Nous logions chez une jeune veuve, d'une figure charmante et mieux élevée que ne le sont ordinairement les petites bourgeoises de province. Mme Dupré, c'est ainsi qu'elle se nommait, parut aussitôt que nous eûmes mis pied à terre et nous invita de la meilleure grâce du monde à prendre chez elle un dîner qu'elle avait eu l'attention de nous tenir prêt.
Cette aimable femme nous apprit, pendant le repas, que, née de parents assez pauvres, elle avait eu le bonheur de plaire à un vieux caissier, autrefois amoureux de sa mère, et qui, devenu dévot et infirme, s'était retiré de la capitale pour finir ses jours dans sa province. L'honnête financier, à qui le grand nombre de ses confrères ne se pique pas de ressembler, avait épousé, par reconnaissance, la fille de son ancienne amie et lui avait donné tout son bien. Les scrupules, l'âge, la maladie, enfin toutes les raisons possibles ayant empêché le dévot personnage de vivre en mari avec sa jolie épouse, elle n'avait été que sa compagne; au bout d'un an, il avait eu la bonhomie de mourir. En conséquence, Mme Dupré portait son deuil et jouissait de dix mille livres de rente et d'un riche mobilier. La vieille mère, pour lors malade, et qui ne dînait point avec nous, vivait avec sa fille. Ces femmes habitaient le rez-de-chaussée: nous disposions du reste de la maison et nous pouvions être chez nous aussi isolées que bon nous semblerait, mais on nous priait, avec la politesse la plus engageante, de ne pas user à la rigueur de cette facilité; ce que nous promîmes de bien bon cœur, car Mme Dupré nous avait tous charmés dès le premier abord.
La franchise avec laquelle cette jolie veuve nous mettait de la sorte au fait de ses affaires n'avait pas uniquement pour objet de satisfaire le besoin de jaser, si naturel aux femmes; l'attention qu'elle faisait particulièrement à Lambert, pendant ses récits, et l'air de chercher à lire dans les yeux de cet artiste l'impression que ce qu'elle disait pouvait faire sur lui nous fit deviner sur-le-champ que la sensible Mme Dupré le regardait déjà comme quelqu'un qui pouvait devenir pour elle un parti. Le cœur d'une jeune veuve qui n'a connu ni les plaisirs ni les peines du mariage est ardent à convoler. J'ai dit que notre compagnon était de belle figure; le trait était décoché et le cœur de l'hôtesse blessé au plus vif. Lambert sentait lui-même tout le prix d'une conquête qui lui offrait à la fois l'agréable et l'utile. Nous achevâmes de lui prouver qu'on avait sur lui des vues positives. Sylvina, trop honnête pour qu'un intérêt de coquetterie pût balancer en elle le devoir d'une sincère amitié, fut la première à presser Lambert de faire assidûment sa cour. Monseigneur, que nous vîmes le soir avec son neveu, fut enchanté du bonheur de notre ami. Quant à nous, après le tumulte du caprice, il était temps d'écouter la raison. Elle assignait la tante à l'oncle, et la nièce au neveu; nous nous arrangeâmes en conséquence et fûmes tous quatre fort contents.
Le président ne fut pas plus tôt de retour avec sa famille que nous eûmes sa visite. Il me présenta M. Criardet, le maître de musique du concert, artiste sexagénaire, dont la vaste perruque à la grenadière, annonçait l'antique talent. Ce grand personnage était suivi d'un ex-enfant de chœur qui succombait sous le poids d'une douzaine d'in-folio de musique. C'étaient tous les vieux opéras français et d'admirables cantates de différents maîtres. Je pâlis à la vue de ce grimoire, dont il me fut prescrit de faire désormais mon unique étude, afin d'être bientôt en état d'enchanter mes auditeurs. Il ne s'agissait plus ici de ce qui pouvait m'être familier: la musique italienne n'avait aucun accès dans ce pays ennemi des innovations. Elle y était traitée de frédons, de papillotage; on niait qu'elle fût chantante, qu'elle pût peindre, émouvoir. On n'y avait pas plus d'indulgence pour cette musique bâtarde, à la mode depuis quelques années, qui prend aussi le nom d'italienne à la faveur de quelques plumes arrachées au paon et dont ce geai maussade essaie maladroitement de se revêtir. Cette sévérité propre à garantir de la contagion du mauvais goût m'aurait paru raisonnable si la prévention des amateurs avait été fondée sur des connaissances éclairées; mais comme elle ne l'était que sur un respect fanatique pour le genre prétendu national, je méprisai fort leur entêtement et j'eus un pressentiment sûr du peu de succès qu'aurait mon talent dans une ville où la musique française était une espèce de religion.
En effet, accoutumée à la musique mesurée, phrasée, aux roulades, aux traits saillants et légers, je ne vins point à bout de saisir les beautés du genre établi. J'étais sottement fidèle à la mesure; je n'avais pas assez de timbre, j'éclatais de rire au milieu d'un ah!
Le président et M. Criardet y perdaient leur science. Ils m'excédaient; je les envoyais paître; un jour, enfin, monseigneur survint pendant qu'on me persécutait pour me faire brailler Ah! que ma voix me devient chère, etc., tandis que je maudissais le malheur d'en avoir une qui m'exposait à tant d'ennuis. Monseigneur, qui haïssait la musique française, et surtout les pédants, mit M. Criardet à la porte, lava la tête au président, lui soutint que mon chant était fait pour plaire partout ailleurs que dans une ville barbare, digne patrie de l'ignorance et du mauvais goût, et conclut en assurant qu'il ne souffrirait pas que je débutasse au concert, dût-il payer le dédit de mon engagement, ou faire venir à ses frais, pour me remplacer, quelque vétérane des chœurs de l'Opéra.
Un hasard heureux me vengea sur-le-champ de la musique française, à qui je venais de jurer une haine immortelle. A peine avais-je essuyé des disgrâces à son occasion, qu'elle reçut un violent échec, dans cette même ville, regardée jusque-là comme le plus impénétrable de ses retranchements.
La comédie était mauvaise, et par conséquent peu suivie: il passa une troupe d'excellents bouffons italiens qui, revenant d'Angleterre et retournant dans leur pays, se trouvèrent à manquer d'argent; le directeur eut le bon sens et la hardiesse de les engager. On cria d'abord à l'horreur, à la profanation; cependant, on voulut les entendre, quelques-uns par curiosité, le plus grand nombre avec l'intention de les trouver pitoyables et de les écraser sous le poids d'une puissante critique. Mais tel est l'ascendant du beau sur la cabale que beaucoup de spectateurs furent d'abord entraînés par cette nouvelle musique, vive, pittoresque, et que la faction qui se proposait de la siffler perdit beaucoup de ses membres. On était étonné de ne rien perdre de ce que rendaient des gens dont on n'entendait pas la langue. Tout était peint; les chants séduisaient; une exécution nette, moelleuse, soutenait l'attention et faisait craindre la fin des morceaux. Le concert de M. Criardet alla tout de travers, ses belles fugues déchurent de moitié. L'amour de la vérité me force à dire qu'ayant mis en parallèle les croquis de musique du répertoire des Italiens avec les tableaux surchargés de nos grands maîtres, quelques personnes raisonnables osèrent donner la préférence aux premiers. Le président tomba malade de chagrin et des mouvements infinis qu'il s'était donnés pour empêcher le schisme. Mlle Éléonore, qui cessait d'être aux yeux de ses concitoyens la première chanteuse de l'univers, fit de cette injustice le prétexte de ses mortels ennuis.
La nouvelle troupe avait un excellent orchestre; le chevalier s'en servit et mit sur pied un concert qui aurait fait tomber à plat celui de M. Criardet, si l'on se fût soucié d'enrôler tous les transfuges. Mais il y avait un choix à faire. On se garda bien de s'associer une foule d'imbéciles qui s'offraient, les uns par air, d'autres avec des intentions suspectes. On n'admit qu'un petit nombre d'amateurs de bon sens, dont les connaissances et les voyages avaient épuré le goût et qui ne ressemblaient en rien à leurs ridicules compatriotes. Il est vrai que ces honnêtes gens déchirés, tympanisés, haïs de la demi-bonne compagnie, étaient peu répandus, mais ils avaient le bonheur de se suffire, et les vains clabaudages de leurs détracteurs, loin de les mettre en souci, tournaient, au contraire, au profit de leurs amusements.
L'oncle et le neveu étaient fort goûtés de cette coterie. Le suffrage unanime dont elle honora mon talent, répara bientôt le tort que pouvait m'avoir fait le jugement partial de Criardet et du président. Je fus accueillie partout, et en dépit des gens qui disaient avec dédain: Qu'est-ce que c'est que ces femmes-là? Fi! comment peut-on les voir? nous étions, Sylvina et moi, de tous les plaisirs.
Autant nous étions détestées des femmes, autant le chevalier l'était de certains hommes; Lambert de certains autres et monseigneur de toute la dévotion. Cependant, il était impossible d'entamer ce prélat. Rigoureux observateur des moindres bienséances de son état, exact à ses fonctions, grave en apparence, fort religieux, ayant, en un mot, tous les dehors que les gens en place doivent au public, le peuple le prenait pour un saint; mais les cafards enrageaient de ne pouvoir ni le gouverner, ni se plaindre de lui. Personne ne savait mieux porter son masque; il ne le quittait qu'avec ses vrais amis; alors nous retrouvions toujours dans monseigneur l'homme du monde, l'homme adorable; et il était en effet l'homme adoré.
Ni Sylvina, ni le chevalier, ni moi, n'étions gens à nous priver longtemps du doux plaisir d'être infidèles; on agaçait la première, elle ne savait pas résister. Monseigneur avait bien peu de temps à lui donner pour les plaisirs solides, et il en fallait absolument à Sylvina. D'Aiglemont pouvait jeter partout le mouchoir. Il n'y avait pas une femme un peu passable dont il ne fût plus ou moins agacé. Je n'éclairais point sa conduite tant qu'il parut à peu près le même à mon égard. Quant à moi, j'étais excédé des fadeurs, des lorgnements, quelquefois offensée des offres utiles qu'on hasardait de me faire; comme le beau chevalier était visiblement sur mon compte, on ne concevait pas la possibilité de m'avoir autrement qu'à force d'or. Cependant, ces grossiers spéculateurs étaient bien éloignés de deviner juste. J'adorais d'Aiglemont; mais un instinct indéfinissable me faisait penser malgré moi-même à lui donner bientôt des successeurs. Dupe de ma propre inconstance, je croyais agir avec beaucoup de délicatesse en mettant de la sorte mon amant dans le cas de profiter des bonnes fortunes qui lui étaient offertes.
Je le voyais presque d'accord avec la signora Camilla Fiorelli, qui joignait à beaucoup d'autres talents ceux de chanter à ravir et d'être une excellente actrice. Argentine, sa sœur, moins habile peut-être, mais bien plus séduisante, faisait tout son possible pour avoir la préférence. De mon côté, je commençais à sentir un goût très vif pour le jeune Géronimo Fiorelli, leur frère, qui ne leur était inférieur ni par la figure, ni par les talents.
Sylvina et moi devions donc être éternellement en rivalité! Aussi connaisseuse que moi, le mérite de Géronimo l'avait également frappée; sans que je m'en doutasse, elle avait pris l'avance, et le beau jeune homme était déjà dans ses filets. J'en eus un jour des preuves accablantes. J'avais oublié quelque chose en sortant; je rentrai, et je vis… ce qu'il est cruel de voir quand on aime… Cette fatale découverte acheva d'éclairer mon cœur. Le serpent de la jalousie le mordit; mes jours furent empoisonnés. Je devins triste, rêveuse; je fis mauvaise mine à mes amis, à monseigneur et presque au charmant chevalier. J'étais impatientée de l'air de bonheur qu'avait tout le monde, jusqu'à Lambert et Mlle Dupré.
Je songeais jour et nuit au moyen d'arracher à Sylvina l'aimable Fiorelli. Sans cesse, il était chez nous, mais on le gardait pour ainsi dire à vue. Bientôt, je fus sûre que le soir, faisant semblant de se retirer, il rentrait et partageait le lit de mon heureuse rivale. Je n'avais pas aussi régulièrement le chevalier. Il imaginait mille mensonges pour me dérober la connaissance de ses perfidies. Tantôt un souper, tantôt une partie de jeu poussée trop avant la nuit, tantôt le soin de sa santé, de la mienne, l'avait empêché de se rendre auprès de moi. Ses caresses étaient languissantes. Je ne pouvais me dissimuler qu'il était épuisé, ou, ce qui me faisait encore plus de peine, qu'il se ménageait peut-être avec moi pour briller ailleurs.
Thérèse m'aimait: elle avait de l'esprit, de l'imagination; tout ce qui concernait l'amour était pour elle une affaire sérieuse, dont elle était toujours prête à se mêler. Je crus pouvoir lui confier mes peines et leur cause, et je fis bien. Je reçus, en effet, de cette bonne fille tous les secours dont je pouvais avoir besoin.
«—Ce beau M. Fiorelli, me disait-elle, n'est rien moins qu'insensible, je vous l'assure; et madame votre tante ne le tient pas si fort en son pouvoir que vous ne puissiez vous-même bientôt le posséder. Vous piquez ma générosité, mademoiselle, et vous forcez mon secret dans ses derniers retranchements. Apprenez donc que votre bel Italien n'est point amoureux de madame.» Mon sang recommençait à circuler; mon cœur se dilatait; Thérèse me rendait la vie. «Je ne sais, continua-t-elle, quelle timidité déplacée a pu empêcher le jeune objet de votre amour de vous déclarer tout celui qu'il a pour vous. Sans doute il mesure la difficulté de vous intéresser au désir qu'il aurait d'y réussir. Quoi qu'il en soit, M. Géronimo vous aime, il me l'a dit; et n'osant vous l'avouer à vous-même, il m'avait souvent sollicitée de vous pressentir.»
Je grondai Thérèse d'avoir refusé de rendre un service, qui, par contre-coup, m'aurait beaucoup obligée; mais elle m'avoua franchement que, trouvant aussi Géronimo fort à son gré et se croyant assez jolie pour mériter quelque attention de sa part, elle n'avait travaillé jusque-là que pour elle-même, essayant de persuader au modeste Italien qu'il serait impossible de m'enlever au chevalier dont j'étais idolâtre. «Et vous faites sans doute tout ce qu'il faut, mademoiselle Thérèse, pour prouver à Fiorelli combien il serait plus avantageux pour lui que ses vœux s'adressassent à vous?—Ah! si j'avais pu, mademoiselle!—Comment? Si vous l'aviez pu!—Sans doute, ce n'est pas un Caffardot, celui-ci! il eût été plus traitable. Mais…—Mais! achevez.—Je vous dirai tout, mademoiselle… Cependant, soyez tranquille: je me sacrifie… et d'ailleurs que m'en reviendra-t-il?… Non, cela n'est pas possible… vous l'aurez, ma chère maîtresse, je le dois pour vous, pour lui, pour moi-même…» Puis elle s'échappa les yeux noyés de larmes, et me laissa fort étonnée, et surtout très satisfaite de notre singulier entretien.
La joie du captif qui voit compter l'argent de sa rançon et détacher ses fers; celle du marin, lorsque, menacé du naufrage, il voit tout à coup les vents s'apaiser et les vagues s'aplanir, approche à peine de ce que l'importante promesse de Thérèse venait de me faire éprouver. J'étais encore plongée dans une douce rêverie; mon âme s'égarait avec délices dans les riantes perspectives de l'espérance, quand l'objet de ma passion me fut annoncé.
Sylvina n'était point à la maison: le mal-être dont je me plaignais depuis quelques jours m'avait servi de prétexte pour ne pas l'accompagner; j'avais saisi ce moment pour parler à Thérèse de mon amour jaloux et malheureux… Elle amenait le charmant Géronimo, qui d'abord scrupuleux et timide ne voulait pas monter; mais ayant appris que je serais bien aise de le recevoir, il s'était hâté de saisir une occasion que la ponctuelle vigilance de Sylvina pouvait empêcher de renaître.
Mon trouble fut extrême; l'Italien était à peindre dans ce charmant embarras, qui donne un air gauche aux plus charmantes figures; contrainte qui me sied, mais qui est cependant si intéressante pour qui l'occasionne qu'on en est flatté, dans ces moments précieux à l'amour-propre, de voir l'âme de l'objet qu'on aime tout entière dans ses yeux, et suffisant à peine à admirer. A peine mon nouvel amant pouvait-il se soutenir: il trébucha, il s'assit maladroitement, demeura muet… et si l'adroite Thérèse n'eût frayé bientôt une route à la conversation, de longtemps notre malaise stupide n'eût apparemment fini. «Nous sommes plus heureux que sages, dit-elle de fort bonne grâce, vous osez aimer, j'ai osé parler en votre faveur, et je crois que nous n'aurons lieu ni l'un ni l'autre de nous repentir de notre témérité. Je vous laisse et vais me mettre aux aguets.»
Après ces mots, si Thérèse ne s'était pas envolée, j'aurais peut-être jugé à propos de faire quelques façons; mais Géronimo, tombant à mes genoux, m'ôta tout à fait cette présence d'esprit avec laquelle une femme se défend ordinairement, lorsqu'un tiers la fait aller plus vite qu'elle ne se l'était proposé. Assommée de l'indiscrétion de Thérèse, émue de la passion que me témoignait mon amant, trahie par mes propres feux, je perdis absolument la carte. Jamais je n'avais rien vu de si désirable que Géronimo, dans l'intéressante posture d'un amant suppliant: je ne tenais plus contre l'impétuosité de ses caresses, contre l'éloquence de ses expressions, qu'un organe agréable et l'accent italien rendaient encore plus touchantes. L'amour qui pétillait dans ses yeux, dans les vives couleurs de son charmant visage; le délire pathétique de ses sens se communiquait aux miens; j'étais à mon tour muette, immobile; mes mains, ma gorge étaient abandonnées à ses baisers. Le plaisir concentré dans mon âme n'éclatait au dehors que par la rougeur de mon visage et les oscillations précipitées de mon sein. S'il eût osé…
A ces premiers transports, il en succéda de plus modérés; Fiorelli me conta que, dès la première fois qu'il m'avait vue, je l'avais embrasé du plus violent amour: «Je périssais de chagrin, ajouta-t-il, vous sachant amoureuse d'un chevalier trop digne de vous. M. d'Aiglemont m'efface, il est vrai, par la naissance, par mille belles qualités; mais, divine Félicia, me permettez-vous de me mettre à certains égards au-dessus de mon illustre rival et de prétendre seul à la couronne que mérite le plus sensible, le plus passionné de vos adorateurs? J'avais eu de légères inclinations avant de vous connaître; mais vous êtes ma première passion. Que ne pouvez-vous imaginer toute la violence de mon amour!… Que de vœux, que de projets déjà formés!… mais surtout quel supplice que de me taire et de me sacrifier au bonheur de vous voir quelquefois dans cette maison, la délicatesse qui rend odieuses les faveurs d'une autre femme que celle dont on est épris! Que j'ai maudit souvent mon étoile qui me condamnait si tyranniquement à servir celle qui était précisément le plus puissant obstacle entre vous et moi! Vous l'avouerai-je? Un sombre désespoir s'emparait déjà de mon cœur et me dictait de m'arracher la vie. Argentine, qui m'est unie d'une amitié peu commune entre parents, savait seule à quel point j'étais à plaindre et prenait pitié de mon état. Elle m'avait promis de mettre en usage tout ce que la nature a pu lui accorder de charmes et d'esprit pour détourner de votre amour ce mortel fortuné qui forçait le mien au silence. Mais la jalouse Camille, qui veut plaire exclusivement, avait déjà couché votre chevalier sur la liste des hommes qu'elle se propose d'immoler dans cette ville à son insatiable coquetterie. Et pendant que l'insensible s'enorgueillit d'engager par ses prestiges un cavalier que toutes les dames lui envient, la trop tendre Argentine aime tout de bon et se consume pour lui. J'avais donc à la fois et le mortel ennui d'aimer sans espérance et la douleur de voir ma chère Argentine malheureuse pour avoir voulu me servir…»
Géronimo, que j'écoutais avec un plaisir inexprimable, allait continuer. Mais Thérèse, accourant, nous annonça le retour de Sylvina, suivie de notre hôtesse et de l'ami Lambert. Nous nous mîmes au clavecin et commençâmes un duo de chant; Thérèse, assise et travaillant auprès de nous, avait l'air de ne nous avoir point quittés. Il eût été bien difficile à ma rivale, malgré toute sa pénétration, de deviner qu'il venait de se passer une scène si préjudiciable à son amour.
Monseigneur était attentif à saisir les moindres occasions d'obliger ses amis. Mon état languissant lui causait de vives inquiétudes; j'étais depuis quelque temps si différente de ce qu'il m'avait toujours vue qu'il craignait que je n'eusse des vapeurs ou que je ne fusse menacée de quelque grande maladie. En conséquence, voulant essayer de me distraire, il m'avait ménagé pour ce même jour la surprise agréable de quelques amusements qui devaient remplir la soirée. D'Aiglemont avait reçu de Paris de la musique admirable, nouvelle et destinée aux plaisirs des petits comités. Il s'agissait de me la faire entendre. Le chevalier, deux jeunes officiers pleins de talents, avec lesquels il avait fait connaissance, et Géronimo, qui jouait supérieurement de la basse, suffisaient pour l'exécution. Ces pièces devaient être mêlées de quelques ariettes, chantées par Argentine et Camille. Après ce petit concert, nous soupions. Le projet était de beaucoup rire et boire.
Je ne savais rien encore de tout cela, quand je vis les acteurs arriver à la file. Monseigneur vint l'un des premiers; les sœurs amenèrent avec elles une signora, jolie, assez aimable, dont on avait besoin pour que le nombre des femmes fût égal à celui des hommes. Nous devions être en tout, les trois Italiennes, Sylvina, notre hôtesse et moi, monseigneur, son neveu, les deux officiers, Lambert et le charmant Géronimo.
La musique fut trouvée délicieuse. Les concertants se signalaient à l'envi, animés du génie de l'auteur et par la présence des femmes. Les Fiorelli briguaient avec prétention la gloire de se surpasser mutuellement. Camille, malgré la supériorité de son art, avait peine à l'emporter sur le naturel pathétique et le son de voix insinuant de sa sœur. J'étais moi-même pénétrée de leur chant, et j'avais la bonne foi d'avouer au dedans de moi que j'étais encore bien éloignée d'égaler ces séduisantes sirènes. Guidées chacune par les mouvements de son caractère et de ses passions, dans le choix des morceaux, ceux que chantait Camille étaient fiers, éclatants, propres à développer une voix étendue, à faire briller un gosier exercé. Une netteté, une précision unique dans les passages de gorge, de la force de la mollesse tour à tour et à propos, des tremblements d'un fini parfait, nous forçaient à l'admirer. Argentine soupirait mollement des chants simples, mais pleins d'effets, qui peignaient avec magie, soit les élans passionnés d'une âme amoureuse vers l'objet dont elle était remplie, soit les peines intéressantes d'un cœur dévoré d'une jalousie secrète. Malheur aux insensibles à qui cette inimitable chanteuse n'aurait pu communiquer l'enthousiasme dont elle était elle-même transportée, et qui lui aurait préféré les tours de force de l'artificieuse Camille!
La musique nous avait mis de la plus agréable humeur. On voyait sur tous les visages une nuance de désir et de volupté. Le souper eût été charmant s'il n'eût pas pris fantaisie au père Fiorelli, suivi de certain jaloux, mari de cette signora qu'elles avaient amenée, de venir subitement chercher leur monde, qui s'était engagé sans permission. Ce contre-temps nous désespérait. On tint conseil; monseigneur fut d'avis de retenir plutôt ces importuns que de nous laisser enlever nos dames; et quoique ce parti fût désagréable, il passa néanmoins à la pluralité des voix. Mme Dupré, qui n'aimait pas les assemblées nombreuses et n'avait d'abord consenti que par complaisance à être des nôtres, disparut au moment de se mettre à table; la partie se détraquait d'autant plus que Lambert, qui devait partir le lendemain de grand matin pour une emplette de marbres, déclarait aussi qu'il se retirerait à minuit. Tout cela fut cause qu'il arriva des choses fort extraordinaires et qui valent bien la peine d'occuper un chapitre.
Quand monseigneur se mettait d'une partie, on était sûr d'y trouver tout ce qui peut aiguiser et satisfaire les sens: il avait tout prévu. En un mot, tout était exécuté: son génie de fêtes faisait surtout des prodiges à l'occasion de l'impromptu dont il nous régalait. La chère était exquise. Les vins les plus rares, et en quantité, défiaient la soif et la curiosité des convives. Les quatre saisons, mises à contribution pour nos plaisirs, fournissaient à la fois à notre table des fleurs et des fruits, étonnés de s'y rencontrer.
Ce que la présence incommode des deux Italiens nous ôtait de liberté tournant au profit de la gourmandise, on donna de bon appétit sur les services; on but à proportion. Le père Fiorelli, sans éducation et vorace, pâturait, humait du vin avec indécence; son camarade, plus jeune et très plaisant, fut délicieux pendant une partie du repas; mais devenant d'une liberté téméraire à mesure que les rasades s'accumulaient dans son estomac, il donna bientôt à la compagnie plus d'inquiétude que de plaisir. Lambert buvait fort. Les Italiennes, à l'exception d'Argentine, s'en acquittaient assez bien pour des femmes: Sylvina semblait se faire une gloire d'enchérir sur elles: le chevalier et ses deux amis trinquaient et se conduisaient comme des Suisses aux Porcherons, chantant, criant, se débraillant, jurant quelquefois, et lutinant leurs voisines. Ils mettaient surtout fort mal à son aise la signora, dont le mari sourcilleux était présent. Monseigneur, Géronimo et moi, tous trois embarrassés, buvions avec modération; cependant, à force de goûter des vins et des liqueurs, nous eûmes à notre tour de légères fumées; mais cela n'alla pas plus loin. Le chevalier s'en tint aussi à n'être que demi-ivre. Sylvina pouvait passer pour être plus que grise. On soutint Lambert sous les bras pour le conduire à son appartement à l'heure convenue. Quant au père Fiorelli et au bouffon, ils poussèrent les choses à la dernière extrémité. L'Italienne, voyant son époux hors d'état de veiller sur sa conduite, acheva de s'échauffer la tête, et se rendant on ne peut pas plus facile, elle commença la première à donner lieu aux folies excessives qui suivirent le repas.
Déjà les mains avaient beaucoup trotté, déjà les bouches et les tétons avaient essuyé maints hoquets amoureux, quand on se leva de table. On y laissa les deux Italiens, qui ne voulurent point la quitter. Le peu de signes de vie qu'ils donnaient encore n'était que pour demander à boire et pour jurer qu'ils ne bougeraient point de là tant qu'il y aurait une goutte de vin dans la maison. La signora Camille garda son ivrogne de père et fit demeurer un valet pour le secourir en cas d'accident. Tout le reste de la compagnie, à l'exception du chevalier qui venait de disparaître, passa de la salle à manger au salon, dont les deux battants demeurèrent ouverts…
O pudeur! que tu es faible quand Vénus et Bacchus se livrent à la fois la guerre! Mais est-il absolument impossible que tu leur résistes? Ou n'es-tu pas plutôt charmée de ce que la puissance connue de leurs forces justifie ton heureuse défaite?
J'y pense encore avec étonnement. A peine eûmes-nous mis le pied dans le salon que l'un de nos officiers, défié par les regards lascifs de Sylvina et perdant toute retenue, l'entraîna vers l'ottomane et se mit à fourrager ses appas les plus secrets. Elle ne fit qu'en rire. Bientôt l'agresseur, enhardi par l'heureux succès de son début, s'oublia jusqu'à manquer tout à fait de respect à l'assemblée. Sa partenaire, égarée, transportée, partageait ses plaisirs avec beaucoup de recueillement. Déjà l'Italienne mariée suivait son exemple à deux pas de là, dans les bras de l'autre officier, non moins effronté que son camarade. Argentine courait se cacher dans les rideaux des fenêtres pour ne pas voir ces groupes obscènes; monseigneur l'y suivait par décence et par tempérament. Tout le monde, occupé de la sorte, oubliait mon nouvel amant et moi, qui demeurions médusés au milieu du salon… Un regard expressif fut le signal de notre fuite. Ma main tomba tremblante dans celle du beau Fiorelli. Nous volâmes à mon appartement, où je m'enfermai, bien résolue de ne rejoindre la compagnie, quoi qu'il arrivât, qu'après avoir bien fait à mon aise, avec méditation, ce que je venais de voir faire aux autres dans le désir de la brutalité.
Il existait enfin ce fortuné moment après lequel nous languissions l'un et l'autre depuis si longtemps, faute de nous entendre. Vous pourrez seul en apprécier les charmes, lecteurs délicats, pour qui de semblables instants ont eu lieu. Vous ne vous en ferez pas une idée juste, multitude libertine, aux plaisirs de qui l'amour et la volupté ne présidèrent jamais, et qui vous rassasiez sans choix de saveurs vénales, lorsqu'un besoin incommode aiguillonne vos sens grossiers.
Qu'il était intéressant, ce cher Géronimo, les yeux étincelants des feux du désir, visage embelli de l'aurore du bonheur! qu'il avait de grâces à mes pieds, serrant contre mes genoux sa poitrine palpitante, osant à peine combler ses vœux et les miens, quoique mon trouble et ma retraite eussent assez annoncé que je n'avais plus rien à lui refuser: ses mains semblaient respecter encore mes appas ou redouter le feu dont ils étaient consumés. Sa bouche tenait la mienne fermée, comme s'il eût craint d'entendre révoquer la permission qu'il avait de devenir heureux. Nous n'allions pas au bonheur avec la rapidité du trait qui vole à son but; mille gradations délicates nous y conduisaient lentement, la mèche brûlait avec économie; des plaisirs inexprimables suspendaient l'explosion des flammes dont nous étions intérieurement embrasés. Le premier instant où nos âmes se confondirent fut un éclair. La foudre du plaisir nous anéantit…
Nous goûtâmes mieux, un moment après, les douceurs dont nous venions de nous ouvrir la source. Ce fut alors que nous jouîmes en nous possédant et que nous pûmes apprécier les expressions flatteuses dont nous nous caressions réciproquement pendant que nos âmes se préparaient à une seconde réunion. Le même instant nous priva derechef de toutes les facultés de notre être. Déjà les plaies de nos cœurs étaient guéries. Parfaitement contents l'un de l'autre, nous prononcions dans l'ivresse de notre félicité le serment de nous aimer toujours…
Bientôt mon nouvel amant prit une nouvelle possession du trésor dont l'amour venait de le rendre maître. Lorsque, les yeux éblouis du soleil, on passe tout à coup dans un lieu sombre, on n'y distingue d'abord aucun objet; tel, revenu de son étourdissement, Fiorelli me parcourait avec surprise et m'avouait qu'il n'avait pas imaginé, dans le délire de la première jouissance, la rare perfection des attraits qui s'offraient à ses regards.
L'admiration fit renaître ses désirs avec une nouvelle fureur. Il venait de pousser les miens à l'excès par de voluptueux préludes. Nous nous unîmes avec les transports les plus passionnés… Nos transports ne peuvent se décrire… Deux fois encore nous expirâmes dans les bras l'un de l'autre… L'épuisement seul de nos esprits eût pu mettre fin à d'aussi ravissants ébats, si quelqu'un qui frappait à ma porte à coups redoublés ne nous eût arrachés à notre bonheur: il fallut cesser… répondre… ouvrir…
C'était Thérèse, fort effrayée. Elle nous dit en entrant: «Tout est perdu, mademoiselle, si quelqu'un ne retrouve un peu de raison et de bon sens dans ce moment critique et ne prévient le malheur dont nous sommes menacés. Une foule de gens amassés devant la maison depuis plusieurs heures prétendent devoir prendre connaissance de ce qui se passe et parlent d'enfoncer les portes. Il est vrai qu'il se fait du haut en bas un tintamarre affreux. On a entendu des cris chez Mme Dupré. C'est cet enragé de M. d'Aiglemont qui s'est fourré chez elle: Dieu sait ce qu'il y fait. On était collé aux barreaux. Les uns prétendent que la pauvre dame a été maltraitée, d'autres ricanent et présument qu'au contraire elle a très bien passé son temps: même tapage en haut. Ce gros cochon de Fiorelli (je demande pardon à monsieur) jure comme un diable après une de ses filles, qui se refuse à certains caprices… Près de là, l'on entend rire, pleurer, crier, ronfler… On ne sait ce que tout cela veut dire. Cependant nous sommes fort embarrassés. Les domestiques n'osent rien prendre sur eux; les maîtres ne paraissent point. Il n'y a pas moyen d'éveiller M. Lambert à cause des sottises que M. le chevalier fait à sa bonne amie. Ce serait bien pis s'il y allait avoir guerre en dedans. Rentrez donc, mademoiselle, au nom de Dieu; paraissez dans le salon; engagez ces messieurs à faire plus d'attention à ce qui se passe au dehors, et faites sentir à monseigneur de quelle conséquence il est pour lui-même de n'être point vu dans cette maison, si la multitude qui l'afflige avait l'audace de s'y introduire violemment.»
Ce rapport nous alarma beaucoup: Géronimo, qui ne ressemblait à Mars que dans les bras de Vénus, pâlissait et demeurait dans l'inaction. Plus brave, j'allai préparer les moyens de nous défendre. De retour au salon, j'y trouvai monseigneur, suant à grosses gouttes et luttant vigoureusement avec Argentine, qui se défendait de même, non moins échauffée, et les cheveux épars. De l'or répandu sur le parquet témoignait que le prélat avait essayé d'acheter ce qu'il n'avait pu obtenir ni de bonne amitié, ni par force. Ma présence délivra la délicate Argentine, qui vint aussitôt se jeter dans mes bras. L'ottomane était occupée par la lubrique signora, qui y remplaçait la non moins lubrique Sylvina. Ces dames ayant troqué d'officier, la dernière s'était retirée tout uniment, avec son nouveau cavalier dans sa chambre à coucher.
L'Italienne dormait, un pied à terre, l'autre sur le siège du meuble; son complaisant, cul nu sur le parquet, dormait aussi, coiffé des jupes et ayant une cuisse de la dame pour oreiller. Une porte ouverte laissait voir à découvert l'autre couple ronflant dans la posture où le plaisir l'avait laissé. Plus loin, le père Fiorelli, rappelant ce fameux Sodomiste échappé au désastre de sa patrie par une faveur particulière d'en haut, bien due sans doute à ses rares vertus, martyrisait la pauvre Camille, pour l'obliger à rendre quelque service à certain membre usé qu'il étalait, et dont il espérait la résurrection, brûlant d'imiter en tous points l'antique patriarche à qui nous venons de le comparer. Le bouffon, de même en rut, en plus bel état que Fiorelli, et plus civil, était humblement aux pieds d'un valet et recevait sans se fâcher de bonnes taloches qu'il s'attirait par ses déclarations passionnées et les efforts indécents dont il hasardait de les accompagner.
J'eus bien de la peine à ressusciter nos jeunes gens; cependant je les arrachai d'auprès des femmes qui ne s'en aperçurent point. Déjà le chevalier, armé d'un bâton, avait ouvert et frappait de grands coups; ses deux amis parurent à propos pour rompre un cercle dans lequel on commençait à l'enfermer avec les plus méchantes intentions. Ce renfort puissant effraya les assiégeants, ils gagnèrent au pied; les plus lestes furent les moins battus.
Le vieux président, retardé dans sa course par le poids énorme de madame son épouse, fut un des traîneurs, et ce couple nous demeura pour otages. On les avait reconnus et ménagés: on les fit même entrer en leur témoignant beaucoup d'égards. Mme la présidente, pour lors en sûreté, pensa qu'il n'était pas hors de propos de s'évanouir; elle perdit connaissance avec beaucoup de grâce; le président marquait les plus vives inquiétudes au sujet de sa fille Éléonore, dont le conducteur avait été l'un des rossés. Cependant on se renferma. Un officier se mit en sentinelle devant la porte, dont personne n'osa plus approcher. La lourde présidente reprit, au bout d'un temps convenable, l'usage de ses sens. On parla, on s'entendit. C'était chez Mme Dupré; nous étions, le président, la femme, le chevalier, un officier, Thérèse et moi; le reste de la compagnie tremblait, dormait ou vomissait en haut: bientôt les deux sœurs nous rejoignirent; leur frère descendit le dernier, plus mort que vif. Il n'y eut que monseigneur qui ne parut point, à cause du président, et qui fit bien.
Nos prisonniers de guerre nous contèrent que plusieurs amateurs, et eux-mêmes, nous sachant réunis, s'attendaient à quelque musique après le souper et s'étaient ainsi rassemblés, malgré la rigueur de la saison. Cependant, au lieu d'un concert, on n'avait entendu qu'un vacarme affreux, et conformément au bon esprit de la province, on avait clablaudé, chacun avait hasardé des conjectures et donné son avis: le président, sans la moindre humeur, et de très bonne foi, soutenait que tout ceci ne manquerait pas d'occasionner un gros procès criminel. Mais nos jeunes gens s'en moquaient et prétendaient que les citadins étaient trop heureux de s'être tirés de la bagarre avec leurs bras et leurs jambes. Les curieux étaient, en effet, dans leur tort, ayant menacé d'enfoncer les portes.
Personne ne s'effraya donc des suites que pourraient avoir les nombreux coups de bâton qui venaient de se distribuer. Les nôtres ne s'étaient pas servis d'épées, quoique quelques combattants de l'autre parti eussent courageusement les leurs en fuyant.
Dès que l'on ne vit plus personne dans la rue et que le président et madame se furent retirés, escortés d'un de nos officiers, on mit la police dans l'intérieur: les crapuleux Italiens furent conduits par des valets, qui les portèrent chez eux. La signora, qui avait fait cocu son jaloux avec tant d'effronterie, redevenue de sang-froid et confuse, demandait humblement le secret; on le lui promit. Monseigneur, accompagné de son neveu, reprit le chemin du palais épiscopal à pied, en manteau bleu et en chapeau bordé. Géronimo se chargea de ses sœurs. Mme Dupré, très mécontente, à ce qu'il paraissait, se barricada chez elle. Je fis déshabiller et coucher Sylvina, qui n'était pas encore tout à fait quitte de ses vapeurs. Thérèse vint ensuite réparer le désordre de mon lit; je m'y mis non sans nécessité, recevant de la part de ma rivale subalterne des compliments badins qui me parurent assez sincères.
Le commandant était de la bonne société: toute la satisfaction qu'il donna le lendemain aux principaux battus qui recoururent à lui fut de faire prier nos jeunes gens de venir s'expliquer avec eux en sa présence; mais les accusateurs, loin d'être vengés, reçurent au contraire une sévère réprimande, quand les accusés eurent assuré qu'il avait été question d'enfoncer les portes. D'ailleurs, personne des gens de la maison ne se plaignait, quoiqu'on fût venu de grand matin supplier Me Dupré de porter ses plaintes en justice, pour peu qu'elle en eût sujet. Mais cette femme était bonne; dans cette affaire, surtout, elle devait pour elle-même ne point séparer ses intérêts des nôtres: d'ailleurs, elle nous aimait, et l'on n'avait pas voulu lui faire du mal. Elle avait donc fort mal reçu les députés de nos ennemis. En vain le chef de la police bourgeoise, qui était de la clique des sots, voulut remuer de son côté; il ne vint à bout de rien. La haine et l'envie n'eurent qu'une bruyante, mais inutile explosion. Et les désœuvrés, qui attendent toujours l'événement pour juger, se moquèrent encore du parti qui avait reçu des coups.
Lambert était parti de grand matin sans avoir appris un mot de notre aventure. Il y était pourtant pour quelque chose; nous nous en doutions. Mme Dupré, qui monta d'abord après son dîner, nous mit plus au fait. Voici ce qui lui était arrivé:
Le chevalier, sentant un besoin au sortir de table, était descendu. Sa tête, comme l'on sait, n'était pas bien nette. En revenant, le pied lui manqua dans l'escalier, il tomba, son flambeau fit grand bruit. Mme Dupré se couchait alors et quittait sa dernière jupe. Effrayée de la chute, elle ouvrit, et voyant que c'était le chevalier, pour qui elle avait beaucoup d'amitié, elle fut à son secours. Il avait une écorchure à la jambe. La serviable veuve s'affligea beaucoup, offrit du taffetas d'Angleterre et reçut, sans aucune méfiance, le dangereux blessé dans son appartement.
Elle en était là de son histoire, quand le chevalier nous fut annoncé. La belle veuve rougit. On vit sur son visage un mélange de honte, de colère, et pourtant une nuance d'intérêt. D'Aiglemont n'avait pas sa sérénité ordinaire. Sylvina, fatiguée et se reprochant ses excès de la veille, ne paraissait pas à son aise: moi seule, sans remords, dont les autres ignoraient absolument l'escapade, j'étais calme et n'éprouvais rien qui pût troubler le plaisir qu'attendait impatiemment ma curiosité.
On gardait le silence: le chevalier le rompit à l'occasion des larmes qui s'échappaient des beaux yeux de Mme Dupré, malgré les efforts qu'on lui voyait faire pour les retenir.
—«Se peut-il, belle dame, lui dit d'Aiglemont avec attendrissement, et lui serrant les mains, se peut-il que les misères qui se sont passées cette nuit vous affligent et me forcent à des remords qui me déchirent le cœur?—Laissez-moi, monsieur, laissez-moi, vous m'avez outragée, vous m'avez rendue malheureuse pour le reste de mes jours.—En vérité, ma belle dame Dupré, c'est pousser trop loin la délicatesse, et tout cela ne mérite pas…—Chacun a sa façon de penser, monsieur! La mienne—A la bonne heure; mais un malheur, un cas extraordinaire, daignez donc lever les yeux sur moi…—Perfide, laissez-moi, comptez pour jamais sur mon mépris et ma haine. Il n'y a donc rien de sacré pour vous, si vous ne savez respecter ni l'hospitalité, ni la faiblesse d'une femme et les sentiments que vous lui connaissez pour un galant homme, qui est de vos amis?—J'avoue tous mes torts, je suis un monstre (le fripon était à genoux avec ces grâces séduisantes que nous lui connaissions si bien); très charmante madame Dupré, je me suis conduit bien indignement; mais que sert-il de déplorer un mal auquel il n'y a plus de remède? Voulez-vous l'empirer? lui donner des suites affreuses?—Comment, interrompit Sylvina, témoignant un grand intérêt, il s'agit, à ce que je vois, de choses bien graves. (L'accusé restait à genoux, humblement contrit, à peindre.) Dispensez-moi, madame, répondit la veuve, dispensez-moi de vous conter mon opprobre.—Je vais vous épargner la peine de conter, interrompit le coupable chevalier. J'ai été assez malheureux, mesdames, pour perdre hier la raison; c'est la première fois de ma vie que cela m'est arrivé… je…—Nous savons tout, jusqu'au taffetas d'Angleterre, dit Sylvina. Le chevalier sourit involontairement et continua:—Eh bien donc, madame en cherchait: elle avait tant à cœur de me procurer du soulagement qu'elle oubliait de dérober à mes regards une gorge admirable… des yeux charmants me brûlaient à travers la dentelle d'une coiffe de nuit mise le plus galamment du monde; un corps parfait, habillé d'une simple chemise et d'un corset à peine attaché!… des jambes… uniques et nues, dont je voyais la moitié!… Je vous demande un peu quel homme eût pu résister à tant de charmes, dans un moment d'ivresse? Maintenant, de sang-froid et le cœur navré, je n'y pense pas sans transport!» Mme Dupré se radoucissait en dépit d'elle-même, disant cependant, par décence: «Passez, passez, monsieur; ces éloges ne peuvent me flatter; il m'en coûte trop cher d'avoir eu le malheur de vous paraître désirable.—Je poursuis, mesdames; il est vrai que je fus insolent. J'osais porter sur ce que j'admirais une main trop hardie… Tant de fermeté, un satin si blanc, si fin, si doux, acheva de me mettre hors de moi… Je m'en déteste… mais cette ivresse maudite… J'épargne la pudeur de madame et vais en finir en deux mots. Oui, je m'y suis pris brutalement: elle n'était point sur ses gardes. Mes premiers mouvements, quoique déjà trop libres, ne l'avaient encore que légèrement effrayée… Je la saisis… elle crie… Je fais certaines tentatives; elle crie plus haut; mais je ne me possède plus. Le lit se trouve là par malheur, madame y tombe dans l'attitude la plus avantageuse pour moi… J'en profite: elle n'a plus la force de crier, et…—Fort bien, dit Sylvina après avoir écouté très attentivement cette confession intéressante. Voulez-vous, mes amis, continua-t-elle, que je vous dise mon avis de tout ceci? Mme Dupré ne s'en fâchera-t-elle pas?—Il faudra voir, madame», dit honteusement la nouvelle Lucrèce. «Je m'en rapporterai entièrement à Mme Sylvina», dit l'intéressant Tarquin. Nous attendions tous, avec beaucoup d'impatience, ce qu'allait dire Sylvina, qui se préparait avec un air d'importance. Elle fit, avant de parler, une pause, comme un orateur après l'exode de son discours. Je vais aussi reprendre haleine.
Ainsi parla Sylvina: «Je vous avoue, tout net, ma chère dame Dupré, que si je ne donne pas raison au chevalier d'après ce qu'il vient de raconter, cela ne m'empêche pas de désapprouver beaucoup la manière dont vous vous êtes conduite vous-même. Au fond, il n'y a de grave, dans toute votre affaire, que les cris qui vous ont mal à propos échappé. Qu'en espériez-vous? des secours? De qui? des femmes? qu'auraient-elles pu? De nos jeunes insensés? loin de se mêler de réparer les torts du chevalier, ils ne songeaient au contraire qu'à en avoir eux-mêmes d'aussi grands. Comptiez-vous sur Lambert? il eût été cruel de mettre pour un badinage votre amant et votre ami dans le cas de s'égorger. Quant à votre réputation, si c'était pour elle que vous craigniez, soyez sûre que vous vous compromettiez mille fois plus, en donnant, comme vous l'avez fait, à soupçonner que vous étiez aux prises avec quelqu'un, ne se fût-il passé rien de sérieux, que vous ne l'eussiez été si vous aviez fait sans bruit et de bonne amitié des folies avec un galant homme, qui n'aurait point été les publier. Vous aimez Lambert: voilà qui est mieux. Ces liaisons de cœur peuvent être fort respectables, mais l'occasion et le tempérament ont leurs droits, que toutes les prétentions du sentiment ne peuvent altérer. D'ailleurs, vous ne devez rien à un homme qui n'est pas encore votre mari: vous serez dans tous les cas un excellent parti pour l'ami Lambert, qui n'a pour tout bien que son mérite et ses talents. C'est à lui seul que vous feriez tort, si par votre faute il venait à savoir ce qui vous est arrivé; il se trouverait alors réduit à la fâcheuse alternative ou de faire une bassesse, en vous épousant avec une tache avouée de vous-même, ou de renoncer, par une délicatesse mal entendue, au mariage qui doit assurer sa fortune et son bonheur. Votre état de veuve vous dispense de lui apporter en dot le rare joyau d'un pucelage… Vous n'avez, il est vrai, que trop publié que vous étiez dans le cas de faire ce présent à un second mari…—Madame Dupré, interrompit le chevalier, soyez franche, dites la vérité… là… en conscience. (La pauvre dame Dupré rougit excessivement.) Primo, continua le chevalier, j'avoue que l'homme le plus connaisseur peut se tromper en matière de pucelage. Pourtant… je sens que malgré toute l'envie que j'ai de ménager madame, il me sera difficile de mettre, sans impolitesse, certaine idée au jour… Entre nous, ma charmante dame Dupré, vous le prendrez comme il vous plaira, mais il m'a semblé… et je crois pouvoir assurer en homme d'honneur…—Ah! j'entends, interrompit Sylvino. Pour le coup, ceci change entièrement de thèse. Mais maintenant rien de plus clair que votre affaire: nous nous alarmions inutilement. Eh bien, tout est dit. Lambert ne saura rien: il épousera; d'ici à son retour, madame aura fait ses réflexions et sera consolée. Pures misères! En effet, le chevalier avait raison de le dire. Rendez-lui justice, belle dame. Là, un peu de préjugé? un peu de sentiments romanesques? un peu de rouille provinciale? Voilà d'où viennent vos scrupules. On vous en guérira. Le futur est précisément l'homme qu'il vous faut. Il ne s'agit plus de ce que ce démon-là vous a fait. Vous êtes encore au même point; et ce n'est plus son escapade qui doit vous embarrasser vis-à-vis de l'ami Lambert…
La jolie veuve, ainsi scrutée, n'avait pas grand'chose à répliquer. Elle se vit forcée de se justifier d'un mensonge inutile, dont nous commencions de la soupçonner, car elle avait en effet voulu se faire passer pour vierge.
—Je suis bien malheureuse, dit-elle, de me voir réduite à vous avouer une grande faute plutôt que de vous laisser penser que je suis une menteuse, une bégueule; ce qui me rendrait bien plus méprisable à vos yeux qu'une tendre faiblesse. Non, mesdames, je ne songe point à nier ce que le chevalier, par trop connaisseur, vient de donner à entendre. Hélas! j'en conviens, je n'étais plus hier ce que je me glorifiais d'être quand vous arrivâtes ici. Mais… sachez que c'est M. Lambert… et quand? l'avant-veille!… Il faut avoir bien du guignon, lui de recevoir si tôt une injure, moi de la lui avoir faite, lorsque j'y songeais si peu.
Les réflexions sentimentales où se jetait la belle affligée nous firent beaucoup rire: le chevalier était redevenu sémillant, caressant; nous parvînmes à rassurer la dame, et obtînmes qu'elle embrassât sans rancune son aimable ennemi; celui-ci, rentrant malgré lui, dans son véritable caractère, sut nous apprendre fort adroitement que si l'on avait crié pour la première sottise, les autres n'avaient cependant souffert aucune difficulté; Mme Dupré convenait de tout, s'excusant sur ce qu'elle avait perdu la tête. Nous savions par expérience combien il était difficile de la conserver avec notre Adonis.
La conversation se fixa sur la matière agitée; Mme Dupré montrait, par son attention, son sourire et ses questions ingénues, qu'elle avait les plus heureuses dispositions de devenir bientôt une femme de plaisir. Aussi facile à consoler que prompte à s'affliger, elle ne voyait déjà plus dans ce fripon de chevalier, si détestable un quart d'heure auparavant, qu'un homme charmant, avec qui les femmes qu'il attrapait ne pouvaient encore que s'applaudir d'avoir fait de voluptueuses extravagances.
Les lecteurs, accoutumés à mon exactitude, m'accuseraient peut-être d'en manquer ici si j'omettais de les mettre au fait des motifs qu'avaient eus les sœurs Fiorelli de se conduire si sagement à notre partie, tandis que les autres acteurs s'étaient livrés, chacun à sa manière, à toute la fougue de leur tempérament. Ces demoiselles, dira-t-on, furent bien réservées pour des Italiennes et pour des actrices. Comment la contagion de l'exemple ne les gagna-t-elle pas? Camille remplit pieusement un devoir filial, s'expose à des persécutions, les endure patiemment; Argentine ne cède ni aux vapeurs du vin, ni à l'éloquence persuasive, ni même à l'art d'un prélat aimable et vigoureux; les scènes lascives qui se succèdent rapidement autour d'elle n'allument point ses désirs? Quelle invraisemblance!… Un moment.
Vous vous souvenez sans doute que Géronimo m'avait parlé des vues que ses sœurs avaient toutes deux sur le beau chevalier. Quand, au sortir de table, celui-ci s'éclipsa, les rivales durent penser qu'il ne tarderait pas à reparaître. Camille, en conséquence, s'était, à dessein, emparée du poste avantageux de l'antichambre; il y devait passer, elle serait vue la première; il sentirait que c'était pour lui seul qu'elle se séparait ainsi de la tumultueuse assemblée. Argentine avait fait aussi des calculs. Depuis quelques jours, elle était en faveur, et Camille perdait de son empire. La présence d'un père et la mauvaise odeur de l'antichambre devaient empêcher d'Aiglemont de s'y arrêter: il venait droit au salon, on obtenait le mouchoir. L'une ou l'autre aurait sans doute réussi sans les obstacles qui retinrent le chevalier. Argentine surtout voyait bien, pourvu que monseigneur entrât dans les vues de décence dont elle lui donnait finement l'exemple, lorsqu'on commençait à se culbuter dans le salon. Elle s'était, comme on sait, modestement enveloppée dans les rideaux; un prélat ne devait pas être plus difficile à scandaliser qu'une cantatrice: il était à présumer qu'il se retirerait sur-le-champ d'un endroit où la dignité de son caractère se trouvait si grièvement compromise. Et point du tout!… Voilà comment ces dames, qui n'étaient d'ailleurs rien moins qu'intraitables, furent si sages ce jour-là.
Argentine et Camille, ayant des caractères fort opposés, ne vivaient point bien ensemble: ce fut pis que jamais à l'occasion du beau d'Aiglemont. Il adoucissait enfin les peines de l'amoureuse Argentine; Camille, absolument abandonnée, s'aperçut trop du bonheur de sa rivale, car le chevalier n'était pas homme à mettre du mystère dans ses amours. Les Italiennes ne supportent pas avec autant de résignation que nous autres françaises l'affront humiliant de l'infidélité. Je n'avais eu qu'un peu d'humeur de me voir supplantée par ces étrangers; mais Camille se désespérait et faisait mille efforts pour rompre la nouvelle liaison. Inutilement: Argentine avait tant de passion et de charmes que les intrigues de sa sœur ne prévalurent point. Bientôt celle-ci, poussée au dernier degré de la jalousie, ne respira plus que le désir de se venger d'un couple odieux.
Il y avait dans la maison des Fiorelli une femme surannée, sans cœur, sans mœurs, ancienne concubine du père, sa digne émule dans les plus crapuleuses débauches, espèce de duègne, protectrice de l'avide Camille, dont elle arrangeait les parties, et tyran acharné de la délicate Argentine, qui ne voulait avoir que son cœur pour intendant de ses plaisirs.
Ce fut dans le sein de ce monstre, déjà coupable de plusieurs crimes, que Camille répandit ses fatales confidences. L'infernale duègne fut enchantée de trouver une occasion aussi favorable pour se venger des mépris dont Argentine, soutenue de Géronimo, ne cessait de l'accabler. Cette forcenée n'avait jamais eu d'humanité. Elle ne vit point d'autre remède aux maux de sa pupille chérie que la mort de ceux qui les occasionnaient. Elle conclut donc de se défaire au plus tôt d'Argentine et du chevalier. Camille frémit d'abord; mais l'infâme conseillère sut si bien exciter son ressentiment, en lui rappelant plusieurs occasions où, se trouvant déjà rivales, Argentine avait eu la préférence, elle prouva si bien que ce pourrait être de même à l'avenir, qu'enfin, entraînée par la Thysiphone, Camille souscrivit; la duègne se chargea de lui procurer bientôt le doux plaisir d'une sûre et cruelle vengeance.
Le chevalier s'était mis sur le pied de venir familièrement et à toute heure chez les Fiorelli, depuis son arrangement avec Camille, favorisée de la duègne, qui gouvernait absolument le père. Les soins du galant ayant changé d'objet, on eût bien désiré de l'éliminer, mais sous quel prétexte? On devait des égards à sa naissance, à son état: il était homme à faire un mauvais traitement à qui se fût opposé à ses assiduités; cependant, la jalouse Camille avait d'abord beaucoup souffert des entrées libres du chevalier; elles devenaient désormais nécessaires à l'exécution du fatal projet. La vengeresse était toujours pourvue de poisons subtils: il ne s'agissait plus que de trouver occasion d'en faire usage.
Le hasard voulut que d'Aiglemont, se trouvant le lendemain de bonne heure chez les Fiorelli, Argentine l'invitât à prendre du chocolat en famille. La sœur et le frère unirent leurs invitations: d'Aiglemont accepta.
Ce fut la rancuneuse Camille, dont on était bien éloigné d'interpréter la perfide joie, qui se chargea de donner les ordres nécessaires. Elle alla trouver l'exécrable duègne, qui se mit aussitôt à l'ouvrage. On convint d'apporter le chocolat tout versé dans quatre tasses: deux blanches empoisonnées, dont Camille aurait soin de présenter, l'une au chevalier et l'autre à sa sœur; et deux coloriées, naturelles, dont une serait pour le frère et l'autre pour Camille elle-même. Le père Fiorelli était déjà depuis longtemps à la taverne. Le crime ainsi concerté, Camille rejoignit la compagnie…
Mais à peine fut-elle rentrée qu'un frisson violent agita tous ses membres; son visage devint pâle, livide… elle s'évanouit. On s'empressa de la secourir, on lui fit respirer des sels: elle revint… «—Ah! mes amis, que je suis heureuse», s'écria-t-elle avec une espèce de transport, voyant qu'on n'avait pas encore servi le chocolat, «mes chers amis, gardez-vous de goûter du fatal breuvage qui va paraître… il y va de tes jours, ma pauvre Argentine… et des vôtres, cruels, tendant en même temps les mains à sa sœur et au charmant chevalier.
Puis elle leur conta ce dont il s'agissait, comment son abominable confidente l'avait excitée au fatal projet, comment elle avait eu la faiblesse de s'y prêter. Sa confession était mêlée des épithètes les plus outrageantes pour elle-même… On entendit enfin le pas de l'exécrable exécutrice. Camille pria qu'on se contraignît. La duègne parut avec un front assuré, portant les quatre tasses sur un plateau. Elle vanta beaucoup la qualité du chocolat et le talent qu'elle avait de le préparer supérieurement. Puis, ayant fait un second voyage pour apporter des échaudés, elle vit avec joie que chacun avait devant soi la tasse qui lui était destinée: on paraissait attendre, pour déjeuner, que la boisson, qu'on transvasait des tasses dans les soucoupes, fût un peu refroidie. Cependant Géronimo dit qu'il ne se sentait point d'appétit et remit une des tasses coloriées sur le plateau. L'infâme empoisonneuse, trompée par la couleur, demanda cette tasse, et de là, forte, donna d'elle-même dans le piège qui venait de lui être tendu. Pendant qu'elle avait été dehors, on s'était hâté de substituer proprement au chocolat naturel, qui était en premier lieu dans la tasse coloriée, celui que devait avaler l'un des deux proscrits. Géronimo, cruel comme tous les lâches, ne put être dissuadé de venger ainsi sa chère Argentine. Le chevalier, effrayé de tout ce qui se passait, n'osa avertir la perfide duègne. Géronimo avait prévu sa gourmandise; lorsqu'elle emporta le chocolat, il la suivit, sous prétexte de se faire donner quelque chose qu'il demandait, mais en effet pour empêcher qu'elle ne partageât avec quelque domestique la fatale mixtion. Il eut la satisfaction de la lui voir avaler avec sensualité.
L'effet fut prompt. D'affreuses convulsions l'annonçaient presque sur-le-champ; une servante effrayée courut appeler des docteurs; mais ce fut en vain: la duègne, vomissant mille imprécations, voulut noircir en mourant la coupable et repentante Camille: la scélérate, heureusement, ne savait pas un mot de français: ses dépositions décousues ne furent comprises ni des médecins, ni des spectateurs: il était évident qu'elle-même avait préparé le chocolat. Celui qui existait encore, et qu'on avait mêlé, constatait quelque dessein criminel; mais ce secret demeurait entre les intéressés et ne pouvait se découvrir. La duègne venait d'exhaler son âme atroce quand le père Fiorelli rentra. Le crime de son amie fut regardé comme un acte de démence et n'eut aucune suite.
D'Aiglemont vint nous voir aussitôt qu'il sortit de la maison fatale. Le récit de son aventure nous glaça d'effroi. Que je sentis bien dans cette occasion importante combien j'aimais ce charmant infidèle! j'étais si frappée du danger qu'il avait couru que je doutais encore si c'était bien lui qui me parlait; je le touchais pour m'en assurer. Tour à tour, je versais des larmes et je témoignais une joie extravagante. Sylvina n'était pas moins affectée. Notre sensible hôtesse, malgré les griefs, donnait aussi de la meilleure foi du monde des marques d'un vif intérêt. D'Aiglemont nous rendait avec des charmants transports nos caresses empressées. Nous lui fîmes jurer de ne plus fréquenter les dangereuses Italiennes. Ses regards passionnés m'assuraient le plus éloquemment du monde que j'allais être dorénavant l'unique objet de ses hommages. Je méritais en effet cette préférence. Je valais assurément mieux que les sœurs, quoiqu'elles fussent très bien: j'avais la première fraîcheur du plus beau printemps; susceptible de les égaler un jour dans leurs talents, j'en avais beaucoup d'autres qui leur manquaient: mon éducation était plus cultivée, j'avais plus l'usage du monde, j'étais surtout plus aisée à vivre; en un mot, je pouvais me flatter, sans orgueil, d'être autant au-dessus d'Argentine que celle-ci me paraissait au-dessus de sa sœur, quoique au premier coup d'œil il ne fût peut-être pas aisé de marquer entre nous une si grande différence.
Le chevalier, devenu sage, se borna donc à me faire la cour. Je n'aimais plus Géronimo. Le moment où l'on se souvint qu'il avait montré de la faiblesse avait été celui de ma guérison. Les femmes détestent les poltrons: eussent-ils d'ailleurs tout ce qui peut nous séduire, les braves leur sont toujours préférés avec moitié moins d'agréments. A plus forte raison, quand d'Aiglemont, aussi brave qu'aimable, voulait bien rentrer dans ses droits, le pusillanime Fiorelli n'était-il pas fait pour en conserver?
Cependant, quoique nous nous trouvassions tous parfaitement bien de notre nouvel arrangement, il dura peu. Monseigneur, qui connaissait l'impétuosité de son neveu, sa fragilité, sa confiance trop généreuse, n'était pas sans inquiétude. Il tremblait que l'aimable fou ne se rapprochât des Italiennes ou que leur frère disgracié ne leur jouât quelque tour ultramontain. On murmurait d'ailleurs certains complots de la part des bourgeois qui avaient été si bien battus. Toute la ville en voulait au chevalier; il était surtout abhorré chez le président, quoiqu'on ne parlât pas ouvertement des véritables griefs que cette famille pouvait avoir contre lui. En un mot, monseigneur, pour sa propre tranquillité, pria son neveu de se rendre promptement à la maison paternelle et promit de le ramener à Paris sous peu, devant y retourner lui-même, pour remercier la cour d'une abbaye de vingt mille livres de rente dont elle venait d'augmenter ses bénéfices. Une courte absence fut la seule condition que le meilleur des oncles mit à l'engagement qu'il prit, de son propre mouvement, de payer toutes les dettes de son neveu et de lui donner par an deux mille écus. Cette convention était trop avantageuse pour mon bel ami, pour que je voulusse le retenir auprès de moi; je fus la première à solliciter son éloignement. Il paraissait désespéré de me quitter. Je n'étais pas moins affligée. Nos adieux furent tristes et touchants. Il partit.
Dès lors, plus de plaisirs pour nous. Le beau d'Aiglemont en était l'âme. Il en eût fait naître dans un désert. En vain, les deux officiers, conservés par Sylvina sur un pied d'égalité qui me donna mauvaise opinion de leur délicatesse, commençaient d'avoir quelque lustre, n'étant plus éclipsés par d'Aiglemont; ce que Sylvina trouvait excellent pour elle, ne me parut pas digne de moi; ces amis commodes eurent beau me solliciter tous deux très vivement, ils ne réussirent point, et ce fut à leur grand étonnement que je leur préférai notre charmant prélat, qui, mécontent des écarts de Sylvina et plus épris de moi que jamais, à ce qu'il disait, s'était remis à me faire sa cour.
Le carnaval approchait: j'estimais monseigneur, je trouvais du plaisir à le favoriser, mais je n'en étais pas amoureuse. Sylvina ne tenait à ses officiers que par les besoins excessifs de son tempérament. Nous nous ennuyions à périr, depuis le départ de d'Aiglemont. Nous n'avions donc rien de mieux à faire que de retourner au plus tôt à Paris.
Sa Grandeur apprit avec chagrin que nous fixions notre départ au lendemain des noces de Lambert et de Mme Dupré, qui se concluait à peu de jours de là, non sans nécessité; car, depuis que le futur était du dernier bien, la jolie veuve (sans compter la passade du chevalier), elle ressentait tous les petits maux qui caractérisent une grossesse. Ils se mariaient donc, nous en étions fort aises; mais c'était pour nous une raison de plus pour partir.
En même temps, comme si le sort eût pris à tâche de ne pas nous laisser emporter de cette ville même un regret de curiosité, nous apprîmes que la sublime Éléonore, malgré ses serments, épousait enfin le seigneur de la Caffardière, car, à l'occasion de son grand mariage, on obligeait notre dévot d'ennoblir son nom, dont la résonnance était ci-devant par trop roturière, pour un homme dont le grand-père avait été secrétaire du roi. M. de la Caffardière, donc, épousait, parce que la féconde Éléonore se trouvait, de même que la Dupré, dans un cas fâcheux. L'épouseur, malgré les remontrances de sa mère et les secrets importants qu'elle lui avait enfin révélés, s'exécutait par déférence pour un confesseur fanatique qui l'ordonnait ainsi. Il y avait d'autant plus de résignation entière dans le fait du pauvre Caffardière, qu'il n'avait jamais pu savoir si c'était, en effet, dans les bras de sa chère Éléonore qu'il avait souillé son âme, et que, pour surcroît, il se trouvait réduit à expier dans le purgatoire de saint Corne une souillure très physique dont il était redevable… à qui? à Mlle Thérèse. Ç'avait été le point de vengeance de cette belle irritée. C'était à cela que se portaient ces mots mystérieux que j'ai cités au chapitre sixième de cette partie: Il passera par mes mains… et s'en repentira. Cette découverte nous donna aussi la solution de ce qu'elle avait dit d'obscur relativement à Géronimo. Ah! si j'avais pu, etc. On n'avait pas voulu traiter celui-ci, qu'on aimait, comme ce vilain Caffardot, dont on avait à se plaindre; cependant, la pauvre Thérèse demeurait à même de bien faire du mal à ses ennemis: ses amis étaient au moins fort heureux qu'elle eût encore plus de probité que de tempérament, mais elle pouvait déroger. Nous l'aimions, nous en étions parfaitement servies. La pitié que son état nous inspirait ajoutait encore à l'empressement que nous avions de nous rendre à la capitale. Monseigneur devait y revenir d'abord après l'ennuyeuse quinzaine de Pâques. Il consentit enfin à nous voir nous éloigner.
Lambert se maria; monseigneur saisit cette occasion pour donner mille marques d'estime et de libéralité aux nouveaux époux. Ils nous accompagnèrent avec les officiers de Sylvina jusqu'à un château peu distant, et qui dépendait de l'évêché. Monseigneur, qui avait les devants, nous y reçut à merveille. Enfin, après trois jours consacrés à fêter l'hymen, nous nous séparâmes, Sa Grandeur promettant de nous rejoindre bientôt, et le couple fortuné de soutenir dans tous les temps avec nous les liaisons d'une étroite amitié.
Fin de la seconde partie