusement dans notre maison.
Mais comment le pénétrant directeur ignora-t-il cette retraite pendant qu'il était si fort en faveur? Comment! elle était, avant le départ de Sylvino, le théâtre de ses escapades secrètes; et sa femme ne fut mise dans la confidence qu'à l'occasion de la conjuration projetée contre Béatin. Si vous vous étiez douté d'un asile aussi propice, docteur, vous auriez bien sollicité votre pénitente de vous le faire voir, et sans doute vous vous seriez bien trouvé du voyage? Comme tout change! Vous le faites aujourd'hui sous de sinistres auspices. Vous courez à votre châtiment… Mais je ne vous plains pas, vous l'avez bien mérité.
Pendant que d'un côté la convoitise et la haine faisaient chacune un calcul, de l'autre, le mépris et la malignité, d'accord, préparaient leurs batteries pour accabler le vieux Béatin. Sylvino, Lambert, les deux étrangers et moi, qui voulus absolument être des leurs, suivîmes de près à Chaillot les acteurs principaux et entrâmes par une porte de derrière. Ils étaient au rez-de-chaussée; nous nous établîmes sans bruit au premier.
Ma tante, sous prétexte de faire partout une visite exacte et de se procurer de quoi faire un léger repas, vint auprès de nous et l'on se concerta. Il fut décidé que Sylvina balotterait Béatin pendant quelque temps, ferait semblant d'écouter ses conseils, feindrait pourtant des scrupules et se montrerait enfin disposée à lui tout accorder. Elle devait surtout l'engager à se coucher sans souper, les provisions que l'on croyait trouver à la maison se trouvant consommées, et la prudence exigeant qu'on ne sortît ni n'envoyât, de peur que la partie ne vînt à être découverte. Tout cela fut exécuté par Sylvina avec beaucoup d'adresse et de perfidie. Le docteur, alors dominé par un seul appétit, consentit d'assez bonne grâce à jeûner. O pouvoir du désir! Triompher de la gourmandise du docteur! Amour! ce n'est pas assurément le plus petit de tes miracles.
Béatin se crut enfin au comble de la félicité quand il reçut la ravissante permission de partager un lit avec Sylvina. Elle se réservait pourtant, par ménagement pour sa pudeur expirante, de ne point avoir de lumière dans l'endroit où se consommerait l'ouvrage de leur bonheur: l'adultère, disait-elle, est plus hardi dans les ténèbres; trop de honte nuirait à ses plaisirs, et surtout il n'est pas hors de propos de se ménager pour une féconde jouissance quelque surcroît de volupté.—L'amoureux Béatin se rendit et, plein de confiance, suivit à tâtons Sylvina dans une chambre haute.
Il est enfin dans ce lit fortuné… Il brûle, il est consumé… Sa pénitente combat encore, elle hésite de venir dans ses bras… Mais quel revers!… Dieu!… Où se cachera le couple Béatin? Cinq personnes paraissent tout à coup! Une lanterne sourde fournit en un moment de la lumière à plusieurs flambeaux! Le curieux Sylvino, le redoutable Lambert font briller leurs épées; la maison retentit de leurs imprécations!
—Je vous y prends donc, infâme adultère, criait le mari! mettant la pointe de son fer près du sein de sa femme.—Venge-toi, criait à son tour l'ami Lambert, je vais en même temps te délivrer du scélérat qui te déshonore et me calomnie. Où est-il? comble de l'horreur! au lit! dans ton propre lit!—Arrête, mon ami, interrompt Sylvino, laissant échapper sa femme qui commençait à perdre le sérieux nécessaire à son rôle; arrête, je ne puis te céder le plaisir de verser le sang du perfide…
Il faudrait avoir été témoin de la scène que j'essaie de décrire pour pouvoir s'en faire une idée à peu près juste. Je manque d'expression pour peindre l'effroi de Béatin et la révolution prodigieuse que souffrirent à la fois son corps et son esprit. Historienne fidèle, je ne puis me dispenser d'avouer, dussé-je causer quelque dégoût, que le malheureux docteur souilla très physiquement la couche de Sylvino. Cependant, on était convenu que les étrangers demanderaient grâce et désarmeraient les amis irrités. Mais ils ouvrirent en même temps un avis fait pour rassurer le coupable sur sa vie; c'était de le mettre hors d'état de jamais faire de cocus. L'un d'eux, soi-disant chirurgien, prétendait pouvoir faire lestement l'opération, et même sur l'heure, ayant, par bonheur, sur lui les instruments nécessaires. A cette condition, Lambert et Sylvino, consentant à ne plus tuer, arrachèrent du lit le sujet plus mort que vif et le portèrent dans une autre pièce, sous prétexte de l'opérer. C'est là qu'il reçut l'outrage le plus pénible, trouvant la perfide Sylvina qui riait aux larmes. Cependant, elle voulut bien intercéder en sa faveur et, à sa prière, à laquelle la mienne se joignit, comme nous en étions d'accord, la peine fut encore commuée: on arrêta que le Béatin serait tenu quitte de tout moyennant une copieuse flagellation: cette sentence était pour le coup en dernier ressort. En conséquence, le suborneur de pénitentes, l'écrivain anonyme, fut lié par les pieds, les poings et les reins contre une colonne du salon, nu et livrant à notre vengeance une vaste paire de fesses. Nous traitâmes mal cet embonpoint béni. On avait apporté bonne provision de verges; elles furent usées jusqu'au dernier brin sur le râble du pécheur qui, menacé du prétendu chirurgien, subit son exécution sans oser jeter un cri; eh! qui ne se laisserait pas martyriser le reste du corps, pour sauver une partie qui fait plus des trois quarts du bonheur de la vie?
M. le docteur dûment fustigé, tout le monde parut apaisé. Ses vêtements lui furent rendus, sans oublier la chemise très maculée et qu'il fallut rendosser. Puis, on le reconduisit jusqu'à la rue, chacun tenant un flambeau et lui témoignant les plus respectueux égards.
On voit assez que les gens avec qui je vivais n'étaient pas fort sévères à mon égard et que je ne les gênais plus; ils me traitaient déjà comme une personne formée. Je surpassais, en effet, les espérances qu'ils pouvaient avoir conçues en m'adoptant; j'étais à but avec Sylvina, et son mari n'avait point le ton grave d'un oncle ou d'un père, dont il me tenait lieu. J'étais de tous les plaisirs. Je voyais bien des choses; je suppléais au reste, et l'accommodais aux bornes étroites de mon imparfaite théorie. Les amis, et Lambert en chef, ne bougeaient de la maison. Sylvina faisait par-ci par-là des heureux; aussi, était-elle d'une attention envers son mari!… d'une prévenance, d'une aménité pour les maîtresses et les modèles!… On ne peut le répéter assez: heureux les cocus.
Sylvino, que la fortune de sa femme mettait à même de ne travailler que pour la réputation, faisait peu de tableaux, mais ils étaient tous excellents; son genre était l'histoire, et rarement il peignait le portrait. Bien né d'ailleurs, ayant un esprit fécond et cultivé et beaucoup d'usage du monde, il était non seulement chéri des femmes, mais encore recherché des hommes. Il comptait même au rang de ses amis particuliers plusieurs grands, de ceux qui sont nés pour aimer et être aimés; car tous n'ont pas le malheur d'ignorer l'amitié, de n'inspirer que du respect et de la crainte. Sylvina, quoique un peu bornée et médiocrement instruite, ne laissait pas d'ajouter à l'agrément de la maison. Elle était gaie, toujours égale. Elle avait une de ces physionomies singulières qui plaisent, pour ainsi dire, malgré qu'on en ait, qui importunent, qui allument à tous moments des passions nouvelles, et, bien plus, ressuscitent celles que la jouissance peut avoir éteintes. Son mari lui-même avait quelquefois pour elle des retours étonnants. Alors, elle se réservait entièrement pour lui; c'étaient là des procédés! Mais ses bouffées d'amour s'évanouissaient bien vite, et chacun de son côté se désennuyait de la monotonie de ces retraites conjugales par de piquantes infidélités.
Il n'était guère possible que l'air d'une maison où Vénus était si dévotement adorée ne fût contagieux pour moi. Les amis, les conversations, les événements soupçonnés, entrevus; des tableaux, des esquisses libres, que j'épiais soigneusement, tout aidait à la nature. J'étais déjà savante et résignée à tout ce que mon bon génie pourrait exiger de moi; je n'attendais plus que les heureuses occasions de vivre. C'est le mot. Je commençai à sentir le néant de mon existence. Sylvina, entourée d'amants, arbitre de leur bonheur, choisissait parmi les plus aimables cavaliers de la capitale; et moi, pauvrette, je ne recevais que des hommages, ou trop légers de la part de ceux qui me regardaient encore comme une enfant, ou trop fades de la part de quelques novices en galanterie qui me décochaient par-ci par-là quelque plate déclaration ou quelque épître ampoulée. J'eus de tout temps le bon esprit d'abhorrer les passions langoureuses, leurs productions et leur langage. Je ne cessais de me retracer mon gentil Belval, allant sensément au fait, et commençant par où les autres me semblaient ne devoir finir d'un siècle. Aussi, les fleurettes n'étaient-elles honorées de ma part d'aucune attention. Quant aux écritures, je les recevais par vanité; mais, ou je n'y répondais pas, ou, si je prenais cette peine, c'était pour persifler cruellement les nigauds qui les avaient risquées. Cependant, je ne laissais pas de me dire quelquefois: Que me faut-il donc? Je brûle d'aimer, et je rejette tous les vœux qui me sont offerts! Je ne compte qu'un seul moment de vrai bonheur, celui où l'entreprenant Belval… Cependant, je ne me sens pas amoureuse de ce petit danseur.—Je m'étais fait une douce habitude du plaisir que son heureuse témérité m'avait fait connaître. Mais dans les moments du plaisir le plus vif, l'image de Belval m'était indifférente; je ne m'en représentais aucune qui satisfît le désir indéfini de ma voluptueuse imagination.
Pendant une nuit brûlante de la canicule il y eut un orage affreux de tonnerre et de grêle. Je n'avais pu fermer l'œil; l'excès de la chaleur m'avait fait jeter mes couvertures et quitter ma chemise trempée de sueur. Vers le jour, le temps devint calme; alors je voulus me dédommager de ma mauvaise nuit, et devenue habile dans l'art de me procurer des jouissances, je réitérai plusieurs fois ce délicieux exercice qui charme l'ennui de tant de recluses, qui console tant de veuves, soulage tant de prudes, de laides, etc… Dans un moment où je revenais à peine à moi-même, j'entendis ouvrir doucement ma porte, qui faisait face au pied de mon lit. J'avais pour lors une attitude si singulière que je n'en pouvais changer sans donner matière à quelque soupçon. J'eus donc la présence d'esprit de feindre de dormir et de n'entrouvrir les yeux qu'assez pour voir qui pouvait entrer ainsi chez moi si matin: c'était Sylvino lui-même. Le premier mouvement qu'il fit en me voyant peignit la plus délicieuse surprise. J'étais dans l'état où les trois déesses s'offrirent aux yeux de Pâris, sur le dos, la tête appuyée contre le bras gauche, dont la main renversée couvrait à moitié mon visage; mes jambes, l'une à peu près étendue, l'autre écartée, le genou un peu plié, trahissaient le plus secret de mes charmes; et la main qui venait de le si bien fêter gisait mollement à côté de la cuisse… Après avoir contemplé quelques moments de la porte cette position, qu'un peintre voluptueux devait trouver ravissante, Sylvino vient à mon lit avec beaucoup de précaution et m'oblige pour le coup à fermer tout à fait les yeux, ne voulant pas qu'il pût douter de mon sommeil. Il vient tout près de moi: Qu'elle est belle! dit-il; et en même temps je sentis un baiser sur certain duvet qui commençait à cotonner. Je ne m'attendais pas à cette singulière caresse. Je frissonnai, un mouvement plus prompt que la pensée changea ma posture; Sylvino se trouva forcé de me parler.
—Ma chère Félicia, dit-il avec un peu de confusion, je suis fâché d'avoir troublé ton repos; mais j'étais venu pour savoir comment tu te trouvais après ce terrible orage, et si tu n'en as pas été incommodée. Puis te voyant dans un désordre qui t'exposait à prendre quelque maladie, j'ai cru devoir m'approcher… Il faut te recouvrir.—En effet, il rejetait le drap sur moi et l'arrangeait avec la plus heureuse maladresse; ses mains me parcouraient savamment. Je feignais beaucoup de reconnaissance: son empressement officieux alla jusqu'à me passer lui-même une chemise; complaisance qui lui valut encore quelques jolis larcins, dont je ne lui sus point mauvais gré. Certain feu brillait dans ses yeux… Ah! s'il m'eût aussi bien devinée!… Mais il ne hasarda qu'un baiser, un peu libre à la vérité pour un oncle; je le rendis, je crois, un peu libéralement pour une nièce… Il s'en allait… Il hésita… J'espérais… Il s'en alla tout de bon.
Vous me blâmez, lecteurs; je le mérite peut-être: mais qui de vous ne sait pas que le tempérament et la curiosité sont des ennemis bien dangereux pour l'honneur prétendu des femmes! Par eux, la plus sage n'est-elle pas quelquefois égarée et jetée dans les bras de l'homme le moins fait pour plaire?
Combien d'aventures étonnantes dans ce genre que l'on sait! et combien que l'on ignore! Quant à moi, je ne me piquais pas de sagesse. Toute à la nature, et brûlant de connaître à fond ses secrets, je n'aurais pu résister aux entreprises de Sylvino; j'étais, au contraire, fâchée qu'il n'eût rien entrepris; mais on ne règle pas sa destinée: ce n'était pas à lui qu'il était réservé de me défaire de mon onéreuse virginité.
Peu de jours après notre aventure, Sylvino se rendit aux instances d'un seigneur anglais, grand amateur des arts et son intime ami, qui le pressait de commencer avec lui un voyage de deux ou trois ans, par tous les pays de l'Europe où il pouvait y avoir des objets de curiosité pour des artistes.
Sylvina eut l'air d'être fort affligée: son mari la consola de son mieux et la recommanda à ses connaissances. Quant à moi, il me prit un jour en particulier; et voici à peu près le discours qu'il me tint: «Je te quitte, ma chère Félicia, sans craindre que mon absence te devienne préjudiciable. A l'abri de l'indigence, avec une belle figure, de l'esprit et des talents, je te vois déjà dans la carrière du bonheur: c'est à toi de t'y maintenir. Tu seras adorée des hommes. Il y en a beaucoup d'aimables; mais fais ton possible pour n'avoir de la passion pour aucun. Le parfait amour est une chimère. Il n'y a de réel que l'amitié, qui est de tous les temps, et le désir, qui est du moment. L'amour est l'un et l'autre réunis dans un cœur pour le même objet, mais ils ne veulent jamais être liés. Le désir est ordinairement inconstant et s'éteint quand il ne change pas d'objet. Veut-on le retenir, le rallumer, l'amitié ne peut qu'en souffrir. Le désir est comme un fruit qu'il faut cueillir lorsqu'il est à son point de maturité. Une fois tombé de l'arbre, on ne l'y rattache plus. Défends-toi des sentiments violents; ils rendent à coup sûr malheureux. Vis mollement dans un cercle de plaisirs tranquilles, que feront naître un luxe modéré, les arts, et des goûts réciproques que tu auras la liberté de satisfaire. Sylvina, dont par mes soins le caractère extrême est maintenant tourné du côté du plaisir, ne te gênera pas; déjà son égale, tu te verras bientôt au-dessus d'elle, par les avantages de ton printemps, de tes talents, de ton esprit. Conduis-toi bien avec elle: ne perds jamais de vue les grandes obligations que tu lui as, ainsi qu'à moi; mais l'ingratitude est, je crois, un vice étranger à ton cœur, et contre lequel je n'ai rien à te dire. Fais de bons choix, ne t'engage jamais au point d'avoir plus de peines que de plaisirs. Préviens le dégoût; et, puisqu'en galanterie, pour n'être pas malheureuse ou ennuyée, il faut se laisser tromper ou tromper les autres, ménage-toi des illusions flatteuses; n'approfondis jamais rien de propre à te causer des mortifications et sauve adroitement les apparences, aux yeux de ceux dont l'éclat de tes changements pourrait occasionner le malheur. Je te parle comme il serait à souhaiter qu'on parlât de bonne heure à tout ton sexe; bien des femmes seraient faites pour ne pas abuser de ces principes. Les femmes semblent n'être nées que pour aimer et être aimées: cependant jamais on ne leur dit les vérités qui sont du ressort de leur état. On exige d'elles des combats pénibles contre elles-mêmes, une résistance ridicule envers nous: pendant ces délais, les beaux jours s'écoulent, les roses se flétrissent. Ainsi, prudes à l'âge de la galanterie, galantes quand elles n'ont plus de charmes, et consumées de regrets le reste de leur vie, la plupart des femmes n'ont point eu une véritable existence. En un mot, il te faut de l'amour, des plaisirs. Varie-les avec délicatesse; mais que leur illusion ne te fasse pas oublier d'amasser, pendant tes belles années, des ressources pour les années stériles. Souviens-toi de ces conseils; ils sont faciles à suivre, et si tu veux en faire la base de ta conduite, je te prédis que tu seras une des plus heureuses femmes de ton siècle. M'as-tu bien compris?—A merveille, mon cher oncle, dis-je, en lui témoignant par mes caresses combien je goûtais sa morale. Que je suis heureuse, ajoutai-je, de trouver dans vos idées tant d'analogies avec celles qui me sont naturelles… Il m'interrompit pour me dire que, sans la disproportion de nos âges et le préjugé sérieux de ses rapports avec moi, il aurait brigué l'honneur d'être le premier à qui je dusse la première leçon du plaisir de l'amour. «Mais, ajouta-t-il, un pacte entre l'autorité et l'obéissance serait suspect. Même ne partant pas, je me permettrais à peine de profiter de la bonne volonté que tu pourrais faire l'effort d'avoir pour moi. Tu dois à l'amour le premier bouton de ton printemps.» Je faillis répliquer: «Je le dois à l'estime, à la reconnaissance et à vous.» Mais Sylvino ne sortait pas de son rôle sérieux; il m'en imposait… Je ne dis rien.
Maris ingrats, que vos femmes ont enrichis, et qui ne rougissez pas de leur faire souffrir des privations, qui leur faites trouver l'indigence dans leurs maisons, où vous êtes entrés vous-mêmes indigents, et peu dignes de cesser jamais de l'être, apprenez de l'équitable et délicat Sylvino comment un galant homme se conduit quand il doit tout à sa femme.
Sylvino, sur le point de se séparer de la sienne, non seulement se départit de toute son autorité et la mit à la tête des affaires d'intérêt avec plein pouvoir, mais encore il lui fit présent de mille louis que son compagnon de voyage lui avançait pour le dédommager de son déplacement. Cette libéralité de l'Anglais, ce désintéressement de l'artiste, n'étonneront, sans doute, que le plus petit nombre de mes lecteurs.
Nous nous trouvions dans l'aisance; nos curieux partaient munis des plus grandes ressources; nous étions de la sorte tous à peu près contents quand la séparation se fit.
Le plus grand talent de ma tante était de bien tenir une maison. Cependant, malgré la prudente économie avec laquelle la dépense se faisait dans la nôtre, le ton sur lequel nous débutâmes nous eût bientôt ruinées, si Sylvina ne se fût résignée à faire entrer pour quelque chose l'opulence et la libéralité de certains amants dans la considération des motifs qui déterminaient son choix en leur faveur.
Grâce à la prodigalité d'un gros Américain, qui fit pour elle des folies excessives pendant trois mois, nous étions encore éloignées de déchoir, lorsque notre char rapide accrocha brusquement monseigneur de… qui n'était connu dans son diocèse que de ses fermiers, mais qui l'était à Paris de toutes les jolies femmes et de quelques-unes très particulièrement. Un prélat aimable! Voilà ce qui convient à une mondaine qui veut bien donner dans l'église: et à ce prix, en est-il qui n'y donne pas! Mais des Béatins! il faut sortir d'une province bien barbare pour faire la triste sottise de s'en affubler!
Monseigneur était d'une figure intéressante, petit-maître à l'excès, vif, aussi pétulant que lorsqu'il était officier, toujours gai, content, agréable et bouillant d'esprit; il paraissait de dix ans plus jeune qu'il n'était. En effet, amateur universel, poésies, lettres, spectacles, arts, sciences, talents, plaisirs, modes, folies, tout était de son ressort. La réputation de quelques ouvrages de Sylvino nous avait procuré sa connaissance: il acheta ses tableaux; la femme du peintre l'ensorcela; la petite nièce le ravit par les délicieux accents de son gosier, déjà l'un des mieux exercés de la capitale. Bientôt il devint notre inséparable.
Un clou chasse l'autre, dit-on; ainsi monseigneur supplanta l'ami Lambert, qui cependant eut le bon sens de ne point se brouiller. Son règne fini, il sut se mettre honnêtement à sa place. Plus rare, sans négligence, plus réservé, sans froideur, il n'incommodait ni Sylvina, dont le retour était pour le coup sincère, ni monseigneur, dont une conduite moins circonspecte aurait sûrement éveillé la jalousie. D'ailleurs, Lambert, amusant et jamais à charge, partageait une grande partie de nos plaisirs, et qui sait encore s'il ne glanait pas quelquefois après monseigneur.
Celui-ci, après avoir soutenu pendant une saison entière un goût très vif et très dispendieux pour la séduisante Sylvina, eut l'air de sortir tout à coup à mon occasion d'une distraction profonde, et de regretter de n'avoir pas fait plus tôt cette attention au joli rejeton qui croissait à côté de l'arbre dont la culture avait fait jusque-là ses délices.
«En honneur, petite Félicia, me dit le prélat un jour qu'il me trouva seule, vous n'êtes plus ici à votre place. Maintenant la belle tante vous nuit; mais bientôt, friponne, vous allez lui nuire à votre tour. Il faut que je me mêle un peu de cela, que je vous sépare. Je suis l'homme de confiance: on fera tout ce que je conseillerai en vue du bien. Je veux vous dépayser. Qu'en dites-vous? Je dois bientôt subir un exil de quelques mois dans mon diocèse; la ville, à ce qu'il m'a paru, manque de ressources pour les plaisirs. Mais il y a spectacle, un concert passable: voudriez-vous, pour m'obliger, en être la première chanteuse? On ne vous donnera point des appointements dignes de vos talents et de ce charmant minois, qui vaut à lui seul tous les talents du monde, mais je me charge d'y suppléer et de vous faire trouver, dans cette Sibérie, à peu près l'aisance et l'équivalent de vos plaisirs de Paris… Vous souriez? Serait-ce de quelque maligne interprétation de ma bonne volonté? Soupçonneriez-vous quel genre de reconnaissance je désirerais mériter de votre part? Parlez avec assurance, belle Félicia, vous n'êtes plus une enfant… Je ne vois rien qui puisse vous empêcher de bien traiter un ami solide… qui… ne vous prierait de rien que d'agréable… de rien qui durât plus longtemps; que vous ne pourriez vous-même vous en faire un amusement. Je me fais entendre? Un rochet vous en imposerait-il? Vous causerait-il quelque frayeur? On est homme là-dessous… tout de même que sous l'habit le plus galant de vos jolis danseurs de l'Opéra… Si… vous saviez… comment un homme est fait… on pourrait… vous convaincre… qu'il n'y a entre les gens du monde et nous… aucune différence.»
Ce discours, un peu fort pour mon peu d'expérience, me mettait d'autant plus mal à mon aise qu'il était accompagné de gestes vifs et hardis… Je savais confusément qu'il eût été décent d'opposer une belle résistance… Mais je craignais si fort de m'acquitter gauchement d'un rôle qui ne m'était pas naturel, qu'au lieu de m'emparer des mains, d'empêcher certain genou de séparer les miens, je ne faisais que détacher, en folâtrant, de bonnes croquignoles sur les doigts sacrés… Mais qui ne les aurait pas bravées pour arriver aux beautés les plus fraîches et les plus neuves? Mon agresseur entendait le badinage à merveille, et, loin de se fâcher du petit mal que je pouvais lui faire, il continuait avec beaucoup d'enjouement et s'établissait partout où cela pouvait l'amuser. Bientôt il fut si bien maître de ma petite personne que je crus pour le coup devoir le menacer, en riant pourtant, de le dire à ma tante, aussitôt qu'elle rentrerait.—Ah! ah! la tante est admirable, dit-il, en éclatant de rire… puis il prit un baiser très cavalier sur ma bouche entr'ouverte pour rire aussi.
Pourquoi serais-je moins franche en contant que je ne le fus pendant l'événement même? Avouons ingénument que Sa Grandeur me fit éprouver avec la dernière vivacité ce que j'avais dû à Belval en pareille occurrence. Les choses allèrent même cette fois-ci beaucoup plus loin. Comme j'avais un peu perdu connaissance et que, par un heureux instinct, j'avais pris sur le bord de ma bergère la position la plus favorable, monseigneur en profitait: déjà quelque chose de très ferme me causait un certain mal… Mais un bruit soudain qui se fit entendre dans l'antichambre fit lâcher prise à mon vainqueur, il eut à peine le temps de se rajuster…
Ce n'était pas moins que Sylvina elle-même qui rentrait avec du monde et qui, pour peu qu'elle eût voulu prêter aux apparences, se fût très aisément doutée que nous n'étions pas à propos de rien, monseigneur et moi, dans une aussi violente agitation.
Le prélat, dont le sourcil s'était froncé très fort au bruit des fâcheux, sut se contraindre à merveille quand il les vit paraître… «Eh! par quel hasard, mon cher neveu, vous vois-je ici avec ces dames? dit-il à un charmant cavalier dont étaient accompagnées Sylvina et Mme d'Orville (une nouvelle amie que nous ne voyions pas beaucoup alors). Le jeune homme répondit qu'étant connu particulièrement de la dernière, il avait été assez heureux pour faire connaissance ce jour même avec Sylvina, et qu'à la suite d'une promenade on voulait bien lui donner à souper. Le gentil évêque, par bienséance, pria qu'on lui permît d'être des nôtres, comme s'il n'eût pas été chez lui. Il fut toute la soirée d'un enjouement délicieux et fit les plus plaisants contes, dont Mme d'Orville et Sylvina rirent aux larmes. Quant au jeune homme et à moi nous fûmes sérieux, distraits; nous nous regardions… nous nous cherchions sans savoir que nous dire… A table, placés l'un vis-à-vis de l'autre, nous ne mangeâmes presque pas. Je sentais par-dessous des pieds qui cherchaient à lier conversation avec les miens. Je souriais au visage à qui ces pieds agaçants appartenaient: ce visage me regardait avec une expression passionnée qui me mettait hors de moi… Ah! monseigneur, vous qui, deux heures auparavant, me sembliez le plus beau des mortels, que vous étiez changé depuis que votre adorable neveu m'était apparu!
Qu'on se représente un Adonis de dix-neuf ans, dont les traits étaient parfaits, la physionomie noble, le regard vif et doux, et dont le teint aurait fait honneur à la plus jolie femme. Qu'on imagine un front dessiné par les Grâces et merveilleusement accompagné d'une chevelure unique, du plus beau châtain brun; une taille haute, svelte, pleine de grâces, et que faisait briller un petit uniforme d'officier aux gardes; une jambe! un pied! Mais tout cela ne donne encore qu'une idée imparfaite du rare neveu de monseigneur, de l'incomparable chevalier d'Aiglemont; c'est ainsi qu'il se nommait. Quels yeux! Quelles dents! Quel sourire! Que de charmes dans les moindres mouvements! Enfin, combien de ces beautés, toutes spirituelles, que la plume, le pinceau ne peuvent exprimer!
Ce mortel unique appartenait pour lors à l'heureuse d'Orville, qui, quoique jeune, belle, à la mode, et faite, à tous égards, pour aimer à but, ne laissait pas de faire des folies pour captiver son volage amant. Celui-ci ne daignait demeurer depuis quelques mois sur son compte que parce qu'elle venait de l'acquitter de plus de dix mille écus, et qu'en attendant des secours, que la famille rebutée du dissipateur tardait à lui faire parvenir, elle prévenait jusqu'à ses moindres fantaisies. Cependant elle ne manquait, ni de délicatesse, ni de pénétration, ni de manège. Elle vit d'un coup d'œil que l'inflammable d'Aiglemont brûlait déjà pour mes jeunes appas, qu'il me plaisait et que Sylvina, qui lui lançait à tous moments des œillades passionnées, méditait également d'en faire la conquête. Piquée au vif de tout cela, Mme d'Orville prit le parti de se venger sur l'heure, en se rabattant sur monseigneur. Le chevalier ne faisant aucune attention à sa maîtresse, ni Sylvina à monseigneur, d'Orville eut beau jeu pour agacer le prélat. Celui-ci, sur qui la nouveauté avait tout pouvoir, répondit avec le plus vif empressement aux avances qu'on lui faisait et prit feu d'autant plus violemment que, sans se jeter à sa tête, on se conduisait néanmoins de manière à lui faire espérer d'être bientôt heureux.
A combien de grands événements notre situation peu commune aurait-elle pu donner lieu, si nous avions été les uns ou les autres sujets à ces transports au cerveau, qu'heureusement les gens du monde ne connaissent plus! combien de vengeances, de trahisons, de malheurs occasionnés par le choc de tant de passions qui se contrariaient mutuellement! Une femme trahie, justement irritée contre un ingrat, ne pouvait-elle pas l'accabler des plus sanglants reproches; se venger par le fer, le poison, et finir peut-être par se poignarder! Un prélat offensé par une infidèle que ses bontés n'avaient pu fixer, par un neveu téméraire qui lui manquait d'égards, et par une enfant qui, après certaines particularités, était censée lui appartenir, ne pouvait-il pas humilier l'une, faire enfermer l'autre, sous prétexte de son inconduite, et se procurer la dernière par mille moyens, surtout familiers aux gens de son état? Ma tante, indignée de la préférence qu'on me donnait, ne pouvait-elle pas me renvoyer, me réduire au cruel pis-aller de recourir dans mon désastre à monseigneur, qui avait à se plaindre de moi? D'Aiglemont, enfin, me perdant, outré contre son oncle, obsédé par Sylvina, ou coffré, ne se trouvait-il pas dans le cas de commettre les plus indignes extravagances? Heureusement que rien de tout cela n'arriva: monseigneur, avant de se séparer de sa nouvelle conquête, savait à quoi s'en tenir pour le lendemain; Sylvina, à qui le chevalier s'était offert pour je ne sais quelle commission, le pria de vouloir bien s'en souvenir, c'est-à-dire de ne pas négliger l'occasion qu'on lui fournissait de revenir bientôt à la maison. Cette disposition me convenait tout à fait, je ne doutai pas qu'à son retour l'aimable chevalier ne trouvât le moment de m'entretenir ou de me glisser quelque tendre billet. A tout hasard, je me tenais prête à lui donner des facilités et à supprimer autant qu'il dépendrait de moi des formalités ennuyeuses.
Je rêvai, la nuit, que je voyais, dans un beau jardin, une ruche parée de fleurs et autour de laquelle bourdonnait un essaim d'abeilles fort singulières. Elle étaient faites précisément comme un certain objet dont monseigneur pendant sa harangue, avait régalé mes yeux et qu'il avait fait toucher à mes mains, avant de l'employer à quelque chose de plus conséquent… Ces petits animaux dont j'admirais la bizarre structure, devinrent insensiblement de la grosseur du modèle et, se présentant tour à tour à l'étroite entrée de la ruche, firent longtemps d'inutiles efforts pour y pénétrer. Cependant une abeille aux ailes violettes était sur le point de s'insinuer quand une autre, aux ailes bleues et rouge argent, profitant du moment où la première soulevait tant soit peu, s'introduisit par-dessous, culbuta la ruche, puis, y ayant voltigé quelques instants, l'abandonna tout de suite à l'essaim empressé qui s'en empara.