XIV

L ES bibliophiles ou bibliomanes de nos jours ne sont pas très logiques parfois. Ils se laissent prendre d'un bel enthousiasme pour les volumes anciens, sur la reliure desquels furent frappées les armes d'un grand personnage des siècles passés; mais ils jettent les hauts cris lorsqu'un amateur moderne, un de leurs collègues en bibliophilie, s'avise de faire apposer ses armoiries sur une reliure qu'il fait exécuter exprès pour lui. Le moindre petit chiffre, frappé sur une reliure nouvelle, déprécie à leurs yeux cette reliure, et le volume ainsi déshonoré perd une grande partie de sa valeur, lorsque, par hasard, il passe en vente publique ou privée.

Ainsi, mon ami, vous voilà prévenu. N'allez pas faire graver sur vos livres ni écusson armorié, ni aucun signe à vous personnel, si vous ne voulez pas encourir les railleries et la réprobation des bibliophiles vos contemporains. Ou alors craignez de ne laisser à vos enfants,—auxquels vous devez penser, j'en suis persuadé,—qu'une bibliothèque dépréciée et sans valeur, si vos héritiers, suivant la mode, se «résignent» à la disperser aux enchères. Cependant vous avez un moyen de sauver la situation; devenez un grand homme, une célébrité, chose assez facile par le temps qui court,—ne soyez pas ministre toutefois,—et dans un siècle ou deux, votre âme aura la satisfaction de voir les bibliophiles de l'avenir s'arracher à prix d'or les volumes qui vous auront appartenu.

Explique qui pourra cette défaveur jetée par nous tous sur les livres portant une marque ineffaçable de la possession de ces objets par un de nos contemporains. Il serait pénible pourtant de mettre ici en avant de mesquines questions de jalousie ou de rivalité, tout à fait indignes de nos grands cœurs. Pour moi, j'aime bien mieux supposer que les bibliophiles mes frères, gens sages et parfaits, austères philosophes, font assez bon marché de ces hochets de la vanité humaine qu'on appelle des armoiries ou des chiffres. Et s'ils achètent encore à de grands prix des volumes anciens armoriés, c'est tout bonnement parce que les amateurs du passé avaient bien quelque goût et savaient choisir leurs livres et leurs reliures; ensuite parce que ces choses anciennes sont rares et difficiles à obtenir, et notre nature est telle, que nous n'attachons un grand prix qu'aux objets dont la possession nous a coûté beaucoup de difficultés.

Un autre motif pour lequel les armoiries modernes ne nous séduisent pas, c'est que nos graveurs héraldiques actuels n'ont pas compris le grand caractère d'archaïsme qu'il fallait laisser aux blasons qu'on leur donnait à exécuter. Au lieu de graver largement les planches destinées à frapper les armoiries et de leur conserver cette tournure un peu incorrecte des blasons anciens, qui ne nuisait pas à leur beauté, ils se sont mis à faire de la gravure précise et mathématique, où la finesse devient de la mièvrerie et la précision de la sécheresse. Qu'ils examinent donc comment sont frappées les armes diverses de Jacq.-Aug. de Thou, par exemple, et celles de Colbert, du comte d'Hoym, de Mme de Chamillart, du duc de Montausier et de Julie d'Angennes, de Mme de Pompadour, de la comtesse d'Artois, du grand Dauphin, de Marie-Antoinette, etc... Ils verront combien le sentiment décoratif était supérieur, chez les artistes qui ont gravé ces écussons, à l'idée d'exactitude et d'indication de couleur des pièces du blason, auxquelles les graveurs héraldiques modernes ont trop souvent sacrifié.

Je viens de vous citer quelques noms de personnages dont les volumes armoriés sont l'objet des recherches constantes des bibliophiles. Il faut vous dire qu'en général les armoiries, même celles des hommes les plus illustres, n'ont une grande valeur pour nos amateurs nouveaux que lorsqu'elles se trouvent sur des reliures en maroquin. Ainsi, depuis le XVIe siècle jusqu'à ces dernières années, on employa, pour la reliure des volumes, plus encore de peaux de veau, de basane, de parchemin ou de vélin, que de maroquin; et quelquefois les bibliophiles du passé firent graver leurs armoiries aussi bien sur les reliures simples que sur les belles reliures. Les blasons gravés sur des volumes reliés en veau, en basane ou en parchemin n'ont presque pas de valeur. Sur vélin, ils sont un peu plus estimés; ceux de Jacques-Auguste de Thou, sur vélin, par exemple, sont quelquefois très recherchés, presque autant que sur maroquin, lorsque les ouvrages sont en français et offrent de l'intérêt.

La qualité de la reliure, la beauté du dessin, de l'ornementation et de la dorure, son degré de conservation, sa fraîcheur, ont une grande influence sur son prix. Les plus belles et les meilleures reliures armoriées sont celles qui furent faites pour Marguerite de Valois (la reine Margot), ainsi que celles de Jacques-Auguste de Thou, probablement exécutées par l'un des Ève; quelques-unes sont couvertes de superbes dorures; celles de la bibliothèque de Louis XIII et surtout d'Anne d'Autriche qui sortaient presque toutes de l'atelier de Le Gascon, et celles de H. Petit du Fresnoy, qu'on peut aussi attribuer au même artiste; celles du comte d'Hoym, qui furent faites par Boyet et par Padeloup, de même que la plupart de celles sur lesquelles se voient les insignes de la Toison d'or, marque de Longepierre. Les reliures aux armes de Colbert, celles qui portent l'écureuil du surintendant Fouquet, sont bonnes aussi ordinairement; cependant les unes et les autres paraissent venir de plusieurs ou au moins de deux ateliers; les meilleures sont sans doute de Du Seuil.

En se rapprochant de notre époque, on voit encore quelques volumes bien reliés portant des armoiries, comme, par exemple, quelques-uns venant du Régent Philippe d'Orléans, évidemment reliés par Padeloup. De ce nombre est la mosaïque superbe qui recouvre l'exemplaire de Daphnis et Chloé, 1718, que je dois vous avoir cité je ne sais plus où dans mes lettres.

D'autres reliures de provenance célèbre du XVIIIe siècle sont également bien exécutées, sans qu'on puisse les attribuer à des relieurs connus. Quelques-unes de celles de Mme de Pompadour viennent peut-être de Derome l'ancien, mais la plupart étaient faites par un nommé Vente qui les a parfois signées. D'autres, très richement ornées, sont d'un relieur-doreur qui s'appelait Monier ou Monnier. Le duc de Hamilton, dont la vente s'est faite en 1882, possédait un livre orné d'une splendide reliure à mosaïque, attribuée à Monier, portant au milieu les armes de la fameuse reine de la main gauche. L'ouvrage était la Rodogune de Corneille, édition de luxe, éditée aux frais de Mme de Pompadour, en 1760, et imprimée, paraît-il, dans son appartement. Ce volume a été acheté, pour un grand prix, par M. le comte de Sauvage.

A part toutes ces armoiries, qu'on recherche quelquefois autant pour la qualité de la reliure que pour la notoriété du possesseur ancien, il y a des provenances auxquelles les bibliophiles attachent une grande valeur. Ce sont celles de quelques souverains, par exemple François Ier, Charles-Quint, Henri II, Henri III, Henri IV; de femmes célèbres, comme Diane de Poitiers, Mme de Chamillart, Mme Du Barry, quoique la qualité des reliures laisse à désirer. Les armes de Marie-Antoinette, soit celles de sa jeunesse lorsqu'elle était dauphine, soit celles qu'elle prit comme reine de France, sont extrêmement recherchées. On les considère évidemment comme des reliques; de plus, elles sont assez rares, et les amateurs se les disputent avec acharnement et les payent très cher. La qualité de ces reliures est médiocre; mais comme elles sont souvent fraîches et bien conservées, et que les blasons sont parfaitement beaux, elles ont un grand charme. On en a trouvé un certain nombre dont les écussons furent recouverts de maroquin, probablement à l'époque de la Révolution. Sur quelques-unes de ces plaques de maroquin furent frappées plus tard de nouvelles armoiries et, lorsqu'on enlève celles-ci avec précaution, on retrouve les premières dessous, admirablement conservées. C'est ce qui les a sauvées ou de la destruction ou des injures du temps.

Beaucoup d'autres armoiries sont encore recherchées et il serait bien difficile de les désigner toutes ici. Cela, d'ailleurs, ne vous instruirait pas beaucoup, mon ami; tâchez d'en voir le plus possible et vous apprendrez ainsi bien mieux à les connaître. De même, pour la valeur qu'on leur attribue, vous ne vous en rendrez compte qu'en suivant les ventes publiques, en lisant les catalogues, en voyant les reliures et en établissant des comparaisons. Il y a bien une sorte de guide qui pourrait vous aider un peu dans vos recherches et qui est jusqu'ici unique en son genre: c'est l'Armorial du bibliophile, par Joannis Guigard. Quoique ce livre soit assez imparfait, il vous rendra cependant des services; les armes de chaque personnage y sont gravées en noir dans le texte, et l'ordre alphabétique des familles permet de trouver de suite les renseignements dont on a besoin. Ces renseignements sont parfois très détaillés. D'autres ouvrages plus anciens sur le blason, comme l'Armorial de Dubuisson, 1757, 2 volumes in-12º, le Grand Armorial de Chevillard, l'Armorial général de France, par d'Hozier, 10 volumes in-folio, parus depuis 1736, pendant plusieurs années, jusqu'en 1768, et ensuite continués par d'autres, puis réédités de nos jours, peuvent être aussi consultés. Mais, sauf le premier, tous ces ouvrages sont si encombrants qu'il est difficile de les avoir chez soi, surtout dans nos appartements modernes si exigus. Je vous conseille, mon ami, si vous avez quelquefois le désir de les étudier, de vous rendre tout bonnement à une bibliothèque publique, où vous les aurez facilement.

La mode actuelle, pour les bibliophiles qui tiennent à laisser trace de possession et à marquer leurs livres d'un signe à eux personnel, est de coller sur la garde intérieure des volumes une étiquette en papier ou en peau, sur laquelle se trouve gravé leur nom, avec des armoiries ou avec une devise, des ornements ou des attributs allégoriques quelconques. On a donné à ces étiquettes le nom générique d'ex libris, parce que ces mots se trouvent sur presque toutes, suivis du nom du possesseur.

Les ex libris commencèrent à être en usage vers la fin du XVIIe siècle. Bossuet eut un ex libris gravé et tiré en noir sur papier, bien qu'il fît frapper ses armes en dorure sur beaucoup de livres; Daniel Huet, évêque d'Avranches, avait aussi un ex libris sur papier, avec ses armoiries. Pendant tout le XVIIIe siècle, on grava un nombre considérable d'ex libris; plusieurs furent exécutés par de vrais artistes et sont, d'ailleurs, de petits chefs-d'œuvre de dessin décoratif et de gravure. A tel point que des iconophiles se sont mis à les collectionner pour en faire des albums ou pour les faire entrer dans des cartons de gravures de choix, comme pièces d'art véritable.

Cette habitude se passa un peu vers l'époque de la Révolution, de même que la mode de faire frapper ses armes sur les volumes; et c'est seulement depuis vingt-cinq ou trente ans que le goût des ex libris est revenu aux bibliophiles. Il n'est guère d'amateur, si modeste qu'il soit, possédant cent volumes ou en possédant dix mille, qui ne fasse graver son ex libris. Toutes les ressources de l'imagination de l'artiste sont mises en jeu pour en composer les sujets. Ce sont tantôt des motifs archaïques, imités de l'art ancien, tantôt des entourages empruntés à la Renaissance ou des copies d'ornements du XVIIIe siècle; parfois ce sont des reproductions d'un coin de vieux manuscrit gothique ou des arabesques dans le goût oriental ou byzantin; souvent la fantaisie domine et l'allégorie ou la satire s'y donnent libre cours. Le bon goût y manque quelquefois, mais l'originalité s'y montre de temps en temps, et c'est déjà quelque chose, à notre époque d'imitation servile et banale.

La taille des ex libris est très variable; on en voit qui ont à peine 2 centimètres, et d'autres dont les dimensions, trop exagérées à mon avis, sont de 10 à 12 centimètres. Tantôt la gravure est faite sur bois, et tantôt au burin sur cuivre, ou à l'eau-forte. Quelques amateurs se sont contentés de faire graver leur nom, entouré d'une simple banderole ou d'une couronne de feuillages, et de faire dorer ensuite sur papier de couleur ou sur peau. Ce système, employé au XVIIIe siècle, par Girardot de Préfond, est très bien reçu par les plus grands bibliophiles de nos jours. Charles Nodier le remit à la mode.

On attache un certain intérêt au choix d'un ex libris. Un ouvrage spécial a été fait sur ce sujet: les Ex libris français depuis leur origine jusqu'à nos jours (par Poulet-Malassis), et deux éditions en ont déjà paru, chez Rouquette, l'une en 1874, l'autre, avec planches, en 1875. Ce volume intéressant contient encore peu de documents, en comparaison de ce qui pourrait être écrit sur ce sujet.

Quand vous adopterez un ex libris, mon ami, tâchez qu'il soit d'une grande simplicité, ou attachez-vous à lui faire donner une tournure originale, en ne négligeant pas surtout le côté artistique. Ne me parlez pas de faire imiter ou même copier servilement le dessin d'un ex libris ancien; quand même ce serait un chef-d'œuvre, je trouve que la copie n'en aurait aucun intérêt.

Entre les artistes modernes qui ont dessiné et gravé des ex libris, je ne puis m'empêcher de vous nommer M. Aglaüs Bouvenne, dont toutes les œuvres ont un cachet particulier de fantaisie et d'originalité. Homme d'imagination, chercheur patient et lettré, il a su composer avec verve et talent des sujets toujours bien appropriés au genre de bibliothèque, à l'esprit, au goût, et au caractère du possesseur.

En général ces petits sujets sont nettement et délicatement gravés à l'eau-forte, avec une élégance qui n'exclut pas l'énergie et qui n'enlève rien à l'originalité de la conception. J'avoue que j'ai vu d'autres ex libris gravés plus finement, à l'eau-forte ou au burin, petites estampes témoignant d'une habileté remarquable chez le praticien qui les avait exécutées. Mais je n'en ai jamais rencontré ayant une aussi fière allure, comme disent les artistes, ni un caractère plus librement expressif que ceux-là.


XV

L ORSQU'UN livre a appartenu à un personnage célèbre, et lorsque le possesseur n'y a pas fait graver ses armes ou son chiffre, il peut encore avoir un grand prix si le personnage en question l'a annoté ou y a apposé sa signature. Alors l'intérêt du volume et sa valeur sont beaucoup moins absolus. C'est au bibliophile à juger du prix, d'après le mérite plus ou moins grand de l'ancien possesseur, ou d'après la valeur littéraire ou historique des notes jointes au volume. Ainsi, mon ami, si le hasard vous faisait un jour découvrir un des rarissimes volumes portant la signature autographe de Molière, payez-le bien cher, s'il le faut, mais ne le laissez pas échapper, de grâce. Et, chose presque impossible, si après les recherches longues, minutieuses et infructueuses des curieux et même des érudits, vous arriviez à trouver, soit dans un livre, soit ailleurs, une lettre ou des notes autographes du grand poète comique, ou une de ses pièces, oh! alors votre fortune serait faite. Des bibliophiles et des directeurs de bibliothèques ou de musées publics assiégeraient votre domicile et des ponts de billets de banque vous seraient faits, pour permettre à votre autographe de sortir de chez vous, sans vous laisser trop de regrets.

On recherche aussi beaucoup les volumes annotés ou seulement signés par nos grands classiques français, de même que les lettres écrites par eux ou leurs manuscrits sont l'objet des plus grandes convoitises. J'ai vu une lettre de Corneille se vendre 4,000 francs, il y a deux ou trois ans; des livres annotés par lui vaudraient aussi fort cher. Les autographes de Racine, La Fontaine, Bossuet, La Bruyère, Pascal, et en remontant plus loin, ceux de Malherbe, Montaigne, Rabelais, sont extrêmement recherchés. Les Anglais font de grandes folies pour une signature de Shakspeare. Tout cela est fort intéressant; mais gardez-vous, mon ami, des fausses écritures ou des fausses signatures, que quelques chevaliers d'industrie modernes ont mises en circulation. Lorsqu'une pièce autographe vous plaît à acquérir, ne manquez pas de consulter des experts, qui vous diront, presque toujours à première vue, si l'écriture est authentique, tant ils ont l'habitude d'étudier ces sortes de choses. M. Étienne Charavay, qui est archiviste-paléographe, et son cousin, M. Eugène Charavay, ou encore M. Voisin, pourront vous donner à ce sujet tous les renseignements qui vous seront nécessaires.

On trouve plusieurs amateurs d'autographes ou de livres annotés par des écrivains du XVIIIe siècle. Ceux de Regnard, Le Sage, Voltaire, J.-J. Rousseau, Diderot, d'Alembert, Montesquieu, Beaumarchais, Bernardin de Saint-Pierre, André Chénier, sont les plus estimés. D'autres collectionneurs s'attachent à trouver des écrits de la main de personnages célèbres, dans l'histoire ou dans les sciences et les arts, de toutes les époques. Enfin beaucoup de bibliophiles actuels se sont mis à rechercher les autographes de nos célébrités en tous genres, surtout ceux des littérateurs, des artistes du XIXe siècle. Comme ce goût est beaucoup plus facile à satisfaire, le nombre des amateurs augmentant chaque jour, il s'ensuit une rivalité, une émulation, qui font monter les prix; de sorte qu'on arrivera peut-être prochainement à payer plus cher les autographes intéressants modernes que les anciens.

Il est curieux de joindre à un volume qui nous intéresse une ou plusieurs lettres autographes ou des notes de l'auteur, surtout lorsque ces notes ou ces lettres sont relatives à l'ouvrage. Les dédicaces d'auteurs, écrites de leur main et signées, donnent encore aux livres un certain charme et en augmentent la valeur. Et lorsque ces lettres, ces notes ou ces dédicaces viennent d'écrivains illustres ou aimés, surtout si ces écrivains n'ont pas prodigué leurs correspondances, les amateurs se les disputent avec tant d'acharnement que le prix en devient parfois très considérable. Telles les lettres d'Alfred de Musset, qui sont d'une grande rareté et dont la moindre, un simple billet signé, se vend de 50 à 100 francs. Quelques-uns de ses manuscrits publiés se trouvaient à la vente faite après le décès de son frère, Paul de Musset. Ils ont atteint de très grands prix; chaque amateur ou littérateur présent tenait à posséder un souvenir, une relique du charmant poète. Des livres de lui, portant des dédicaces autographes, ont été enchéris à un prix double du prix ordinaire, et des pièces de vers de sa main, signées ou non signées, se sont vendues 150 à 200 francs au moins, quelques-unes même beaucoup plus cher.

Les lettres, ou pièces de vers, ou dédicaces de Victor Hugo, tout en étant recherchées, ont beaucoup moins de valeur. On sait la prodigalité avec laquelle le grand poète a éparpillé ses correspondances. Il n'est guère de personne ayant désiré posséder une de ses lettres, qui n'ait réussi à l'obtenir, même en la lui demandant directement. Ses pièces de vers sont plus rares; ses ex dono existent en grand nombre, et malgré cela on les recherche. Les autographes de Lamartine ne sont guère moins nombreux et valent à peu près autant.

Balzac a écrit une grande quantité de lettres; mais elles présentent presque toutes un certain intérêt, de même que celles de George Sand. Les livres avec dédicaces ou envois de ces deux illustres écrivains se rencontrent bien plus difficilement que leurs correspondances.

On paye cher encore les autographes de Théophile Gautier et on en rencontre rarement, surtout des pièces de vers signées ou des lettres importantes. Les écrits de Stendhal (H. Beyle), Mérimée, Gérard de Nerval, Henri Murger, Pétrus Borel, Alfred de Vigny, Baudelaire, Auguste Barbier, Thiers, Michelet, Béranger, sont très convoités. Les lettres de Béranger sont nombreuses, mais souvent intéressantes; on recherche beaucoup les originaux ou copies autographes de ses chansons, pour les placer dans les belles éditions de ses œuvres, en regard des chansons imprimées.

Les bibliophiles joignent souvent aux ouvrages illustrés des lettres ou notes autographes des artistes qui y ont collaboré; c'est intéressant, lorsque ces lettres ou ces notes ont trait à l'ouvrage et à leurs dessins. On achète beaucoup, pour ce motif, les autographes de Grandville, Gavarni, Henri Monnier, A. de Lemud, Gustave Doré, Charlet, Raffet, Alfred et Tony Johannot, etc.... Les volumes ainsi augmentés présentent un certain attrait; mais il ne faut pas qu'ils soient bourrés d'autographes, comme nous en avons vu quelques-uns, formés par des amateurs sans goût. Car, mon cher ami, il faut bien avouer avec résignation que dans notre aimable et chère confrérie, il y a bien parfois des gens auxquels le goût manque tout à fait, et aussi le raisonnement, et aussi le bon sens, etc.... Ce qui étonne fort le commun des mortels, qui s'imaginent avec quelque raison, mais d'une façon un peu trop absolue, que les livres devraient leur inculquer tout cela.

A toutes les époques, au temps passé, comme de nos jours, les écrivains eurent l'habitude, en offrant quelques exemplaires de leurs ouvrages, à des amis ou à des personnages de marque, d'écrire sur le premier feuillet une dédicace ou ex dono. Les livres qui possèdent ainsi un ex dono autographe de l'auteur sont recherchés et acquièrent une plus-value proportionnelle à la célébrité de l'écrivain.

On trouve un certain nombre d'ouvrages du XVIe siècle et du XVIIe avec la simple mention: Pour Monsieur X..., sur le premier feuillet, puis la signature de l'auteur. Plus tard, les dédicaces furent plus étendues et plus respectueuses; ainsi je possède une des éditions originales de Boileau, avec cette dédicace autographe du fameux satirique à l'un de ses frères:

«Pour Monsieur Boileau, payeur des rentes, par son très humble et très obéissant serviteur,

Despréaux

Cette habitude se continua au XVIIIe siècle, et la formule n'en fut pas sensiblement modifiée.

De nos jours les dédicaces et ex dono sont très nombreux et la forme en est variée à l'infini, tantôt solennelle, tantôt gaie, tantôt bizarre, tantôt tendre et passionnée, tantôt fine et mordante. Ce sont quelquefois des vers, un distique, un quatrain, plus rarement un sonnet; mais le plus souvent c'est ce qu'on appelle simplement un envoi, avec les mots, A Monsieur un tel ..., ou A mon ami un tel, suivi des mots: Hommage de l'auteur, accompagnés d'un ou de plusieurs qualificatifs.

Les ex dono ou envois les plus recherchés d'écrivains de nos jours sont ceux d'Alfred de Musset, de Victor Hugo, de Théophile Gautier, de Lamartine, de Balzac, d'Émile Augier, de Baudelaire, de George Sand, de Gérard de Nerval, etc.... Et lorsque les envois autographes sont accompagnés de réflexions piquantes ou d'allusions satiriques, ou de déclarations amoureuses, comme cela arrive souvent quand ils s'adressent à des femmes artistes ou à des déesses du demi-monde, le volume qui les porte acquiert quelquefois une grande plus-value.

Voulez-vous que je vous en cite deux ou trois, que j'ai sous la main? Celui-ci est du spirituel auteur de quelques livres amusants, Gustave Claudin, qui vient de publier un volume de Souvenirs rempli d'intérêt, quoique un peu suranné.

L'ex dono est écrit sur la première page d'un livre intitulé Paris, qui parut en 1862, et il est adressé à une fameuse «beauté» contemporaine:

«A ma chère Anna Dellion, à la Beauté absolue. Ce n'est pas à l'hôtel des Trois-Empereurs, mais à celui de tous les Dieux que vous devriez habiter. Vous êtes belle.

Gustave Claudin.»

Et au-dessous:

«Pardonnez-moi le chapitre XIII. Il ne vous concerne pas. Lisez-le.»

En effet, le chapitre XIII, consacré au Plaisir, renferme quelques pages assez vives, contre «ces demoiselles», et l'auteur a fait acte de galanterie, en prévenant la dame en question avant de la laisser séjourner devant ce miroir, où elle aurait pu à peu près se reconnaître.

Un autre, un peu emphatique, quoique plein de sentiment et de chaleur, écrit par Alexandre Dumas le père, sur un exemplaire que je possède de sa tragédie l'Orestie, parue en 1856:

«A la mort et à l'exil.—A Dreux et à Guernesey.—Au duc d'Orléans et à Victor Hugo.—Celui qui les a aimés, les aime et les aimera éternellement, dédie ce succès de l'Orestie.

Alexandre Dumas.»

A qui fut donné cet exemplaire, imprimé sur beau papier vert? Il est probable que l'auteur le garda chez lui. Dans tous les cas, le rapprochement de ces noms est curieux.

En voici un tout simple de Victor Hugo, écrit sur la première édition de les Rayons et les Ombres:

«A Madame Delphine de Girardin, vive et respectueuse admiration.

Victor H.»

Un autre, d'Auguste Vacquerie, sur l'Enfer de l'Esprit:

«Aux pieds de Madame Adèle Hugo.

Auguste Vacquerie.»

Mme Victor Hugo avait écrit sur un exemplaire donné à Théophile Gautier, du livre dont elle était l'auteur, Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, l'envoi suivant:

«A Monsieur Théophile Gautier, l'un des vaillants lutteurs d'Hernani.

Adèle Victor Hugo.»

C'était une allusion à la querelle entre romantiques et classiques, qui eut lieu le jour de la première représentation d'Hernani. J'ai vu ce livre chez Théophile Gautier, mais je regrette de ne pas savoir quel en est l'heureux possesseur actuel.

Celui-ci, de Victor Hugo, est plus récent. Il se trouve sur la première édition complète des Châtiments, publiée après la rentrée du poète en France, en 1870:

«A mon vaillant et éloquent confrère Jules Janin.

Victor Hugo.»

Charles Baudelaire, en publiant les Fleurs du mal, avait dédié son livre à Théophile Gautier. Tout le monde connaît sa fameuse dédicace imprimée: «Au poète impeccable, au parfait magicien ès langue française, à mon très cher et très vénéré maître et ami Théophile Gautier, avec les sentiments de la plus profonde humilité je dédie ces Fleurs maladives. C. B.» En offrant son livre à l'auteur de Mademoiselle de Maupin, le poète des Fleurs du mal écrivit en tête d'un exemplaire tiré sur papier de luxe de l'édition originale:

«Mon bien cher Théophile, la dédicace imprimée à la première page n'est qu'une ombre très faible de l'amitié et de l'admiration véritables que j'ai toujours éprouvées pour toi. Tu le sais.

Ch. Baudelaire.»

Je trouve encore un volume d'Eugène Vermersch, les Hommes du jour, une série de biographies courtes et satiriques, publiée il y a une quinzaine d'années, qui contient l'envoi et la réponse que voici:

«A mon cher ami E. Cadol, hommage bien dévoué.

Eug. Vermersch.»

«L'auteur des Inutiles, retourne à l'auteur des Hommes du jour, son livre.

E. Cadol.»

L'exemplaire était renvoyé sans avoir été coupé.

Voici un des premiers ex dono d'Octave Feuillet sur la première édition de la pièce le Roman d'un jeune homme pauvre, parue en 1859:

«A Monsieur Chaumont, à son zèle si parfait, à son talent si élevé, à son succès mérité.

L'auteur reconnaissant,
Octave Feuillet

L'acteur Chaumont avait créé dans la pièce le rôle du notaire Laubépin.

Il existe déjà plusieurs amateurs de ces dédicaces et, ma foi, je trouve qu'ils ont raison de les rechercher; car on en trouve quelquefois de très amusantes, que je ne vous citerai pas ici, parce que ma lettre est déjà trop longue et aussi parce qu'elle pourrait tomber entre les mains de «belles et honnestes dames» qui ne me le pardonneraient peut-être pas.


XVI

L 'HISTOIRE de la reliure a déjà été faite plusieurs fois, tant au point de vue technique qu'au point de vue bibliographique ou même au point de vue héraldique. Je vous engage, mon ami, à consulter les différents ouvrages publiés sur ce sujet. La connaissance de cette branche de la bibliographie est très utile, comme vous le verrez. Lisez surtout le petit volume in-12 publié en 1864, par Édouard Fournier, l'Art de la reliure en France. Vous aurez sans doute de la peine à trouver ce livre, qui est rare, mais vous êtes si patient et si persévérant! deux qualités de bibliophile! Consultez le grand ouvrage de Marius-Michel, un praticien qui arrivera, je crois, à laisser une réputation de bon et habile relieur, en mettant en pratique ses idées et en s'inspirant des bons principes de ses devanciers. Vous trouverez dans ses deux grands volumes, la Reliure française jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, paru en 1880, et la Reliure française, commerciale et industrielle, publié en 1881, des documents intéressants et des planches qui reproduisent de curieux types de reliures.

N'oubliez pas, pour vous faire connaître les styles et les époques, la marche et les progrès de l'art de la reliure, de feuilleter les albums de fac-similés, publiés l'un par Bachelin-Deflorenne, il y a plusieurs années, et l'autre tout récemment par les éditeurs Rouveyre et Blond. Il y a encore une petite brochure parue à l'époque de l'Exposition de 1878, et rédigée par un relieur, C. Wynants, dans laquelle le côté pratique de la reliure, le travail de l'ouvrier ou de l'artiste, sont traités avec beaucoup de bon sens et de compétence.

Mais surtout apprenez à connaître les reliures, soit anciennes, soit nouvelles, en les observant et les comparant vous-même, en les examinant dans tous les détails, et aussi en prenant l'avis des anciens amateurs, qui sont encore les plus aptes à vous renseigner sur ce chapitre. Vous formerez ainsi votre goût et vous deviendrez connaisseur par la force de l'habitude.

Si vous voulez faire relier vous-même vos livres,—ainsi doit agir tout véritable bibliophile,—sans vous en rapporter exclusivement à votre libraire, comme l'acheteur de volumes «à la toise», commencez par choisir un bon relieur. Dès lors, sans vous laisser entièrement guider par lui, vous pourrez écouter ses conseils.

Vous comprendrez aussi qu'il est utile d'observer et d'étudier les reliures anciennes, autant pour la satisfaction qu'on retire de ces connaissances, dans la conversation avec de vrais amateurs, que pour être apte à donner son avis au relieur auquel on confie ses volumes. En effet, chaque époque a eu son style, en cela comme en toutes choses, et un homme de goût doit toujours s'attacher à faire concorder le genre de la reliure qu'il fait exécuter, avec l'ouvrage lui-même. La date du volume doit guider l'artiste pour l'ornementation de la reliure, et tout vrai bibliophile est tenu de pouvoir renseigner cet artiste.

Ainsi un amateur comme vous, mon ami, doit savoir qu'avant le XVIe siècle les volumes, soit manuscrits antérieurs à l'invention de l'imprimerie, soit imprimés datant des quarante premières années de cette découverte, étaient ordinairement reliés avec des ais en bois. La plupart étaient recouverts de cuir estampé ou repoussé, d'une très grande solidité. En remontant plus loin encore, les manuscrits du moyen âge étaient ornés de reliures en métal, soit en cuivre ciselé, doré ou poli, soit en fer découpé à jour, et souvent avec des incrustations d'émaux ou de pierreries, ou encore avec des sujets en métal repoussé ou en ivoire sculpté. Plusieurs beaux spécimens de ces reliures se trouvaient dans la collection célèbre de feu M. Ambroise Firmin-Didot. Des maisons spéciales, comme celle de M. Gruel-Engelmann, ont quelquefois imité et exécutent encore avec succès des copies de belles reliures de ce genre.

Dans la première moitié du XVIe siècle on relia solidement les livres, en employant soit des plats en bois mince, soit de forts cartons, recouverts le plus souvent de peau de truie ou de cuir, avec dessins à froid. Quelques reliures exécutées pour le roi François Ier, plus tard d'autres faites pour Diane de Poitiers, et quelques-unes aussi ayant appartenu à Henri II, sont conservées encore comme des œuvres d'art.

On ne commença guère qu'en 1520 ou 1530 à employer l'or sur le cuir des reliures. Et il paraît que les premiers ouvriers qui furent chargés de ce travail étaient des «doreurs de bottes», dont le métier consistait d'abord à tracer des arabesques dorées sur les bottes des gentilshommes galants et coquets de l'époque. Il faut dire que dès ce moment les artistes relieurs ou doreurs sur cuir atteignirent à la perfection. On connaît deux noms de doreurs sur cuir qui travaillaient sous Henri II, et peut-être plus tard: Jehan Foucault et Jehan Louvet, ouvriers très habiles que durent employer les relieurs contemporains. Les reliures exécutées pour Charles IX, Catherine de Médicis, sur la plupart desquelles on voit la lettre K reproduite en différents endroits; celles de Henri III, avec la tête de mort et la devise: Spes mea Deus; celles de Henri IV et de Marguerite de Valois, souvent couvertes de dorures, composées de branches de feuillages, de volutes, d'entrelacs de filets, etc... toutes ces œuvres remarquables d'artistes qui s'appelaient Clovis Ève et Nicolas Ève et autres, sont souvent de véritables bijoux précieux.

N'oubliez pas de remarquer, quand vous en verrez, les reliures faites à peu près vers cette époque, pour un grand amateur, Jean Grolier, lesquelles sont presque toujours ornées de superbes dessins de filets entrelacés, quelquefois en mosaïque, avec une grande science de composition et un goût parfait. La plupart de ces volumes portent d'un côté la devise: Joh. Grolierii et amicorum, et de l'autre côté: Portio mea Domine sit in terra viventium. Toutes ces reliures sont fort recherchées, de même que celles d'un autre amateur, ami de Grolier, un Italien, Thomas Maïoli, qui confiait ses volumes évidemment aux mêmes artistes. Il avait pris aussi une devise semblable: T. Maioli et amicorum. Un autre illustre amateur de livres, Jacques-Auguste de Thou, fit exécuter des reliures très riches et admirablement ornées, auxquelles deux relieurs et libraires du temps, Pierre Gaillard et Pierre Portier, travaillèrent probablement.

L'examen de toutes ces reliures vous guidera, si vous avez de beaux et précieux volumes du XVIe siècle à faire relier, car ce sont là vraiment d'admirables modèles.

A la fin du règne de Henri IV et dans les premières années du règne de Louis XIII, un habile ouvrier, nommé Pigorneau, doreur de bottes comme ceux que nous avons cités, s'était mis à faire de la dorure de livres pour les relieurs. Il obtint un grand succès en exécutant ce que nous appelons aujourd'hui des compartiments à petits fers.

Sous Louis XIII et les premières années du règne de Louis XIV, la dorure à profusion fut à la mode. C'est de ce moment que date l'ornementation faite au pointillé sur un grand nombre de reliures. Un artiste surtout, celui qui travailla pour Louis XIII et Anne d'Autriche, le fameux Le Gascon, exécuta de petites merveilles en ce genre et dépassa de beaucoup tous ses contemporains. Le temps nous a heureusement conservé un certain nombre d'échantillons des ouvrages de ce maître en son art, qui fut en même temps un habile ouvrier, car le travail matériel de ses reliures, ce que nos contemporains ont nommé le corps d'ouvrage, est très soigneusement fait. Cette ornementation au pointillé, dont le dessin, souvent très compliqué, couvre entièrement les plats des reliures, est d'une grande richesse. Ce n'est déjà plus l'art majestueux et large du XVIe siècle, mais c'est infiniment gracieux. A la même époque on fit, aussi bien en Italie qu'en France, de nombreuses reliures dorées de la même manière, mais aucune n'approche de la finesse et de la netteté qui caractérisent celles de Le Gascon.

Vers la fin du XVIIe siècle, au moment où éclosent les chefs-d'œuvre de nos illustres classiques, la reliure redevient simple et peu ornée. On comprenait sans doute que ces œuvres grandioses ou sublimes n'avaient besoin d'aucun vêtement chamarré pour les faire paraître, et d'ailleurs l'impression elle-même en était peu soignée. Jamais ouvrages ne furent présentés au public d'une façon plus austère que les chefs-d'œuvre de Corneille, Molière, Racine, Pascal, La Fontaine, Boileau, La Rochefoucauld, Bossuet, La Bruyère, etc... Jamais volumes ne furent reliés aussi modestement; ce qui ne veut pas dire que les reliures fussent mauvaises ou même médiocres.

Plusieurs bons ouvriers dans ce genre se succédèrent depuis 1670 environ jusqu'aux premières années du XVIIIe siècle. Citons en première ligne, comme des relieurs presque incomparables, au point de vue de la qualité ou de la solidité de la reliure, d'abord Du Seuil, qui employa si souvent, comme dorure, cette double rangée de filets parallèles, l'une au bord, l'autre plus rapprochée du centre de chaque plat de la reliure, avec des coins en losanges dessinés à petits fers, et auxquels on a donné son nom. Ensuite vint le fameux Boyet, qui suivit les mêmes principes, mais en perfectionnant son travail au point de vue de la grâce et de l'élégance. Boyet est, selon nous, le modèle le plus parfait du bon relieur, et les volumes sortis de ses mains, si peu ornés qu'ils soient, font maintenant la joie des grands amateurs, qui ont fini par y attribuer des prix fort élevés.

Du Seuil et Boyet furent les premiers à doubler en maroquin à l'intérieur les plats d'un grand nombre de reliures. Cela avait été fait quelquefois avant eux, mais bien rarement. Nos bibliophiles les plus délicats attachent une grande importance à ces doublures, qui donnent maintenant une plus-value considérable aux livres sur lesquels on les rencontre. D'ailleurs les reliures de cette époque ont bravé les injures du temps avec une crânerie étonnante. La couleur est à peine modifiée, la dorure a conservé une grande fraîcheur; et il serait à désirer que nos maroquins modernes, à l'épiderme tendre, aux couleurs si variées et si brillantes, résistassent comme ceux-là pendant deux siècles, sans subir la moindre altération. Mais hélas! je crains bien qu'il n'en soit pas ainsi!

Les derniers relieurs véritablement habiles qu'on peut encore citer avant la décadence du métier, sont les Padeloup, dont la famille s'occupa de reliure pendant un demi-siècle environ, depuis 1715 jusque vers 1760; Anguerran, leur contemporain à peu près; Bisiaux, qui relia des livres pour Mme de Pompadour; et ensuite les Derome ou De Rome, dont le plus ancien et le meilleur relieur vivait au temps des derniers Padeloup.

Le Régent Philippe d'Orléans, qui ne dédaigna pas le goût des livres,—ce qui prouve une fois de plus que ce goût n'est pas incompatible avec celui de la galanterie,—fit relier un certain nombre de volumes par Padeloup. Il est même possible que ce fût pour ce prince que le relieur exécuta ses premières mosaïques, jolies œuvres d'art dont nous connaissons de si curieux spécimens. En effet, nous avons vu récemment passer en vente, dans la bibliothèque de M. Ernest Quentin-Bauchart, un intéressant volume illustré de gravures d'après les dessins du Régent, les Amours pastorales de Daphnis et de Chloé, daté de 1718, et sans doute relié la même année pour le prince, avec une superbe mosaïque portant au milieu les armes de Philippe d'Orléans. Ce volume appartient aujourd'hui à M. le comte de Mosbourg.

Les reliures de Padeloup, du premier surtout, se distinguent de celles de ses devanciers et de ses contemporains par des cartons plus minces et un travail d'ensemble plus élégant, sans exclusion de la solidité. Ce fut aussi le premier relieur qui signa ses œuvres d'une petite étiquette placée soit au bas du titre, soit au coin d'un feuillet de garde; mais toutes ses reliures ne furent pas signées.

L'ancien Derome, qu'on appelle aussi Derome le père, fut un excellent relieur et ses travaux se rapprochent de ceux des Padeloup. Comme eux il signa ses reliures d'une étiquette portant son nom et son adresse. Il exécuta aussi quelques mosaïques, que l'on recherche beaucoup de nos jours.

Un autre relieur ou seulement doreur sur cuir, Monnier, exécuta, à la même époque que Padeloup et Derome l'ancien, quelques mosaïques très riches et d'un dessin original. La plus belle et la plus finie que j'aie vue se trouve chez un de nos grands bibliophiles, M. Daguin, et recouvre un autre joli exemplaire du Daphnis et Chloé, 1718, petit in-8º que je viens de vous citer. En regardant attentivement ce volume, on est convaincu que la reliure doit être exécutée par Padeloup. Le corps d'ouvrage est pareil à celui des reliures qu'on lui attribue, les cartons sont minces, les châsses courtes, les coiffes fines; enfin l'ensemble a tout à fait le cachet des reliures de Padeloup. La mosaïque est signée Monnier, en six endroits. On sait d'ailleurs que Padeloup et Monnier travaillèrent ensemble.

A la vente Beckford-Hamilton, à Londres, se trouvaient quelques reliures à mosaïques, portant la signature de Monnier. La plus importante, à lui attribuée, mais non signée, avait été faite pour Mme de Pompadour, sur un exemplaire de la fameuse édition de Rodogune, imprimée en 1760, au Nord, dans les appartements mêmes de la célèbre favorite. Je vous ai déjà signalé ce volume à propos d'armoiries. Les sujets de la mosaïque sont larges et cependant finement exécutés. Le format in-4º a d'ailleurs permis à l'artiste de développer son dessin. Au milieu de chacun des plats se trouve la tour du blason de Mme de Pompadour.

Une autre mosaïque, également de grand format, recouvrait l'Imitation de Jésus-Christ, édition de De Beuil. Quoique le dessin japonais avec personnages ne soit pas en rapport avec le livre, il faut dire que l'exécution de cette mosaïque, qui présentait beaucoup de difficultés, est très remarquable. Monnier avait frappé sa signature en plusieurs endroits. Ces deux volumes, curiosités de premier ordre, appartiennent aujourd'hui à un amateur de merveilles, M. le comte de Sauvage.

Derome le jeune, celui dont on connaît le plus grand nombre de reliures, celui auquel on doit ces dos plats qui ont fait pendant bien des années la joie des bibliophiles, paraît n'avoir pas relié après 1790, époque où Bradel lui succéda. Mais déjà la décadence de la reliure avait commencé, et le corps d'ouvrage fut si négligé depuis ce moment jusque vers 1840, que les volumes sortis des ateliers pendant cette période de cinquante ans ressemblaient assez à des cartonnages recouverts d'une peau médiocrement apprêtée.

Après Bradel, qui se contenta de suivre les traditions du dernier Derome, une transformation sérieuse s'opéra dans l'emploi des substances premières destinées à la reliure. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle environ, les peaux avaient été préparées avec un grand soin, tant au point de vue du tannage qu'à celui de la teinture et du grain presque arrondi qui leur donnait un si bel aspect. C'est grâce à ces soins minutieux que les reliures les plus anciennes exécutées en maroquin, celles du XVIe siècle même, ont conservé jusqu'à nos jours cette solidité et cette fraîcheur de tons qui nous séduit. Depuis les premières années de l'Empire, jusqu'en 1840 à peu près, les peaux subirent une préparation toute différente. Les grains en furent allongés et on employa souvent du cuir de mouton, auquel on donna l'aspect de maroquin, au lieu du cuir de chèvre qui servait à cet usage. Les couleurs, devenues plus brillantes, étaient aussi moins solides, sauf le rouge, qui a bravé les injures du temps. Les meilleurs relieurs de cette époque, Bozérian, Courteval, Lefebvre, Simier, Thouvenin, ne laissent rien de remarquable, quoiqu'ils aient montré quelquefois, surtout le dernier, Thouvenin, une certaine habileté.

Cependant il faut dire à la louange de ces ouvriers, qu'ils firent preuve d'intelligence et de bon goût, en conservant presque toujours, sinon intactes, au moins peu rognées, les marges des volumes qui leur furent confiés. Le même éloge ne peut être adressé à tous leurs prédécesseurs du XVIIIe ou du XVIIe siècle; car, en général, ceux-là ne trouvèrent pas toujours utile de joindre cette qualité à celles qu'on se plaît à leur reconnaître.

Il est évident qu'à toutes les époques que je viens de vous faire parcourir, de nombreux relieurs existèrent à côté de ceux que je vous ai cités. Mais la plupart de leurs noms ne sont pas parvenus jusqu'à nous; et d'ailleurs, mon ami, je n'ai pas la prétention de vous faire ici un cours, mais de vous fournir quelques données, qui suffiront à votre intelligence, je n'en doute pas.