Mme de Condorcet recouvre ses biens.—Le Muséum.—Rencontre de Fauriel.—La Maisonnette.—Le Consulat et l’Empire.—L’opposition se donne rendez-vous chez Mme de Condorcet.—Mariage d’Elisa de Condorcet avec le général O’Connor.—Mort de Cabanis.—Les hôtes de la Maisonnette.—Benjamin Constant, Manzoni, Ginguené, Guizot.—Le procès du maréchal de Grouchy en 1816: rôle de sa sœur.—La marquise de Condorcet se retire du monde.—Rentrée à Paris.—Ses bonnes œuvres.—Sa mort.
La mode n’était plus d’aller au Lycée; les jeunes filles, les jeunes femmes, les savants et quelques-uns de ces oisifs qui ne méprisent pas les choses de l’esprit se rencontraient maintenant aux leçons de botanique du Muséum et aux herborisations dans la plaine de Gentilly. Ce retour au culte de la nature était un dernier hommage, pacifique celui-là, rendu par la Révolution finissante à Jean-Jacques Rousseau.
C’est au Muséum qu’un matin de l’automne de 1801 Fauriel avait rencontré Mme de Condorcet. Bientôt, s’était établie entre eux une de ces liaisons discrètes que le XVIIIe siècle admettait, sans penser à les critiquer. On les considérait comme une sorte de mariage morganatique. Malgré la Révolution, les préjugés étaient encore tenaces; le vieux marquis de Grouchy avait déjà vu d’un assez mauvais œil le mariage de sa seconde fille avec Cabanis et il n’était guère disposé à supporter une nouvelle mésalliance. Mme de Condorcet, de son côté, tout en ne tenant pas à son titre de marquise, ne voulait pas, du moins, changer le nom illustre de son mari, contre celui d’un homme qui n’était encore connu que par des fonctions remplies à la police, sous la direction de Fouché.
A ne voir que le grand portrait de Fauriel dû au crayon de Mme de Condorcet[186], on ne comprend guère la passion qu’une femme, admirablement belle et remarquablement intelligente, pouvait éprouver pour cet homme, aux cheveux frisés et presque crépus, qui n’avait dans son extérieur aucune apparence de distinction; l’œil est rêveur et méditatif peut-être, mais il y manque la flamme qui anime et qui embellit les physionomies, même les plus vulgaires.
Quoi qu’il en soit, Fauriel, qui était intelligent et instruit, dut à cette bonne fortune l’honneur d’être introduit dans la société d’Auteuil. Cabanis, toujours excellent, fut charmé des dispositions laborieuses de ce nouvel ami et il se donna tout entier, tandis que Fauriel semblait se réserver et attendre.
Au printemps, le médecin-philosophe lui écrivait de Villette[187]:
«Oui, venez voir nos riches prairies, nos blés admirables, notre verdure aussi riche que fraîche et riante. Les insectes qui bourdonnent ici appellent la rêverie et invitent à un calme heureux; ceux qui carillonnent, ailleurs, ne produisent pas toujours le même effet; je n’en excepte pas même les journalistes dont vous me parlez. M. de Grouchy vous destine une chambre à côté de la mienne. Vous savez combien ce voisinage me sera précieux.»
Et à quelques jours de là[188]:
«Nous vous attendons après-demain ou dimanche au plus tard avec Mme de Condorcet. Vous trouverez la campagne superbe, et paisible, et douce, ce qui arrive rarement au superbe. C’est dans ce genre d’impressions et dans les beautés poétiques ou littéraires qu’il faut chercher la source de cet enthousiasme et de ce sentiment élevé de la nature humaine, dont les hommes qui ne sont pas rapetissés et énervés, comme le dit Longin, ont besoin pour passer la vie heureusement; on ne les trouve point ailleurs. La culture de la vertu, l’amitié, les lettres, la campagne: voilà les vrais biens et plus on avance vers le terme de cette courte vie, plus on sent que les passions factices de la société et les tableaux qu’on y a sans cesse sous les yeux sont peu propres à satisfaire le cœur. Je vous avouerai même que les travaux philosophiques me ramènent trop vers ce monde moral si mal arrangé: j’ai porté ici un manuscrit que je me suis hâté de rempaqueter, après y avoir jeté un coup d’œil. J’ai, de même, repoussé Tacite que j’avais pris avec moi pour le relire: il me reportait trop à Rome. C’est Homère, c’est Virgile, c’est la Bible, ce sont enfin des poètes et quelques écrivains de prose qui s’en approchent pour la perfection, auxquels j’ai promis et voué tout le temps que je serai ici. Vous voyez que nous sommes à l’unisson.
«Venez donc au plus tôt: ma femme et moi nous vous embrassons tendrement; nous vous prions aussi d’offrir mille amitiés de notre part à Sophie. Elisa a écrit une lettre charmante à son grand papa: elle l’était surtout parce qu’elle annonçait votre arrivée prochaine à nous tous.»
Ces harmonies de la campagne, évoquées avec tant de grâce mélancolique, cette retraite méditative et studieuse partagée entre les livres et la nature, allaient saisir victorieusement Fauriel et l’arracher à la société de Mme de Staël, qu’il avait beaucoup fréquentée jusque-là. Elle s’en plaignait en lui reprochant son «amitié paresseuse» et sa quasi-indifférence: «Cette amitié, lui écrivait-elle, qui ne s’excuse de rien que de son empressement, qui est beaucoup plutôt insistante que négligente, celle qui se retient d’écrire au lieu de s’exciter, cette amitié-là est beaucoup plus aimable et je vous l’ai crue pour moi; mais à présent, j’en doute et j’ai raison d’en douter. Ce qui fait donc que si nous parlons sérieusement, solidement, comme deux bons vieux hommes, je suis très reconnaissante de ce que vous êtes pour moi; mais, si je reviens à ma nature de femme encore jeune et toujours un peu romanesque, même en amitié, j’ai un nuage sur votre souvenir, que vos arguments ne dissiperont pas.»
Mme de Condorcet n’avait eu qu’à se montrer pour être victorieuse: il en était aujourd’hui comme au temps de la Constituante. La rivalité qui régnait entre ces deux femmes supérieures et le malaise qui en résultait ne pouvait donc étonner personne.
Il y avait d’ailleurs bien des motifs de brouille et de séparation. Mme de Staël était une chrétienne, parfois militante; Mme de Condorcet, Cabanis et Tracy étaient dans de tout autres idées. Ils ne pouvaient se comprendre. Cette lettre de Mme de Staël à Tracy en est la preuve: «Vous me dites, Monsieur, que vous ne me suivez pas dans le Ciel, ni dans les tombeaux. Il me semble qu’un esprit aussi supérieur que le vôtre et détaché de tout ce qui est matériel par la nature de ses travaux, doit se plaire dans les idées religieuses, car elles complètent tout ce qui est grand, elles apaisent tout ce qui est sensible et, sans cet espoir, il me prendrait je ne sais quelle invincible terreur de la vie et de la mort.»
Une autre source de mauvaise entente entre le monde d’Auteuil et Mme de Staël, c’était la rancune mal dissimulée que la fille de Necker avait vouée à Condorcet et à sa mémoire.
Dès l’année 1776, le philosophe avait écrit à Voltaire pour lui dire tout ce qu’il pensait de la médiocrité et de l’insuffisance du Genevois. Depuis, Condorcet n’avait cessé d’être un juge inexorable pour l’étranger qui avait supplanté Turgot au ministère. Lors du second passage de Necker aux affaires, cet avènement n’avait pas été sans rapports avec la disgrâce qui avait retiré à Condorcet la place qu’il occupait à l’hôtel des Monnaies.
Mme de Staël n’ignorait aucun de ces détails. Elle se plaisait à dire que le philosophe offrait, au plus haut degré, les caractères de l’esprit de parti. Elle cherchait depuis longtemps l’occasion de venger son père et crut la trouver en publiant, dans son livre de la Littérature, quelques lignes sur «un homme diversement célèbre», qui n’était autre que Condorcet. Talleyrand avait senti l’inconvenance du procédé, puisqu’il écrivait à son ancienne amie, le 18 février 1797: «Votre ouvrage est superbe... Les Condorcet[189] sont à la campagne; ils n’en reviennent que dans huit jours. Je n’ai vu personne qui ait pu me dire ce que le diversement célèbre avait fait sur eux. Il est probable qu’ils ne se portent pas pour choqués; car il sortira un bon extrait de la maison Helvétius qui est un écho de Condorcet[190].»
Il ne sortit aucun bon extrait. Faut-il s’en étonner?
Mais, au contraire, Chénier répondit: «Condorcet fut sans doute et restera diversement célèbre, puisqu’il était à la fois habile dans les sciences mathématiques, profond dans les sciences morales et politiques, éclairé en littérature, écrivain distingué, philosophe illustre et grand citoyen; il est bien vrai qu’il aimait les vertus, le génie, les opinions de Turgot; qu’il admirait son administration et qu’il n’avait pas, à beaucoup près, les mêmes sentiments pour un ministre dont le nom n’est pas sans célébrité[191]. A cet égard, les panégyriques exagérés peuvent convenir à l’amour filial; mais entre-t-il aussi dans ses droits d’inculper gravement et sans motifs admissibles un des premiers hommes du XVIIIe siècle?»
Malgré tout, Mme de Staël rendait justice à sa rivale et, à l’occasion des Lettres sur la Sympathie, elle lui écrivait ces lignes remarquables[192]:
«Canton Léman, Coppet,
ce 20 mai. 1er prairial.
«Je viens de lire, Madame, les huit lettres que vous avez ajoutées à la traduction de Smith, et elles m’ont fait un si grand plaisir que j’ai besoin de vous en parler.
«Vous êtes une personne insensible à la louange, mais vous ne le serez pas à atteindre le but que vous vous êtes proposé: Convaincre et toucher. Vous me savez trop facile à l’émotion pour compter comme un succès celle que j’ai éprouvée, mais mon père est moins mobile et, dans la lecture que je viens de lui faire de votre ouvrage, il n’a cessé de remarquer et les pensées réfléchies et les sentiments heureusement exprimés. Vous serez plus obligée que jamais de me passer mon impression de respect en vous voyant. Il y a, dans ces lettres, une autorité de raison, une sensibilité vraie, mais dominée qui fait de vous une femme à part. Je me crois du talent et de l’esprit, mais je ne gouverne rien de ce que je possède. J’appartiens à mes facultés, mais je n’en puis garder l’usage. Enfin, je vous ai admirée, et dans vous, et par un retour sur moi. Et comme j’ai la bonne nature de n’être point jalouse, je n’ai eu que du plaisir en pensant que je connaissais et que j’aimais une personne si rare. Si j’avais en moi la possibilité du bonheur, elles (les fameuses lettres) l’auraient développée; c’est du calme sans froideur, de la raison sans sécheresse. C’est ce qui compose dans toute la nature l’idéal du bien et du beau, la réunion de quelques contraires. Oh! que nous sommes loin de toutes ces institutions sociales qui doivent former l’homme tel que vous le voulez. J’ai un besoin extrême de causer avec vous.
«Parlez-moi de vos lettres quand je vous reverrai. Votre caractère vous les a inspirées, et elles doivent confirmer votre caractère. Que vous dirais-je de ce pays? Il est couvert de malheureux comme le reste de la terre. Pour moi, je suis tout à fait ruinée. Notre revenu entier était en dîmes. Ne me disiez-vous pas qu’on parlait de moi parce que j’étais riche? J’ai droit au silence actuellement. Je mène depuis quatre mois une vie de courage, mais j’étais où mon devoir marquait ma place. A présent, je voudrais retrouver du bonheur. Mais, déjà, la coupe n’est-elle pas renversée? Enfin, quoi qu’il m’arrive, vous m’avez fait retrouver un plaisir depuis longtemps perdu, l’émotion et l’admiration que le cœur et la vertu font éprouver.
«Parlez de moi, je vous prie, à Gallois et à Cabanis. Notre famille poétique[193] est toujours loin de vous!»
Le 25 mars 1800, naissait à Auteuil, dans la maison de Mme Helvétius, Annette Paméla Cabanis qui eut pour parrain Destutt de Tracy. Mais cette année, qui avait commencé sous d’heureux auspices, devait bientôt se continuer dans les larmes. Mme Helvétius, parvenue à l’âge de quatre-vingt-un ans, avait conservé l’habitude de se lever de très bonne heure. A la fin de l’hiver, elle contracta un catarrhe dont ne purent la guérir les soins empressés de Cabanis et de Roussel.
Elle avait auprès d’elle, dans ses derniers jours, Cabanis et sa femme, La Roche et Gallois, le tribun, qui habitait chez elle depuis 1793. Ces fidèles amis ne la quittèrent pas un instant. Le 13 août, l’agonie commença dans la matinée. Mourante, elle pressait encore sur son cœur déjà glacé les mains de Cabanis qui, comme d’habitude, l’appelait sa bonne mère. «Je la suis toujours,» murmura-t-elle; ce fut son dernier mot.
Suivant ses dernières volontés, elle fut enterrée au bout de son parc, dans un caveau qu’elle avait fait construire, à l’extrémité droite du pavillon où Cabanis avait passé les premiers temps de son mariage.
Celui-ci était inconsolable de cette perte et, le 16 fructidor, il écrivait à Gérando: «Mon cher ami, je n’ai point répondu à votre lettre amicale parce que, d’après son contenu, je vous attendais d’un moment à l’autre. Mais, comme vous ne venez point, je ne veux pas que vous puissiez me croire indifférent aux témoignages touchants de votre amitié; j’y suis, au contraire, infiniment sensible et j’attache un très grand prix aux sentiments qui les ont dictés.
«Vous ne pouvez pas savoir à quel point est irréparable la perte que j’ai faite; mais votre excellent cœur, en s’associant à mes regrets, m’offre le seul genre de consolations qui puisse me toucher véritablement. Recevez-en ma sincère et éternelle reconnaissance.»
Bien que Mme Helvétius eût laissé, en mourant, la jouissance de sa maison à La Roche et à Cabanis, ceux-ci, cependant, n’eurent pas le courage de continuer à y vivre comme par le passé.
La Roche, qui fit partie du Corps législatif jusqu’en 1803, quitta Auteuil à cette date et se retira à Orville, dans le Pas-de-Calais, où il mourut en 1806.
Cabanis, de son côté, ne fit plus que de rares apparitions dans cette propriété où il avait connu toutes les extrémités des joies et des douleurs humaines. Il se rendit à Villette, auprès de son beau-père, en attendant qu’il s’installât séparément au château de Rueil, situé tout près de la terre des Grouchy.
Depuis 1798, Mme de Condorcet, tout en gardant son pied à terre d’Auteuil[194], était devenue propriétaire d’une maison sur le coteau qui domine Meulan et les bords de la Seine; jusqu’en 1800, elle n’y vint qu’en passant, mais, après la mort de Mme Helvétius, elle s’y fixa presque toute l’année, ne conservant plus à Paris qu’un appartement qu’elle habitait pendant les quelques mois de la mauvaise saison.
Toute la famille se trouvait donc réunie autour de Villette, dans ce petit coin de terre béni où la nature embellissait encore les affections et les joies de la famille.
La Maisonnette,—c’est ainsi que Mme de Condorcet baptisa son riant ermitage,—est construite auprès des ruines de l’ancien château fort de Meulan. En 1638, la reine Anne d’Autriche y avait fondé un couvent, dirigé par les Annonciades jusqu’en 1793, époque où il fut vendu comme bien national[195]. Dans une partie des bâtiments, conservée par l’acquéreur de la Nation, fut prise la maison actuelle qui est restée, à l’extérieur comme à l’intérieur, ce qu’elle était à la fin du siècle dernier.
Un cloître, au rez-de-chaussée dont il dessert toutes les pièces, occupait tout le fond de la maison. Le salon et la salle à manger, boisés, s’ouvraient sur un jardin planté d’arbres élevés et de massifs de verdure[196]; un grand escalier et un autre plus petit, conduisaient au premier étage où se trouvent les chambres à coucher. «La maison, point trop petite, dit Guizot, était modeste et modestement arrangée... Sur les derrières et au-dessus de la maison, un jardin planté sans art, mais coupé par des allées montantes le long du coteau et bordées de fleurs. Au haut du jardin, un petit pavillon, bon pour lire seul ou pour causer à deux. Au delà de l’enceinte, toujours en montant, des bois, des champs. D’autres maisons de campagne, d’autres jardins dispersés sur un terrain inégal. Dès le premier moment, le séjour de la Maisonnette me plut.»
Dans l’intérieur de la propriété se trouve une chapelle, construite au Xe siècle et dédiée à sainte Avoie. Sophie y laissait venir en pèlerinage les paysans des environs.
Enfin, un souterrain voûté qui part de la maison conduit dans la campagne.
Mais le joyau de la Maisonnette est la terrasse d’où l’œil contemple une vue admirable. Au premier plan, Meulan et ses deux églises; dans la vallée, la Seine coulant au milieu de vertes prairies; l’Ile-Belle entourée de grands peupliers; et, au loin, quelques hauteurs, dernière ceinture de la vallée de la Seine, qui se dessinent à l’horizon.
C’était la demeure du Sage; une halte heureuse dans la vie.
Mme de Condorcet avait rêvé d’y passer ses dernières années dans l’intimité de Mailla-Garat, avec lequel elle était liée depuis 1798. Au printemps de 1800, pendant un voyage que le tribun fit à Villiers et à Paris, elle lui écrivait[197]:
«Ce 10, soir (de Meulan).
«Tu auras un bien beau temps pour cette fête qui n’est pas la mienne, mon Mail. Puisses-tu, en jouissant, cette nuit, de la beauté de ce ciel prêt à se parer de mille feux, en regardant cette lune argentée, en respirant cet air frais qui s’élève pour moi des bords de la Seine, penser à ta Sophie qui, seule, loin de toi, sacrifie de bon cœur le bonheur de te voir (cependant si nécessaire) aux plaisirs de distraction et d’amitié que tu as été chercher. Puisse l’image de ton amie, moins agréable sans doute que celles que cette fête t’aura offertes, s’embellir à tes yeux par d’assez touchants souvenirs pour rester la seule image qui se soit offerte à ton réveil et qui ait charmé ton goût et tes pensées. Les miennes sont bien mélancoliques aujourd’hui, ainsi que je l’avais prévu, et cette horloge qui sonne si vite les heures de notre union ici les amène aujourd’hui plus lentement, ce me semble, qu’à l’ordinaire... (Elle s’occupe à embellir la Maisonnette.) La dépense s’élevât-elle au plus haut degré, jamais rien ne nous rapportera tant de bonheur et jamais rien n’aura ajouté un charme plus nécessaire aux charmes divers de cette retraite. Je t’écris à cette fenêtre où la Seine se découvre parée des fraîches saulaies de l’Ile-Belle; en voyant couler paisiblement ces eaux dont les bords suivent des courbes si douces au regard, j’espère que notre vie coulera paisiblement, ici, comme ces eaux, et que le charme de cette nature, si riante et si belle, s’unira toujours à toutes les impressions heureuses et faciles que nous éprouverons dans ce séjour. Cher ami, reviens-y bien vite m’ôter cette vague anxiété que je ressens toujours loin de toi, que l’occupation ne saurait charmer et que l’espérance même ne suspend qu’à demi... Adieu, mon âme; je vais m’endormir en pensant à toi aussi tendrement que si tu pensais beaucoup à moi à Villiers. Tu devrais bien prononcer mon nom aux hôtes du lieu, afin que ta petite femme ne soit pas un être inconnu aux personnes pour lesquelles tu peux la quitter quelques moments. Adieu encore, toi que le cœur le moins passionné ne pouvait, ce me semble, aimer sans passion. Adieu, être attirant qui as su charmer une vie flétrie par tous les malheurs et que j’espère n’avoir aimé d’abord avec trouble que pour sentir davantage le bonheur de l’aimer avec confiance et avec paix.»
Et, quelques jours après cette première lettre, pendant la même absence, elle lui écrivait encore:
«Je viens de recevoir ta lettre, mon Mail. Quoique bien tendre, elle ne me rend pas cette présence si chère et si nécessaire et qui me manque tant! Pourquoi mon Mail ne me parle-t-il pas de ce qu’il fait, de ce qu’il voit, comme je lui parle de ce que je fais, de ce que je vois et de ma manière de sentir tout ce qui n’est pas lui? Serait-il possible qu’en te conjurant de m’aimer je t’éloignasse de la première base de tout sentiment, de cette confiance intime qui, seule, prouve le besoin que l’on a de ce qu’on aime? Ah! cruel, quel mauvais moyen tu as pris pour rendre la paix à mon pauvre cœur et pour lui persuader que des enfantillages peuvent inspirer l’accent des sentiments les plus tendres et les plus profonds! Un peu de sincérité coûte donc trop à ton sexe!
«Laissons ces douleurs que tu ne veux pas seulement adoucir. Crois, mon Mail, que l’espoir toujours renaissant, bien malgré moi, de lire enfin dans ton âme est la seule cause du vœu inutile et certainement importun que je t’exprime trop souvent à cet égard. Je t’aime bien plus pour ton bonheur que tu ne crois, et si je n’étais persuadée que ton cœur et ta vie absolument à moi seraient bien plus complètement au travail et à cette gloire que ton imagination rêve si souvent et dont tu as tous les moyens, sois sûr que par une justice rigoureuse sur moi-même, comme par une résignation facile à l’amour, je subirais sans murmure les pertes que j’ai faites et les privations de ta présence avec tous les risques qu’elles font courir à mon bonheur.
«Je ferme les yeux de ce côté pour te dire que nos prairies verdissent, que nos arbustes de la Maisonnette promettent bien des fleurs, que l’air est plein de ces parfums légers du printemps qui portent dans l’âme l’attendrissement et la sérénité. Où es-tu, mon cher bonheur, et pourquoi ne respirai-je pas à côté de toi toutes ces impressions délicieuses de la nature renaissante? Puisse, du moins, cette lettre arriver dans un moment où tu les regrettes et surtout où la fatigue d’autres impressions ne soit pas la seule cause qui te les fasse regretter! Il est si différent de goûter les plaisirs vrais par ce que d’autres ont épuisé et étourdi! Cher Mail, penses-tu un peu à moi dans ces rues, dans ces salons, dans ces jeux, dans ces spectacles? Va, si jamais était là un être plus capable que moi de faire ton bonheur, estime-moi assez pour me le dire. Mais s’il n’y a là que le bruit, que de l’étourdissement, reviens, reviens tout à fait à celle qui t’adore et qui t’aime trop pour pouvoir te l’exprimer!»
Sophie avait comme le pressentiment de la nouvelle douleur qui la menaçait. Pendant ce voyage, en effet, Mailla-Garat avait fait la connaissance de Mme de Coigny, et il s’était laissé prendre aux charmes de celle qu’André Chénier avait immortalisée sous le nom de la Jeune Captive.
Ce fut pour Mme de Condorcet une cruelle rupture; mais elle avait l’âme trop haute pour récriminer et, de la Ferrière, où elle avait été passer quelques jours chez son frère, le général, elle écrivait à l’infidèle ce touchant billet:
«... Mon tendre ami, tu me garderas la petite part que la tendresse peut avoir à côté de l’amour. Puisses-tu être heureux! Ménage ta santé et conserve quelques forces pour le travail sans lequel je suis persuadée que tu ne seras jamais heureux. Adieu, je te presse contre mon cœur. Le tien peut se reposer sur l’idée de ne jamais perdre une amie.»
Enfin, le 30 fructidor 1800, dans une lettre scellée de son cachet ordinaire, qui portait ces mots La Vérité, elle s’exprimait ainsi:
«... Cher Mailla, tu me fais sur mon silence envers Mme de Coigny des reproches inouïs. Mon cœur est vis-à-vis d’elle au-dessus des faiblesses ordinaires, et certes, s’il n’y était pas, je ne t’aurais pas averti qu’un acquéreur se présentait pour la maison que tu désirais qu’elle habite; mais, si ces faiblesses ordinaires à presque toutes les femmes dans ma situation étaient dans mon cœur et dans ma conduite, devrais-tu les traiter avec cette sèche rigueur? Tu me demandes de t’écrire un mot chaque jour. Cher ami, c’est pour ne pas faire passer les impressions qui accablent ma santé dans ta vie que je ne t’écris pas tous les jours et retarde la douceur de te voir. Ingrat! L’amour étouffe dans ton cœur jusqu’à cette tendresse qui devait, disais-tu, être à l’abri de tout, et c’est le mien seul, que tu dépouilles successivement de tous les biens que tu lui avais donnés, qui te conserve la réalité de celui-là.»
C’est dans l’année qui avait suivi cette séparation que Mme de Condorcet avait rencontré Fauriel. Elle reprit avec lui le rêve ébauché.
On avait, au printemps de 1802, proposé à Fauriel de quitter la France pour aller occuper un poste diplomatique, il se hâta de refuser.
Personne ne l’en blâma et, le 9 mai, de Vitteaux, Benjamin Constant lui écrivait: «Il y a une complication de destinée qu’il est impossible de débrouiller et avec laquelle on roule en souffrant sans jamais prendre terre pour regarder autour de soi. Peut-être au reste, le bonheur est-il presque impossible, du moins à moi, puisque je ne le trouve pas auprès de la meilleure et de la plus spirituelle des femmes[198]. Je m’aperçois que le superlatif est malhonnête et je le rétracte pour l’habitante de la Maisonnette.
«Je veux cesser mes tristes exclamations et vous parler de vous qui êtes heureux et qui, au milieu des nuages de toute espèce qui couvrent notre horizon, m’offrez un point de vue consolant et doux. Oh! soignez bien cette plante rare qu’on nomme le bonheur! C’est si difficile à acquérir et c’est peut-être impossible à retrouver!»
L’hiver, à Paris, dans son appartement de la Grande Rue Verte[199], tout près de la maison de Lucien Bonaparte, Mme de Condorcet avait rouvert un salon plus intime que celui de l’hôtel des Monnaies ou de la rue de Lille, mais où les étrangers cependant se rencontraient avec le monde politique qui prenait son mot d’ordre au Tribunat ou à l’Institut.
C’est ainsi que Fauriel, au mois de décembre 1801, avait amené rue Verte le philologue Hase, qui allait donner à Sophie des leçons d’allemand[200]: «C’était le 18 frimaire 1801, écrit Hase à son ami Erdmann; cherche ce jour et marque-le, c’est un des plus importants dans la vie de ton ami. Car, je te l’avoue, le sens droit de cette admirable femme, sa joie des progrès tout-puissants que fait le génie de l’Humanité vers un beau but, sa connaissance des grands événements de la Révolution où elle a joué elle-même un rôle nullement insignifiant (la veille du 10 août, Condorcet, son mari, reçut chez lui quatre cents Marseillais et elle fut la reine de la fête), peut-être aussi son amabilité, toutes ces choses n’ont point manqué d’exercer leur influence sur moi.»
Les idéologues avaient pris, eux aussi, l’habitude de se retrouver chez Mme de Condorcet, lorsqu’elle était à Paris. Et non seulement les philosophes d’Auteuil comme Garat, Tracy, Cabanis, Volney, Le Couteulx de Canteleu, tous compris dans la première liste des sénateurs, mais encore les amis de Mme de Staël, comme Benjamin Constant, qui, dans ses voyages en France, ne manquait jamais de venir saluer la veuve du philosophe. Vers novembre 1804, Constant écrivait[201]: «J’ai rencontré à dîner Gallois et O’Connor. Celui-ci est un esprit fin, ayant dans ses plaisanteries plus de légèreté que les étrangers n’en ont d’ordinaire et par cela même ayant un peu du défaut français de plaisanter sur ses propres opinions. Plus ambitieux qu’ami de la liberté, mais ami de la liberté parce que c’est le refuge des ambitieux sans succès. Je passe la soirée chez Mme de Condorcet.»
Et, à la même époque à peu près: «Je fais visite à Mme de Condorcet chez qui je rencontre Baggesen, avec qui j’entre en conversation.»
Si les adversaires de Napoléon aimaient à se retrouver chez Mme de Condorcet, c’est qu’elle était restée fidèle aux opinions politiques de son mari. Le Premier Consul l’ignorait si peu que, lors de la publication du Parallèle entre César, Cromwell et Bonaparte, ayant eu au conseil d’Etat une discussion avec l’amiral Truguet, vieux républicain, Napoléon conclut ainsi: «Tout cela est bon à dire chez Mme de Condorcet ou chez Mailla-Garat[202].»
Sophie, quand elle voyait ses amis, effrayés et découragés, cherchait à les consoler, et c’est ainsi qu’elle écrivait à l’un d’eux[203]:
«... Je désire vivement que tes nouvelles ne soient pas, comme ta dernière lettre, une suite d’impressions aussi extrêmes que douloureuses; car, quand il serait vrai que la chose publique irait aussi mal, c’est se mettre dans une mauvaise disposition pour la défendre que de se laisser aller à tant de lamentations, à tant d’abattement et surtout à l’idée absurde qu’un revers de la liberté en France anéantirait toute liberté sur notre globe...
«... Adieu, mon Mail; tu m’as attristée par-dessus la tristesse de l’absence. Je t’embrasse de toute mon âme.»
Les Idéologues, cependant, avaient approuvé le 18 brumaire; quelques-uns, comme Cabanis, y avaient pris une part considérable. Tous avaient accepté des places au Sénat, au Tribunat ou au Conseil d’Etat; La Fayette, d’ailleurs, sans rien vouloir pour lui-même, y avait poussé les héritiers de la Gironde[204].
Mais, ces amis incorrigibles de la liberté n’avaient pas tardé à s’apercevoir du sort réservé à leur idole; et ils n’avaient pas été plutôt installés dans leurs nouvelles fonctions qu’ils avaient commencé à conspirer.
Bonaparte, il est vrai, n’était pas homme à rester inactif en face d’eux. Avec la promptitude du génie, il vit aussitôt quels étaient les plus dangereux de ses adversaires et, comme à l’armée, il frappa promptement et au bon endroit.
Un jour, il s’écria devant ses intimes[205]: «Ils sont douze ou quinze métaphysiciens bons à jeter à l’eau; c’est une vermine que j’ai sur mes habits; mais je ne me laisserai pas traiter comme Louis XVI. Ils sont comme de petits chiens qui attaquent la citadelle de Strasbourg. Il n’est pas nécessaire d’avoir cent hommes pour discuter des lois faites par trente.»
Le lendemain, vingt tribuns étaient éliminés; ils se nommaient Jean-Baptiste Say, Benjamin Constant, Andrieux, Daunou, Ginguené, Desrenaudes, Laromiguière, le moins bruyant des tribuns, Chénier, qui l’était le plus, Parent-Réal, Mailla-Garat[206], Isnard, «tous les restes encore vivaces des pouvoirs civils[207]». «Les autres, dit Thiers, moins connus, gens de lettres ou d’affaires, anciens conventionnels, anciens prêtres, n’avaient eu d’autre titre pour entrer au Tribunat que l’amitié de Sieyès et de son parti. Le même titre les en fit sortir.»
La classe des sciences morales et politiques à l’Institut, autre refuge de l’idéologie, était supprimée par prétérition lors de la réorganisation du 24 janvier 1803; ses anciens membres furent dispersés dans les autres classes.
La mutilation du Tribunat et la suppression de la classe des sciences morales eurent leur contre-coup au Luxembourg et se traduisirent par la fameuse conspiration de 1802, appelée aussi complot du Sénat.
Sous le Directoire, Garat, Cabanis, Tracy, Thurot, Gallois, Jacquemont, Le Breton, Laromiguière, Chénier, Andrieux, Ginguené, Benjamin Constant et Daunou se réunissaient, le tridi de chaque décade, chez un restaurateur de la rue du Bac sous prétexte d’y dîner; mais en réalité, pour y parler politique et philosophie[208]. Ces réunions s’étaient continuées pendant le Consulat. Naturellement, on y épargnait peu le Premier Consul. Jacquemont, parent de La Fayette, avait été éliminé du Tribunat, en même temps que Daunou, Ginguené, Chénier, etc. Il était chef du bureau des sciences au ministère de l’Intérieur et connaissait intimement Moreau, Pichegru et les chefs du parti royaliste. Daunou était souvent appelé au ministère sous prétexte d’affaires, mais, en réalité, pour s’entretenir du complot dont le but était le renversement de Bonaparte[209]. Bernadotte en était l’âme; Mmes de Staël et Récamier s’y trouvaient naturellement mêlées.
Cabanis et Tracy furent-ils gagnés à cette cause qui était celle des Bourbons? On l’a dit, sans en fournir aucune preuve. Fauriel, dans les Derniers jours du Consulat[210], prétend que Fouché, aidé par ce triste intrigant qui s’appelait Méhée de la Touche, eut l’idée de compromettre, dans la conspiration de Moreau, les quelques membres du Sénat qui s’étaient fait remarquer par leur opposition au Premier Consul. Mais aucun ne prêta l’oreille aux insinuations du ministre de la Police: «Soit qu’ils eussent, ajoute Fauriel, des informations qui les fissent se tenir en garde, soit qu’ils fussent résolus à s’abstenir de toute détermination qui eût exigé de leur part du dévouement et du courage, ils écartèrent les émissaires de Fouché et restèrent paisibles.» Fauriel, qui n’avait pas destiné ces pages à la publicité, parlait de ses meilleurs amis avec un ton qui montre bien quelle était la fausseté instinctive de son caractère; mais, du moins, en découvrant le rôle provocateur de Fouché, dont il fut l’ami et le secrétaire, il se garde d’avouer la culpabilité des sénateurs. Que Ginguené et Daunou soient entrés dans la conjuration, que Volney, dont le dévouement aux Bourbons est hors de doute, y ait trempé aussi, que Garat, qui l’a avoué[211], ait pris part au complot, la chose est certaine. Mais les sentiments républicains de Cabanis et de Tracy auraient dû suffire à les protéger contre cette imputation calomnieuse.
Quoi qu’il en soit, Fouché fit savoir que le complot était découvert; à partir de ce jour, les dîners du Tridi cessèrent et les Idéologues ne se virent plus que chez Cabanis ou chez Mme de Condorcet, tandis que les royalistes que Daunou accompagnait[212] retournèrent chez Mathieu de Montmorency et chez Mme de Staël.
C’est qu’en effet les deux oppositions ne se ressemblaient guère, ni dans leur personnel, ni dans leurs moyens d’action, ni dans le but poursuivi.
Celle qui se groupait autour de Mme de Staël était plutôt internationale et royaliste; on le vit bien en 1814. Elle comptait, dans ses rangs, des préfets comme MM. de Barante, de Castellane et Rougier de la Bergerie.
L’autre, celle qui avait son centre chez Mme de Condorcet, était composée des débris vaincus de la Révolution, elle était philosophique, mais purement française. On y voyait d’anciens conventionnels, comme Riouffe[213] ou comme Jean Debry, préfet du Jura, qui ne se servait de son influence que pour protéger des littérateurs comme Charles Nodier ou pour placer des amis de Sophie et de Mme Vernet. «Au souvenir des derniers jours de M. de Condorcet se trouve tellement joint le vôtre, lui écrivait en 1811[214] Mme de Condorcet, que je viens vous recommander un ami de Mme Vernet, Emeric. Pourriez-vous le placer dans votre département ou le recommander à Quinette.»
Quant à Gérando, il avait traversé le monde d’Auteuil; il s’y était heurté aux idées antireligieuses des Idéologues et, voulant rester dans l’opposition était passé dans le camp de Mme de Staël.
En dehors de ces hommes politiques, Mme de Condorcet et Fauriel recevaient encore des amis de Cabanis, médecins comme lui, quelques-uns savants distingués, tous gens d’esprit et littérateurs qui savaient causer et plaire, quel que fût leur auditoire.
Ils se nommaient Pinel, Boyer, Alibert, Richerand, Roussel et avaient pour interprète le plus éloquent, après Cabanis, cet excellent Pariset qui, en 1803, dans une lettre à Fauriel, traçait la ligne de conduite à suivre dans les circonstances que l’on traversait[215]. Il y parlait de cette doctrine secrète qu’il faut réserver pour soi et pour le petit nombre, viatique nécessaire qui aide à passer la vie sans jamais sacrifier l’honneur ni la vérité.
La dernière intervention des amis de Mme de Condorcet, dans le domaine de la politique active, s’exerça au moment du procès de Moreau[216]; quelques jours après, l’Empire était proclamé.
Mais la veuve du philosophe était trop intelligente pour se contenter d’une opposition stérile et bavarde; elle n’y donnait pour ainsi dire que ses loisirs et consacrait la plus importante partie de sa vie à la lecture et aux travaux de l’esprit.
C’était l’époque où Cabanis publiait son livre sur les Rapports du physique et du moral de l’homme. Il y travaillait, depuis plusieurs années, sous les yeux bienveillants, mais attentifs de sa belle-sœur. Cet ouvrage eut un immense succès. Benjamin Constant en disait à Fauriel[217]: «Je lis, autant que mon impuissance de méditation me le permet, le livre de Cabanis et j’en suis enchanté. Il y a une netteté dans les idées, une clarté dans les expressions, une fierté contenue dans le style, un calme dans la marche de l’ouvrage qui en font, selon moi, une des plus belles productions du siècle. Le fond du système a toujours été ce qui m’a paru le plus probable, mais j’avoue que je n’ai pas une grande envie que cela me soit démontré. J’ai besoin d’en appeler à l’avenir contre le présent et surtout à une époque où toutes les pensées qui sont recueillies dans les têtes éclairées n’osent en sortir, je répugne à croire que le monde étant brisé tout ce qu’il contient serait détruit. Je pense avec Cabanis qu’on ne peut rien faire des idées de ce genre comme institutions. Je ne les crois pas même nécessaires à la morale. Je suis convaincu que ceux qui s’en servent sont le plus souvent des fourbes et que ceux qui ne sont pas des fourbes jouent le jeu de ces derniers et préparent leur triomphe. Mais il y a une partie mystérieuse de la nature que j’aime à conserver comme le domaine de mes conjectures, de mes espérances et même de mes imprécations contre quelques hommes.»
Le livre souleva des tempêtes. Mais, dans tous les camps, on se plut à reconnaître l’élégance du style, l’imagination riche et féconde, la raison supérieure qui faisaient de Cabanis le premier des écrivains de son époque.
A cette date de 1802, on trouve dans les papiers de Mme de Condorcet[218] quelques pensées détachées qui rappellent bien l’auteur des Lettres sur la Sympathie.
«Le génie et la naïveté parlent la même langue,» disait-elle.
Ou bien:
«Les véritables auteurs sont ceux qu’on peut méditer. Fort loin de là, il en est beaucoup aujourd’hui qu’on ne peut que chercher à comprendre.»
Et encore, cette règle de conduite:
«N’avoir d’autre caractère que son âme.»
Cette habitude d’écrire ainsi ses pensées était devenue pour bien des jeunes filles et des jeunes femmes, une mode à laquelle elles sacrifiaient. Témoin Mlle de Meulan, et aussi Eulalie Roucher, mariée depuis quelques années, avec un collègue de Fauriel dans les bureaux de Fouché[219]. Mme de Condorcet avait connu Eulalie à Villette et à Auteuil; plus âgée qu’elle de dix ans, elle s’était souvent occupée de la fille du poète avec cette délicatesse qui est, dans la première jeunesse, comme le prélude de ce sentiment qui sera un jour l’amour maternel. Jeunes femmes, toutes deux s’étaient retrouvées au cours de botanique de Desfontaines et aux excursions dans la campagne de Gentilly.
Eulalie qui, à seize ans, parlait et écrivait l’italien, l’anglais et le latin, avec une pureté qui émerveillait les amis de son père[220], était digne par l’esprit comme par le cœur de Mme de Condorcet; l’ancienne amitié avait bien vite reconquis tous ses droits, et Eulalie était reçue à Auteuil ou à la Maisonnette, comme la meilleure et la plus aimée des compagnes.
Cabanis avait envoyé à Eulalie un exemplaire de son livre, et comme celle-ci l’en avait remercié en rappelant l’ancienne liaison de Roucher et de Cabanis, le médecin-philosophe lui répondait[221]:
«Oui, Madame, le souvenir de votre père me sera toujours cher! Ses grands talents, ses malheurs, l’amitié dont il m’avait honoré autrefois, me feront toujours prendre un vif intérêt à tout ce qui lui a appartenu et je n’oublierai jamais les années de votre enfance où j’ai eu l’avantage d’observer les premières lueurs de cet esprit si distingué que vous avez déployé depuis. Votre suffrage, madame, et celui de vos amis, est une digne récompense de travaux entrepris pour éclairer les hommes.»
Dans ces charmantes réunions de deux femmes si bien faites pour se comprendre, Eulalie avait soumis à son amie quelques-unes de ses pensées et Mme de Condorcet s’en était montrée enchantée. C’est que, sous bien des rapports, leur destinée, d’abord heureuse, puis traversée par d’affreux malheurs, se ressemblait.
Il y avait quelque chose des désillusions que toutes deux avaient éprouvées dans cette pensée d’Eulalie[222]:
«L’âme, après de longs chagrins ou de grandes passions ressemble à un vase rempli d’une eau trouble. Parvient-on à l’éclaircir, il faut bien prendre garde de la remuer et de l’agiter encore. Le bonheur de notre vie peut dépendre de cette précaution.»
Et comme ici on reconnaît bien la jeune femme, élevée, avec Sophie, à l’école du XVIIIe siècle:
«La mémoire du cœur est assurément la moins périssable puisqu’elle s’exerce par nos sensations. Une odeur, un souffle, un aspect ramènent la vivacité des événements passés avec une force inconcevable qui ne pouvait se retrouver que là et peut-être une seule fois dans la vie. C’était le dépôt de ce souvenir.»
Mais il ne faudrait pas croire que les soucis de la politique ou les spéculations plus hautes de la pensée aient détourné Sophie de ce qu’elle regardait, dans le fond de son âme, comme le plus doux et le plus précieux des devoirs.
Jamais Mme de Condorcet n’avait quitté sa fille, ni confié à personne le soin de son éducation. Après avoir assuré le sort matériel d’Elisa, elle n’avait plus eu qu’un seul but: élever Mlle de Condorcet de manière à la rendre digne de son nom et telle que son père l’aurait voulu voir s’il avait vécu.
Depuis longtemps, elle connaissait et recevait chez elle un Irlandais réfugié en France, le général O’Connor. C’était un des meilleurs amis de Cabanis, estimé de tous ceux qui le connaissaient[223]; il avait mis son épée à la disposition de la France et de l’Empereur, croyant par là servir la liberté. A la fin de 1804, il commandait une division à l’armée de Brest où Cabanis lui écrivait[224]:
«On croit ici, généralement, que l’expédition va partir et que vous allez, enfin, en Irlande.
«Vous savez combien j’ai à cœur le succès de cette entreprise, indépendamment de la gloire des armées françaises dont il est bien naturel que je sois très jaloux. Combien n’ai-je pas besoin de vous voir mettre à fin le noble plan de liberté de votre pays auquel vous avez consacré toute votre vie et toutes vos facultés!...
«Adieu, mon excellent et digne ami, ma femme et tous nos amis communs vous font mille tendres compliments et quant à moi vous savez que je vous suis dévoué pour toujours, c’est-à-dire pour la vie.»
En 1807, rentré à Paris et ayant définitivement quitté l’armée, O’Connor demanda et obtint la main de Mlle de Condorcet. Le mariage eut lieu au mois de juillet. Elisa n’avait que dix-sept ans; mais la maturité précoce de son esprit la rapprochait de l’homme distingué qu’elle allait épouser. Sa physionomie et ses allures évoquaient invinciblement le souvenir de son père; elle était dans toute la fraîcheur de la jeunesse, mais rien dans sa personne et dans sa figure un peu masculine ne rappelait l’admirable beauté de Mme de Condorcet[225].
Le jeune ménage s’établit d’abord à Auteuil dans l’ancienne maison de Mme Helvétius; mais, il ne tarda pas à quitter le village et partagea désormais son temps entre la Maisonnette, Villette et les propriétés du général.
Par une véritable et cruelle fatalité, jamais un événement heureux ne se produisit dans la vie de Mme de Condorcet sans qu’il fût presque aussitôt suivi d’une revanche du sort.
Depuis longtemps, la faible santé de Cabanis préoccupait les siens. Lui-même savait que les heures lui étaient comptées; aussi se hâtait-il d’écrire à Fauriel cette Lettre sur les causes premières, qu’il ne voulait plus retarder, disait-il à Ginguené[226] «parce qu’il sentait qu’il n’avait plus un moment à perdre».
Cette dernière œuvre marquait un retour sensible aux doctrines spiritualistes; Cabanis y admettait «dans les forces actives de l’Univers une intelligence et une volonté»; il parlait d’un «ordonnateur suprême» et prêchait, avec Platon, la confiance dans la mort «qui ne peut rien apporter que d’heureux». Les stoïciens avaient en lui un adversaire respectueux, mais convaincu; nul philosophe n’a mieux que lui mis en lumière les contradictions de leur cœur et de leur esprit: «Si la douleur n’était point un mal, disait-il, elle ne le serait pas plus pour les autres que pour nous-mêmes. Nous devrions la compter pour rien dans eux comme dans nous... O Caton! Pourquoi te vois-je quitter ta monture, y placer ton familier malade et poursuivre à pied, sous le soleil ardent de la Sicile, une route longue et montueuse? O Brutus! pourquoi, dans les rigueurs d’une nuit glaciale, sous la toile d’une tente mal fermée, dépouilles-tu le manteau qui te garantit à peine du froid pour couvrir ton esclave frissonnant de la fièvre à tes côtés? Ames sublimes et adorables, vos vertus elles-mêmes démentent ces opinions exagérées, contraires à la nature, à cet ordre éternel que vous avez toujours regardé comme la source de toutes les idées saines, comme l’oracle de l’homme sage et vertueux, le guide sûr de toutes nos actions.»
Le mercredi, 22 avril 1807, Cabanis se promenait dans son jardin d’Auteuil, avec Richerand, lorsqu’il fut pris subitement d’une congestion cérébrale. Il ne tarda pas à reprendre connaissance; mais il fallait quitter, au plus vite, le voisinage de Paris et, après un court séjour à la Maisonnette, puis à Villette, il alla se fixer tout près de là, à Rueil, sur le territoire de la commune de Seraincourt[227]. Restant ainsi dans le centre de ses affections et auprès des pauvres qu’il aimait et qu’il connaissait tous, il put encore faire quelques sorties. Cependant, il dépérissait et s’entretenait de sa fin avec une parfaite sérénité, répétant cette sentence d’Hoffmann que «l’apoplexie nerveuse est la récompense accordée par la nature aux longs travaux de l’esprit».
Au mois de novembre 1807, Ginguené se rendit à Rueil pour y passer quelques jours auprès de son ami. Il a raconté, lui-même, dans son journal intime[228], cette visite:
«Cabanis était hors d’état de travailler. Obligé de vivre de régime, il y mettait surtout son esprit; c’est ce qu’il y a de plus pénible pour quelqu’un qui fait un si grand et un si bon usage du sien... Je trouvai Cabanis mieux que je ne m’y attendais, mangeant de bon appétit, dormant paisiblement, chassant tous les jours pendant quelques heures, causant comme à son ordinaire, pourvu que la conversation ne devînt pas trop animée, ce que ses amis avaient soin d’éviter; mais ne pouvant écrire même une lettre, sans fatigue et sans étourdissements. Sa femme était un ange de vigilance, de patience et de tendresse; son neveu Georges Montagu en était un autre. La petite Annette mettait, au milieu de ce tableau, du mouvement et de la gaieté: Aminthe était à Paris, en pension. Mme de Condorcet et Fauriel étaient à la Maisonnette, près Meulan. Rueil est à une lieue dans les terres. Ils y venaient souvent. Cela formait une société pleine d’intérêt et de charme, dont Cabanis était l’âme, tout malade qu’il était. Je fus reçu à bras ouverts et m’établis là pour six jours, comme si c’eût été pour la vie. Ils passèrent bien rapidement. Le matin, levé de bonne heure, je travaillais jusqu’au déjeuner. La causerie, la promenade et une ou deux heures de travail remplissaient le reste de la matinée; le soir, on me faisait lire des fables et elles reçurent des approbations et des encouragements bien faits pour me donner quelque confiance.
«Je quittai Rueil avec beaucoup de regret et de tristesse. Je sentis un grand serrement de cœur en embrassant mon cher Cabanis. Je l’embrassais pour la dernière fois. J’allai coucher le soir à la Maisonnette pour partir de Meulan le lendemain matin de bonne heure. Je revins avec la bonne Mme Vernet, cette généreuse provençale, qui s’est immortalisée en donnant, pendant plusieurs mois, l’hospitalité au malheureux Condorcet. Je l’avais trouvée à la Maisonnette. Mme de Condorcet continue de lui témoigner toute la reconnaissance et tous les égards qu’elle mérite. Elle était avec son triste visage qui ne la quitte point. Je la reconduisis chez elle en voiture, rue des Fossoyeurs. Je l’ai revue quelquefois depuis avec plaisir. C’est tout le feu, toute la franchise et toute la cordialité provençales.»
Au printemps de 1808, un nouveau mieux se produisit; Cabanis se reprit à la vie et écrivit ou plutôt dicta, le 22 février, cette lettre touchante pour son ami Ginguené[229]:
«Qu’il y a de temps, mon cher et excellent ami, que nous n’avons reçu de vos nouvelles et que nous avons de reproches à nous faire d’avoir pu être si longtemps sans vous en demander, ainsi que de celles de Mme Ginguené, que nous comprenons toujours sous ce mot vous. Nous avons su que vous aviez été incommodé, mais nous espérons que cela n’est rien. Les articles que vous mettez dans le Mercure sont d’un homme bien portant, et vous paraissez d’autant plus vigoureux que d’autres morceaux, placés à côté, ont des caractères maladifs assez remarquables. Dites-nous pourtant au vrai ce qu’il en est.
«Voilà de bien beaux jours; quoique froids encore, ils annoncent déjà le printemps, et cette annonce m’est doublement et triplement précieuse, en ce qu’elle nous donne l’espoir prochain de vous revoir à Rueil. Vous nous l’avez promis, et vous n’êtes pas homme à ne pas tenir votre promesse. Commencez donc, je vous prie, à faire sur cela vos projets et vos calculs d’amitié; tous nos vœux seraient remplis, si Mme Ginguené voulait bien être de moitié dans cette partie.
«Je compte, d’ici à peu de temps, faire une petite course à Auteuil, et vous devez être bien sûr que je n’oublierai pas la rue du Cherche-Midi, et surtout les excellents amis qui l’habitent. Mais cette course sera extrêmement courte et elle ne sera que pour mes amis les plus intimes; car je me trouve trop bien du séjour de la campagne pour ne pas vouloir en compléter les effets; je reviendrai aussitôt retrouver notre bon air et nos eaux parfaites. Si vous étiez homme à me suivre, vous seriez bien aimable.
«Mme de Condorcet et Fauriel viennent de passer avec nous une partie assez considérable de l’hiver; ils nous l’ont rendu extrêmement agréable. Mme de Condorcet a pourtant été et elle est encore assez incommodée d’une bouffée rhumatismale qui s’est terminée par une éruption très démangeante. Nous avons parlé bien souvent de vous ainsi que de Mme Ginguené. Vos charmantes fables et l’espoir de les voir bientôt publiées ont été plus d’une fois le sujet de ces entretiens...
«Je ne vous dis pas, mon bon ami, tout ce que ma femme me charge de vous dire. Sachez uniquement que tout Rueil vous est dévoué de cœur, moi en particulier qui vous aime, comme je vous estime, c’est-à-dire du fond de mon âme. Parlez de nous, je vous en prie, à Mme Ginguené. Dites pour moi un mot d’amitié à Garat. Adieu, mon cher et bon ami, je suis tout à vous pour la vie et par delà, s’il y a un par-delà.»
Le 5 mai, après une promenade avec sa femme, Cabanis se mit tranquillement au lit, dormit quelques heures et fut saisi, vers minuit, d’une nouvelle attaque qui l’emporta, malgré les secours les plus prompts.
Une cérémonie religieuse eut lieu à Auteuil, le 14 mai, puis le corps du grand médecin fut transporté au Panthéon, en présence des députations du Sénat, de l’Institut et de l’Ecole de médecine. Les pompes de la douleur officielle ne furent rien à côté du chagrin de sa famille, de ses amis et des pauvres d’Auteuil et de Villette, qui le pleurèrent comme un père tendrement aimé.
Le cœur de Cabanis manque sous les tristes voûtes du Panthéon; il repose à Auteuil, dans un coin de verdure, auprès du corps de Mme Cabanis et tout à côté des restes de Mme Helvétius.
Après cette mort, les dernières années silencieuses de l’Empire ne furent guère marquées pour Mme de Condorcet que par les visites, rares mais choisies, qu’elle recevait à la Maisonnette.
Tantôt, c’était Manzoni qui venait avec sa mère, fille de Beccaria, passer plusieurs étés chez la veuve du philosophe. Alors, dans les promenades sur la terrasse ou le long du coteau de Sainte-Avoie, Manzoni célébrait devant ses hôtes les immortelles beautés de la poésie et de l’art, ou bien, il leur déclamait, avant de les écrire, ses beaux vers sur la mort d’Imbonati. Il y avait cependant un terrain où le poète ne pouvait pas s’entendre avec ses amis; c’était quand la conversation tombait sur le maître de l’Europe pour lequel Manzoni n’avait pas assez d’admiration[230].
Après son mariage, en 1808, il vint revoir la Maisonnette et demanda à Fauriel d’être le parrain de son premier enfant[231].
Tantôt, Fauriel introduisait chez son amie Baggesen, ce Danois à l’esprit si original, au cœur toujours inquiet des moindres choses de la vie. L’auteur de la Parthénéide s’était logé près de Marly et il avait baptisé son habitation du nom de Violette; les lettres de ses correspondants ne lui parvenaient pas et il s’en plaignait à Fauriel:
«Le nom de Violette n’y fait rien; c’est Marly-la-Machine qui décide, qui depuis longtemps ne s’appelle plus Marly-le-Roi et qui n’est pas encore appelé Marly-l’Empereur. Continuez toutefois d’omettre la Violette pour l’avenir; ce n’était naturellement qu’un badinage de ma part de vous donner cette adresse, une mauvaise plaisanterie, si vous voulez, en pensant à Villette, d’où je m’imaginais que vous pourriez, de temps en temps, dater vos lettres... Pour ce qui regarde ma Violette, j’y renonce dès à présent dans tous les actes publics, mais rien au monde ne m’y fera renoncer dans les cas privés. Je dirai là-dessus comme disait certain évêque: «En public, Madame, vous serez obligée de m’appeler Monsieur, mais, en particulier, vous pouvez m’appeler Monseigneur.» N’ai-je pas fait planter une quantité innombrable de violettes au pied de la butte que je viens de faire moi-même dans le jardin, uniquement pour justifier ce nom? Et n’ai-je pas daté toutes les lettres que j’ai écrites depuis un mois de Violette par cette même raison? Il est vrai que, jusqu’à présent, il n’y a que vous, Mme de Condorcet, ma femme et moi qui sachions ce nom; mais mes trois fils grandissent et le sauront un jour, mon meilleur ami M... le saura et puis la postérité. C’est tout ce qu’il me faut. Les violettes craignent le grand jour; c’est au sein de l’amour, de l’amitié et de la poésie qu’elles se cachent.»
Une autre fois, c’était Guizot qui venait à la Maisonnette pour y travailler sans distractions et qui, à chacun de ses voyages, apportait avec lui six ou sept cents volumes[232].
Puis, Sismondi qu’une communauté de goûts et d’études amenait en 1813 chez Fauriel et chez Guizot.
Enfin, un autre commensal, Benjamin Constant venait à la Maisonnette à chacun de ses voyages en France; c’était l’une des plus vieilles relations de Mme de Condorcet; il avait suivi auprès d’elle les cours du Lycée, fréquenté chez Suard et chez Mme Necker et conspiré avec Bernadotte, dans les environs du 18 brumaire.
En 1806, Mme de Staël était à Acosta, chez les Castellane; elle terminait Corinne et cherchait à régler des affaires d’intérêt assez embrouillées. Elle appela auprès d’elle pour l’y aider Fauriel et Benjamin; le premier arriva de la Maisonnette qui était toute proche: on se rappela les entretiens d’autrefois, mais le charme était rompu et la séparation fut sans amertume. Le second avait traversé toute la France; un orage de cœur éclata et l’ancien ami de Mme de Staël ne trouva autre chose à faire que de se sauver. Rentré à Paris, il écrivait[233]: «Je passe une soirée très douce chez Mme de Condorcet avec Cabanis et Fauriel.»
En 1809, Sophie vint passer quelques jours à Paris. Elle quittait rarement Fauriel; les deux lettres qu’elle lui écrivit dans cette circonstance méritent donc d’être données[234]:
«Je suis arrivée ici accompagnée par le soleil et j’y ai trouvé le feu bien établi en bas et dans ma chambre. Du reste, des soins simples pour moi qui m’y laissent presque aussi libre que si j’étais seule. Ma belle-sœur venait de recevoir une lettre de mon frère (le général de Grouchy) d’Als, du 19; Alphonse (fils du général), pris par Châtelet, s’est échappé au bout de dix jours et a rejoint le général Zusca qui l’a envoyé à l’Empereur lui rendre compte de l’Etat du Tyrol. L’Empereur l’a bien reçu et lui a dit qu’il n’avait pas son père avec lui parce qu’il se confiait plus à lui qu’à personne pour mener sa cavalerie et qu’il n’en savait pas moins qu’il avait pris un bidet de poste pour arriver à temps à la bataille de Piave, etc., etc... Mon frère ajoute: «On s’occupe à prendre Raab, place fortifiée qui nécessiterait des pièces de siège dont nous manquons. Les affaires avancent peu. La sanglante et glorieuse bataille du 14 n’a pas eu autant de résultats qu’il eût été à désirer. Enfin, ce n’est que dans un avenir terriblement éloigné qu’on peut entrevoir la fin de cette guerre, à moins que les Russes n’y prennent une part active.»
«J’ai trouvé le cabinet occupé par de la musique et du dessin, le tout assez passable pour me mettre en train, si j’avais la force de l’être. L’air d’ici me semble bon, mais un affreux bouillon m’a fait passer une affreuse nuit.
«Adieu. Désirer de te voir vient si fort après désirer qu’il ne te coûte pas un moment de gêne que je te répète: Ne viens pas. Mille choses à nos amis.»
Et une autre fois:
«Bon sommeil et néanmoins douleurs cruelles pour quatre lignes. J’ai envoyé les clefs hier. A jeudi, Nâfsi[235], et n’oublie pas de faire envoyer une paire de draps bons jeudi...—P.-S. Salut, douce retraite, parfum des fleurs, aimables ombrages, paix pour le travail et tout ce dont il double le charme.»
Paris, on le voit, ne lui faisait pas oublier la maison bénie où, dans l’amour et l’étude, elle avait presque retrouvé le calme heureux de son enfance.
L’affaire Malet, en 1812, fut un premier coup de tonnerre dans le ciel, déjà chargé d’orage, de l’Empire. Napoléon, dans un discours fameux, reprocha aux amis de Mme de Condorcet une conspiration à laquelle ils n’avaient certainement pas pris part[236].
Ils n’en restèrent pas moins patriotes et français au moment des désastres. Mais la Restauration ne leur en sut aucun gré. Les restes déjà décimés des Idéologues furent les premières victimes des Bourbons; on les chassa de l’Institut, de l’Université[237]; tous ceux qui tenaient une plume indépendante furent condamnés à l’exil.
Eulalie se rendit chez le préfet de police Anglès pour demander la grâce de son mari qui subvenait aux besoins de cinq enfants en bas âge et comme le fonctionnaire lui répondait: «Pas de pitié pour lui, madame.»—«Oh! monsieur, s’écria la fille de Roucher, vous me faites frémir. Je crois entendre encore les assassins de mon père!»
Mme de Condorcet et sa sœur furent dénoncées, traquées par la police. On représentait Mme Cabanis comme «une jacobine déterminée qui détestait et tournait en ridicule le roi et la famille royale». On voulut la priver de la pension qu’elle touchait comme veuve de sénateur[238].
Mais ce fut sur le maréchal de Grouchy que retomba toute la haine du nouveau gouvernement.
La cause principale qui détermina la mise du nom de Grouchy sur la liste de proscription et de mort du 24 juillet 1815 fut sa nomination de maréchal à la suite de la capture du duc d’Angoulême[239].
Traduit, le 19 octobre 1816, devant le premier conseil de guerre de la première division militaire, sous l’inculpation de trahison, crime qui entraînait la mort, Grouchy, en fuite, fut déclaré contumace. On procéda néanmoins au jugement. A l’audience assistaient Mme de Grouchy, le colonel et le vicomte de Grouchy, ses deux fils, Mme la marquise de Condorcet, sa sœur.
Le colonel défendit son père en ces termes[240]:
«A qui fera-t-on croire que, pour prétendre à cette récompense (le grade de maréchal de France), il eut besoin de nouveaux titres, celui qui, maréchal de camp en 1792, lieutenant général en 1793, général en chef en 1795, a, pendant vingt-cinq ans, commandé des divisions, des corps d’armée et, dans quelques campagnes, l’arme entière de la cavalerie; celui qui s’est trouvé à soixante batailles, à plus de cent combats où la victoire fut, dans presque tous, arrosée de son sang; celui qui disait au chef du gouvernement, fatigué de ses réclamations en faveur des émigrés: «Je ne vous ai pas encore demandé autant de radiations que j’ai reçu de blessures pour la patrie et vous me faites souvenir que j’en compte vingt et une.»
«Quand mon père gémit sous le poids d’une accusation terrible, interdirait-on à la piété filiale de lui rendre une justice que lui rendra l’équitable postérité? Elle dira de lui, messieurs, qu’étranger à toute faction, uniquement dévoué à sa patrie, la seule prérogative qu’il réclama jamais fut celle de se présenter le premier sur tous les champs de bataille et qu’au milieu des souvenirs honorables qu’il emporte dans son exil, le plus cher à son cœur fut d’avoir ramené des bords de la Dyle, à travers 200.000 ennemis, 40.000 Français invaincus jusque sous les murs de la capitale.»
Après ces paroles, il fut donné lecture d’une consultation que Mme de Condorcet avait obtenue de MM. Chaix d’Est-Ange, Delavigne, Billecocq et Tripier et qui concluait à l’incompétence du conseil de guerre, le maréchal de Grouchy, en sa qualité de colonel général des chasseurs, étant devenu grand-officier d’Empire et, dès lors, justiciable de la Chambre des Pairs.
L’incompétence fut prononcée; mais le lendemain, 20 octobre 1816, le capitaine rapporteur remplissant les fonctions de procureur du roi se pourvut devant un conseil de revision qui renvoya Grouchy devant un nouveau conseil de guerre. Celui-ci se déclara incompétent à son tour.
Dès le début de 1816, le maréchal était passé en Amérique; c’est de là qu’il donna l’ordre de vendre Villette et ses dépendances. Mais, tandis que Mme de Condorcet ne cessait de s’occuper de lui, en retour Grouchy écrivait des lettres pleines du nom de Sophie et du souvenir le plus touchant pour cette sœur dévouée[241].
A partir de 1817, Mme de Condorcet vécut très retirée et ne s’occupa plus que d’œuvres de bienfaisance et de charité. Elle ne faisait plus à la Maisonnette que de courtes apparitions et s’était établie à Paris au no 68 de la rue de Seine.
Les douleurs aiguës et presque continuelles d’une névralgie qui avait son siège dans la tête n’avaient atteint ni sa beauté, ni son esprit, et Firmin Didot, comme aux beaux jours du Consulat, lui offrait un volume des Bucoliques sur lequel il avait écrit ces vers[242]:
Mme de Condorcet avait eu la joie de revoir son frère le maréchal dont l’exil avait cessé. Mais un nouveau chagrin avait suivi ce court bonheur; elle en faisait part, en ces termes, à son neveu Ernest de Grouchy, alors élève à la pension Hix[243]:
«Mardi, 29 janvier 1822.
«La nuit du départ de mon frère, le feu a pris au bâtiment de la Ferrière[244], à 2 heures du matin et à 4 il ne restait plus que les murs. Meubles, linge, bibliothèque, papiers relatifs à ses campagnes, tout son ménage d’Amérique, tout ce qu’il avait rapporté d’effets curieux ou précieux des quatre coins de l’Europe où il a fait la guerre, ses habits, ses armes, tout a été consumé.
«Dis-le à M. Hix et prends le temps d’écrire à ce sujet à ton oncle ce que ton cœur t’inspirera, où se trouvera sûrement le regret de n’avoir aucun sacrifice à lui offrir.
«Je t’embrasse, cher enfant.»
Dans les premiers jours de septembre 1822, la maladie prit un caractère des plus graves; au milieu de ses cruelles souffrances, Mme de Condorcet ne retrouvait quelque force que pour s’entretenir des besoins et du sort futur de ceux qu’elle avait coutume de secourir, et lorsque sa langue devint embarrassée, ce furent encore les noms de ces personnes qu’elle prononça le mieux et qu’elle répéta le plus souvent.
Le 8 septembre, elle s’éteignit, après avoir demandé pour ses funérailles la plus grande simplicité.
Quelques jours après, Mme Ginguené écrivait sur le cahier où elle notait ses pensées[245]:
«La veuve de l’illustre Condorcet vient de mourir. Toutes les ressources de l’art le plus habile n’ont pu que prolonger de quelques moments cette existence précieuse à ceux qui l’ont connue. Mme de Condorcet fut peut-être la plus belle femme de son époque; elle fut certainement une des plus spirituelles et des meilleures de son temps. Elle eut toutes les vertus sans un seul préjugé.
«Mme de Condorcet est morte le dimanche 8 septembre. Elle demanda à être enterrée avec les pauvres et sans cérémonie religieuse. Huit ou dix parents et amis ont accompagné les restes de cette excellente femme au Père-Lachaise. Sa tombe est près l’avenue où repose mon pauvre ami[246].»
Guizot, le 12 septembre, écrivait à Fauriel[247]: «Mon pauvre ami, je n’ai su qu’hier soir le coup qui vous a frappé; je vous ai cherché chez vous. J’étais loin de m’attendre à ce malheur; depuis quelques jours au contraire, j’étais tranquille. Aussi, n’envoyions-nous plus, tous les matins, savoir des nouvelles... Ma femme partage tous mes sentiments et veut que je vous le répète bien. Adieu, mon pauvre ami, je vous embrasse, le cœur bien serré.»
De son côté, Emmanuel de Grouchy, de Fribourg, le 6 octobre 1822, s’adressait au même correspondant[248]:
«Quelque douloureuse que dût être notre entrevue, je la désirais vivement; quelque amères qu’eussent été les larmes que nous aurions versées ensemble, j’aurais souhaité avoir l’occasion de vous témoigner tous mes sentiments d’estime et d’affection. C’est en obéissant religieusement aux vœux constants de l’amie dont la perte est irréparable pour nous, vœux toujours partagés par vous et qui tendaient à ce que je devinsse un homme digne de ce nom que je tâcherai de vous prouver ces sentiments et qu’en même temps je mériterai votre intérêt que je réclame au nom et en la mémoire de notre amie. Le neveu et l’objet constant des soins de Mme de Condorcet ne saurait vous être indifférent.»
Immense fut la douleur de Mme O’Connor qui consacra à la mémoire de sa mère quelques pages touchantes.
Quant à Mme Cabanis, elle écrivait le 3 septembre 1823, à son frère Henri, que nous avons connu chevalier de Malte avant 1789[249]: «Le 8 de ce mois, il y aura un an que nous avons perdu cette chère Sophie de Condorcet; je la regrette sans cesse. Après mon mari et mes enfants, elle était ce que j’aimais le plus au monde. Elle aurait, ainsi que mon mari, bien aimé le mariage qu’Annette vient de faire...»
Faut-il ajouter, hélas! que Fauriel, qui avait dû à Sophie le bonheur et l’aisance de la vie, fut le moins affligé de tous ceux qui l’avaient connue. Son testament, en date du 19 octobre 1823[250], montre qu’il n’avait pas attendu longtemps pour se consoler. Pas un souvenir n’était laissé, pas un mot n’était dit pour la fille ou pour les petits-enfants de Mme de Condorcet[251].
Il semble même qu’on l’importunait en lui rappelant des souvenirs qui auraient dû lui être bien chers. Le 30 mars 1842, Mme Cabanis, qui, elle, n’oubliait pas, lui renvoyait des objets qui avaient appartenu à Sophie et lui écrivait:
«Mon ami, voici encore une restitution que je vous fais. Des livres à vous qui remplissent ce panier et d’autres livres, encore à vous, qui sont en liasse. Quoique ces envois réveillent dans votre âme des souvenirs qui ont un côté douloureux, ils y remuent aussi, j’en suis sûre, une masse de tendresse imperturbable et qui doit être profonde et douce jusqu’à votre dernier jour.»
Déjà, le 20 octobre 1838, elle lui disait: «Quelques relations avec vous m’auraient conservé quelques parcelles de ces richesses dont, autrefois, mon âme et mon esprit se sont nourris.»
L’ingratitude de Fauriel, triste exemple de la faiblesse humaine, est restée unique; elle ne peut atteindre que lui.
Le souvenir aimé de Mme de Condorcet, gardé comme un culte par tous ceux qui l’ont approchée, vivra au contraire.
C’est que, à l’éternelle beauté dont elle fut l’un des types les plus parfaits, elle sut joindre la douceur qui charme, l’esprit qui pénètre et la charité qui purifie.