La maison de la rue Servandoni.—Mme Vernet.—Derniers jours de Condorcet.—Visites de Sophie au proscrit.—Testament du philosophe et conseils à sa fille.—Mort de Condorcet.—Sophie fait des portraits et vend de la lingerie.—Ses biens confisqués.—Elle élève sa fille et soutient sa sœur.—Belle lettre à propos de la mort de Fréteau.—Sophie traduit la Théorie des sentiments moraux d’Adam Smith et publie ses Lettres sur la Sympathie ainsi que les œuvres de son mari.—Union de Charlotte de Grouchy avec Cabanis.
Le 21 juillet 1793, Félicité Fréteau écrivait à son frère Emmanuel[136]: «Tu sais que ma cousine Sophie vient d’éprouver un nouveau malheur en se voyant obligée d’être séparée d’une personne qui lui était aussi chère. Elle a supporté cet événement avec autant de courage que le premier et elle est toujours à sa maison de campagne d’Auteuil.»
Sur les instances de Cabanis, deux jeunes médecins, Pinel et Boyer, avaient découvert, au no 21 de la rue des Fossoyeurs, tout près du Luxembourg et de l’église Saint-Sulpice, un appartement où Condorcet pouvait demeurer sans avoir à redouter les perquisitions et les visites domiciliaires. La maison était modeste d’apparence; assez grande cependant, puisque, divisée en plusieurs petites chambres louées ordinairement à des étudiants en médecine, elle rapportait un revenu de 2 500 francs[137].
La propriétaire s’appelait Rose-Marie Brichet; elle était veuve de Louis-François Vernet, sculpteur, proche parent des grands peintres. Comme son mari, Mme Vernet était née en Provence, dans les environs de Marseille; elle avait le cœur chaud, l’imagination vive, le caractère franc et ouvert. Sa bienfaisance touchait à l’exaltation.
Agée d’environ quarante-cinq ans, simple de manières, Mme Vernet était très énergique. De taille moyenne, elle avait des traits fins et réguliers et une physionomie mobile. D’abord, on lui cacha le nom de l’hôte nouveau qu’elle allait recevoir. «Est-il honnête homme, dit-elle? Est-il vertueux?—Oui, madame.—En ce cas, qu’il vienne!»
Et ce fut ainsi que Condorcet pénétra dans cette maison où il allait se tenir caché pendant près de dix mois.
Mme Vernet, «la bonne maman Vernet,» comme disait Jean Debry, ne voulut rien recevoir, pas même de cadeau, pour prix de l’hospitalité dangereuse qu’elle allait accorder au philosophe[138].
Dans la même maison demeuraient J.-B. Sarret, cousin de Mme Vernet avec laquelle il était marié secrètement; Marcoz, le conventionnel, qui, non seulement ne dénonça jamais Condorcet, mais qui s’ingéniait à lui procurer des journaux et des nouvelles; un inconnu, grand ennemi de la Révolution, qui s’effrayait des moindres bruits de la rue et quitta sa retraite après le 9 thermidor. Mme Vernet, même en 1830, ne consentit jamais à satisfaire la curiosité légitime de la famille de Condorcet sur le compte de ce compagnon de captivité. L’excellente femme ne répondait que par de vagues généralités et elle ajoutait avec un sourire un peu triste: «Depuis cette époque, je ne l’ai pas revu. Comment voulez-vous que je me rappelle son nom?»
Un autre commensal de Condorcet, qui avait joué un rôle dans l’histoire de la Révolution, était l’abbé Lambert, aumônier en 1789 de la garde nationale parisienne. Il avait été sous-diacre à la messe patriotique du 14 juillet 1790 et l’évêque Gobel devait l’envoyer pour assister, inutilement du reste, Marie-Antoinette et le duc d’Orléans au pied de l’échafaud. Ce fut aussi l’abbé Lambert qui reçut les confidences suprêmes de quelques-uns des Girondins. Peu de jours après, le prêtre avait dû quitter le costume ecclésiastique et se réfugier à son tour chez Mme Vernet. Quels durent être ses entretiens avec le philosophe!
Une bonne, Manon, faisait le service des proscrits.
Pendant cette captivité volontaire, l’emploi de chaque heure, était prévu avec une régularité presque monacale.
Condorcet travaillait dans son lit jusqu’à midi; puis, il se levait et dînait. La journée, jusqu’à 7 ou 8 heures du soir, était occupée par les lectures et les conversations; à 8 heures, le philosophe soupait, puis se remettait au travail jusqu’à 10 heures.
La soirée se terminait par de nouveaux entretiens auxquels prenaient part Mme Vernet et le bon Sarret.
Le 3 octobre, Condorcet avait été compris dans le décret qui renvoyait devant le tribunal révolutionnaire quarante et un membres de la Convention. Déclaré contumace, il avait été mis hors la loi et ses biens avaient été confisqués.
La femme d’un homme déclaré hors la loi ne pouvait pas coucher dans la capitale. Sophie, deux fois par semaine, déguisée en paysanne, venait donc, à pied, d’Auteuil à Paris, avec l’espoir, trop souvent déçu, de passer quelques instants auprès du proscrit.
Pour franchir la barrière, elle se mêlait à la foule qui allait voir la guillotine et, afin de ne pas être remarquée, elle accompagnait cette foule jusqu’à la place de la Révolution.
Quelle joie lorsqu’un avis secret la prévenait qu’elle pouvait aller rejoindre son mari pendant quelques heures! Comme elle cherchait à le consoler! Avec quel amour elle prodiguait au captif, devenu subitement un vieillard, les soins du corps et de l’âme[139]!
Son influence, déjà si grande aux jours de la prospérité, ne connaissait plus de limites; Condorcet était froid et timide, elle en avait fait un homme plein de sensibilité et de chaleur. Comme il s’épuisait à rédiger une justification de sa conduite politique, Sophie remarqua bien vite combien ce travail le faisait souffrir moralement et physiquement et, obtenant du philosophe qu’il y renoncerait, elle lui fit entreprendre cette Esquisse des progrès de l’esprit humain qui est restée un des plus beaux titres philosophiques et littéraires de l’illustre rêveur[140].
Puis, comme l’a dit Cabanis, «descendant des plus hautes régions du calcul et de la philosophie, il ne dédaignait pas de rédiger des leçons d’arithmétique pour les instituteurs et les enfants des classes indigentes de la société».
Mais le travail ne pouvait plus l’arracher à ses tristes pensées. L’idée de la mort ne le quittait pas, et il interrompit son labeur pour écrire ces avis d’un proscrit et ces conseils à sa fille, où l’on retrouve le cœur, la générosité, et la haute raison de son admirable épouse.
C’est pour son Elisa qu’il écrivait ces Avis d’un proscrit, admirable testament qui honore à jamais sa mémoire et qui commence par ces lignes sublimes: «Mon enfant, si mes caresses, si mes soins ont pu, dans ta première enfance, te consoler quelquefois, si ton cœur en a gardé le souvenir, puissent ces conseils, dictés par ma tendresse, être reçus de toi avec une douce confiance et contribuer à ton bonheur.
«Dans quelque situation que tu sois, quand tu liras ces lignes que je trace loin de toi, indifférent à ma destinée, mais occupé de la tienne et de celle de ta mère, songe que rien ne t’en garantit la durée.»
«Prends l’habitude du travail...» Et après avoir insisté sur cette source de bonheur, Condorcet cherchait à détourner sa fille de la personnalité et de l’égoïsme; il lui parlait de «l’habitude des actions de bonté» et il lui traçait pour ainsi dire tout un code merveilleux de générosité et de bienfaisance.
Quelquefois la poésie, ce cri des grandes douleurs, lui dictait des vers où il exprimait les mêmes sentiments d’amour et de regret pour les deux êtres qui lui étaient si chers.
Au mois de décembre 1793, il avait adressé à sa femme une pièce qu’il avait intitulée Le Polonais exilé en Sibérie:
Sa fille se rappellerait-elle de lui? C’était là sa grande préoccupation:
Ailleurs, il défendait sa mémoire:
Et revenant à sa délicieuse Sophie:
Tenant déjà dans sa main la coupe fatale, il écrivait[141]: «Je ne puis regretter la vie que pour ma femme et mon Elisa; elles en auraient embelli les derniers instants. Ma vie pouvait leur être utile; elle était chère à Sophie. Je périrai comme Socrate et Sidney pour avoir servi la liberté de mon pays.»
Le lendemain du jour où il traçait ces lignes, il inscrivait ces pensées sur la feuille de garde d’une histoire d’Espagne[142]:
«Les conseils que j’ai écrits pour Elisa, des Lettres de sa mère sur la Sympathie, serviront à son éducation morale. D’autres fragments de sa mère donneront sur le même objet des vues très utiles[143].»
Il était persuadé que non seulement il n’échapperait pas à la mort, mais que Sophie elle-même ne tarderait pas à le suivre sur l’échafaud. Aussi, ce testament, adressé à Mme Vernet, débutait-il ainsi: «Si ma fille est destinée à tout perdre, je prie sa seconde mère (Mme Vernet) d’écouter ces derniers désirs d’un père innocent et malheureux... Je recommande de lui parler souvent de nous; d’entretenir le souvenir qu’elle en conserve; de lui faire lire, quand il en sera temps, nos instructions dans les originaux mêmes.
«... Si elle conserve Sophie, je prie celle-ci d’apprendre à Elisa à connaître, à aimer sa seconde mère. Je prie celle-ci de lui parler de la tendresse de sa mère pour moi et de son courage pendant tout le temps de cette longue persécution. Je ne dis rien de mes sentiments pour la généreuse amie à qui cet écrit est destiné; en interrogeant son cœur, en se mettant à ma place, elle les connaîtra tous.»
Le philosophe terminait en recommandant qu’on éloignât de sa fille tout sentiment de vengeance; «c’est au nom de son père que ce sacrifice sera réclamé». Puis, il conseillait à Elisa d’apprendre l’anglais, parce que si Mme Vernet venait à lui manquer, elle devrait passer en Angleterre, chez milord Stanhope ou, en Amérique, chez Bache, petit-fils de Franklin, ou chez Jefferson.
Ces trois hommes excellents, on se le rappelle, étaient des hôtes assidus et choyés du salon de l’Hôtel des Monnaies.
L’heure fatale, dont le philosophe avait depuis plusieurs mois le terrible pressentiment, approchait. Le 5 germinal an II (25 mars 1794), Condorcet apprit qu’une visite domiciliaire serait faite le lendemain chez Mme Vernet et il résolut aussitôt de quitter sa retraite pour aller se cacher dans les environs de Paris. Il prévint de sa détermination sa bienfaitrice, et, comme celle-ci se récriait, il ajouta: «Plus j’admire votre courage, plus mon devoir d’honnête homme m’impose de ne point en abuser. La loi est positive. Vous êtes hors la loi puisque vous me cachez. Si on me découvrait chez vous, vous auriez la même fin triste que moi. Je ne puis plus rester.» Et cette femme sublime de répondre: «La Convention, Monsieur, a le droit de mettre hors la loi. Elle n’a pas le pouvoir de mettre hors de l’humanité. Vous resterez.»
Mais l’idée de Condorcet était irrévocable et il était bien décidé à quitter,—ce sont ses propres expressions,—«le réduit que le dévouement sans bornes de son ange tutélaire avait transformé en paradis».
Il dut employer la ruse pour tromper la sublime surveillance de Mme Vernet. Le philosophe était descendu, le matin du 25 mars, au rez-de-chaussée de la maison; il causait avec Sarret et mêlait du latin à sa conversation, comme pour en détourner sa bienfaitrice. Celle-ci, cependant, résistait. Alors, il déclara avoir oublié sa tabatière et pendant que Mme Vernet montait au second étage pour aller la chercher, il s’élança dans la rue, vêtu d’une veste d’ouvrier et d’un gros bonnet de laine. Il était 10 heures du matin. Sarret se précipita sur ses pas, tandis que Mme Vernet, prévenue par un cri de la domestique, se trouvait mal sans pouvoir tenter un dernier effort pour le retenir.
Tout le monde connaît cette cruelle odyssée, la visite chez Suard, la démarche de Garat, le passeport donné par Cabanis, la porte de Suard fermée alors qu’il avait promis de la laisser ouverte[144], la nuit passée dans les carrières de Clamart; enfin, le 27 mars, l’arrestation, à Bourg-la-Reine, du philosophe qui avait pris le nom de Pierre Simon, heureux présage, disait-il, parce que c’était celui du père nourricier de sa fille. A 4 heures du soir, le surlendemain, le geôlier le trouva étendu à terre et sans vie. Un médecin déclara que le prisonnier avait succombé à une attaque d’apoplexie sanguine; en réalité, il s’était empoisonné.
La question de savoir si Condorcet avait avancé sa fin ou s’il était mort naturellement a été fort discutée. Le billet de Jean Debry, du 30 juin 1793, serait à lui seul une preuve concluante. De plus, Cabanis a toujours déclaré que Condorcet s’était empoisonné. Il y a, dans les archives de l’Institut, une lettre que M. Fayolle écrivait à Arago, le 28 février 1842, qui n’est pas moins concluante: «C’est de Garat, dit-il, que j’ai appris que Cabanis avait remis à plusieurs personnes de ses amis, en 1793, ce poison (l’opium combiné avec le stramonium), qu’il appelait le pain des frères. Comme Bonaparte, à une certaine époque, voyait Cabanis chez Mme Helvétius, à Auteuil, ce médecin lui donna du poison en question sous la forme de bâtons de sucre d’orge[145]. Je tiens tous ces détails de Garat et M. Feuillet[146] doit les connaître.»
On trouva sur «Pierre Simon, natif de Ribemont, district de Saint-Quentin, âgé de cinquante ans, ayant demeuré rue de Lille,... une montre en argent à aiguilles d’or, marquant heure et minutes, secondes, quantième et semaine, boîte marquée d’un G[147], un livre d’Horace en latin, un petit cachet d’acier, un porte-crayon en argent, un rasoir à manche d’ivoire, un couteau à manche de corne et son tire-bouchon, une petite paire de ciseaux».
Pendant plusieurs mois, on ignora la mort de Condorcet. Sa famille le croyait passé en Suisse, tandis que ses biens étaient vendus comme propriétés d’émigré.
Sophie, ruinée, avait d’abord songé à se rendre à Villette, auprès de son père. Un passeport délivré par la municipalité d’Auteuil en fait foi; mais elle s’était bien vite ravisée, en songeant que son devoir était de rester aussi près que possible du proscrit.
Après avoir rendu la liberté à chacun de ses domestiques, renvoyé sa femme de chambre et la gouvernante anglaise de sa fille, elle restait seule pour subvenir au service et aux besoins de trois personnes: Elisa, âgée de trois ans; Charlotte de Grouchy, sa sœur, toujours malade, et Mme Beauvais, la vieille gouvernante que nous connaissons depuis Neuville et qui était devenue incapable du moindre travail.
Du peu d’argent qui lui restait, Mme de Condorcet acheta, au no 352 de la rue Saint-Honoré, tout près de la maison de Robespierre, une petite boutique de lingerie où elle établit Auguste Cardot, le jeune frère du secrétaire de son mari. A l’entresol, au-dessus de la porte cochère, elle avait un petit atelier où elle peignait des tableaux, des miniatures et des camées. Quelquefois aussi, elle pénétrait dans les retraites où se cachaient les proscrits et dans les cachots pour reproduire les traits des malheureux condamnés qui n’avaient plus que ce souvenir à léguer à leur famille. Souvent pour gagner la bienveillance des geôliers, des soldats ou des municipaux, elle dut peindre, dans la fumée des corps de garde, ces brutes avinées qui n’avaient aucun respect pour ses délicatesses de femme, ni pour ses malheurs d’épouse.
Des paroles cruelles qui retentirent alors à ses oreilles, Sophie conserva toute sa vie un douloureux et terrible souvenir!
Jusqu’au 9 thermidor, elle crut, chaque jour, qu’elle serait arrêtée à son tour. Elle eut de fréquentes visites du comité révolutionnaire d’Auteuil. Un jour, il y eut une perquisition chez elle; on lui dit même de préparer son paquet pour aller en prison. Mais elle s’en tira encore une fois en faisant le portrait de chacun des membres du comité.
Enfin, le soin de sa sûreté et le désir de sauvegarder, s’il était possible, la fortune de sa fille, l’obligèrent à faire une démarche qui lui fut très pénible.
Le 14 janvier 1794, elle se présenta devant la municipalité d’Auteuil pour lui faire connaître son intention de divorcer et de continuer à vivre dans la commune «comme une artiste qui cherche à subsister paisiblement par ses travaux[148]».
C’est que Mme de Condorcet avait des ennemis redoutables. Aux Jacobins, le 27 novembre 1793, Hébert l’avait dénoncée personnellement. Voici comment il s’était exprimé[149]: «Il en est un autre aussi que les femmes veulent sauver parce que,—et il faut en convenir,—il est joli; c’est celui que Marat appelait le furet de la Gironde, car on sent que celui qui, dans une affaire aussi astucieuse, aussi compliquée, celui qui faisait le métier de furet ne jouait pas le rôle le moins important. Ses liaisons avec Mme de Condorcet lui garantissent le parti de toutes les femmes de sa clique. C’est Ducos, c’est celui-là que les femmes ont pris sous leur sauvegarde.
«Il est bien singulier que jamais on n’ait voulu comprendre dans une affaire tous ceux qui y ont trempé.»
De même que, dans la bonne fortune, elle n’avait jamais laissé entendre un seul mot intéressé, Sophie, en réponse à ces odieuses accusations, n’eut jamais une parole de haine ou de sévérité.
On n’en est que plus libre pour juger d’anciens amis comme Morellet qui disait d’elle[150]: «La femme de Condorcet, une des plus belles, des plus spirituelles et des plus instruites qui aient jamais brillé parmi son sexe, retirée à Auteuil, est réduite à faire de petits portraits pour vivre, et à peine peut-on la plaindre quand on sait que, non seulement elle a partagé les fautes de son mari, mais qu’elle l’a poussé aux plus grandes de celles qu’il a faites, s’il est permis d’employer un terme aussi faible que celui de faute pour qualifier tout ce qu’on peut reprocher à Condorcet.»
En revanche, Sophie avait gardé quelques amis dévoués et vigilants: Garat, Laplace, Lacroix[151], La Roche et, avant tous les autres, l’excellent Cabanis.
Hélas! combien ils étaient plus nombreux, ceux qui, hôtes autrefois du Salon des Monnaies, avaient disparu dans la tourmente: prisonniers de la Nation ou, déjà, morts sur l’échafaud!
La persécution frappait surtout le talent et la vertu. En prison, Malesherbes qui expie dans les cachots son amour ancien de la Liberté et son héroïsme récent! A Saint-Lazare, le vertueux Roucher qui attend l’échafaud en dirigeant l’éducation de son Eulalie, devenue la plus charmante et la plus instruite des jeunes filles!
Et Volney, et Daunou, en prison, eux aussi!
Chamfort, moins courageux, devance l’heure fatale, en se frappant d’un rasoir sous les yeux de ses gardiens.
Le sensible Ginguené, élève enthousiaste de Rousseau, va rejoindre Roucher sous les verrous de Saint-Lazare. Il a épousé une amie de Sophie; il l’appelle sa Nancy[152], et échange avec elle, pendant sa captivité, une correspondance touchante.
Ginguené, pour se préparer à la mort, traduisait le dialogue de Platon sur l’immortalité de l’âme; il disait à Nancy: «Le tableau simple et touchant de la mort de l’homme juste, résigné à son sort et consolant lui-même ses inconsolables amis, est une des plus belles choses que l’antiquité nous ait laissées. Puisque nul n’est à l’abri de la ciguë, il importe à tout le monde d’apprendre comment un sage doit la boire.»
Le 8 messidor[153]: «N’oublie pas que c’est de ton courage que dépend celui que je puis avoir; que mon parti est pris depuis longtemps sur tout ce qui me regarde, mais que je ne puis supporter l’idée de tes souffrances et que si je viens une fois à penser que tu ne peux les supporter toi-même, ce sera bientôt fait de moi. Adieu, chère et unique amie, tu m’occupes à tous les instants du jour et je te dirais que tu m’empêches de songer à mes peines si l’idée des tiennes ne m’était mille fois plus difficile à supporter. Reçois les tristes embrassements de ton pauvre Pierre.»
Le malheureux captif avait d’autres préoccupations que celle de sa propre sécurité. Le 30 messidor, il avait aperçu Nancy et il l’avait trouvée malade. Il faut lui laisser la parole: «O ma tendre amie, d’où est donc venue l’impression de tristesse qui s’est répandue tout à coup sur cette entrevue où je ne me promettais que joie et délices? Je t’ai vue là comme une ombre désolée ou plutôt comme la veuve de ton pauvre ami. Ah! rassure-moi. J’en ai besoin. Dis-moi que, sous tes voiles, si j’avais pu lire dans tes yeux, j’y aurais vu l’expression du plaisir. La fatigue, sans doute, peut-être l’attente... Ah! mon cœur ne pouvait y suffire. J’aurais voulu m’élancer, voler à toi, te serrer dans mes bras. Par malheur, un homme était auprès de moi et cet homme, surtout dans le moment où nous sommes, m’est infiniment suspect. Je n’ai pu qu’agiter mon mouchoir avec le moins d’affectation que j’ai pu. Je te dévorais des yeux, mais ta démarche pénible! la lenteur de tes mouvements! O mon amie! La tendresse de ton pauvre Pierre s’est-elle alarmée sans raison? Je l’espère. Je voyais aux fenêtres et à la porte de la maison neuve quelques personnes qui t’observaient. J’ai craint que tu ne fusses trop remarquée. Je t’ai fait un geste que tu as entendu! Tu es rentrée dans la petite rue. Tu t’es retournée. Je t’ai envoyé le baiser d’adieu. Tu te soutenais à peine. Chère, ô mille fois chère Nancy, tout mon cœur s’est brisé quand je t’ai vue t’éloigner tristement et partir. Avant de te voir, je ne m’étais, dans mon agitation, livré qu’au bonheur dont j’allais jouir. Depuis que tu as disparu, je ne me suis plus occupé que des dangers et des fatigues où tu venais de t’exposer. Trois lieues par cette chaleur excessive! Trois autres lieues pour le retour! Il y a de quoi en être malade et tout cela pour voir quelques instants l’infortuné captif! Ah! tout l’excès de sa tendresse pourra-t-il jamais payer de telles preuves d’amour? Oh! si j’avais encore la liberté d’écrire dont nous avons joui quelque temps, que de choses j’aurais à dire! Comme mon cœur est plein! Que de larmes ont coulé de mes yeux sans le soulager! Le tien est habitué à l’entendre. Ma Nancy, ma chère Nancy! que les paroles sont de froids interprètes!... Quel pressant besoin j’ai de savoir de tes nouvelles! Jusque-là je n’aurai pas un instant de repos. Hélas! je n’en ai plus, je n’en aurai plus que nous ne soyons réunis. Que d’obstacles nous séparent encore!... (Il faut rassembler des pièces qui convaincront de l’innocence de Ginguené...) Alors, tous les jours la robe blanche[154], alors les tendres soins, les sollicitations de mon ami. Alors, le pauvre Pierre pourra se livrer à l’espérance de se revoir dans tes bras!...»
Avec les premiers jours de thermidor, l’espérance qui, chez Roucher et Chénier, disparaissait vaincue par la cruelle réalité, l’espérance renaissait dans le cœur de Ginguené. Il connaissait, certainement, tandis que d’autres l’ignoraient, le complot libérateur, pressenti et attendu pour le 9 thermidor. C’est ainsi qu’il écrivait, le 3:
«Adieu, tendre et chère amie, conserve, comme moi, beaucoup d’espérance. Ne fais plus rien dire à personne puisque tous sont avertis et aux aguets... Je fais des vœux pour que cette décade finisse, et surtout pour qu’elle finisse heureusement pour nous. Mais nos vœux ne font rien sur la lenteur, ni la rapidité du temps, ni sur les événements qu’il amène. Chère et unique amie, adieu!»
Et le lendemain: «Que tous nos amis veillent et surtout auprès du comité de sûreté générale, mais sans rien demander, même sans rien dire. Être tout à fait oublié, ce sera tout gagner. Si je ne l’étais pas, il faut tâcher de le savoir et d’y porter vite remède. Il s’agit désormais de peu de jours; ainsi, que tous les bons anges soient, nuit et jour, sous les armes... Inaction surveillante, voilà le mot.»
A Auteuil même, la tyrannie se faisait sentir. Deux amis intimes de Cabanis, l’excellent La Roche et Destutt de Tracy étaient arrêtés et menacés, eux aussi, de l’échafaud.
Parmi les accusations portées contre le maire d’Auteuil figurait, en bonne place, celle d’avoir favorisé l’évasion de Condorcet.
Des Girondins qui se rencontraient autrefois chez Julie Talma, quelques-uns à peine survivaient et ils étaient traqués comme des bêtes fauves! On ignorait leur sort. C’est ainsi que Mme de Condorcet avait pu rester aussi longtemps dans l’ignorance de celui de son mari.
Quand elle n’eut plus aucun doute, quand, des indices rapprochés, elle tira la preuve du décès du philosophe, sa douleur fut horrible.
Cabanis fit des prodiges et la sauva; mais elle était frappée pour la vie, et ni le travail, ni la misère, ni l’éducation de sa fille ne purent la distraire de son malheur.
«Ce qu’elle avait souffert en 1793 et 1794, dit Mme O’Connor[155], avait profondément altéré sa santé. Elle n’en pouvait parler sans une émotion extrême qui la rendait toujours malade.»
Bien des années après, une fille de Cabanis, Mme Joubert écrivait[156]: «La conversation tombait fréquemment, cela se conçoit, sur les Girondins; mais on n’en parlait jamais devant ma tante (Mme de Condorcet). Ces souvenirs étaient trop cruels!»
Un écho des douleurs de Sophie se retrouve dans cette admirable lettre qu’elle écrivait, le 26 octobre 1794, à sa tante, Mme Fréteau, qui avait, elle aussi, perdu son mari dans la tourmente[157]:
«Quoique je doive une réponse à Félicité[158], ma chère tante, c’est à vous que je veux écrire et je l’aurais fait depuis un mois si je n’eusse été malade et surchargée d’affaires. J’avais besoin de vous dire combien j’ai souffert avec vous, comme je pense que vous avez souffert avec moi, et ne pouvant m’étendre sur les inexprimables douleurs qui nous sont communes, je voulais vous parler de vos enfants qui en sont l’unique consolation. Je les ai trouvés tous deux dignes du respectable nom qu’ils portent et aussi bons, aussi raisonnables, aussi instruits que la mère la plus tendre et la plus difficile le peut désirer. J’ai joui bien profondément pour vous de les voir répondre aussi complètement à leur éducation et à vos vœux. Jouissez-en vous-même. Je sais par ma douloureuse expérience que le sentiment maternel est le seul baume de nos douleurs, et si peut-être vous éprouvez quelque inquiétude sur les ressources nécessaires à sept enfants, du moins votre cœur n’éprouve pas le mortel effroi qui saisit quelquefois le mien en n’en ayant qu’un seul à serrer entre mes bras.
«Le comité de sûreté générale m’a réintégrée dans mon ancien domicile en vertu du décret qui défend les poursuites contre les députés hors la loi.
«Ensuite, le comité des finances, à ma requête, a suspendu la vente des biens qui, heureusement, n’était qu’au quart et non entamée pour le mobilier de Paris. Maintenant, je fais devant et par les tribunaux rectifier l’extrait mortuaire de mon malheureux mari qui, lorsqu’il fut pris, ne déguisa que son nom et donna d’ailleurs tous les moyens d’être reconnu[159]. Ensuite, je redemanderai au nom de ma fille et au mien son héritage et, comme on a rendu complètement à d’autres mis aussi hors la loi et n’ayant pas subi de jugement, j’espère qu’on nous rendra de même. Je ne vois malheureusement dans tout cela et la position de vos enfants rien de commun que l’innocence des pères. Peut-être le temps leur sera-t-il plus favorable?
«J’ai chargé Emmanuel[160] de vous dire que, du moment où j’aurais recouvré notre fortune, je prierais vos enfants de me regarder comme leur seconde mère, de croire que tout ce qui est à moi et à ma fille est à eux. Je ne puis jouir de rentrer dans l’aisance qu’en adoucissant les malheurs semblables aux miens. Mon intention est d’élever Clémentine, la seconde fille de mon frère[161] et, sans doute, vous ne me refuserez pas le bonheur d’offrir quelquefois à vos enfants des ressources que leur père et vous m’eussiez sans doute offertes dans le cas où la fortune vous eût été plus favorable qu’à moi. J’ai prié Emmanuel, quoique mon dîner soit toujours un fort mauvais dîner, de venir le partager avec moi du moment que votre chère maman[162] sera retournée et j’espère qu’il aura assez d’amitié pour moi pour ne trouver que du plaisir à me procurer ce plaisir-là. Adieu, ma chère tante, embrassez pour moi vos chères petites. La mienne se souvient de Félicité et est toujours bien portante. Vos petites jumelles[163] vont-elles toujours bien?»
La levée des scellés et la rentrée en possession des diverses propriétés deviennent à cette époque, dans toutes les familles, une des grosses préoccupations. Les formalités sont interminables; mais on entrevoit, cependant, une éclaircie et ce rayon suffit pour rendre quelque espoir. Mme de Condorcet est soumise à la règle commune.
Le 12 novembre 1794, Félicité Fréteau écrivait à sa mère[164]: «Sophie est venue à moitié chemin d’Auteuil à Chaillot au-devant de moi. Elle m’a témoigné la plus vive sensibilité et nous nous sommes embrassées avec la plus douce émotion. Elle m’a appris que sa position était la même que la nôtre et que son mari est mort de la manière la plus malheureuse il y a environ six mois. Elle est pleine de courage et de résignation. C’est nous qui lui avons appris qu’on allait lever les scellés chez elle. Elle n’avait pas encore fait la moindre démarche. Il me paraît qu’elle est mal conseillée. Je lui ai indiqué la marche que nous avons tenue et elle m’a prié de la conduire demain chez le citoyen qui nous a été si utile. Je lui ai promis et je vais la prendre demain à 8 heures. Elisa est infiniment jolie, mais très mignonne. Elles m’ont toutes deux prié de vous parler d’elles et de leur tendre intérêt. Elles m’ont fait mille instances pour rester deux jours avec elles; mais je n’ai pas cru devoir y consentir et je suis revenue le soir.»
Et, le lendemain, la même correspondante écrivait encore à Mme Fréteau[165]: «La pauvre Sophie est bien à plaindre. Elle a perdu hier son portefeuille qui contenait 600 livres, fruit de son travail. Depuis trois mois, du reste, elle a beaucoup à se louer de nous avoir vues. Elle va recouvrer son mobilier et ses tableaux. Elle est aussi bonne et plus belle que jamais. Elle vous dit mille choses tendres. Son enfant est charmante et des plus aimables. Dites à Octavie qu’elle a cinq ans, qu’elle épelle et travaille supérieurement..... J’oubliais de vous prier de dire à mon frère que le jour où j’ai vu Sophie elle se disposait à faire le voyage de Paris exprès pour le voir ayant appris qu’il était malade.»
Le 22 novembre[166]: «Les fermes de Sophie sont en vente et peut-être même vendues. Elle est vraiment sans ressources.»
Enfin, au mois de janvier 1795, Mme de Condorcet obtenait une partie de la justice qui lui était due. Emmanuel Fréteau écrivait à sa mère[167]:
«M. Lemor[168] a été hier à Auteuil. Sophie est réintégrée dans ses biens. Quant à la partie vendue, la Nation lui rendra ce qu’elle a reçu du prix et elle recevra le reste de l’acheteur. Tout cela se fait à muchepot. Les députés ne veulent pas être importunés.»
Sophie n’avait pas encore recouvré toute sa fortune; elle allait demander à sa plume de nouvelles ressources pour assurer son existence et celle des siens. Cependant puisqu’elle retrouvait une modique partie de son ancienne aisance, elle se décida aussitôt à régler ce qu’elle considérait comme des dettes sacrées. C’est ainsi qu’elle reprit, jusqu’à leur mort, le paiement des 300 livres de rente annuelle que son mari servait aux domestiques de d’Alembert; puis elle distribua 16.000 livres, payables à sa volonté, mais avec intérêt à 5 p. 100, à ses propres serviteurs. «C’est moins, dit-elle[169], de son propre mouvement qu’elle a contracté ces obligations qu’en exécution des intentions de M. de Condorcet; ces rentes et donations, quoique disproportionnées à la fortune qu’il a laissée, sont de faibles marques de reconnaissance relativement aux preuves courageuses d’attachement qu’il a reçues des personnes ci-dessus dénommées qui, tandis que M. de Condorcet était hors la loi, sollicitaient à l’envi d’être chargées de prendre pour lui les soins nécessaires qui les mettaient dans le même péril que lui.»
Ces affaires réglées, Mme de Condorcet, tout en conservant à Auteuil son principal établissement, meubla, à Paris, un petit appartement rue de Matignon[170].
Elle retrouva bien vite quelques-unes de ses anciennes relations. Sa famille recommençait à avoir en elle une protectrice d’une bonté inépuisable[171].
Quant à Julie Talma, dont le salon, après le 9 thermidor, avait eu encore quelque éclat[172], elle venait de se brouiller avec le grand acteur. Après lui avoir renvoyé ses costumes, ses casques et ses armures, elle vint demander à Mme de Condorcet, rue de Matignon, une hospitalité que la veuve du philosophe s’empressa de lui accorder[173].
La société française se reprenait à la vie et, au lendemain de la Terreur, il semblait que chacun éprouvât le besoin d’affirmer sa jeunesse et sa joie. On respirait enfin; et de suite, passant de l’extrême douleur à une joie excessive, on vit, dans tous les mondes, comme un renouveau et une résurrection. Le bal des victimes fut une des manifestations les plus significatives de ce nouvel état de choses; il faut reconnaître que les historiens n’ont pas exagéré; mais leurs jugements seraient moins sévères peut-être s’ils s’étaient bien rendu compte de l’état des esprits à cette époque.
A Auteuil, malgré la tristesse de Mme Helvétius qui ne put jamais oublier ses amis disparus, la joie fut grande quand on vit revenir La Roche, Tracy et Ginguené, qui s’établit dans la grande rue du village pour être plus près de ses amis[174].
Sophie subit, malgré elle, l’influence de ces joyeuses réunions: Isabey faisait, en même temps le portrait d’Elisa et celui de Mme Tallien[175]; de là, dans son atelier, des rencontres qui forçaient Mme de Condorcet, pour quelques instants du moins, à se distraire.
Puis c’étaient des journées passées chez Mmes de Boufflers dont le parc s’étendait sous les fenêtres de Mme Helvétius; des courses au bord de la Seine, pour assister aux fêtes données par les enfants de l’école de Mars; des promenades au Ranelagh; toutes les inutiles occupations de l’oisiveté mondaine.
Quand Sophie s’arrachait à ces distractions, c’était pour retrouver dans l’intimité Cabanis, Jean Debry, Baudelaire et Mailla-Garat qui, tous deux, lui inspirèrent de tendres sentiments[176].
On retrouve comme un écho de cette vie familiale dans la correspondance de Nancy Ginguené; le 20 thermidor de l’an III, elle écrivait à Mme Guadet[177]: «Mon mari a eu l’occasion de voir Jean Debry. Ils ont parlé de vous, mon aimable amie, et vous pouvez penser de quelle manière. Il conserve bien chèrement le portrait de votre ami[178]... Mme de Condorcet que je vis hier et qui me trouva à vous écrire me pria de la rappeler à votre souvenir. Elle est toujours belle malgré tous les chagrins qu’elle a éprouvés. La petite Elisa est aussi charmante.»
Cependant, la Convention rappelait dans son sein Isnard, Louvet, Pontécoulant, Larivière, La Revellière-Lépeaux, tous les proscrits de la Terreur, et Marie-Joseph Chénier s’écriait, dans une improvisation sublime qui répondait déjà aux atroces calomnies: «Pourquoi ne s’est-il pas trouvé de cavernes assez profondes pour soustraire aux bourreaux l’éloquence de Vergniaud et le génie de Condorcet?»
En vertu d’une loi historique fatale, le pouvoir appartenait maintenant aux vaincus et aux opprimés de la veille. Les Idéologues,—c’est eux-mêmes qui se donnèrent ce nom,—arrivaient au Gouvernement dans les conditions les plus difficiles. Tout était à reconstruire. Ces honnêtes gens qui sortirent de la Révolution avec un renom d’intégrité incontestée ont été victime de cette iniquité qui traitait de sensualistes des gens comme Daunou, Tracy et Cabanis, la sobriété même. En réalité, les Idéologues tiraient tout de la réflexion et de l’analyse; l’intellectuel et l’abstrait étaient leurs seuls domaines. Cette débauche d’abstraction et cet excès de métaphysique ne convenaient pas au caractère national.
Certes, l’idée était généreuse qui voulait installer dans le gouvernement des hommes la raison à la place de la force, la générosité et l’initiative au lieu de l’égoïsme et de la routine. Mais cette théorie qui trouva sa forme dans la philosophie et dans la littérature républicaines de l’an III ne faisait qu’augmenter la méfiance qui a séparé de tous temps les théoriciens des hommes d’action. La pensée pure, qui éclate d’autant plus qu’on la comprime, survit à l’œuvre des politiques, mais ses fidèles doivent savoir d’avance qu’incompris de leurs contemporains, ils sembleront toujours les adversaires des régimes mêmes qu’ils auront fondés.
La constitution de l’an III fut l’œuvre de Daunou et la Charte des Idéologues. Ces aimables rêveurs pouvaient croire de bonne foi à sa durée; mais auraient-ils dans la pratique du pouvoir les qualités indispensables de science, de force et d’énergie? Des Chénier pourraient-ils organiser une Université française et des Ginguené ou des Garat occuper des ambassades? Et les Grouchy, les Moreau, les Joubert pourraient-ils lutter victorieusement avec le génie même de la Guerre?
Le 18 brumaire répondit à toutes ces questions et l’enthousiasme qu’il provoqua, surtout chez les philosophes d’Auteuil, est la preuve même de l’impuissance des théories humaines aux prises avec les événements.
En l’an III, l’ombre de Condorcet planait sur l’Assemblée[179]; elle était aux Ecoles Normales, à l’Institut, dans les conseils du gouvernement; elle inspirait la Décade, où le monde nouveau cherchait un évangile.
Mme de Condorcet le comprit et elle apporta elle-même sa part dans l’héritage en publiant ses Lettres sur la Sympathie[180] et en donnant une première édition des œuvres du philosophe.
En tête de l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain[181], Sophie s’exprimait ainsi:
«Condorcet proscrit voulut un moment adresser à ses concitoyens un exposé de ses principes et de sa conduite comme homme public. Il traça quelques lignes; mais prêt à rappeler trente années de travaux utiles et cette foule d’écrits où, depuis la Révolution, on l’avait vu attaquer constamment toutes les institutions contraires à la liberté, il renonça à une justification inutile. Etranger à toutes les passions, il ne voulut pas même souiller sa pensée par le souvenir de ses persécuteurs et, dans une sublime et continuelle absence de lui-même, il consacra à un ouvrage d’une utilité générale et durable le court intervalle qui le séparait de la mort...
«Puisse ce déplorable exemple des talents perdus pour la Patrie, pour la cause de la Liberté, pour les progrès des lumières, pour leurs applications bienfaisantes aux besoins de l’homme civilisé, exciter des regrets utiles à la chose publique! Puisse cette mort qui ne servira pas peu dans l’histoire à caractériser l’époque où elle est arrivée, inspirer un attachement inébranlable aux droits dont elle fut la violation! C’est le seul hommage digne du sage, qui, sous le glaive de la mort, méditait en paix l’amélioration de ses semblables; c’est la seule consolation que puissent éprouver ceux qui ont été l’objet de ses affections et qui ont connu toute sa vertu!»
L’année 1796 réservait à Sophie une de ses dernières et de ses plus grandes joies.
Cabanis qui avait traversé la Terreur, non sans être inquiété et menacé chaque jour d’arrestation, et qui n’avait dû la liberté qu’à l’amour des habitants d’Auteuil pour celui qui était à la fois leur médecin et leur bienfaiteur; Cabanis qui saluait ainsi le 9 thermidor[182]: «Que de bénédictions pour la Convention nationale! Et que de jouissances pour ceux de ses membres qui contribuent plus directement à ces actes humains et justes! Oui, c’est maintenant que la République est impérissable!» Cabanis venait de demander la main de Charlotte-Félicité de Grouchy, sœur de Mme de Condorcet. Il la connaissait depuis de longues années et savait tout ce qu’il pourrait trouver en elle d’amour et de fidélité. Eprise des arts et des choses de l’esprit, elle disait[183]: «La musique est une amie de l’âme et il est difficile d’en trouver d’aussi intimes parmi les choses inanimées. Le vallon de Villette en présente aussi à la paresse et à la rêverie. Mais la nature est si belle qu’elle ne permet point de tristesse. On est forcé de rester à la mélancolie... La santé de maman est toujours bien faible et son âme bien vive et bien bonne. Je me fais un plaisir d’en reposer l’activité et d’en distraire les peines par ma présence qu’elle chérit et qu’elle goûte bien.»
Charlotte avait vécu trop longtemps auprès de Condorcet pour ne pas partager toutes ses opinions philosophiques. C’étaient aussi les idées de Cabanis et aucun nuage ne pouvait séparer les jeunes époux qui se marièrent le 25 floréal de l’an IV[184] et se fixèrent aussitôt chez Mme Helvétius dans un pavillon au fond du parc.
A ce moment même, le général Bonaparte remportait, en Italie, ses premières victoires. Au printemps de 1795, Volney et La Revellière-Lépeaux l’avaient présenté à Barras; ce fut l’origine de sa fortune et les Idéologues, on le voit, n’y furent pas étrangers. Ils continuèrent quelque temps encore à l’observer avec un curieux et bienveillant intérêt. «Depuis le débarquement de Bonaparte, disait Eymar[185], il y a une pyramide de plus en Egypte.» A l’Institut, Chénier célébrait le héros «à qui la France devait l’éclat de ses triomphes et la grandeur de ses destinées»; Garat le dépeignait «comme un philosophe qui aurait paru un instant à la tête des armées».
Bonaparte, en retour, donnait des gages à l’Idéologie. Sieyès, Cabanis, Volney lui-même étaient gagnés.
Deux femmes, seules, restèrent sur la réserve: Mmes Helvétius et de Condorcet.
La première, recevant un jour à Auteuil la visite du jeune triomphateur qui s’étonnait de la petitesse de son parc, lui répondit: «Vous ne savez pas, général, tout le bonheur qu’on peut trouver dans trois arpents de terre!»
La seconde, à ce mot du consul: «Je n’aime pas que les femmes se mêlent de politique,» répliquait par cette spirituelle parole: «Vous avez raison, général; mais, dans un pays où on leur coupe la tête, il est naturel qu’elles aient envie de savoir pourquoi.»