CHAPITRE XVII
Peu différent de celui qu'on vient de lire.

—Voilà, par exemple, une folie de jeune homme, dis-je à sir Sydney, qui tout hors de lui, voulait ne tenir aucun compte de ma résistance. Vous voyez bien, ajoutai-je, qu'il serait ridicule à moi de prétendre à la durée d'un amour de cette espèce. Il est bon à prendre quand on a le bonheur de le trouver; mais cela ne doit et ne peut pas être long.—Encore de la philosophie, répondit-il en riant.—Eh bien! sir, prenons un parti mitoyen. Je ne veux pas que vous vous épuisiez; vous ne voulez pas que je philosophe? Dormons.

Notre réveil fut suivi de nouveaux plaisirs plus doux que les premiers, parce que les désirs de sir Sydney étaient moins impétueux et que je me trouvais déjà plus à mon aise avec lui. Il se leva de bon matin, m'assurant que son bonheur surpassait tout ce que son imagination avait pu lui promettre. Je lui jurai de bien bonne foi que je me félicitais d'être aimée de lui et que je ne serais pas la première à rompre les liens que nous venions de serrer.—Mais de l'amitié, sir Sydney; carte blanche pour tout le reste, autrement je ne répondrais pas de vous tromper. J'avais, avant de vous connaître, des principes dont je me suis parfaitement bien trouvée, rien ne m'y fera renoncer. Je ne vous demande qu'une grâce, c'est de ne pas me mépriser quand vous me désirerez moins…—Je ne pourrai ni l'un ni l'autre, adorable Félicia, répondit-il en me donnant mille baisers.—Il se retira comme il était venu, et je me livrai paisiblement au sommeil.

La coterie joyeuse se réunit de bonne heure et vint faire carillon à ma porte. Je passai à la hâte un déshabillé, pour les suivre sous un ombrage frais, où l'on avait fait partie de déjeuner; après quoi nous nous dispersâmes: les uns furent à leur toilette, d'autres ailleurs.

J'allai m'égarer avec Sydney dans un labyrinthe touffu, au centre duquel était une fontaine rustiquement décorée et près de laquelle un lit de gazon offrait un théâtre commode aux ébats des amants. En approchant de ce réduit enchanté, on ne pouvait se défendre d'éprouver une vive émotion. Tous les sens à la fois y étaient flattés. Un filet de fil d'archal extrêmement délié renfermant un espace fort étendu tenait prisonniers une multitude d'oiseaux de toute espèce qui donnaient l'exemple et l'envie de faire l'amour. La fleur d'orange, le jasmin, le chèvrefeuille, prodigués avec l'apparence du désordre, répandaient leurs parfums. Une eau limpide tombait à petit bruit dans un bassin qui servait d'abreuvoir aux musiciens emplumés. On marchait sur la fraise; d'autres fruits attendaient, çà et là, l'honneur d'être cueillis par des mains amoureuses et de rafraîchir des palais desséchés par les feux du plaisir. J'étais émerveillée; l'incarnat du désir se répandait sur mon visage et n'échappait point au pénétrant Sydney… Notre bonheur n'eut pour témoins que les oiseaux jaloux et les feuilles qui les dérobaient aux rayons curieux de l'astre du jour.

Il est des amants pour qui les délices de la jouissance sont immédiatement suivies de l'ennui et du besoin de se séparer. Nous n'étions pas du nombre de ces êtres infortunés. Nous trouvions l'un avec l'autre de quoi nous garantir de cette sécheresse si funeste à l'amour. Sydney me conta les plus singulières aventures. Sa vie était un roman prodigieux. Il m'apprit entre autres qu'une femme qu'il avait adorée, perdue, retrouvée, et dont il ignorait enfin le destin, était pour lui la source d'un chagrin qui n'avait pu s'affaiblir ni par les voyages ni par l'amour ou les faveurs de plusieurs autres femmes. Je n'exagère pas quand je dis que sir Sydney était d'une beauté plus qu'humaine; son âme répondait à sa figure: elle se peignait dans la noblesse et les grâces de son maintien et dans la douce fierté de ses regards. En un mot, dans un autre genre, il égalait d'Aiglemont, ayant d'ailleurs un caractère bien plus estimable. Je contemplais Sydney avec admiration et ne concevais pas comment il avait pu trouver une ingrate: il disait que j'étais, pour les traits et la taille, ce qu'il avait vu de plus ressemblant à cette femme dont le souvenir l'obsédait.—Mais, hélas! ajoutait-il, ce qu'on aime ressemble toujours si bien à ce qu'on a aimé que peut-être cette conformité n'existe-t-elle que dans mon imagination! Quoi qu'il en soit, adorable Félicia, c'est vous qui désormais me tiendrez lieu de cet objet si cher. J'adopte en tout votre système; trop heureux de vous être quelque chose, quelques conditions qu'il vous ait plu d'y attacher!

Nous nous oubliâmes longtemps; les doux épanchements de nos âmes annonçaient la durée future de notre attachement mutuel. On nous demandait de tous côtés quand nous repartîmes; nous fûmes agréablement persiflés. Mais Sydney, qui voulait dérober pour un temps à ses hôtes la connaissance d'un lieu si favorable à notre amour et qui avait paru me plaire, ne dit pas d'où nous venions. La délicieuse solitude était close; l'entrée, peu remarquable à dessein, n'avait pas de quoi piquer la curiosité. Je sus à Sydney un gré infini de ce qu'il ne parla pas du labyrinthe. Les femmes sont toujours sensibles aux moindres attentions qu'on peut leur témoigner.

CHAPITRE XVIII
Où le beau Monrose reparaît.

La maison de sir Sydney abondait en tout ce qui peut contribuer à faire passer le temps agréablement. Voitures, chevaux de main, équipage de chasse, bateaux, filets, jeu de paume, billard, théâtres, livres, instruments, chère exquise; tout ce que les gens sensuels et connaisseurs peuvent désirer, toutes les bagatelles qui peuvent amuser les femmes, du jeu, de la musique, de la danse, des feux d'artifice. Par-dessus tout cela, une union parfaite; jour et nuit de l'amour et de la volupté; nous étions vraiment aux Champs-Élysées.

Je n'étais pas la seule à qui Vénus et son fils eussent destiné de nouveaux présents pendant notre heureux voyage. Monrose, qui, les premiers jours, avait paru un peu triste, commençait à se dérider: il me cherchait, et ne voulant pas le désobliger je fis naître l'occasion de me trouver en particulier avec lui.—Ma chère Félicia, me dit-il, vous devenez inaccessible pour moi. J'ai tenté plusieurs fois de me rendre auprès de vous la nuit, mais vous êtes toujours impitoyablement barricadée, cela est bien cruel!—Cher Monrose, répondis-je avec un peu de fausseté, je ne puis vivre avec toi, chez sir Sydney, aussi librement que je le faisais à Paris. Nous étions chez nous, mais nous devons des égards à un étranger qui nous reçoit; il serait malhonnête…—Quel conte, ma bonne amie! Toutes nos dames ne sont pas aussi scrupuleuses… et je vous dirai que, si je pouvais vous être infidèle, je saurais bien avec qui passer des nuits que je trouve d'une longueur insupportable depuis que nous sommes ici, etc.

Nous étions dans un lieu favorable. Monrose me priait de si bonne grâce d'adoucir ses peines!… j'avais le cœur trop bon pour le lui refuser. Le pauvre enfant usa de ma complaisance en affamé. Cette fois je ne le taxai point. Cette précaution devenait inutile, puisqu'il prenait fantaisie à quelque autre femme d'essayer du charmant jouvenceau.—Puis-je savoir, lui dis-je pendant un entr'acte, de qui tu es ainsi recherché?—Devinez.—De Sylvina?—Non.—De notre ami Dorville?—Point du tout.—Ce sera Mlle Thérèse!—Encore moins. Mais ma voisine, Mme de Soligny, pourquoi ne voulez-vous donc pas y penser? Elle est charmante, et vous conviendrez que cela serait bien commode.

A la vérité, il ne m'était pas venu dans l'idée de soupçonner cette belle, qui, m'ayant l'air d'être d'un gros tempérament et fort libertine, ne semblait pas devoir jeter son dévolu sur un enfant. Mais en amour tout n'est-il pas caprice?

Milord Kinston, cet Anglais amant de la Soligny, buvait volontiers le soir; et, à l'heure de se retirer, il avait ordinairement plus besoin de dormir que de caresser sa maîtresse; elle était donc souvent exposée à coucher seule. Les hommes, qui avaient chacun leur amie et qui ne se mettaient pas encore assez à leur aise pour chercher à troquer, ne lui proposaient rien. Monrose couchait, comme on le sait, très près d'elle. Il valait mieux que rien. On voulait le mettre à l'épreuve; on se flattait qu'il avait des prémices à donner, et les femmes sont à cet égard à peu près du même goût que les hommes, quoique cela soit fort différent pour elles, comme je crois en avoir déjà fait mention ailleurs.

En un mot, Soligny avait déjà fait beaucoup d'avance à Monrose. Le soir on le faisait causer; on lui demandait mille petits services, qu'il rendait de bon cœur; on l'employait presque en manière de valet de chambre. Ses appointements étaient force de choses flatteuses, force indécences qui le mettaient à de rudes épreuves. Quelquefois c'était son tour d'être servi. On prenait la peine de rouler ses cheveux qu'il avait de la plus grande beauté; on le voyait se mettre au lit; on le veillait jusqu'à ce qu'il eût les yeux fermés. La porte de communication demeurait ouverte toute la nuit, afin de pouvoir causer quand il s'éveillait. Les choses en étaient encore là quand je reçus les confidences de Monrose.—Mon bon ami, lui dis-je, je ne veux pas mésuser de ta tendresse et de tes serments pour t'interdire des plaisirs que je ne conçois pas que tu puisses refuser sans des efforts trop pénibles. Tu deviendrais aux yeux de ta voisine un être ridicule; peut-être t'en ferais-tu haïr, si tu ne répondais pas à des avances aussi positives. Je te permets donc de terminer avec elle; mais sois modéré et n'oublie pas de te ménager pour moi, qui ne t'aime pas uniquement pour mes plaisirs, mais qui prends le plus tendre intérêt à ta conservation.

Il me combla de remerciements et de caresses. Je vis que le fripon était ravi de la permission, et que si je la lui eusse refusée, il n'en eût sans doute été ni plus ni moins.

CHAPITRE XIX
Qu'on n'a pas pu rendre plus clair.

Sydney ajouta bientôt à mes plaisirs celui de me faire connaître les moyens secrets qui le mettaient à même de savoir tout ce qui se passait chez ses hôtes. Jadis le seigneur Cléophas-Léandre-Pérez-Zambulo vit de fort belles choses, à l'aide d'un diable, bon humain, qui le promenait de toit en toit. Moi, sans diablerie, et sans risquer de me rompre le cou, je devins maîtresse de pénétrer partout, de tout voir. C'était vraiment un plaisir de femme. Je tins le plus grand compte à sir Sydney de la complaisance avec laquelle il me le procurait.

—Je connais, dit-il, les arrangements de tous nos messieurs; chacun d'eux a la clef du couloir qui conduit invisiblement de chez lui chez la femme avec laquelle il vit. Si par la suite il est à propos que je distribue assez de clefs pour que tout soit commun, je le ferai. Cependant, quand il n'y a ni père, ni mère, ni maris, il n'est pas fort nécessaire d'user de précautions.

Je lui demandai, en attendant que je prisse la peine de me mettre au fait par mes yeux, comment chaque homme pouvait ainsi se rendre de son appartement à ceux de toutes les femmes sans être vu ni rencontré?—Rien de plus aisé, me répondit-il. De quatre points différents de chaque antichambre des appartements d'homme, on descend par une machine dans un entresol aveugle, ménagé entre les deux étages. Alors on suit un corridor serré, large de deux pieds et demi, sur six de hauteur et matelassé de toutes parts, qui conduit droit à une machine pareille à celle par laquelle on est sorti de chez soi. Vous en verrez tout à l'heure de semblables dans mon entresol, avec lesquelles je monte et descend facilement et sans bruit. Quand une femme a chez elle l'homme qui lui convient, elle est à même d'interdire l'entrée à ceux qui pourraient survenir par les autres routes. De cette façon il est impossible que rien ne se découvre. En vain une belle serait-elle enfermée à triple serrure, en vain le galant avec qui elle serait d'intelligence logerait-il à l'autre extrémité du pavillon, un jaloux ne pourrait ni les guetter ni les surprendre. On le ferait cocu sans qu'il pût seulement lui venir un soupçon. Quant à moi, tout m'est connu. J'ai dans mon entresol des moyens tout semblables à ceux d'en haut, moins compliqués seulement et dont personne ne peut se douter. Vous allez juger de l'excellence de ces inventions.

En effet, rien de plus simple. Des portes déguisées cachaient de petits enfoncements où était pratiquée une machine commode sur laquelle on se plaçait. Alors, la personne et le siège se trouvant à peu près en équilibre avec un poids de cent soixante livres qui se mouvait dans l'épaisseur du mur, on montait et redescendait sans peine à la faveur d'une corde perpendiculaire et fortement tendue; Sydney n'avait que six pieds à monter pour voir ce qui se passait chez les femmes, par les trous des trumeaux dont j'ai parlé. La mécanique de tous ces suspensoirs était faite avec le plus grand soin. Les panneaux qui servaient d'issue s'ouvraient et se fermaient à coulisse et étaient de même parfaitement finis.

Rien n'eût été aussi perfide que ces machines ingénieuses si elles n'eussent pas eu le plaisir pour unique but. Je me proposais d'en donner les figures, de même que le plan de toute la maison qui m'appartient maintenant; mais, outre que mon architecte m'a prié de n'en rien faire, de peur qu'on ne vînt à contrefaire ce qui lui a coûté tant de peine à imaginer, j'ai pensé qu'il était inutile de dévoiler ces secrets à des gens qui pourraient en faire un mauvais usage et pour qui je n'ai pas intention d'écrire. Les voluptueux qui sont assez riches pour se procurer ces superfluités recherchées trouveront aisément des artistes qui rempliront le même objet, peut-être mieux qu'il ne l'est chez moi. (N'oublions cependant pas que la maison appartient encore à sir Sydney.)

CHAPITRE XX
Courses nocturnes.—Apparition d'un lutin chez le Chevalier d'Aiglemont.

Les heures de la première soirée où je fus en possession de mes observatoires coulaient trop lentement à mou gré. Je mourais d'impatience d'apprendre comment vivaient tous nos gens. Voir faire ce qu'on aime à faire soi-même ne laisse pas d'être un grand plaisir.

Je commençai d'abord mes visites par l'appartement de la Soligny, voulant savoir comment se comportait avec elle M. Monrose, qui avait déjà sa permission depuis trois jours. Le mieux du monde. Je leur vis faire d'abord quantité de folies préliminaires qui me divertirent au possible. Après quoi ils dansèrent, nus, une allemande, à laquelle Soligny, qui était à l'Opéra une des plus aimables prêtresses de Terpsichore, accommodait mille passes lubriques; elle les enseignait à Monrose qui, rempli d'intelligence, s'appliquait aux leçons et ne demandait pas mieux que de s'exercer. Il était ravissant en état de pure nature, aussi blanc que sa danseuse et se rapprochant, par la mollesse de ses formes, des beautés de Soligny, dont le corps était un vrai chef-d'œuvre. Toutes les altitudes des passes avaient pour objet de développer quelque grâce particulière, d'aiguillonner le désir de quelque baiser lascif, de varier à l'infini les simulacres de l'union à laquelle aboutissent tous les préludes voluptueux. A certain signal de mains, Monrose passait et repassait fort adroitement sous la cuisse de Soligny, qui sautillait en tournant sur la pointe du pied, sans perdre la mesure. Cette danse extravagante dura tant qu'il eurent de forces; puis ils furent tomber sur l'ottomane dans les bras l'un de l'autre et reprirent haleine en attendant les plaisirs du lit qui suivirent de près. Je me retirai quand on alluma la lampe de nuit.

J'allai ensuite épier Mme Dorville, chez qui je fus charmée de voir aussi de la lumière. Je la croyais couchée avec d'Aiglemont; mais je vis, à mon grand étonnement, sur un fauteuil, la livrée et le chapeau du laquais de la dame. Les rideaux du lit étaient fermés. Je ne pus rien voir pour cette fois.

Ce fripon de chevalier, pensai-je, sera sans doute chez Sylvina; et monseigneur où sera-t-il? chez lui, tout seul! le pauvre homme! J'eus un moment envie d'aller le trouver. Je voulais cependant voir ce qu'on faisait chez Sylvina. Mais c'était bien Sa Grandeur elle-même qui lui tenait compagnie. Ils ne dormaient pas; ils causaient en riant, groupés voluptueusement et découverts à cause de la chaleur.

Je revins chez moi très curieuse de savoir où pouvait être d'Aiglemont. Sydney, pour me laisser jouir paisiblement de mes nouvelles possessions, n'était pas venu, comme à l'ordinaire, partager mon lit. Je n'hésitai point, et tirant à moi le suspensoir destiné à la correspondance de mon appartement à celui d'Aiglemont, je pris le chemin de chez lui et parvins à son antichambre. La porte de la chambre à coucher n'était point fermée. J'entrai à la faveur des ténèbres. En tâtonnant autour de son lit, je mis la main sur la tête d'une femme qui s'éveilla et fit un cri dont le sommeil du chevalier fut à son tour interrompu. C'était la chaste Thérèse qui partageait ainsi sa couche; il dit plusieurs fois: «Qui va là?» Je me mis à rire; il se leva, chercha de son mieux le joyeux lutin et passa si près de moi, comme j'allais m'échapper, que je me trouvai à portée de lui appliquer sur les fesses un bon coup du plat de ma main; en même temps je poussai la porte et, tournant la clef, je les enfermai. Pendant que les pauvres gens étaient, l'un fort surpris, l'autre fort effrayée, je regagnai tranquillement ma chambre et me mis au lit.

CHAPITRE XXI
Conversation moins obscène pour le lecteur que pour les interlocuteurs eux-mêmes.

La malice d'enfermer d'un côté le couple libertin n'ayant eu pour objet que de favoriser ma retraite, Thérèse put à son tour s'esquiver sans peine par le dégagement de la garde-robe. Le lendemain il fut beaucoup question de l'aventure nocturne du chevalier. Il eut beau se plaindre d'avoir été lutiné et claqué, on le traita de visionnaire. Il n'eût tenu qu'à lui de faire appuyer sa narration par un témoin, mais il n'en fit rien. Personne n'y ajoutait foi. Sylvina seule inclinait à croire qu'il pouvait y avoir des revenants.—Pour moi, dit Soligny, je n'ai pas peur. J'ai près de moi le brave Monrose; si les esprits me livrent la guerre, je n'hésiterai pas de l'appeler à mon secours.—Je ne suis pas non plus fort peureuse, disait Mme Dorville; nous ne sommes pourtant que deux femmes dans l'appartement.—Et moi donc, qui suis seule, interrompit Sylvina, je n'oserai plus me coucher.—Monseigneur souriait, Sydney faisait un peu la mine, ne doutant plus que la lutinerie ne fût un de mes tours. Je vins cependant à bout de le rassurer, ayant trouvé le moyen de lui apprendre pourquoi j'avais fait la folie d'aller chez le chevalier, et comment il n'était pas seul.—Vous verrez, mesdames, disait d'Aiglemont, qu'on sera forcé de faire venir ici garnison pour vous garder; car si nous nous offrions, vous craindriez poliment de nous fatiguer.—Non, pas moi, dit aussitôt la Dorville; venez, venez, chevalier, je vous prendrai volontiers.—Quant à moi, je m'en tiens à mon petit voisin, répliqua Soligny; il est cependant dormeur, et malgré toute la bonne volonté que je lui suppose, il serait possible qu'on m'enlevât sans qu'il s'en aperçût. Cela était dit pour le gros Kinston, à qui il fallait donner à entendre en passant que le voisinage de Monrose était tout à fait sans conséquence.—Mon état, dit monseigneur, m'empêche de demander du service. On voit peu d'évêques en sentinelle.—Peste, répliqua Sylvina, vous êtes sans contredit la plus sûre garde en cas de lutins. D'un mot d'exorcisme vous en dissiperiez une armée. C'est vous, prélat, que je retiens pour me garder…

Tous ces propos étaient fort réjouissants pour moi: je ne disais rien, on m'agaça.—Notre espiègle de Félicia, dit le chevalier, ne nous dit pas si elle est sujette à la peur. Cependant, si messieurs les revenants ont un peu de bon sens, ils ne l'oublieront pas sans doute.—J'en serais bien fâchée, dis-je d'un ton badin; et Sydney venant de nous quitter pour un moment, j'ajoutai que je ne demanderais pas mieux qu'il m'en arrivât autant qu'à d'Aiglemont.—A la bonne heure, répliqua celui-ci, mais, s'il vous arrive d'être visitée par le lutin, priez-le de ne pas frapper si fort; il touche tout de bon, je vous jure, quoiqu'il paraisse un diable de fort bonne humeur.—Vous faisiez peut-être quelque sottise, chevalier, si vous aviez mérité d'être fessé?—Je ne me rendis pas assez maîtresse de ma physionomie. Il vit bien que j'entendais finesse à ce qui venait de m'échapper, et commençant à me soupçonner d'être le lutin, il me fit du doigt une menace badine… Mais déjà la conversation avait changé de sujet. Nous ne poussâmes pas la galanterie plus loin, nous réservant in petto de reprendre l'entretien en temps et lieu.

CHAPITRE XXII
Dont la plus grande partie peint des caprices qui ne sont pas du goût de tout le monde.

J'allais tous les jours au délicieux labyrinthe avec sir Sydney, qui ne se rendait pas moins cher à mon esprit par les charmes du sien qu'à mes sens par la vivacité et la suite de ses transports amoureux. Plus nous vivions ensemble, plus nous nous attachions l'un à l'autre. Les rapports croissaient, la disproportion des âges disparaissait; en un mot, nous étions parfaitement heureux de nous aimer. Il m'avouait que désespérant, avant de me connaître, de devenir jamais heureux, je le guérissais néanmoins de la sombre mélancolie. Je lui prouvais, en effet, par des raisonnements assez justes, qu'il reste des ressources dans les situations les plus cruelles, dès qu'on a pu sauver du premier moment du malheur sa raison et sa santé. Quant à la passion que sir Sydney me témoignait, j'avais grand soin d'y donner des entraves, en répétant sans cesse que je ne pouvais agréer ni rendre un amour exclusif. Cependant, malgré ma façon de penser bizarre, je ne laissai pas de prendre un grand ascendant sur l'esprit de sir Sydney, qui s'y accoutumait et manquait d'arguments pour la combattre. Mais le système de la pluralité des goûts n'est-il pas autant à l'avantage des hommes qu'au nôtre? Heureusement il devient à la mode. En vain, quelques philosophes de mauvaise humeur, entichés d'un reste de morale du vieux Platon, traitent-ils de fous, de dépravés ceux qui embrassent la nouvelle secte. Ces heureux prosélytes me semblent au contraire les seuls philosophes, et leurs détracteurs ne font que radoter: laissons-les blâmer, gémir, et jouissons.

On se souvient que d'Aiglemont me soupçonnait d'être le lutin qui l'avait claqué la nuit. J'en convins quand nous nous trouvâmes à portée de nous éclaircir à cet égard. Mais je le mis au désespoir en refusant de lui apprendre comment j'étais venue à bout de pénétrer dans son appartement, dont il était sûr d'avoir bien fermé la première pièce.—Tu ne m'aimes plus, Félicia, me disait-il tristement; te voilà affublée d'un amant qui pourrait être ton père et qui va gâter ton esprit par le sérieux du sien. Si tu lâches une fois la bride aux goûts bizarres, tu es un sujet perdu pour le plaisir. Ne t'amuse pas à penser, crois-moi: n'éloigne pas la jeunesse et ne sois pas assez dupe pour faire des sacrifices à un homme qui ne saurait lui-même en faire assez pour mériter quelques faveurs de ta part. C'est moi qu'on éloigne! et c'est par belle passion pour sir Sydney, notre doyen! Et qui fait cette insigne sottise? La plus jeune de nos folles, la méconnaissable Félicia!—Tout cela est fort bien dit, chevalier, lui répondis-je; mais il n'en sera ni plus ni moins, vous ne saurez pas encore par où je suis venue chez vous. Cependant, pour vous prouver que je ne suis pas une bégueule, suivez-moi.

Je le conduisis au charmant labyrinthe. Il ne fut pas moins frappé que je l'avais été moi-même des beautés de ce lieu champêtre; il y éprouva de même que moi de combien les plaisirs de l'amour y étaient plus piquants. Il y avait quelque temps que nous n'avions offert ensemble de sacrifices à la bonne déesse, nous trouvâmes dans notre jouissance tous les charmes de la nouveauté. Puis nous nous contâmes réciproquement comment nous nous arrangions depuis que nous étions chez sir Sydney. Je ne lui cachai point que celui-ci me plaisait et que je vivais avec lui; mais je ne dis rien des machines d'en haut ni de l'usage que j'en avais déjà fait.—Quant à moi, dit le chevalier, malgré mes plaisirs variés dont on jouit ici, je commençais à m'y déplaire, quand heureusement je me suis avisé que la jolie Thérèse pouvait m'y faire passer des nuits agréables. Mme Sylvina est si fort à mon oncle, elle a d'ailleurs une si mince opinion de mes talents, qu'il n'y avait rien à faire de ce côté-là. J'avais donc débuté par traiter assez bien mon ancienne connaissance, Mme Dorville; mais je ne suffisais pas, j'avais pour lieutenant un grand coquin de laquais. L'autre jour, venant chez elle, sans penser à rien, je le vis de l'antichambre dans une glace qui répétait leur image: le drôle rendait, portes ouvertes, un service impromptu sur le pied du lit à son affamée maîtresse; j'eus la constance d'attendre jusqu'à la fin, ils firent toilette commune, et M. Hector ne referma point le ferme outil de sa bonne fortune sans que la reconnaissante dame y eût appuyé le baiser le plus passionné. Mme Dorville peut prendre un grand laquais de plus et se passer de moi. Piqué de cette découverte, je me rabattis sur milady Kinston. Mais la bizarrerie des goûts de cette belle me força bientôt à la retraite. Ce qu'il est de plus naturel de faire aux femmes est précisément ce dont elle se soucie le moins; il lui faut des extravagances; tantôt elle veut qu'on la traite comme un mignon, tantôt qu'on lui fasse… ce que tu me refusais si cruellement la première nuit de nos folies… quelquefois sa bouche est jalouse de l'offrande que…—Fi, la vilaine», interrompis-je, dégoûtée de cette image.—Vous avez raison, répliqua le chevalier, cela vous révolte; cependant, apprenez, ma chère Félicia, que la passion convertit souvent en plaisirs sublimes des goûts monstrueux auxquels on ne peut d'abord songer sans horreur. J'ai fait avec des femmes très ordinaires, mais pour qui j'avais des instants de délire, des folies dont j'étais étonné moi-même en m'y livrant avec délices. Je n'aurai ni la mauvaise foi de nier que ces irrégularités m'ont ravi, ni l'entêtement de soutenir qu'elles soient par elles-mêmes de véritables moyens de jouir. Tout cela gît dans l'imagination. C'est elle qui nous entraîne, qui vient aisément à bout de nous faire faire les choses qui répugnent le plus à la raison et même à la nature; le caprice bouleverse tout; mais ce désordre tourne au profit du plaisir…

Il avait raison; je l'ai souvent éprouvé depuis. D'Aiglemont ajouta que, s'il avait eu plus de goût pour Soligny, ses prodigieux caprices ne l'auraient point rebuté et qu'il avait eu d'abord la complaisance de s'y prêter, mais que, bientôt obsédé et trouvant d'ailleurs peu de ressources dans l'esprit de cette bacchante, il l'avait quittée pour la gentille Thérèse. Celle-ci était, selon lui, le plus friand morceau dont un vrai connaisseur pût goûter. Sa fraîcheur, sa fermeté, rétablies depuis les remèdes, lui donnaient tous les attraits d'une femme neuve; sa jouissance avait mille délices qu'il loua jusqu'à me donner un peu d'humeur. On sait que Thérèse n'était pas sotte; elle aimait le plaisir à la fureur et savait rendre au centuple celui qu'on lui procurait. Le chevalier prétendait qu'il ne manquait à cette rare soubrette que d'appartenir à quelque homme à la mode qui lui donnât de la célébrité. Il se proposait de lui rendre ce service dès que nous serions de retour à Paris.

CHAPITRE XXIII
Absence de sir Sydney.—Comment le beau Monrose est de nouveau poursuivi par son étoile.

J'eus encore, avec le charmant d'Aiglemont, et même avec Monrose, quelques entrevues secrètes, sans que sir Sydney s'en doutât le moins du monde; nos passades ne se faisaient jamais chez moi, nous choisissions des lieux écartés où nous ne pouvions être surpris.

Sur ces entrefaites, sir Sydney reçut de Paris des nouvelles intéressantes qui l'y rappelaient pour quelque temps; il nous laissa maîtres chez lui et nous pria de vivre en joie en attendant son retour. Sa confiance en moi était sans bornes; il m'abandonna en partant toutes ses clefs et ne mit aucunes limites à l'usage que j'en pourrais faire.

Dès le même soir, je reçus chez moi le cher d'Aiglemont, qui apprit enfin comment et par où nos appartements communiquaient. Adieu les plaisirs de Thérèse. Je lui enlevai pour le coup sans retour le chevalier, qu'elle adorait tout de bon. J'eus un plaisir malin à jouir des tendres inquiétudes de la pauvre fille qui passait une partie de la nuit à rôder autour de l'appartement de son idole, ne comprenant point comment il pouvait découcher toutes les nuits sans que jamais elle le vît sortir ni rentrer. Cependant elle prit à la fin son parti et ne rôda plus. Le chevalier fut enchanté quand je lui dévoilai tous les mystères des deux entresols. Sydney lui paraissait le plus heureux des hommes de posséder une maison si commode; il regrettait de n'être pas un grand seigneur, afin de pouvoir s'en procurer bientôt une semblable.

Nous nous promenions certain après-souper. Le gros Kinston parlait très en particulier à la Soligny. A travers leur chuchotement, nous crûmes distinguer le nom de Monrose. Leur ton était si sérieux, ils paraissaient si occupés que nous soupçonnâmes qu'il pouvait y avoir sur le tapis des projets où le beau jeune homme était pour quelque chose. Nous fûmes d'avis de veiller de près milady Kinston. La niche aux espions n'avait qu'une place, je l'occupai. Mais le chevalier usa de la communication de son appartement et fut à même de voir tout aussi bien au moyen de la coulisse imperceptiblement entr'ouverte.

Soligny, selon l'usage, fut servie à sa toilette par le complaisant Monrose, à qui, depuis que je ne les avais vus, elle avait appris beaucoup de folies nouvelles. Il paraissait fort exercé et très accoutumé à se prêter à tout ce que pouvait désirer de lui sa lubrique institutrice.

Nous le vîmes la fêter savamment dans une position inverse, qui satisfaisait à la fois deux des goûts dont le chevalier m'avait parlé; le couple paraissait s'en trouver à merveille. Soligny surtout semblait ne pouvoir démordre. Elle jouissait avec fureur et faisait retentir la chambre du sifflement de ses sanglots. Cependant, elle désempara; le mignon se mit en posture de goûter d'autres plaisirs. A l'incertitude qu'il fit d'abord paraître, je jugeai qu'il s'était enfin d'abord familiarisé avec ceux dont son ancien ami Carvel n'avait pu lui faire agréer l'essai. Il semblait même vouloir donner dans ce moment la préférence à la jonction prohibée; mais Soligny demanda d'être servie plus naturellement. A peine le jeune homme fut-il en situation, serré fortement des bras et des jambes de sa belle et forcé par cette position à élever un peu la croupe, que le gros Kinston, dont nous ne nous doutions pas, parut et grimpa lestement sur le lit. A son aspect, Monrose voulut se dégager, se croyant sur le point d'être châtié de sa témérité; mais il s'agissait de tout autre chose. Milord en voulait tout uniment à ce fessier séduisant, fait pour allumer les désirs de tous les amateurs et pour courir sans cesse les risques d'être violé.

Mais en vain Soligny, réunissant toutes ses forces et étouffant presque le beau Ganimède, faisait beau jeu à milord; en vain celui-ci, menaçait, promettant, priant, mêlant les douceurs aux injures, en bel état et bien graissé. Entreprenant de se rembourser, et commençant à réussir, Monrose, à force de se débattre, débusqua le gros Kinston et le fit choir sur le parquet d'autant plus malheureusement que, voulant s'accrocher aux deux autres, il les entraîna sur lui et faillit en être moulu. Monrose se dégagea lestement, courut à sa chambre aussitôt; l'épée à la main, il vint fondre sur le luxurieux Anglais. Mais Soligny se jeta vite entre eux deux, au péril de sa propre vie. Monrose fut, pendant que milord s'évada, pâle et bien hors d'état de faire le Jupiter. La trahison de Soligny était manifeste. Elle lui fut reprochée avec aigreur, moins durement cependant qu'elle ne devait s'y attendre. L'offensé ne voulut point faire la paix et rentra brusquement chez lui. Nous l'entendîmes aussitôt mettre les verrous et fermer la porte à double tour.

Le chevalier me rejoignit. Nous allâmes rire chez moi de cette tragi-comédie et éteindre dans nos voluptueux ébats les feux dévorants dont ce spectacle lascif venait de nous embraser.

Jeunesse! Jeunesse! faites votre profit de cet utile passage. Voyez comment, une fois lancé dans la facile carrière du libertinage, on y galope sans pouvoir se retenir. Ce Monrose, naguère si tendre, si réservé, le voilà déjà au niveau des plus grands débauchés. Déjà une maîtresse dissolue est venue à bout de lui faire surmonter une répugnance qui d'abord lui paraissait invincible. Il est vrai qu'avec une femme qui a vécu, il y a quelque chose à gagner de l'autre façon pour un jeune homme qui n'a pas de quoi remplir les espaces. Mais, en un mot, si Monrose, agent de plein gré, ne devient pas patient avec autant de résignation que le seigneur Anselme au château du More, que s'en faut-il? Peu de chose. C'est qu'on s'y est pris moins adroitement, et qu'avec les gens d'honneur la violence ne vient à bout de rien.

CHAPITRE XXIV
Où l'on verra des choses intéressantes.

Peu de jours après l'aventure que je viens de décrire, nous apprîmes qu'il était arrivé de grands changements dans les affaires de sir Sydney. Il devenait lord par la mort d'un oncle, et voyait tripler sa fortune. Son projet était de nous donner encore un ou deux jours et de se rendre tout de suite en Angleterre. Il me mandait en particulier que le séjour que j'habitais ayant paru me plaire, il venait d'acheter cette terre en mon nom, persuadé que je ne lui ferais pas le chagrin de refuser un don que l'augmentation de ses biens rendait, selon lui, de peu de conséquence. Cependant, outre les bâtiments, les meubles, il y avait encore d'assez gros revenus attachés à la terre. Je répondis que, n'acceptant ni la propriété ni les rentes, je ne refusais cependant pas la jouissance du château, mais à condition que je serais libre d'en disposer, à mon tour, en faveur de qui bon me semblerait: mon intention était de remettre tout cela aux enfants de sir Sydney, que le soin de conserver dans sa famille un titre qui se serait éteint après lui mettait dans l'obligation de se marier.

Sur ces entrefaites, nous fîmes une rencontre singulière, dont il était impossible que nous prévissions alors les conséquences importantes. Que le sort est bizarre dans ses projets! Souvent nous voyons naître d'une circonstance qui d'abord paraît tout à fait indifférente une chaîne d'événements qui donnent une nouvelle face à notre existence.

La nuit était déjà sombre, nous revenions tumultueusement d'une partie de chasse, et devions passer près de ces statues dont on se souvient que j'ai parlé: tout à coup le cheval d'un piqueur, qui était un peu en avant, s'effaroucha, recula et ne voulut point passer outre. Celui du chevalier, qui suivait de près, en fit autant, et lui-même fut effrayé, entrevoyant contre le piédestal un homme étendu; nous arrivâmes en même temps. Le piqueur pria d'Aiglemont et Monrose, qui étaient à cheval à côté de moi, de descendre et de venir examiner avec lui si ce qu'on découvrait était un homme mort ou endormi: c'était un infortuné percé de plusieurs coups et perdant des flots de sang, mais qui respirait encore.

—Laissez-moi, dit celui-ci d'une voix mourante; qui que vous soyez, vos soins sont inhumains. Ne me ravissez pas la seule consolation…—Un sanglot douloureux lui coupa la parole, nous le crûmes sans vie.

Sylvina et monseigneur, qui occupaient une petite calèche, la cédèrent et furent reçus dans une autre fort spacieuse, où le gros milord tenait compagnie à Mme d'Orville et Soligny. Monrose et le piqueur volèrent au château. Le dernier reparut bientôt, suivi du laquais et du chirurgien de Sydney, à qui Monrose avait donné son cheval. Ils apportaient de la lumière, du linge, et trouvèrent, à peu de distance du château, la calèche du blessé dans laquelle il était sans connaissance, entre les bras de d'Aiglemont; les blessures furent visitées sur-le-champ: elles étaient profondes et douloureuses. On mit l'appareil.

Nous avions ramassé l'arme fatale avec laquelle le malheureux s'était frappé, et un bracelet de cheveux auquel tenait un portrait de femme, dont le cristal terni, humide et portant l'empreinte de deux lèvres témoignait que le suicidé avait ce bijou collé sur sa bouche quand nous l'avions rencontré. Elle fut portée à l'excès lorsque sir Sydney, de retour le lendemain, parut frappé comme d'un coup de foudre à la vue du portrait. C'était celui de cette femme dont il m'avait parlé. Il avait toujours soutenu qu'elle me ressemblait beaucoup. Il en prenait pour le coup tout le monde à témoin, et l'on fut, en effet, forcé d'en convenir. C'étaient tous mes traits, et surtout parfaitement ma physionomie. Cependant le malade demeurait au même état, prêt à tout moment de rendre l'âme. Sydney ne pouvait différer son voyage. Il eût bien désiré de faire copier le précieux portrait, mais sa délicatesse ne lui permit pas de commettre ce larcin. En partant, il me supplia de ne rien épargner pour tâcher de sauver les jours d'un homme dont l'histoire devait nécessairement avoir les plus grandes liaisons avec la sienne propre.

Ma tendresse pour l'aimable Sydney me rendit ardente à soigner notre malheureux étranger. Il ne fut hors de péril et en état de parler que quinze jours après le départ du nouveau lord.

Pendant ce temps d'alarmes et de pitié, mon âme demeura fermée aux plaisirs. Je ne m'intéressai pas plus à ceux des autres. Uniquement occupée de mon malade, je ne le quittais presque jamais; l'ennui fit déserter Mme d'Orville, milord Kinston et sa maîtresse. Monrose était en Angleterre. Une société telle que la nôtre, quoique fort de son goût, lui serait devenue funeste. J'avais prié Sydney de l'amener. Le pauvre petit avait fait éclater le chagrin le plus vif; mais Sylvina elle-même ayant sollicité son exil, il avait été forcé de s'éloigner.

CHAPITRE XXV
Hors-d'œuvre à peu de chose près.

Est-ce un songe, madame? me dit mon malade presque aussitôt qu'il put parler. Par quel miracle me trouvé-je enfin parmi des êtres sensibles, moi qui depuis si longtemps… Je vis!… et c'est vous… vous que je ne connais point, mais qui êtes pour moi l'objet du plus étrange étonnement!—Je vous entends, monsieur. Ce portrait qu'on a trouvé près de vous… certaine ressemblance…—Elle est frappante. Mais vous avez un cœur compatissant et la cruelle de Kerlandec…—Un chirurgien habile que Sydney avait envoyé de Paris, et qui ne bougeait d'auprès du blessé, remarqua que cet entretien causait trop d'émotion au malade. Il me pria de m'éloigner.—Je ne doute plus, Félicia, me dit le chevalier, que je rencontrai en sortant, et qui ne prenait pas fortement à cœur l'état de notre infortuné, je ne doute plus qu'après avoir guéri cet aventurier, il ne faille retenir le docteur pour vous-même. Vous voilà concentrée dans la tristesse, hospitalière en forme, pénétrée de l'air malfaisant de la chambre d'un malade; nous aurons bientôt la douleur de vous voir l'être à votre tour. Quelque fièvre opiniâtre, ou tout au moins quelques sombres vapeurs seront le fatal salaire de vos empressements charitables. Plus de plaisir! plus de volupté: quel oubli de la nature! quelle contagion du malheur! vous me feriez devenir de bronze! De la sensibilité, ma chère Félicia; mais jusqu'à l'oubli de vous-même exclusivement.

Il est vrai que les facultés d'aimer, de jouir étaient totalement suspendues en moi, mais chez nous autres femmes de plaisir, ces révolutions sont de peu de durée et ne tirent point à conséquence. Je prouvai bientôt au charmant chevalier que je ne prétendais pas m'oublier. Et même la santé de notre convalescent exigeant que je le visse beaucoup moins, puisque je lui retraçais si vivement ses malheurs, je me rendis à la société et me retrouvai bientôt au courant de mes habitudes. Mille plaisirs assaisonnés de toutes les variétés que nous savions pouvoir seules éloigner le dégoût remplissaient nos heureux moments.

Entendre le chevalier raconter ses innombrables galanteries n'était pas le moins amusant de mes passe-temps. Il lui était arrivé des aventures si plaisantes, il les contait avec tant d'agréments et de feu, que le plaisir de l'écouter ne manquait jamais de conduire à celui de réaliser ce qu'il savait si bien peindre. J'aurais eu de quoi grossir beaucoup mon ouvrage si cet aimable libertin avait daigné jeter sur le papier son histoire; mes lecteurs m'auraient su un gré infini de la leur avoir transmise. Mais paresseux et peu jaloux d'être célébré, il a refusé cruellement de me donner un d'Aiglemontana. Bien loin de vouloir écrire, il trouve mauvais que je me donne ce plaisir: en un mot, ce censeur dont j'ai déjà parlé deux fois, et qui voulait me dissuader d'écrire ma dix-huitième fredaine, à la fin cependant il me laisse faire, sans doute parce qu'il n'est plus temps que je recule. D'ailleurs, il ne contrarie jamais au point d'être lui-même le plus entêté. Mais finissons cette digression par le récit d'une aventure presque incroyable arrivée à ce héros, et qui fera voir combien l'on perd à n'avoir pas une collection de ses folies: c'est lui qui va parler.

«Vous savez, ma chère Félicia, comment en dernier lieu j'ai eu le courage d'aller passer quelque temps chez moi, pour complaire à mon oncle. L'honnête ville qui m'a donné le jour a pour habitants des gens à peu près de la force de ceux que nous avons vus là-bas. Mêmes préjugés, mêmes ridicules; les hommes aussi sots, les femmes aussi faciles, malgré l'étalage pompeux des plus grands sentiments.

«J'étais reçu dans toutes les maisons, et tout ce qu'il pouvait y avoir de passable était à peu près à mes ordres, mais je ne voyais rien qui pût m'amuser à certain point. Je répugnais d'avoir à partager avec des maris maussades, à corrompre d'imbéciles Argus, à me contraindre avec des mères et des tantes ridicules; en un mot, je ne visais à rien, sinon à la femme d'un quidam revêtu depuis peu d'un emploi lucratif, mais qui, malgré ses avances, avait toutes les peines du monde à se faufiler avec la soi-disant bonne compagnie: la dame était très jolie, fraîche, parfaitement bien faite. Elle avait entrevu Paris, son hibou de mari lui devait son état, elle affectait les manières aisées, se parait, visait à l'élégance, femme d'assez d'esprit d'ailleurs, mais ayant le travers d'une grande intrigue avec certain officier, un de ces hommes qui ont puisé leur perfection dans les romans, pour qui le bonheur suprême est d'être montrés au doigt, comme le héros de grandes aventures amoureuses, d'être canonisés par d'antiques femmes à passions, et révérés des apprentis Céladons, un personnage, en un mot, parfaitement ridicule à cet égard, et d'autant mieux dans son jour que, de son côté, l'époux avait la manie de jouer le philosophe, de chérir le rare Sigisbé, de n'agir que par ses conseils. Souffler à ces deux messieurs une femme si préoccupée était un bon tour à leur jouer pour que je négligeasse de faire naître les moyens. Je répugnais cependant beaucoup à me mettre aux petits soins auprès de ces bourgeois; je m'épouvantais des obstacles qu'allait rencontrer ma fantaisie; mais voici comment le hasard me servit.»

CHAPITRE XXVI
Suite du précédent.

«Un de mes amis pressentit la dame sur le désir que j'avais de lui faire ma cour. La permission de me présenter fut accordée et le jour pris: c'était celui de certaine assemblée; nous devions nous rendre une heure avant celle de la coterie, avec qui je me proposais bien de ne pas me rencontrer. Cependant ce grand jour arrivé, quelque affaire imprévue retient mon introducteur, il me fait savoir qu'il ne pourra pas m'accompagner; mais il me conseille d'aller seul. La dame était prévenue et peu faite d'ailleurs pour qu'un homme comme moi se piquât avec elle d'une bien rigoureuse étiquette. Je pars donc. Il était déjà plus que sombre, je trouve à la porte un valet endimanché, qui me dit que madame est visible; l'escalier est faiblement éclairé: dans les deux premières pièces, point de lumière et personne; mais tout est ouvert; je vois plus loin une femme; elle m'entend, elle vient au-devant de moi, tenant un flambeau. C'est la maîtresse de la maison, elle-même, se plaignant un peu bourgeoisement de la négligence et de la désertion de ses gens, ciel! c'est vous, monsieur le chevalier! que je suis honteuse!…—le pied lui manque en même temps sur le parquet trop soigneusement frotté, elle tombe à la renverse, la bougie s'éteint. Je me précipite, mais quel singulier hasard! tandis que de la meilleure foi du monde je veux m'empresser à secourir la dame, ma main rencontre une gorge d'une fermeté… ma charité s'oublie. On veut se relever, j'embrasse, on retombe: les ténèbres me rendent entreprenant: la bizarrerie des attitudes me favorise. Je gagne du terrain: une cuisse de satin, potelée, dure, conduit ma main sur le plus délicieux bijou… je l'agace… on crie tout bas:—Ah! monsieur!… quelle horreur!… si mes gens… mon mari… si quelqu'un…—Je sentais déjà la nécessité d'abréger. Cependant, trahie par la nature, déjà la belle donnait des preuves non équivoques de l'impression que je faisais sur ses sens; je pousse la témérité jusqu'au bout, malgré l'incongruité du lieu; on résiste à peine; je donne l'assaut, je suis vainqueur… Mais quelle surprise! que ne peuvent pas le tempérament et l'occasion? on me rend mes baisers; on me presse avec fureur! on seconde mes efforts! j'ai déjà toute ma raison! on n'a pas encore recouvré la sienne, c'est moi qui seul commence à craindre que nous ne soyons surpris… Mais bientôt on me repousse violemment, on se dérobe, le flambeau se retrouve, on fuit en marmottant quelques exclamations de honte et de repentir. Je n'y conçois plus rien. Cependant je ne perds pas la tête; je descends, et retrouvant à son poste le soi-disant portier, je me plains de n'avoir trouvé dans les appartements ni lumière, ni domestique pour annoncer. A force d'appeler, de crier, il fait paraître un lourdaud, dont le visage est enfariné et qui se tord les bras pour endosser à la hâte une casaque trop étroite. Celui-ci me précède une chandelle à la main. Pour lors, la dame, tant soit peu remise et ayant enfin chez elle deux bougies, me reçoit l'œil humide, le visage encore animé d'un incarnat expressif. Le laquais, grondé et menacé d'être mis à la porte, va tristement éclairer les pièces dont l'obscurité venait de m'être si favorable.

«Éclaircissements, reproches, sanglots, lamentations outrées de la part de la dame; de la mienne, humble repentir, serments passionnés. Nous nous arrangeons pour le secret. On exige pour condition du raccommodement que tout ceci, regardé comme non avenu, n'aura aucunes suites, et cela vu le tendre amour que l'on convient d'avoir pour le méritant Sigisbé…—Non madame, s'écrie celui-ci, sortant d'un cabinet de toilette où il s'était caché par jalousie, effrayé de ma réputation, et voulant savoir comment se passerait cette première entrevue avec sa maîtresse. Il n'avait rien pu voir, la pièce où nous causions alors séparant du cabinet celle où notre passade s'était faite.—Non, dit-il, ne vous privez point du plaisir de conserver monsieur, je n'y ferai point un obstacle… Perfide! monstre d'inconstance et de libertinage!…—Monsieur! monsieur, interrompis-je, piqué de la liberté qu'on prenait de s'emporter en ma présence, songez à ce que vous devez à madame et à moi, que ces vociférations offensent…—Quoi, monsieur? pensez-vous…—Vous imposer silence, monsieur.—A moi, monsieur!…

«Cependant, confuse de son aventure, assommée de l'apparition subite du Sigisbé, et s'effrayant de notre querelle, la dame se trouva mal. Le soin de la secourir suspendit nos propos. Je tirai la sonnette, et, avant d'être vu des gens, je me retirai. Je ne sais comment le rival outragé fit pour s'échapper à son tour; mais il me joignit presque aussitôt. Nous nous battîmes, lui furieux, moi remplissant de sang-froid le devoir d'un homme de cœur. Je le ménageais; il brisa son épée contre la garde de la mienne, qui le blessa légèrement au bras. Je le reconduisis chez lui. Nous nous réconciliâmes. Il ne manquait à ce brave garçon que d'être un peu plus homme du monde et de ne pas aimer à filer si ridiculement le parfait amour. Ce qu'il y avait, selon lui, de fort malheureux dans son aventure, c'est qu'il devait partir incessamment, son congé touchant à sa fin. Il eût bien désiré d'emporter dans son cœur la pensée de son amante aussi pure et le souvenir de son demi-bonheur sans mélange de regrets; mais je vins à peu près à bout de lui prouver que loin de s'affliger d'une bagatelle, il devait, au contraire, s'estimer trop heureux, puisque désormais il allait savoir à quoi s'en tenir sur le compte des femmes, et que, se trouvant relevé de ses serments, il ne tiendrait qu'à lui de se mettre avec une nouvelle maîtresse sur un meilleur pied. On remarquera qu'il n'avait pas eu la dame qui le contenait, par des menaces effrayantes, de se donner la mort, s'il exigeait absolument qu'elle déshonorât son aimable époux. Le trop crédule amant n'avait pas osé devenir heureux à pareil prix, sottise de part et d'autre; voilà à quoi aboutissent toutes ces belles chimères. Une femme a du tempérament; elle le nie à son amant, à elle-même. Cependant elle se permet d'aimer; mais elle sépare l'âme des sens et faisant tout pour l'une, rien pour les autres, ceux-ci se révoltent à la première occasion. Un écumeur survient, qui moissonne dans le champ que le cultivateur timide a pris tant de peine à mettre en valeur.»

—«Diabolique chevalier, lui dis-je, tout cela vous sera rendu si jamais vous vous mariez—Si jamais? Ce sera bientôt, je vous jure. J'y suis condamné par l'invalidité d'un benêt d'aîné qui, végétant dans les drogues et tout à l'étude des anciens, me laissera probablement bientôt l'espérance d'un bel héritage. Mais je compte bien que ma femme ne sera pas une bégueule. Je veux qu'elle soit heureuse et libre; qu'elle soit l'amie de mes amis, comme je le serai des siens: et pourvu que personne ne s'érige en maître chez moi, où je voudrai qu'elle seule et moi commandions, pourvu qu'elle ne m'associe, ni de ces brigands connus sous le nom de joueurs, ni des ecclésiastiques sournois, ni des pédants affamés, tout ce qu'elle fera sera bien fait, et je ne refuserai à ses plaisirs ni complaisance ni argent.»

Le chevalier était-il un mauvais sujet? Ceux qui pensent autrement que lui, ces gens qui crient sans cesse à leurs femmes honneur, vertu, vos devoirs, mon autorité, valent-ils mieux? Décidez, lecteur.

CHAPITRE XXVII
Qui traite de je ne sais quoi.

Milord Sydney m'écrivait souvent: toujours sur le ton de l'amour; mais cependant fort occupé de notre aventurier et du portrait. Il me priait de m'informer si l'original de cette peinture existait encore; en quel lieu? et par quel hasard elle se trouvait entre les mains de notre infortuné. Enfin, qui il était lui-même? Il mandait au sujet de Monrose les choses les plus flatteuses; que ce charmant jeune homme, propre à tout et plein de bonne volonté, lui donnait toute la satisfaction imaginable; qu'il plaisait universellement et se conduisait avec beaucoup plus de sagesse qu'on ne devait l'espérer de son âge et de la vivacité de ses passions.—Je sais, belle Félicia, m'ajoutait Sydney dans une de ses lettres, que si j'ai été assez heureux pour amuser quelques instants tes sens, ce règne usurpé sur ton printemps par mon automne doit être fini sans retour; mais l'estime et l'amitié, ces sentiments délicieux qui confondent tous les âges; ces fruits exquis que n'engendrent pas toujours la fleur fragile de l'amour, vont former entre nous des liens bien plus solides et non moins heureux, etc.—Je vous entends, milord, lui répondis-je à peu près. Vous aviez besoin d'aimer, il vous a paru que je vous convenais; mais ce portrait… certaines espérances vagues… rien de plus juste. Je vous rends à votre chimère; puisse-t-elle faire un jour votre bonheur, personne ne le partagera plus sincèrement que moi! Autrement, songez que je serai toujours la même. Il n'y a dans un cœur tendre qu'un espace imperceptible entre les sentiments dont vous parlez et l'amour… Vous êtes musicien, vous entendrez une comparaison musicale. Je ne suis pas un de ces instruments bornés, sur lesquels on peut moduler sans changer l'accord. Je suis montée à la convenance de tous les tons et formée précisément pour les transitions. Mais je ne me laisse toucher que par d'habiles maîtres. Vous savez, milord, qu'entre vos mains je ne fais pas cacophonie? Vous l'éprouverez encore quand et aussi longtemps qu'il pourra vous plaire. Adieu.

Mais on va m'accabler d'injures? me traiter de folle et d'effrontée? Que m'importe. Je l'ai déjà dit ailleurs, mon bonheur me venge du blâme et du mépris des rigoristes, et je vais prouver… Non, ce qui prouve mieux que tous les raisonnements du monde que, sans doute, mon système est passablement bon, c'est que malgré ma légèreté, je n'ai perdu aucun de mes adorateurs. Ils sont toujours demeurés mes amis. Il est vrai que je n'ai jamais fait de mauvais choix. Je ne parle pas des songes qu'on nomme passades.

Me voici maintenant élevée, par l'amour et la volupté, à un certain rang parmi les protégées de Vénus; mes traits et ma taille touchent au dernier degré de leur perfection, et mes talents à leur maturité. Je me vois indépendante et si je veux y consentir, propriétaire d'un bien solide qui me met pour jamais à l'abri de certaines disgrâces, dont la seule crainte doit empoisonner les plus beaux moments d'une jolie femme qui fonde ses ressources sur des charmes et sur les passions qu'ils peuvent inspirer. C'est un grand point; car surtout pour les femmes de plaisirs, c'est l'aisance seule qui fixe le bonheur et même le mérite. Telle qui, dans une situation brillante, a de l'esprit et des manières nobles, et reçoit, pour ainsi dire, un nouveau lustre des propres effets de sa perfection, peut, après un revers de fortune ou de figure (celui-ci entraîne nécessairement le premier), elle peut, dis-je, ne se ressembler plus. L'esprit tarit, l'âme se rétrécit, des sentiments vils remplacent ceux qui la faisaient admirer dans des temps plus heureux. Écrasée enfin sous le poids de la misère et de la honte, on la voit quelquefois s'abaisser au plus dur esclavage auprès de quelque nouvelle nymphe que le caprice vient de jeter dans la carrière. Je suis compatissante. Combien de fois mon cœur n'a-t-il pas saigné de voir, à l'issue d'une petite vérole, ou de quelque chose de pis, telle femme, que tout Paris avait adorée, devenir tout à coup méconnaissable, et, dans le costume du plus bas peuple, servir quelque créature vulgaire, recruter pour celle-ci des gens sur lesquels autrefois elle n'eût pas daigné laisser tomber un regard. Loin de nous ces objets affreux. Mes yeux s'y étaient rarement arrêtés; les bontés de Sylvina et de son époux, et la perspective de succéder un jour à leur fortune m'épargnèrent l'horreur de craindre l'indigence. Cependant je ne laissais pas de sentir combien un sort assuré devait être agréable, et sans un excès de délicatesse, où, sans doute, il entrait beaucoup d'amour-propre, j'aurais accepté tout de bon les offres de milord Sydney… Mais on verra par la suite comment mes scrupules furent levés… Je pense un peu tard que voilà sans contredit un ennuyeux chapitre; que du moins il ne soit pas plus long.

CHAPITRE XXVIII
De l'étranger.—Son histoire.

A force d'art, l'habile homme qui avait entrepris de sauver les jours de notre infortuné réussit à peu près.—Mais, nous dit le docteur, ses blessures sont de nature à lui laisser pour la vie des incommodités fâcheuses; le sujet est d'ailleurs usé par les passions et détérioré au point que je ne réponds pas qu'il vive longtemps. Il sera même plus heureux pour lui de mourir bientôt que de souffrir encore peut-être un an ou deux, au bout desquels il faudra toujours qu'il périsse.—Le malade lui-même ne faisait point de cas de la vie. On était obligé de le garder à vue, et ce n'avait été qu'à force de prières et par le charme de ma ressemblance avec cette femme qu'il aimait si passionnément que j'avais obtenu sa parole d'honneur de faire tout ce qu'on lui prescrirait et de ne plus attenter à ses jours.—Il est cruel de vous obéir, me répondait-il, soyez assurée, madame, que vous ne me forceriez point à vivre si je pouvais désormais mourir sans être méprisé de vous… de vous, l'être le plus adorable, l'être qui réunit à tout ce que la divine de Kerlandec a de ravissant la seule chose qui lui manque, un cœur généreux et sensible!—Je n'y tiens plus, lui dis-je, quelle est donc cette fameuse Kerlandec?—Vous voulez apprendre ma funeste histoire? Croyez-moi, madame, cherchez le plaisir et n'empoisonnez pas, par une communication dangereuse avec le plus infortuné des hommes, la paix dont votre âme douce est faite pour jouir.—Je l'assurai que je brûlais d'entendre conter ses malheurs, et que la part que j'y prendrais ne serait pas une affliction pour moi si j'étais assez heureuse pour lui procurer quelques consolations. Il se recueillit un moment, puis, laissant échapper quelques larmes et un soupir de douleur, il raconta ce qui suit. C'est lui qui va parler.

«Je me nomme le comte de… Paris m'a vu naître il y a vingt-six ans, et je suis fils du marquis de… que le mauvais état de sa fortune avait obligé d'épouser la fille d'un banquier opulent. Mon père était un homme de la vieille roche, un brave guerrier, revêtu de dignités, abhorrant les parvenus, leur morgue, leur bassesse. Cependant, las d'être pauvre, il avait fait la sottise de se mésallier. Beaucoup de seigneurs qui en font autant s'en trouvent bien. Mais mon père, plus malheureux dans son choix ou moins propre que les autres à se plier aux désagréments que peut entraîner la mésalliance, se trouvait dans le cas de détester ses engagements. Ma mère était dissipatrice. Soutenue par des parents insolents, à qui les faveurs de la fortune faisaient perdre de vue leur vile origine, à peine oubliée, elle osait reprocher à son mari le prétendu bonheur qu'il avait d'être son époux. S'il portait des plaintes à l'impertinente famille, il n'était pas mieux reçu; cependant, il s'armait de patience. Les injures des gens qu'on méprise n'offensent pas à certain point. D'ailleurs, ma mère était belle; les travers, les caprices, le peu de sensibilité de cette femme hautaine trouvaient grâce en faveur de sa charmante figure. M'ayant mis au monde, elle devint encore plus chère. A cette époque, mon père pardonna tout.

«Il était le dernier mâle d'une famille assez illustre. N'ayant pas eu d'enfant d'un mariage pauvre, mais mieux assorti; ma naissance ranimait du moins l'espoir de la propagation de son nom. Je devenais un héritier précieux. Tous les biens des parents de ma mère devaient un jour être réunis sur ma tête; mais de si belles espérances furent bientôt détruites. Mon grand-père essuya d'énormes banqueroutes qui altérèrent son crédit, quelques paiements retardés effrayant ses correspondants, il fut soupçonné, discuté et ruiné; tout cela fut très prompt.

«Ma mère était à la campagne. Mon père allait l'y rejoindre, déplorer avec elle la perte de ses biens, et l'assurer que si elle voulait se conformer à ce que les circonstances allaient désormais exiger, il la chérirait également et ne la rendrait pas moins heureuse… Mais quel désespoir pour ce galant homme! Il était minuit; il n'avait point annoncé son arrivée… Il vole à l'appartement de sa femme… Elle dormait dans les bras de son nègre. Mon père, furieux, perce l'infidèle de plusieurs coups d'épée, l'Africain se précipite, échappe à la mort, donne l'alarme. Mon père, à peine regardé comme le maître, se voit bientôt environné de ses propres gens armés contre lui. Un seul valet de chambre, ancien compagnon de ses travaux militaires et digne, par son courage, de servir le plus brave des maîtres, se joint à lui. Ils défont sans peine leurs lâches agresseurs, puis s'enfuient, emportant quelque argent et les diamants de ma coupable mère.

«Cependant, cette affaire devint publique et prit la plus odieuse tournure. Il ne fut pas fait mention du nègre surpris au lit: on accusa mon père de s'être vengé, par un infâme assassinat, d'avoir vu échouer de grandes vues d'intérêt… Pardon, madame, souffrez que je m'interrompe un moment… Mon imagination ne peut s'arrêter sans horreur sur tant d'injustices… Se peut-il que le Ciel ne se charge pas de la vengeance de certains crimes, quand l'impuissance des hommes…—Hélas! mon cher comte, lui dis-je, le Ciel se mêle on ne peut moins de nos misérables affaires, mais…—Il ne m'écoutait pas. Sa tête était penchée sur sa poitrine. Il demeura quelque temps plongé dans une rêverie profonde… Il se remit enfin et continua son intéressante narration.

CHAPITRE XXIX
Suite de l'histoire du comte.

«On procéda contre mon père avec la dernière rigueur. Homme de grand mérite et peu courtisan, il avait de puissants ennemis; leur nombre l'accabla. Le peu de bien qu'il avait fut confisqué. Un honnête curé eut pitié de moi, me prit dans sa maison et me donna une aussi bonne éducation que ses minces revenus pouvaient le permettre; mais je perdis au bout de quelques années ce charitable ecclésiastique. Mon père était mort peu de temps auparavant en Russie. Je demeurai donc seul, sans biens, sans appui, forcé de saisir la première occasion que le hasard pourrait m'offrir de me procurer les moyens de subsister. J'étais encore trop jeune et trop petit pour me faire soldat. Le bon curé m'avait laissé quelques louis; je me rendis à Lorient, où je m'embarquai pour les Indes, sans autre dessein que celui de fuir une odieuse patrie.

«Cependant, écrivant passablement et ne manquant pas d'intelligence, je me rendis nécessaire à bord, et m'étant acquitté de diverses fonctions avec succès, je gagnai l'estime et la confiance des officiers.

«Je supprime des détails inutiles. Au bout de quatre ans, je revins avec une assez bonne somme, formé, instruit, et à même de pousser ma fortune; mais le destin devait s'y opposer: il me préparait, sous un tapis de fleurs, un piège où je devais me précipiter, pour être à jamais malheureux.

«J'étais à Brest sur le point de me rendre à Paris, avec le projet d'y placer mon argent, de faire réhabiliter, s'il était possible, la mémoire de mon père et de le venger; de trouver, en un mot, une sorte de félicité dans la satisfaction de l'honneur consolé.

«Je vis un jour, me promenant près de la mer, plusieurs canots ornés de banderolles et de guirlandes, portant une compagnie joyeuse de musiciens. On revenait d'une partie de plaisir dans la rade, et l'on côtoyait le rivage avant de rentrer dans le port. Je fus curieux de voir le débarquement.

«Parmi plusieurs femmes très jolies, une surtout se faisait remarquer par une beauté, par une taille, un maintien, des grâces, une physionomie qui lui donnaient l'air d'une divinité… Je fus frappé… Je m'informai d'elle; on m'apprit qu'elle se nommait Mme de Kerlandec, que son mari était capitaine de haut bord et devait partir le lendemain pour très longtemps. Il venait de donner cette fête pour prendre congé d'un de ses amis et se distraire un peu du chagrin de quitter une femme si belle, dont on le disait adoré.

Adoré! Cette dernière circonstance m'accablait; à la sensation cruelle qu'elle me fit éprouver, je ne pus méconnaître la violence de l'amour et de la jalousie. Il me vint aussitôt à l'esprit de quitter Brest; mais une funeste prédestination m'empêcha de prendre ce parti raisonnable, je rentrai chez moi l'âme enivrée. Un marin subalterne, avec qui j'étais intimement lié, acheva de me perdre, en m'offrant de servir la passion insensée dont je venais de le faire confident.

«Je n'avais encore rien aimé. Tout ce qu'une imagination ardente peut offrir de romanesque à un cœur neuf m'assaillait à la fois; dans mon transport, je mettais au jour mes idées tout haut, devant mon ami. Il venait de m'échapper que rien ne coûterait, pourvu que je puisse vivre et mourir près de l'adorable Kerlandec.—Que ceux qui la servent sont heureux! dis-je; quelle fortune plus digne d'envie…—Quoi, Robert, interrompit mon ami (Robert était le nom que j'avais pris pendant mes voyages), quoi! tu ne répugnerais pas à porter la livrée de Kerlandec?—Moi, mon cher! ah! plût à Dieu que je pusse me flatter d'un si grand bonheur!…—D'un si grand bonheur que celui de devenir laquais de cette belle dame? Ah! parbleu, si tu es homme à faire cette extravagance, je me fais fort de te placer dans sa maison. Quitte-moi vite cette épée, endosse-moi ton plus mauvais habit et te prépare à me suivre. Je me suis embarqué deux fois avec M. de Kerlandec, il me veut quelque bien; je lui dirai que tu es un de mes parents, que tu te trouves sans ressource, forcé par des raisons d'intérêt à ne pas t'éloigner du pays; je lui demanderai qu'il te reçoive au nombre de ses domestiques, en attendant la fin de tes affaires. En un mot, je me charge de tout. Que risqué-je? Le mari part. J'en fais autant sous peu de jours. C'est à toi de t'arranger comme tu pourras avec la dame et à tirer parti de la différence qu'il y a de M. Robert à un laquais ordinaire.

«Je manquai d'étouffer dans mes bras l'officieux pilote. Il me semblait qu'un dieu venait de parler. Il fut exact. Le hasard nous servit au delà de nos espérances. On avait réformé le même jour un laquais mutin, dont M. de Kerlandec ne prévoyait pas que sa femme pût être bien servie pendant son absence. Je pris sa place. J'avais une physionomie douce, un maintien honnête; M. de Kerlandec lui-même pressa sa femme de m'agréer. Le lendemain, il partit.»

CHAPITRE XXX
Continuation.

«C'était à Paris, chez son beau-père, que Mme de Kerlandec devait attendre le retour éloigné de son époux. Nous partîmes de suite. J'étais un domestique si zélé, si attentif; heureux dans mon état, je le remplissais avec tant d'exactitude, que bientôt ma belle maîtresse me témoigna combien elle était contente de mes services. Elle daignait quelquefois causer avec moi et me faire compliment de ce que je m'énonçais moins mal que le commun des laquais. Je ne bougeais de l'antichambre; on m'y trouvait toujours occcupé à lire ou à cultiver quelques dispositions que j'avais pour le dessin. Est-il rien de plus naturel pour un amant que de s'exercer dans un art qui se lie avec les sentiments de son cœur, qui a pour but de reproduire sous mille formes différentes l'objet dont il est occupé?

«Une année se passa dans le plaisir (faible à la vérité, mais journalier et suffisant à mon espérance), dans le plaisir de voir sans cesse celle que j'aimais, de sentir qu'elle prenait à moi tout l'intérêt auquel mon état pouvait me permettre de prétendre. Je faisais quelquefois des vers passionnés, où je chantais mon adorable maîtresse sous le nom d'Aminte. Quoiqu'elle fût de sept ans plus âgée que moi, qui en avais alors vingt et un, elle méritait mille fois au delà des louanges que je pouvais donner à ses charmes, à sa fraîcheur. Née dans ces lieux fortunés, où la nature est si prodigue de ses dons en faveur de votre sexe, Géorgienne en un mot, Aminte, était un chef-d'œuvre que notre climat étonné semblait respecter… Aminte (ce nom sera plus doux à votre oreille que celui de Kerlandec), la divine Aminte accueillait mes vers; quelquefois elle avait la complaisance de les montrer, sans nommer l'auteur, et de me transmettre les éloges qu'elle pouvait avoir recueillis dans les cercles.

«Notre maison était le séjour de la paix et de l'innocence: les seuls plaisirs d'Aminte étaient la lecture, les spectacles, la société d'un petit nombre d'amies choisies, et d'amis dont aucun ne semblait prétendre au titre d'amant, moi-même aveugle! moi, dont le cœur était sourdement miné par les feux les plus terribles, je me croyais presque raisonnable. Je supposais Aminte attachée par le devoir à son mari, mais d'ailleurs froide, inaccessible à l'amour. Je bornais donc mes plaisirs à la contempler, à l'admirer, et croyais ne rien désirer au delà. Mais que j'étais éloigné de me connaître!

«Elle se promenait un jour sur les boulevards, et j'étais derrière sa voiture; nous allions, d'autres équipages revenaient; un embarras arrête la marche des deux files… Un cri d'étonnement part d'un carrosse qui faisait face au nôtre, il échappe en même temps à ma maîtresse un cri plus fort, elle s'évanouit. Un homme d'une beauté peu ordinaire se précipite à l'instant. Il est l'auteur du trouble d'Aminte; mais il se contraint et joint ses empressements aux miens, à ceux d'une foule curieuse, dont nous sommes à l'instant entourés. Les yeux d'Aminte se rouvrent un moment: mais se voyant dans les bras de cet homme lui-même, elle s'écrie une seconde fois et veut cacher son visage. Vous savez, Madame, comment à Paris le moindre événement attire sur-le-champ l'attention d'une multitude de désœuvrés et celle de la police. Déjà nous sommes investis de peuple et d'alguazils. Un bas officier fend la presse, et ridiculement important se met à interroger. L'inconnu, sans daigner lui répondre, lui décoche un regard fier. L'homme bleu, déconcerté, ôte son chapeau et balbultie quelques excuses. Aminte, déclarant qu'elle connaît cet étranger et le priant de la reconduire chez elle, met fin à toutes les questions. La garde fait faire place à notre voiture. Celle de l'inconnu suit à vide: nous quittons les boulevards.

«C'était à mon tour d'être agité. Aminte n'avait pas plus tôt paru si troublée que la fièvre de la jalousie avait bouleversé mon sang. Quel était cet homme? quelles relations si particulières pouvait-il avoir avec ma maîtresse?… Il passa plus d'une heure à la maison.

«Sur le soir je tombai malade. Une fièvre inflammatoire mit bientôt ma vie en danger. Alors le dur beau-père me renvoya de l'hôtel, malgré les efforts que fit ma maîtresse pour obtenir qu'on m'y gardât. J'allais être transféré à l'hôpital si je n'avais pas eu de quoi me procurer un asile plus doux. Mon argent était chez un banquier, j'amassais alors… Je fus longtemps entre la vie et la mort. Cependant la nature prit le dessus, j'eus le malheur de me rétablir.»

Le comte paraissait fatigué de parler. Quoique je prisse à ce qu'il me racontait l'intérêt le plus vif, je le priai néanmoins de remettre la suite au lendemain. Il ne me sortit pas de l'esprit pendant la nuit, et dès qu'il fut jour chez lui, j'y courus: il avait assez bien reposé, et je le trouvai en état de me continuer le récit de ses aventures.