Le charmant d'Aiglemont fut d'une exactitude qui surpassa l'espérance de Sylvina et la mienne. Il parut chez nous le lendemain dès midi. Sylvina était encore au lit: je prenais dans ma chambre une leçon de clavecin.
Déjà savante, je touchai une sonate qui m'était assez familière; mais la présence du chevalier me jeta dans un trouble si grand, je perdis à tel point l'attention que la pièce exigeait, que je m'embrouillai et mis le maître de fort mauvaise humeur. Il n'eût pas été fâché de briller par le talent de son écolière, aux yeux d'un homme qui passait pour un excellent amateur de musique. Le maître jouait une partie de violon. «Donnez monsieur, lui dit l'aimable chevalier, je vais accompagner et vous aiderez à mademoiselle à se remettre.» A peine il tint le violon que cet instrument, qui criait un peu sous les doigts du maître, rendit des sons délicieux. Soudain ce doux frisson qu'une mélodie pure excite dans les organes sensibles s'empara des miens et me rappela tout entière à la musique. Nous reprîmes la sonate du commencement; jamais je n'avais aussi bien touché: d'Aiglemont accompagnait avec une justesse, une expression si analogue au genre, une imitation si parfaite, qu'il me mettait hors de moi. Si je ne l'avais pas d'avance éperdument aimé, dans ce moment il m'aurait pénétré d'amour. Mon jeu faisait sur lui la même impression: je l'entendais de temps en temps soupirer: le délire de son âme prêtait de nouvelles beautés à son exécution, de nouvelles grâces à sa figure.
Sylvina, avertie de la visite du chevalier, fut bientôt debout et vint nous trouver dans cet aimable désordre qu'inventa la coquetterie pour piquer les désirs. Une partie de ses beaux cheveux blonds, échappée du chignon, flottait sur un cou d'albâtre. Un manteau de lin mal attaché laissait voir les trois quarts d'une gorge qu'à seize ans elle ne pouvait avoir eu plus belle; ses bras blancs et dodus étaient sans gants, une simple jupe, courte et collante, caressait une croupe… des cuisses… de la plus séduisante proportion et laissait briller la jambe la mieux tournée. Il fallait être aussi jolie que je l'étais et avoir un peu d'avance pour pouvoir, dans ce moment, lui disputer l'objet de nos communs désirs. D'Aiglemont lui prodigua des éloges qu'elle méritait. Mais tous les échos de ses compliments étaient pour moi; des yeux, que je n'ai vus qu'à lui, me disaient le plus tendrement du monde: «C'est à vous, adorable Félicia, que tous mes hommages s'adressent; avec votre tante j'exerce mon esprit, mais vous seule avez mon cœur.»
Sa commission était faite: il en rendit compte et l'on ne manqua pas de lui en donner une nouvelle, afin de lui prouver combien on était satisfait de la première. On lui prodigua mille louanges délicates sur son talent pour la musique: le maître assurait que nous avions le bonheur de connaître l'un des plus habiles amateurs du royaume. Il ne nous fallut pas d'autres prétextes pour prier notre nouvel ami de nous donner tous les moments dont il pourrait disposer. Ma tante ne se lassait point de nous entendre; nous, de concerter et de nous donner, dans la parfaite intelligence de notre exécution, une image de celle de nos âmes, qui brûlaient de se confondre bientôt aussi heureusement que nos accords.
D'Aiglemont fut retenu à dîner; il s'était bien aperçu que ma tante n'avait pas moins de goût pour lui que moi-même; c'est pourquoi, soit coquetterie, soit adresse, il affecta pendant tout le repas de lui donner une sorte de préférence. Je n'aurais su comment prendre la chose si, de temps en temps, quelques regards dérobés ne m'avaient assurée que tout ce qu'il disait de flatteur à ma rivale n'avait pour objet que de lui faire prendre le change. D'ailleurs j'avais déjà dans ma poche un certain billet, et la possession de cet écrit important me promettait d'avance tout ce que je désirais y trouver à l'ouverture.
Nous quittâmes enfin la table; je courus m'enfermer chez moi. Là, le cœur palpitant, le visage en feu, la main tremblante, je rompis le cachet de la précieuse lettre… Elle contenait en six lignes tout ce que l'amour peut dicter de plus passionné. Il n'y manquait que ce serment d'une ardeur éternelle que pour la première fois de ma vie j'avais le bonheur de ne pas rencontrer dans un écrit amoureux, ce qui mit le comble à la bonne opinion que j'avais de mon amant. Je griffonnai tout de suite ce qui suit: «Que répondrai-je à votre charmant billet que mes yeux ne vous aient déjà cent fois répété? Oui, chevalier, j'accepte avec transport le don que vous me faites et je ne pourrai vous prouver assez tôt à mon gré que je suis toute à vous». Cela fut remis sans que ma tante s'en aperçût; et, presque aussitôt, pendant un moment qu'elle passa dans un cabinet, le chevalier eut encore le temps de me prier de permettre qu'au lieu de sortir de la maison il se glissât dans ma chambre et dans une armoire qu'il avait remarquée, où je viendrais aussitôt après l'enfermer. Je ne pouvais plus lui rien refuser: j'étais ensorcelée.
Cependant une envie qui prit tout à coup Sylvina d'aller juger une pièce nouvelle faillit faire échouer notre charmant projet; mais l'ingénieux d'Aiglemont fit naître un prétexte pour ne pas nous accompagner. Son grand négligé n'était pas une excuse, puisque Sylvina elle-même ne s'habillait pas et n'allait qu'en loge grillée; mais il supposa tout de suite un rendez-vous indispensable, qui l'obligeait d'aller promptement faire un bout de toilette. Puis, saisissant le moment où la femme de chambre passait une petite robe à Sylvina, il n'eut pas de peine à s'introduire chez moi et dans l'armoire qui n'était pas absolument incommode. Je le suivis; cependant je répugnais à l'emprisonner ainsi! Je craignais qu'il ne manquât d'air et n'étouffât. Mais il aimait trop pour entrer dans mes vues timides; le désir lui fit trouver mille expressions propres à me rassurer. Quelques baisers tels que je n'en avais jamais reçus ni donnés furent l'heureux prélude des délices que nous nous ménagions pour la nuit… Je l'enfermai.
Je maudis de bien bon cœur l'éternité du spectacle. J'étais furieuse que la pièce eût réussi; il manquait à mon malheur que nous trouvassions, au sortir de la loge, une amie qui nous pressa de venir souper chez elle, avec des gens fort du goût de Sylvina. J'aurais volontiers battu la fâcheuse architricline. Nous la suivîmes pourtant. A minuit, nouveau malheur: il fut question de jouer. Ma tante accepta un brelan; mais moi, tournant à profit une sombre mélancolie, qu'on m'avait reprochée, et la mauvaise mine que j'avais faite au souper, je me plaignis d'un mal de tête si violent que la bonne Sylvina ne joua point et voulut bien me ramener.
J'ai soin en entrant de demander de quoi manger pendant la nuit, dès que ma migraine viendrait à diminuer. On porte dans ma chambre une volaille, du vin, du fruit! je me fais coiffer pour la nuit, quatre minutes me débarrassent de la femme de chambre; je suis seule enfin. Je pousse mes verrous et vole à l'armoire… Mais quelle est ma douleur! Le chevalier évanoui! d'une pâleur qui pendant un instant me donne l'horreur de le croire sans vie!… Mon cœur se comprime; deux torrents coulent de mes yeux! Je presse ce cher amant contre mon sein; je porte sur son visage le feu du mien et mes larmes… Il revient enfin, reprenant à plusieurs fois une difficile respiration. Ses beaux yeux s'entr'ouvrent faiblement… Il me reconnaît à peine… Où suis-je? dit-il d'une voix mourante… C'est vous, ajouta-t-il avec passion, c'est vous! Il me serre à son tour dans ses bras et me couvre des plus ardents baisers. Nous demeurons un instant confondus dans une extase ravissante, inexprimable. Le chevalier sort enfin de son tombeau: l'air, un léger repos et surtout les témoignages passionnés de mon amour achèvent de le ranimer; de belles roses reparaissent enfin sur son visage à la place des lis mortels que je venais d'y voir avec tant d'effroi.
Prendrai-je ici sur moi de faire à mes lecteurs une friponnerie en faveur de mon amour-propre? Supprimerai-je la description d'une nuit dont Ovide lui-même peindrait difficilement les peines et les plaisirs? Non, je suis trop de bonne foi pour user de cette supercherie triviale. Je ne donnerai point à mon éditeur l'embarras de dire qu'ici se trouve une de ces lacunes auxquelles personne ne croit plus. Je vais conter, bien imparfaitement sans doute, comment fut prise enfin une petite place très mal défendue depuis un an par les seuls contretemps, pendant que le tempérament, gouverneur, était d'intelligence avec l'ennemi.
Quoique le moment auquel je touchais eût été l'objet des plus impatients désirs, je ne sais quelle sombre inquiétude s'empara tout à coup de moi. D'Aiglemont se pressait pour me déshabiller. Comme il était habile! Qu'il m'eut bientôt débarrassée de tout ce qui pouvait le gêner! Quelle grêle de baisers il fit pleuvoir sur tous mes charmes! Cependant j'étais immobile… Je n'éprouvais encore ni peine ni plaisir. Les facultés de mon âme me semblaient suspendues… J'existais dans un moment qui n'était pas encore et que je redoutais malgré moi… Je perdais la jouissance d'une infinité de gradations que mon voluptueux amant savourait avec le dernier transport… Il m'entraîna doucement, je me trouvai sur l'autel où Vénus attendait que je lui fusse immolée. Dieu! où puisait-il les éloges passionnés qu'il prodiguait à la moindre beauté? Je sors enfin de ma fatale apathie. Le chatouillement exquis de tant de baisers réveille mes sens engourdis. Je suis embrasée… Mon âme cherche celle qui s'apprête à s'exhaler en moi. Une tendre fureur… Mais quel obstacle s'élève? Des douleurs aiguës troublent les plus parfaites délices! Les désirs s'irritent… En vain, notre bonheur ne peut s'achever… Un mouvement machinal portant ma main sur l'instrument de mon martyre, je frémis, il me semble que nous avons entrepris une chose impossible… Un sang vermeil coule de ma blessure; semblable à ces infortunés qu'on vient d'estropier dans un combat, j'ai beau supplier mon vainqueur de m'achever… trois fois il veut m'obéir… trois fois je brave le plus affreux tourment… autant de fois il faut renoncer à la consommation du sacrifice.
O le plus tendre des amants! je me souviens de tes larmes. Je les suçais sur tes beaux yeux où la tristesse éclipsait, dans ce moment, le feu du désir qui venait d'y briller; et toi, tu recueillais mon sang, me jurant de conserver à jamais un trophée de ta plus chère victoire! et de quel soulagement, alors inconnu pour moi, voulais-tu me faire part!… Je l'aurais agréé pour toute autre blessure, mais celle-ci… Tu m'appris par la suite à vaincre un léger scrupule, et je découvris une source féconde de voluptés.
Cependant nous étions au désespoir.—C'en est donc fait, te dis-je, cela ne sera donc jamais?—Et je versais des larmes abondantes… Mais les douleurs deviennent moins vives; après quelques moments de repos, je t'invite moi-même à de nouveaux efforts. J'avais éprouvé qu'à tant de souffrances se mêlaient au moins quelques douceurs; leur attrait me prête le plus ferme courage.—Viens cher amant, m'écriai-je, transporté d'une rage voluptueuse. Viens… Encore un essai; fais-moi mourir, s'il le faut, mais soyons unis…—Alors un mouvement concerté, dont l'amour règle la force et la précision, brise les barrières… Tu parais expirer de plaisir, j'expire de douleur.
Eh! des faiseurs d'épithalames, qui n'ont jamais donné les premières leçons du plaisir, chanteront avec enthousiasme les ravissements d'une première jouissance! Une pauvre fille mariée sans amour, impitoyablement labourée par un automate, qui s'est fait un point d'honneur de remplir un cruel devoir, sera persiflée le lendemain par des parents imbéciles! Ah! si tous ces gens savaient ce que l'on souffre… (tant pis du moins pour le couple entre qui les choses se passent autrement) si l'on savait, dis-je… on ne se permettrait pas, assurément, toutes ces mauvaises plaisanteries, tous ces compliments ridicules! Certes, le jour de la mort d'un pucelage, on ne peut encore faire à celle qui l'a perdu que des compliments de condoléance.
Ah! cher bourreau, dis-je au mourant d'Aiglemont, aussitôt que le relâchement des douleurs me permit de parler, c'est donc à faire ce mal affreux que tendaient les vœux d'un amant? Il me ferma la bouche par un baiser de flamme, et se maintenant dans le poste dont la conquête venait de lui coûter des travaux si pénibles, il entreprit de me prouver que dans ma position le plaisir succédait bientôt aux souffrances. Je le crus un instant; mais cette agréable illusion dura peu. Cependant j'aimais trop l'heureux athlète pour le vouloir priver d'une seconde couronne qu'il s'empressait de mériter. J'endurai jusqu'au bout ses cruelles prouesses… La douceur de lui donner du plaisir me dédommageait bien faiblement de n'en point avoir et de beaucoup souffrir. Bientôt des efforts redoublés, des soupirs brûlants, des morsures passionnées, m'annoncèrent que le chevalier touchait derechef au moment du suprême bonheur… Un torrent de feu coula… me consuma… Mais j'entrevis à peine l'éclair du plaisir… Mon supplice finit enfin, avec la vigueur de celui qui venait de l'occasionner. Le pauvre chevalier n'était plus à craindre, il paraissait anéanti; alors, m'entrelaçant avec plus de confiance autour de lui et le pressant contre mon sein, je recueillis avec délices jusqu'au moindre sanglot de sa voluptueuse agonie. Déjà tout ce que j'avais souffert était oublié: je jouissais réellement, sentant que je possédais celui qui m'était si cher, et qu'après avoir payé le bizarre tribut auquel la nature a voulu soumettre notre sexe infortuné, j'allais moissonner à mon aise dans le vaste champ des voluptés… Mes mains parcouraient avec admiration le corps parfait de mou amant, je lui rendais bien sincèrement toute celle qu'il m'avait prodiguée… Il revint bientôt lui-même; un entretien fort tendre remplit encore quelques instants. Le sommeil vint ensuite nous livrer à des songes flatteurs, et Morphée prit plaisir à nous assoupir dans l'heureuse attitude où Vénus nous avait laissés.
Deux fois cette bonne déesse daigna, pendant que je dormais, me rendre les biens qu'elle m'avait refusés pendant la sanglante cérémonie de ma consécration. Le chevalier, dont le repos avait peu duré, s'était occupé de me ménager ces doux instants par de légères titillations propres à m'émouvoir, sans pourtant interrompre mon sommeil. Bientôt, encouragé par le succès de ce galant badinage, il tenta de devenir une troisième fois heureux… Mais à peine essayait-il qu'un soupir de douleur annonça mon réveil; je me dérobai, le grondant et l'accusant de barbarie!… Mais, hélas! j'avais pitié de lui. Je ne pouvais douter de l'excès de ses désirs… Ses soupirs me touchaient… Je sentais avec pitié son cœur palpiter violemment sous une de mes mains, tandis que dans l'autre certaine partie révoltée brûlait et s'agitait.—Chère Félicia, disait-il avec une tristesse intéressante, ne me reproche pas d'être barbare… Tu l'es plus que moi.—Je tachais de l'apaiser par de tendres caresses; ma main, qui d'abord ne pensait qu'à prévenir des entreprises dont je m'effrayais, s'aperçut bientôt qu'elle devenait une espèce de remède… Elle se prêta doucement à certain mouvement qui la remplissait… et fit ainsi de plein gré d'elle-même ce dont on eût été trop délicat pour la prier. Je venais ainsi de faire une nouvelle découverte.—Pardon, mon cher tout, me dit avec une tendre confusion le chevalier plus calme et s'empressant de purifier cette main bienfaisante; pardon, tu viens de me sauver la vie. Je ne pus m'empêcher de rire de l'importance que je voyais attacher à un service qui m'avait si peu coûté. Je m'en prévalus néanmoins pour faire mes conditions, et j'obtins que de toute la nuit il ne serait plus question de rien: nous dormîmes. Quand je m'éveillai, je ne trouvai plus à mes côtés mon cher d'Aiglemont, vers qui mon premier mouvement avait cependant été d'étendre le bras, disposée pour lors à le défier. Quel effet du désir! Quelle inconséquence! J'eus de l'humeur de voir mon espérance trompée et d'être ainsi la dupe de mes conventions, sans lesquelles sans doute le plus caressant des hommes ne m'eût point quittée avant de m'avoir offert quelque nouvelle preuve de sa passion. J'eus recours à mon ancienne ressource; je fatiguai mes désirs et me rendormis.
On me laissa reposer jusqu'à l'arrivée d'un maître qui venait à dix heures. Je vis sans inquiétude que pendant mon sommeil on avait mis un peu d'ordre dans mon appartement, enlevé les restes de notre collation et serré les hardes que j'avais laissées éparses sur le parquet. Je pris deux leçons de suite sous les yeux de Sylvina, dont je n'observais pas assez la physionomie pour y découvrir des nuages. Nous dînâmes encore tête à tête, sans qu'elle me laissât rien soupçonner de ce qu'elle me préparait. Mais aussitôt qu'on eut desservi, sa colère éclata. Je lui vis un visage, des regards…—Petite malheureuse, me dit-elle, s'emparant d'un de mes bras et le secouant avec fureur, venez, dites-moi ce que vous avez fait cette nuit.—Un coup de foudre n'aurait pas été plus terrible pour moi. Je pâlis… je faillis à me trouver mal.—«Parlez sans détour: je veux être instruite; avouez sur-le-champ votre équipée, sinon je vais vous envoyer de ce pas dans un lieu où vous aurez tout le temps de pleurer votre détestable libertinage.» Je n'hésitai pas, après cette menace, qui peignit à l'instant à mon imagination des malheurs pires que la mort. J'embrassai les genoux de Sylvina et les baignai de larmes.—Hélas! ma chère tante, dis-je, pénétrée de douleur et pouvant à peine articuler, si vous savez de quelle faute je puis être coupable, épargnez-moi la honte de vous l'avouer.—Ce n'est pas de votre faute qu'il s'agit, effrontée; elle n'est que trop évidente à mes yeux: c'est le nom de votre indigne complice qu'il faut que vous me confessiez sur l'heure. A qui appartient cette montre que j'ai trouvée ce matin accrochée au dossier d'un lit écroulé et tout souillé de votre infamie?… Serait-ce par hasard ce petit gredin de Belval que je soupçonnais dès longtemps, et qui enfin…—M. Belval, ma tante! (Malgré mon humiliation, je dis cela d'un ton piqué, qui voulait presque dire: M. Belval n'est pas mon fait…)—Et qui donc? (Elle bouillait d'impatience et de colère et martyrisait mon bras).—Eh bien, ma tante…—Eh bien?—M. le chevalier.—M. d'Aiglemont?—Oui, ma tante.—Les indignes! En même temps, je suis repoussée d'un coup qui me jette presque à bas, la montre est brisée sur le parquet; et Sylvina tombe furieuse dans une chaise longue, où, la tête inclinée et les poings fermés contre les yeux, elle demeure quelques minutes sans proférer une parole…
J'étais debout dans un coin, consternée, les yeux noyés de larmes, à qui je n'osais donner l'issue; j'attendais en tremblant ce qui pouvait m'arriver quand ma tante sortirait de ses sombres réflexions. La porte s'ouvrit, on annonça M. le chevalier d'Aiglemont. Il suivait de si près qu'à peine son nom prononcé je le vis près de nous. S'il eût fait attention à mes regards, il y eût lu sans peine que sa présence et surtout certain air de parfait contentement n'étaient point à propos dans un instant aussi critique; mais il ne s'occupait que de l'étrange distraction de ma tante qui, sans bouger de son siège et n'ayant qu'à peine tourné la tête avec une mine foudroyante, avait repris sa première attitude. A la fin, pénétré d'étonnement, il jeta les yeux sur moi; d'un mouvement de tête, je conduisis les siens sur les débris de la montre: il fut au fait.—Qu'attendez-vous, monsieur, dit alors Sylvina, se tournant brusquement vers lui, qu'attendez-vous pour vous retirer d'un lieu où tout ce que vous voyez doit vous apprendre que vous êtes de trop? Venez-vous insulter à ma confiance abusée? Vous réjouir du spectacle de mon chagrin? Voyez la prudente compagne de vos plaisirs! Ne vous a-t-elle pas de grandes obligations? Ne l'avez-vous pas rendue fort heureuse?—D'Aiglemont était trop homme du monde pour répondre à cette sortie par rien de malhonnête; il se connaissait, d'ailleurs, deux torts également difficiles à réparer: l'un d'avoir trahi nos amours par son étourderie, l'autre, plus grand encore, d'avoir irrité peut-être pour jamais une femme dont il sentait bien que le ressentiment ne portait pas en entier sur ce qui m'était relatif. Il la laissa donc s'exhaler en reproches et joua tout au mieux l'humilité, le contrit… Cependant je m'aperçus qu'il reprenait par degrés de l'assurance, voyant que, tout en grondant, on le contemplait avec des yeux… qui déjà n'exprimaient plus la colère. Il se surpassait ce jour-là: un habit riche et d'un goût exquis, une coiffure merveilleuse, la parure la plus soignée prêtaient à sa belle figure mille grâces nouvelles… Il saisit habilement un jour favorable, se prosterna devant la terrible Sylvina, s'avoua seul coupable, conta les particularités de l'armoire; mais de manière à persuader que, s'il ne s'y fût pas trouvé enfermé au moment qu'il y songeait le moins, il eût su se procurer pendant notre absence un poste bien plus propice à ses véritables désirs. Il ajouta que, sans le besoin que j'avais eu de quelques hardes de nuit, il aurait péri dans son cachot, s'y étant évanoui; que je lui avais sauvé la vie; qu'égaré par la reconnaissance, il avait mésusé de mon attendrissement pour parvenir à certain but… que j'ignorais absolument, et dont je ne m'étais doutée que lorsqu'il n'était plus temps de me défendre ou d'appeler du secours. Il ne tint ainsi qu'à ma tante de se faire honneur de ce qui m'était arrivé. Cette justification, la rare beauté de l'orateur, le désir de se tromper elle-même désarmaient insensiblement sa colère; elle oubliait de retirer des mains du coupable une des siennes qu'il couvrait de baisers; elle écoutait deux fripons d'yeux, qui lui disaient avec un grand air de vérité: Pourquoi me voulez-vous tant de mal quand vous êtes la seule cause de ma faute? C'était vous que je méditais de surprendre; et je ne suis déjà que trop malheureux de n'avoir pas réussi.
Pour que ma confusion fût complète, il ne me manquait plus que monseigneur: aussi ne tarda-t-il pas d'arriver. On n'avait point fermé la porte après l'entrée du chevalier; jamais on n'annonçait son oncle, qui, leste, marchant toujours sur la pointe d'un petit pied, on ne peut pas moins bruyant, nous surprit de la sorte et vit, sans y penser malice, monsieur son neveu aux pieds de Sylvina. Avant d'en être vu lui-même, il eut le temps de les considérer et de me faire un petit signe d'intelligence. J'étais si troublée que je n'avais fait, en le voyant paraître, aucun mouvement de civilité. Ce qui fit que les autres ne le surent là que lorsqu'il prit la peine de leur parler.
—A merveille, mon neveu, dit-il sans marquer la moindre humeur, je vous fais mon compliment; madame, vous ferez quelque chose de d'Aiglemont. Le fripon ne s'y prend pas mal, sur mon âme.—Excepté Sa Grandeur qui se donnait carrière, tous les autres étaient médusés. «Mais je n'y comprends rien, ajouta le prélat en prenant un fauteuil, définissez-moi donc ce que veulent dire vos trois visages? Répète-t-on ici quelque tragédie? Là, on pleure! Ici, je vois des nuages! Et monsieur mon neveu… Ma foi, je me donne au diable si je saisis l'esprit de son rôle. Il n'a pas, lui, l'air fort tragique; cependant je vois en somme qu'aucun de vous n'est content!» Sylvina eut bientôt fait d'éclaicir le mystère; elle dit tout. Sa Grandeur semblait ne pas trouver l'histoire fort plaisante. «Oui, mon cher oncle, disait avec hypocrisie son espiègle de neveu, je ne disconviens pas du fait, mais vous la voyez, elle si belle! A ma place, vous en eussiez fait autant.—Assurément.—Comment, monseigneur, se cacher dans une maison honnête?…—J'en conviens, oui, cela est un peu écolier.—Voyez l'ingratitude, mon cher oncle! C'était pour elle, pour elle seule, la cruelle, que j'avais risqué cette démarche.—Ah! madame, voilà un terrible argument contre votre colère.—Eh! fi donc, monsieur le chevalier, quand un galant homme est reçu chez une femme et qu'il a pour elle de certains sentiments, n'y a-t-il pas mille moyens?…—Mille moyens! Mon neveu, vous avez votre grâce… Mais quoi! maintenant la pauvre Félicia va se trouver seule dans l'embarras. Je vois bien, mes enfants, que c'est à moi de vous mettre tous d'accord. Fermons un peu cette porte et faites-moi la grâce de m'écouter. Venez, belle Lucrèce, ajouta-t-il, m'appelant avec bonté et me faisant asseoir sur ses genoux. Il ne faut pas, mes amis, se désespérer de ce qui est arrivé. M. d'Aiglemont est un heureux corsaire, qui, dans le fond de son âme, est enchanté de tout ceci. A bon compte il a volé ce que toutes les jérémiades possibles ne lui feraient pas restituer. A la bonne heure. L'heureux étourneau vous a cueilli, par le quiproquo le plus adroit, une fleur… digne d'être la récompense des soins les plus suivis, des plus tendres assiduités. (Puis il plia tant soit peu ses saintes épaules…) Malgré mon embarras, je ne pus m'empêcher de décocher à Sa Grandeur certaine œillade qui voulait dire: «Monseigneur, je ne pensais pas que votre système fût que les premières faveurs doivent être le prix des soins suivis, des longues assiduités…» Il continua:
«Pour vous, madame, je vais en deux mots vous mettre à votre aise. Vous êtes belle et vous aimez le plaisir. Vous savez qu'on ne le chasse pas de bon cœur quand il se présente! Vous le savez? Eh bien, la petite est pardonnable. La voilà maintenant initiée; pourquoi ne lui serait-il pas permis d'exister pour elle-même? Avec ses talents et sa charmante figure, elle pourrait se passer de vos secours: n'a-t-elle pas la clef de tous les trésors de l'univers? Ce ne serait pas la punir que de l'éloigner de vous. D'ailleurs, je la prends sous ma protection. Ainsi, croyez-moi, pardonnez-lui, faites-en votre amie; oubliez qu'il y eut ci-devant entre vous d'autres rapports. Vous vous aimez. Vivez et laissez-la vivre. Allons, qu'on s'embrasse… Là… De bon cœur… Encore plus cordialement… A merveille! Eh bien, cela ne vaut-il pas mieux que de s'arracher les yeux, comme on pensait à le faire quand je suis arrivé? Il faut maintenant arranger mon cher neveu. C'est vous qu'il aime, madame: au désespoir de n'avoir pu s'introduire dans votre appartement, il a couché avec la petite. Ce malheur est bien fait pour vous intéresser! Vous devez à d'Aiglemont quelque dédommagement: croyez-moi, laissez-vous attendrir, ayez des bontés pour lui; faudra-t-il vous en prier bien fort?—Ah! mon oncle! Ah! madame, s'écriait le pétulant chevalier, embrassant tour à tour monseigneur et Sylvina.—Un moment, mon neveu, laissez-moi finir… Puisque vous en avez fait avec la petite plus que vous ne vous le proposiez; qu'elle n'était d'accord de rien; qu'après que vous l'avez violée sans nul égard pour sa faiblesse et son ignorance, elle doit vous avoir en horreur, puisque d'ailleurs, il lui faut quelqu'un un peu moins fou que vous pour la gouverner et la protéger contre les retours d'humeur qu'on pourrait lui faire essuyer, trouvez bon, s'il vous plaît, l'un et l'autre, que je la prenne pour moi… Nous allons vivre comme deux couples de tendres tourtereaux. Je ferai de mon mieux pour que tout le monde soit content, et cet arrangement, au surplus, durera… ce qu'il pourra.»
Nous demeurâmes stupéfaits et muets quand sa Grandeur eut cessé de parler. Sylvina, au comble de l'étonnement, les yeux fixes et la bouche béante, semblait demander si elle avait bien entendu. Le chevalier consultait tour à tour les visages pour deviner à quoi le sien devait se déterminer. Ses yeux disaient à Sylvina: Que je vais être heureux! à son oncle: Vos bontés pour moi vont beaucoup trop loin; et à moi: Laissons tout ceci s'arranger et nous nous retrouverons. J'arrêtais à mon tour des regards curieux sur la face riante de monseigneur; mais je ne me trouvai plus pour lui cette prévention favorable, à qui, l'avant-veille, il avait eu l'obligation de commencer ce que le chevalier avait achevé. Devenue connaisseuse depuis que je voyais le neveu, l'oncle était déchu; j'avais l'injustice de ne le trouver plus qu'un homme ordinaire.
Il se fit un assez long silence… Ce fut encore monseigneur qui le rompit.—Eh bien, dit-il, à quoi nous décidons-nous? Voyons.—Mon cher oncle, reprit sur-le-champ l'habile fourbe, je n'ai point de mérite à souscrire aveuglément à vos propositions, j'adore madame.—Et malgré le respect qu'il devait au grave caractère du médiateur, il se permit d'appuyer un baiser très militaire sur la bouche de Sylvina, qui:—Doucement, monsieur (s'étant cependant laissé faire), j'espère que monseigneur ne prétend pas…—Vous voudrez bien observer, madame que je ne prétends rien; je conseille…—Mais, enfin, que penseriez-vous?…—Je penserais que le pendard est charmant; que sans doute il vous aime tout de bon, comme il l'assure et que je vous verrai bientôt folle de lui.—Mais, enfin, un cavalier du mérite de M. le chevalier… n'est pas sans avoir des arrangements… et Mme d'Orville…—Oh! pour celle-là, je vous garantis qu'elle n'aura désormais aucune envie de vous le disputer. Vous pouvez m'en croire; elle a déjà pour lui l'aversion la mieux conditionnée…—Serait-il possible? interrompit Sylvina, se trahissant par la vivacité de son transport…—Bon, répliqua le prélat avec un sourire malin, allez votre chemin, monsieur le chevalier, votre affaire va maintenant tout au mieux; il ne s'agit plus que d'arranger la mienne: séparons-nous.—En même temps, il fit glisser son fauteuil sur le parquet et, tournant le dos à l'autre couple, voici ce qu'il me dit à peu près:
—«Vous m'avez joué un tour, friponne! Je ne suis point la dupe de ce hasard auquel vous imputez votre aventure avec mon neveu. Vous vous êtes plu réciproquement et vous vous êtes arrangés: allons, convenez-en. (Je ne dis mot.) Je ne vous fais point de reproches, continua-t-il, mais avouez que j'ai joué de malheur et que je me trouve un peu lésé dans toute cette affaire? Or, dites-moi, que comptez-vous faire pour me dédommager?» J'étais très embarrassée. J'abrège: malgré ma répugnance à tromper sitôt un amant adoré, je me sentais d'ailleurs si redevable envers monseigneur, pour m'avoir tirée du pas le plus critique, que je ne pus me résoudre à le mortifier; je promis donc de lui donner, dès qu'il en ferait naître l'occasion, toutes les preuves de reconnaissance qui pourraient lui faire plaisir.
Sentimenteurs délicats! rigoureux casuistes! Pardonnez-moi cette faiblesse, qui, sans doute, vous scandalise! Je vous pardonne à mon tour vos pitoyables scrupules, dont je me contente de vous plaindre et de me moquer.
Nous nous réunîmes et passâmes ensemble le reste de la soirée. Le souper fut des plus gais; on but pas mal, M. le chevalier s'acquitta si bien auprès de Sylvina de son nouveau rôle, que j'en fus tant soit peu jalouse; ce qui fit bien pour monseigneur, à qui je me raccoutumai. Il dut être content.
Après souper, il voulut nous entendre concerter. Nous nous en acquittâmes on ne peut mieux et lui fîmes, à ce qu'il parut, le plus grand plaisir. Cependant, il bâillait de temps en temps; Sylvina surtout paraissait excédée de musique et parla d'aller reposer. On était chez moi. On m'y laissa avec la femme de chambre; je me mis au lit avec un peu de tristesse et d'humeur.
Au bout d'une heure à peu près, n'étant point encore endormie, j'entendis ouvrir doucement ma porte, et à la faveur de ma lampe de nuit, je vis que c'était monseigneur, qui, s'étant introduit avec beaucoup de mystère, refermait et repoussait les verrous. Son apparition ne me fut point agréable. N'étant pas, à beaucoup près, dans des dispositions voluptueuses, je n'envisageai d'abord que de nouvelles douleurs à souffrir, et je ne me sentis pas le courage de m'y résigner avec Sa Grandeur. Je demandai quartier; mais on me rappela mes engagements. Je me rassurai néanmoins tant soit peu quand je vis que le prélat ne se déshabillait pas et ne demandait probablement qu'un quart d'heure de complaisance. Je pris donc mon parti presque de bonne grâce. Sa bouche, ses jolies mains voyagèrent sans obstacle. Il eut l'adresse de rien exiger et peu à peu de tout obtenir. Déjà, de légers préludes m'avaient mise en feu; mes yeux se fermèrent, et loin de continuer à craindre, je commençai tout de bon à désirer. Monseigneur colla sa bouche contre la mienne qui riposta sans façon à ses voluptueuses morsures; déjà je ne me possédais plus, une extase de plaisir précéda l'effort que je redoutais, je le sentis à peine à travers les douceurs dont j'étais enivrée. Quand je repris connaissance, j'étais tout à fait au pouvoir de l'amoureux prélat; je fus agréablement surprise de n'éprouver qu'une très légère douleur. Elle céda bientôt à la sensation la plus délicieuse, qui, croissant par degrés, me mit hors de moi. Pour lors je rendis, par l'instinct seul de la nature, baiser pour baiser, effort pour effort; et quand nos ravissantes fureurs se ralentirent, quelque heureux qu'eût été monseigneur, il ne pouvait l'avoir été plus que moi.
On se fait aisément un système quand l'expérience vient de bonne heure à l'appui des principes dont on inclinait à le composer. Me trouvant, dès mon début, à même de mettre en pratique les sages conseils de Sylvino, je reconnaissais qu'en effet, sans la plus grande aptitude à se prêter à tous les événements qu'occasionne la multiplicité des ressorts qui meuvent la machine sociale, on y froissait continuellement quelqu'un, ou l'on en était soi-même froissé.
Monseigneur me quitta, en disant que pour la bonne édification de sa maison, il ne découchait jamais. A peine fus-je seule que je tombai dans une rêverie profonde et je me dis à moi-même: «Où en serais-je maintenant, si ma passion pour l'aimable d'Aiglemont ne me permettait pas d'endurer le supplice de le savoir à l'heure même dans les bras de Sylvina? Et quel rôle pitoyable n'aurais-je pas joué vis-à-vis de Sa Grandeur si, après lui avoir permis ce qu'il faisait il y a deux jours, j'avais fait aujourd'hui la bégueule, pour avoir vu depuis un beau cavalier dont je suis devenue folle? Ou bien, qu'aurais-je gagné à me défendre avec celui-ci de la plus charmante tentation, parce que j'aurais eu quelques arrangements déjà ébauchés avec son oncle? Suis-je donc maintenant bien à plaindre? J'ai satisfait hier un désir immense en me livrant au plus aimable des hommes: je viens de goûter des vrais plaisirs avec un autre qui n'est pas sans agréments. La nature a trouvé son compte à ce partage, que condamnent à la vérité les préjugés et le code rigoureux de la délicatesse sentimentale. Il y a donc nécessairement un vice dans la rédaction des lois peu naturelles dont ce code est composé.» Puis je suivais dans l'avenir les deux chaînes d'événements qui devaient résulter de deux partis différents dont sans doute j'avais choisi le meilleur. En résistant, ce qui était bien loin de ma pensée, je ne voyais qu'obstacles, haines, jalousies, remords; en cédant, comme j'avais fait, je voyais au contraire la plus riante perspective: au lieu de me rendre odieuse au chevalier, à monseigneur, à Sylvina, je les arrangeais tous et m'arrangeais moi-même. En tout, j'étais très contente de moi… Des autres?… à peu près; car je n'étais pas assez philosophe pour surmonter tout à fait certaine inquiétude jalouse… Je me représentais trop vivement mon beau chevalier dans les bras d'une rivale aimable… Passe encore si Sa Grandeur me fût demeurée… Elle m'eût sans doute aidée à chasser une image qui m'obsédait, Le sommeil eut cependant pitié de mes peines et vint y mettre fin.
Je fus éveillée le plus agréablement du monde. Une voix qui me fit tressaillir de plaisir me disait sur la bouche: Vous dormez, belle Félicia? Des mains angéliques pressaient avec amour deux demi-globes naissants… En un mot, c'était l'aimable chevalier qui, sortant de chez ma tante, venait savoir où il en était encore avec moi. J'eus beau m'armer d'indifférence, elle ne tint point contre le charme de ses caresses; elles auraient triomphé du ressentiment le plus réel. J'étais bien éloignée d'en avoir contre cet aimable inconstant, qui ne l'était, en effet, devenu que par une fatale nécessité.—Que venez-vous chercher ici? lui dis-je pourtant, ne voulant pas lui paraître assez résignée à son arrangement avec Sylvina, pour qu'il se crût dispensé de m'être fort attaché. «Venez-vous me raconter vos plaisirs et vous féliciter d'en avoir eu dans l'autre appartement de moins pénibles que ceux de la nuit dernière?—Cher amour, me répondit-il, touché jusqu'aux larmes, peux-tu m'accabler aussi cruellement, quand j'ai besoin, au contraire, que tu daignes me consoler? A quels plaisirs penses-tu que je puisse être sensible quand, devenu par toi le plus heureux des hommes, je vois troubler sitôt ma félicité? Crois-tu que toute autre femme que Sylvina eût pu disposer d'un amant que tu venais d'agréer, qui ne vit que pour toi, qui met tout son honneur à conserver tes précieux sentiments? ma Félicia! sois plus juste. Ne vois dans mon innocente infidélité qu'un sacrifice pénible, mais indispensable, dans la vue d'assurer ton repos et de me ménager, dans cette maison, un accès, qu'autrement je ne pouvais manquer de perdre.» Ensuite, il me conta qu'aussitôt que son oncle s'était retiré, Sylvina lui avait fait, sans façon, l'aveu de sa passion la plus vive; qu'en conséquence, il n'y avait pas eu moyen d'éviter de passer la nuit avec elle. Qu'à la vérité, par la fraîcheur de ses caresses, elle mériterait un retour sincère de quiconque n'aurait pas de l'amour pour Félicia; mais que sans les ressources infinies de son heureux âge et l'essor de sa voluptueuse imagination si fraîchement frappée des délices de ma jouissance, il aurait couru de grands risques avec une femme qui s'attendait à des prodiges. Que cependant il avait eu le bonheur de tenir un milieu difficile entre la honte de mal faire et le danger de faire trop bien. Qu'en un mot, il s'était beaucoup ménagé, tant pour pouvoir prendre sa revanche avec moi que pour ne pas accoutumer une femme, qui paraissait très exigeante, à une certaine tenue de complaisances qu'il ne se sentait en état d'avoir que pour moi seule. Tout cela était fort honnête et sans doute vrai; d'avance, mon amour avait justifié mon aimable infidèle. Je fus transportée de voir que je lui étais toujours aussi chère. Je répondis à ses tendres caresses avec une vivacité qui dissipa toutes ses alarmes. Je me hâtai de lui faire place à mes côtés, et bientôt, épuisant dans mes bras ce dont il avait frustré sa nouvelle conquête, il me fit passer par tous les degrés imaginables du plaisir. Nous nous séparâmes accablés d'une fatigue délicieuse, après nous être promis mutuellement de mettre à profit les moindres moments pour nous livrer à de ravissantes folies dont je connaissais désormais tout le prix.
J'avais cependant un scrupule: d'Aiglemont m'ayant fait de sincères confidences au sujet de Sylvina eût mérité sans doute que je lui en fisse au sujet de son oncle, et je n'avais rien dit! Serait-ce que les femmes qui se piquent de l'être le moins le sont toujours par quelque endroit, et que la dissimulation est chez elles un défaut privilégié, qui s'y tient même après qu'elles ont abjuré, et beaucoup d'autres petitesses? Quoi qu'il en soit, le chevalier s'était retiré sans que je lui eusse fait part de mon aventure avec monseigneur. J'étais à délibérer si je l'en instruirais ou non, quand je reçus de la part du prélat une lettre accompagnée d'un paquet assez lourd. C'était, outre une petite bonbonnière d'un goût exquis, une montre magnifique. Il m'avait, disait-il, volé la mienne, sur la foi de laquelle il était rentré chez lui deux heures plus tard qu'à l'ordinaire, au grand scandale de ses gens, accoutumés à son invariable régularité. Pressé du remords de sa méchante action, il me faisait restitution, non pas à la vérité de ma mauvaise montre, mais d'une autre plus exacte, qui préviendrait tous les contre-temps qui peuvent résulter d'une horloge qui va mal, comme de faire rencontrer quelque part ensemble un oncle et un neveu mandés à des heures différentes, mais dont, faute d'une bonne montre, on aurait su régler, avec assez de précision, le départ de l'un et l'arrivée de l'autre. La lettre était d'un bout à l'autre extravagance et persiflage. Monseigneur finissait par m'apprendre qu'il allait passer une quinzaine à la cour. J'étais priée de ne pas chagriner pendant ce temps le cher neveu, malgré les sujets de plainte qu'il nous avait donnés. La montre était un bijou du plus grand prix. L'émail n'avait rien d'égal pour l'esprit et le fini du sujet. L'entourage de brillants, l'ouvroir et le piston qui étaient deux assez gros diamants, et la chaîne où tenait encore une très belle bague, donnaient à ce présent une valeur qui lui faisait passer les bornes de la galanterie. Je fus humiliée de sentir que monseigneur avait en quelque façon voulu payer ce qu'au contraire j'avais regardé comme la récompense d'un service.
Je n'aurais su comment faire part à Sylvina du procédé de monseigneur si d'elle-même elle n'eût fait une démarche qui me mit à mon aise et dans le cas d'exhiber le cadeau.
«—Félicia, me dit-elle, tu as donc secoué le joug de la subordination et trompé ma vigilance? Elle serait désormais inutile. Tu vas vivre à ta guise, tâche de n'en pas mésuser; entre nous, je suis fort aise de me trouver débarrassée d'un soin dont la seule tendresse que tu m'avais inspirée pouvait me faire un devoir, vu que nous ne sommes point liées par le sang. Tu vas donc être libre; mais je présume assez bien de ton cœur pour penser que tu ne nous quitteras pas. Accoutumée à toi, privée de Sylvino, tu me serais un vide que rien ne pourrait remplir. Si jamais il s'offre pour toi quelque grand avantage, alors je saurai me départir des droits que me donne mon attachement: mais jusque-là, vivons ensemble; soyons, comme disait monseigneur, des vraies amies et mettons de côté l'une et l'autre la dépendance et l'autorité. Je n'exige de toi qu'une amitié sincère et beaucoup de confiance. Je vais te donner dès à présent une preuve de la mienne. Je t'avoue que la colère que je fis éclater hier contre toi n'était d'abord que pour la forme et qu'elle ne devint sérieuse que lorsque tu m'appris que c'était précisément avec le chevalier que tu t'étais oubliée. Tu sauras que je l'aime autant qu'il paraît m'aimer. Il t'a eue par un malentendu bien malheureux pour moi. Je craignais que cette partie, si fatale à mon cœur, n'eût été concertée entre vous et que tu ne m'eusses prévenue dans un cœur que je brûlais de m'attacher. Je te demande une grâce, mon enfant, c'est de me laisser mon beau chevalier. Il m'adore, je n'en puis douter. Ce que le hasard lui a fait obtenir de toi lui suffira, si tu ne lui témoignes désormais que de l'indifférence et si tu ne traverses pas les efforts que je ferai pour le captiver.»
Cette effusion de Sylvina ne me plut guère. Cependant je me tirai d'affaire avec un peu de fourberie. J'assurai que je souhaitais fort son bonheur avec le chevalier; que sûrement je n'aurais point d'autres vues que les siennes, et que je n'avais pas pour lui plus d'amour que lui-même n'en avait pour moi. Il est aisé de se persuader ce que l'on désire. Sylvina, interprétant ce que je disais à son avantage, me fit des remerciements infinis et me renouvela les plus vives protestations d'amitié. Je ne voulus point la désabuser, de peur de la mortifier; cependant j'avais le plaisir de lui dire énigmatiquement que j'étais folle du chevalier; mais loin de me comprendre, elle croyait de plus en plus qu'il m'était indifférent. Son dernier mot fut que je devais m'attacher à l'oncle, qui paraissait songer sincèrement à moi.—Je connais à fond monseigneur, disait-elle. C'est un homme solide dont l'âme est aussi belle que sa figure est intéressante.—Il est aussi très généreux, interrompis-je; voyez comment son amour s'annonce.—Je montrai son cadeau. Sylvina fut émerveillée… Eh bien! ajouta-t-elle, monseigneur est ton fait. Voilà l'homme qu'il faut aimer et rendre heureux.
On annonça Mme d'Orville… Sylvina pâlit, l'autre se présenta avec l'air du monde le plus serein et le plus amical et dit qu'elle venait sans façon nous demander à dîner.
D'où vient cette mine sombre, ma chère Sylvina? dit à celle-ci Mme d'Orville, qu'elle ne recevait pas aussi bien que de coutume. Quoi donc? Un joli freluquet doit-il nous brouiller? Faut-il que tu me boudes avant de savoir si je refuse de me dessaisir en ta faveur? Allons, de la gaieté; je t'apporte de bonnes nouvelles. Premièrement, je te cède de toute mon âme l'honneur d'être ruinée et trahie à ton tour par l'illustre d'Aiglemont. Secondement, je te rends aussi ton monseigneur, qui daignait jeter sur moi quelques regards d'intérêt, et que j'ai eu peut-être pendant quelques moments la maligne envie de t'enlever. Mais tu le méritais. Je vis hier cet aimable pasteur plus fait pour être tondu par des brebis telles que nous que pour gouverner un imbécile troupeau d'ouailles chrétiennes. Il est trop honnête pour qu'on le trompe; cependant, j'y serais forcée, vu mon épuisement actuel, et je dois lui préférer un prince russe qui vient de me faire faire les plus séduisantes propositions. Je suis sans le sou; ce n'est pas le cas de faire des façons et de m'arranger avec quelqu'un, moitié raison, moitié caprice; il me faut des roubles et beaucoup. Un monseigneur que tu n'as pas mal pressuré ne me convenait que pour la passade et, ne t'en déplaise, ce n'est plus chose à faire. Maintenant, comment gouverne-t-on ici feu mon chevalier? Car vous êtes deux, mesdames! et la discrète Félicia…—La discrète Félicia devenait du plus beau rouge et crevait de dépit. Cependant d'Orville, qui ne voulait que s'amuser, plaisanta sans méchanceté sur les coups de sympathie, sur le singulier de certaines rivalités, et convint, pour nous mettre à notre aise, que d'Aiglemont, moins fourbe, et surtout n'ayant pas le vilain défaut d'aimer à faire contribuer les femmes, eût été plus fait que personne pour leur tourner la tête. Puis elle nous conta, fort en détail, comment ils s'étaient connus et adorés (si toutefois on pouvait se croire adorée d'un homme tel que lui); comment, pour jouir de ce rare mortel, il avait fallu lui rendre la santé et la liberté dont le mauvais état de ses affaires le privait également depuis quelque temps. Je suis persuadée, ajouta-t-elle, que le chevalier est homme d'honneur, très reconnaissant au fond du cœur des services qu'on peut lui rendre, et point assez fat pour imaginer qu'une femme qu'il ruine fait beaucoup plus pour elle-même que pour lui; peut-être encore a-t-il assez de délicatesse pour se proposer de rendre un jour tout ce qu'il a pu coûter; mais en attendant, il puise à pleines mains et sans considérer qu'un bienfait en vaut un autre; il ne tient à rien; il est à la merci du premier caprice; il enchaîne à son char autant de folles qu'il peut s'en présenter, et, mes enfants, sans cesse il s'en présente. Consommé dans l'art perfide de feindre les plus vives passions et secondé d'une constitution unique, qui fait qu'il tient coup à des excès auxquels quatre hommes ordinaires ne suffiraient pas, il roule dans le monde avec une incroyable rapidité son infatigable tempérament; il sème, avec la dernière assurance, des faussetés dont il connaît les effets sûrs; et trop enivré de ses succès inouïs, il court aveuglément vers des précipices inévitables avec des passions qui ne connaissent ni bornes, ni frein. Je l'avais avant-hier, ma chère Sylvina, tu l'as aujourd'hui, un autre l'aura demain. Heureuse qui le gardera moins longtemps que moi.
Je faisais en particulier mon profit de ce panégyrique, et je me disais à moi-même;—Si M. d'Aiglemont est tel qu'on vient de le dépeindre, il n'est pas malheureux pour moi d'être aussi peu susceptible que je le suis d'un attachement exclusif. Je veux cependant aimer d'Aiglemont tant que je serai contente de lui, sauf à le prévenir un moment avant que je n'aie à m'en plaindre.
Nous comptions sur d'Aiglemont. Mais Mme d'Orville craignit que s'il venait à la savoir avec nous, il ne voulût pas entrer. Elle pria donc Sylvina de faire dire, quand il paraîtrait, qu'il n'y avait aucune personne étrangère et qu'il était attendu.
Notre héros arriva sur le soir; sa parure annonçait le plus grand dessein de plaire; un peu de rouge, que la rencontre imprévue de Mme d'Orville lui fit monter au visage, acheva de le rendre d'une beauté plus qu'humaine. Le beau fils de Priam se trouva jadis avec trois déesses rivales, qui le jetèrent dans un étrange embarras. Celui du chevalier n'était pas moins grand sans doute. S'il n'eût été question que de disposer d'une pomme, il se fût tiré lestement d'affaire; il eût partagé entre trois femmes, entre dix, et chacune l'eût cru équitable envers elle seule et simplement poli envers ses concurrentes. Mais il s'agissait de disposer de lui-même; et comment ne pas mécontenter l'une ou l'autre?
Mme d'Orville avait raison, le chevalier était fourbe, fourbissime: nos yeux pénétrants cherchèrent en vain à démêler à laquelle des trois il donnait une véritable préférence. Il se conduisit tout au mieux avec Mme d'Orville, lorsqu'elle lui déclara qu'elle venait de lui donner un successeur; il protesta que c'était de tout son cœur qu'il la voyait passer à de nouveaux liens, non qu'il ne sentît vivement une aussi grande perte, mais parce qu'il se trouvait forcé d'avouer qu'il n'avait pas assez mérité tout ce qu'on avait fait pour lui. Puis il soutint très courageusement, auprès de Sylvina, le rôle d'amant en titre; il était aisé de voir que celle-ci ne doutait en aucune façon de la sincérité des sentiments qu'on lui témoignait. Mais ce fut surtout en ma faveur que le démon mit en usage les dernières ressources de son grand talent de séduire. Que de choses ne me disaient pas ses beaux yeux! Je les comprenais à merveille, mais je n'osais plus me fier à leur éloquence. Cependant je l'aimais toujours avec passion. Je fus transportée de trouver dans un petit billet, adroitement glissé, qu'il sortait de chez un peintre et que son portrait, que je lui avais demandé, serait parfaitement ressemblant; j'avais douté que cela fût possible. Il me disait enfin qu'il mourait d'amour et d'impatience de m'entretenir tête à tête. Pouvait-il en avoir autant que moi? Je ne comptais plus sur son cœur depuis qu'on m'avait appris qu'il ne se piquait pas d'en avoir un pour aimer. Je brûlais pour le plus bel objet de l'univers; et sans m'occuper de l'avenir je ne songeais plus qu'à jouir du présent et à rendre le moins désavantageuses que je pourrais les prétentions de Sylvina, avec qui j'enrageais néanmoins de partager; mais je me consolais en espérant que les propos de d'Orville, le peu d'ardeur du chevalier, et le retour de monseigneur, qui convenait à Sylvina beaucoup mieux qu'à moi, la guériraient bientôt et me vaudraient de garder le chevalier, qui me convenait beaucoup mieux qu'à elle.
Comment purent donc s'arranger des intérêts de cœur aussi embrouillés? A qui restait-il, enfin, ce boute-feu dangereux, ce précieux objet de tant d'amoureux désirs? Il continua d'appartenir à toutes trois, ou n'appartint à aucune; cela revient au même. Il força Mme d'Orville à lui croire encore pour elle beaucoup d'inclination, parce qu'il la supplia de ne point lui interdire sa maison et d'agréer l'hommage d'une amitié qui ne finirait qu'avec sa vie. J'ai su depuis que le fripon, qui ne voulait pas qu'il fût dit qu'on l'avait éliminé, avait encore obtenu des faveurs malgré le traité qu'on venait de signer avec le prince russe. D'un autre côté, Sylvina, qui ne put faire agréer à son nouvel amant aucun don de conséquence, ne fut plus aussi sûre d'être aimée. Mais, à bon compte, elle ne renonça point à d'Aiglemont, qui ne demanda pas mieux, afin de se conserver dans la maison un accès qu'à moins de certaines complaisances, il aurait infailliblement perdu; Sylvina était d'ailleurs bonne à ménager à cause de l'oncle, à qui l'on avait précisément dans ce temps-là de fortes raisons pour bien faire sa cour. Quant à moi, je me rendais justice, et connaissant mes avantages, je me tenais pour dit que je l'emportais sur mes rivales. J'étais en effet la favorite, et j'aurais été très exigeante si je n'avais pas trouvé qu'on me le prouvait assez. Tel qu'un autre Antée, d'Aiglemont trouvait toujours pour moi des forces nouvelles. Sylvina avait, la nuit, en beaucoup de temps, peu de chose; et moi, le jour, beaucoup en peu de moments imprévus, dérobés, saisis; ce qui ajoutait encore à notre bonheur.
Ainsi s'écoulèrent quelques semaines que monseigneur fut obligé de passer à la cour. Il nous écrivait souvent. Un jour, enfin, il me manda que, sur sa proposition, l'on me donnait chez lui la place de première chanteuse du concert avec d'assez bons appointements; qu'il me conseillait de ne pas négliger une occasion agréable de changer pour quelque temps de séjour; que d'ailleurs nous lui serions, dans son exil, de la ressource la plus nécessaire. Il nous priait aussi d'engager l'ami Lambert à nous accompagner, tant pour être chargé là-bas de quelques embellissements qu'on se proposait de faire à la cathédrale et au palais épiscopal que pour donner plus de considération à la maison que nous tiendrions en province. Enfin il emmenait, pour nous obliger, le charmant neveu. C'était ce que celui-ci avait extrêmement à cœur, non seulement parce qu'il m'aimait autant qu'il était en son pouvoir d'aimer, mais encore parce qu'il espérait de rentrer en grâce avec sa famille, lorsqu'elle le verrait hors de Paris et sous les yeux de son oncle, homme de plaisir à la vérité, mais décent, et près de qui l'étourdi ne pouvait manquer de se former.
Ma tante et moi n'avions rien à refuser à Sa Grandeur, ni Lambert à Sylvina, pour qui cet artiste avait toujours beaucoup d'inclination. Nous promîmes donc à monseigneur de nous rendre tous ensemble au lieu de sa résidence. Il partit. Nous le suivîmes peu de jours après, et quoique chacun de nous eût pour la province une aversion décidée, comme nous faisions colonie et que nous partions sous des auspices assez agréables, nous ne laissâmes pas d'entreprendre le voyage avec plaisir, et nous le fîmes si gaiement qu'une assez longue route ne me fit éprouver ni ennui ni fatigue.
Fin de la première partie.