X

N 'ÊTES-VOUS pas étonné, mon ami, que dans l'énumération succincte d'ouvrages bons à acquérir, j'aie laissé de côté tout ce qui a paru antérieurement au XVIIe siècle? C'est à dessein pourtant que j'ai agi ainsi. J'ai pensé qu'aucun amateur jeune ou nouveau ne commencerait par collectionner ces ouvrages, mais je suis persuadé aussi que tôt ou tard les meilleurs volumes des époques anciennes doivent trouver place dans une bibliothèque bien entendue.

Parmi les livres nombreux qui parurent depuis la découverte de l'imprimerie jusqu'à la fin du XVIe siècle, je vous en citerai quelques-uns, que vous pourrez recueillir si vous les rencontrez chemin faisant, dans vos excursions bibliophiliques. Puis je vous dirai quelques mots des manuscrits de la Renaissance ou antérieurs à cette brillante époque.

Outre les éditions princeps des grands classiques anciens, comme Homère et Virgile, que je vous ai citées, et aussi celles de quelques autres auteurs grecs ou latins, poètes ou historiens, il est intéressant de posséder les éditions les plus anciennes des principaux écrivains français et étrangers, poètes ou conteurs surtout, comme le Rommant (sic) de la Rose, édition sans date, gothique, à 2 colonnes, que l'on suppose imprimée vers 1483 à 1485, par Guillaume Leroy, à Lyon; ou encore une des éditions de ce curieux ouvrage, imprimées par Vérard, ou celle de Galiot du Pré, 1529. Ce poème, amoureux, satirique, contre les femmes, et même quelque peu libertin, est toujours recherché. On y opposa à la même époque le Champion des Dames, dont plusieurs éditions sont intéressantes et estimées.

L'un des principaux recueils de contes du temps, les Cent Nouvelles nouvelles, composé, dit-on, à la cour de Louis XI, par les jeunes seigneurs de son entourage, est un livre de premier ordre. On pourrait chercher sans la trouver, pendant bien des années, l'édition originale gothique de Vérard, 1486, car elle est d'une rareté insigne. Mais on peut se contenter d'une de celles qui ont paru jusque vers 1532, car toutes ont de la valeur et sont plus ou moins recherchées. Bien des amateurs achètent une édition plus récente, celle de 1701, en 2 volumes in-12, dont le texte n'est pourtant pas bon, mais qui contient de curieuses gravures à l'eau-forte, par Romeyn de Hooghe; de même qu'ils recherchent aussi l'édition de Boccace, en français, de 1697, 2 volumes in-12, avec figures du même artiste.

Quant au Boccace, outre l'édition originale, si précieuse, du Decameron, en italien, publiée à Venise, chez Valdarfer, en 1471, les grands amateurs estiment beaucoup les éditions françaises de la fin du XVe siècle ou du commencement du XVIe.

Les premières éditions du XVe siècle, de Gringoire, de Coquillart, sont d'une grande rareté, quelques amateurs les payent très cher; mais ce sont là des livres dont le mérite littéraire est contestable; ils rentrent plutôt dans le domaine de la curiosité que dans celui de la bibliophilie.

Des ouvrages intéressants à posséder, ce sont les différents romans de chevalerie, qui parurent depuis 1480 environ jusque vers 1550. Je puis, sans crainte de vous voir encombrer vos bibliothèques, vous conseiller d'acheter les principaux, car vous aurez de la peine à en trouver quelques-uns, tant ils sont tous rares. L'un des plus anciens imprimés, le Roman de Fier-à-Bras le géant, remonte à 1478. Viennent ensuite: le Roman de Mélusine; l'Arbre des Batailles; Histoire de Tristan, fils de Méliadus de Leonoys; les Neuf Preux; Lancelot du Lac; le Livre du vaillant chevalier Artus ... de Bretaigne; les Quatre Fils Aymon; Ogier le Dannoys; Gyron le Courtoys; la Conqueste du grand roy Charlemaigne; la Vie de Robert le Diable; Galien Rethoré; Huon de Bordeaux; l'Histoire du sainct Greaal; Amadis de Gaule; Histoire du roy Perceforest; le Roman de Jehan de Paris; Histoire et chronique du petit Jehan de Saintré; Histoire de Gérard, comte de Nevers; le Roman de Richard sans paour; le Roman de la belle Helayne (sic) de Constantinople, etc., etc.

L'une des bibliothèques les plus importantes formées dans notre siècle, celle de M. Didot, contenait un certain nombre de ces ouvrages; mais il en manquait encore beaucoup. Contentez-vous donc de ceux que vous trouverez, mon cher ami, pourvu que les exemplaires soient beaux et bien conservés.

Au nombre des livres les plus intéressants et les plus recherchés du XVIe siècle, il faut vous citer d'abord les premières éditions des œuvres de Villon, celles des œuvres de Clément Marot, surtout l'Adolescence Clementine, édition de 1532, imprimée pour Pierre Roffet, dit le Faucheur, par Geofroy Tory; et la Suite de l'Adolescence Clementine, du même éditeur, soit l'édition sans date, soit celle qui est datée de 1534. Les autres éditions précieuses et plus complètes de ce poète sont: celle d'Étienne Dolet, 1538, celle de François Juste, imprimée à Lyon par Jehan Barbou, en 1539, et surtout celle de Dolet, 1542. Cette dernière est fort jolie comme impression, en lettres rondes, et on y trouve des pièces omises jusque-là dans les autres. L'édition de Lyon, à l'enseigne du Rocher, 1544 ou quelquefois 1545 (la date seule est changée), présente encore un grand intérêt; les poésies sont classées là pour la première fois dans l'ordre des genres, ordre qui a été adopté définitivement depuis; en outre, elle est belle et bien imprimée. Ces diverses considérations la font rechercher beaucoup des bibliophiles.

On estime toujours et on paye encore très cher, les Marguerites de la Marguerite des princesses... royne de Navarre, édition de 1547, et le fameux recueil de contes de la même princesse, intitulé: Heptaméron des nouvelles de... Marguerite de Valois, royne de Navarre, édition de 1559, la première portant ce titre. Si vous trouviez le même livre, qui avait paru d'abord sous le titre: Histoire des amans fortunez, à Paris chez Gilles Gilles, 1558, vous pourriez vous vanter d'avoir découvert un trésor rarissime.

Les Euvres de Lovize Labé lionnoize, édition de Lyon, Jan de Tournes, 1555, est d'une telle rareté, qu'un exemplaire bien conservé vaudrait aujourd'hui de 5 à 6000 francs. C'est cette plaquette précieuse, un volume très mince, de format petit in-8º, relié avec une riche mosaïque de Trautz-Bauzonnet, qui figura, il y a quelques années, dans la bibliothèque de M. Ernest Quentin-Bauchart et fut acquis au prix de 15,000 francs, par le regretté baron James de Rothschild. Le même amateur, dont la mort vient de laisser en deuil toute la bibliophilie, avait également acquis dans ces derniers temps un autre petit volume de haute curiosité et faisant bien le pendant du précédent, les Rymes de..... Pernette du Guillet, Lyonnoise, édition de Jan de Tournes à Lyon, 1545. Ce livret doit lui avoir coûté à peu près aussi cher que le premier, avec le prix de la reliure en mosaïque, qu'il a fait établir par le même artiste.

A côté de l'Heptameron, cité ci-dessus, on peut placer un autre livre de contes, intitulé: les Nouvelles Récréations et joyeux devis de feu Bonaventure Des Periers, édition de Robert Granjon, à Lyon, 1557, laquelle présente une particularité intéressante, celle d'être imprimée entièrement en caractères dits de civilité, très élégants et très corrects; comme elle est fort rare d'ailleurs, on la paye cher. Le nombre des livres imprimés avec ces caractères de civilité n'est pas considérable et les amateurs les recherchent; toutefois ils n'attribuent une grande valeur qu'aux ouvrages qui ont de plus un mérite littéraire ou historique, comme le volume précédent.

Il ne faut pas que j'oublie de vous mentionner les différentes éditions originales des œuvres de Rabelais. Le grand réformateur de la langue française, le maître en esprit gaulois, publia ses ouvrages par fragments ou par livres, lesquels sont devenus si rares qu'on ne les trouve même pas dans les dépôts publics. L'édition originale du premier livre, du Gargantua, paraît même avoir entièrement disparu, car on ne connaît pas d'édition antérieure à la première du Pantagruel, de Paris, Claude Nourry (sans date, mais probablement de 1532). Cependant il est vraisemblable que le Gargantua a été écrit avant le Pantagruel, lequel y fait suite naturellement. On connaît bien, sous la date de 1532, une plaquette rarissime, intitulée: les Grandes et inestimables Cronicques du grant et énorme geant Gargantua.... Nouvellement imprimees à Lyon... 1532; mais, quoi qu'en dise Jacq.-Ch. Brunet, pourtant très compétent, des érudits prétendent que cet opuscule n'est pas de Rabelais. En effet, il diffère entièrement du Gargantua que le fameux «curé de Meudon» a placé en tête de ses œuvres. Plusieurs éditions et imitations de ce petit livre parurent dans les mêmes années.

Le vrai Gargantua, tel qu'on le retrouve plus tard dans les œuvres avouées de Rabelais, n'aurait paru pour la première fois avec date qu'en 1535, à Lyon, chez François Juste, de format in-24 allongé, impression en gothique. Jusqu'à présent on joint cette édition à celle du Pantagruel publiée en 1533, à Lyon, chez le même éditeur et dans le même format. On forme avec ces deux petits livres et ceux que je vais citer, un ensemble des œuvres originales de Rabelais, que possèdent seulement deux ou trois amateurs. Une autre édition du Pantagruel, de même format, datée de 1534, mais sans nom d'imprimeur, est encore intéressante à posséder, parce qu'elle offre un texte un peu différent du précédent, et très augmenté. Ce petit volume, fort rare aussi, peut se joindre encore au Gargantua, de François Juste, 1535, car le titre est entouré de la même bordure; et, comme le pense avec raison Brunet, ces deux livres doivent venir du même éditeur.

A partir de l'édition de 1537, on trouve, à la suite des deux livres décrits ci-dessus, deux opuscules intitulés: Pantagrueline prognostication..... pour l'an..... (l'année varie suivant l'édition), et le Voyage et navigation que fist Panurge, disciple de Pantagruel aux isles étranges. Mais l'attribution de ces deux pièces à Rabelais est très contestable et d'ailleurs contestée. La première de ces pièces avait paru d'abord dans le format in-4º, vers 1532, à la même époque à peu près que la première édition du Pantagruel, publiée aussi dans ce format.

On continue la série des œuvres originales de Rabelais, en joignant aux petits volumes ci-dessus désignés, le Tiers Livre des faictz et dictz héroïques du noble Pantagruel, composez par M. Franc. Rabelais, docteur en medicine et calloier des Isles Hieres, édition rare et précieuse, portant la rubrique: A Paris, par Christian Wechel, a lescu de Basle; 1546, de format petit in-8º; ou l'une des deux éditions, rares également, imprimées à Lyon, par Pierre de Tours, en 1547, sans son nom, ou sans date, avec son nom. Et si l'on veut avoir un meilleur texte, on tâche de trouver celle de Paris, de l'imprimerie de Michel Fezandat, 1552, revue et augmentée par Rabelais lui-même et donnant son texte définitif.

D'ailleurs cette édition va très bien avec la suite, que voici: le Quart Livre des faits et dicts héroïques du bon Pantagruel..... Paris, de l'imprimerie de Michel Fezandat, 1552, de format petit in-8º, laquelle forme la fin de l'œuvre qui peut être attribuée avec certitude à Rabelais.

Cependant on y joint encore: le Cinquiesme et dernier Livre des faicts et dicts héroïques du bon Pantagruel..... paru en 1564,—onze ans après la mort de Rabelais,—et publié par un nommé Jean Turquet, lequel a signé de son anagramme Nature quite une épigramme intitulée «Rabelais est-il mort?» placée après la table de ce volume. Les curieux recherchent aussi un fragment de ce cinquième livre, paru deux ans auparavant, sous le titre: l'Isle sonnante, par maistre François Rabelais..... imprimé nouvellement, 1562, plaquette rare, petit in-8º, dont le texte fut un peu modifié dans le volume ci-dessus.

Il est intéressant encore de posséder avec ces diverses œuvres originales, le fameux et bizarre volume intitulé: les Songes drôlatiques de Pantagruel, ou sont contenues plusieurs figures de l'invention de maistre François Rabelais..... première édition de Paris, Richard Breton, 1565, de format petit in-8º. Ces figures grotesques et satiriques furent inspirées à un artiste humoriste par les œuvres de Rabelais, mais non dessinées par lui, comme semble l'indiquer le titre. Le recueil en est très rare et très cher.

Vous ferez bien d'acquérir l'édition complète des Œuvres de Rabelais, publiée à Amsterdam chez Henry Bordesius, en 1611, contenant 5 volumes petit in-8º. C'est une des meilleures; elle contient d'intéressantes remarques de Le Duchat et Bernard de la Monnoye. Choisissez le grand papier. Une superbe édition a paru en 1741; elle renferme 3 volumes in-4º, ornés de portraits et de belles gravures d'après Bernard Picart et Du Bourg. Mais le texte est moins correct que dans celle de 1711.

Parmi les poètes de la fin du XVIe siècle, vous pouvez acheter les œuvres de J.-Antoine de Baïf, de Remy Belleau, de Joachim Du Bellay. Surtout, ne manquez pas d'avoir les œuvres de Ronsard, dont la plus belle édition est celle de 1567, en 6 tomes petit in-4º; la plus complète et la meilleure est celle de Paris, chez Nicolas Buon, 1623, mais elle est de format in-folio et par conséquent moins facile à placer dans des rayons. Les Œuvres de Vauquelin de La Fresnaye sont fort recherchées; l'édition de 1605 ou celle de 1612, qui n'est autre que la même avec un nouveau titre, se vendent cher. Un autre poète, normand comme Vauquelin, est assez estimé et ses œuvres offrent d'ailleurs un certain intérêt très piquant. C'est Courval-Sonnet, gentilhomme virois. La plupart de ses pièces sont satiriques et forment contraste, par leur allure libre et gauloise, avec la poésie fade et un peu naïve de cette époque. On trouve difficilement la première édition, datée de 1621, intitulée les Satyres du sieur Thomas de Courval-Sonnet et Satyre Ménippée sur les poignantes traverses du mariage, in-8º, et surtout l'édition originale séparée de 1609, de la Satyre Menippée contre les femmes et les poignantes incommoditez du mariage. Les éditions suivantes sont toutes presque aussi rares; celle de 1622, sous le titre d'Œuvres satyriques, est très recherchée, ainsi que celle de 1627; cette dernière est la plus complète de toutes.

Enfin Malherbe vint...

Nous arrivons à Malherbe et quand je vous aurai donné le conseil d'acheter l'édition originale si précieuse de ses œuvres, publiée à Paris, chez Ch. Chappelain, en 1630, ou la bonne et belle édition donnée en 1757, par Lefebvre de Saint-Marc, je m'arrêterai là dans mes citations. Les œuvres de Malherbe forment en effet une transition toute naturelle entre les ouvrages des poètes de la Pléiade et autres écrivains du XVIe siècle que je viens de citer, et les ouvrages immortels de nos grands génies du XVIIe, que je vous ai énumérés ailleurs.


XI

J E crois vous avoir promis, mon ami, de vous dire quelques mots des vieux manuscrits enluminés, dont chaque bibliophile qui se respecte doit posséder au moins un échantillon. Les plus beaux et les plus recherchés parmi ces ouvrages de patience, qui méritent aussi quelquefois d'être appelés des œuvres d'art, sont ceux du XIIIe, du XIVe et du XVe siècle. Les manuscrits antérieurs à ces époques présentent certainement beaucoup d'intérêt, mais conviennent mieux à des bibliothèques publiques ou à des érudits qu'à des bibliophiles. D'ailleurs leur rareté les fait payer très cher, surtout lorsque le texte est orné d'enluminures, dont le dessin, quoique souvent très primitif, offre un certain caractère de naïveté et de puissante expression.

Pour vous qui n'avez pas encore une bibliothèque importante, et qui pouvez compter sur beaucoup d'années pour former votre collection, achetez donc d'abord quelques beaux spécimens de manuscrits du XVe siècle, enrichis de miniatures des différentes écoles. L'écriture de cette époque est une belle gothique bien formée et lisible, les dessins des sujets sont beaux et les figures bien modelées. Cela flattera davantage vos yeux et vous causera plus de satisfaction que les manuscrits des siècles précédents. Vous devrez certainement arriver à acquérir aussi des échantillons de ceux-ci, mais lorsque votre goût se sera formé et lorsque, votre éducation artistique et bibliographique étant plus complète, vous pourrez mieux apprécier des œuvres d'un style plus rude, mais plus original et peut-être plus grandiose, étant plus primitif.

Les manuscrits les mieux ornés sont ordinairement les livres d'heures, quelques romans de chevalerie et quelques vieilles chroniques. Malgré leur prix élevé, les premiers sont ceux que l'on paye le moins cher, à mérite égal. Les autres offrent en outre un intérêt littéraire ou historique qui rehausse la valeur de l'œuvre calligraphique et artistique, ce qui ne se rencontre pas dans les livres d'heures.

Votre patriotisme vous commande de donner la préférence à des œuvres de l'école française, et vous rencontrerez là, certes, de merveilleux chefs-d'œuvre; mais il ne faut pas négliger d'examiner aussi les manuscrits des autres écoles, dans lesquels vous trouverez des miniatures admirables. Entre les trois écoles principales de France, les connaisseurs établissent du premier coup d'œil une distinction marquée: l'école de Paris brille par l'élégance et la crânerie de son dessin; celle de Bourgogne, par une plus grande simplicité de composition, mais une grande élévation de sentiment et aussi par une sobriété de ton peu habituelle à cette époque; l'école de Touraine, surtout celle de la seconde moitié du XVe siècle, réunit une composition brillante et expressive à un coloris étincelant.

En dehors des écoles françaises, il ne faut pas manquer de chercher quelques beaux spécimens dans l'école flamande surtout et dans l'école italienne; l'une offre déjà à cette époque la précision, la minutie de dessin qui a toujours caractérisé les œuvres des artistes du Nord; l'autre, plus idéaliste, sacrifie moins à la forme et au détail et parle plus à l'âme. Chez les peintres italiens de cette époque, comme toujours d'ailleurs, le coloris est ordinairement plus éclatant, les tons sont plus chauds, disent les connaisseurs,—question de tempérament, de climat et de soleil.

Il existe, dans les manuscrits du XIVe et du XVe siècle des diverses écoles, un genre de miniatures différent de ce qui avait été fait jusqu'alors, et qu'on appelle «grisaille», à cause de l'unique teinte grise qui y est employée. Les manuscrits ornés de ces dessins sont, plus particulièrement encore, l'objet des recherches et des convoitises des amateurs. Ils sont d'ailleurs beaucoup plus rares que tous les autres, ce genre difficile de miniature n'ayant été tenté que par peu d'artistes.

Vous, mon ami, qui êtes allé visiter la collection superbe de M. Ambroise-Firmin Didot, avant que les enchères l'eussent dispersée, vous avez pu voir là les plus beaux spécimens de manuscrits ornés, de toutes les époques, et dont quelques-uns remontaient environ au VIIe siècle. Vous avez rencontré là, entre autres, quelques types ravissants des miniatures de l'école française de Bourgogne, dans le fameux missel exécuté, paraît-il, pour Charles VI et sa fille, missel dont l'histoire a fait le tour du monde, racontée dans la presse, il y a quatre ou cinq ans, à l'époque de l'une des ventes Didot.

L'école de Touraine y était aussi brillamment représentée par le missel de l'église de Tours, qui renfermait plusieurs grandes miniatures admirables de composition, de dessin et de coloris. Vous rappelez-vous, en fait de «grisaille», le bijou de manuscrit de tout petit format, qui était venu à M. Didot de la collection De Bure et que les bibliophiles appelaient pour ce motif le manuscrit de De Bure? Ce joli livre de prières, qui contient entre autres miniatures charmantes, une tête de Christ d'une idéale beauté, peut être pris comme modèle des plus belles productions de l'école flamande du XVe siècle. Il appartient à M. le baron de La Roche-Lacarelle. Un autre petit manuscrit du même genre, et admirable aussi, est en la possession d'un autre amateur, M. le comte de Sauvage, qui l'a découvert en Italie.

Parmi les œuvres calligraphiques et artistiques plus anciennes qui ont été offertes à vos regards, vous avez pu admirer le grand et beau volume exécuté pour Charlemagne et contenant «les quatre évangiles», manuscrit qui appartient au musée d'Abbeville et qui figurait à l'Exposition rétrospective des Arts décoratifs en 1882. Les manuscrits de cette époque et, en général, ceux des premiers siècles de notre ère, jusqu'au XIe environ, sont beaucoup plus lisibles que ceux des siècles suivants. Ils sont écrits en lettres onciales ou lettres romaines, d'une grande simplicité, sans fioritures, avec de nombreuses abréviations que l'on comprend facilement aussitôt qu'on en a la clef; tandis que les livres des siècles suivants, jusqu'au XVe, sont écrits en gothique plus ou moins bien formée, avec force majuscules en arabesques ou lettres historiées, ce qui empêche de bien comprendre les abréviations et en rend la lecture difficile.

L'usage des lettres rondes est revenu plus tard, vers la fin du XVe siècle, pour les livres imprimés, et ce sont ces caractères qui, après avoir lutté pendant plusieurs années contre les caractères gothiques, ont fini par s'implanter définitivement chez nous, après avoir subi quelques modifications et quelques perfectionnements.

Quant aux peintures qui ornent les livres des époques carlovingiennes, elles se ressentent, comme les différents motifs de décoration qu'on y rencontre, de la simplicité du style roman. Elles sont belles, d'une beauté sévère et expressive, sans grâce, mais sans mièvrerie. L'école byzantine, pourtant plus ancienne, n'avait pas encore importé chez nous cette finesse d'exécution et cette merveilleuse habileté qui la distingue, habileté qui s'exerçait presque toujours au détriment de la largeur de conception et de la puissance du caractère de l'œuvre.

L'époque gothique donna naissance à un grand nombre de livres intéressants dont les enluminures ou miniatures, dessinées avec un plus grand soin et de plus en plus enjolivées, flattent davantage les yeux des bibliophiles de nos jours. A mesure qu'on se rapproche de la Renaissance, les progrès faits dans l'art du dessin, surtout dans l'art de modeler avec grâce les figures et de rendre élégamment les formes et le mouvement des personnages, arrivent à leur plus haute expression. Aussi, quelques œuvres du XVe siècle sont-elles d'une grandeur de style et en même temps d'un fini incomparables. Telles sont, par exemple, les miniatures exécutées par des artistes comme Andrieu Beauneveu, Jehan Foucquet, Jehan Clouet et Jehan Poyet, en France; les Van Eyck, Jean de Bruges, Memling, dans les Flandres, etc... et par les élèves de ces grands maîtres.

Comme je vous l'ai conseillé au commencement de ma lettre, mon ami, ce sont des manuscrits de cette époque qu'il faut acheter avant tout; vous en trouverez facilement, car il en fut produit une quantité innombrable. Il s'agit de choisir et, pour cela, je suppose que vous avez assez de goût et de connaissance en art pour ne pas vous tromper.

Vous n'aurez guère à chercher dans les œuvres calligraphiques du XVIe siècle; elles sont peu nombreuses, surtout dans la dernière moitié. Celles des premières années, jusqu'au règne de Henri II, ont encore du mérite, mais après cela une décadence complète se fait sentir, et il faut arriver jusqu'à la fin du règne de Louis XIII pour trouver quelques manuscrits dignes d'être cités. A ce moment, et pendant le règne de Louis XIV, quelques écrivains très habiles se produisirent; Jarry, Duguernier, Aubriet et plus tard Gilbert, exécutèrent à la plume des livres charmants que vous ferez bien d'acquérir lorsque vous en rencontrerez. Les volumes écrits par Jarry surtout sont des merveilles d'habileté et de patience que les amateurs apprécient hautement, car leur enthousiasme se traduit par des chiffres d'une éloquence très significative. Tâchez de rencontrer un «Jarry», si modeste qu'il soit; et si vous ne le payez que quelques centaines de francs, ou même quelques mille francs, selon son importance, vous ferez une bonne affaire.

Est-il utile de vous rappeler l'histoire si connue de la Guirlande de Julie, ce bijou de livre que le duc de Montausier fit exécuter entièrement à la main, par Jarry, en deux formats différents, et illustrer de peintures de fleurs par Nicolas Robert, pour la belle Julie d'Angennes, marquise de Rambouillet, qui devint ensuite sa femme? Ce livre était sorti de la famille, il y est rentré depuis quelques années, à grands frais; à ma connaissance, un bibliophile offrit à l'ancien possesseur 40,000 fr. du plus beau des deux exemplaires, celui du plus grand format, relié par le fameux Le Gascon. Celui-là appartient actuellement à Mme la duchesse d'Uzès, une héritière des Montausier, bien digne de posséder ce trésor, composé et écrit tout exprès pour une de ses aïeules, dont l'esprit ne fut égalé que par la beauté et par la grâce.

Plusieurs volumes fort jolis, écrits par Jarry, ont subi le feu des enchères depuis bon nombre d'années, et tous ont atteint, suivant l'importance et aussi suivant l'ornementation, les prix de 1000 à 10,000 ou même 12,000 francs. J'oubliais de vous dire que la plupart des livres de cet habile calligraphe sont signés à quelque endroit, toujours à peu près ainsi: C. N. Jarry scripsit, avec la date. Il est évidemment inutile de vous dire, comme les parfumeurs ou les fabricants de chocolat l'écrivent sur leurs enseignes: Évitez les contrefaçons; je ne crois pas qu'il en existe, et, s'il existait des imitations, je suis persuadé qu'il est impossible de s'y laisser prendre.

Je vous ai cité tout à l'heure le nom de Gilbert, calligraphe habile qui vint un peu plus tard. Cet artiste fut le maître d'écriture de Louis XV. Il exécuta, entre autres œuvres d'un certain mérite, quelques livres de prières pour le Roi et pour sa maison. J'ai vu il y a quelques années, à la librairie Fontaine, un de ces volumes fort bien écrit et dont le libraire demandait, je crois, 1,800 francs. Un autre, portant les armes de la reine Marie Leczinska, a passé l'année dernière en vente publique et a atteint un prix plus élevé encore.

Il faut vous arrêter là, mon ami, dans l'acquisition des manuscrits calligraphiés et illustrés. Les ouvrages de ce genre, postérieurs à la fin du XVIIe siècle ou au commencement du XVIIIe, sont rarement dignes de figurer dans une bibliothèque choisie.


XII

P LUSIEURS fois, dans le cours de ces lettres, j'ai eu l'occasion de vous parler de la mode, qui exerce son influence aussi bien en bibliophilie qu'en ce qui regarde le costume, l'ameublement, l'ornementation, etc... Je me suis souvent demandé si, dans le goût des livres, c'était, comme dans les autres branches de l'industrie ou du commerce de luxe, le producteur, le fabricant, le vendeur qui imposait ses idées, ou si c'était l'acheteur, le client, l'amateur en un mot, dont les préférences arrivaient à faire loi.

Je précise: Aujourd'hui le bibliophile, ou, pour généraliser davantage, l'acheteur de livres, recherche particulièrement les ouvrages illustrés du XVIIIe siècle et du XIXe, ou même les volumes qu'on publie actuellement à grand prix et à grand renfort de gravures; il achète aussi des romantiques, romans ou pièces de théâtre, dont j'ai eu l'occasion de vous signaler un certain nombre dans d'autres lettres. Mais il commence à négliger un peu les ouvrages plus anciens, du XVIIe siècle et des siècles antérieurs; ce qui fait la grande joie de quelques vieux bibliophiles, restés fidèles aux livres précieux de ces grandes époques, et plus sûrs désormais de trouver à de meilleures conditions les volumes qui leur manquent.

Or, il y a quelques années à peine, comme je vous l'ai dit, je crois, les livres tant dédaignés actuellement avaient une grande valeur, tandis que ceux du XIXe siècle, surtout les romantiques, se vendaient à peine au poids du papier, et on faisait fi des illustrations du XVIIIe. A cette époque-là vivaient (j'allais dire régnaient) des libraires modestes et sérieux, mais savants en bibliographie, connaissant à fond les livres anciens, leur mérite, leur rareté, leurs provenances, pour avoir étudié tout cela longuement, patiemment, on pourrait presque dire avec ferveur. Tout commerçants qu'étaient ces hommes, ils ne sacrifiaient point entièrement la science bibliographique ou la satisfaction d'apprendre à connaître les livres, au désir fiévreux de les revendre de suite, sans les avoir à peine regardés, et surtout à l'espoir d'un gain considérable, presque scandaleux, qui multiplié avec une rapidité vertigineuse aurait pu leur donner en quelques années une grande fortune. Peu de libraires de la génération précédente sont devenus riches, en effet, et beaucoup n'ont acquis qu'une aisance modeste.

Les amateurs de cette époque-là, heureux de trouver des bouquinistes avec lesquels ils pouvaient causer des livres d'un autre âge, ne songeaient guère à acheter des ouvrages modernes. Le XVe siècle avec ses précieux échantillons de la typographie naissante, le XVIe avec ses poètes, ses romans de chevalerie, ses ouvrages illustrés de gravures magistrales, et le XVIIe avec ses chefs-d'œuvre littéraires de toutes sortes, suffisaient à nos grands bibliophiles. Ils étudiaient ces œuvres de mérite chez leurs libraires, lesquels étaient eux-mêmes enchantés de faire valoir ainsi leurs connaissances et d'en acquérir d'autres quelquefois, au contact de bibliophiles aussi expérimentés qu'eux et plus érudits encore.

Ce fut l'époque des J.-J. de Bure, des Renouard, des Crozet, des J. Techener, des Potier, tous, hélas! disparus, malheureusement sans laisser de successeurs dignes de leur être comparés. Et ces libraires vécurent pendant quarante à cinquante années de notre siècle, toujours en relations familières, disons même souvent amicales, avec l'élite des amateurs français et étrangers. On vit passer successivement, dans les officines de ces hommes sans prétention, des amateurs hommes de science ou de haute lignée, comme Guilbert de Pixerécourt, Charles Nodier, Armand Cigongne, Victor Cousin, le comte de la Bédoyère, Armand Bertin, le comte de Lignerolles, le duc d'Aumale, le baron de La Roche-Lacarelle, le marquis de Ganay, Eugène Dutuit, le prince d'Essling, Yemeniz, Ambroise Firmin-Didot, lord Ashburnham, Jacques-Charles Brunet le grand bibliographe, le comte de Lurde, le baron J. Pichon, et plusieurs autres qui donnèrent au goût de la bibliophilie un élan jusqu'alors inconnu. Bien peu de ceux-là survivent hélas!... mais les uns et les autres ont droit à l'expression de nos sympathiques respects et de notre admiration; il est regrettable que la tradition adoptée par eux en bibliophilie n'ait pas été suffisamment conservée par la génération actuelle d'amateurs.

Tout change en ce monde, et ces mots fatidiques paraissent donner une explication suffisante aux variations du goût des bibliophiles. Cependant tâchons d'en découvrir les motifs. Notre siècle est incontestablement le siècle de l'argent et du papier, l'un faisant valoir l'autre ou l'anéantissant tour à tour. Les anciens bibliophiles, presque tous gentilshommes ou propriétaires, écrivains ou artistes, n'avaient aucunement l'idée de spéculer sur leurs collections, pas plus sur les livres que sur les tableaux ou les objets d'art. Ils achetaient les livres anciens qui leur plaisaient, sans arrière-pensée d'agiotage ou de bénéfice, et ne payaient pas très cher d'ailleurs même les plus beaux ouvrages. Et comme le nombre de ces amateurs était alors passablement restreint, la rivalité entre eux était moins grande et les volumes anciens revenant alternativement en circulation étaient suffisants pour les satisfaire. Peu à peu le nombre des bibliophiles s'étant accru, et les desiderata ne portant toujours que sur les beaux et bons livres des trois siècles passés, il en est résulté une plus grande rareté de ces ouvrages et une hausse dans leur prix.

Là comme à la Bourse et comme partout où il s'agit de mouvement ascensionnel des prix d'objets quelconques, ou de valeurs financières, la spéculation est venue pour profiter du mouvement, que les libraires ne pouvaient qu'encourager dans leur intérêt. Les spéculateurs ont réussi pendant quelques années à maintenir et à accentuer la hausse, qui est arrivée jusqu'à l'exagération. Le goût des livres n'était plus dès lors une satisfaction douce et calme comme autrefois, c'était une véritable névrose. Or, comme les névroses, surtout celles qui affectent le cerveau, se résolvent par une catastrophe finale ou un ramollissement du système intellectuel, la spéculation sur les livres devait elle-même avoir une mauvaise fin. C'est ce qui est arrivé; une baisse importante s'est produite en quelques mois, et a atteint en général les ouvrages surfaits.

Autre motif: les financiers qui s'étaient mis à acheter des livres ont tous été plus ou moins atteints, soit directement par le krach financier, soit par ses conséquences, et leur retraite immédiate comme acheteurs de livres a encore fait accentuer la baisse.

Mais pendant que les grands acheteurs faisaient des folies sur les livres anciens, des bibliophiles plus modestes, de jeunes amateurs, suivant la mode du jour ou suivant leurs goûts, s'étaient mis à acheter aussi, et, ne pouvant ou n'osant encore aborder les volumes cotés très haut à la «bourse des livres», avaient songé à collectionner des ouvrages modernes, qui étaient encore à bon marché quoiqu'ils fussent intéressants.

C'est alors que quelques libraires intelligents et encore peu lancés eux-mêmes, parce qu'ils avaient moins d'argent que les gros matadores de la librairie, ont eu l'idée d'encourager chez les jeunes amateurs ce goût des livres modernes. Ils se sont chargés de faire sortir les plus beaux et les plus intéressants d'entre ces derniers des recoins ou des bibliothèques de province où ils avaient été oubliés. De belles collections modernes se sont ainsi formées et, la mode aidant, un certain nombre de bibliophiles anciens ont suivi les nouveaux sur ce terrain. La rivalité existant ici comme autrefois, tant parmi les amateurs que parmi les libraires, les livres modernes ont acquis eux-mêmes une certaine valeur.

On peut constater même que plusieurs ouvrages de notre époque se vendent maintenant plus cher que de beaux livres anciens. Je regarde comme inutile de vous les rappeler ici, vous les ayant cités à peu près tous dans le cours de mes lettres. Vous vous rappelez même sans doute que j'ai traité de folie l'exagération du prix de quelques-uns de ces volumes, chose dont je me repens presque aujourd'hui, car je crois qu'il n'existe vraiment pas d'amateur sans un grain de cette folie, dont Érasme fit autrefois un si éloquent éloge.

Il faut espérer que, comme en philosophie, l'éclectisme va ramener dans le sein de la bibliophilie des idées moins exclusives, et que nous allons revoir se former d'intéressantes bibliothèques, composées de beaux et bons volumes de toutes les époques. On verra ainsi chez nos amateurs érudits, sensés et délicats, les beaux manuscrits du Moyen Age ou de la Renaissance s'élever sur leurs rayons, non loin des meilleurs ouvrages de notre époque de progrès et de science, en laissant une large place aux superbes monuments de la typographie du XVe siècle, du grand art du XVIe, de l'élévation de pensée et de style du siècle de Louis XIV et aux petits chefs-d'œuvre d'illustration gracieuse et légère du XVIIIe siècle. C'est la grâce que je vous souhaite, mes frères en bibliophilie ou en librairie!


XIII

V OUS venez de vous marier, mon ami, et les joies du foyer vous enlèvent momentanément aux distractions quotidiennes que vous procurait le goût militant de la bibliophilie, mais sans vous y faire renoncer entièrement. Je suis heureux de vous voir agir ainsi, et votre conduite, qui continuera d'être la même, j'en suis persuadé, me servira de preuve contre les détracteurs de notre goût des beaux et bons livres. Bien des gens, en effet,—des femmes surtout, est-ce pour cause?—prétendent que notre intelligente manie du bouquin, comme elles disent, possède une influence pernicieuse sur les relations matrimoniales. Comme les femmes, avec leur grâce adorable, se contentent ici de rester hypocritement dans les généralités, il est peut-être bon de tâcher de surprendre le fond de leur pensée, ne leur en déplaise. Permettez-moi de leur consacrer aujourd'hui cette lettre.

Votre charmante compagne vous a approuvé dans vos goûts et vos idées; j'ai donc plutôt l'espoir de l'avoir pour alliée que la crainte d'être forcé de lutter contre elle comme ennemie, ce qui me causerait un véritable chagrin.

Or donc, Mesdames, vous croyez (je vous ai devinées) que l'amour des livres vous enlève un petit coin du cœur de vos maris, et vous vous insurgez contre cette horrible passion. Nous ne voulons certes pas vous reprocher un tel sentiment, qui ne peut que nous flatter et nous faire croire à la force de votre tendresse pour nous; tendresse qui ne peut souffrir de rivalité, même chez les objets inanimés. Nous aimons les livres, donc, supposez-vous, nous devons moins aimer notre femme. Je commence à croire que vous jouez un peu sur les mots, et que le mot amour, introduit dans le vocable que nous employons pour désigner notre goût à l'égard de malheureux petits volumes, vous semble profané. En cela je suis de votre avis et je ne puis me pardonner d'employer moi-même ce mot dans une pareille acception. Hélas! il est pourtant bien autrement profané dans beaucoup d'autres cas! Ne dit-on pas: l'amour de la chasse, l'amour des chevaux, l'amour du jeu, l'amour du vin, etc... Il est vrai qu'on dit aussi: l'amour de l'art, l'amour de la patrie, ce qui est mieux.

Quant à l'affection que nous cesserions de vous porter, selon vous, si nous venons à avoir le goût des livres, soyez sans crainte. Il est, au contraire, prouvé que le vrai bibliophile est un être de mœurs douces et de cœur aimant. Dans tous les cas, si vous avez des rivalités à redouter, croyez-moi, ce n'est pas celle de ces bons et fidèles compagnons de nos veilles, que nous feuilletons pour orner notre esprit, reposer notre cerveau, surtout lorsque vous nous manquez ou lorsque les exigences de la vie ou de la société nous appellent loin de vous.

Mais il est un grave motif qui détermine votre courroux contre les maris bibliophiles. Vous êtes, Mesdames, très positives, sans en avoir l'air. Les livres, dites-vous, coûtent cher, et avec le prix de tel ou tel ouvrage on pourrait acquérir des choses beaucoup plus utiles.—Traduction presque toujours: «Avec le prix de ces méchants bouquins, combien de belles robes ou de bijoux ne pourrait-on pas avoir!»—Mesdames, vous parlez d'or! comme disaient les anciens. Et lorsque vous ajoutez,—cela vous arrive quelquefois,—«qu'il vaudrait mieux acquérir des rentes que des livres,» je serais bien tenté de vous donner raison, si de nombreux exemples recueillis par d'autres ou par moi ne venaient se jeter en travers de votre opinion et vous donner tort moralement, sinon matériellement.

Je vais tâcher de vous convaincre.

Prenons, si vous le voulez bien, le goût des livres à son début, à son état embryonnaire, chez l'homme que vous avez bien voulu gratifier de votre tendresse et auquel vous avez daigné permettre de partager votre existence.—Vous voyez, je suis très..... moyen âge, pour vous engager à me lire jusqu'au bout.—Cet homme arrive un jour avec un livre à la main. Il vous a entendu dire hier que vous aviez un peu d'ennui, que vous ne saviez à quoi employer certaines parties de vos journées... Et il a jugé, en homme intelligent et en mari affectionné, que la lecture d'un livre intéressant pourrait peut-être contribuer à dissiper les nuages légers qui voltigent sur votre front d'ivoire.

Il dépose donc sur vos genoux le livre qu'il a choisi aussi intéressant que possible. Vous êtes déjà flattée de cette attention, à moins que vous n'ayez le caractère de deux ou trois petites-maîtresses de ma connaissance, qui considèrent l'homme comme leur vil esclave, et ne croient pas devoir accepter une gracieuseté qui leur est faite, autrement que comme une humble marque de servage d'un vulgaire mortel vis-à-vis d'une divinité. Mais je suis persuadé que de telles créatures sont rares, et ne les regardant pas à mon tour comme femmes, puisque l'apanage de celles-ci est la grâce et la bienveillance aimable, je ne m'adresse pas à celles-là.

Vous êtes naturellement curieuses, Mesdames, et n'eussiez-vous guère envie de lire, vous ne manquez pas d'ouvrir le volume, pour savoir au moins «ce que c'est». Si votre mari a su s'y prendre, connaissant votre goût, le livre sera certainement lu par vous, tôt ou tard, et vous y prendrez intérêt.

La lecture terminée, direz-vous, le volume devient inutile; j'ai connu des gens qui le jetaient dans un coin, d'où il sortait plus tard, avec beaucoup d'autres, revendus, en moyenne, pour quelques sous, et ne valant guère davantage, tant ils étaient détériorés. Eh bien! voilà, Mesdames, où je vais donner raison à votre goût spéculatif, et vous fournir les moyens de le satisfaire.

Lorsque votre mari a acquis le volume, s'il n'est pas bibliophile, il a pris, sans regarder, l'édition quelconque qui lui a été offerte; et cette édition une fois coupée, lue et sans doute un peu froissée, a perdu plus de 50 à 60 pour 100 de son prix, quand ce n'est pas davantage; tandis que, si votre mari aime les livres, il choisira une édition originale de l'ouvrage qu'il veut vous offrir, ce qui est encore facile à trouver lorsque le livre a paru depuis peu de temps. Or, comme les éditions premières de chaque ouvrage ont été de tout temps et sont surtout à l'heure qu'il est de plus en plus recherchées, elles finissent en peu de mois ou en peu d'années par être cotées à un prix bien supérieur à celui de l'acquisition. En un mot, vous possédez ainsi des objets dont la valeur va toujours croissant, et si vous désirez un jour les vendre, soit pour en acheter d'autres, ou encore pour avoir les bijoux ou les rentes que vous convoitez, il se trouve que vous avez fait une bonne affaire et réalisé un beau bénéfice.

Cela force aussi votre mari à vous choisir des livres intéressants, de bons auteurs, car ce sont ceux-là seuls qui acquièrent de la valeur. Témoin les premières éditions des ouvrages, même récents, d'Alphonse Daudet, Octave Feuillet, Ludovic Halévy, Émile Zola, et plusieurs autres, qui ont déjà triplé, quadruplé ou quintuplé de valeur; ou pour remonter un peu plus loin, les volumes de Victor Hugo, Alfred de Musset, Lamartine, Théophile Gautier, de Balzac, George Sand, dont les éditions originales se vendent aujourd'hui à des prix fort élevés.

On a vu des bibliothèques formées à peu de frais il y a cinquante ans, avec des volumes à 4 francs ou 6 francs, de l'école romantique, par exemple, se vendre dans ces derniers temps cinquante fois plus cher qu'elles n'avaient coûté.

Je raisonne ici, Mesdames, sur de petites sommes, pour flatter votre manière de voir, un peu mercantile mais, je n'en doute pas, tout à fait sérieuse et respectable. Vous allez m'objecter que la passion du bibliophile est différente et s'exerce sur une bien plus grande échelle. J'allais en venir là, et comme je sais que vous êtes d'habiles diplomates et que votre éloquence est fort entraînante, j'ai tâché de tout prévoir.

Admettons, si vous le voulez bien, que vous ayez quelquefois l'envie de relire des ouvrages qui vous auront plu une première fois, des romans ou des pièces de nos classiques, enfin des œuvres quelconques. Si vous ne possédez plus ces ouvrages, qui auront passé chez le bouquiniste, vous êtes forcées ou de renoncer à satisfaire votre désir,—détermination rare chez une femme,—ou d'acheter de nouveau les livres,—double dépense;—alors, que vous n'auriez qu'à aller les prendre, de vos doigts délicats, dans votre bibliothèque ou dans celle de votre mari, si vous aviez eu la bonne idée de les y conserver. Et voulez-vous me dire, Mesdames, quelle est celle d'entre vous qui ne se trouve, un jour ou l'autre, dans le cas de désirer, immédiatement, un livre à lire, ou à relire, pour la distraire de quelque ennui!..... Le temps qu'on emploiera à aller vous quérir ce livre, si vous n'êtes même pas obligées de l'attendre jusqu'au lendemain, ne suffira-t-il pas pour vous faire changer d'idée? L'impossibilité de voir votre désir exaucé à l'instant même n'irritera-t-elle pas terriblement votre frêle organisation de sensitive, ou ne donnera-t-elle pas à votre système nerveux l'occasion d'exercer violemment sa puissance, souvent trop disproportionnée dans votre être tout charmant?

Je livre cela à vos méditations et je passe aux objections les plus graves.

Oui, certes, Madame, votre mari devenu bibliophile pourra arriver, après avoir commencé par acheter des premières éditions de livres à 3 francs, à acquérir ensuite des volumes qui coûteront 300 francs, sinon davantage. J'admets d'abord que vous ayez une fortune suffisante pour vous permettre des dépenses de luxe, et je suppose que votre mari puisse, sans causer de gêne dans votre intérieur, se passer quelques fantaisies. Croyez-moi, ne réprouvez point chez lui le goût, la manie même des livres; et si vous voyez engloutir dans ses vitrines une assez forte partie des sommes destinées au superflu, encouragez encore ce goût ou cette manie. Dites-vous que, s'il ne vous reste pas à la fin de chaque année certaines sommes d'argent à employer autrement ou à joindre au capital pour grossir votre fortune, il reste en nature, c'est-à-dire en livres précieux, une valeur certaine; car les volumes bien achetés, si chers qu'ils paraissent, conservent toujours au moins leur prix, quand ils n'acquièrent pas de plus-value. De l'argent employé ici, il ne resterait peut-être plus aucune trace, s'il avait servi à payer d'autres fantaisies.

Et puis, franchement Mesdames, sortons donc un peu de ce raisonnement assez mesquin et plaçons-nous à un point de vue plus élevé. Ne croyez-vous pas que nous tous, êtres bien imparfaits, hélas! auxquels heureusement vous voulez bien de temps en temps, prêter ou donner le gracieux appoint de vos vertus, nous avons besoin d'avoir dans notre existence un jouet, un hochet, une marotte, chose qui correspond toujours à nos sentiments, bons ou mauvais, à nos défauts ou quelquefois même à nos qualités,—les naturalistes diraient: à notre tempérament.—Eh bien! le goût des livres est un de ces jouets, une de ces marottes, si vous voulez, comme le goût des porcelaines, des bronzes, des tableaux, des vieux meubles, des tabatières.

Mais je prétends que le collectionneur de livres rencontre des satisfactions bien plus diverses et bien plus durables.

En effet, lorsqu'on a regardé un certain nombre de fois les objets dont il est question plus haut, on doit finir par se blaser et l'œil doit en être repu. Les livres, au contraire, offrent d'abord les satisfactions immédiates des yeux, de l'esprit et souvent aussi du cœur. En lisant, on peut éprouver des émotions de toutes sortes. Le livre vous instruit, vous amuse, vous indigne, vous fait rire, vous arrache des larmes, vous flatte les yeux par sa belle impression typographique, par ses gravures, par l'ornementation de sa reliure. Et chaque fois que vous reprenez le volume, vous pouvez faire renaître ces émotions différentes. Un livre peut vous distraire pendant de longs instants, de longues heures quelquefois; la contemplation d'un tableau, si beau qu'il soit, d'une statuette, fût-ce un pur chef-d'œuvre antique, ou un marbre de Houdon, ou une petite et gracieuse terre cuite de Tanagra; l'examen minutieux, même à la loupe, de chaque personnage campé par Hall ou Blarenberghe sur une tabatière ou une boîte à bonbons microscopique, ne vous occupera guère que quelques minutes: chose à considérer, surtout au milieu d'une existence désœuvrée de grand rentier ou de femme du monde.

Si vous ne possédez qu'une fortune modeste, et que votre mari soit bibliophile, laissez-le acheter des livres, bien entendu dans de moindres proportions eu égard à la petite somme qu'il peut employer en menus plaisirs. Et un jour, vous verrez,—j'en reviens toujours à vos idées positives,—lorsque ce gredin, ce tyran viendra à mourir, bien avant vous certainement, comme vous l'espérez, il se trouvera que vous possédez dans vos armoires des valeurs sur lesquelles vous ne comptiez pas.

Je termine ma longue lettre, qui ne vous a pas amusées, n'est-ce pas, par cette petite histoire toute crue et positive, comme une réclame de financier ou de marchand.

Un savant éminent et riche, bien connu, après avoir beaucoup travaillé, eut tout à coup, à un certain âge, l'idée de former une bibliothèque. Il se mit à courir chez tous les principaux libraires, à assister aux ventes publiques, en France, à l'étranger, partout; à recueillir chez des amateurs les livres que ceux-ci voulurent bien lui céder. On le vit pendant plusieurs années, achetant, achetant encore avec une furia toute juvénile, quoiqu'il eût, disait-on, doublé le cap des passions; et ses bibliothèques se meublaient, s'emplissaient, s'encombraient; et des sommes considérables s'éparpillaient à tous les coins du monde, en échange des raretés qui entraient chez notre grand amateur. Si bien que sa respectable compagne, ainsi que ses enfants devenus grands et chefs de famille à leur tour, s'émurent bientôt de ce qu'ils appelaient de folles prodigalités. On prononçait même, paraît-il, tout bas les mots d'interdiction, de conseil de tutelle, etc. Mais heureusement on revint à des idées plus indulgentes. Bref, l'éminent bibliophile mourut, et au recensement des sommes employées à former sa remarquable collection, il se trouva qu'un million et demi environ avait été dépensé.

Quelque temps après, on commença à faire procéder à la vente de tous ces livres, admirables, ou précieux, ou rarissimes; et comme résultat final, la famille put constater que ... le million et demi était au moins doublé.

Mes belles dames, qui êtes en grande majorité, à l'heure qu'il est, de sérieux et immuables hommes d'affaires, lisez et réfléchissez. Mais pardonnez-moi cette interminable causerie; je me suis tellement complu en votre société, que je dois vous avoir fort ennuyées. Prenez un livre intéressant dans la bibliothèque de votre mari, et désennuyez-vous!

Mais comme il serait fort regrettable que des éditions vulgaires ou des livres mal reliés fussent feuilletés par vos jolis doigts, ou vinssent fatiguer vos beaux yeux, vous êtes intéressées à ce que votre mari sache bien choisir ses volumes ou les vôtres et leur donner des reliures dignes de vous.

Mieux encore: je ne désespère pas de voir plusieurs d'entre vous, des plus intelligentes et des plus distinguées, devenir elles-mêmes bibliophiles, tant elles auront trouvé que la société des livres possède d'agréments et de charmes, qui reposent des fatigues de cette autre société, à laquelle les femmes sont fatalement vouées: le monde. Eh! Mesdames, la compagnie dans laquelle vous vous trouverez alors n'est point à dédaigner. Vos petits cénacles féminins pourront être hantés par les âmes des nobles et gracieuses beautés d'autrefois, qui daignèrent accorder à de pauvres livres quelques-unes des faveurs si hautement appréciées et si ardemment désirées de leurs contemporains. Heureux livres! heureuses femmes! Ces nouveaux amis, ces confidents plus fidèles et plus discrets que les autres, durent les consoler quelquefois de grands chagrins, s'ils furent souvent témoins de véritables joies!

Les souvenirs de célèbres princesses ou de grandes dames, comme Diane de Poitiers, Louise de Lorraine, Marguerite de Valois, Anne d'Autriche, Mme de Chamillart, la comtesse de Verrue, la comtesse d'Artois, Mme de Pompadour, et même l'infortunée reine Marie-Antoinette, pourront vous apprendre que ces hochets, tant dédaignés peut-être jusqu'alors, les sauvèrent parfois de bien des tristesses et leur procurèrent de charmantes ou salutaires distractions.

Et même en dehors de ces femmes d'élite du passé, dont l'esprit seul peut être maintenant en relation avec le vôtre, ne trouverez-vous pas, parmi nos grandes dames modernes, à coudoyer les plus célèbres beautés et les plus hautes intelligences? Les plus nobles dames et aussi les plus lettrées ont tenu à faire partie de sociétés bibliophiliques ou littéraires. Ne voit-on pas, par exemple, Mme la comtesse de la Ferronays, admise dans une célèbre compagnie, où il est plus difficile d'entrer qu'à l'Académie française, d'abord parce qu'on y est moins nombreux, ensuite parce que ... on y est toujours très difficile, la «Société des Bibliophiles français»! Une duchesse de Noailles y fut également admise. Mme Edmond Adam, une des reines de l'intelligence et du goût, à notre époque où cette royauté domine les autres, fait partie d'une intéressante société, celle des «Amis des Livres». Plusieurs autres grandes dames, non enrôlées dans ces spirituelles confréries, n'en sont pas moins d'ardentes bibliophiles, et j'espère, Mesdames qui daignez me lire, que beaucoup d'entre vous ne tarderont pas à suivre leur exemple.