TROISIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER
Accident.—Fâcheuse rencontre.

Pour se rendre du château de monseigneur à la première station, il y avait une lieue de mauvais terrain à traverser par des chemins détestables. On avait fait boire les postillons plus que de raison, ils nous embourbèrent à cent pas de la grande route. La berline était pesante. Les chevaux ne purent la dégager. Le laquais était en avant. Beaucoup d'humeur de notre part. Force jurements des postillons. Trois femmes ne leur en imposaient guère. Nous ne fûmes quittes de leurs mauvais propos qu'à l'occasion d'un débat qui survint entre eux au sujet d'un supplément de chevaux qu'il fallait que l'un des deux allât chercher. Le moins brutal se mit enfin à la raison et partit.

Nous eûmes le malheur de voir arriver un moment après six sacripants, en uniforme, avec lesquels était un joli jeune homme, vêtu bourgeoisement et qui ne leur ressemblait en aucune façon. Cette troupe nous était adressée à bonne intention, par le postillon qui venait de se détacher. Tous ces drôles, excepté le bel adolescent, paraissaient ivres, et l'effrayante conversation qu'ils tenaient en avançant nous donna la plus mauvaise opinion de leur honnêteté. Nous ne leur faisions pas injure.

—«Eh bien! mille dieux, dit en nous abordant celui qui paraissait être le chef de la bande, voyons; qu'y a-t-il ici de nouveau? Mort, non pas d'un diable, continua-t-il en se tournant du côté de ses compagnons, c'est une charretée de gibier! Heureusement, elles sont jolies. Ventre-bleu, la belle aubaine! Daubons là-dessus comme il faut, et que chacun de nous ait à m'imiter.—Je promets deux culbutes à chacune, répliqua l'un. Je suis, moi, homme à faire ma demi-douzaine, ripostait un autre.—Donnez-vous-en tant que vous voudrez, ajoutait un troisième, en se servant du mot propre, quant à moi, le cotillon me pue et je vais au solide. Or çà, larronnesses, fichez-moi le camp de là-dedans; allons, preste, ou l'on vous en fera dénicher de la bonne manière…

Mais, comment faire? Descendre dans le bourbier? Nous en aurions eu jusqu'au ventre.—Pas de ça, interrompit l'un des drôles, il ne sera pas dit que je le fasse à des culs crottés, venez, mes princesses, grimpez-moi dessus; à charge de revanche, sus, houp là…—La pauvre Sylvina plus morte que vive, se laissa descendre la première. Des épaules du porteur, elle passa tout de suite sous les bras du sergent, qui, remettant un court brûle-gueule dans la corne de son chapeau, se mit en devoir de lui appuyer un baiser enfumé; elle jeta les hauts cris. On lui détacha un grand coup de pied au cul pour lui apprendre à faire la cruelle.

Un autre retint Thérèse par ses jupons, comme elle allait s'élancer par la portière opposée; la beauté des appas que ce mouvement mit en évidence produisit une grande sensation. Certain air qu'elle avait, et dont j'ai déjà fait mention ailleurs, réunissait d'avance en sa faveur les suffrages des spadassins. Il n'y eut qu'un cri: A moi celle-ci. Je la veux.—A moi.—A moi. Elle se laissa mettre à terre sans résistance, et, tournant à son profit le coup de pied dont Sylvina venait d'être régalée, elle ne dit mot. Quant à moi, j'avais plus de colère que de peur. Mon tour venait, j'avais tiré tout doucement un couteau de ma poche et me tapissant dans mon coin, je menaçais de poignarder le premier qui aurait l'insolence de mettre la main sur moi. Ce trait d'assurance fut fort au goût de ces messieurs. Ils rirent et jugèrent que puisque j'avais du courage, il ne me serait rien fait, pourvu toutefois que je voulusse bien ne pas m'opposer à ce qu'on visitât la voiture et qu'on emportât de quoi se soutenir de nous; mais je refusai de capituler, et, sautant adroitement au delà de la boue, je me ruai sur l'un des soldats que je blessai légèrement avec mon couteau. Pendant ce temps-là, notre postillon qui avait hasardé des représentations, recevait des coups: on l'attachait à un arbre. Thérèse qui s'enfonçait dans un taillis, y était poursuivie par l'un des bandits. Sylvina, prosternée, demandait grâce; on la parcourait du haut en bas sans l'écouter. Celui que j'avais frappé me liait les mains et promettait de me pousser dans l'instant une botte mieux fournie que celle qu'il venait de recevoir de ma façon…

Alors le beau jeune homme, qui n'avait fait jusque-là que s'opposer de son mieux aux violences, parut en fureur. Il saisit une épée, qu'on avait quittée pour commencer d'être à son aise, et se mettant bravement en garde, il menaça de charger tous ces gueux à la fois, résolut de périr plutôt que de nous voir devenir les victimes de leur brutalité; on allait risposter cruellement à son défi généreux, lorsque deux hommes à cheval, accourant à toute bride, firent tout à coup diversion.

CHAPITRE II
Dénouement tragigue de l'aventure du bourbier. Bravoure d'un Anglais et du joli jeune homme.

Les cavaliers, voyant des épées nues, s'arrêtèrent court et délibérèrent un moment s'ils s'avanceraient jusqu'à nous. Cependant le plus déterminé, donnant l'exemple, son camarade le suivit; ils piquèrent de notre côté, le pistolet à la main. Nous connûmes aussitôt au langage et à l'habillement de ces honnêtes gens qu'ils étaient Anglais. L'aspect des armes à feu ne laissa pas d'en imposer à nos ennemis, qui n'avaient que des sabres et des bâtons. Nous courûmes au-devant de nos défenseurs et nous nous retranchâmes derrière leurs chevaux. Le beau jeune homme, qui par bonheur parlait l'anglais, raconta en peu de mots ce qui venait d'arriver. Cependant les soldats faisaient mine de vouloir charger. Au même moment une chaise parut. C'était celle du maître des courriers; il les avait suivis des yeux et ayant entendu du tumulte, il s'était détourné comme eux, pour venir à notre secours.

Nous vîmes à l'instant s'élancer hors de la voiture, encore roulante, un très bel homme, armé d'un large coutelas dont il frappa d'estoc et de taille avant d'avoir pris la peine de faire la moindre question. A l'instant, tous les coquins, à l'exception de celui qui s'était mis aux trousses de Thérèse, firent front et s'escrimèrent. Le beau jeune homme, à côté de notre nouveau protecteur, le secondait en héros. A peine eut-on ferraillé quelques minutes que les marauds furent hors de combat, percés, balafrés et fracassés de quatre coups de pistolet que la cavalerie venait de tirer. Le bruit de cette décharge ayant fait fuir l'agresseur de Thérèse, elle reparut sans coiffure, échevelée, les tétons à l'air et soutenant comme elle pouvait ses jupes, dont les cordons étaient coupés.

Deux des malheureux étaient sans vie. Les autres demandèrent quartier, on dédaigna de continuer à leur faire la guerre. Le brave Anglais eut même la générosité de faire visiter et bander leurs plaies par un de ses gens qui était bon chirurgien.

Tandis que d'un côté l'on prenait ce soin charitable, de l'autre, nos chevaliers secouraient Sylvina qui s'était évanouie pendant la bataille, puis on ajouta pour un moment à notre voiture les chevaux de selle de l'Anglais. Celui-ci, le beau jeune homme, un valet et notre postillon unissant leurs efforts, la berline fut tirée du bourbier. Tout commençait à être en bon ordre, lorsque notre cher Anglais sentit enfin qu'il avait lui-même une blessure. Heureusement elle était légère. Il y fit mettre ce qu'il fallait et remonta dans sa voiture. Nous reçûmes le beau jeune homme dans la nôtre, où il y avait une place, et nous nous remîmes en route.

Bientôt nous retrouvâmes notre postillon et le laquais qui revenaient accompagnés d'une foule de villageois, de quelques hommes bleus et d'un noir. Nous demandâmes ce que signifiait cet attroupement; le postillon nous dit que les soldats qu'il avait envoyés venant de commettre plusieurs excès dans le village, il avait prévu qu'ils ne manqueraient pas de nous insulter, qu'en conséquence, il amenait main-forte et la justice en cas de malheur; mais ce secours fût venu trop tard sans l'heureuse apparition des Anglais. Nous contâmes ce que nous venions d'essuyer: nos gens revinrent avec nous sur leurs pas. Le reste de la troupe poussa jusqu'au lieu du délit, après que l'homme noir eut reçu nos dépositions.

En effet, tout le monde était en alarme dans le village où nous prîmes des chevaux. Les coquins avaient pillé le cabaret, battu l'hôte et mis les servantes à mal. Le nombre en avait imposé. Ils s'étaient retirés sans obstacles.

Cependant le bruit de notre aventure ne fut pas plus tôt répandu que l'on accourut de toutes parts. Nos voitures furent investies. Le curé vint nous féliciter fort platement. Un petit gentilhomme désolé, qui revenait de la chasse, s'empressa beaucoup et nous persécuta pour nous engager à mettre pied à terre chez lui. Nous refusâmes. Il jurait, foi de capitaine de milice, que s'il eût été au château avec la Fleur et Jacques, ses fidèles serviteurs, les choses ne se seraient pas passées si tranquillement; puis il fallut endurer l'histoire fastidieuse de vingt bagarres de village où ce vaillant hobereau devait avoir fait des prodiges. L'Anglais se tirait d'affaire à merveille, feignant de ne pas entendre le français: c'est donc sur nous que tombait en entier l'ennui des honneurs que l'on nous rendait. Sylvina se ruinait en politesses et remerciements; j'avais de l'humeur. Thérèse rechignait encore mieux, honteuse du désordre de son ajustement, qui ne publiait que trop qu'il lui était arrivé quelque chose de particulier. Le jeune homme était à peindre, transporté, répondant de tous côtés avec une gaieté vive, délicieuse; cependant nous ne savions ni qui il était, ni ce que nous ferions de lui. Il n'était pas plus au fait de ce qui nous regardait; mais il n'en avait pas moins l'air d'avoir passé toute sa vie avec nous.

Enfin, les voitures furent attelées. L'Anglais fit un présent au cabaretier et jeta quelque argent au peuple, en reconnaissance de l'intérêt qu'il paraissait prendre à notre aventure. Nous partîmes à travers une huée de vœux et de bénédictions.

CHAPITRE III
Histoire de Monrose.—Ses singuliers malheurs.

Nous désirions bien vivement de savoir qui était ce charmant jouvenceau que le hasard nous faisait enlever. Il alla de lui-même au-devant de notre curiosité, et montrant beaucoup d'assurance, toutefois sans effronterie, il s'ouvrit à nous à peu près dans ces termes:

«—Vous trouvez sans doute bien étrange, mesdames, que je me sois ainsi faufilé sans avoir l'honneur d'être connu de vous; et quoique vous m'ayez surpris en si mauvaise compagnie, je vous prie cependant de croire que je ne ressemble en rien aux scélérats avec qui je me trouvais. Je suis un infortuné, sans ressources; je sais que je suis gentilhomme, mais livré dès l'enfance à des mains mercenaires, sorti de chez un misérable grammairien pour rentrer dans un collège, je n'ai jamais vu qui que ce soit de ma famille. On a payé pour moi régulièrement une modique pension. J'ai été mal entretenu, mal enseigné, humilié, battu; voilà en raccourci, mesdames, le tableau de mon existence. Quoique vous me voyez passablement grand, je n'ai cependant que quatorze ans; mais une vie dure m'a rendu précoce et je parais plus formé qu'on n'a coutume de l'être à mon âge. En effet, il y a déjà quelque temps que je raisonne, que je pense, et je me sens même capable de me faire un sort, venant de perdre par une démarche hardie le peu de ressources que je tirais de mes parents inconnus. On me nomme Monrose, mais ce n'est qu'un surnom: le principal du collège me l'a dit. Il a mes papiers et sait, lui seul, à qui j'appartiens et comment je devrais m'appeler.»

L'intéressant Monrose cessait de parler, mais nous voulûmes absolument savoir par quel hasard il s'était trouvé dans la compagnie de ces soldats et ce qu'il se proposait alors de devenir.

«—Mesdames, répondit-il en rougissant, je me suis échappé de mon collège, et, sur mon honneur, aucune puissance ne m'y fera jamais rentrer. Je n'ai rien de plus à dire. Le secret de ma fuite est de nature à ne pouvoir être révélé.» Notre impatience redoublait: nous pressâmes Monrose; il fit beaucoup de difficultés, mais se rendant enfin à nos instances, voici ce qu'il ajouta tristement et changeant plusieurs fois de couleur:

«—Je ne sais, mesdames, s'il est au monde un état plus malheureux que celui d'un enfant éloigné de ses père et mère et livré aux pédants. Ces bourreaux, à l'aspect farouche, au cœur dur, à l'âme vile, n'ont cessé de me persécuter; né fier, emporté, j'ai eu plus à souffrir qu'un autre. Ajouter à la fatigue et à l'ennui de mes exercices, retrancher de ma nourriture et de mon sommeil, me priver des récréations et de la société de mes camarades, ont été les injustices journalières de ces monstres que j'abhorre; heureux du moins si j'avais pu m'en faire abhorrer à mon tour et si la fatalité de mon étoile ne m'avait pas fait trouver dans leur attachement même le plus insupportable supplice.

«Il y a six mois environ que le besoin de m'attacher à quelqu'un me fit distinguer un de mes camarades, à qui de brillants succès dans les études avaient mérité la faveur de tous nos supérieurs. Je me sentais beaucoup d'estime et d'amitié pour Carvel, c'est ainsi que se nommait l'écolier; et je me proposais d'apprendre de ce jeune homme, si bien venu, l'art d'adoucir les tigres qui, jusque-là, n'avaient cessé de me déchirer. En effet, le désir que je témoignais de me lier avec Carvel sembla me ramener le principal: il parut voir avec plaisir notre bonne intelligence. Nous étions de la même classe; je partageai bientôt avec lui les bonnes grâces du régent, et je crus un moment que j'allais cesser d'être malheureux; mais bientôt certaines ouvertures de la part de mon nouvel ami et certaines démarches de celle du régent m'alarmèrent. Je voyais un grand mystère, on me louait, on me caressait; je pressentis qu'il se tramait quelque chose contre moi. Je découvris bientôt que Carvel devait une partie de sa faveur à des manières de faire sa cour, dans lesquelle je me sentais incapable de l'imiter…

«Mes doutes devinrent enfin des certitudes: notre régent était l'intime ami du principal, Carvel l'était de tous deux. On fermait assez les yeux sur notre conduite pour que nous trouvassions le moyen de coucher souvent ensemble. Carvel, libertin et plus âgé que moi, devenait familier, m'apprenait des polissonneries que je saisissais assez bien et auxquelles je prenais une sorte de goût. Mais je vois, mesdames, que mon ingénuité me nuit: vous vous moquez de moi? (Nous souriions en effet.)—Non, mon bel ami, répondit Sylvina, vous nous intéressez, vous nous amusez, vous êtes charmant. Poursuivez.—Insensiblement, il poussa plus loin le zèle de ses leçons… Une nuit, enfin, il me vanta fort éloquemment l'excellence de certains plaisirs… Mais l'image seule me causait d'abord une répugnance affreuse… En vain, il voulut essayer de me faire goûter le conseil, en l'appuyant de la pratique, je me fâchai tout de bon; il m'apaisa de son mieux, je lui pardonnai, mais nous convînmes qu'il ne serait plus question du dégoûtant article, quoiqu'il assurât, pour se justifier et me séduire, que c'était le principal et le régent eux-mêmes qui l'avaient instruit, et que ce que ces graves personnages lui faisaient sans scrupule, je pouvais bien le lui permettre aussi.

«Il est inutile, mesdames, d'allonger les détails. Vous saurez que Carvel n'agissait que par le conseil des supérieurs. Il leur était voué, il avait ordre de me débaucher pour me faire servir ensuite à leurs infâmes plaisirs. Caresses, prières, menaces, violences, tout a été tenté depuis, par les scélérats, pour venir à leur but. Bientôt divisés par une affreuse jalousie, chacun d'eux s'est imaginé que je lui préférais son rival; et je n'ai cessé d'être la victime des fureurs de l'un ou de l'autre. Je me suis brouillé à mort avec le méprisable Carvel… (Sylvina, ravie: Il est délicieux.)

«Avant-hier enfin, le principal m'ayant fait venir dans sa chambre à l'heure du coucher, sous prétexte de faire avec moi la paix, m'a serré dans ses bras et m'a prié d'oublier le passé. Je le promettais. Il m'a comblé de caresses et a servi des fruits, des confitures, du vin muscat, j'en ai goûté sans méfiance. Nous avons causé familièrement plus d'une heure… mais l'odieux principal, quittant tout à coup son visage hypocrite, s'est rué sur moi comme un loup enragé et, mettant en usage toute la vigueur d'un corps masculin et colossal, il a tenté de m'arracher ces prétendues faveurs…

«Déjà sa robe m'enveloppait la tête, et j'étais renversé sur le lit la face contre les couvertes, pouvant à peine respirer. Une jambe passée autour des miennes les tenait fortement arrêtées; déjà le monstre, de la main qu'il avait libre, avait coupé l'aiguillette de mon haut-de-chausse et découvert… Mais, dans ce moment, le régent furieux et qui probablement était depuis longtemps aux aguets, a jeté la porte en dedans, malgré les verrous, et m'a tiré, non sans peine, des mains du forcené, qui, dans l'égarement de sa passion, ne pouvait lâcher prise; je me suis évadé pendant que ces animaux féroces s'accrochaient avec la dernière fureur. Dans l'instant, toute la maison a été sur pied. Je visais à m'échapper, j'ai eu ce bonheur à la faveur de la confusion générale, les portes s'étant trouvées par hasard ouvertes.

«Je suis aussitôt sorti de la ville, n'ayant pour tout bien que ce que vous voyez sur mon corps et quelques sous que j'ai dépensés à ma première halte. Après avoir fait ensuite une longue marche sans reprendre haleine, j'ai rencontré ces soldats qui tenaient la même route que moi; nous avons fait connaissance: ils m'ont proposé de servir. La misère me pressait, je n'ai point hésité. Nous avions déjà bu ensemble à la santé du roi; et, le soir, je devais signer un engagement.»

CHAPITRE IV
Beau procédé de Sylvina.

Sans doute il était mal à nous de rire d'une histoire aussi malheureuse, mais ce principal et ce régent, entêtés pour l'amour de notre Ganimède, nous avaient paru si comiques que nous n'avions pu contenir nos éclats. Le pauvre petit, déconcerté, la larme à l'œil, se taisait et n'osait plus nous regarder; nous soutînmes toute l'étendue de notre impertinence. J'allais tâcher de la réparer quand Sylvina prit la parole: «Aimable et généreux Monrose, dit-elle en lui donnant la main d'un air caressant, pardonnez un moment de folie qui n'a rien de commun avec l'intérêt dont vos aventures sont faites pour pénétrer toutes les âmes sensibles. Mais le ridicule de vos suborneurs est si frappé, vos aventures font naître de si bizarres idées que vous devez excuser s'il se mêle un peu d'envie de rire à beaucoup d'attendrissement. Nous vous avons les plus grandes obligations; quand cela ne serait pas, tout ce qui se fait remarquer d'aimable en vous, au premier abord, n'eût pas manqué de nous inspirer les plus favorables sentiments; maintenant nous vous les devons, et j'espère de réussir à vous convaincre bientôt de leur sincérité, après vous être exposé si bravement; pour nous, vous ne pouvez pas nous refuser la satisfaction de vous devenir à notre tour, bonnement, quelque chose. Rien ne vous empêche de nous suivre à Paris. Nous tâcherons de vous y dédommager de l'infortune où vous avez vécu jusqu'à présent. Elle n'était pas faite pour vous; on peut prophétiser hardiment du bonheur, sur une physionomie telle que la vôtre et d'après les preuves que vous avez données d'une aussi belle âme. Vous savez déjà que votre naissance est noble; je suis persuadée qu'un jour, lorsque vous connaîtrez vos parents, vous apprendrez que les faveurs de la fortune vous sont aussi réservées. En attendant que ces grands mystères se dévoilent à vos yeux, vivez avec nous et partagez l'aisance dont nous jouissons; quoi que nous puissions faire pour vous, il nous sera toujours impossible de nous acquitter.»

Monrose mouilla de ses larmes la main de Sylvina et la couvrit de baisers plus éloquents que les plus belles paroles. Nous n'étions pas moins émues… Ce bel enfant, qui avait toutes les grâces du corps, toutes les qualités du cœur, tout l'esprit d'une personne faite qui en a beaucoup, sut nous occuper avec tant d'agrément que nous fûmes étonnées de nous trouver sitôt rendues à l'endroit où nous étions convenues de passer la nuit.

CHAPITRE V
Comment l'Anglais se montra aussi aimable qu'il était vaillant.

Jusque-là, nous avions à peine vu notre brave Anglais, qui paraissait attacher très peu d'importance au service qu'il nous avait rendu, et, ne bougeant de sa chaise, il avait évité de se trouver à portée de nos remerciements. Cependant il nous donna la main pour descendre de voiture et nous demanda la permission de souper avec nous.

Si cet homme généreux n'avait pas l'air d'empressement qu'aurait pu se donner un galant Français, après une aventure aussi romanesque, ayant un droit puissant à la reconnaissance de très jolies femmes, il était peut-être encore plus flatteur pour nous de voir combien l'intention de ce bienfaiteur était de nous mettre à notre aise. Pas un mot qui pût faire tomber la conversation sur l'affaire du bourbier. S'il nous arrivait d'en laisser échapper quelque chose, il nous priait, en souriant, de ne pas nous rappeler un moment désagréable.—L'art du bonheur, disait-il, consiste à chasser au plus tôt de la mémoire ce qui a fait de la peine et à conserver précieusement le souvenir de ce qui a fait plaisir.

Cet homme, qui paraissait au premier abord froid et sérieux, déploya bientôt, sans la moindre prétention, une éloquence facile, intéressante. Philosophe, il n'avait que des principes modérés, consolants: ses yeux, qui n'étaient d'abord que majestueux, devenaient tendres dès qu'il parlait: un sourire charmant inspirait de la confiance; en un mot, plus on le contemplait, plus on était frappé de la symétrie parfaite de ses traits et de la dignité de sa physionomie. Agé d'environ quarante ans, il avait la fraîcheur et la vivacité du plus jeune homme. Sa voix, quoique mâle, était douce; sa taille, aussi souple que noble, était dégagée de cette contrainte que nous reprochons au plus grand nombre de ses compatriotes. On ne pouvait enfin se lasser de voir, d'écouter, d'admirer le chevalier Sydney. C'est ainsi qu'un de ses gens nous apprit qu'il se nommait.

Avec quelle bonté, surtout, il traitait l'aimable Monrose!—Mon ami, lui disait-il, en lui frappant amicalement sur l'épaule, heureux les guerriers qui ont par devers eux, au bout de leur carrière, un seul trait qui vaille celui que tu viens de donner au début de la tienne! sois conséquent, et tu seras le modèle des hommes braves et généreux.—Le modeste Monrose répondait de son mieux, par ses caresses, à tout ce que le chevalier lui disait d'obligeant.

Cet Anglais, si différent en apparence des gens que nous avions coutume de voir, nous aurait peut-être beaucoup moins plu, malgré ses belles qualités, si nous ne lui avions pas été aussi redevables. Il en imposait surtout à Sylvina, qui ne pouvait sortir avec lui du ton du respect et de la cérémonie. Quant à moi, je ne savais quel penchant m'entraînait vers sir Sydney; et lui-même, malgré le partage à peu près égal de ses attentions, me paraissait profondément occupé de moi: ses yeux y revenaient sans cesse; mais je ne pouvais comprendre pourquoi je les voyais s'attrister en me fixant. Ceux de Monrose tenaient une conduite tout à fait différente. Le pauvre petit me regardait furtivement et ne le faisait jamais sans rougir. Si nous nous rencontrions, il détournait la vue, pourvu qu'il y songeât; car, lorsque le plaisir de me contempler lui faisait oublier la convention qu'il pouvait avoir faite avec lui-même de s'en abstenir, le fripon se déridait, son visage pétillait, j'y lisais qu'il mourait d'envie de se jeter à mon cou.

Nous devions arriver à Paris le soir du lendemain. Le chevalier ayant ordonné au laquais, qui le servait à table, de repartir bientôt, afin d'avoir le temps de lui trouver un logement convenable, nous lui en offrîmes un chez nous, en attendant; mais il n'accepta point et se contenta de prendre notre adresse, après avoir demandé la permission de nous venir voir. Ensuite il alla reposer, devant se mettre en route de meilleure heure que nous. Avant de nous quitter, il trouva le moment de donner à Sylvina, pour le jeune Monrose, vingt-cinq louis qu'elle ne put refuser, sir Sydney l'assurant qu'il tiendrait à honneur que ce brave enfant voulût bien agréer cette légère marque de son estime.

CHAPITRE VI
Où l'on ne verra rien d'étonnant.

Le reste du voyage fut très heureux. Mon cœur palpita lorsque nous approchâmes de la capitale; mais ma joie n'avait rien de comparable à celle du beau Monrose. Il dévorait des yeux les moindres objets, non avec la stupide admiration des sots, mais avec ce désir vif, si naturel à un jeune homme plein de feu, qui sort pour la première fois d'une prison, où rien n'a jamais pu l'affecter agréablement. Nous arrivâmes enfin. Notre laquais, que nous avions fait partir pendant la nuit avec celui de sir Sydney, nous attendait; les appartements étaient préparés; on logea Monrose dans une pièce qui donnait d'un côté dans la chambre à coucher de Sylvina, et de l'autre sur un corridor, à côté de la mienne. Nous n'étions pas scrupuleuses; au surplus nous n'avions personne qui pût trouver à redire à cet arrangement; et je ne me suis jamais repentie qu'il ait eu lieu.

Le chevalier Sydney vint nous voir le lendemain, quoiqu'il eût appris de son laquais, instruit par le nôtre, que nous étions à peu près de ces femmes qu'on nomme du monde. Il n'en rabattit point avec nous, et nous eûmes tout lieu d'être contentes de sa politesse. Nous devions aller au spectacle, c'est un des premiers besoins des pauvres gens qui viennent de s'ennuyer en province. Le chevalier offrit de nous accompagner au Français, que nous avions préféré: nous le priâmes d'accepter au retour notre souper; ce qu'il fit.

Pendant le repas, certaines minauderies de Sylvina me firent aviser qu'elle n'aurait pas été fâchée de donner dans l'œil du bel Anglais: ce qui fortifia beaucoup mes soupçons fut que je la vis s'étudier à ne faire aucune attention à Monrose, qu'elle avait cependant perpétuellement caressé le matin, au point de le faire asseoir sur elle et de lui donner sans gêne de ces baisers qui ne sont plus sans conséquence quand on est aussi formé que l'était notre nouvel ami. On avait beau le tutoyer, le nommer mon fils, répéter sans cesse qu'on pourrait être sa mère, Monrose était trop aimable et Sylvina trop sujette à s'enflammer pour que toute cette belle amitié ne me parût pas quelque chose de plus. Je me rappelais d'Aiglemont, Géronimo, et je disais en dedans de moi: «Voici donc encore un larcin que Sylvina voudrait me faire; pour le coup, celui-ci ne lui convient pas, il est mon lot, à moi.» Je trouvais Monrose adorable; tout favorisait le projet de me l'attacher. Je ne pouvais douter que je ne lui eusse fait impression. Il ne s'agissait donc plus d'avoir les yeux ouverts sur la conduite de Sylvina. Elle était femme à faire les démarches les plus hardies. Je résolus de la prévenir et de me jeter plutôt à la tête du bel enfant que de ne pas l'avoir la première, si la fatalité de mon étoile me condamnait à toujours partager.

Mais si j'avais des plans, Sylvina en avait aussi. Elle feignit pendant plusieurs jours d'être incommodée pour se dispenser de sortir; autrement j'aurais dû rester à la maison avec Monrose qui, n'étant pas vêtu, n'aurait pu l'accompagner: c'était précisément ce tête-à-tête qu'elle redoutait; elle restait donc au logis. Pendant cette retraite, elle donna tous ses soins au beau jeune homme, l'équipa galamment, lui donna des nippes et lui retint des maîtres. Il était d'une beauté ravissante dans ses nouveaux ajustements. Nous trouvions surprenant qu'il eût sur-le-champ cette bonne mine, ce maintien aisé et noble qui n'est pas toujours le fruit assuré d'une longue éducation.

Nous le tînmes auprès de nous, gardé, pour ainsi dire, à vue, pendant près d'un mois, n'allant que furtivement au spectacle ou choisissant quelques promenades écartées; évitant surtout de rencontrer nos connaissances, qui n'auraient pas manqué de venir nous voir et de nous rejeter plus tôt que nous ne voulions dans le tourbillon bruyant des sociétés. Le chevalier Sydney était la seule personne que nous vissions. Il devait être bien étonné de notre retenue, sachant que nous étions des femmes de plaisir. Il était surtout bien éloigné d'imaginer qu'un enfant pût être la cause de notre réforme apparente.

Sydney commençait à nous accorder beaucoup de confiance; mes talents le captivaient, nous lui devenions nécessaires, il ne nous quittait presque plus. Mais je retrouvais toujours dans ses yeux cet intérêt triste qui m'avait frappée dès le premier instant. Je ne pouvais douter de son amour. Je voyais clairement que sans la différence des âges, il n'aurait pas hésité de se déclarer. Cette disproportion seule m'en imposait un peu. Cependant je m'interrogeais. Loin d'avoir de la répugnance pour ce respectable Anglais, je me sentais plutôt prévenue en sa faveur. J'aimais Monrose, mais il y avait plus de caprice et de vanité que de passion dans mes sentiments pour lui. Je ne m'attendais pas à de grandes ressources d'aucune espèce de la part d'un amant si jeune et si neuf. En un mot, ni l'une ni l'autre de ces conquêtes ne me semblait capable de me dédommager du charmant d'Aiglemont; mais nous étions séparés, et pour l'amour, les absents eurent toujours tort avec moi. Je pris donc mon parti. Je résolus de prendre le chevalier et Monrose; rien ne me paraissait plus compatible; et, en effet, j'avais très bien calculé.

CHAPITRE VII
Où l'on retrouve des gens de connaissance.

Cependant je ne m'étais encore arrangée avec aucun des deux quand monseigneur et son neveu vinrent, tout à coup, nous surprendre. Sa Grandeur nous avait écrit à l'occasion de notre malheureuse aventure; depuis notre réponse, nous n'avions plus reçu de ses nouvelles, et nous étions bien éloignées de le supposer sitôt de retour à Paris. Nous philosophions assez sérieusement avec Sir Sydney lorsque ces aimables gens tombèrent pour nous des nues. Quand le laquais les annnonça, nous lui fîmes répéter deux fois ces noms si connus, que nous ne pouvions encore nous persuader d'avoir bien entendus.

La présence de l'Anglais obligea monseigneur à paraître moins familier qu'il n'eût pu se le permettre si nous eussions été seules. D'Aiglemont suivit son exemple, et l'entrevue se passa le plus décemment du monde. Ces messieurs eurent bientôt fait connaissance, quand nous eûmes conté aux derniers venus qu'ils voyaient dans Sydney et Monrose nos libérateurs, et à ceux-ci que nous sortions de chez Sa Grandeur quand nous avions eu le malheur d'être attaquées. Monrose fut fort caressé de l'oncle et du neveu et se tira très bien d'affaire. D'Aiglemont, toujours prêt à persifler, lui dit qu'il ne pouvait avoir obligé des personnes plus reconnaissantes et plus faites pour encourager une belle âme à rendre des services. J'eus un secret dépit de me voir si justement soupçonnée, et cela m'affermit dans le projet de récompenser le cher Monrose. Mon air piqué fut, sans doute, remarqué de d'Aiglemont, que je vis sourire malignement.

Sir Sydney, depuis qu'il vivait avec nous, s'étant conduit de manière à ne pas laisser à Sylvina l'espérance de le prendre dans ses filets, elle se rabattit ouvertement sur Monseigneur; je crus lire dans la physionomie de l'Anglais que cette préférence lui faisait plus de plaisir que de peine. Le prélat, ayant désormais à redouter la concurrence de son neveu, n'espérait apparemment plus de continuer à m'intéresser. Il se trouvait flatté de l'emporter sur Sydney, qui paraissait très aimable. Quant à d'Aiglemont, bien sûr de ne pas manquer de femmes, il se souciait peut-être assez peu d'être bien ou mal traité de ma part, et je ne m'aperçus pas qu'il fît de grands efforts pour me témoigner le désir d'être encore ensemble sur le même pied qu'en province. Cette indifférence ajoutait à mes griefs; et tout cela ne laissait pas d'avancer beaucoup les affaires du charmant Monrose.

CHAPITRE VIII
Le bien vient quelquefois en dormant.

Il n'y avait pas de temps à perdre; je savais que si je laissais à Sylvina celui de styler mon bel enfant, il était perdu pour moi: voici ce que l'amour m'inspira.

La nuit même du jour où nous avions vu monseigneur et son neveu, je me levai doucement et fus éveiller Monrose, qui dormait le plus paisiblement du monde. Cependant j'entrepris de lui persuader que je l'avais entendu ronfler d'une manière effrayante et que j'accourais, craignant qu'il n'étouffât. La brusque interruption de son sommeil lui causait, en effet, un peu d'agitation. Je prétendais que c'était une suite de l'état où il venait de se trouver en dormant; j'avais passé mes bras autour de lui; je le serrais contre mon sein, avec les démonstrations de la plus vive inquiétude. L'adolescent me comblait de remerciements; ses lèvres s'allongeaient pour baiser machinalement deux globes entre lesquels je le faisais respirer. O nature, que tu es une admirable maîtresse!

Bientôt je sentis deux bras caressants qui s'entrelaçaient autour de moi et faisaient en tremblant quelques efforts pour m'attirer.—Monrose, dis-je alors, pénétrée d'une voluptueuse émotion, si vous craigniez de vous trouver mal une seconde fois… je resterais auprès de vous. Seriez-vous scandalisé? si… Mais vous m'inquiétez… Je ne vous abandonnerai pas dans un état aussi critique…—Vous êtes bien bonne, ma belle demoiselle, répondit-il, hors de lui, je me porte fort bien, mais je voudrais être malade pour avoir besoin de secours si chers.—Parlez franchement, Monrose, vous faisiez tout au moins quelque mauvais songe?—Non, en vérité, je songeais, au contraire… je n'ose vous le dire, cela est trop bête…—Dites, dites, mon bon ami. Je veux absolument savoir…—Eh bien!… je rêvais que… vous étiez le père principal du collège, charmante, malgré la robe noire et le bonnet carré… vous… me demandiez… ce que vous savez, mais avec tant de grâce que je n'avais pas le courage de vous le refuser. Loin de m'en offenser, j'ai été au désespoir de m'éveiller… imaginez quelle a été ma surprise en me trouvant dans vos bras.

Je n'avais ni robe ni bonnet carré, et mon but n'était pas précisément le même que celui du père principal; du reste, Monrose avait songé l'exacte vérité. Je ris comme une folle et ne pus m'empêcher de lui donner plusieurs baisers. J'étais à moitié couchée sur le lit, je me glissai peu à peu sous la couverture et me trouvai enfin à côté du charmant jouvenceau.

Je m'aperçus d'abord qu'il était bon à quelque chose. La qualité réparait chez lui ce qu'il avait à désirer pour la quantité. Monrose ne fut pas étonné de sentir mes mains le parcourir; son ami Carvel l'avait instruit même au delà des mystères du plaisir, mais il n'était pas encore fort avancé, je le connus au prompt mouvement que fit sa main pour se retirer, quand elle sentit une conformation différente, l'absence de ce qu'il croyait apparemment commun aux deux sexes. Je la retins comme elle fuyait, cette main trop timide, et la ramenai sur la place.—Tu vois bien, mon cher Monrose, dis-je en le baisant avec transport, tu vois que je ne suis pas le père principal.—Je n'y suis plus, répondit-il avec un peu de confusion. Cependant une de ses mains visitait curieusement ce nouveau pays et les environs qui lui étaient moins étrangers, l'autre prenait plaisir à manier le satin de ma gorge… Il haletait, consumé de désirs dont il ignorait encore l'objet et le remède… Ses nouvelles découvertes l'avaient absolument désorienté.

Je jouissais à mon aise de son délicieux étonnement.—Eh bien, Monrose, lui dis-je, il n'y a rien à craindre avec moi. Je ne te ferai point de sottises.—Hélas non, répondit-il en soupirant: mais si Carvel eût été vous, ou si vous étiez tout de bon le père principal, je sens que je ne pourrais résister au désir d'en faire et de m'en laisser faire, car je sais que nous avons l'un et l'autre avantage.—Eh bien, dis-je au comble de l'égarement, puisque je suis malheureusement dans l'impuissance de tirer parti de ta volonté, fais du moins ce que tu voudras.

Le pauvre Monrose fut encore plus embarrassé; il n'avait qu'un objet; encore en était-il à la simple spéculation. Je le désespérais surtout par une attitude aussi contraire à ses vues que favorables aux miennes.—Viens dans mes bras, lui dis-je, peut-être se fera-t-il quelque miracle en notre faveur.

CHAPITRE IX
Fin du noviciat de Monrose.

Il obéit avec transport. J'étais aux cieux, sentant sur mon corps embrasé le poids léger de celui de mon jeune amant. Il tremblait. Il ne savait comment se soutenir. Je le tins longtemps serré contre mon sein, le dévorant de mes baisers, suçant avec délire sa belle bouche et lui prodiguant les aveux les plus passionnés. L'aimable prosélyte me laisait faire, attendant en silence à quoi tout cela pourrait aboutir. Je ne me possédais plus. J'allais… mais un obstacle s'éleva. Le trouble du pauvre petit agit cruellement sur l'aiguillon de l'amour qui se glaça dans ma main… Ce terrible contre-temps poussa mes désirs jusqu'à la fureur, je mis en usage tout ce que je pouvais connaître de ressources… Le désenchantement fut prompt, je me hâtai de le mettre à profit. J'appliquai le remède après lequel je languissais. Le docile Monrose reçut la dernière leçon. Je le pressai fortement contre moi par ces coussins potelés dont les charmes font oublier les vues honteuses de la nature; des mouvements délicieux achevèrent d'éclairer l'heureux Monrose. Je sentis l'instant où Vénus recevait sa première offrande. Le plaisir nous anéantit en même temps.

Ce fut ainsi que je trompai les desseins de la lubrique Sylvina, que je la frustrai d'une fleur précieuse qu'elle était sur le point de cueillir et que je me vengeai d'avoir partagé d'Aiglemont et Fiorelli, des grâces dont je conservais un dépit, qui, peut-être, eût été jusqu'à la haine, sans les bontés infinies dont cette rivale me comblait depuis si longtemps et dont j'étais pénétrée de reconnaissance. Je ne crains point d'avouer mes petitesses; les femmes s'y reconnaîtront: les hommes ne me sauront pas mauvais gré d'une façon de penser qui prouve quelle importance nous voulons bien attacher à leur conquête.

J'éprouvais les plus délicieuses sensations et m'étonnais de la prodigieuse distance qu'il y a du bonheur d'un homme qui change une fille en femme à celui d'une femme qui reçoit les prémices d'un candidat d'amour. Je venais de goûter avec Monrose des voluptés ravissantes; et quelle nuit, au contraire, le pauvre d'Aiglemont avait-il passée la première fois avec moi!

Monrose, dans l'ivresse d'une sensation si nouvelle pour lui, n'osait troubler mon amoureuse méditation. Il demeurait dans la voluptueuse situation où je l'avais placé. J'eus besoin de lui parler pour l'engager à rompre le silence.—Que t'en semble, mon cher ami? lui dis-je en lui donnant un baiser…—Laissez-moi, répondit-il, le temps de chercher des expressions, s'il en est, qui puissent rendre ce que je viens de sentir.—Monrose, es-tu fâché, maintenant que je sois venue troubler ton sommeil?—Ah! mademoiselle, s'écria-t-il avec mille caresses passionnées, pourriez-vous me croire assez ingrat?…—Tout de bon? Tu ne me voudras pas autant de mal qu'à ton ami Carvel? qu'au père principal?—Quelle méchanceté? vous me persiflez, et j'en meurs de honte. Mais souffrez que je vous parle avec franchise. Il n'est pas possible que ces plaisirs, dont l'impur Carvel m'entretenait sans cesse, fussent les mêmes que ceux dont vous venez de me faire jouir. Pourquoi n'y sentais-je pas le même attrait? Pourquoi, dans nos badinages nocturnes, n'était-ce souvent qu'à force d'art que Carvel venait à bout de faire éclore, faiblement encore, ces désirs que la première de vos caresses avait allumés à l'excès. Je crois le bonheur qu'il me vantait autant au-dessous de celui-ci qu'il est indifférent pour la forme.»

Pendant que Monrose raisonnait si juste, je recommençais insensiblement à tirer parti de sa position. Mes baisers lui fermèrent la bouche. Il s'y prenait déjà mieux, et j'admirais son intelligence. Cependant, pour vouloir trop bien faire, il fit mal, et je fus obligée de le remettre sur les voies. Pour lors, j'en fus parfaitement contente, et il dut l'être de moi. Filant son bonheur avec toute l'adresse dont mon expérience me rendait susceptible, je ne m'abandonnai au plaisir que lorsque je le vis toucher lui-même au moment décisif.

Ainsi les talents en amour n'étaient pas moins précoces chez l'aimable Monrose que la bravoure et l'esprit. Après s'être tiré si bien de sa nouvelle épreuve, il me devenait encore plus cher. Nous nous jurâmes le secret; et, de peur qu'un long sommeil ne nous mît dans le cas d'être surpris ensemble, je regagnai mon lit. Je m'endormis profondément dans le calme de la plus parfaite félicité.

CHAPITRE X
Intrigues dont le beau Monrose est l'objet.

Les travaux de la nuit avaient un peu pâli mon aimable élève. Ses yeux battus peignaient la douce langueur de la volupté: il était ravissant. Je lui conseillai cependant de se plaindre de quelque indisposition, afin de prévenir tout soupçon jaloux de la part de Sylvine. En effet, l'altération visible des couleurs de Monrose ne put lui échapper. Elle en témoignait la plus vive inquiétude. J'en fis autant, et nous nous tirâmes d'affaire.

Je me reprochais néanmoins d'avoir initié sitôt un enfant à qui les lumières qu'il venait d'acquérir pouvaient devenir fatales. Il était ardent; je craignais pour lui le tempérament d'une femme incapable de le ménager, à qui pourtant il ne pouvait éviter d'accorder des complaisances. Je lisais dans l'avenir que, complice lui-même de sa ruine, il donnerait bientôt dans tous les excès dont ses charmes et son mérite lui procureraient la facilité. Je m'affligeais en pensant que cette belle plante allait se dessécher et périr avant sa maturité; que, pour avoir connu trop tôt le plaisir, Monrose se livrerait aux passions et tromperait sans doute les grands desseins que la nature semblait avoir sur une créature aussi parfaite; afin donc d'arrêter les progrès d'un mal dont j'aurais été l'auteur, j'imaginai d'exiger de Monrose qu'il se soumît entièrement à mes volontés. En conséquence, je le pressentis dès le lendemain, et feignant d'attacher la plus grande importance à ce qui s'est passé, voici ce que je lui dis, après l'avoir préparé par quelques sophismes préliminaires:

—Puisque le hasard, mon cher Monrose, n'a pas présidé seul aux liens qui viennent de se former entre nous et que tu ne répugnes pas à penser qu'une forte sympathie nous avait destinés de tout temps l'un à l'autre, tu as envers moi des devoirs à remplir dont tu n'es pas affranchi, quoique, par une heureuse bizarrerie, notre intrigue ait commencé par où les autres ont coutume de se dénouer. L'une des premières lois de l'amour est de ne se point partager. Tu es à moi; tu me dois le sacrifice de tout ce que l'on pourra t'offrir de plaisir. Ce sera à moi de te permettre ou défendre à cet égard, ce que je jugerai à propos. Tu dois de même trouver bon que j'agrée ou refuse à ma volonté les désirs dont tu pourras me faire part. Ton sexe est fait pour mériter les faveurs du mien; tu goûteras mieux celles que je pourrai t'accorder, quand elles seront le prix de tes soins et le gage de ma satisfaction.

Monrose promit tout ce que je voulus. Il aimait: son âme ingénue était pénétrée de cette première ferveur qui rend incapable d'égoïsme et de méfiance. Il ne fit pas attention qu'en lui prescrivant des engagements, je ne m'en imposais aucuns, il prononça mille vœux à mes genoux, avec l'enthousiasme de la passion et du respect.

Beautés qui pouvez être jalouses d'une pure adoration, c'est à l'âge de Monrose qu'il faut prendre les hommes, si vous voulez respirer un moment cet encens délicat. Un moment, entendez-vous? Car bientôt ces cœurs si francs, si sensibles, participent à la contagion générale: alors vous devenez les dupes de ceux que vous croyez duper. On se lasse d'entretenir l'illusion de votre orgueil. Les adorateurs s'enfuient en se moquant. Vous demeurez rongées de regrets et couvertes de ridicule.

Monrose était de bonne foi; cependant, je me souciais fort peu d'être adorée. Cela ne m'a jamais flattée: j'ai toujours souhaité court amour et longue amitié. Mais j'ai dit mes raisons. Toutes les femmes qui se proposent de tromper n'en ont pas d'aussi délicates. Revenons à notre sujet.

Monrose ne fut pas longtemps sans avoir des confidences à me faire. Il ne restait jamais seul avec Sylvina, qu'elle ne fît quelque forte agacerie. Elle s'était mise sur le pied de le caresser de la manière la plus libre et de ne se gêner avec lui, non plus que s'il eût été du même sexe. Le piège favori était de le faire appeler le matin, pour lire à son chevet. Alors c'était un bras, un téton qu'on laissait voir: puis, l'on avait chaud, l'on se découvrait, ou bien il s'agissait de quelque puce incommode; on employait l'officieux Monrose à lui donner la chasse. C'était ici, c'était là, et l'insecte rusé ne se trouvait jamais, surtout s'il avait le bonheur de se retrancher dans quelques postes favorables pour lesquels le timide chasseur avait du respect.

Un jour, et j'en ris encore, un de ces petits animaux devait avoir fait rage: Sylvina en avait perdu tout le fruit de sa lecture. Après s'être fait longtemps poursuivre, la maligne bête s'était fourrée… où vous savez… et le pauvre petit avait la simplicité de croire à ce lieu commun!—Mais cela n'est-il pas singulier? Monrose?… là… précisément là!—Puis on y conduisit la jolie main du lecteur, dont on choisit le plus grand doigt pour livrer à la puce une guerre cruelle. Ce doigt, guidé sur un point très sensible, fut mis en train et mérita bientôt d'être applaudi de sa dextérité.—A merveille, disait Sylvine, en se pâmant…, je sens, je sens que tu la tues… encore… encore un peu… que la maudite bête ne revienne jamais.

J'étais tout uniment témoin auriculaire de cette excellente scène. Me méfiant des lectures, et voulant savoir où en était Monrose, s'il me trompait ou non, je m'étais glissée par le cabinet de toilette, dans ce petit dégagement aveugle qu'il est maintenant à la mode de pratiquer autour de presque tous les lits recherchés; invention qu'on ne peut assez louer pour tout ce qu'elle peut favoriser d'agréable et prévenir de dangereux. Là, je ne perdis pas la moindre circonstance de cette fameuse chasse. Je ne quittai la place que pour aller éclater de rire quelque part; après quoi, craignant que les choses n'allassent plus loin, vu la commodité de l'occasion, je pris sur moi d'entrer et de faire grand jour; ce qui ne laissa pas de donner beaucoup d'humeur à Sylvina, quoiqu'il fût déjà plus tard que l'heure ordinaire de son lever.

CHAPITRE XI
Où l'on voit Sylvina attrapée d'une singulière façon.

L'honnêteté de Monrose se montra dans son empressement à venir me faire part de sa nouvelle aventure. Non seulement son récit fut fidèle; mais il eut encore la bonne foi de m'avouer qu'il s'était senti de violentes tentations et que, sans les serments qu'il m'avait faits, il n'aurait pu supporter une épreuve aussi difficile sans demander du soulagement. J'avais différé jusque-là de rendre heureux une seconde fois ce bel enfant, quoiqu'il ne cessât de m'en solliciter. Je vis qu'il était temps de le favoriser et lui donner comme récompense méritée, un rendez-vous pour la nuit. Il fut si transporté que je crus qu'il avait perdu l'esprit.

Ce fut chez moi, pour lors, que se passèrent nos voluptueux ébats. Deux fois je fis goûter au passionné Monrose les suprêmes délices et fus beaucoup plus souvent heureuse…

Nous employâmes le reste du temps à combiner la conduite qu'il tiendrait dorénavant avec Sylvina. Il fallait absolument qu'elle passât son envie; je fus d'avis que ce fût plus tôt que plus tard, et voici ce que je prescrivis au bel enfant:

Le lendemain matin, il devait aller de lui-même offrir ses services pour une lecture. On acceptait sûrement. Pour lors, il lisait avec distraction… il soupirait… on l'interrogeait… il tergiversait un peu… Enfin il lui échappait une déclaration de désir (d'amour ce n'était pas la peine), il se plaignait… On l'entendait à demi-mot… On lui demandait s'il concevait comment il serait possible de le soulager, il priait ingénument qu'on le lui apprît… et l'on ne demandait pas mieux. Un peu faible au sortir de mes bras, il se tirait mal d'affaire; c'en était probablement assez pour qu'on se dégoûtât de lui, du moins pour un temps. Monrose souscrivit joyeusement à ce projet. Ses intentions étaient si franches qu'avant de me quitter il voulait absolument se mettre hors d'état de me laisser des doutes, mais je crus qu'il fallait à tout hasard lui laisser du moins de quoi faire contenance. Nous nous séparâmes plus contents que jamais l'un de l'autre. Je trouvai néanmoins plaisant qu'au rebours des autres amants qui se font en pareil cas mille protestations de fidélité, nous concertassions précisément le contraire, et que ce qui est réputé pour l'offense la plus grave en amour, je l'exigeasse et l'obtinsse à titre de sacrifice.

Je ne manquai pas de me cacher au même endroit que la veille: tout se passa comme je l'avais prévu. Sylvina reçut avec transport et la déclaration et la requête. Elle pria Monrose de pousser les verrous et l'ayant fait déshabiller, elle le reçut dans son lit.

—Pauvre petit, dit-elle, sans doute à l'aspect de ce qu'elle allait mettre à l'épreuve, hélas! voilà bien peu de chose! Tu veux donc manger ton blé en herbe?… Voyons pourtant… baise-moi… viens prendre place sur mon sein… Mais je ne vois pas la possibilité… Ne t'arrive-t-il jamais d'être autrement?… Je t'avoue que cela n'est pas flatteur… Allons, essayons… Ma foi, mon ami, je commence à désespérer… Rassure-toi…, ta timidité te fait tort… Est-ce dans un moment où je me rends si traitable que je puis encore t'inspirer du respect? Tiens… que je suce cette belle bouche… Sens-tu mon âme s'exhaler dans ce baiser?… Non, je n'y renonce pas… Je veux que mes désirs forcent la nature à t'accorder une vigueur qu'elle te refuse trop injustement… je meurs si j'ai la honte de ne réussir.

Tout cela voulait dire que M. Monrose n'était encore bon à rien: cependant un moment après, je reconnus que les choses commençaient à prendre une meilleure tournure.—Enfin, dit-elle, ce n'est pas sans peine… passe encore, tiens, bijou, le reste est facile.

Dès lors, je n'entendis plus que les mouvements passionnés de la lubrique Sylvina, qui paraissait seule faire tout l'ouvrage. «C'est forcer nature, dit-elle, après l'affaire. Vous voyez bien, Monrose, que vous n'êtes pas encore propre à l'amour. Je rougis de ma complaisance, dont j'espère qu'un secret inviolable éteindra le souvenir; et je me flatte surtout que si jamais vous me priez de pareille chose, ce ne sera plus par un simple mouvement de curiosité. Laissez-moi, j'ai besoin d'un peu de sommeil.»

Le pauvre Monrose vint, confus, me trouver dans mon appartement où j'étais retournée, riant aux larmes de ce qui venait de se passer. Son air humilié redoubla mes éclats. Ils le mirent au désespoir. Cependant sa tendresse pour moi, surmontant bientôt la petite peine de l'amour-propre, il rit lui-même de son aventure; nous nous applaudîmes beaucoup d'avoir détruit, par notre ingénieux stratagème, un obstacle qui serait devenu fatal à nos plaisirs.

CHAPITRE XII
Qui contient des choses dont les coquettes pourront faire leur profit.

Monrose, ci-devant soumis à des bourreaux, se trouvait trop heureux d'obéir à un objet aimé qui ne voulait que son bonheur. Il ne faisait rien sans mon attache, il n'avait pas une pensée sans m'en faire part. J'étais le centre de ses idées: tous ses désirs se bornaient à vivre et mourir avec moi; voué sans réserve à mes moindres volontés, je réglais ses occupations et ses plaisirs. Je l'aimais de toute mon âme; mais je respectais sa jeunesse et j'exigeais qu'il fût sage malgré lui; je m'appliquai surtout à lui faire abjurer certaine ressource dont ce vilain Carvel l'avait mis au fait et dont je craignais qu'il ne fît un pis-aller quand je refusais de lui accorder des faveurs. Je lui peignis avec des couleurs si effrayantes les dangers de cette habitude scholastique qu'il jura d'y renoncer à jamais. Je savais d'ailleurs quels pouvaient être ses besoins et j'avais soin qu'il ne fût pas incommodé.

Mes arrangements ainsi pris avec Monrose, je ne m'occupai plus que des moyens de bien envelopper le chevalier Sydney dans mes filets. Je ne comptais plus sur monseigneur. Quant à d'Aiglemont, je me réservais d'en tirer le meilleur parti possible. Il me fallait un intermédiaire entre Sydney, un peu âgé pour moi, et Monrose trop jeune. J'avais besoin enfin (je suis de meilleure foi que bien des femmes qui ne conviendraient jamais de pareille chose), j'avais besoin, dis-je, d'un bon acteur. Je ne sais pas ce que pouvait être sir Sydney; Monrose devait valoir quelque chose un jour, mais combien fallait-il attendre?

Je voyais avec plaisir que, quoique l'Anglais devînt de plus en plus amoureux et que je dusse m'attendre à le voir bientôt se déclarer, il n'était cependant pas gênant. Rien n'annonçait qu'il fût enclin à la jalousie. Le beau d'Aiglemont, qui venait fréquemment à la maison, ne lui portait point ombrage. Monseigneur, encore plus assidu, ne l'inquiétait pas plus. Il est vrai que le prélat se déclarait ouvertement à Sylvina, à qui tout de bon il se montrait plus que jamais amoureux et prodigue. J'eus pourtant, malgré tout, quelque tête-à-tête impromptu avec Sa Grandeur: il est si doux d'escamoter de temps en temps quelque chose à une rivale qui en a fait autant! Je trouvais réellement mes passades avec Sa Grandeur délicieuses, et j'avais eu pour le moins autant de part que lui-même à faire naître les occasions. Au reste, nous n'étions plus sur le pied de nous appartenir réciproquement. Ce n'était pas même avec d'Aiglemont. Celui-ci, quoique très coquet, très aimable, n'avait pourtant sur sa longue liste de ses conquêtes aucune femme qui me valût; et malgré l'indifférence qu'il avait marquée à son retour, il reconnut bientôt que ce qu'il pouvait faire de mieux était de me conserver. Nous nous trouvâmes l'un et l'autre parfaitement bien.

Vaut-il mieux avoir une grande et belle passion, aux risques de tout le bien et le mal qui peuvent en résulter, que plusieurs goûts agréables qui, rapportant chacun une certaine dose de plaisir, composent une somme de bonheur? Je laisse à décider à d'autres cette importante question. Quant à moi, je prétends qu'on joue plus agréablement quand on n'a pas tout son argent sur une carte. Au surplus, qui réussit a bien fait. J'ai été heureuse par la multiplication des petites aventures; tant pis pour moi si les grandes ont des délices extraordinaires que je n'ai pas eu le bonheur de connaître. Quand on est bien, on peut se passer du mieux. Cela me paraît sage.

CHAPITRE XIII
Descriptions qui n'amuseront pas tout le monde.

Sir Sydney nous avait fait promettre de venir bientôt le voir dans une superbe campagne qu'il venait de se procurer. La société qu'il y rassemblait était composée de monseigneur et de d'Aiglemont (nous avions fort lié notre Anglais avec eux), un autre Anglais qui se nommait Milord Kinston; d'une très belle femme, dont celui-ci prenait soin, et qui se nommait Soligny; de Monrose, de Mme d'Orville, que nous voyions beaucoup et dont sir Sydney faisait cas; enfin de Sylvina et de moi. Il s'agissait d'inaugurer gaiement la nouvelle acquisition et de demeurer là tant ou si peu que bon nous semblerait.

Sydney nous avait précédés, accompagné de cuisiniers, d'officiers, de musiciens, en un mot de tout ce qui pouvait contribuer à nous faire passer des jours agréables. Thérèse, qui, dès notre retour à Paris, avait commencé les remèdes, se trouvait en état de nous suivre; nous l'amenions, parce l'air de la campagne devait lui être salutaire. Elle était devenue plus fraîche et plus jolie que jamais. Nos compagnes de voyage avaient chacune un laquais. Les hommes n'amenaient de même que très peu de monde. Quand on se propose de s'amuser, il vaut mieux être un peu moins bien servis et plus libres. La colonie partit au jour indiqué.

Un guide nous attendait près d'un monument remarquable qui touchait la grande route et servait de limite aux possessions de sir Sydney. Ce monument était un groupe composé de deux statues de main de maître, placées sur un large piédestal et qui se tournaient le dos, l'une regardant du côté par lequel nous arrivions et qu'on prenait d'abord pour une Diane, représentait la Défiance. Elle était debout, élancée, l'œil furieux, menaçant, prête à décocher un trait ajusté sur un arc; à côté d'elle, un dogue furieux semblait vouloir se ruer sur les passants. On avait gravé sur la table du piédestal: Odi profanam vulgus. L'autre figure, qu'on ne voyait en face qu'en revenant de chez sir Sydney, était assise et représentait l'Amitié, témoignant par son regard et son geste le déplaisir qu'elle avait de voir les amis de Sydney quitter sa campagne. Un épagneul placé sur les genoux de l'Amitié marquait par des mouvements très expressifs qu'il connaissait les gens et voulait descendre pour les aller caresser. Au bas, on lisait: Redite cari.

On entrait dans un bois touffu par une route aussi soigneusement entretenue que l'allée d'un jardin, mais étroite, tortueuse, souvent partagée en plusieurs branches qui se détournaient, se croisaient, et l'on se trouvait à quelques pas de la demeure de sir Sydney, qui n'avait d'abord que l'apparence d'un ancien château-fort. Mais à peine était-on en dedans des murs que tout changeait absolument de caractère aux yeux des arrivants. Au bout d'une vaste cour, on en découvrait une seconde beaucoup plus petite entre trois pavillons de la plus moderne élégance. Le principal, situé en face, avait un péristyle d'une architecture simple et noble, les deux autres formant deux espèces d'ailes subordonnées et proportionnées dans leur genre à la richesse du milieu.

On trouvait au delà de nouvelles beautés qui ne surprenaient pas moins agréablement. Des jardins dignes du pays des fées conduisaient par une pente douce jusqu'à la Seine. Là, d'une longue terrasse dont les murs étaient baignés, l'œil s'égarait à droite et à gauche dans les espaces immenses le long du cours du fleuve. Au delà de son lit, on jouissait d'un paysage riant, décoré, par le hasard, de tout ce que la campagne peut offrir de plus intéressant.

Tel était le séjour que nous allions habiter. Un homme de génie, très opulent, avait employé jadis de grandes sommes à tirer parti d'un lieu si favorisé de la nature; le fils et le petit-fils avaient mis la dernière main à l'exécution des projets; celui-ci jouissait à peine du fruit de ses travaux qu'une mort prématurée l'avait enlevé. Les héritiers cédèrent à sir Sydney une jouissance limitée, moyennant une somme proportionnée à la réputation qu'ont MM. les Anglais d'être inépuisables.

CHAPITRE XIV
Plus aride encore que le précédent.

Le pavillon principal avait au delà d'un magnifique vestibule un salon enchanté de forme ovale, terminé en coupole et dont une partie avançait sur le jardin. De chaque côté, deux appartements de femmes, élégamment décorés, et, plus haut, quatre appartements d'hommes ménagés dans une attique. La distribution était telle que chacun, isolé dans le haut, pouvait néanmoins se rendre en bas chez tous les autres ou les recevoir chez soi sans qu'on s'en aperçût: je dirai bientôt comment cela se pratiquait. On s'était appliqué à favoriser dans ce délicieux séjour la liberté, la misère et le plaisir, divinités bienfaisantes auxquelles il était consacré.

Nous étions justement le monde qu'il fallait pour remplir la maison. Mme d'Orville logea Thérèse qui devait également la servir. Sylvine voulait être tout à fait libre chez elle, à cause de monseigneur. Sydney, ayant aussi des vues, était aussi bien aise que personne ne fût auprès de moi. Monrose, qu'on regardait encore comme sans conséquence, fut logé près de la maîtresse du seigneur anglais, à la place de la femme de chambre qui manquait; Monseigneur, son neveu, Kinston et Sydney dans le haut. Notre hôte avait, outre cela, quelque part, un appartement dont je ferai mention ailleurs.

Je suis forcée d'entrer dans ces détails minutieux, parce qu'ils deviennent nécessaires à l'intelligence des faits dont je dois rendre compte. Au surplus, le lecteur, averti désormais que je détaille trop, est le maître de passer outre, lorsqu'il se verra menacé de l'ennui que pourra lui procurer ma scrupuleuse ponctualité.

Encore oubliai-je de dire que les pavillons collatéraux logaient tous les subalternes dont on n'avait pas indispensablement besoin auprès de soi.

CHAPITRE XV
Qui en annonce d'autres plus intéressants.

Le premier soir, je me mis au lit sans sommeil, et ne pouvant garder, pour babiller, Thérèse dont les soins devaient être partagés entre plusieurs femmes, je lui dis de m'apporter, d'une petite bibliothèque dont chacun de nos appartements était pourvu, le premier livre qui lui tomberait sous la main. Ce fut précisément Thérèse philosophe. Cette lecture m'eut bientôt mise en feu. Pour lors je m'affligeai de ma solitude et du guignon de demeurer en proie aux désirs, tandis que j'avais sous le même toit mon Monrose, mon prélat, mon chevalier et Sydney. Je m'asseyais sur mon lit; j'y rentrais, je soupirais… je prêtais attentivement l'oreille, mais un profond silence me désespérait; on eût entendu le vol d'une mouche dans le calme insupportable qui régnait autour de moi. Une faible ressource, que je mettais en usage, ne trompait que pour quelques instants mon ennui.

Je me trouvais réellement à plaindre, quand le doux murmure d'une harpe se fit entendre si près de moi que d'abord je la crus dans ma chambre et contre mon lit. Il n'y avait cependant personne. Après un charmant prélude, une voix faible, mais touchante, mêla ses accents à ceux de l'instrument et peignit, dans plusieurs couplets dignes d'Anacréon, la vive inquiétude d'une passion encore ignorée de son objet, et le souci d'un amant que sa flamme prive du sommeil. Cette musique me parut ravissante, et ne doutant pas qu'elle ne vînt de la pièce voisine, j'y allai avec un flambeau, mais je m'étais trompée. Ce fut avec aussi peu de fruit que je parcourus successivement toutes les pièces de l'appartement. Je n'étais jamais plus près des sons que lorsque je revenais à mon lit: j'allai m'y mettre après m'être assurée à plusieurs reprises de l'inutilité de mes recherches… Mais quel fut mon étonnement quand je vis sir Sydney! Comment se trouvait-il chez moi? Par où s'était-il introduit? Je le grondai et me couchai.

—Belle Félicia, me dit-il avec un respect timide, malgré la colère où je vous vois, je me crois fort innocent. Soyez sûre que je n'aurais pas eu la témérité de me rendre auprès de vous si je n'avais pas été certain que vous ne dormiez pas.—Quoi donc! répliquai-je avec un peu d'humeur, vous étiez caché? L'on n'est donc pas en sûreté chez vous, sir Sydney? Je me croyais seule; et cependant…—Pardonnez, aimable Félicia, pardonnez à un homme qui vous adore une curiosité qui n'a rien d'offensant pour vous. Le propriétaire de cette maison peut pénétrer secrètement dans les appartements de tous ceux qu'il reçoit; mais je suis généreux et ne veux point abuser avec vous de cet avantage; et me suis permis une fois, pour ne plus y revenir si vous me défendez, le plaisir de voir votre toilette de nuit. J'attendais que vous vous endormissiez, mais vous avez veillé, et j'ai cru m'apercevoir…—Allez, sir Sydney, dis-je en m'enfonçant sous mes couvertures, vous êtes un homme affreux, vous m'avez fait un tour… que je ne vous pardonnerai de ma vie.—Je mériterai mon pardon, belle Félicia, dit-il, s'agenouillant près du lit et serrant une de mes mains qu'il baisait avec transport. Cependant je ne me sentais guère disposée à lui pardonner d'avoir vu mes folies; cette idée me donna autant de colère que de confusion.—Je m'y suis bien mal pris, ajouta-t-il d'un ton peiné, si je me suis attiré votre ressentiment, quand, au contraire, tous mes soins, depuis que j'ai le bonheur de vous connaître, n'avaient pour objet que de concilier votre attachement et votre estime. Je m'attendris enfin.—Mais, lui dis-je, cette musique que je viens d'entendre!…—C'est moi, répondit-il, qui vous avais ménagé ce moment de plaisir. Il y a sous tous ces appartements une espèce d'entresol ignoré, dont mon véritable logement fait partie, le reste est partagé en plusieurs petits réduits d'où l'on se rend à des espaces pratiqués dans l'épaisseur des murs: de là on peut entendre, au moyen de certains tubes de fer-blanc, il en passe un à votre chevet. Ce tuyau, terminé par un pavillon sous lequel était le musicien, que j'avais placé moi-même, donne dans mon entresol et finit tout près de votre oreille, à la soupape que vous voyez. C'est ce qui vous a fait croire que vous étiez si près de l'instrument et de la voix.

Je vis, en effet, la soupape que l'on pouvait ouvrir et fermer à son gré. Sir Sydney me mit de même au fait du danger de certain trumeau placé entre les deux croisées et en face de mon lit. Derrière la glace, il y avait, creusé dans l'épaisseur du mur, une niche commode où l'on arrivait du bas; je dirai bientôt comment. De ce poste l'on battait en ruine toute la chambre, moyennant des petits trous peu remarquables, dont une partie d'ornements du cadre était criblée. Il y avait dans l'intérieur de la chambre, et à l'usage de la personne qui y demeurait, de quoi condamner les trous et rendre la niche inaccessible: à l'autre face de la pièce, un moyen à peu près semblable ouvrait et fermait à volonté certaine coulisse dont on ne pouvait se douter et par laquelle sir Sydney s'était introduit. Je fus enchantée du sacrifice qu'il me faisait de ces ressources secrètes, et je lui fis grâce en faveur de sa bonne foi.

CHAPITRE XVI
Singulière conversation et comment elle se termina.

On sait bien que notre sort est de n'avoir pas plus tôt pardonné qu'on se plaît à nous offenser plus grièvement. C'est ainsi qu'en usent avec nous, pour notre bien, les hommes qui se piquent le plus d'honnêteté. Sydney, homme du monde et très amoureux, n'avait garde de déroger à l'usage, et j'aurais sans doute trouvé mauvais qu'il l'eût fait. Voici cependant comment, avant d'en venir là, nous nous pressentîmes réciproquement, semblables à deux maîtres d'escrime qui se font des appels, avant de se porter des bottes.—J'ai trop bonne opinion de vous, belle Félicia, dit Sydney en me dérobant un baiser, pour craindre que vous veuillez me punir d'avoir hésité trop longtemps à vous déclarer mes tendres sentiments. Une femme s'offense volontiers de voir qu'on lui refuse l'hommage dont elle voit que ses charmes ont inspiré la loi. Tout a dû vous annoncer que je brûlais d'amour pour vous. Mais vous vous êtes doutée de ce qui me forçait au silence?—Sir Sydney, lui répondis-je, une femme ne peut être que très flattée de se voir aimée d'un homme tel que vous; mais s'il est vrai que vous avez quelque attention à mon peu de charmes, je crois connaître assez votre délicatesse pour imaginer que les obligations infinies que nous avons, ont pu seules empêcher de vous déclarer. Fait pour être aimé pour vous-même, vous avez craint sans doute de ne pouvoir jamais être assuré si le retour que je pouvais vous accorder ne serait pas autant l'effet de la reconnaissance que celui d'une inclination réciproque?—Plût à Dieu, Félicia, que je n'eusse eu que ce scrupule: il est de bien peu de poids. Non, je n'ai pas imaginé que de faibles services pussent mériter que vous vous fissiez violence pour les récompenser. D'autres motifs me forçaient au silence… Pensez donc, jeune et belle Félicia, que je touche à ma quarantième année et que vous sortez à peine de votre troisième lustre. Fait peut-être pour réussir encore auprès de certaines femmes, il n y a que la classe où vous êtes dans laquelle il soit ridicule que je cherche à qui m'attacher. De longs voyages, des malheurs singuliers m'ont fait perdre cet enjouement qui rapproche tous les âges. Je suis Anglais, penseur et malheureux, tout cela nuit à l'espérance d'intéresser une jeune Française, vive et née pour des amours mieux assorties. Je ne puis douter que votre beau chevalier ne vous aime. C'est à lui sans doute qu'appartient ce cœur…—Entendons-nous, sir Sydney; je tremble qu'aimer n'ait pour vous et pour moi des acceptions bien différentes. Je vais prévenir en deux mots tous les faux raisonnements dans lesquels nous pourrions nous engager et qui nous éloigneraient de notre but.—Je n'en ai point d'autres, chère Félicia, que de tâcher de vous plaire, en me conformant à tout ce que vous pourrez exiger de moi.—Eh bien! sir, faites-moi la grâce de m'écouter. Vous m'aimez, dites-vous, j'en suis enchantée. Me demandez-vous si je suis sensible à votre tendresse? Je vous dirai de tout mon cœur: oui. Si je regarde la disproportion de nos âges comme un obstacle au retour que vous êtes fait pour vous promettre? Non. Il n'est pas question d'âge quand on est ce que vous êtes et que l'on pense comme je fais. Si j'aime d'Aiglemont? Si j'en suis aimée? Oui, sir, nous nous aimons commodément, comme vous et moi pourrions bientôt aussi nous aimer; comme je ne trouve pas mauvais à certains égards que d'Aiglemont aime d'autres femmes, comme il vous sera permis d'en faire autant… en un mot, sir Sydney, ne me demandez aucun sentiment exclusif, ne m'en offrez aucun, et nous allons être d'accord. Je ne vous cache point que si votre façon de penser et d'aimer peut s'accommoder de mon système, dont j'avoue la bizarrerie, je suis prête à vous témoigner combien votre conquête me flatte, combien vous êtes éloigné de me paraître disproportionné et peu fait pour aspirer au faible bonheur de m'intéresser… Vous souriez, sir Sydney?—Pardonnez, charmante philosophe, vous m'étonnez et vous m'enchantez également par des raisonnements auxquels on ne devrait guère s'attendre de la part d'une Française de seize ans…—Voilà, sir, une injure anglaise. Vous semble-t-il donc que femme française et jeune soient des titres qui excluent la faculté de penser et de raisonner? Apprenez que partout notre sexe penserait, et même très juste, si l'on n'y mettait la plupart du temps obstacle, par une mauvaise éducation, à laquelle j'ai eu le bonheur d'échapper. Mais c'est assez raisonné, mon cher Sydney, retournez sur vous-même et voyez s'il est possible que vous ne soyez point aimé d'une femme tendre qui vous doit la vie et qui vous prouve toute l'estime qu'elle a pour vous en vous révélant une façon de penser, de votre aveu très singulière, mais qui nous rend seul l'arbitre du succès de votre amour.

En parlant, je lisais dans les yeux de Sydney combien je l'intéressais et tout le plaisir qu'il avait de se voir si près d'un but dont il craignait modestement d'être encore fort éloigné. «Vous êtes plus sage que moi, répliqua-t-il, après un moment de réflexion, vous avez deviné tout ce que je pensais; et déjà je ne pense plus que comme vous. Telle est la force de l'empire que vous avez sur moi. Oui, belle Félicia, vous me rendez plus heureux que je ne le désirais moi-même. Sans vous, j'allais peut-être me préparer bien des tourments.»

Lorsqu'après un semblable entretien, on ne fait plus que balbutier ou se taire, l'amour a beau jeu. Le fripon me poussa dans un coin de mon lit et fit voir une belle place à l'amoureux Sydney. La Philosophie, contente de s'être mêlée avec tant de succès d'une affaire de plaisir, tira les rideaux et nous laissa. Pour lors, Sydney commença un nouveau rôle qui lui allait à merveille. S'il s'était plaint de quelque perte du côté du moral, il fallait que le physique n'en eût souffert aucune; il n'est pas possible d'imaginer des talents en amour supérieurs à ceux dont il me faisait part. Trois fois de suite il expira dans mes bras, et si je ne me fusse opposée à de nouveaux efforts, il eût encore été plus loin, sans reprendre haleine.