—J'en suis fâché, me dit le censeur dont il est fait mention au commencement de cet ouvrage, et à qui j'en communiquai les deux premières parties avant d'entreprendre celles-ci, j'en suis fâché, cela ne prendra point. Vous ne savez donc pas que vous n'intéresserez personne? que vous vous peignez telle que vous êtes, avec une franchise qui vous fera le plus grand tort? Qu'on n'aime point à voir une jeune fille courir effrontément au-devant des moindres occasions, de raconter les folies d'autrui et d'en faire elle-même? Qu'il est reçu que votre sexe doit combattre, et tout au plus se rendre à la dernière extrémité? Que les gens qui seraient le moins capables de filer le parfait amour soutiennent cependant que le plaisir n'est plaisir qu'autant qu'il a coûté de peines, et que ce sont les obstacles seuls qui donnent à la jouissance un véritable prix?—Taisez-vous, mon cher marquis, répondis-je avec toute l'impatience d'un auteur dont on critique les chères productions, vous voyez mon ouvrage du mauvais côté, Je ne me propose point d'intéresser.—Tant pis.—Je ne quête pas non plus des éloges; ma conduite n'en mérite point: quand j'ai réussi à me rendre heureuse de moment en moment, j'ai tiré tout le fruit que je pouvais attendre de mon système. Je ne cherche point à faire secte.—On croirait que vous y visez.—Il y eut de tout temps des femmes de mon acabit; j'en ai de contemporaines; la postérité n'en manquera pas. Être plainte n'est pas non plus mon objet: le destin m'a constamment favorisée.—Il est vrai.—Pour gagner de l'argent, enfin? Si j'en avais besoin, n'ai-je pas à mon âge, et faite comme je suis, des ressources plus agréables, plus sûres que celles de mettre du noir sur le blanc?—Tout cela est bel et bon; mais alors pourquoi prendre la peine d'écrire?—La peine! Je vous ai déjà dit que c'était un plaisir pour moi. Je me plais à garantir de l'oubli des folies dont le souvenir m'est cher. Si, par occasion, quelqu'un peut en être amusé, si quelque femme de mon caractère, mais trop timide, se trouve enhardie par mon exemple et tranche les difficultés; si quelque autre, attaquée par des Béatins, apprend à s'en méfier et à les berner; si quelque mari, prêt à se formaliser pour une aigrette, rougit d'avoir donné quelque importance à cet accident et se pique d'imiter le sage Sylvino; si quelque Céladon renonce aux grands sentiments et se soustrait au ridicule des passions, prenant pour modèle certain chevalier, dont vous ne devriez pas condamner le système; si enfin quelque aimable bénéficier apprend de mon prélat que, malgré l'habit ecclésiastique, on peut aimer les femmes et s'arranger avec elles sans se compromettre dans l'esprit des honnêtes gens, ce seront autant d'accessoires agréables à la satisfaction que je m'étais promise de mon griffonnage. Au surplus, qu'il scandalise les prudes et les dévots, on croit qu'il n'ait pas assez de gros sel pour certains débauchés crapuleux, c'est de quoi je ne me soucie guère. Quant aux lecteurs avides de ces romans enchevêtrés, qui ne peuvent souvent se dénouer que par des miracles, qu'ils retournent à la Clélie et aux ouvrages du même genre que l'on a faits depuis; il ne faut pas que ces gens-là s'amusent à lire des histoires véritables. On ne sut que me répondre: c'est que j'avais raison,
Au dernier endroit où l'on prenait des chevaux, avant d'arriver à notre destination, nous trouvâmes quelqu'un d'aposté de la part de monseigneur, pour nous conduire à une maison de campagne peu éloignée, où Sa Grandeur nous attendait. Il est question de nous faire faire connaissance avec quelques personnes qui devaient nous rendre service dans notre nouveau séjour.
La maison où nous allions était celle d'un vieux président, qui, toute sa vie, avait fait profession de protéger les arts et les artistes. Nous jugeâmes le personnage au premier coup d'œil, lorsqu'il se présenta sur le perron de son vestibule pour nous recevoir; et pendant qu'il tendait galamment à Sylvina une main ridée, le chevalier, Lambert et moi fîmes chorus de nos regards, pour nous dire: Voici d'abord un original.
Le chevalier m'aida à descendre; Lambert fut accueilli par monseigneur, qui lui dit mille choses honnêtes sur sa complaisance et sur les avantages qu'on ne manquerait pas d'en retirer. Lambert, tout en répondant avec beaucoup de politesse, ne laissait pas de jeter des regards étonnés sur une façade bizarre et surchargée d'ornements du plus mauvais goût. Monseigneur souriait de la surprise de l'artiste. En effet, l'on avait exprès dépensé beaucoup d'argent et pris bien de la peine pour construire un fort laid édifice. Nous traversâmes deux pièces où nous vîmes beaucoup d'hommes, et parvînmes enfin à celle où les dames nous attendaient. A notre aspect, Mme la présidente fut assez heureuse pour mettre un moment debout ses trois quintaux de graisse; puis elle retomba lourdement dans sa bergère. Une grande demoiselle, que le président nomma ma fille Éléonore, nous fit un compliment précieux. Monseigneur présenta Lambert et dit le premier des choses passables; car ni Mme la présidente qui balbutiait, ni Mlle Éléonore qui déclamait, ni M. son père qui parlait pour quatre, ni Sylvina un peu embarrassée, ni le chevalier et moi qui mourions d'envie de rire, ni quelques spectateurs qui semblaient émerveillés de voir des jolies femmes de Paris, n'avaient encore commencé de lier un entretien raisonnable.
Enfin, après que monseigneur eut présenté Lambert, ce fut le tour du chevalier; Mme la présidente lui fit un accueil infiniment gracieux et minauda même avec assez de succès. Quant à ma fille Éléonore, elle eut, en lui parlant, les yeux baissés, les deux mains réunies devant elle sur un bout d'ouvrage, et les reins à moitié pliés pour se rasseoir aussitôt que sa politesse de devoir serait expédiée. J'aperçus en même temps un grand sot qui, la bouche béante et les yeux très ouverts sur Mlle Éléonore, semblait s'appliquer à peser ses paroles. Quand elle fut assise et le chevalier à sa place, cet homme respira; je conjecturai que la réserve outrée avec laquelle on venait de parler au chevalier avait son objet, et que c'était sans doute un sacrifice que Mlle Éléonore venait de faire à l'écouteur.
Je suis minutieuse et ne puis me corriger de ce défaut, qui conduit à la prolixité. Il faut que je trace le portrait de cette demoiselle Éléonore. C'était une belle fille; un peu brune à la vérité, mais pourvue des attraits que comporte cette couleur. Une stature au-dessus de la médiocre, des yeux beaux, mais durs; une bouche dédaigneuse et déplaisante, quoique régulièrement bien formée. La taille était ce qu'on avait de mieux, mais un maintien guindé, théâtral en diminuait l'agrément. En tout, Éléonore était une de ces femmes dont on dit: Pourquoi ne plaît-elle pas?
Je vais dire aussi quelle figure avait à peu près M. le président. Cet homme, que le feu d'un demi-génie fort actif avait desséché, ressemblait beaucoup à une momie habillée à la française. De grands traits chargés de gros yeux brusques, saillants, bordés de fossés creux; une bouche plate, un nez aquilin et un menton pointu, qui semblaient regretter de ne pouvoir se baiser, donnaient au personnage une physionomie folle, mais spirituelle et passablement bonne; et sans un ridicule frappant dont cet honnête président était verni de la tête aux pieds, on se fût accoutumé volontiers à sa pittoresque laideur.
Quoiqu'il fût presque nuit quand nous arrivâmes (les jours étant alors les plus courts de l'année), à peine eûmes-nous respiré un quart d'heure que le président, pressé de faire admirer à Lambert sa belle maison, traîna cruellement cet artiste, monseigneur, le chevalier et d'autres assistants, par tous les appartements, caves, greniers, remises, écuries, jardins, terres, chenils, etc. Cette visite dura près d'une heure; après quoi monseigneur, morfondu, monta dans sa voiture et fut coucher à la ville. On nous retint jusqu'au lendemain. En attendant le souper, il fallut jouer.
Dans cette maison, chacun avait ses prétentions; Mme la présidente, qui se piquait d'être une femme au-dessus des femmes, se mêlait de tout ce qui suppose un esprit solide et de combinaison. Elle regardait les arts en général comme d'agréables futilités, dont elle ne concevait pas qu'on pût s'occuper, au point, par exemple, que le faisait M. le président. Mais, en revanche, elle avait un goût décidé pour les choses abstraites, se mêlait de mathématiques et même d'astronomie. Par une suite de ces idées, elle ne jouait que l'ombre, le trictrac et les échecs, parce qu'ils sont savants et sérieux; tous les autres étaient au-dessous d'elle et ne pouvaient amuser que des femmelettes. Je compris que c'était ordinairement M. le président lui-même ou le grand garçon que j'ai vu respirer, qui faisait la grande partie de Mme la présidente; mais comme on aime à faire diversion quand l'occasion s'en présente, Lambert, qui à propos d'échecs était maladroitement convenu qu'il y savait jouer, eut pour cette soirée l'honneur et l'ennui d'être préféré. Deux visages obscurs firent, avec M. le président, un piquet à cul levé. Je fus d'un vingt-un avec Mlle Éléonore, Sylvina, le chevalier et l'homme qui respirait. Nous apprîmes pendant la partie que celui-ci s'appelait M. Caffardot et qu'il était gentilhomme braconnier; car Mlle Éléonore lui fit beaucoup de questions relatives à la chasse; cet amusement noble, disait-elle, ce délassement des héros, qui cependant n'était pour M. Caffardot que celui d'un imbécile. On vit clairement que ce maussade personnage était très amoureux de Mlle Éléonore et que celle-ci voulait le bien traiter. Elle ne parlait qu'à lui, ne nous adressant la parole que lorsque le jeu l'exigeait indispensablement. C'était surtout du chevalier qu'elle ne faisait aucune mention; il ne fut pas assez heureux pour obtenir un seul regard de cette fière beauté, tant que dura la partie.
Enfin on soupa. De gros plats en profusion, des entremets surannés, des vins médiocres, un fruit mal rangé, tel était le repas que le bon président offrait, cependant assez agréablement pour qu'on lui sût gré: Mme la présidente servait avec les grâces dont son embonpoint la rendait susceptible. Éléonore, assise près du chevalier, avait l'air d'être en pénitence. M. Caffardot, mon voisin, ne me regardait non plus que si j'eusse été un basilic. Le président faisait assaut de connaissances avec Lambert; je dis mal: celui-ci n'ouvrait pas la bouche. C'était le premier qui parlait seul, à tort, à travers; architecture, sculpture, peinture, musique surtout, était son grand cheval de bataille: il avait été l'une des plus fameuses basses de viole de son temps et, de plus, un chanteur distingué. C'était à lui que Mlle Éléonore devait le talent du chant qu'elle possédait au suprême degré.
«Vous allez en juger, dit-il; voyez, mesdames, je suis un amateur juré et n'ai point les petitesses de ceux qui ne le sont qu'à demi; je sais que nous avons le bonheur d'avoir avec nous une chanteuse incomparable, et je m'en rapporte bien au goût éclairé de monseigneur qui nous l'a choisie; mais n'importe, je suis sans amour-propre, ainsi qu'Éléonore, et je vais la faire chanter, comme s'il n'y avait ici personne qui l'effaçât; elle a d'abord le mérite de ne se faire jamais prier.»
Cette complaisante demoiselle, qui ne se faisait jamais prier, ne prit pourtant qu'au bout d'un quart d'heure la peine de chanter… Eh quoi! Pourquoi me refuser le plaisir de le voir? etc., ce superbe morceau tant admiré des partisans du beau genre français, cette pierre de touche du vrai talent du chant… Le premier cri d'Éléonore nous fit faire à tous un mouvement sur nos sièges. Le président, nous croyant déjà saisis d'admiration, nous disait d'une mine: Eh bien! vous ne vous attendiez pas à des sons comme ceux-là?—Assurément, monsieur le président, personne ne s'y attendait. Le récit traînant était encore enrichi de stations, de développements de voix, que le cher papa, transporté, prenait soin d'encourager en ouvrant la bouche, ou de prolonger en appuyant un doigt sur la table… L'impression que me faisait le fatal morceau, et surtout la manière de l'exécuter, faillit dix fois me faire quitter la place… Quel triomphe c'eût été pour l'inimitable cantatrice! J'y pensai à propos; autrement j'aurais pu faire, pour le salut de mes oreilles, la plus maladroite impolitesse… Le chevalier, pour marquer plus de recueillement dans cette importante occasion, cachait son visage dans sa serviette. Lambert avait l'air de souffrir d'un grand mal de tête. Sylvina se composait un peu mieux. Le détestable air finit enfin. Alors tout le monde se ruina en applaudissements; quant à moi, soulagée enfin, j'eus autant que personne l'air d'être fort contente. Le président ne tarit plus sur la musique et sur l'indulgence des gens à vrais talents, etc., etc. Heureusement il ne lui vint pas dans l'idée de me demander un échantillon du mien.
Aussi fatigués du bavardage du père que nous venions d'être excédés du chant de la fille, nous nous tordions la figure pour contraindre des bâillements dont nous sentions l'incivilité. Mme la présidente, qui s'en aperçut, les attribua, par bonheur, au besoin de se reposer. Elle interrompit les belles choses que nous débitait son époux et dit qu'il était temps de laisser aux voyageurs la liberté de se retirer, attention dont nous lui sûmes, pour plus d'une raison, un gré infini.
La maison de plaisance de M. le président pouvait être un chef-d'œuvre d'architecture; mais elle était si peu logeable qu'après un appartement somptueusement mal décoré, qu'on donnait à Sylvina, il n'y avait plus que celui de mademoiselle qui pût recevoir une femme à qui on voulait faire quelques façons. M. le président, trouvant apparemment que j'en valais la peine, délogea sa fille en ma faveur; ce qui occasionna d'étranges quiproquos. On dit bien vrai que les plus grands événements dérivent souvent des plus petites causes.
Comme une fille bien élevée doit être jour et nuit sous la garde de quelques argus, il y avait deux lits dans l'appartement qu'on me cédait. Notre femme de chambre devait occuper le second. Thérèse, c'est ainsi qu'elle se nommait. était entrée chez nous quelques jours avant notre départ: c'était une grande fille bien faite, extrêmement jolie, active et d'agréable humeur. Nous la tenions du valet de chambre de monseigneur; elle était de la ville où nous allions. Souhaitant de revoir sa famille et sachant notre prochain départ, elle s'était fait recommander par Sa Grandeur elle-même; ce visage-là nous avait plu d'abord. On voyait bien que Thérèse n'était pas une vestale, elle avait même l'air de quelque chose d'absolument différent; mais cela nous était égal. Elle coiffait supérieurement et faisait des chiffons avec beaucoup de goût et de propreté.
—«Que pensez-vous de nos hôtes, mademoiselle? me dit-elle avec un ris malin et en me coiffant de nuit. Ne trouvez-vous pas que ces gens-là ne ressemblent à rien et que le plaisir de les voir vaut bien la peine de venir exprès de Paris?» Je trouvai la question singulière et n'y répondis qu'en souriant. Elle continua: «Vous ne savez peut-être pas, mademoiselle, qu'ici je suis en pays de connaissance? J'ai servi trois ans dans cet hôpital de fous, et, si vous vouliez me promettre de ne me trahir jamais, je vous conterais des histoires qui vous réjouiraient à coup sûr… Mais pourrait-on se fier à mademoiselle? elle est si jeune, et il y a si peu de temps que j'ai l'honneur de la servir.—Va ton chemin, Thérèse; tu peux sans rien craindre me confier tout ce que tu voudras, je brûle déjà de savoir à fond ce qui regarde ces originaux; compte sur un secret inviolable; tu as donc des choses bien divertissantes à me conter de ces gens-là?—Mademoiselle, vous allez en convenir.
«Quand j'entrai en condition dans cette maison (et il y a déjà cinq ans), j'étais encore fort jeune: M. le président m'avait tirée d'une boutique de modes, où j'étais apprentie. Ma maîtresse me persuada que je serais fort heureuse; en effet, M. le président me combla d'amitiés. Bientôt il fit plus, il me parla d'amour; il me donna bien de l'embarras, car cet homme est un vrai satyre. Il aime les femmes à la fureur. On dit même qu'il ne dédaigne pas les garçons; il a toujours quelque petit laquais mignon… Mais qu'il s'arrange. Il ne faudra pourtant pas vous scandaliser, mademoiselle; il y aura peut-être dans ce que je vous dirai des choses…—Dis, ma chère Thérèse, je suis très difficile à scandaliser. Poursuis.—De tout mon cœur. Pendant que M. le président était comme un diable après moi et se faisait abhorrer, je gagnais insensiblement les bonnes grâces de Mlle Éléonore, et je lui devins attachée de si bon cœur que, malgré les persécutions de son insupportable père, je résolus de demeurer uniquement à cause d'elle. Nous devînmes à la longue très bonnes amies; elle me confia les affaires les plus secrètes et entre autres que, depuis près d'un an, elle soutenait une intrigue avec certain jeune officier. Une vieille guenon de femme de charge, préposée pour veiller de près sur Mlle Éléonore, gênait extraordinairement leur amour. Je fus priée de m'y intéresser. Mais vous allez voir à quel point Mlle Éléonore a l'esprit faux. Ce qu'elle imagina fut de me prier de prendre sur mon compte l'inclination de l'officier; de me laisser apercevoir lui parlant et lui faisant même des agaceries; de le recevoir en un mot, et de lui prêter quelquefois mon petit réduit. Cet amant devait épouser quelque jour; mais ce ne pouvait être qu'après la mort d'un oncle, qui n'avait encore que cinquante-cinq ans et pas la moindre infirmité; gaillard encore, du plus militaire enthousiasme et capable de casser bras et jambes à son cher neveu, s'il l'eût soupçonné d'en conter pour le mariage à la fille d'un président de province.
«Sans vouloir dépriser Mlle Éléonore, je puis croire que je la vaux, tout au moins pour la figure; j'étais plus jeune, car, entre nous soit dit, elle a six bonnes années de plus que moi et elle est parfois quinteuse et maussade. Son officier, qui n'était pas amoureux à en perdre la tête, finit par s'ennuyer de tant de hauts et de bas; il avait souvent occasion de passer des heures entières tête à tête avec moi, qui suis d'une humeur tout à fait opposée à celle de Mlle Éléonore. Il était joli, frais, entreprenant. Le président, me rabattant sans cesse les oreilles du doux plaisir qu'on goûte en faisant des heureux, fortifiait en moi le désir d'éprouver, mais avec tout autre que lui, si c'était en effet quelque chose de si satisfaisant. Mon officier ne manqua pas de s'apercevoir du bien que je commençais à lui vouloir; s'il n'osait m'avouer qu'il me désirait aussi, c'est qu'il craignait que je ne le trahisse auprès de Mlle Éléonore. Qu'il était novice! Il ne savait donc pas que jamais une femme ne se joue à elle-même un mauvais tour et ne manque d'en jouer un à sa rivale quand elle peut. En effet, un jour le feu prit aux étoupes. Le galant fit en ma faveur la plus grave infidélité possible à sa maîtresse. Nous nous en trouvâmes si bien l'un et l'autre que nous convînmes de nous occuper sérieusement des moyens de tromper ma rivale; ce qui n'était pas absolument difficile, vu la tournure romanesque de son esprit et la prodigieuse dose qu'elle avait d'amour-propre.»
«Il y a des femmes que l'indifférence rebute et qui ont assez de sentiment pour rompre aussitôt qu'elles ont lieu de croire qu'on ne les aime plus. Mais malgré toute sa dignité postiche, Mlle Éléonore n'est pas de ces femmes-là. Il semblait que plus son officier la dédaignait, plus elle s'acharnait après lui. Il est vrai que le fripon avait poussé les choses un peu loin. La dot d'Éléonore n'étant pas un objet à dédaigner, il avait tâché de s'assurer la possession de sa conquête par le seul moyen que lui laissait le caractère de l'oncle antirobin. En un mot, il avait engrossé Mlle Éléonore. Mais une chose fort malhonnête de la part de cet étourdi, c'est qu'il me mit dans le même cas, moi qui n'avais point de dot et qu'il aurait dû ménager pour son propre intérêt. Ma maîtresse n'avait qu'un mois d'avance sur moi. Je commençais à peine à être sûre de mon fâcheux état que notre faiseur d'enfants fut obligé de rejoindre son régiment, qui s'embarquait pour l'Amérique. Il était en retard. Au dernier moment il prit la poste et vola; mais son excessive diligence lui valut une pleurésie dont il mourut.
«Imaginez, mademoiselle, l'embarras des deux veuves! Nous nous le cachâmes cependant réciproquement et songeâmes chacune de notre côté à nous tirer d'affaire. J'avais une ressource assurée, c'était de lâcher un peu la bride à M. le président, qui n'aurait pas manqué de donner tête baissée dans le panneau. Mais ce vilain homme me répugnait si fort que je ne pus prendre sur moi de me donner à lui. Ce M. Caffardot avec qui vous avez soupé faisait depuis longtemps une cour respectueuse à ma maîtresse. Il avait tâché de me mettre dans ses intérêts par des petits présents mesquins, et je le servais tout au mieux depuis notre arrangement avec l'officier. Il y avait donc entre nous un commerce d'amitié. Si ce grand flandrin-là n'était pas si bête, et s'il n'avait pas reçu une éducation bigote, qui fait qu'à son âge il est plus novice qu'un enfant de sept ans, vous verriez, mademoiselle, qu'il ferait mieux que bien d'autres; il est assez bien bâti, n'est-ce pas? Ses traits sont passables, et cela paraît avoir de la santé. Je crus celui-ci de beaucoup préférable à M. le président pour l'exécution de mon projet. J'imaginais que quelques avances suffiraient pour m'attirer de la part du nigaud des propositions que j'aurais bien vite agréées; alors il eût bien fallu qu'il se chargeât de mon posthume; mais si Mlle Éléonore, qui s'en proposait autant, ne put faire enfreindre à Caffardot son vœu rigoureux de chasteté, quoiqu'il fût très épris et que par mes soins il passât toutes les nuits quelques heures avec elle, il ne faut pas s'étonner de ce qu'il ne voulut jamais répondre à mes agaceries. Vous l'avouerai-je, mademoiselle, cette résistance convertit en véritables désirs ce qui d'abord n'était que dessein de convenance. Je fus piquée de me voir traitée avec indifférence par un sot, pour qui je faisais beaucoup, car il m'arrivait souvent de le reconduire presque nue et de m'envelopper en cet état dans son manteau, sous prétexte du froid, mais en effet pour lui faire sentir de bien près la douce chaleur et la fermeté de mon embonpoint. Je lui parlais sans cesse du bonheur qu'avait Mlle Éléonore de posséder un cavalier aussi aimable.—Que faites-vous donc pendant de si longs moments que vous passez ensemble? lui dis-je une nuit que je le retenais sous prétexte de laisser un peu tourner la lune, dont les rayons donnaient précisément sur la porte par laquelle il devait se retirer. Vous faites sans doute bien des folies avec ma maîtresse?—Moi! Oh! pour cela non. Avant que le Seigneur me permette de jouir légitimement de Mlle Éléonore, quand elle se livrerait à moi, ce qui est très éloigné de ses sentiments chrétiens, je ne voudrais assurément pas profiter de sa faiblesse.—Mais si elle vous tenait des propos bien tendres… qu'elle vous embrassât… comme cela, en vous disant: Mon cher Caffardot, je meurs d'amour pour toi, tu es adorable…—Finissez donc, mademoiselle Thérèse. Fi! embrasse-t-on ainsi les garçons?—Puis il crachait et essuyait ses lèvres avec un air d'humeur. Ma foi, mademoiselle, après cette première démarche, je n'avais plus rien à ménager: faisant donc semblant de poursuivre un rôle de comédie et parlant toujours au nom d'Éléonore, je poussai l'égarement jusqu'à défaire deux boutons…, mais contre mon attente, trouvant là quelque chose d'inanimé, je vis échouer mes chères espérances.—En vérité, mademoiselle Thérèse, interrompis-je, vous étiez une grande coquine.—Que voulez-vous, mademoiselle, répliqua-t-elle sans trop se déconcerter, une pauvre fille qui est dans le cas de placer un enfant et qui meurt d'envie de ce qui en fait faire perd aisément la tête. C'est la misère qui fait voler sur les grands chemins.
«Enfin donc, je ne vins à bout de rien: je vis l'instant où mon vilain crierait à la violence et me donnerait des coups de poing. Je voulus alors changer de rôle et lui dis, afin de le radoucir, que je rendrais compte à Mlle Éléonore de sa fidélité, dont j'avais seulement voulu m'assurer pour savoir si je pouvais me mêler honnêtement de leur intrigue. Mais le butor prit la chose tout à fait du mauvais côté: il ne manqua pas de conter mon entreprise à Mlle Éléonore, qui, sous un prétexte frivole, me fit mettre honteusement à la porte.
«Pour me venger, j'appris par une lettre à M. le président tout ce que je savais et de l'intrigue avec l'officier et de celle avec Caffardot. Mais il y a grande apparence que le père, qui n'est pas fort délicat sur l'honneur, et qui fait bien, car il est rare dans sa maison, je pense, dis-je, que ma lettre força Mlle Éléonore de tout avouer à son écervelé de père, qui la seconda de son mieux pour que leur honte demeurât secrète. Heureusement, j'ignorais alors que Mlle Éléonore fût grosse; sans quoi, je n'aurais pas manqué d'augmenter de cette grave circonstance ce que je me plaisais de publier partout. Je me rendis si odieuse par mes médisances que, menacée d'être renfermée à la sollicitation du président, et devant d'ailleurs songer à mes couches, je m'en fus à Paris, où je savais qu'une jolie fille trouve aisément des ressources et de l'appui contre les tentations des petits persécuteurs.»
Quoique je ne haïsse pas les médisances, parce que pour l'ordinaire elles amusent, néanmoins celles de Thérèse me choquèrent un peu; sa hardiesse m'étonnait. Je lui demandai comment elle avait osé venir dans une maison où elle ne devait point être à son aise, tandis qu'il eût dépendu d'elle de pousser jusqu'à la ville, où, sachant ses raisons, on lui aurait volontiers permis d'aller nous attendre.—Moi! mademoiselle, répondit-elle avec vivacité, j'aurais manqué cette occasion de voir et d'embarrasser ces vilaines gens! Tout mon chagrin est de n'en pas avoir été remarquée et de penser qu'ils ignorent peut-être encore qu'ils donnent l'hospitalité, cette nuit, à leur plus mortelle ennemie. Je leur en veux à tous. Soyez assurée, mademoiselle, que je me vengerai tôt ou tard d'Éléonore, et surtout de ce plat imbécile de Caffardot: il passera par mes mains, je vous le jure… et il s'en repentira. Ce singulier entretien nous conduisit jusqu'au moment d'éteindre les lumières: nous nous mîmes au lit.
Je commençais à m'endormir quand Thérèse, debout, vint me tirer doucement par le bras et me dit:—Voulez-vous, mademoiselle, être témoin d'une bonne scène? Levez-vous, s'il vous plaît; enveloppez-vous chaudement et suivez-moi près de la fenêtre: le tendre Caffardot est dans le jardin. Il vient de faire le signal ordinaire, croyant sans doute sa chère Éléonore dans cet appartement. Il faut nous divertir aux dépens du nigaud. Pour Dieu, levez-vous et venez nous écouter.
Une espièglerie de cette nature avait pour moi trop d'attraits et le ridicule du personnage promettait trop, pour que la crainte d'un peu de froid me fît rejeter la proposition. Je m'arrangeai de mon mieux et sus me placer. Thérèse entr'ouvrit la croisée, puis il y eut entre elle et Caffardot l'entretien que je vais rapporter.
—Est-ce vous, adorable Éléonore?—Oui, mon cher Caffardot, c'est moi. C'est votre amante qui vous défend de lui donner jamais aux dépens de votre santé des témoignages d'un amour… dont elle a déjà reçu tant de preuves, que son sensible cœur en est à jamais pénétré de reconnaissance.—Ah! ma belle demoiselle, que cet aveu m'enchante!… Mais, dites-moi, n'avons-nous rien à craindre de la part de votre femme de chambre? Est-elle bien endormie?—Oui, mon cher ami, elle est déjà profondément ensevelie dans le néant du sommeil, et si je n'y suis pas encore moi-même, c'est que je pensais à l'amant que j'adore, et qu'un doux pressentiment de sa galanterie suspendait sans doute l'époque de mon assoupissement…
Le galimatias de Thérèse, imitation nécessaire à la vraisemblance du rôle qu'elle avait à soutenir, manqua de me faire éclater. La fausse Éléonore me serra la main: je me contraignis.
Elle ajouta:—Puis-je proposer à mon tendre ami de monter, au lieu de se morfondre au jardin? J'ai peine moi-même à supporter les injures d'une bise irritée… Venez, mon cher tout, venez avec assurance…—Oh! mais, mademoiselle!—Vous hésitez? cette retenue m'afflige à l'excès. Mon bon ami peut-il, après tant de semblables entrevues, pousser plus loin que moi-même la crainte de me compromettre?—J'entends bien, mademoiselle… Mais…—Serais-je digne d'un amant délicat, si par quelque imprudence j'exposais ma vertu, ma réputation à la moindre souillure?—Je ne dis pas que cela soit, mademoiselle… Mais… c'est que voyez-vous… la jeunesse… Et moi… au bout du compte… qui sens bien… car, je suis de chair comme un autre, et… quand le diable tente!… Mais si vous voulez absolument… Mais si vous permettiez…—Allez, amant sans estime, je reconnais à vos indignes soupçons le peu de fond que vous faites sur l'honneur d'Éléonore. Oubliez-la; ses yeux se dessillent. Elle retire sa foi, reprenez la vôtre, et que toute liaison cesse entre nous.
Après ce congé burlesque, donné avec la dignité ridicule d'une mauvaise actrice de tragédie, la feinte Éléonore referma la croisée, sans daigner écouter ce qu'on put lui répliquer. Nous rîmes comme des folles en rentrant dans nos lits. Je crus qu'il n'y avait plus qu'à me rendormir.
Mais point du tout. Peu de moments après, Caffardot, inquiet de sa disgrâce, prit sur lui, malgré le danger qu'il pouvait courir, de venir trouver la fausse Éléonore. Il frappa doucement.—«L'entendez-vous, mademoiselle, dit aussitôt Thérèse en se levant, mademoiseile, le voilà… Le laisserons-nous entrer… mademoiselle?…» Je fus sourde. En conséquence, Thérèse me crut endormie et fut ouvrir la porte mal graissée qui fit du bruit. Cependant Caffardot fut introduit. Un moment après, pour les mettre à leur aise et pouvoir jouir de ce qui allait se passer, je fis semblant de ronfler à petit bruit.
Je supprime de peur d'ennuyer, un long entretien préparatoire où la fausse Éléonore s'arrangeait tout au mieux pour faillir sans perdre l'estime de l'amoureux Caffardot, et celui-ci pour ne point faillir, et conserver toutefois les bonnes grâces de sa maîtresse. La pudeur se montrait d'un côté bien lasse et de l'autre terriblement sur ses gardes. Le rôle de Thérèse était difficile. Caffardot ne demandait à la véritable Éléonore que de la voir presser leur mariage: il y avait un obstacle. La mère du futur, qui savait l'aventure de l'enfant, avait fait avertir secrètement Mlle Éléonore que, si elle persistait à vouloir épouser son fils, elle publierait cette honteuse affaire, de manière à ne lui laisser de la vie l'espérance d'épouser qui que ce fût. Éléonore, retenue par là, tâchait de traîner les choses en longueur, jusqu'à ce que la mère, qui était infirme et vieille, pût mourir ou que les principes du fils se relâchassent enfin assez pour qu'il se trouvât quelque jour dans le cas d'être pris sur certain fait et forcé d'épouser. Mais la vieille s'obstinait à vivre, et Caffardot, de marbre, ou soutenu de la grâce, avait sauvé jusqu'alors sa précieuse innocence des pièges du diable et de Mlle Éléonore.
Thérèse, au fait de toutes ces circonstances, était obligée, pour ne se point trahir, de régler là-dessus ses paroles et ses actions.
Préparez-vous, ami lecteur, à voir ici quelque chose d'incroyable… Mais pourquoi vous priver du plaisir de la surprise? Lisez, et vous croirez si vous pouvez. Quant à moi, si je n'avais pas été témoin, j'aurais bien eu de la peine à me persuader la possibilité de ce que je vais vous apprendre. Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
Il y avait déjà quelque temps que mes gens argumentaient assez haut pour que je ne perdisse pas un mot de leur entretien, quand enfin la fausse Éléonore avança ce délicat et captieux raisonnement:—Cessez, dit-elle, de vous plaindre du retard que j'apporte à votre bonheur, mon cher Caffardot: il ne tient qu'à moi, je vous l'avoue, d'engager mon père à couronner dès demain, de son consentement, le vœu qui lie déjà nos destinées; mais l'extrême passion qui me possède ne s'accorde point avec le froid dénouement de ne devoir qu'au mariage la possession du plus aimable des mortels. L'hymen sera donc pour nous, comme pour le vulgaire, une affaire de convenance. Ah! que ne suis-je assez heureuse pour trouver dans mon amant… ces élans passionnés… qui m'élèvent quelquefois au-dessus de ces chimères qu'on nomme devoir, honneur, vertu!—Ah! que dites-vous là, mademoiselle Éléonore! quel oubli de ce que prescrit la sainte religion!—Eh! laisse un moment à part ta sainte religion, mon cœur, et réponds à cette simple question: si tu avais attaqué ma pudeur et que je t'eusse cédé, me mépriserais-tu?… Refuserais-tu de m'épouser?—Mais… non. Si j'avais promis… il faudrait bien que je tinsse parole… le parjure est un grand péché.—Eh bien! cher Caffardot, je suis, comme toi, l'ennemie du parjure: j'ai juré, dans mon amour excessif, de ne me lier indissolublement à toi que lorsque ta passion et la mienne auraient subi la plus forte des épreuves, lorsque je me serais assurée qu'après avoir joui de ton amante, tu sauras encore en connaître le prix, et que de même, après t'avoir possédé, j'en conserverai le désir, au point de souhaiter que nous soyons l'un à l'autre le reste de nos jours. Où en serions-nous, dis-moi, si après quelques mois de mariage, dégoûtés réciproquement, nous venions à détester nos liens? Or, si ce dégoût peut naître de la jouissance, ne vaut-il pas mieux en courir les risques avant les sacrements? Quelles délices, au contraire, si lorsque j'aurais fait pour toi ce qui, dit-on, déshonore une femme, je te vois rechercher avec le même empressement le bonheur de m'épouser! Quel rempart pour ma tendresse que la reconnaissance infinie dont je me sentirais redevable envers le plus généreux des amants!…»
Cela était trop subtil et trop pressant pour notre Joseph; il ne sut qu'y répondre… A quoi bon faire attendre plus longtemps le dénouement imprévu de cette singulière scène? L'amour… la nature… l'imbécillité elle-même, réunies contre les préjugés, remportèrent sur eux un complet avantage. Après plusieurs si, mais, cependant, le sot, que la fausse Éléonore comblait de caresses perfides, chancela… s'oublia… partagea le lit de la lubrique Thérèse… On peut s'en rapporter pour le reste à l'expérience et à l'avidité de cette actrice passionnée.
L'effronterie avec laquelle la soubrette me manquait dans cette occasion excita d'abord une colère que j'eus peine à réprimer; mais bientôt les doux accents de ces ravissements m'intéressèrent, et je fus au-devant de tout ce qui pouvait la justifier. Je compris que, comptant sur mon sommeil et trouvant une occasion aussi favorable de se venger, elle était excusable de l'avoir saisie. La part que je l'entendais prendre aux travaux de l'heureux prosélyte allumait en moi mille feux. Caffardot, qui, dans ses ravissements, laissait échapper quelques Sainte-Vierge, Saint-Esprit, Ah! doux Jésus! me divertissait au possible. En un mot, j'unis mon intention à ce couple fortuné, l'écho de leurs plaisirs retentit plusieurs fois en moi. Je m'endormis au plus doux murmure de leurs voluptueuses caresses et dans l'étonnement que me causait la durée de ces débats. Voilà les fruits de la sagesse; heureux qui commence tard à jouir!
O dévots! que ce qui arriva de sinistre à M. Caffardot pour s'être ainsi laissé corrompre vous effraie et vous apprenne à résister courageusement aux pernicieuses impulsions de la chair. Le châtiment suit de près le crime. Les mortels privilégiés qui entretiennent une correspondance quotidienne avec le ciel en sont remarqués dans leurs moindres peccadilles, tandis que les pécheurs endurcis, méconnus à la cour céleste, se livrent sans trouble à leurs coupables excès. Mais aussi, gare le jour des vengeances! c'est alors que ceux qui auront amassé sur leurs têtes des monceaux d'iniquités en verront avec effroi l'énorme liste offerte à leurs yeux par l'ange exterminateur: ceux, au contraire, qui auront été châtiés dès cette vie et que cela aura beaucoup aidés à se repentir trouveront pour eux la fatale balance en équilibre et monteront d'emblée au séjour de l'éternelle félicité. Heureux, trop heureux Caffardot, à qui la bonté divine ménagea des punitions aussitôt qu'il eut failli!
Je venais de m'éveiller, une pendule sonna cinq heures. Les amants fatigués dormaient à leur tour, j'en fus assurée par le bruit distinct de deux ronflements, dont le mâle surtout annonçait le plus profond sommeil.—Je ne vois pas, me dis-je alors, que ce M. Caffardot, qu'il s'agissait de mortifier, soit trop la dupe de cette aventure: il couche avec une très jolie fille, il se croit possesseur de l'objet dont son cœur est rempli; s'il fait, selon ses idées, une grande perte pour l'autre vie, du moins il trouve la clef de ce qui fait l'unique bonheur de celle-ci; où donc est sa disgrâce? Mademoiselle Thérèse, l'objet est manqué. Le tempérament a trahi la colère, et Caffardot a tout l'avantage du stratagème que vous aviez imaginé contre lui. Je pouvais ne pas raisonner juste; et l'on verra en temps et lieu que je me trompais; je raisonnais, du moins, selon les apparences. Mais, ajoutais-je à mes réflexions, si Thérèse s'est oubliée, rien ne m'oblige, moi, qui ne goûte point M. Caffardot, à le laisser jouir paisiblement de son bonheur. Ménageons à cet idiot quelque sujet de se repentir de sa faiblesse…—Cependant j'avais beau chercher dans ma tête, je n'y trouvais rien qui répondît à la malignité de mon intention… Lui donner l'alarme d'être surpris! Il en était quitte pour s'évader; la fausse Éléonore, qui n'était point prévenue, pouvait me seconder mal. Je ne vis rien de mieux à faire que de détourner quelque pièce essentielle des vêtements du coupable. La culotte fut la première chose qui me tomba sous la main. Je m'en emparai, ayant préalablement ôté une bourse, une montre et des clefs que je remis dans les poches du justaucorps. J'attendis ensuite dans mon lit ce qui pourrait arriver de cette importante soustraction.
Mais les ronflements ne finissaient point: je perdis enfin patience, et fus tirailler Thérèse, que j'appelai plusieurs fois tout bas Mlle Éléonore. Elle eut à son tour bientôt éveillé Caffardot, qui, supposant leur aventure découverte par la femme de chambre, se crut perdu, sortit du lit, rassembla maladroitement ses habits, chercha longtemps sa culotte, mais en vain, partit cependant, traînant avec assez de bruit les boucles de ses souliers sur le parquet, et ferma la porte qui se plaignit encore beaucoup. Le pauvre diable craignait apparemment que la duègne d'Éléonore ne se mît à ses trousses. Ce ne pouvait être qu'elle qu'il venait d'entendre parler! Quel embarras! que va-t-il arriver à sa chère Éléonore? et comment ravoir sa culotte?
Thérèse, de son côté, n'était pas sans inquiétude, elle m'avait manqué trop essentiellement pour ne pas s'attendre à quelque réprimande sévère et peut-être à recevoir son congé, mais heureusement pour elle, je manquai de dignité dans cette occasion. Glissant donc légèrement sur les reproches que méritait son audace et ne prenant pas même le temps d'écouter ses excuses, je passai déjà vite à la confidence de mon espièglerie. Elle venait déjà d'avoir un effet si plaisant que je ne pouvais contenir mon envie de rire, loin qu'il me restât la moindre humeur, Thérèse, rassurée, trouva le tour admirable; nous n'osions cependant laisser éclater notre joie sur ce que Caffardot, qui n'avait pas ses culottes, resterait jusqu'à nouvel ordre dans le corridor. L'ingénieuse soubrette eut bientôt levé cet obstacle. Elle alla dire tout bas par la serrure à son bon ami, qui en effet y avait l'oreille collée, que la femme de chambre, qui s'était trouvée mal et n'avait appelé que pour demander du secours, ne se doutait probablement de rien, qu'au surplus la culotte, qui ne se trouvait point encore, ne pourrait lui être rendue par la porte, à cause du bruit qu'elle faisait au moindre mouvement; mais que s'il voulait aller au jardin, on la lui jetterait par la fenêtre dès que la femme de chambre dormirait.
Ainsi débarrassées du témoin incommode, enchantées de le savoir cul nu dans le jardin, où la bise soufflait avec fureur, nous ne contraignîmes plus nos ris: puis nous tînmes conseil, résolues de bien employer, pour notre amusement et pour le tourment de Caffardot, l'insigne preuve que nous avions de son incontinence. Le résultat de nos délibérations fut que Thérèse qui connaissait parfaitement la maison, irait sans bruit suspendre la culotte à la porte de la chambre où couchait la véritable Éléonore. Tel fut notre bon plaisir. Thérèse s'habilla tout à fait, parce qu'il faisait très froid: puis s'enfonçant dans les ténèbres du corridor, elle alla bravement exécuter notre risible arrêt.
La téméraire soubrette demeura beaucoup plus longtemps que je ne m'y attendais, et j'étais déjà fort inquiète de son retard, quand je l'entendis enfin rire dans le corridor et parler; je crus qu'elle était avec quelqu'un: cependant elle rentra seule. Pressée de la plus vive curiosité, je lui fis cent questions. Mais, sans y répondre et riant par éclats, la folle ne cessait de répéter: Ah! la plaisante aventure! la bonne folie! le drôle de corps! Je perdais patience. A la fin pourtant, j'appris que ces ris immodérés étaient occasionnés par la plus singulière scène du monde, qui se passait à l'heure même dans la chambre d'Éléonore, et dont la porteuse de culotte venait d'entendre une partie.—«M. le chevalier, dit l'évaporée, s'interrompant à chaque mot pour éclater de rire, M. le chevalier est là-haut… chez la divine Éléonore, à qui il tient, je ne sais sous quel prétexte, les propos les plus originaux. Je défie l'homme le mieux ivre, le plus facétieux histrion, d'imaginer un amphigouri pareil à celui qu'il débite. Il a cependant passé la nuit avec la chère demoiselle, rien n'est plus évident… Tout ce qu'il dit y a rapport. Ils ont couché ensemble, mademoiselle! Cela est clair. Comment trouvez-vous la chose? Et qui diable ne rirait pas d'une découverte pareille?»—Mais, interrompis-je, êtes-vous bien sûre, Thérèse…—Tout à fait sûre, mademoiselle.—Que ce soit le chevalier?»—Ah! c'est bien lui-même; peut-on méconnaître son joli son de voix? il traite Mlle Éléonore d'épouse chérie, d'adorable déité.»—Vous extravaguez, ma mie Thérèse, dis-je un peu piquée, mais ne pouvant encore croire un conte qui, selon moi, n'avait pas la moindre vraisemblance.—Eh! parbleu, mademoiselle, répliqua-t-elle en continuant ses ris, si vous doutez que ce que je dis soit vrai, donnez-vous la peine de vous lever et de me suivre, vous verrez…—Non, il y aurait un autre moyen…
Je n'eus pas le temps d'achever. Thérèse avait de l'esprit, elle devina ce que j'hésitais à lui proposer, partit et ne reparut plus; ce fut le chevalier qui revint à sa place, riant aussi de tout son cœur.
Piquée contre le volage adorateur, déjà coupable de plusieurs infidélités, quoique nous ne vécussions ensemble qu'à peine depuis un mois, je le laissai chercher à tâtons mon lit, sans daigner le guider d'une seule parole. Mais il sut bien me trouver. Je perdis tout à coup la moitié de ma colère quand je sentis les belles mains de l'inconstant toucher mon sein et sa bouche angélique surprendre la mienne au moment où je délibérais si je voulais la détourner. J'eus cependant le courage de lui dire, avec une aigreur apparente, qu'il me laissât et retournât vers son épouse chérie, vers l'aimable déité. Ce reproche ne le fâcha point; et sans perdre du temps à se justifier, il eut recours au remède infaillible… Je m'apaisai.
«Encore, mon cher amour» (soupirai-je, en ressuscitant pour la seconde fois)… mais je me repentis de cette prière indiscrète quand j'eus touché quelque chose qui se trouvait pour lors dans l'impossibilité de me complaire.—Hélas! dit tristement le pauvre chevalier, voilà le vrai châtiment de mes sottises. Jamais coupable fut-il plus cruellement puni! mais Vénus n'abandonne pas pour longtemps ses fidèles adorateurs. Avant que je n'aie fini de te raconter la rare aventure qui vient de m'arriver, je serai désenchanté; et tu es trop généreuse pour me refuser ma revanche.» Un baiser de flamme fut le sûr garant de ma bonne volonté; nous demeurâmes voluptueusement groupés; et ce fut dans l'attitude la plus propre à opérer un prompt désenchantement que le chevalier se mit à me raconter ce qu'on va lire dans le chapitre suivant.
«Le funeste président nous faisant visiter tous les recoins de sa maison, avec autant d'exactitude que si nous eussions été un détachement de maréchaussée, commandé pour y déterrer quelque malfaiteur, avait annoncé la pièce où nous sommes maintenant comme l'appartement de sa fille, et celle d'en haut, où je suis venu m'égarer, comme l'une des chambres qu'il donne aux étrangers, en attendant que le premier soit en état. La droite est pour les femmes, les hommes sont de l'autre côté. Ayant bien mis cette distribution dans ma tête, assuré d'ailleurs que Sylvina devait occuper au-dessous le bel appartement et présumant en conséquence que tu coucherais nécessairement dans une chambre où il n'y aurait qu'un lit, il me semblait que rien ne pouvait s'opposer au bonheur de passer la nuit avec toi; je suis donc parti pour le quartier des femmes, dès que j'ai présumé que tout le monde pouvait à peu près dormir. J'ai porté la main sur plusieurs serrures; enfin j'ai trouvé la clef dans l'une, j'ai ouvert. Quelqu'un dormait, mais au bruit que j'ai fait, on s'est éveillé… J'hésitais.—Entre donc, Saint-Jean, a dit très distinctement une voix que j'ai reconnue tout de suite pour celle d'Éléonore; alors il m'est venu l'idée la plus folle. La répugnance de passer pour Saint-Jean et la curiosité de voir quel micmac allait naître de ma visite m'ont fait commencer sur l'heure le rôle de somnambule, et sans répondre à la voix, je me suis mis à déclamer assez bas.—Jardin délicieux où la divine Cloé vient chaque matin disputer à la rose et au jasmin le prix de la fraîcheur… Lieux enchantés où le serment d'un amour à l'épreuve des siècles précéda le vœu que nous prononçâmes au pied des autels… (Je me suis assis). Fontaine plus limpide que celle de Vaucluse! Cristal, où mon épouse chérie…—Ah çà, Saint-Jean, a interrompu la voix, voilà qui est très bien, mais c'est assez de ces gentillesses; dis-moi par quel heureux hasard…—Le hasard n'eut point de part à mon choix, il fut forcé dès que je vis sa prunelle plus éclatante que l'étoile du matin.—Ah! ah! monsieur Saint-Jean, vous faites votre agréable! où donc avez-vous puisé tant d'esprit?—Personne n'en a comme elle. Phébus, jaloux de ses moindres paroles, se couvre d'un nuage pâle dès qu'elle ouvre la bouche… Adorable épouse! divine Cloé…»—Laisse-moi rire, mon d'Aiglemont, dis-je à l'aimable fou, dont le poids délicieux gênait le jeu de ma poitrine, je n'y tiens plus: le soleil qui s'obscurcit, le temps qui se couvre, dès que Cloé se met à parler! Cela est trop extravagant… mais que veux-tu faire? oui, je sens que tu es désenchanté; à la bonne heure; cependant, pour ta pénitence, tu patienteras jusqu'à ce que tu m'aies achevé ton récit, nous verrons après; sois sage et conte.
«—Mis au fait par l'apostrophe d'Éléonore à Saint-Jean, tu penses bien que je me suis mis à mon aise. J'ai profité de la première invitation, qui est encore échappée à la belle, pour courir à son lit, disant: Qu'entends-je? Elle est déjà sous ce berceau de chèvrefeuille! les sons de sa voix mélodieuse ont frappé mon oreille!… Ah! chère épouse!… C'est toi!… C'est elle-même… Hélas! après une si longue absence… tes bras se refusent à ceux d'un époux chéri!… O amour, ô hyménée! venez éclairer de vos brillants flambeaux les yeux de Cloé, qui méconnaissent le plus tendre des époux.
«Soit qu'Éléonore ait eu l'esprit assez présent pour sentir tout le parti qu'on peut tirer d'un somnambule, soit qu'un tempérament dominant ne lui ait pas permis de refuser une occasion, peut-être dangereuse, elle n'a fait aucun effort pour m'empêcher de partager son lit. Cependant il n'était plus possible qu'elle me prît pour Saint-Jean, dont elle doit sans doute connaître la voix. Je ne déguisais point la mienne. J'ai fait les choses en galant homme; et ne voulant pas mettre la belle à mal sans être assuré de son parfait consentement, j'ai débuté, au lit, par tourner le dos, comme pour dormir. Quelques minutes après, j'ai fait semblant de ronfler. Bientôt Éléonore s'est levée. Je m'apprêtais à m'esquiver, craignant qu'elle n'allât appeler du secours, mais prudente, ennemie de l'éclat, elle ne voulait que fermer la porte et mettre les verrous, de peur sans doute qu'il ne vînt plus de monde qu'il ne lui en fallait. Après cette sage précaution, elle s'est recouchée, et voici ce que j'ai jugé à propos d'ajouter à mes folies:—Cesse de t'abuser, divine Cloé. Quelle que soit la beauté de l'incomparable Éléonore, rien ne peut combattre dans mon cœur ton image adorée; en vain cette auguste princesse est la rivale de Minerve et de Diane, toi seule as le prix… Je ne disconviens pas que mes yeux éblouis, mon oreille enchantée… Tu surprends ma rougeur, céleste Cloé? pardonne, je suis coupable… Mais que dis-je? je ne le suis plus. Tes charmes divins détruisent une illusion passagère… Permets-moi seulement de répéter une dernière fois que si je n'étais l'amant et l'époux de Cloé, je ne pourrais vivre que pour Éléonore.»
Après une pause dont nous avions besoin tous deux, pour soulager notre envie de rire, le chevalier me dit encore qu'il s'était payé deux fois de ses éloges et qu'Éléonore avait fait très savamment la Cloé. Qu'ensuite, comme il faisait de nouveau semblant de dormir, elle l'avait tiraillé doucement, afin de se défaire de lui, s'il était possible, sans l'éveiller; qu'il s'était prêté à tout, soutenant avec beaucoup de vraisemblance le rôle de somnambule, et qu'on l'avait enfin attiré vers la porte. Thérèse s'était trouvée là précisément comme Éléonore ouvrait. Le chevalier, par pure malice, avait recommencé ses monologues, sans rentrer, sans sortir, le tout pour prolonger l'embarras de la divine Cloé. Thérèse avait profité d'un moment favorable pour se glisser dans la chambre et poser la culotte sur un fauteuil voisin du lit. Puis, laissant le chevalier continuer sa comédie, elle était revenue vers moi; par bonheur, lorsqu'elle était retournée, le somnambule n'avait pas encore pris le parti de la retraite. Celui-ci, sentant qu'une main féminine s'emparait de lui dans les ténèbres, s'était laissé conduire. Thérèse l'avait mis au fait en chemin; puis, le laissant à la porte de la chambre, elle s'en était allée, par discrétion, attendre le jour quelque part, ne manquant pas de connaissances dans une maison où elle avait servi.
Le lecteur peut être impatient d'apprendre ce qui arriva de la culotte de Caffardot, si méchamment installée chez l'innocente Éléonore; je supprime, pour le satisfaire, les détails de ce qui put encore se passer entre le somnambule et moi.
Nous fûmes d'avis qu'il fallait attirer, sans affectation, le plus de monde que l'on pourrait à l'appartement de la belle avant qu'il y fît jour. A l'ouverture des volets, une culotte rouge, vue de tous les yeux, devait produire un effet admirable. Il ne s'agissait, pour amener ce grand coup de théâtre, que d'éveiller de bonne heure M. le président et de lui proposer de surprendre agréablement les dames par de petites aubades à leurs portes. Le chevalier jouant du violon et le président de la basse de viole, le galant vieillard ne pouvait manquer de goûter l'heureuse idée de cet éveil romanesque.
En conséquence, d'Aiglemont se rendit de bonne heure chez notre hôte avec son violon; la triste basse de viole fut tirée de son étui poudreux: on répéta quelques vaudevilles surannés et l'on se mit en marche. Sylvina fut gratifiée la première d'une forlane, d'une gavotte et de deux courantes, le tout avec des sourdines, par respect pour le sommeil de la grave présidente, dont l'appartement était contigu. Ensuite les musiciens et Sylvina, qui s'était aussitôt levée, vinrent à ma porte. Je les attendais et ne laissai jouer que le temps qu'il fallait pour ne point paraître prévenue. Je grossis bientôt leur bande avec Lambert, qui, se mêlant aussi de musique et jouant passablement de la flûte, venait se joindre aux concertants. Bientôt toute la maison fut à notre suite, excepté la présidente, Éléonore et Caffardot; en un mot, nous étions très nombreux quand nous nous présentâmes à la porte de la chambre où reposait la tendre amante de Saint-Jean, la divine Cloé.
Arrivés sans bruit, nous débutâmes par le fameux air des Sauvages, sur lequel je savais par bonheur un amphigouri, qui répondait merveilleusement à l'envie que j'avais de berner la chère Éléonore, et non de la divertir. L'honnête président, admirateur de l'artiste à qui l'on doit le sublime morceau que nous exécutions, était seul de bonne foi: possédant cette pièce à fond, il raclait littéralement la basse continue avec le plus fervent enthousiasme. Aussitôt que l'air fut achevé, le chevalier ouvrit, criant à tue-tête: Forêts paisibles; à quoi le cher père ne manqua pas de répliquer par une partie du chœur. Quant à moi, je continuais à chanter mes paroles burlesques, Lambert s'époumonnait en soufflant dans sa flûte; le tout faisait un charivari qui m'aurait considérablement amusée si je n'avais pas eu la perspective d'un amusement encore plus intéressant.
Ce fut le président lui même qui courut aux volets et fit jour. Les chants cessèrent subitement à l'aspect de la culotte; le chevalier et moi jouâmes à ravir l'étonnement; je tournai le dos, d'Aiglemont toussa, Sylvina parut stupéfaite, ainsi que Lambert et les autres spectateurs. Le président était à peindre, ayant passé tout à coup d'un enjouement, un peu fou pour son âge, à la colère la plus terrible. Tous les yeux, fixés à la fois sur la culotte, guidèrent sur ce fatal objet ceux de la malheureuse Éléonore. Sa confusion ne peut se décrire. Nous nous hâtâmes de sortir à travers une foule de curieux, parmi lesquels la perfide Thérèse, se comportant à merveille, n'avait pas l'air d'avoir la moindre part à l'événement. Le chevalier emmena le président demi-mort, ferma la porte et s'empara de la clef, pour empêcher ce père irrité de revenir sur ses pas faire quelque mauvais traitement à sa coupable fille. Cependant la culotte était demeurée, et celui à qui elle manquait ne passait pas lui-même des instants moins cruels qu'Éléonore, que ce trophée de libertinage venait de compromettre si publiquement.
D'Aiglemont était un espiègle, mais il avait le cœur excellent. Il ne vit donc point sans émotion le désespoir de notre hôte; et sur l'heure il forma le projet de réparer, autant que cela se pourrait, le mal qui résultait de notre folle plaisanterie.—«Ne vous affligez pas, monsieur, dit-il au président, j'entrevois de tout ceci de la fourberie, et je gagerais que mademoiselle votre fille est innocente, malgré les apparences qui semblent déposer contre sa vertu. Laissant à part la prévention où tout le monde doit être en faveur d'une personne bien née et élevée par des parents respectables, je m'attache au fait seul, et je soutiens que cette culotte égarée chez elle ne peut s'y trouver que par quelque perfide manœuvre de la part, sans doute, de celui à qui elle appartient. Un homme à bonnes fortunes, quelque distrait qu'il soit, n'oublie jamais sa culotte. Encore une fois, monsieur, il y a là-dessous quelque noirceur; et si vous m'en donnez la permission, je me fais fort d'éclaicir ce mystère d'iniquité. Souffrez que j'entretienne un moment en particulier Mlle Éléonore… mais non, soyez vous-même témoin de notre entretien, et tenez-vous pour dit que bientôt vous serez tranquillisé et vengé.»
Je connaissais le chevalier incapable de nous compromettre; mais je n'en étais pas moins étonnée de son effronterie, et je ne concevais pas comment il osait se mêler d'arranger une affaire où lui même avait les plus grands torts. Cependant, ayant un but, il vint à bout d'y conduire heureusement sa difficile entreprise.
Les éclaircissements entre lui, le président, Éléonore et Caffardot se passèrent sans témoins; mais voici le compte qu'il nous en rendit dans la voiture, lorsque nous eûmes pris congé de la ridicule famille. C'est encore le chevalier qui va parler.
—«Nous sommes retournés, le cher père et moi, chez la malheureuse Éléonore, que nous avons trouvée en larmes.—Rassurez-vous, mademoiselle, lui ai-je dit avec une consolante douceur, soyez persuadée que monsieur votre père est trop judicieux pour prendre le change: il ne doute nullement de votre innocence, et de même, loin de vous accuser le moins du monde, toute la maison se plaint et crie vengeance contre un scélérat qui vous a fait l'injure la plus atroce. Reposez-vous sur moi du soin de vous faire la réparation solennelle qui vous est due; mais expliquez-vous, décidez sur-le-champ du sort de l'imposteur: doit il expirer sous nos coups, ou prenez-vous assez d'intérêt à lui pour que vous daigniez le sauver en l'élevant au rang de votre époux?—Ni l'un ni l'autre, monsieur, a répondu l'indolente Éléonore, qui, m'ayant attentivement regardé pendant que je parlais, s'était un peu rassurée, sentant que je lui fournissais un moyen de se disculper, non, monsieur, une punition proportionnée à la perfidie de Caffardot ne manquerait pas d'ajouter au scandale. Sait-on d'ailleurs, après l'indigne manière dont il vient de se venger de n'avoir pu me séduire, à quel excès il pourrait encore se porter, plus irrité? Qu'il vive!… Mais j'en jure devant mon père, devant vous, monsieur, de qui je reçois dans ce moment des preuves d'intérêt qui me permettent de vous nommer notre véritable ami, je jure, dis-je, que jamais l'infâme Caffardot ne sera mon époux; hélas! je n'ai qu'une faute à déplorer: c'est d'avoir caché trop longtemps à mes tendres parents les vues abominables que le suborneur couvrait du voile hypocrite de la dévotion. Depuis plus d'une année il ne cessait de me tendre des pièges. J'espérais toujours que, cédant enfin à ses propres remords et corrigé par l'exemple de l'honneur que lui donnait ma résistance, il renoncerait enfin à ses damnables projets; mais je me suis abusée!… et qu'il m'en coûte cher aujourd'hui!—Nouveau torrent de larmes… délire de douleur.
«Je voyais le bon papa prêt à fondre en larmes; j'ai pensé que les miennes, ou du moins le semblant d'en répandre, produirait un admirable effet dans cette importante conjoncture. J'ai donc détourné la tête, et tirant mon mouchoir, j'ai caché mon visage, riant d'aussi bon cœur que les autres pouvaient me soupçonner de pleurer et pleuraient réellement eux-mêmes. Le sensible président serrait dans ses bras sa vertueuse progéniture; Éléonore jouait son rôle avec beaucoup de majesté. Je n'y tenais plus; je me suis emparé de la culotte, et sortant brusquement de la chambre j'ai feint un emportement qui pouvait signifier que j'allais confondre Caffardot et le punir de sa lâche imposture.—Arrêtez-le, mon père, s'est écriée la généreuse Éléonore, courez, empêchez le sang de couler…—Mais je suis alerte; en deux sauts j'étais loin du président, et je me suis rendu sans obstacle à la chambre du dévot suborneur.»
Sylvina et Lambert écoutaient le chevalier avec beaucoup d'intérêt; mais si cette histoire pouvait les amuser, elle était surtout délicieuse pour moi. Je jouissais seule de tout le comique du rôle du chevalier et du parfait ridicule du rôle d'Éléonore. Je mourais d'envie de mettre les autres un peu plus au fait; mais d'Aiglemont, d'un coup d'œil fin, m'imposa silence et continua:—«J'ai paru chez Caffardot avec un visage triste et courroucé. Il était au lit. Au bruit que j'ai fait en entrant, il a détourné ses rideaux; l'aspect de la terrible culotte l'a fait frémir; une pâleur mortelle a défiguré son visage, ç'a été bien pis quand le président est survenu, transporté de fureur, faisant en conséquence des grimaces d'énergumène. J'avais discrètement attendu celui-ci pour parler; immobile, je m'étais contenté d'exposer la culotte aux yeux de l'accusé, comme une autre tête de Méduse.
«Aussitôt, le président, dont la rage redoublait à la vue de l'auteur prétendu de sa honte, a pris une canne et s'est mis à frapper de toute sa force sur le pauvre Caffardot, qui, malgré les couvertures, devait très bien sentir les coups; je ne me suis point exposé à cette première explosion, parce que je connais le cœur humain et que je sais que, lorsqu'on s'est livré sans contrainte à ces sortes de transports, le moment qui les suit est celui de la clémence et des accommodements. Cependant, suffoqué de colère et las de battre, le président s'est jeté dans un fauteuil, déplorant avec beaucoup de galimatias son malheur, sa confiance abusée, sa fille perdue de réputation et privée sans doute pour jamais de l'espoir d'un honorable établissement.
—Pardonnez-moi, monsieur, s'est à son tour écrié le chrétien Caffardot, tombant du lit à genoux et se traînant dans cette posture jusqu'aux pieds du père outragé. Pardonnez: soyez assuré qu'épouser Mlle Éléonore a toujours été mon unique désir et que si j'ai été assez faible pour succomber à la tentation d'en jouir…—A la tentation d'en jouir, malheureux! a riposté le père redevenu furieux… Tu as encore l'audace de m'insulter, scélérat, et de calomnier ma fille! tu en as joui…—Mais puisque vous le savez, monsieur, il faut bien qu'Éléonore ait tout avoué…—Alors un coup de bâton, pour lequel le vieux président a retrouvé toute la vigueur de la première jeunesse, a coupé la parole de Caffardot. Le ver, dit le proverbe, se redresse lorsqu'il sent qu'on l'écrase; j'ai vu de même notre reptile frémir et mesurer d'un coup d'œil plein de rage la figure décrépite du père d'Éléonore. Cependant, afin de prévenir quelque acte de violence de la part du sournois Caffardot, je me suis mêlé de la querelle et, me joignant au président, j'ai traité l'autre de garnement: je l'ai menacé d'appeler des valets pour le lier et le conduire à la ville, où l'on saurait bien le forcer à justifier une fille aussi estimable que celle qu'il osait noircir par la plus exécrable des calomnies.
«Un dévot, dans de semblables occasions, a des ressources qui manquent au commun des hommes. Le malheureux, se prosternant la face contre terre, a offert à Dieu sa fatale disgrâce et entonné le Miserere d'un ton que le prophète lui-même avait sans doute à peine, quelque affligé qu'il pût être, quand il le composa. Mais je n'ai pas laissé le temps à notre David d'achever sa ridicule prière; je l'ai fait habiller à la hâte; vous l'avez tous vu sortir de sa chambre, noyé de honte, écrasé de l'injustice de ses accusateurs, de la gravité des circonstances qui concouraient à le faire passer pour le faussaire le plus abominable; je l'ai conduit hors des cours comme un banni. Il retourne à sa gentilhommerie à pied; le président m'adore; je suis son ami, son vengeur: à la ville, je dois être sa plus intime société; je suis chargé de vous faire à tous des excuses infinies et de vous prouver comment la belle Éléonore est l'innocence même. Je vous propose de le croire; cependant, si vous vous y refusez, je n'ai pas promis d'user de violence pour tâcher de vous en convaincre. Au reste, il n'y aura point de procès, à moins que Caffardot ne juge à propos d'en intenter. Mais il n'en fera rien. Excepté celui-ci, tout ce monde affligé nous rejoindra demain à la ville; les gens ne manqueront pas d'y ébruiter la fatale histoire de la culotte, et les bavardages extraordinaires auxquels tout ceci va donner lieu nous fourniront d'amples ressources contre l'ennui de notre nouveau séjour.»
«Voilà qui est bel et bon, chevalier, dit Sylvina quand il eut cessé de parler, mais je ne vois pas encore bien clair dans tout ce que vous venez de nous apprendre. Cette culotte, par quel hasard enfin se trouvait-elle chez Éléonore? M. Caffardot l'y avait-il réellement oubliée après un tendre entretien? ou bien était-il coupable du tour infâme de l'y avoir introduite à l'insu de la demoiselle, par quelque motif de vengeance ou de passion?—C'est sur quoi l'on ne peut pas vous donner des éclaircissements bien positifs, répondit finement le chevalier. Le crime du sournois Caffardot est une énigme dont le caractère indéchiffrable du personnage rend la solution fort difficile. Peut-être avec le temps serons-nous mieux instruits; mais faisons des gageures. Quoiqu'il y ait gros à parier qu'Éléonore n'est point innocente, je veux bien néanmoins risquer dix louis, et je dis qu'elle n'a pas couché avec Caffardot.—Monsieur le chevalier, interrompit Lambert, je tiendrais vos dix louis s'il était permis de parier à jeu sûr. Je n'ai pas laissé de m'instruire pendant cette fameuse nuit. Apprenez à votre tour les découvertes que j'ai faites. Quelle diable de raison que celle de ce M. le président!
«Le vin frelaté que nous avons bu à souper m'incommodait. J'ai eu besoin de sortir de mon appartement, et à force d'aller et de venir, j'ai enfin trouvé ce que je cherchais.»…
Lambert descendu… Sylvina devenue rouge, cela donnait à penser quelque chose. A la bonne heure, tant mieux pour eux, si ce que nous devinions était la vérité; nous ne témoignâmes rien et le laissâmes poursuivre.
«J'allais remonter, lorsque j'ai entendu marcher dans l'obscurité quelqu'un qui retenait sa respiration et se coulait avec beaucoup de précaution le long des murs. Tout près de moi, ce noctambule a ouvert avec assez de bruit une porte, qui, autant que je me le rappelais, devait être celle de la chambre à coucher de Mme la présidente. Je n'en ai plus douté lorsque j'ai pris la peine de venir jusqu'à cette porte, qu'on n'avait pas jugé à propos de refermer. J'aime les scènes de nuit; je me suis donc glissé dans la chambre. Le noctambule, attendu par notre galante hôtesse, a été tutoyé familièrement et reçu sans façon dans le lit. Je n'avais pas envie d'écouter en chemise les peu intéressants ébats de ce couple amoureux; mais j'ai pensé qu'il serait aussi bon de veiller là qu'ailleurs; et, retourné chez moi pour me chauffer et endosser une redingote, je suis revenu tout de suite dans l'intention de recueillir quelque chose de divertissant, ou du moins de lutiner un peu les délinquants, s'ils ne me fournissaient pas quelque meilleur moyen de récréation. Moins adroit que la première fois, j'ai touché tant soit peu la porte qui s'en est plainte aigrement. La présidente a dit avec effroi: Mon Dieu! Saint-Jean, que viens-je d'entendre?—Ce n'est rien, lui a-t-on répondu, c'est le vent ou quelque chat. (La bonne présidente s'est un peu rassurée…) Mais de quoi riez-vous donc, VOUS autres?—Continuez, mon cher Lambert répliqua le chevalier, c'est ce nom de Saint-Jean qui me divertit.—Saint-Jean ne m'a point étonné, riposta Lambert. Eh! qui diable, autre qu'un valet bien payé, pourrait se hasarder à fêter les immenses appas dont nous parlons!…
«Quand je m'introduisis, c'était fait: un entretien familier remplissait les moments de relâche.—Je suis très mécontente de toi, disait la présidente, sans prendre la peine de parler bas: tu es, je le vois bien, un petit volage; ton indolence actuelle m'en convaincrait assez, quand je n'aurais pas d'ailleurs assez de quoi fonder certains soupçons…—Saint-Jean n'était pas orateur. Il se défendait mal; madame s'est animée par degrés; et après avoir récapitulé tout ce qu'elle avait fait pour ce domestique ingrat, elle a mis le comble à ma surprise en disant que si elle avait eu la bonté de tolérer quelques infidélités en faveur des femmes de chambre, sa passion ne tiendrait pas contre la honte et le désespoir d'avoir sa propre fille comme rivale; qu'elle croyait avoir surpris entre celle-ci et M. Saint-Jean quelques signes d'intelligence; mais que si elle venait jamais à avoir des certitudes, elle ferait prendre le suborneur et renfermer l'effrontée pour le reste de ses jours. Saint-Jean s'est donné au diable, que rien n'était plus faux que ce goût prétendu pour Mlle Éléonore: écoutez bien ceci, mes amis:—C'est bien plutôt, a-t-il dit, sur ce vilain visage de Caffardot que madame devrait jeter ses soupçons. On ne dirait pas que le grivois y touche; mais il rôde jour et nuit en dehors et en dedans; et, tout à l'heure encore, au jardin… mais enfin… on verra. Si l'on ne marie pas bientôt ces deux amoureux, il arrivera sûrement quelque malheur… Eh bien, monsieur d'Aiglemont, avez-vous encore envie de parier?—Je ne me dédis pas, mon cher Lambert; mais continuez votre histoire.—Elle est finie: l'envie de rire, le froid et certain bruit que la présidente a fait dans sa table de nuit m'ont chassé de l'appartement; j'ai regagné le mien… ou celui de Sylvina, consolé de mon indigestion (en avait-il une?) et de la perte de quelques heures de sommeil.» (Nous le crûmes bien payé d'avoir veillé.)
Nous rîmes beaucoup de cette nouvelle scène; et raisonnant à perte de vue sur tant d'événements étonnants nous arrivâmes sans nous être aperçus du trajet. Un laquais de monseigneur nous attendait aux portes de la ville, pour nous conduire à notre logement. La situation, la distribution et les meubles répondaient à l'idée que nous devions avoir du bon goût et de l'amitié de notre protecteur. Quand nous fûmes installées, le chevalier nous quitta pour aller embrasser son oncle, que nous le priâmes d'amener, le plus tôt possible, auprès de nous.