Choix de Priesnitz pour point de passage. Le lendemain en effet Napoléon, à cheval dès la pointe du jour, descendit à Priesnitz avec une forte colonne d'infanterie et toute l'artillerie de la garde, et fit commencer le passage sous ses yeux. Les Russes étaient rangés sur l'autre rive, et paraissaient résolus à la défendre. Napoléon ordonna l'établissement d'une forte batterie sur les hauteurs de Priesnitz, afin de balayer la plage située vis-à-vis, et fit monter sur-le-champ les voltigeurs dans les embarcations qu'on s'était procurées. Trois cents passèrent à la fois, et chassèrent les tirailleurs russes, tandis que par un va-et-vient continuel d'autres allèrent les rejoindre et les renforcer. Sur-le-champ ils commencèrent un fossé pour se couvrir, pendant que la canonnade s'établissait au-dessus de leur tête. Les Russes amenèrent de l'artillerie, Napoléon en amena davantage, et bientôt ce fut sous le feu de cinquante pièces de canon russes, et de quatre-vingts françaises, que le travail du pont fut continué. Les boulets tombaient de tout côté, et l'un de ces boulets venant heurter un magasin de planches près duquel Napoléon était placé, lui lança à la tête un éclat de bois, qui l'atteignit sans le blesser.—Quelques Italiens rangés en cet endroit cédèrent à un mouvement de peur, pour lui plus que pour eux.—Non fa male, leur dit-il, en les qualifiant de quelques expressions plaisantes, et provoquant parmi eux de grands éclats de rire, il les fit, à son exemple, rester gaiement sous une grêle de projectiles.

Napoléon au Passage de L'Elbe.

NAPOLÉON AU PASSAGE DE L'ELBE.

Karl Girardet del.
Paul Girardet sc.

Les Français passent l'Elbe à Priesnitz, à Dresde et à Meissen. La place n'étant plus tenable pour les Russes sous les quatre-vingts bouches à feu des Français, ils se retirèrent, et cessèrent d'opposer des obstacles au travail du pont, qui ne devait être achevé que le lendemain 10. Heureusement les Russes avaient aussi évacué la ville neuve, et là le passage pouvait être rétabli sur-le-champ sans provoquer de canonnade. Des madriers furent jetés sur les piliers en pierre des arches détruites, et on put communiquer entre les deux parties de la ville. Nos troupes allèrent occuper le faubourg de Neustadt, ou ville neuve. Ce même jour le général Bertrand et le maréchal Oudinot arrivèrent. Napoléon les répartit entre Dresde et Pirna. Il apprit que le général Lauriston avait rencontré à Meissen la queue des Prussiens, et qu'il avait réussi à franchir l'Elbe sans grande difficulté. Nous étions donc sur tous les points maîtres du cours de ce fleuve, et en possession tranquille de la capitale de la Saxe. La promesse de Napoléon qui avait dit qu'il renverrait les coalisés plus vite qu'ils n'étaient venus, se trouvait accomplie, car, entré en campagne le 1er mai, il était le 10 possesseur de la Saxe, et avait rejeté les coalisés au delà de l'Elbe.

Napoléon avant de poursuivre les coalisés sur l'Oder, est obligé de s'arrêter quelques jours à Dresde. Avant de les suivre plus loin, Napoléon résolut de s'arrêter quelques jours à Dresde, pour rallier ses troupes et les faire reposer, pour recueillir les divers corps de cavalerie qui s'apprêtaient à le rejoindre, pour rappeler le roi de Saxe dans ses États, et adapter enfin ses combinaisons militaires à celles des coalisés. Les projets des Prussiens et des Russes n'étaient pas encore parfaitement clairs, et on en recevait des rapports contradictoires. Il semblait cependant qu'ils nous livraient Berlin, et qu'ils mettaient au-dessus de l'intérêt bien grand sans doute de défendre cette capitale, l'intérêt plus grand encore de rester réunis, et surtout de se tenir toujours appuyés à l'Autriche, ce qui rendait la conduite des affaires diplomatiques aussi importante à cette heure que celle des affaires militaires. Napoléon, après avoir de nouveau assigné au corps de Ney la direction de Torgau, ce qui lui laissait la liberté de l'acheminer sur Berlin ou de le ramener sur Dresde, après avoir renouvelé et précisé davantage les ordres qui devaient porter ce corps à 80 mille hommes, s'occupa sur-le-champ des affaires diplomatiques, qui réclamaient en effet toute son attention.

Parti à prendre à l'égard du roi de Saxe. Le roi de Saxe avait fui non-seulement ses États, mais la Bavière, au moment même où Napoléon arrivait, et cela pour aller à Prague se jeter dans les bras de l'Autriche, dont il avait évidemment adopté la politique. Il y avait de quoi lui en vouloir, mais déclarer ce prince déchu, c'eût été proclamer nous-mêmes une défection de plus, donner raison aux Allemands qui disaient que nos alliés étaient traités en esclaves, se mettre en outre un grand embarras sur les bras, car qu'eût-on fait de la Saxe si on ne la lui avait rendue? C'était enfin déclarer trop crûment à l'Autriche comment on considérait et comment on se proposait de traiter cette politique de la médiation, qui était la sienne, et n'était devenue celle du roi de Saxe qu'à son instigation. Napoléon feint de n'avoir pas compris le motif de sa conduite, et le rappelle à Dresde. Napoléon ne contenait jamais son ambition, mais il contenait quelquefois sa colère, et il donna cette fois un exemple d'empire sur lui-même, trop rare dans sa vie. Il feignit de n'avoir pas compris la conduite du roi de Saxe, de l'attribuer à de faux conseils, et de ne voir dans ce monarque qu'un prince troublé mais loyal. Il lui adressa donc l'un de ses aides de camp à Prague, avec la sommation formelle, sous peine de déchéance, de revenir immédiatement à Dresde, d'y amener sa cavalerie, son artillerie, sa cour, tout ce qui l'avait suivi, et de rendre au général Reynier la place de Torgau avec les dix mille Saxons qui l'occupaient. M. de Serra, notre ministre auprès de la cour de Saxe, qui avait accompagné à Prague le roi Frédéric-Auguste, avait ordre de se transporter auprès de lui à l'instant même, et d'exiger une réponse immédiate.

Ce qui s'était passé à Vienne pendant les événements qui s'étaient accomplis à Lutzen et à Dresde. Les déterminations à l'égard de l'Autriche importaient bien davantage, et étaient devenues encore plus délicates qu'auparavant, par suite de ce qui s'était passé à Vienne pendant que Napoléon livrait la bataille de Lutzen et marchait sur Dresde. M. de Narbonne, fort inquiet de ce qui pourrait survenir à Cracovie entre les Russes, les Autrichiens, les Polonais, à la réception des ordres de Napoléon qui enjoignaient aux Polonais de ne pas se laisser désarmer, n'avait cessé d'insister auprès de M. de Metternich pour qu'il prît à ce sujet une résolution satisfaisante. De son côté M. de Metternich, engagé avec les Russes par la convention secrète que nous avons fait connaître, avait toujours éludé, et persisté à dire qu'il lui était impossible d'être à la fois médiateur et belligérant. Enfin M. de Narbonne recevant de Paris par M. de Bassano, de Mayence par M. de Caulaincourt, des instructions plus formelles encore de l'Empereur, qui ne voulait qu'à aucun prix les Polonais déposassent les armes, qui prétendait même continuer à donner des ordres au corps auxiliaire autrichien, crut devoir employer les grands moyens pour amener M. de Metternich à sortir des ambiguïtés dans lesquelles il se renfermait. M. de Narbonne ignorait que dans les archives de l'ambassade se trouvait l'interdiction de présenter aucune note écrite, qui ne partît du cabinet même. En conséquence il se rendit chez M. de Metternich, et lui annonça qu'il allait lui remettre une note, avec sommation de s'expliquer catégoriquement sur le traité d'alliance dont il refusait en ce moment l'exécution littérale.—Note remise par M. de Narbonne pour obliger M. de Metternich à s'expliquer sur le traité d'alliance du 14 mars 1812. Jusqu'ici, dit-il, j'ai pris patience, et écouté comme acceptables toutes les excuses au moyen desquelles vous cherchez à éluder vos engagements, et à dissimuler l'étendue de vos préparatifs, que vous nous avoueriez s'ils étaient faits pour nous. Mais je suis forcé par les événements de Gallicie de provoquer une explication catégorique, et de vous demander si vous êtes ou si vous n'êtes plus notre allié, si vous entendez enfin manquer au traité d'alliance du 14 mars 1812? Si vous n'y voulez pas manquer, il faut absolument faire agir le corps autrichien auxiliaire, en vous conformant aux ordres de l'empereur Napoléon, et par-dessus tout ne pas songer à désarmer nos alliés.—On ne pouvait placer M. de Metternich dans une position plus embarrassante, et se mettre soi-même envers lui dans une position plus périlleuse. S'il eût été libre, il aurait cédé peut-être, et ordonné quelques hostilités simulées dont il se serait ensuite excusé auprès des Russes par l'intermédiaire de M. de Lebzeltern. Malheureusement il avait promis de ne pas renouveler les hostilités par un engagement, secret mais formel et écrit, que les Russes auraient été autorisés à publier si on l'avait violé. Il n'y avait donc pas moyen de se plier aux exigences de M. de Narbonne, et M. de Metternich fut obligé de lui résister, très-doucement dans la forme, mais très-opiniâtrement dans le fond.—Efforts de M. de Metternich pour éviter de s'expliquer sur le traité d'alliance. Oui, je suis votre allié, répondit-il à M. de Narbonne; je le suis, je veux continuer à l'être; mais je suis médiateur aussi, et tant que mon rôle de médiateur ne sera pas épuisé par le refus de conditions raisonnables, je ne puis pas redevenir belligérant.—M. de Metternich reproduisit ensuite tout ce système d'argumentation adroite et subtile que l'on connaît déjà, et dont nous n'avions pas intérêt à le faire sortir, tant que nous ne voulions pas en arriver à un éclat avec l'Autriche, et à la guerre avec cette puissance. Puis abandonnant les subtilités, et abordant les considérations de bon sens, M. de Metternich supplia M. de Narbonne de ne pas insister davantage, de ne pas le mettre dans une fausse position, en lui demandant ce qu'il ne pouvait pas accorder, c'est-à-dire la reprise des hostilités contre les Russes.—Si je vous refuse trente mille hommes aujourd'hui, répéta-t-il, c'est pour vous en donner cent cinquante mille plus tard, lorsque nous serons d'accord sur une paix proposable, et acceptable par l'Europe.—Ces paroles fort sages ramenaient la seule, la grande question du moment, celle des conditions de la paix, sur laquelle nous avions complétement tort, et qui devait entraîner notre ruine. M. de Narbonne revenant encore à la charge, M. de Metternich alla jusqu'à lui dire que c'était une faute d'insister à ce point, car il croyait savoir que Napoléon ne voulait pas qu'on poussât à bout la cour d'Autriche. En effet, M. de Bubna revenant de Paris fort touché des soins dont il avait été l'objet, affirmait que Napoléon désirait marcher d'accord avec son beau-père, et que, si on s'y prenait bien, on amènerait bientôt un arrangement raisonnable des affaires européennes. M. de Bubna courut effectivement chez M. de Narbonne, le pressa de ne pas troubler l'intimité près de renaître entre le gendre et le beau-père, le supplia de prendre patience, lui disant que, moyennant qu'on fût tant soit peu raisonnable, les coalisés le seraient si peu, que de gré ou de force la cour d'Autriche reviendrait à Napoléon, et qu'alors ce n'étaient pas trente mille Autrichiens qu'on aurait, mais deux cent mille.

Insistance de M. de Narbonne, et demande d'une audience à l'empereur François. Ce langage était fort sensé, mais M. de Narbonne, tout plein des dépêches qu'il avait reçues, alarmé de ce qui pourrait arriver si les ordres de Napoléon parvenant à Cracovie à M. de Frimont n'y rencontraient que la désobéissance, si le prince Poniatowski refusant de se laisser désarmer, il éclatait une collision entre les Polonais et les Autrichiens, cédant aussi à l'impulsion de son rôle, qu'il s'était attaché à entendre tout autrement que son prédécesseur M. Otto, crut bien faire en remettant une note formelle par laquelle, invoquant le traité d'alliance du 14 mars 1812, rappelant la confirmation que les Autrichiens lui en avaient plusieurs fois donnée, il sommait la cour de Vienne ou d'exécuter ce traité, ou de déclarer qu'il n'existait plus. Craignant néanmoins après cette démarche la réponse qui pourrait lui être adressée, et voulant la prévenir, il demanda une entrevue à l'empereur François, et admis tout de suite auprès de ce monarque, le conjura de ne pas rejeter l'Autriche et la France, l'une à l'égard de l'autre, dans un état d'hostilité qui jusqu'ici n'avait amené que des malheurs, et pouvait en entraîner de plus grands encore. Conformité du langage de l'empereur François avec celui de M. de Metternich. L'empereur accueillit M. de Narbonne avec beaucoup de politesse et de calme, lui répéta tout ce que lui avait dit M. de Metternich, ajouta même assez finement que s'il avait voulu s'assurer de l'accord qui existait entre le souverain et le ministre dirigeant, il allait se retirer édifié; que pour lui, il désirait rester l'allié de son gendre, mais sans abandonner un rôle qui était le seul que le peuple autrichien lui vît adopter avec plaisir, celui de médiateur; qu'il y persisterait jusqu'au bout, et ne s'en départirait que lorsqu'il aurait perdu toute espérance d'opérer un rapprochement entre les puissances belligérantes. Il finit, comme M. de Metternich, par dire qu'il était porté à croire que M. de Narbonne, sans doute pour dégager sa responsabilité personnelle, en faisait trop, et allait au delà des vraies intentions de son maître.

M. de Narbonne insista de nouveau sur les graves conséquences que pourrait avoir un éclat public à Cracovie, sur la nécessité de le prévenir, et refusa de retirer sa note.

M. de Metternich obligé enfin d'y répondre, avait un moyen tout simple de sortir d'embarras, c'était de recourir à la déclaration qu'il avait faite le 12 avril, quand on lui avait proposé d'entrer dans les événements par une action des plus vives. Il avait pris acte alors de ce qu'on lui proposait pour avouer le rôle de médiateur armé, pour annoncer des armements considérables mis au service de la médiation, et pour établir que le traité du 14 mars 1812, en restant en vigueur comme principe d'alliance, n'était plus quant aux moyens d'action, applicable aux circonstances. Forcé de répondre M. de Metternich déclare que l'Autriche étant devenue médiatrice, ne peut pas être en même temps puissance belligérante. S'en référant à cette déclaration, M. de Metternich répondit que la cour de Vienne ne pouvait obtempérer à la demande de faire agir le corps auxiliaire, parce que d'abord cette cour étant devenue médiatrice sur la provocation même de la France, elle ne pouvait plus dès lors se mettre en hostilité avec l'une des puissances belligérantes, et que, secondement, le corps auxiliaire n'étant que l'un des moyens stipulés par le traité d'alliance, et ces moyens étant reconnus insuffisants pour les circonstances, il convenait d'en ajourner l'emploi.

La réponse était habile, et surtout fâcheuse pour nous, car elle nous condamnait à entendre dire une seconde fois que le traité d'alliance, tout en demeurant virtuellement en vigueur, cessait d'être exécutable, ce qui lui ôtait toute efficacité. Cependant, pourvu qu'il maintînt au moins l'Autriche neutre, il fallait nous en contenter, et ne pas ébranler nous-mêmes ce qui en restait, en fournissant l'occasion de répéter sans cesse qu'il n'était plus applicable aux circonstances. M. de Narbonne était assurément allé trop loin, mais loin dans la voie où on l'avait dirigé, et où on l'avait constamment poussé à marcher plus vite.

Pour atténuer l'effet de sa déclaration, M. de Metternich accorde que le corps polonais ne sera point désarmé en traversant le territoire autrichien. M. de Metternich, qui ne désirait pas une rupture avec la France, sentit que dans les craintes de M. de Narbonne il y avait cependant quelque chose de fondé, c'était la possibilité d'un éclat entre le prince Poniatowski et le général comte de Frimont, si on persistait à désarmer le corps polonais. Heureusement il était facile d'y remédier, et il n'y manqua pas. Déjà il avait concédé que le bataillon français compris dans l'armée polonaise ne serait point désarmé à son entrée sur le territoire autrichien. Il accorda de même que l'armée polonaise, toujours libre d'ailleurs de ne pas se retirer derrière la frontière autrichienne si elle préférait combattre seule contre les Russes, aurait elle aussi la faculté, si elle voulait traverser la Bohême pour se rendre en Saxe, de conserver ses armes pendant le trajet. Il promit enfin qu'elle trouverait à chaque gîte le logement et les vivres nécessaires.—Il a suffi à l'empereur François, dit M. de Metternich, de savoir que l'empereur Napoléon, dans un sentiment de susceptibilité militaire que justifie sa gloire, ait désapprouvé, quant au corps polonais, l'exécution d'une formalité qui est toute du droit des gens, pour qu'il y ait spontanément renoncé. Pourtant, ajouta M. de Metternich, l'empereur François demande avec instance que le séjour d'un corps en armes sur le territoire neutre soit le plus court possible.—

L'inconvénient de ces contestations n'était pas seulement de faciliter à l'Autriche des déclarations dont elle devait plus tard faire un usage funeste pour nous, mais de la porter à désespérer de notre raison, en nous voyant si impérieux, si peu accommodants, et de mûrir ainsi plus vite la fatale résolution qu'autour d'elle tout l'invitait à prendre. On pouvait effectivement, après chaque scène de ce genre, s'apercevoir que M. de Metternich était plus gêné, plus contraint avec nous, c'est-à-dire plus engagé avec nos adversaires. Chaque fois on les entendait eux-mêmes à Vienne se vanter plus hautement de l'avoir conquis, tellement que le retentissement de ces propos arrivait à M. de Narbonne par tous les échos de la cour et des salons.

Premier effet à Vienne de la bataille de Lutzen. Cependant le bruit des derniers événements militaires vint heureusement interrompre ces tristes contestations. Tout à coup on apprit qu'une grande bataille avait été livrée, que des torrents de sang avaient coulé, et que nous étions battus, à en croire les propagateurs de nouvelles, qui pour la plupart étaient nos ennemis. Partout on affirmait notre défaite avec une assurance inouïe. On se fondait pour répandre ces rumeurs sur des lettres mêmes de l'empereur Alexandre (non pas, il est vrai, du roi de Prusse, trop sage pour écrire de telles choses, mais sur plusieurs lettres des généraux prussiens). L'empereur Alexandre était si content de lui, les généraux prussiens avaient le sentiment de s'être si bravement battus, qu'ils ne se sentaient presque pas vaincus, bien qu'ils le fussent au point de ne pouvoir tenir nulle part. L'ambassadeur d'Angleterre, lord Cathcart, militaire expérimenté, témoin de la bataille, avait trouvé ces mensonges ridicules, et avait dit lui-même que si on ne remportait que des victoires de ce genre, il faudrait bientôt traiter à tout prix. Les nombreux amis de la coalition soutiennent que les Français ont été battus. M. de Metternich avait trop d'esprit pour ajouter foi à de pareilles forfanteries. Pourtant les assertions étaient si positives, qu'il en était surpris, ne croyant pas qu'on pût mentir à ce point, et il en exprima son étonnement à M. de Narbonne. Esprit et fierté de M. de Narbonne. C'est dans ces positions que le grand seigneur, militaire, spirituel et fier, se révélait chez M. de Narbonne avec tous ses avantages.—Nous sommes vaincus, dit-il à tout le monde, soit ... Nous verrons dans quelques jours sur quelle route seront les vaincus et les vainqueurs.—Quatre jours après, en effet, on apprit que les soi-disant vaincus étaient aux portes de Dresde, et les soi-disant vainqueurs au delà de l'Elbe. La victoire de Lutzen bientôt appréciée à Vienne. La confusion en fut d'autant plus grande. Dans les salons de Vienne, on se déchaîna contre l'incapacité militaire des deux souverains alliés, mais, au lieu d'être plus porté vers nous, on insista davantage sur la nécessité pour l'Autriche de courir à leur secours, et de s'unir à eux afin de sauver l'Europe d'un joug intolérable.

M. de Metternich vient féliciter M. de Narbonne, et paraît pressé, à la vue des événements qui se précipitent, de signifier la médiation autrichienne. M. de Metternich se transporta tout de suite chez M. de Narbonne, et, avec une assurance qui n'était pas sans sincérité, lui dit que les victoires de Napoléon ne l'étonnaient point, car il avait basé sur ces victoires tous ses calculs pacifiques; que pour rendre la paix acceptable, il fallait faire tomber les deux tiers au moins des propositions russes, anglaises, prussiennes; que la victoire de Lutzen servirait à cela, qu'il y avait compté, et qu'il eût été trompé dans ses espérances s'il en avait été autrement (assertion qui était vraie, quoiqu'elle pût paraître singulière); mais qu'il restait un tiers de ces propositions dont il était impossible de méconnaître la raison, la justice, la sagesse, et qu'il fallait les admettre; qu'il était temps pour le cabinet de Vienne de se saisir enfin de son rôle de médiateur, pris à l'instigation de la France, et avec le consentement des autres puissances belligérantes; que bientôt il serait trop tard, au train dont marchaient les affaires, pour exercer ce rôle utilement; qu'il allait donc expédier immédiatement deux plénipotentiaires, l'un pour le quartier général français, l'autre pour le quartier général russe; qu'il fallait, pour être écouté, choisir des porteurs de paroles agréables à ceux auxquels on les adressait; que le général comte de Bubna ayant paru plaire à Napoléon (nous avons dit qu'il était militaire et homme d'esprit), Choix de M. de Bubna pour l'envoyer à Napoléon, et de M. de Stadion pour l'envoyer aux souverains de Russie et de Prusse. on le lui renvoyait; que M. de Stadion, célèbre jadis dans le parti anti-français, avait plus de chances qu'un autre d'être bien accueilli au quartier général des coalisés, et qu'on allait l'y acheminer; que loin d'être un ennemi dangereux pour la France, il lui serait plus utile qu'un ami, car il mettrait d'autant plus de hardiesse à dire aux Russes et aux Prussiens les vérités qu'il importait de leur faire entendre; que d'accord aujourd'hui avec l'empereur et M. de Metternich sur les conditions de la médiation et de la paix, il était seul capable, en s'appuyant sur les victoires de Napoléon, de faire agréer ces conditions aux puissances belligérantes.—En toutes ces choses M. de Metternich avait raison, et il était doublement habile, car, outre qu'il choisissait dans M. de Stadion un négociateur qui, par cela même qu'il nous était hostile, obtiendrait plus de crédit chez les coalisés, il occupait et compromettait un rival, un antagoniste, le chef en un mot du parti anti-français, du parti qui voulait le plus tôt possible la guerre avec nous. Ôter un tel chef à ce parti, c'était pour soi et pour nous la meilleure des conduites.

On annonça donc qu'on allait dépêcher MM. de Bubna et de Stadion pour proposer un armistice, et provoquer une première explication sur les conditions de la paix future. Sans prétendre les imposer à Napoléon, on déclara cependant qu'on prendrait la liberté de lui indiquer celles qu'on jugeait acceptables par toutes les parties belligérantes, et, ne voulant pas en faire mystère à M. de Narbonne, M. de Metternich, qui les lui avait déjà clairement indiquées en plus d'une circonstance, les lui énonça cette fois l'une après l'autre, avec la plus extrême précision. M. de Metternich ne se borne plus à insinuer les intentions de sa cour relativement aux conditions de la paix, mais les énonce avec la plus grande précision. C'était ce que nous avons exposé si souvent, la suppression du grand-duché de Varsovie et sa rétrocession à la Prusse, sauf quelques portions revenant de droit à la Russie et à l'Autriche; c'était la reconstitution de la Prusse au moyen du grand-duché, et de territoires à trouver en Allemagne; c'était l'abandon de la Confédération du Rhin, et enfin la renonciation aux départements anséatiques, c'est-à-dire aux villes de Brême, Hambourg et Lubeck. Ces conditions consistent dans le sacrifice du grand-duché de Varsovie, de la Confédération du Rhin, des villes anséatiques, et des provinces illyriennes. On devait ne rien dire de la Hollande, de l'Italie, de l'Espagne, pour ne pas soulever des difficultés insolubles, et on ajournerait au besoin la paix maritime, s'il n'y avait pas moyen de s'entendre avec l'Angleterre, afin de conclure tout de suite la paix continentale, qui était la plus urgente. Telles étaient, indépendamment de la restitution des provinces illyriennes que nous avions à peu près promises à l'Autriche, ces conditions qui nous laissaient la Westphalie, la Lombardie et Naples, comme royaumes vassaux, la Hollande, la Belgique, les provinces rhénanes, le Piémont, la Toscane, l'État romain, comme départements français! Telle était la France qu'on nous offrait, et dont nous regardions l'offre comme un outrage! Quant à l'Espagne, on était certain qu'il en faudrait faire le sacrifice pour avoir la paix avec l'Angleterre, mais que ce sacrifice suffirait. M. de Metternich avait eu, disait-il, plus d'une occasion de s'en assurer. On a vu par nos récits antérieurs, que sous ce rapport au moins, il n'y aurait pas difficulté insurmontable de la part de Napoléon.

M. de Narbonne répéta plusieurs fois que Napoléon victorieux n'accepterait pas ces conditions, mais M. de Metternich répéta à son tour que Napoléon était plus raisonnable qu'on ne voulait le représenter; que d'ailleurs ces conditions étaient inévitables, et qu'il faudrait lutter fortement encore pour les faire agréer aux puissances coalisées.

L'Autriche ne veut pas empêcher le roi de Saxe de retourner à Dresde. Restait le roi de Saxe, qu'on savait placé entre la déchéance ou le retour à Dresde, et pour l'Autriche il n'y avait pas sur ce sujet deux partis à prendre. Quelques insensés, à qui les moyens ne coûtaient pas, du moins en paroles, disaient à Vienne qu'il fallait s'emparer de la personne de ce monarque, et l'empêcher ainsi de retomber, en retournant à Dresde, sous le joug de Napoléon. Il n'y avait à penser à rien de pareil, et on ne songea pas un instant à retenir le roi Frédéric-Auguste. Au surplus on n'en aurait pas eu le temps, car il avait été obligé de répondre sur-le-champ à nos sommations, et, quoique en pleurant, de consentir à l'invitation que Napoléon lui avait adressée. Il s'apprêta en effet à partir de Prague avec ses troupes et sa cour, demandant instamment le secret, et le promettant de son côté à l'Autriche, sur les négociations qui avaient eu lieu entre les cabinets de Dresde et de Vienne. Le secret n'était ni bien profond ni bien noir. C'était une adhésion à la politique médiatrice, que le pauvre roi de Saxe avait bien pu considérer comme n'étant pas une trahison, lorsqu'il la voyait suivie et préconisée par le beau-père de Napoléon, sans qu'il en résultât de rupture entre eux. Il fit donc annoncer son arrivée à Dresde sous deux jours, temps qui était rigoureusement nécessaire à une cour aussi peu expéditive pour faire ses apprêts de voyage. Elle était composée effectivement de beaucoup de princes et princesses, quelques-uns très-vieux, et tous de même honnêteté et de même timidité que le roi.

Napoléon, en recevant les dépêches de Vienne, s'aperçoit de la faute qu'on a commise en poussant trop vivement l'Autriche. Lorsque Napoléon apprit successivement tout ce qui vient d'être rapporté, il se mit en mesure de recevoir convenablement son allié, redevenu fidèle; mais auparavant il donna ses instructions à son représentant à Vienne. Il s'aperçut enfin de la faute qu'on avait commise en poussant l'Autriche à entrer si avant dans les événements, et en la provoquant à se constituer médiatrice armée, c'est-à-dire arbitre, quand on ne voulait pas subir son arbitrage. Il s'aperçut aussi de l'erreur dans laquelle il était tombé, en croyant qu'il pourrait engager cette puissance dans ses projets par l'offre des dépouilles de la Prusse, et en ne voyant pas qu'avant tout l'Autriche tenait à reconstituer l'Allemagne pour être indépendante, et ne trouvait pas d'agrandissement territorial qui valût l'indépendance. Mais, comme font souvent les princes qui ne veulent pas avoir tort, il rejeta toute la faute sur son représentant, c'est-à-dire sur M. de Narbonne, qui, avec la mission qu'il avait reçue, avec les instructions dont il était porteur, ne pouvait pas agir autrement qu'il n'avait fait. Toutefois, comme Napoléon aimait ce personnage si distingué, il l'improuva, sans aucune sévérité de langage, d'avoir poussé les choses si loin, d'avoir remis une note malgré les prescriptions du cabinet qui défendaient d'en remettre sans ordre formel, et d'avoir amené M. de Metternich à déclarer par deux fois que le traité d'alliance n'était plus applicable aux circonstances.— Recommandation à M. de Narbonne de s'enfermer désormais dans la plus extrême réserve. Il regrettait, disait-il, qu'on eût mis l'empereur son beau-père dans une position dont bientôt ce monarque sentirait la fausseté, car les Français n'en étaient encore qu'à leur première victoire, et allaient sous peu de jours en remporter d'autres. Quoi qu'il en soit, l'Autriche, obligée prochainement de revenir en arrière, en serait pour la confusion de ses fausses démarches; mais pour le moment il fallait que M. de Narbonne se montrât calme, réservé sans froideur, et ne demandât, ne répondît plus rien à la cour de Vienne, afin qu'elle reconnût qu'on ne la tenait plus pour alliée, tout en l'acceptant pour médiatrice, sans l'accepter cependant pour médiatrice armée.—

Napoléon malgré ce langage modéré en apparence, était exaspéré au fond du cœur contre l'Autriche et contre son beau-père. Malgré sa prodigieuse sagacité, le penchant à se flatter, penchant auquel cèdent tous les hommes, quelque clairvoyants qu'ils soient, lorsqu'ils se sont mis dans une position où ils ont besoin de s'abuser eux-mêmes, le penchant à se flatter l'avait porté à croire qu'il obtiendrait tout de l'Autriche moyennant qu'il la payât bien, et il était profondément irrité de voir qu'elle trompait si complétement ses calculs. Irritation qu'inspirent à Napoléon les conditions de paix proposées. Les conditions qu'on lui mandait, et qui n'auraient pas dû lui paraître nouvelles, lui étaient odieuses. Il avait renoncé dans sa pensée au grand-duché de Varsovie, surtout après avoir reconnu de près les difficultés de cette création; mais au lendemain de cette guerre de 1812, entreprise pour humilier la Russie, pour reconstituer la Pologne, pour appesantir plus que jamais son joug sur l'Europe, au lendemain de cette guerre, se trouver avec la Russie agrandie, avec la Pologne non pas refaite, mais irrévocablement détruite, supporter la défection de la Prusse, l'en récompenser même, renoncer au protectorat de la Confédération du Rhin, abandonner les villes anséatiques, cause première de la brouille avec la Russie, c'était une multiplicité de déboires, dont aucun n'affaiblissait sa vraie puissance, mais dont tous étaient un cruel échec pour son orgueil! Ces conditions n'intéressaient que l'orgueil de Napoléon, et nullement la grandeur de la France. Au point de vue des véritables intérêts de la France, aucun de ces sacrifices n'était à regretter. Le grand-duché de Varsovie n'était qu'un essai chimérique, tant que la Prusse et l'Autriche ne songeaient pas à reconstituer la Pologne, car c'étaient elles après tout que la Pologne était destinée à couvrir, et puisqu'elles n'en voulaient pas, il était puéril de s'obstiner à leur faire du bien malgré elles. Quant à la Prusse, nous n'avions intérêt, ni par rapport à la Russie, ni par rapport à l'Autriche, à la maintenir si faible! Quant au protectorat du Rhin, c'était un vain titre, odieux aux Allemands, capable uniquement de nous attirer leur haine, sans nous donner sur eux aucune influence réelle. Quant aux villes anséatiques enfin, s'obstiner à les conserver, c'était étendre notre frontière militaire et commerciale au delà de toute raison. C'est à peine, en effet, si nous pouvions défendre le Zuyderzée et le Texel, car au delà du Wahal il n'existait plus de solide frontière pour nous; il avait même fallu tout l'esprit ingénieux de Napoléon pour faire rentrer la Hollande dans un bon système de défense, et encore n'y avait-il que très-imparfaitement réussi. Elles dépassaient même ce que la France aurait dû raisonnablement désirer comme étendue de territoire. Toutefois la possession de la Hollande offrait de si grands avantages maritimes, que cette magnifique possession pouvait être un objet de désirs pour une ambition à la façon de Charlemagne. Mais les villes anséatiques nous imposaient une charge sans compensation, car elles étaient impossibles à défendre, à moins d'étendre la France jusqu'à l'Elbe, et commercialement elles étaient indispensables à l'alimentation de l'Allemagne et inutiles à la nôtre. Relativement au blocus continental, leur avantage tombait avec ce blocus, et avec la paix. Si même nous eussions été sages, nous aurions dû renoncer tout de suite au royaume de Westphalie, en dédommageant de quelque façon le roi Jérôme; mais enfin on ne nous le demandait pas, puisque l'empereur Alexandre avait refusé de prendre avec le grand-duc de Hesse l'engagement de lui rendre ses États, et il n'y avait pas à s'en occuper. Ce n'était donc que l'orgueil, l'implacable orgueil qui pouvait porter Napoléon à repousser les conditions imaginées par l'Autriche.—Il ne voulait pas, disait-il, se laisser humilier.—Il appelait être humilié ne pouvoir pas réaliser tous les rêves de son immense ambition, même quand on ne portait aucune atteinte à sa puissance réelle. Hélas! la punition de l'orgueil qui a trop entrepris sur autrui, c'est précisément de ne pouvoir céder, alors même qu'il le trouverait juste et nécessaire! Il est cloué à ses folles prétentions comme Prométhée à son rocher: exemple terrible pour ceux qui, n'écoutant que leurs désirs, se font un jeu des droits et de la dignité des hommes!

Une nouvelle cause accidentelle ajoute à l'irritation de Napoléon. La certitude acquise des intentions de l'Autriche, qui n'auraient pas dû être nouvelles pour Napoléon, car de fréquentes insinuations les lui avaient clairement révélées depuis quatre mois, l'irrita profondément contre cette puissance. Il y vit une double trahison de l'alliance et de la parenté, et se dit, ce qu'il s'était dit autrefois bien souvent, jusqu'au jour où un brusque mouvement d'humeur contre la Russie l'avait décidé à un mariage autrichien, qu'il n'y avait jamais à compter sur la cour de Vienne, qu'il y avait toujours chez elle un abîme de dissimulation, d'astuce, d'égoïsme, qu'on devait chercher à s'entendre avec tout le monde plutôt qu'avec elle, et sacrifices pour sacrifices, en faire, s'il le fallait, à la Russie, à l'Angleterre même, plutôt qu'à l'Autriche ou à la Prusse. Un hasard poussa cette irritation au dernier terme. Un courrier intercepté prouve que M. de Metternich, tout en caressant les Français, caressait encore plus les Russes et les Prussiens. On avait arrêté à Dresde un courrier venant de Vienne, et porteur des dépêches de M. de Stackelberg, qui était représentant de la Russie auprès de l'Autriche, depuis que les rapports avaient été rétablis entre ces deux puissances à l'occasion de la médiation. On avait trouvé dans les dépêches de M. de Stackelberg à M. de Nesselrode beaucoup de détails singuliers, et on avait pu y voir que M. de Metternich, dans une position difficile, qui le condamnait à une extrême dissimulation, prodiguait les témoignages aux uns et aux autres, mais aux Russes et aux Prussiens encore plus qu'aux Français. M. de Metternich en effet pour se faire pardonner de ne pas apporter immédiatement à nos ennemis toutes les forces de l'Autriche, de ne pas adopter toutes leurs conditions de paix, n'hésitait pas, quand il était en tête-à-tête avec eux, à se dire contraint dans sa conduite par le traité d'alliance du 14 mars 1812, par le mariage de Marie-Louise, par le danger d'une guerre avec la France, par l'inachèvement des préparatifs de l'Autriche, et manifestait, quand il le pouvait en sûreté, des préférences de cœur pour la coalition. Qu'il en fût ainsi, et même plus, on devait, sans avoir lu une seule des dépêches de la diplomatie étrangère, en être convaincu, ne pas s'en étonner, ne pas s'en émouvoir, et accepter comme vrai tout ce que disait M. de Metternich, qui disait vrai en effet lorsqu'il affirmait qu'à certaines conditions il se rangerait de notre côté. Il fallait comprendre que M. de Metternich étant Allemand, ne pouvait et ne devait pas nous aimer, et que s'il nous ménageait c'était par politique, et uniquement pour ne pas compromettre étourdiment son pays avec nous; il fallait profiter de sa prudence même pour en tirer tout le parti possible, mais rien que le parti possible. À la vérité nous raisonnons ici comme la politique, dont l'art consiste à comprendre toutes les situations, à les ménager et à s'en servir, et Napoléon raisonnait comme raisonnent l'orgueil, la victoire et le despotisme. Ces soudaines révélations l'irritèrent, comme si avec son esprit, qui était tout lumière dans le calme des passions, tout flamme et fumée dans l'emportement de ces passions funestes, il n'avait pas dû les prévoir. Un détail notamment l'exaspéra plus que tout le reste. Dans le moment où l'on attendait avec impatience à Vienne des nouvelles de la bataille prévue mais non connue du 2 mai, M. de Metternich, dans ses effusions pour les Russes, avait écrit à M. de Stackelberg que s'il recevait des dépêches, même pendant la nuit, il le ferait éveiller pour les lui communiquer. C'étaient de bien grandes attentions pour la Russie, et de la part surtout d'un ministre qui se disait l'allié persévérant de la France! Puis on avait trouvé une lettre du roi de Saxe au général Thielmann, laquelle, supposant comme vraisemblable l'arrivée des Français victorieux sur l'Elbe, lui enjoignait, en tenant la place de Torgau fermée pour les Russes, de la tenir encore plus fermée pour les Français. Napoléon ne voulut pas voir dans ces instructions si prévoyantes le bon et imprévoyant monarque saxon, mais le renard de Vienne qu'il prétendait reconnaître à sa finesse. Grande faute de ne pas comprendre que la conduite de M. de Metternich était ce qu'elle devait être. Tout cela rapproché, exagéré, apprécié par la colère, parut une trahison complète, tandis que ce n'était que le labeur d'une prudence embarrassée cherchant à passer à travers mille écueils. Encore une fois, il fallait profiter des conseils que M. de Metternich nous donnait à nous-mêmes, et de la crainte que nous n'avions pas cessé de lui inspirer, pour sortir de cette situation en faisant le moins de sacrifices possible; et comme il ne s'agissait de sacrifier que ce qui touchait à la vanité, et rien de ce qui appartenait à la puissance réelle, il fallait se soumettre, de bonne ou mauvaise grâce, mais se soumettre: il fallait bien après tout payer de quelque chose le désastre de Moscou! Trop heureux de ne pas le payer de l'existence elle-même! Qu'on nous pardonne la répétition de ces inutiles réflexions, cinquante ans après l'événement, qu'on les pardonne au chagrin que nous inspire la vue directe et continue des fatales résolutions qui ont perdu non pas Napoléon seulement (peu importe le sort d'un homme quel qu'il puisse être), mais la grandeur de notre patrie!

Napoléon revient brusquement à la politique conseillée par MM. de Caulaincourt et de Talleyrand, et consistant à mettre l'Autriche de côté pour traiter directement avec la Russie. Quoi qu'il en soit, Napoléon revint brusquement à la politique qui avait été proposée dans le conseil tenu aux Tuileries en janvier dernier, et fortement appuyée par MM. de Caulaincourt, de Talleyrand et de Cambacérès, celle qui consistait à laisser l'Autriche de côté, sans la heurter toutefois, pour chercher à s'entendre directement avec la Russie. Cette politique, avons-nous dit, sage en ce qu'elle tendait à ne pas trop mêler l'Autriche aux événements actuels, à ne pas lui attribuer un rôle dont elle abuserait contre nous, avait néanmoins un inconvénient pratique des plus graves, c'était la difficulté de s'aboucher avec l'empereur Alexandre. Cette difficulté déjà grande en janvier avait dû s'accroître encore par les derniers événements militaires, par l'espérance dont les Allemands berçaient Alexandre, de faire de lui le libérateur de l'Europe et le premier des monarques régnants. Il est vrai que la bataille de Lutzen, puis après cette bataille une nouvelle victoire à laquelle il était permis de s'attendre, pouvaient dissiper les fumées dont Alexandre était enivré, et faciliter l'abouchement avec lui. Napoléon l'espéra avec cette force d'espérer qui est propre aux esprits puissants, et qui chez eux se convertit en force d'agir, et il fit toutes ses dispositions en conséquence.

Il résolut de continuer cette campagne sans relâche, de frapper le plus prochainement possible quelque coup décisif, d'en profiter pour conclure la paix, mais en s'entendant avec la Russie, même avec l'Angleterre, plutôt qu'avec les puissances allemandes, d'accorder à l'Angleterre le sacrifice de tout ou partie de cette Espagne dont il était dégoûté, dont le monde surtout ne serait pas étonné de le trouver dégoûté, dont l'abandon paraîtrait de sa part un soulagement bien plus qu'un sacrifice, et ne serait certes pas un aveu bien humiliant à faire, car sa faute d'avoir voulu s'en emparer était aujourd'hui le secret de l'univers. En cédant en totalité ou en partie la Pologne à la Russie, en totalité ou en partie l'Espagne aux Bourbons, il lui semblait que tout serait arrangeable, et qu'il ne subirait pas le joug de la Prusse, qui, selon lui, l'avait trahi ostensiblement, de l'Autriche, qui le trahissait secrètement, et qu'il s'affranchirait ainsi d'alliés infidèles par des sacrifices devenus inévitables, sur lesquels d'ailleurs la destinée avait rendu deux arrêts de nature à dégager son orgueil, pour la Pologne Moscou! pour l'Espagne l'opiniâtreté invincible des Espagnols! Guerre gigantesque résolue par Napoléon, si le projet de s'aboucher directement avec la Russie ne réussit pas. Si la guerre n'amenait pas prochainement un résultat décisif et une négociation, il voulait prolonger cette situation jusqu'à ce que la seconde série de ses armements fût terminée, qu'il eût deux cent mille hommes de plus en bataille, ce qui, avec les premiers trois cent mille qui se complétaient d'heure en heure, composerait un total de cinq cent mille combattants, et lui permettrait de ne plus dissimuler avec l'Autriche, de l'accepter même au nombre de ses ennemis, et alors placé sur l'Elbe comme jadis sur l'Adige, à Dresde comme jadis à Vérone, au pied des montagnes de Bohême comme jadis au pied des Alpes, d'y essayer dans des proportions bien plus vastes, non pas seulement contre une puissance, mais contre l'Europe entière, une nouvelle campagne d'Italie, dans laquelle le général Bonaparte devenu l'empereur Napoléon, resté aussi jeune de caractère, mais devenu plus grand de conception, mûri par une expérience sans égale, renouvellerait à son âge mûr les prodiges de sa jeunesse, prodiges agrandis de tout ce que le temps avait ajouté à sa position, finirait aujourd'hui comme autrefois par des triomphes éclatants, et se reposerait enfin en laissant reposer le monde! Hélas! il ne manquait à ce beau rêve qu'une chose, c'est que l'humanité fût infatigable comme Napoléon, et voulût périr tout entière pour satisfaire l'ambition d'un conquérant, qui au génie d'un géomètre joignait l'imagination d'un poëte épique!

Instructions à M. de Narbonne. Ces résolutions prises, Napoléon fit ce qu'il faisait toujours, il passa aux dispositions pratiques, car, merveille de contrastes, autant il était chimérique dans les conceptions, autant il était précis et positif dans l'exécution. D'abord il adressa à M. de Narbonne une suite de dépêches (il y en eut jusqu'à trois en un jour sur le même sujet), dans lesquelles on voyait tout le changement qui s'était opéré dans son esprit. Il fallait, disait-il, ne plus rien demander à l'Autriche, mais en même temps ne plus la brusquer, ne plus la sommer surtout, être en un mot à son égard réservé et tranquille, et cependant ne point la tromper, car le mensonge n'était bon à rien. Il fallait lui laisser voir qu'on ne comptait plus sur elle, et qu'on avait compris cette maxime qu'elle répétait si volontiers à chaque occasion, que le traité du 14 mars 1812 n'était plus applicable aux circonstances. Ensuite quand elle apprendrait qu'en Italie, en Bavière, en France, on faisait des armements rapides et vastes, il n'était pas nécessaire de les nier, il convenait même d'en donner le véritable chiffre, s'il était mis en doute, en ne leur assignant aucun autre motif que la gravité des événements. Napoléon écrivait encore à M. de Narbonne, que l'Autriche comprendrait certainement cette nouvelle attitude, et qu'il était à désirer qu'elle la comprît; qu'elle devait se dire que son intervention n'était pas indispensable à la France pour s'aboucher avec les autres puissances, qu'entre l'empereur Napoléon et l'empereur Alexandre il y avait une brouille politique et nullement une brouille personnelle, et que les deux souverains n'avaient jamais cessé d'avoir l'un pour l'autre un penchant qui renaîtrait à la première démonstration amicale de Napoléon. Une mission directe au quartier général russe, ajoutait Napoléon, partagerait le monde en deux. Cette parole révélait toute sa pensée; elle signifiait que M. de Caulaincourt, dont on connaissait l'ancienne intimité avec Alexandre, envoyé à ce prince, ferait changer la face des choses, en mettant dans un camp la France et la Russie, et le reste du monde dans l'autre. Mais il n'en était plus ainsi, depuis qu'on avait si profondément blessé l'orgueil de l'empereur Alexandre; et en tout cas c'était bien imprudent à dire, car il suffisait d'indiquer une telle pensée, pour faire que l'Autriche, sans perdre un jour, une heure, se jetât dans les bras de la Russie, et que les deux mois de temps dont on avait besoin pour convertir en cinq cent mille hommes les trois cent mille qu'on avait en ce moment, se réduisissent à quelques jours! Heureusement, M. de Narbonne avait trop d'esprit pour commettre la faute de laisser apercevoir cette chance à M. de Metternich. Il pouvait y trouver des motifs de confiance, mais nullement ceux d'une jactance aussi dangereuse qu'inutile.

Envoi du prince Eugène en Italie pour y organiser une armée de cent mille hommes. Napoléon après avoir exprimé sa vraie pensée à M. de Narbonne par l'intermédiaire de M. de Caulaincourt, qui remplaçait à Dresde M. de Bassano retenu encore à Paris, fit appeler le prince Eugène. Le vice-roi, bien qu'il eût des défauts, ceux de son origine à moitié créole, c'est-à-dire un peu de nonchalance et de négligence des détails, et que par ces défauts il eût encouru souvent le blâme de Napoléon, le vice-roi avait néanmoins conquis toute son estime par une rare bravoure, un vif sentiment d'honneur, et une résignation exemplaire à supporter une situation affreuse pendant la retraite. Napoléon lui témoigna sa satisfaction, lui annonça qu'il constituait en faveur de sa fille une fort belle dotation, celle du duché de Galliera, et que cette récompense allait être publiée par le Moniteur comme prix des services par lui rendus dans la campagne de 1812. Puis il lui dit qu'il fallait partir tout de suite pour Milan, où il reverrait sa famille de laquelle il était séparé depuis plus d'une année, et se mettait en mesure de remplir une mission importante. Napoléon lui apprit ce qu'il avait à y faire[15]. Il devait d'abord prendre le commandement non-seulement du royaume de Lombardie, mais du Piémont et de la Toscane, sous le rapport militaire bien entendu, et employer tout l'été à organiser une belle armée d'Italie. Les éléments nécessaires se trouvaient sur les lieux, soit en cadres, soit en conscrits déjà instruits. Éléments pour la composition de cette armée. Les cadres du 4e corps, avec lequel le prince Eugène avait fait la campagne de Russie, venaient de rentrer en Italie, et pouvaient fournir vingt-quatre bataillons. L'armée italienne pouvait en fournir vingt-quatre au moins. Les régiments du Piémont, qui avaient recouvré les bataillons envoyés en Espagne, revenus vides mais plus aguerris que jamais, permettraient de porter à quatre-vingts bataillons peut-être l'armée de la haute Italie. L'artillerie abondait dans cette contrée, et au mois de juillet on devait y avoir facilement cent cinquante bouches à feu attelées. La cavalerie qui aurait dû être prête pour le général Bertrand, et qui ne l'avait pas été pour lui, le serait pour le prince Eugène. Il était donc facile d'avoir là une armée de quatre-vingt mille hommes dans deux ou trois mois, et beaucoup mieux organisée que l'armée avec laquelle on venait de vaincre les coalisés en Saxe, parce qu'on aurait du temps et du repos pour la pourvoir du matériel nécessaire. Enfin Napoléon destinait au prince Eugène des lieutenants du premier mérite, le général Grenier, qui avait reçu récemment une blessure, mais qui allait retourner en Italie pour s'y guérir, et enfin l'illustre Miollis, à la fois savant, homme d'esprit, spartiate et soldat héroïque.

Situation de Murat en Italie. Restait Murat. Ce malheureux prince perdait presque la tête sous la couronne que Napoléon y avait posée. Profondément atteint dans son orgueil par les paroles insérées au Moniteur après son départ de l'armée, craignant d'avoir encouru pour toujours la disgrâce de Napoléon, d'être réservé dès lors avec son royaume de Naples à quelque compensation, à quelque arrangement de paix, ayant prêté l'oreille aux ouvertures que l'Autriche adressait à tous ceux qui avaient envie d'abandonner la France sans l'oser, ayant peur à chaque pas de faire trop ou trop peu, il était dans l'état du roi de Bavière, du roi de Saxe, de tous ces alliés enfin, qui trop honnêtes pour nous trahir ne l'étaient pas assez pour n'y point penser, et avec bien plus de remords qu'eux, car il devait tout à Napoléon, dont il avait épousé la sœur, sœur dont il se défiait même, bien qu'elle n'eût pas moins envie que lui de conserver ce royaume tant aimé, ce royaume cause de leurs fautes et de leurs malheurs! Ses soucis et ses agitations. Dans cette situation il y avait des moments où il semblait tomber en délire. Sa santé s'altérait visiblement, et ce héros, si beau à voir sur le champ de bataille de la Moskowa, devenu un faible roi, tourmenté de soucis, perdait à la fois sa beauté, sa sérénité, son courage. Son peuple auquel il avait su plaire, en était saisi de compassion, et comme pour le consoler, le couvrait d'applaudissements, quand il le voyait. Quelquefois ce pauvre Murat songeait à venir se jeter aux pieds de Napoléon, et à lui offrir de commander les restes de sa cavalerie; quelquefois il voulait se donner à l'Autriche, et il avait dépêché à celle-ci un prince Cariati, dont la conduite était devenue à Vienne un tel scandale, que M. de Narbonne avait été obligé de la signaler à Napoléon.

Napoléon appelle Murat à l'armée, et lui enjoint d'envoyer une partie de ses troupes au prince Eugène. Tout cela chez Napoléon excitait la pitié, mais une pitié sans bienveillance, et il était décidé à y mettre fin. Il ne doutait pas que sur un ordre formel de sa part, appuyé d'une menace positive, menace plus facile à réaliser à l'égard de Naples qu'à l'égard de la Suède, Murat n'accourût à ses pieds, et il résolut d'abord de l'appeler à l'armée, et ensuite d'exiger ses troupes pour les joindre à celles du prince Eugène. Murat avait employé tout son temps, depuis 1808, à créer une armée napolitaine, et il était le seul homme capable d'y réussir, car, outre sa renommée, il avait pour charmer les Napolitains sa belle et gracieuse figure. Environ dix mille soldats de cette armée avaient été dispersés çà et là dans l'immensité des troupes envoyées en Russie, et de ces 10 mille soldats on en avait sauvé 3 à 4 mille. Mais Murat avait encore sous les armes près de 40 mille hommes parfaitement organisés, et Napoléon imagina d'en prendre 20 mille pour les adjoindre à Eugène. Napoléon, après avoir donné ses instructions au prince Eugène sur la composition de l'armée d'Italie, le fait partir pour Milan. Quand l'Autriche verra cent mille combattants sur l'Adige, dit-il au vice-roi, elle sentira que c'est à elle à compter avec nous, et non pas nous avec elle.—Ces instructions données verbalement au prince Eugène, puis consignées par écrit en plusieurs dépêches, Napoléon lui serra la main avec une affection dont il ne s'était jamais départi envers ce prince, bien qu'il s'en défiât quelquefois, comme de tout ce qui lui était le plus cher, et il le fit partir le jour même.

Nouveaux soins donnés aux deux armées de réserve qui s'organisent sur le Rhin et sur l'Elbe. On a vu quelles dispositions il avait prises pour rassembler une armée à Mayence, avec les cadres revenus d'Espagne. La consommation des hommes, incessante dans la Péninsule, permettant de comprendre ce qui restait dans des cadres toujours moins nombreux, Napoléon comptait sur soixante cadres de bataillons à Mayence, lesquels devaient se remplir chaque jour de conscrits des anciennes classes. Il espérait y joindre aussi les cadres de soixante escadrons de cavalerie, recrutés avec les cavaliers formés dans les dépôts, et montés avec les chevaux tirés de France. En Westphalie, la réorganisation des corps du maréchal Davout et du duc de Bellune devait fournir, comme on a vu, cent douze bataillons, c'est-à-dire au moins 90 mille hommes d'infanterie. Déjà les vingt-huit seconds bataillons réorganisés à Erfurt étaient réunis sous le duc de Bellune, qui, outre les douze qui lui appartenaient, avait les seize du maréchal Davout. Vingt-huit venaient d'arriver à Brême sous le général Vandamme. Les autres devaient bientôt suivre ceux-là. Lorsqu'ils seraient tous formés, on se proposait, comme nous l'avons déjà dit, de mettre ensemble les quatre bataillons de chaque régiment, de recomposer ainsi les vingt-huit anciens régiments, d'en donner seize au maréchal Davout, douze au maréchal Victor, et de créer une armée de 120 mille hommes, avec une nombreuse artillerie tirée de Hollande et des départements anséatiques, avec le reste de la cavalerie remontée par le général Bourcier. Si le Danemark, objet en ce moment des caresses de l'Angleterre et de la Russie, qui tâchaient de lui arracher, moyennant indemnité, le sacrifice volontaire de la Norvége, nous revenait comme tout le faisait espérer, on pouvait se promettre douze à quinze mille Danois, excellents soldats, ce qui devait porter à 130 mille hommes au moins l'armée du bas Elbe. C'étaient donc trois armées, une à Milan, une à Mayence, une à Hambourg, que Napoléon préparait, indépendamment de ce qu'il avait déjà sous la main, et dont l'organisation avançait à chaque heure, surtout depuis qu'il était à Dresde. Il comptait sur 100 mille hommes en Italie, sur 70 mille à Mayence, sur 130 mille entre Magdebourg et Hambourg, c'est-à-dire sur 600 mille combattants, en comprenant ce qu'il avait en Saxe, force énorme, bien propre à altérer, il faut le reconnaître, la rectitude de son jugement, en lui inspirant une confiance sans bornes.

Le maréchal Davout envoyé à Hambourg. Il adressa au maréchal Davout les instructions les plus précises pour ces diverses organisations, dont une partie devait se faire sous la forte et savante main de ce maréchal. Il lui annonça qu'on lui rendrait bientôt les bataillons qu'on lui avait empruntés pour les prêter au duc de Bellune; il lui prescrivit de rentrer le plus tôt possible dans Hambourg, de profiter pour cela du mouvement projeté sur Berlin, d'exercer partout, et notamment à Hambourg, une justice rigoureuse. Napoléon était exaspéré contre les villes anséatiques, qui venaient d'expulser les douaniers, les percepteurs des impôts, les officiers de police français, et en plusieurs endroits de les assassiner, qui avaient accueilli les Cosaques avec transport, et qui semblaient le but des efforts militaires et diplomatiques de la coalition. Il voulait ramener ces villes sous son autorité par la force et par la terreur, et s'il fallait les rendre, les rendre ruinées à l'Allemagne. Ordres terribles donnés à ce maréchal. Il ordonna au maréchal Davout de faire fusiller les membres de l'ancien sénat qui s'étaient remis en possession de leur pouvoir, les principaux meneurs qui avaient excité l'insurrection, quelques-uns des officiers de la légion anséatique qu'on avait levée contre nous; il ordonna d'arrêter et de priver de leurs biens les cinq cents principaux négociants, qui passaient pour ennemis de la France; enfin, de saisir partout, sans examen, les denrées coloniales et les marchandises anglaises, qui depuis l'insurrection de Hambourg avaient pénétré par l'Elbe avec abondance. Il y aurait là, disait-il, de quoi payer la guerre dont les négociants de ces pays étaient en partie la cause. Ne se cachant jamais lâchement derrière ses agents, quand il prescrivait des mesures rigoureuses, il voulut que le maréchal Davout, en exécutant ces instructions formidables, déclarât qu'il agissait d'après les ordres formels de l'Empereur, et il comptait, ajoutait-il, sur son inflexibilité connue, pour qu'aucune partie de ces ordres ne restât inexécutée. Heureusement qu'il comptait aussi, sans le dire, sur l'honnêteté et la sagesse de ce maréchal, qui, tout rigoureux qu'il était, saurait attendre pour agir que la colère de son maître se fût évaporée en paroles effrayantes. De tous ces ordres la principale partie devait rester sans exécution, et il ne devait en résulter que de grosses contributions, dont l'armée vivrait pendant plus de six mois, depuis Hambourg jusqu'à Dresde.

Travaux ordonnés sur l'Elbe, pour la sûreté de cette ligne. Napoléon, passant à cheval le temps qu'il n'employait pas à travailler dans son cabinet, avait parcouru les bords de l'Elbe, reconnu Kœnigstein et Pirna, ainsi que tout le pays au-dessus et au-dessous de Dresde, ordonné l'établissement de deux ponts, un en charpente à Dresde même, pour raccorder les parties subsistantes du pont de pierre, et un de radeaux à Priesnitz, où l'armée avait opéré un passage de vive force. Il avait fait construire de fortes têtes de pont embrassant l'une et l'autre rive, pour le cas où il serait obligé de se replier sur la ligne de l'Elbe à la suite d'une bataille perdue, et avait veillé lui-même à la création de vastes hôpitaux et de vastes manutentions de vivres, situés sur la rive gauche, afin que rien ne fût exposé aux entreprises de l'ennemi. Tous ces travaux il les faisait exécuter à prix d'argent tiré de son trésor secret, afin d'attirer à lui le peuple de Dresde, qu'il voulait en même temps intimider et satisfaire. Les détachements de cavalerie amenés des dépôts par le duc de Plaisance ayant rejoint, il les avait fondus dans le corps du général Latour-Maubourg, de manière à remettre ensemble les escadrons de chaque régiment. Ce corps était monté ainsi à huit mille beaux cavaliers, et avec trois mille cavaliers saxons qui allaient revenir, avec mille ou deux mille cavaliers bavarois et wurtembergeois qui étaient attendus, devait sous quelques jours s'élever à 12 mille hommes à cheval. Napoléon commence à se procurer une cavalerie assez nombreuse. Quatre mille hommes de la garde devaient porter à 16 mille le total de notre cavalerie, ce qui composait déjà une force respectable, et indépendante des troupes légères de cette arme que chaque corps avait pour s'éclairer. Des détachements venus des dépôts sous le duc de Plaisance, il restait au moins trois mille cavaliers, destinés au général Sébastiani, pour compléter ses régiments lorsqu'il serait arrivé à Wittenberg. L'armée aurait alors 25 mille hommes à cheval capables de charger en ligne. C'était huit ou dix jours encore à attendre pour passer d'un état presque nul en fait de cavalerie à un état assez imposant. De plus le général Barrois avait amené une seconde division d'infanterie de la jeune garde, et il s'en préparait une troisième en Franconie sous le général Delaborde. Ainsi se complétaient, pendant ces quelques jours de repos à Dresde, les 300 mille hommes qui formaient le premier armement de Napoléon, et qui suffiraient peut-être à dicter des lois à l'Europe coalisée. C'est dans ce repos si actif qu'il attendait le roi de Saxe, sommé de se rendre à Dresde, et le comte de Bubna, annoncé de Vienne avec tant d'appareil.

Arrivée du roi de Saxe à Dresde. Le roi de Saxe en effet n'avait pas perdu une heure pour déférer à la sommation de son redoutable allié. Il avait quitté Prague, demandant, comme nous l'avons dit, et promettant le secret à l'Autriche sur tout ce qui s'était passé. Le 12 mai, le vieux roi, entouré de sa famille, de sa belle cavalerie, tant de fois réclamée en vain, arriva par la route de Péterswalde aux portes de Dresde. Napoléon sort de Dresde pour aller à la rencontre du roi Frédéric-Auguste. Napoléon, qui avait résolu de jouer une sorte de comédie, mais grande comme il lui convenait, était sorti de la ville à la tête de sa garde, pour recevoir le monarque saxon, auquel il était heureux, disait-il, de restituer ses États reconquis par les armes de la France. L'armée française était sur pied; le temps était superbe, et tout se prêtait à une scène imposante. Napoléon arrivé près du vieux roi, descendit de cheval et l'embrassa affectueusement, comme un prince qui pour le rejoindre se serait arraché aux mains d'ennemis dangereux, et non comme un prince repentant qui revenait à lui ramené par la crainte. Frédéric-Auguste ne put se défendre d'une vive émotion, car s'il avait peur de Napoléon, il l'aimait, n'en ayant reçu que du bien, bien chimérique et écrasant pour sa faiblesse, puisque c'était la lourde couronne de Pologne, mais bien enfin, et en le retrouvant si puissant, si amical, il fut saisi d'un sentiment de reconnaissance. Napoléon l'accueillit avec autant de respect que de dignité, en présence des habitants de Dresde accourus en foule pour assister à cette entrevue, et, du reste, les peuples sont si enfants, que, frappés de ce spectacle, les Saxons furent émus eux-mêmes, et pour ainsi dire apaisés par la vue des deux monarques réconciliés. Il faut ajouter que les Russes s'étaient comportés en Saxe de manière à diminuer beaucoup la haine qu'inspiraient les Français.

Napoléon conduisit Frédéric-Auguste à son palais, qu'il affecta de lui rendre, et dîna le jour même à sa table en très-grande pompe. Il s'était logé provisoirement au palais du roi, mais avec le projet publiquement annoncé de se choisir une demeure plus militaire, moins gênante, et dans l'intention aussi de laisser à son hôte l'apparence d'un prince tout à fait maître chez lui. On cherchait pour Napoléon une maison de campagne aux portes de Dresde, où il pourrait jouir de la plénitude de son temps et de la beauté de la saison, et aurait l'air, qui lui allait si bien, de camper.

Complète réconciliation du roi de Saxe avec Napoléon. Après ces démonstrations vinrent les épanchements et les explications entre Napoléon et le vieux roi. Ce prince agité fit-il à Napoléon les aveux dont on l'accusa depuis, pour justifier la spoliation d'une partie de ses États? On l'a prétendu en effet, mais tout, dans les documents existants, prouve le contraire. Il n'est point vrai que ce roi trahit la confiance de l'Autriche. Il est probable que les vues de l'Autriche durent, sans qu'il fût infidèle, se découvrir d'elles-mêmes dans ses récits, et que s'il les révéla, ce fut sans le vouloir, car elles étaient fort claires par elles-mêmes, et peu coupables après tout, bien que Napoléon les prît dans le moment en fort mauvaise part. Il est certain que les révélations qui avaient complétement changé les dispositions de Napoléon à l'égard de l'Autriche, lui étaient parvenues avant le 12 mai, jour de l'entrée du roi Frédéric-Auguste à Dresde, et qu'il avait tout appris soit par M. de Narbonne, soit par les dépêches interceptées, et rien par le roi de Saxe, encore absent de sa capitale.

Napoléon dans cet entretien rassura Frédéric-Auguste sur les suites de la guerre, lui fit partager sa confiance, et lui rendit autant de calme que ce prince pouvait en éprouver au milieu du tumulte des armes, pour lesquelles il était si peu fait. L'union était redevenue entière, et Napoléon voulut surtout qu'elle parût telle, car il lui convenait de se montrer en parfaite intimité avec ses alliés, dont on le disait aussi craint que haï, ce qui était vrai assurément des peuples allemands, mais beaucoup moins de leurs souverains.

Adjonction des troupes saxonnes à l'armée française. Le premier avantage que Napoléon tira de la présence du roi à Dresde, fut de mettre la main sur ses troupes. La cavalerie saxonne était superbe. En la complétant avec quelques recrues, elle devait monter à environ trois mille cavaliers, séduits déjà comme leur roi par les habiles caresses de Napoléon. On la confia le jour même au brave Latour-Maubourg. Quant à l'infanterie enfermée dans Torgau, elle fut exposée à une épreuve assez dangereuse. Le général Thielmann, l'un des patriotes allemands les plus ardents et les plus sincères, s'était fort compromis par sa conduite. Il était allé visiter à Dresde l'empereur Alexandre, lui avait témoigné son dévouement à la cause des coalisés, mais, en sujet soumis, n'avait pas osé lui livrer Torgau, ayant l'ordre de son roi de n'ouvrir cette place qu'aux Autrichiens. Revenu à Torgau, il avait été désespéré de voir, après la bataille de Lutzen, son roi retombé dans les mains des Français, et de plus il avait conçu pour son propre compte des craintes assez vives. Cédant au double stimulant du patriotisme et des inquiétudes personnelles, il avait alors essayé d'ébranler la fidélité de ses troupes, et de les amener à passer du côté des Russes, en se fondant sur ce que le roi n'était pas libre, et ne donnait que des ordres arrachés par la force. Bien que ses accents patriotiques retentissent au cœur de ses officiers, il ne put les entraîner, et tous avec leurs soldats demeurèrent fidèles à l'autorité de leur souverain. Il s'enfuit après cette tentative infructueuse au camp d'Alexandre, abandonnant son infanterie, qui dès ce moment rentra sans difficulté sous le commandement du général Reynier, pour les talents et le caractère duquel elle avait conçu une estime méritée.

Marche du maréchal Ney sur Torgau. Pendant ce temps, le maréchal Ney se conformant aux instructions qu'il avait reçues, avait traversé Leipzig, et s'était transporté à Torgau, où il avait recueilli les Saxons. Un peu à gauche, à Wittenberg, ce maréchal avait le duc de Bellune avec ses bataillons réorganisés, à droite le général Lauriston établi avec son corps à Meissen. Le général Sébastiani amenant la cavalerie remontée en Hanovre, et la division Puthod (celle du corps de Lauriston qui était restée en arrière), n'était pas encore arrivé. Néanmoins avec Reynier, Victor, Lauriston, le maréchal Ney avait assez de forces pour marcher sur Berlin, et il en attendait l'ordre avec impatience.

Avant de porter le maréchal Ney plus loin, Napoléon veut connaître les nouveaux projets des coalisés. Napoléon, avant de le lui expédier, voulait avoir des renseignements précis sur les desseins des coalisés. Déjà il avait porté au delà de l'Elbe le corps du prince Eugène, qui depuis le départ de ce prince avait passé sous le commandement du maréchal Macdonald, et l'avait dirigé sur Bischoffswerda, où ce corps était entré en écrasant une arrière-garde ennemie, et en passant au milieu des flammes. On accusait en ce moment les Russes de vouloir se conduire en Allemagne comme en Russie, c'est-à-dire de brûler les pays qu'ils évacuaient. Il est certain que la malheureuse petite ville de Bischoffswerda venait d'être incendiée, peut-être par les obus, et sans qu'il y eût de la faute de personne. De Bischoffswerda, le maréchal Macdonald s'était dirigé sur Bautzen. Là les rapports étaient devenus plus précis, et les Russes unis aux Prussiens avaient paru résolus à livrer une seconde bataille. Résolution des coalisés de livrer une seconde bataille à Bautzen, sur la Sprée. Leur résolution était en effet conforme aux apparences. Malgré les pertes qu'ils avaient essuyées, malgré le danger d'une nouvelle défaite, la nécessité de combattre encore une fois entre l'Elbe et l'Oder n'avait parmi eux fait doute pour personne. Reculer davantage, c'était abandonner les trois quarts de la monarchie prussienne, et surtout Berlin qu'on n'avait pas pu défendre directement par l'envoi d'un corps détaché, mais qu'une forte position conservée en Lusace protégeait jusqu'à un certain point. C'était avouer à l'Allemagne, à l'Europe qu'on s'était impudemment vanté après Lutzen, que dans cette journée on avait été tellement battu, qu'il n'y avait plus moyen de s'arrêter nulle part, ni derrière l'Elbe, ni même derrière l'Oder; c'était donner congé aux patriotes allemands auxquels on avait donné rendez-vous sur tous les champs de bataille de la Saxe, c'était donner congé à l'Autriche, qu'on ne retenait qu'à force de promesses, de vanteries, d'exagérations, et surtout à force de voisinage, en restant en quelque façon physiquement attaché à elle. Il fallait donc vaincre ou périr, plutôt que de se laisser arracher des montagnes de la Bohême, au pied desquelles on s'était arrêté en quittant Dresde, et profiter pour s'y défendre de l'un des nombreux cours d'eau qui descendent du Riesen-Gebirge à travers la Lusace, et divisent l'espace compris entre l'Elbe et l'Oder. Choix de la position de Bautzen. À Bautzen notamment, où passe la Sprée, se trouvait une forte position, double en quelque sorte, car elle offre deux champs de bataille, l'un en avant de la Sprée, l'autre en arrière, position rendue célèbre par le grand Frédéric pendant la guerre de sept ans[16], sur laquelle on pouvait recevoir une et même deux batailles défensives, la gauche aux montagnes de la Bohême, la droite à de vastes marécages. Moitié renommée, moitié avantage du site, on s'était décidé pour cette position de Bautzen, et on était résolu à y combattre avec acharnement. Des 92 mille hommes qu'on avait pu réunir le 2 mai dans les plaines de Lutzen, 20 mille à peu près avaient été perdus ou par le feu ou par la marche, mais on les avait remplacés par 30 mille autres, les uns trouvés en Silésie, au moyen des réserves que la Prusse avait préparées dans cette riche province, les autres tirés du corps qui bloquait les places de la Vistule. Ce corps était celui de Barclay de Tolly, fort de 15 mille Russes, qui venait d'enlever Thorn à une garnison en grande partie bavaroise, dévorée de maladies, et logée dans des ouvrages à peine défensifs. C'était la seule des garnisons de l'Oder et de la Vistule qui eût succombé, et il avait paru aux coalisés beaucoup plus utile de gagner une grande bataille que de bloquer des places, qu'on avait peu de chances de prendre, et qui, situées au milieu de populations extrêmement hostiles, ne pouvaient exercer aucune action au delà de leurs murs. Nouvelle composition et force de l'armée coalisée. On avait donc rassemblé en avant et en arrière de Bautzen, le long de la Sprée, sous la protection de vastes abatis et de nombreuses redoutes, environ cent mille Prussiens et Russes, très-animés, très-difficiles à forcer dans cet asile, et on était prêt à livrer là une bataille décisive. On avait confié aux généraux prussiens Bulow et Borstell le soin de couvrir comme ils pourraient Berlin et le Brandebourg, aux coureurs de Czernicheff et de Tettenborn la tâche de se maintenir sur le bas Elbe, en mangeant, buvant, brûlant, aux dépens des Allemands qu'ils venaient délivrer, et on s'était proposé de résoudre soi-même la grande question européenne sous les yeux de l'Autriche, au pied même de ses montagnes. On avait adressé à celle-ci les plus belles descriptions de la position prise, des forces réunies, et on l'avait suppliée de ne se laisser ni intimider ni séduire par le tyran de l'Europe, qui allait bientôt, disait-on, être réduit aux abois.