(Ovide, Fast. I, 419.)
La raison de cette observation proverbiale est très-bien développée dans ce passage de l'Essai sur le Goût, par Montesquieu: «Il y a quelquefois dans les personnes ou dans les choses un charme invisible, une grâce naturelle qu'on n'a pu définir et qu'on a été forcé d'appeler le je ne sais quoi; il me semble que c'est un effet naturellement fondé sur la surprise. Nous sommes touchés de ce qu'une personne nous plaît plus qu'elle ne nous a paru d'abord devoir nous plaire, et nous sommes agréablement surpris de ce qu'elle a su vaincre des défauts que les yeux nous montrent et que le cœur ne croit plus. Voilà pourquoi les femmes laides ont très-souvent des grâces, et qu'il est rare que les belles en aient: car une belle personne fait ordinairement le contraire de ce que nous avions attendu; elle parvient à nous paraître moins aimable; après nous avoir surpris en bien, elle nous surprend en mal; mais l'impression du bien est ancienne, et celle du mal est nouvelle. Aussi les belles personnes font-elles rarement les grandes passions, presque toujours réservées à celles qui ont des grâces, c'est-à-dire des agréments que nous n'attendions pas et que nous n'avions pas sujet d'attendre.»
Ajoutons cette réflexion de La Bruyère: «Si une laide se fait aimer, ce ne peut être qu'éperdument, car il faut que ce soit par une étrange faiblesse de son amant ou par de plus secrets et de plus invincibles charmes que ceux de la beauté.»
L'amour est de tous les sentiments le plus spontané, le plus indépendant de la réflexion et de la volonté. Il se glisse si subtilement dans le cœur et l'envahit si vite que l'on s'aperçoit qu'on aime avant d'avoir délibéré si l'on doit aimer. Qu'est-ce donc qui produit cet envahissement aussi imprévu que soudain?—Ceux mêmes qui l'ont éprouvé l'ignorent, ayant été toujours trop préoccupés d'en sentir l'effet pour qu'ils aient songé à en étudier la cause.
Mais si l'on ne sait pas comment l'amour vient, on sait beaucoup mieux comment il s'en va. Il n'y a plus rien de mystérieux dans la cause ou plutôt dans les causes de son départ. Elles se montrent telles qu'elles sont, malgré les soins qu'on prend de les dissimuler. Seulement il n'est pas aussi facile de les énumérer que de les reconnaître. Elles échappent au calcul et à l'analyse par leur multiplicité.
Rien ne résiste à l'amour ni à la mort.
(Régnier.)
C'est la belle pensée du Cantique des cantiques, où l'époux dit à la Sulamite: «Placez-moi comme un sceau sur votre cœur, parce que l'amour est fort comme la mort. Pone me ut signaculum super cor tuum, quia fortis est ut mors dilectio (VIII, 6).»
Ce proverbe est le 23e article du Code d'amour déjà cité, page 196. Voici cet article: Minus dormit et edit quem amoris cogitatio vexat. Celui que la pensée d'amour tourmente dort moins et mange moins.»
Le souci ronge ceux qui aiment, comme l'observe Ovide dans ce joli vers de son héroïde de Pénélope à Ulysse:
«L'amour est toujours plein d'un inquiet effroi.»
«On ne vit point sans douleur dans l'amour. Sine dolore non vivitur in amore.» Paroles de l'Imitation de Jésus-Christ (III, 5, 7), qu'on a détournées de l'amour de Dieu à l'amour profane.
Les Italiens ont ce proverbe: «Chi ha l'amor nel petto ha sprone nei franchi. Qui a l'amour au cœur a l'éperon aux flancs.»
Mlle de Lespinasse disait: «Il n'y a point d'esclaves plus tourmentés que ceux de l'amour.»
«Amour et repos peuvent-ils habiter un même cœur? La pauvre jeunesse est si malheureuse aujourd'hui qu'elle n'a plus que ce terrible choix: amour sans repos, ou repos sans amour.» (Le Barbier de Séville, act. II, sc. II.).
Il faut nécessairement qu'il en soit ainsi, puisque l'amour tire sa perfection des contrariétés, des privations et des sacrifices qui lui servent d'épreuves. Presque tous les romans semblent faits pour confirmer la vérité de ce proverbe. On n'y voit que des amants poursuivis par une fatale destinée et dont la constance s'affermit sous les coups du malheur, et l'on peut dire que les plus vives inquiétudes font le meilleur sublimé de l'amour.
Le recueil de Philippe Garnier, imprimé à Francfort en 1612, donne cette variante: Les plus parfaites amours sont celles qui réussissent le moins.
Ils n'ont pas besoin pour cela de plus de leçons que les animaux. La nature y a si bien disposé les moins expérimentés et leur a marqué le but et la voie d'une manière si précise qu'ils n'ont pas à craindre de se fourvoyer, et leurs coups d'essai sont toujours des coups de maître.
Une conclusion à tirer de ce proverbe, c'est qu'il n'y a pas proprement d'art d'aimer. Mais il y a un art de plaire et de se faire aimer, et, dans ce cas, les leçons ne sont pas inutiles comme dans l'autre.
Les Latins disaient, d'après les Grecs: «Ex aspectu nascitur amor. L'amour naît du regard.» Ces peuples, qui plus que nous avaient une foi aveugle à l'influence mystérieuse des émanations, ne doutaient pas que les personnes même les plus indifférentes ne fussent susceptibles de recevoir par les yeux des impressions capables de déterminer subitement la passion la plus vive. On ne saurait bien expliquer comment un regard peut produire des effets moraux si rapides, si imprévus, si irrésistibles; mais il semble qu'il y ait au fond du cœur je ne sais quelle idée innée de l'objet qu'on doit aimer, et que le premier coup d'œil qu'on lui donne soit comme un rayon de lumière qui le fait reconnaître, et comme un courant magnétique qui entraîne vers lui par d'indéfinissables affinités.
Virgile a peint d'une manière admirable cette commotion électrique qui enlève une personne à elle-même, et la livre corps et âme à l'objet offert à ses yeux fascinés:
(Éclog. VIII.)
Et Virgile a été imité par Racine d'une manière non moins admirable dans ces vers de la tragédie de Phèdre:
(Acte I, sc. V.)
C'est ce qu'on appelle le coup de foudre en amour, dont l'article suivant donnera l'explication.
Le coup soudain dont on se sent frappé à la première vue d'une personne, ou bien le sentiment passionné qui s'empare à la fois de deux personnes par l'effet d'un regard où se révèle spontanément la mutuelle ardeur de leur cœur.
Les romanciers du dix-septième siècle ont souvent employé cette expression pour caractériser le rapide mouvement de sympathie qui subjugue les héros et les héroïnes de leurs romans, et qui décide de la destinée des uns et des autres.
Le verbe foudroyer est fort usité aujourd'hui dans la même acception.
La fièvre et l'amour sont deux maladies qui produisent les mêmes effets en sens inverse. La fièvre a d'abord des accès frileux que suivent des accès brûlants; l'amour, au contraire, commence par être tout de feu et finit par être tout de glace.
Les belles jugent l'amour incompatible avec la raison; elles ne se croient véritablement aimées que de ceux qui font des folies pour leur plaire. Les folies sont, à leur gré, les preuves les plus incontestables de la passion qu'elles inspirent, et il n'est pas besoin de dire que ce ne sont pas les plus courtes qu'elles trouvent les meilleures.
Proverbe littéralement traduit du roman, lauzor engenr' amor, dont le troubadour Amanieu des Escas s'est servi, et dont Colardeau a donné une variante dans ce joli vers:
J'ai entendu employer dans le Midi, pour exprimer la même idée, cette comparaison proverbiale: Les femmes se laissent prendre à la louange comme les alouettes au miroir.
«Il ne s'agit peut-être, pour s'emparer de ces êtres si subtils, si souples et si pénétrants, que de savoir manier la louange et chatouiller l'amour-propre. La flatterie est le joug qui courbe si bas ces têtes ardentes et légères. Malheur à l'homme qui veut porter la franchise dans l'amour!» (G. Sand, Indiana, ch. VII.)
Je ne sais qui a dit que les femmes aiment moins les hommes pour le mérite qu'ils ont que pour le mérite qu'ils trouvent en elles.
Parce que, dit la reine de Navarre, cette maladie donne tel contentement, que la guérison est la mort. (Heptamér., nouvelle XXIV.)
Ce proverbe se retrouve dans ces vers de Properce:
(II, Eleg. I.)
«La médecine guérit toutes les douleurs humaines; l'amour seul ne veut pas de guérisseur.»
Le cœur de l'homme étant fait pour sentir, et ne trouvant sa véritable vie que dans l'exercice de la sensibilité, doit nécessairement préférer une agitation, même douloureuse, à un repos apathique, surtout quand cette agitation est produite en lui par l'amour, c'est-à-dire par la passion la plus conforme à sa nature. Il n'y a donc rien d'étonnant qu'il veuille rester attaché aux tourments que cette passion lui cause, et qu'il les regrette dès qu'il en est affranchi. On connaît le mot de cette femme dont l'âme était tombée de la fièvre des émotions dans le marasme des langueurs: «Oh! le bon temps où j'étais malheureuse!» Ce mot si vrai est celui de tout amant qui est dans la même situation. La tranquillité retrouvée lui est importune; il soupire après les peines dont elle le prive; il regarde ces peines comme ses plus doux plaisirs.
C'est ce sentiment qui inspirait à Étienne de la Boétie les vers suivants, qui terminent son vingt-septième sonnet:
On connaît ce vers charmant de Mme Dufresnoy:
Le quatrain suivant exprime la même idée qu'on a cherché à rendre plus gracieuse et plus touchante par la situation:
Proverbe formulé probablement par le troubadour Bernard de Ventadour, qui l'a placé dans une de ses pièces, immédiatement après cette réflexion passée aussi en proverbe: Peu aime qui n'est pas sujet à la tristesse. Il y a en effet dans les tristesses de l'amour je ne sais quelle douceur secrète dont on a dit que les anges seraient jaloux.
Ce charmant proverbe a été reproduit ou imité dans beaucoup de langues, par une foule de poëtes érotiques; les deux meilleures imitations que j'en connaisse sont ce vers cité sur l'amour par Saint-Évremont:
et ceux-ci de la chanson délicieuse de La Fontaine, qui est chantée à Psyché pour l'engager à aimer:
Étang est ici employé au figuré pour quantité considérable, nombre infini, dans le même sens que les Latins disaient pelagus bonorum, une mer de biens, une mer d'abondance. Ce proverbe est traduit de ces deux vers du troubadour Arnaud Daniel.
Pour bien le comprendre, il faut savoir que les troubadours avaient donné au mot amour une signification beaucoup plus étendue que celle que nous lui donnons. Ils le regardaient comme le principe et la source de tout mérite intellectuel et moral. «L'amour, disait Rambeaud de Vaqueiras, est le mieux de tout bien; il améliore les meilleurs et peut donner de la valeur aux plus mauvais; d'un lâche il peut faire un brave, d'un guerrier un homme gracieux et courtois.» Le roman de Jauffre et Brunissende disait à peu près de même: «Par l'amour tout homme devient meilleur et plus brave, plus libéral et plus joyeux, plus ennemi de toute bassesse.»
Le génie poétique, ou l'art de trouver, était considéré comme le résultat et l'expression de l'amour érigé en vertu suprême, et ses divers degrés correspondaient à ceux de cette vertu. De là l'espèce de synonymie établie par la langue romane entre amour et poésie, synonymie adoptée par Pétrarque dans ces vers où il appelle le troubadour Arnaud Daniel grand maître d'amour, pour dire grand maître de poésie.
(Trionfo d'amore, IV.)
J'ai emprunté cette citation au savant auteur de la Symbolique du droit, M. Chassan, qui ajoute: «Ainsi le recueil composé à Toulouse au quatorzième siècle, et qui renferme une grammaire, une poétique et une rhétorique, est intitulé Leys d'amor, littéralement Lois d'amour, quoiqu'il ne fût pas à l'usage des cours d'amour. Les règlements de la Société des troubadours à Toulouse portent aussi le nom de Leys d'amor. Cette acception du mot amour pour signifier poésie est bien en rapport avec la nature et l'essence de la poésie romane.»
Ce proverbe, qu'on trouve dans le troubadour Pierre d'Auvergne, qui paraît l'avoir formulé, est encore dérivé de l'idée exprimée dans le précédent, où l'amour est considéré comme le principe des vertus intellectuelles et morales, ainsi que des vertus guerrières; en un mot, comme la source de tout bien.
C'est encore un proverbe roman qui se trouve dans plusieurs ouvrages des troubadours, notamment dans le roman de Flamenca. On dit dans le même sens: L'amour fait les héros, variante que J.-J. Rousseau a rapportée et expliquée dans sa Nouvelle Héloïse: «L'amour véritable est un feu dévorant qui porte son ardeur dans les autres sentiments et les anime d'une vigueur nouvelle. C'est pour cela qu'on a dit que l'amour faisait les héros.»
Platon affirmait que, si l'on composait une armée de jeunes amoureux, il n'y aurait point d'actes héroïques dont ils ne fussent capables pour plaire à leurs maîtresses. On sait que le seigneur de Fleuranges s'écriait en montant à l'assaut sous le feu de l'ennemi: «Ah! si ma dame me voyait!» Trait que Lebrun a rappelé dans une de ses odes, où il a voulu démontrer par des exemples que l'amour est le plus puissant mobile de la valeur et du génie.
Cet amour héroïque, c'est l'amour élevé à sa plus haute puissance, l'amour sublimé, dit M. V. Hugo; Scudéri l'assimile ingénieusement «au feu d'Hercule, qui en le consumant, le fit dieu».
Revenu très-passager, car si la beauté a le don de produire l'amour, elle n'a pas celui de le conserver longtemps. Elle a besoin, pour maintenir les avantages qu'elle possède, d'y joindre les charmes du cœur et de l'esprit. C'est ce qu'expriment très-bien ces vers de Mme Verdier:
Les tendres procédés, les complaisances délicates, les petits soins affectueux entretiennent et font durer l'amour. Le mot courtoisie a gardé ici le sens plus étendu qu'il avait jadis, il se rapportait non-seulement à la politesse des manières, mais à celle de l'esprit et du cœur; il exprimait la réunion des principales qualités des preux, telles que la galanterie, la loyauté, la constance, le dévouement, etc. C'était en tout l'opposé des mœurs des vilains.
Un amour ainsi nourri de la fine fleur des sentiments chevaleresques, réunit plus que tout autre d'excellentes conditions de durée et de bonheur, et pourtant nous ne voyons pas qu'il s'établisse à demeure fixe dans les tendres cœurs. Il est tout différent aujourd'hui de ce qu'il fut au siècle des Amadis, et ce n'est plus que dans le domaine de l'imagination qu'on peut le retrouver sous la forme séduisante qu'il eut en ce bon vieux temps. Parviendra-t-on, à force de courtoisie, à le rappeler dans la vie réelle? La chose, hélas! paraît impossible, mais il y a tant de douceur à l'espérer qu'il est bon de le tenter quand même.
Parce que, dit un autre proverbe plus ancien, jouir d'amours et tost finir ne vaut bon espoir à durer toujours. En effet, l'amour s'use et finit vite par la possession, tandis qu'il se renouvelle et se prolonge par l'espoir. Les sensations physiques ne donnent qu'un plaisir fugitif; les sensations morales laissent après elles un charme durable, et l'esprit se fait une jouissance exquise de ce qui est dérobé aux sens. «Jamais, dit Pascal, il n'exista de femme qui ait connu tant de douceur dans l'amour satisfait qu'il y en a dans les désirs et dans les sollicitudes.»
C'est ce que dit textuellement le 26e article du Code d'amour: Amor nihil potest amori denegare. Il vaudrait mieux que l'amour pût refuser quelque chose à l'amour, car il durerait plus longtemps. Ce sont les privations mitigées par l'espérance qui le font vivre; il meurt dès qu'il n'a plus rien à désirer.
L'amour ne peut souffrir ni barrières ni distinctions entre les amants, dont il se plaît à confondre les existences. Il veut qu'ils méconnaissent toutes les prérogatives du rang et de la fortune pour vivre sous le régime bienfaisant de l'égalité, et chacun d'eux obéit à cette loi d'autant plus volontiers qu'il la trouve sanctionnée par son propre cœur. «Son vœu le plus cher, a dit M. Michelet dans son livre intitulé le Peuple, c'est de se faire un égal; sa crainte, c'est de rester supérieur, de garder un avantage que l'autre n'a pas.»
(Ovide, Métam. II, fab. XIX.)
«La majesté et l'amour ne s'accordent point et ne demeurent point ensemble.»
L'amour fait disparaître les inégalités sociales entre les personnes qu'il unit: princes et pastourelles, princesses et pastoureaux, vont de pair en se donnant la main. C'est l'idée du proverbe précédent sous d'autres termes.
L'amour et la crainte sont deux sentiments incompatibles, et, quand une personne inspire l'un, elle ne saurait inspirer l'autre. Il faut remarquer dans ce proverbe l'expression manger à la même écuelle, qui rappelle un usage introduit au temps de la chevalerie, où la galanterie avait imaginé de placer à table les convives par couple, homme et femme. «La politesse et l'habileté des maîtresses de maison consistaient alors, dit le Grand d'Aussy, à savoir bien assortir les couples qui n'avaient qu'une assiette commune, ce qui s'appelait manger à la même écuelle.»—L'expression, détournée du sens propre au figuré, s'employa pour marquer une liaison amoureuse. Elle servit aussi à caractériser l'intimité des relations amicales. Une des plus grandes preuves de confiance qu'un roi pût autrefois donner à un de ses ministres consistait à manger avec lui à la même écuelle. L'auteur du Roman de Rou exprime la haute faveur dont Godwin jouissait auprès du monarque anglo-saxon par ces deux vers:
Il en était de même d'un suzerain ou d'un supérieur envers un vassal ou un inférieur.
On lit dans le Romancero, partie IV, lettre du Cid au roi Alphonse: «Celui qui est craint est rarement aimé du cœur; la crainte et l'amour ne mangent pas au même plat.»
Proverbe pris de ce vers du livre III de l'Art d'aimer d'Ovide:
vers dont M. J. Janin, dans sa charmante étude sur le poëte latin, a donné cette traduction:
«L'amour, dit Pascal est un tyran qui ne souffre point de compagnon; il veut régner seul; il faut que toutes les passions ploient et lui obéissent.» (Discours sur les passions de l'amour). Il en est de même du pouvoir souverain, il exclut tout partage et toute rivalité.
On dit, dans un sens analogue: L'amour et l'ambition ne souffrent point de compagnon.
Ce proverbe est fort ancien dans notre langue, puisqu'il se trouve dans ces vers du Roman de la Rose, continué par Jehan de Meung.
Parce que, dans l'un et l'autre cas, on court risque d'être brûlé. Ovide remarque, dans le premier livre de l'Art d'aimer, qu'on a vu souvent des personnes qui d'abord faisaient semblant d'aimer, finir par aimer sérieusement, et passer de la feinte à la réalité.
C'est la peine que l'amour impose ordinairement à ses contrefacteurs.
«L'on ne peut presque faire semblant d'aimer, dit Pascal, que l'on ne soit bien près d'être amant, ou du moins que l'on n'aime en quelque endroit; car il faut avoir l'esprit et les pensées de l'amour pour ce semblant, et le moyen de bien parler sans cela? La vérité des passions ne se déguise pas si aisément que les vérités sérieuses.» (Disc. sur les pass. de l'amour.)
Pascal dit encore, dans le même ouvrage: «A force de parler d'amour, on devient amoureux. Il n'y a rien de si aisé. C'est la passion la plus naturelle à l'homme.»
Corneille a une chanson qui exprime l'idée de Pascal et d'Ovide. En voici le premier couplet:
Saint Augustin a dit: «Qui non zelat non amat. (Adv. Adamant., XIII). Qui n'est point jaloux n'aime point.»—Le 21e article du Code d'amour porte: «Ex vera zelotypia affectus semper crescit amandi. La vraie jalousie fait toujours croître l'amour.»
Un jeu parti de je ne sais plus quel trouvère roule sur la question de jurisprudence amoureuse: «Lequel aime mieux, ou l'amant qui est jaloux ou celui qui ne l'est point? Molière, dans les Fâcheux, a consacré la quatrième scène du second acte de cette comédie à cette controverse sentimentale, qui est terminée par ce vers, digne de Molière:
On dit aussi: La jalousie est la sœur de l'amour, proverbe qui a suggéré au chevalier de Boufflers ce joli quatrain:
Il ne s'agit pas ici, on le sent bien, de cette jalousie, vera zelotypia, qui est chez celui qui aime une défiance de lui-même, mais de cette jalousie grossière qui est une défiance de l'objet aimé. Cette dernière a encore donné lieu à la comparaison proverbiale: La jalousie naît de l'amour comme la cendre du feu, pour l'étouffer.
Proverbe tiré de l'article 9 du Code d'amour: «Amare nemo potest nisi qui amoris suasione compellitur. Personne ne peut aimer s'il n'y est engagé par la persuasion d'amour.» Il y a des gens qui prétendent que cette persuasion d'amour, ou espérance d'être aimé, n'est pas une condition indispensable de l'existence de l'amour, et ils se fondent sur l'observation faite par Boccace, maître expert en cette matière, qu'il arrive assez souvent qu'on voit l'amour plus fort à mesure que l'espérance devient plus faible: Noi veggiamo sovente avvenire, quanto la speranza diventa minore, tanto l'amore maggior farsi. Mais cela n'est pas une preuve en faveur de leur opinion. S'il est vrai que l'amour augmente à mesure que l'espérance diminue, il n'est pas vrai qu'il puisse se maintenir lorsqu'elle a cessé d'être. L'amour ressemble au flambeau qui jette une lueur plus vive au moment où la nourriture commence à lui manquer, et qui s'éteint aussitôt qu'elle est épuisée. L'espérance est l'aliment de l'amour. Tant qu'il lui en reste un peu, il subsiste, il se montre même plus vivace par l'ardeur qu'il met à se conserver. Dès qu'il ne lui en reste plus, il faut qu'il expire, et s'il nous paraît survivre comme se pouvant nourrir de lui-même, c'est que nous ne voyons pas qu'il espère encore, quand il n'y a plus de raison d'espérer.
Walter Scott a très-bien développé l'idée de ce proverbe dans un passage de son roman de Waverley, tom. III, ch. XXI. La question y est posée en ces termes: «Peut-on aimer longtemps sans avoir l'espoir d'être aimé?» Une dame répond à l'auteur de la question: «Avez-vous le projet de nous dépouiller de notre plus beau privilége? Voudriez-vous nous persuader que l'amour ne peut exister sans l'espérance, et qu'un amant peut être infidèle si celle qu'il aime lui montre trop de rigueur? Je ne m'attendais pas qu'un pareil blasphème sortît de votre bouche.—Je conviens, madame, qu'il n'est pas impossible qu'un amant persévère dans son affection en dépit des circonstances qui devraient le décourager, qu'il peut braver les dangers, supporter la froideur… mais une indifférence constante et soutenue est un poison mortel pour l'amour. Quelque puissante que soit l'attraction de vos charmes, croyez-moi, ne faites jamais cette expérience sur le cœur d'une personne qui vous serait chère. Je vous le répète, l'amour peut se nourrir de la plus faible espérance; mais, s'il la perd, il s'éteint bientôt.—Il doit avoir, dit Evan, le même sort que la jument de Duncan Magendie. Son maître voulut l'accoutumer par degrés à se passer de toute nourriture; il ne lui donnait qu'une petite poignée de paille par jour, et le pauvre animal mourut d'inanition.»
C'est-à-dire plus il est ardent. Ard est la troisième personne du présent de l'indicatif du vieux verbe arder ou ardre, qui signifie brûler. Ce proverbe est pris du vers suivant d'Ovide dans l'héroïde de Phèdre à Hippolyte:
Veut-il dire, comme quelques-uns l'ont pensé, que l'amour qui se développe lentement acquiert plus d'intensité que celui qui naît à la première vue, ou bien que l'amour se fait sentir avec plus de violence dans un âge avancé que dans la jeunesse? Je trouve préférable la dernière explication, à laquelle on est amené naturellement par l'analogie de cet autre proverbe: Le bois sec brûle mieux que le bois vert, ainsi que de ce mot proverbial attribué au comte de Bussy-Rabutin: L'amour est comme la petite vérole, qui fait d'autant plus de mal qu'elle vient plus tard. D'ailleurs est-il vrai que l'amour qui se développe lentement devienne plus fort? Je ne le crois pas, et je partage le sentiment exprimé dans cette pensée de La Bruyère: «L'amour qui naît subitement est le plus long à guérir.» Le même auteur dit encore: «L'amour qui croît peu à peu et par degrés ressemble trop à l'amitié pour être une passion violente.»
C'est ce qu'a dit Sénèque: Nihil facilius quam amor recrudescit (Epist. 69). Le comte de Bussy-Rabutin écrivait à Mme de Sévigné, à propos des recrudescences si promptes de l'amour, un mot charmant qu'elle louait en lui répondant ainsi: «Ce que vous dites que l'amour est un recommenceur est tellement joli et tellement vrai, que je suis étonnée que, l'ayant pensé mille fois, je n'aie pas eu l'esprit de le dire.» (Lettre du 4 juillet 1656.)
Nous avons encore ce vieux proverbe rimé, qui exprime la même idée:
L'amour compense le mal qu'il fait en blessant deux cœurs: il met dans la plaie de l'un le baume de celle de l'autre. Pourquoi donc les amants se plaignent-ils tant de ses rigueurs? Ne feraient-ils pas mieux de s'entendre pour les adoucir, en usant du remède qu'il leur a donné? C'est ce que pense l'auteur du roman de Flamenca. Ce troubadour, après quelques remarques sur les effets de l'amour, conclut que ce qu'il y a de meilleur pour les cœurs en peine, c'est leur mutuelle assistance; car, dit-il, l'Us nafratz pot guerir l'autre. «Un blessé peut guérir l'autre.»
Comparaison proverbiale qui exprime la même idée que ce vers de P. Syrus:
«En amour, qui fait la blessure la guérit.»
Les mythologues et les poëtes racontent que Télèphe, ayant été blessé par Achille, ne put être guéri de sa plaie que par un emplâtre composé de la rouille du fer dont il avait été blessé.
(Prospert., lib. II, eleg. I.)
«Le jeune roi de Mysie trouva la guérison de sa blessure dans la lance même d'Achille, dont il avait été blessé.»
(Ovide, Remed. amor., I, 47.)
«La lance d'Achille cicatrisa la blessure qu'elle-même avait faite au fils d'Hercule.»
De là cette comparaison de l'amour avec la lance d'Achille, comparaison heureuse que Bernard de Ventadour a, le premier, employée dans une pièce de vers où il parle d'un baiser qu'il a reçu de la belle Agnès de Montluçon, femme du vicomte Èble. Ce troubadour s'écrie qu'un si doux baiser va le faire mourir, si un autre de la même bouche ne vient lui rendre la vie, et il le compare à la lance d'Achille qui faisait une blessure dont il n'était pas possible de guérir, si l'on n'en était blessé une seconde fois.
Ce traitement homéopathique de l'amour a été indiqué par ces paroles d'une chanson des Grecs modernes: «Tu m'as donné un baiser, et j'en suis devenu malade; donne m'en un autre pour que je guérisse, et un autre encore pour que je ne retombe pas malade à mourir.»
On appelle petite oie au propre un ragoût formé du cou, des ailerons, des pattes, du foie, du gésier, qu'on a retranchés d'une oie qu'on fait rôtir.
Cette expression s'employait autrefois au figuré, comme on le voit dans les Précieuses ridicules (sc. X), pour désigner les rubans, les plumes et les différentes garnitures qui ornaient l'habit, le chapeau, le nœud de l'épée, les gants, les bas et les souliers.—Elle désignait aussi par extension, les menus plaisirs de l'amour ou de la galanterie, tels que les serrements de mains, les baisers et autres caresses mignonnes qui cependant laissent encore quelque chose de plus à désirer, car la petite oie n'est que la petite joie.
Molière a employé et expliqué ce proverbe dans les vers suivants de l'École des femmes (act. III, sc. IV).
On dit aussi que l'amour est inventif, dans le même sens que le proverbe, qui doit s'entendre non-seulement des tours subtils et des expédients rusés qu'il suggère, mais aussi de quelques arts dont les poëtes ont attribué la découverte ou le perfectionnement à ses inspirations.
Le proverbe l'amour est un grand maître a été formulé par saint Augustin. Mais ce n'est pas à l'amour profane que ce père de l'Église l'a appliqué; c'est à l'amour divin, principe et source de toutes les lumières et de toutes les vertus. Cet amour, dit-il, est un grand maître dont les leçons comprennent toutes les parties de la philosophie.
Amor magnus doctor est, atque omnes philosophiæ partes implet.
Ce proverbe a dû son origine au fabliau d'Aristote, où il se trouve formulé à peu près dans les mêmes termes.
Voici le canevas de ce fabliau, que j'ai retracé de mémoire en le modernisant, parce que je n'avais pas le texte sous les yeux pour en donner une traduction littérale.
Alexandre le Grand, épris d'une jeune et belle Indienne, semblait avoir perdu le goût des conquêtes. Ses guerriers en murmuraient, mais aucun d'eux n'était assez hardi pour lui en exprimer le mécontentement général. Son précepteur Aristote s'en chargea: il lui représenta qu'il ne convenait pas à un conquérant de négliger ainsi la gloire pour l'amour; que l'amour n'était bon que pour les bêtes, et que l'homme esclave de l'amour méritait d'être envoyé paître comme elles. Une telle remontrance, autorisée sans doute par les mœurs du temps jadis, qui étaient bien différentes des nôtres, fit impression sur le monarque, et il se décida, pour apaiser les murmures de son armée, à ne plus aller chez sa maîtresse; mais il n'eut pas le courage de défendre qu'elle vînt chez lui. Elle accourut tout éplorée, afin de savoir la cause de son délaissement, et elle apprit ce qu'avait dit Aristote. «Eh quoi! s'écria-t-elle, le seigneur Aristote a de l'humeur contre le penchant le plus naturel et le plus doux! il vous conseille d'exterminer par la guerre des gens qui ne vous ont fait aucun mal, et il vous blâme d'aimer qui vous aime! C'est une déraison complète, c'est une impertinence inouïe qui réclame une punition exemplaire, et, si vous voulez bien le permettre, je me charge de la lui infliger.» Son amant ne s'opposa point à ses projets, et dès ce moment elle mit tout en œuvre pour séduire le philosophe. Ce que veut une belle est écrit dans les cieux, et l'égide de la sagesse ne met pas à couvert de ses traits vainqueurs. Le vieux censeur des plaisirs l'apprit à ses dépens. Son cœur, surpris par les galanteries les plus adroites, se révolta contre sa morale. Vainement il crut l'apaiser en recourant à l'étude et en se rappelant toutes les leçons de Platon: une image charmante venait sans cesse se placer devant ses yeux et attirait vers elle seule toutes les méditations auxquelles il se livrait. Enfin il reconnut que l'étude et Platon ne sauraient le défendre contre une passion si impérieuse, et son esprit subtil lui révéla que le meilleur moyen de la vaincre était d'y céder. Dès l'instant il laissa là tous les livres et ne songea qu'aux moyens d'avoir un entretien secret avec la jeune Indienne. Un jour qu'elle faisait sa promenade solitaire dans le jardin du palais impérial, il accourut auprès d'elle, et à peine l'eut-il abordée qu'il se jeta à ses pieds en lui adressant une pathétique déclaration. L'enchanteresse feignit de ne pas y croire… pour se la faire répéter. Cette manière de prolonger les jouissances de l'amour-propre était alors en usage chez le beau sexe. Obligé enfin de s'expliquer, elle répondit qu'elle ne pouvait ajouter foi à des aveux si extraordinaires sans des preuves bien convaincantes. Toutes celles qu'il était possible d'exiger lui furent offertes. «Eh bien! reprit-elle, après cela, il faut satisfaire un caprice: toute femme a le sien; celui d'Omphale était de faire filer un héros, et le mien est de chevaucher sur le dos d'un philosophe. Cette condition vous paraîtra peut-être une folie; mais la folie est, à mes yeux, la meilleure preuve d'amour.» Il fut fait comme elle le désirait. Qu'y a-t-il en cela d'étonnant? Le dieu malin qui change un âne en danseur, comme dit le proverbe, peut également changer un philosophe en quadrupède. Voilà notre vieux barbon sellé, bridé, et l'aimable jouvencelle à califourchon sur son dos. Elle le fait trotter de côté et d'autre, et, pendant qu'il s'essouffle à trotter, elle chante joyeusement un lai d'amour approprié à la circonstance. Enfin, lorsqu'il est bien fatigué, elle le presse encore et le conduit… devinez où?… elle le conduit vers Alexandre, caché sous un berceau de verdure, d'où il examinait cette scène réjouissante. Peignez-vous, si vous le pouvez, la confusion d'Aristote, lorsque le monarque, riant aux éclats, l'apostropha de cette manière: «O maître! est-ce bien vous que je vois en ce grotesque équipage? Vous avez donc oublié la morale que vous m'avez faite, et maintenant c'est vous qu'il faut mener paître?» La raillerie semblait sans réplique, mais l'homme habile a réponse à tout. «Oui, c'est moi, j'en conviens, répondit le philosophe en se redressant: que l'état où vous me voyez serve à vous mettre en garde contre l'amour. De quels dangers ne menace-t-il pas votre jeunesse, lorsqu'il a pu réduire un vieillard si renommé par sa sagesse à un tel excès de folie?»
Cette seconde leçon était meilleure que la première. Alexandre parut l'approuver, et il promit de la méditer auprès de la jeune et belle Indienne. C'était là qu'on lui reprochait d'avoir perdu sa raison; c'était là qu'il devait la retrouver. Il y réussit; mais ce fut, dit-on, par l'effet du temps plutôt que par celui de la leçon. Le temps, pour guérir de l'amour, en sait beaucoup plus qu'Aristote.
Ce fabliau, attribué à un chanoine de Rouen, nommé Henri d'Andely, trouvère du treizième siècle, est un conte tiré d'un auteur arabe qui l'a intitulé: le Vizir sellé et bridé. J.-M. Chénier a remarqué avec raison que l'idée de substituer Aristote à un vizir vient de l'autorité même qu'Aristote avait acquise dans les écoles du moyen âge. Mais il a eu tort, suivant moi, de traiter cette idée d'absurde, car elle sortait en quelque sorte de l'esprit du temps, et ménageait au trouvère un moyen sûr de rendre plus frappante la moralité qu'il voulait offrir à ses contemporains, en introduisant dans sa fable comme acteur principal l'homme célèbre qui avait été, à leurs yeux, la plus haute personnification de la sagesse.
Du même fabliau est dérivée l'expression faire le cheval d'Aristote, pour désigner une pénitence qui est imposée dans le jeu du gage touché ou dans quelque autre semblable, et qui consiste à prendre la posture d'un cheval afin de recevoir sur son dos une dame qu'on est obligé de promener ainsi dans le cercle, où elle est embrassée tour à tour par tous les joueurs qui s'égayent aux dépens du pauvre patient qu'ils louent ironiquement à qui mieux mieux, les uns, de sa belle allure chevaline et les autres de sa bonne grâce à remplir le rôle d'intendant de leurs menus plaisirs.
Cette pénitence est une allusion à l'usage symbolique d'après lequel le vassal ou le vaincu se mettait aux pieds de son suzerain ou de son vainqueur, une bride à la bouche et une selle sur le dos. L'histoire offre plusieurs exemples de cet usage, depuis le fils du malheureux Psamménit, qui fut envoyé au supplice avec un mors dans la bouche par ordre de Cambyse (Hérodote, III, XIV), jusqu'à Hugues de Châlons qui, reconnaissant son impuissance contre l'armée des Normands, alla trouver le jeune duc Richard par qui elle était commandée, et se roula à ses pieds en signe de soumission, avec une selle de cheval sur les épaules. (Chroniq. de Normandie. Duc. VI, 337.—Guill. Gemet, liv. III, ch. IV.) C'est en vertu d'un pareil usage qu'Eustache de Saint-Pierre et cinq autres bourgeois de Calais se présentèrent à Édouard III, roi d'Angleterre, avec la corde au cou.