Noble caractère du grand maréchal. On a prétendu que ces mots de Duroc: Je ne me reproche rien, faisaient allusion à quelques injustes reproches de Napoléon, qui dans ses mouvements de vivacité n'épargnait pas même les hommes qu'il estimait le plus. Mais il rendait pleine justice à son grand maréchal. Duroc, né en Auvergne, d'une famille de gentilshommes militaires et pauvres, avait été élevé dans les écoles de l'ancienne artillerie, et avait les mœurs sévères, l'esprit arrêté de cette arme. Triste par nature, sensé, discret, peu ambitieux, se défiant des prospérités éblouissantes de l'Empire, il regrettait presque d'être attaché à un char courant au travers des précipices, mais il n'avait pu s'empêcher de le suivre, attiré par le génie de Napoléon, flatté de sa confiance, comblé de ses bienfaits. Un homme sage, même en se défiant de la fortune, ne sait pas toujours la repousser. Grand maréchal du palais, ayant en quelque sorte l'inspection de toutes choses et de tout le monde, Duroc ne manqua jamais d'informer Napoléon de ce qu'il fallait qu'il sût, sans toutefois desservir ni calomnier personne, parce qu'il voulait uniquement être utile, et jamais satisfaire ses antipathies ou ses préférences. Il était le second ami sûr et vraiment dévoué que Napoléon perdait dans l'espace de vingt jours. Aussi Napoléon était-il profondément ému de cette perte. Douleur de Napoléon. Sorti de la chaumière où l'on avait placé Duroc mourant, il alla s'asseoir sur des fascines, assez près des avant-postes. Il était là pensif, les mains étendues sur ses genoux, les yeux humides, entendant à peine les coups de fusil des tirailleurs, et ne sentant pas les caresses d'un chien appartenant à un régiment de la garde, qui galopait souvent à côté de son cheval, et qui en ce moment s'était posé devant lui pour lécher ses mains. Un écuyer étant venu l'arracher à cette rêverie, il se leva brusquement, et cacha ses larmes, pour n'être pas surpris dans cet état d'émotion. Telle est la nature humaine, changeante, insaisissable dans ses aspects divers, et ne pouvant être jugée avec sûreté que par Dieu seul! Cet homme attendri sur le sort d'un blessé, avait fait mutiler plus de quatre-vingt mille hommes depuis un mois, plus de deux millions depuis dix-huit ans, et allait en faire déchirer encore par les boulets quelques centaines de mille!

Napoléon ordonna sur-le-champ une cérémonie publique, où seraient prononcés solennellement les éloges funèbres des maréchaux Bessières et Duroc, par MM. Villemain et Victorin Fabre.—Je ne veux pas de prêtres, écrivit-il le jour même à l'archichancelier Cambacérès, sans doute sous l'influence de ses dernières querelles avec le clergé.—Il transporta à la fille de Duroc le duché de Frioul, ainsi que tous les dons qu'il avait accordés au père, et désigna M. le comte Molé pour son tuteur.

Mais telle est la guerre! On s'émeut un instant, puis, entraîné par le torrent des événements, on court des funérailles de la veille à celles du lendemain, s'excusant par l'oubli de soi-même de l'oubli d'autrui. Arrivée le 25 mai sur le Bober. Le lendemain 23 mai on entra à Gorlitz, et on franchit la Neiss. Le 24 on franchit la Queiss, et le 25, le Bober. Les coalisés s'étaient séparés en deux colonnes, l'une à notre droite, composée des troupes de Miloradovitch et de la garde russe, l'autre à notre gauche, composée des Prussiens et de Barclay de Tolly, distribution correspondant à celle qu'ils présentaient sur le champ de bataille de Bautzen. Napoléon les suivit toutes deux. Une colonne formée des corps de Bertrand et de Marmont marcha sur la droite par Gorlitz, Lauban, Goldberg, Schweidnitz, en suivant le pied des montagnes. Une autre comprenant les corps de Reynier, de Lauriston, de Ney, la garde, et le quartier impérial, marcha au centre par Gorlitz, Bunzlau, Haynau, Liegnitz, Breslau. Sur notre gauche, le duc de Bellune, précédé de la cavalerie du général Sébastiani, se dirigea vers l'Oder pour débloquer Glogau. Nous étions en pleine Silésie, dans de riches campagnes, sur le territoire du roi de Prusse, que nous n'avions d'autre raison de ménager que celle d'économiser pour nous-mêmes les ressources du pays. Napoléon ordonna la plus sévère discipline, par prévoyance d'abord, et ensuite pour faire avec les Russes un contraste qui fût de nature à frapper les Allemands.

La division Maison est surprise à Haynau. À Haynau la division Maison, la meilleure du corps de Lauriston, essuya une surprise fâcheuse, et même assez meurtrière. Les coalisés se sentant vivement poursuivis, et voulant nous rendre moins pressants, imaginèrent de nous tendre un piége qui nous coûtât un peu cher, et le combinèrent avec beaucoup d'art. Dans la plaine de Haynau, où il y avait place pour une nombreuse cavalerie, et où l'on pénétrait après avoir traversé un village, on cacha sur le côté, et hors de vue, cinq ou six régiments de grosse cavalerie, puis on nous montra sur la route directe une espèce d'arrière-garde qui se retirait négligemment. Le général Maison ayant conçu quelques craintes s'avançait avec précaution; mais le maréchal Ney, stimulé par les reproches de Napoléon, qui se plaignait sans cesse de ne pas faire de prisonniers, poussa le général Maison en avant, et se mettant à ses côtés, voulut déboucher vivement dans la plaine. Ils n'avaient pas plutôt franchi le défilé du village, qu'on vit sur la droite un moulin en flammes, et à ce signal (convenu par les ennemis) une innombrable cavalerie fondit sur notre infanterie avant qu'elle eût le temps de se former en carré. La déroute fut grande, malgré tous les efforts du maréchal Ney et du général Maison. On perdit trois ou quatre pièces de canon, et un millier d'hommes sabrés ou dispersés. Le maréchal Ney ne parvint que très-difficilement à dégager sa personne, et le général Maison, après des efforts inouïs, réussit enfin à rallier sa division, mais l'âme dévorée de chagrin, et consentant avec peine à survivre à un accident qui était quant à lui parfaitement immérité. Les Prussiens payèrent cette aventure, bonne pour eux, de la mort du colonel de Dolffs, le meilleur de leurs officiers de cavalerie après Blucher, et commandant chez eux la réserve de cette arme.

Le général Sébastiani venge à Sprottau l'échec de la division Maison. Le lendemain le général Sébastiani, qui marchait en tête du corps du duc de Bellune vers Glogau, vengea dans les environs de Sprottau l'échec du général Maison, en prenant un immense parc d'artillerie et 500 prisonniers. Ce sont là les alternatives quotidiennes de la guerre; mais ces sortes d'escarmouches étaient en ce moment de peu de conséquence. Arrivée de l'armée française sur l'Oder, et déblocus de Glogau. On arriva le 27 sur la Katzbach, à Liegnitz, et notre corps de gauche, parvenu sur l'Oder, débloqua Glogau. Notre garnison, investie depuis cinq mois, se jeta pleine de joie dans les bras de ses libérateurs. Le général Lauriston ayant de son côté joint l'Oder, arrêta soixante bateaux de vivres et de munitions qui devaient servir au siége de la place, et qui lui furent envoyés pour la ravitailler. Le maréchal Ney n'avait plus qu'une marche à exécuter pour entrer à Breslau.

Suite donnée à la proposition d'armistice. On s'étonnera sans doute qu'il ne fût plus question d'armistice après la lettre du général de Bubna à M. de Stadion, et après celle de M. de Caulaincourt à M. de Nesselrode, l'une annonçant le projet d'armistice, et l'autre offrant les moyens de le négocier immédiatement. Mais, ainsi que nous l'avons déjà dit, on n'avait pas voulu admettre M. de Caulaincourt, afin de ne donner d'ombrage ni aux alliés qu'on avait déjà, c'est-à-dire aux Prussiens, ni à ceux qu'on espérait, c'est-à-dire aux Autrichiens. On avait donc répondu que la médiation de l'Autriche ayant été acceptée, M. de Caulaincourt devait s'adresser à M. de Stadion, représentant de la puissance médiatrice. Lettre de M. de Stadion. Cette réponse, signée de M. de Nesselrode, et accompagnée d'ailleurs des témoignages les plus flatteurs pour M. de Caulaincourt, fut renfermée dans une lettre de M. de Stadion au prince Berthier, et expédiée à ce dernier. Elle disait que d'après le renvoi qui venait de lui être fait, M. de Stadion était prêt à s'aboucher avec M. de Caulaincourt, et avec des commissaires tant russes que prussiens, pour procéder sur-le-champ à la conclusion d'un armistice.

Napoléon reçoit froidement cette lettre. Cette double réponse, différée jusqu'au lendemain de la bataille, fut envoyée le 22 mai, et remise aux avant-postes français. Napoléon l'ayant reçue, et voyant quel accueil on faisait à ses ouvertures, n'avait pas cru devoir se presser avec des gens qui se montraient si fiers, et répondit que lorsque les commissaires se présenteraient aux avant-postes on les admettrait. Il avait ensuite continué sa marche, et il était, comme on vient de le voir, arrivé à Liegnitz, à une ou deux marches de Breslau.

Agitation au camp des coalisés. Dans ce moment une vive agitation régnait parmi les coalisés. Malgré un fol orgueil, provenant chez eux de ce qu'ils nous résistaient un peu mieux qu'autrefois, ils commençaient à sentir les conséquences de deux grandes défaites. Les officiers prussiens, presque tous membres du Tugend-Bund, avaient une ardeur de sectaires, sectaires d'ailleurs de la plus noble des causes, celle de leur patrie; mais les troupes, dans lesquelles les jeunes soldats se trouvaient en assez forte proportion, se ressentaient des batailles perdues et des retraites rapides. Les Russes étaient beaucoup plus ébranlés que les Prussiens. La guerre, de patriotique qu'elle avait été pour eux, étant devenue purement politique depuis qu'ils avaient franchi la Pologne, ils en supportaient les souffrances avec impatience. Barclay de Tolly, devenu général en chef, veut se retirer en Pologne. En outre l'empereur Alexandre n'ayant pu refuser plus longtemps le commandement à Barclay de Tolly, seul homme capable de l'exercer quoique impopulaire parmi les soldats, celui-ci, avec l'ordinaire exactitude de son esprit, avait cherché à remettre l'ordre dans son armée, et n'y avait guère réussi au milieu de la confusion d'une retraite. Il pensait et disait avec sa rudesse accoutumée, que l'armée russe allait se dissoudre si on ne la ramenait en Pologne pour s'y refaire pendant deux mois derrière la Vistule, et non-seulement il le disait, mais il voulait agir en conséquence. Aussi avait-il fallu la volonté formellement exprimée d'Alexandre pour lui faire abandonner la route de Breslau, celle qui menait directement en Pologne, et l'obliger à prendre celle de Schweidnitz. C'est là qu'on espérait s'arrêter, dans le fameux camp de Bunzelwitz, si longtemps occupé par Frédéric le Grand, et dans le voisinage de l'Autriche, voisinage toujours fortement recommandé par les diplomates de la coalition. Barclay de Tolly avait obéi, en déclarant toutefois cette conduite politique peut-être, mais très-peu militaire, et laissant craindre une opposition, opiniâtre à des ordres de la même nature, fussent-ils donnés par l'empereur.

Les Allemands, et Alexandre lui-même, toujours infatué de son rôle de libérateur de l'Europe, avaient envoyé à Barclay de Tolly M. de Muffling, qui avait quelques titres à ses yeux, pour avoir défendu sa conduite dans la journée du 21 mai et mis en grande évidence ses dangers et ses services. Efforts qu'on fait pour retenir Barclay de Tolly. M. de Muffling avait tâché de l'ébranler dans ses résolutions, mais n'avait rien gagné sur l'inflexibilité de son caractère, et pour réussir à le convaincre l'avait conduit au camp de Bunzelwitz, afin de lui en montrer les avantages. Mais on avait trouvé la place de Schweidnitz, qui était l'appui de ce camp, détruite par les Français en 1807, et point relevée encore par les Prussiens en 1813, en outre la position de Bunzelwitz insignifiante comparativement aux moyens dont disposaient les armées modernes. Barclay de Tolly avait soutenu, et avec raison, que les armées coalisées ne tiendraient pas quelques heures dans une position pareille, et qu'elles sortiraient presque anéanties d'une nouvelle rencontre avec Napoléon. Cette visite n'avait donc eu d'autre résultat que de confirmer le général russe dans sa résolution de laisser les Prussiens en Silésie, et d'aller refaire son armée en Pologne, sauf à revenir dans deux mois sur l'Oder. Mais pendant ce temps la coalition pouvait être dissoute.

Nécessité pour les coalisés de consentir à un armistice. On reconnut bientôt après toutes ces conférences qu'il n'y avait d'autre ressource que de donner suite à l'idée d'un armistice, déjà mise en avant par la diplomatie des puissances belligérantes. On se réunit chez les deux monarques alliés à Schweidnitz, et on tomba d'accord sur la nécessité d'une suspension d'armes, comme unique moyen d'échapper aux difficultés de la situation. Par malheur pour les coalisés, les meneurs prussiens n'en voulaient pas. Le général Gneisenau, membre du Tugend-Bund, homme de cœur et d'esprit, mais ardent et irréfléchi, rempli des passions de ses compatriotes, successeur du général Scharnhorst dans les fonctions de chef d'état-major de Blucher, tenait tout haut contre le projet d'un armistice un langage des plus violents, et qui pouvait être dangereux avec des têtes aussi vives que celles des officiers prussiens. Envoi de commissaires aux avant-postes français. Pourtant la nécessité de suspendre les hostilités était impérieuse, et l'on convint d'envoyer des commissaires au quartier général français, afin de négocier un armistice. En même temps on essaya d'agir sur les esprits les plus exaltés, en leur promettant de ne poser les armes que pour les reprendre bientôt, et lorsqu'on les aurait reprises, de ne plus les quitter qu'après la destruction de l'ennemi commun. On ne s'en tint pas à l'envoi des commissaires au quartier général. Voyage de M. de Nesselrode à Vienne pour décider l'Autriche. On fit partir M. de Nesselrode pour Vienne. Il devait y exposer les dangers que couraient les puissances belligérantes, l'impossibilité pour elles de se tenir plus longtemps attachées à la Bohême, et, si le cabinet de Vienne ne prenait immédiatement son parti, la vraisemblance d'une retraite forcée en Pologne, laquelle entraînerait infailliblement la dissolution de la coalition, et la perte pour l'Autriche d'une occasion unique de sauver l'Europe et elle-même. Il était armé d'un stimulant puissant, c'était la menace d'un arrangement direct de la Russie avec la France, arrangement direct que l'empereur Alexandre avait repoussé noblement, mais qu'il dépendait de lui de négocier en quelques heures, car il n'avait pour cela qu'à laisser pénétrer M. de Caulaincourt jusqu'à lui. Du reste la seule apparition de ce noble personnage aux avant-postes avait agi déjà sur le cabinet autrichien, et M. de Nesselrode en arrivant à Vienne devait trouver tout produit l'effet qu'on attendait de cet argument. Pour seconder M. de Nesselrode, M. de Stadion avait écrit de son côté, les Prussiens du leur, et tous s'étaient servis de M. de Caulaincourt comme d'un épouvantail qui devait amener le cabinet de Vienne à se décider tout de suite.

Arrivée des commissaires russe et prussien aux avant-postes français. M. de Nesselrode partit donc pour la capitale de l'Autriche, tandis que le général Kleist au nom des Prussiens, le général comte de Schouvaloff au nom des Russes, se rendaient aux avant-postes français. Ils y arrivèrent le 29 mai à dix heures du matin. Ils furent reçus par le prince Berthier, qui en référa sur-le-champ à l'Empereur.

Motifs de Napoléon pour accepter un armistice. Celui-ci était engagé par les réponses qu'il avait faites, et ne pouvait pas refuser de négocier, bien qu'il eût intérêt à battre une dernière fois les coalisés, et à les pousser en désordre sur la Vistule, loin de l'Autriche, qui ne deviendrait certainement pas leur alliée, s'ils étaient rejetés si loin d'elle. Pourtant l'état de sa cavalerie, le désir d'avoir achevé la seconde série de ses armements, afin de tenir tête même à l'Autriche, et de ne conclure que la paix qu'il voudrait, l'espérance d'être prêt en deux mois, et de reprendre alors ses opérations victorieuses après avoir échappé aux grandes chaleurs de l'été, le disposaient assez à une suspension d'armes. Il consentit donc au principe d'un armistice, parce qu'il était lié en quelque sorte, parce que le refus aurait eu une signification trop peu pacifique, et surtout parce qu'il se flattait d'avoir le temps de redevenir par ses armements le maître des conditions de la paix. Mais il entendait garder par les arrangements temporaires dont on allait convenir la Silésie jusqu'à Breslau, et la basse Allemagne jusqu'à l'Elbe, Hambourg et Lubeck compris, que ces villes fussent ou ne fussent pas reconquises par les troupes françaises. De plus, il voulait que l'interruption des opérations militaires durât deux mois au moins, et que pendant toute la durée de cette interruption les garnisons de ses places de l'Oder et de la Vistule ne mangeassent pas leurs vivres, mais fussent ravitaillées à prix d'argent. M. de Caulaincourt chargé de négocier l'armistice. M. de Caulaincourt, l'épouvantail de l'Autriche, fut envoyé à Gebersdorf le 30 mai, entre les deux armées, afin de traiter sur les bases que nous venons d'indiquer.

Il trouva les commissaires prussien et russe fort animés, affectant de l'être encore plus qu'ils ne l'étaient, beaucoup trop orgueilleux pour leur situation, fort polis toutefois envers l'ancien ambassadeur de France en Russie. M. de Caulaincourt put voir aussi que le sentiment d'une cause juste était d'un grand secours dans les défaites, et que Napoléon aurait une violente lutte à soutenir, s'il persistait à ne rien céder à l'Europe. Les commissaires se montrèrent presque fixés sur les trois points qui suivent. Ils ne voulaient pas abandonner pendant l'armistice Breslau, devenu la seconde capitale des Prussiens; ils ne voulaient pas davantage nous concéder l'occupation de Hambourg, car c'était établir d'avance un préjugé en faveur de la réunion définitive des villes anséatiques à la France, et enfin ils entendaient ne donner qu'une durée d'un mois à l'armistice. M. de Caulaincourt eut sur ces trois points une conférence qui dura dix heures, et parut n'avoir rien gagné après une discussion aussi longue. Il en référa à l'Empereur, qui était à Neumarkt, aux portes de Breslau, et avait eu la prudence, trop rare chez lui, de ne pas entrer dans cette ville, afin de ne pas s'ôter la possibilité de la céder, s'il en fallait faire le sacrifice. Il s'était contenté d'y envoyer un détachement des troupes du maréchal Ney.

Points contestés de l'armistice. Le ton, les exigences des commissaires alliés l'irritèrent singulièrement[19]. Il leur fit répondre que l'armistice ne lui était pas nécessaire, tandis que pour eux il était indispensable; que si on voulait donner à cette suspension d'armes le caractère d'une capitulation, il allait marcher en avant et les rejeter au delà de la Vistule, qu'ils seraient battus une troisième fois, une quatrième, aussi souvent, en un mot, qu'ils s'exposeraient à rencontrer l'armée française; que si, avec une pareille conviction, il consentait à s'arrêter, c'était pour rendre à l'Europe des espérances de paix dont elle avait besoin, et n'être pas accusé d'avoir fait évanouir ces espérances; qu'il voulait la moitié de la Silésie au moins, qu'il n'abandonnerait pas Hambourg, et que quant à Breslau, s'il y renonçait, ce serait pure complaisance de sa part, car il en était maître. Toutefois il évita de s'expliquer d'une manière absolue à cet égard, laissant entrevoir que Breslau serait l'équivalent de Hambourg. Mais il fut péremptoire relativement à la durée de l'armistice, disant que stipuler un mois pour traiter tant de matières si difficiles, c'était tracer autour de lui le cercle de Popilius, qu'il était habitué à y enfermer les autres, et pas du tout à y être enfermé lui-même, et que voulant sérieusement d'un congrès, il demandait le temps de le tenir, et de le faire aboutir à un résultat.—Par malheur il ne le voulait pas franchement, et cherchait à se procurer le temps d'armer, non celui de négocier.

Longues discussions. Les commissaires se revirent, et se mirent à disputer sur ces divers thèmes, au village de Pleiswitz, après avoir pris la précaution de stipuler une suspension d'armes provisoire pendant la durée de ces pourparlers. Les commissaires alliés tenaient toujours à leurs prétentions, sans néanmoins se montrer invincibles, car ils avaient de l'armistice un besoin impérieux. Circonstance nouvelle qui influe sur la détermination de Napoléon. De son côté Napoléon venait d'apprendre une nouvelle qui le disposait à être un peu plus accommodant. M. de Bassano, récemment arrivé de Paris à Dresde, s'était transporté à Liegnitz pour y reprendre ses fonctions diplomatiques à la suite du quartier général, et à peine à Liegnitz il y avait été rejoint par M. de Bubna revenant de Vienne, et apportant des explications détaillées sur tous les points que Napoléon avait traités avec lui à Dresde les 17 et 18 mai dernier. Voici ce que M. de Bubna racontait de son voyage et de ses négociations.

Retour de M. de Bubna au quartier général français avec les propositions de l'Autriche modifiées. De retour à Vienne, il avait peint Napoléon comme plus débonnaire encore qu'il ne l'avait trouvé, bien que Napoléon eût feint de se montrer à lui plus accommodant qu'il ne voulait l'être. Il avait surtout fait valoir sa disposition à recevoir les insurgés espagnols dans un congrès, comme une concession inespérée, et mis un grand soin à taire ses emportements contre M. de Metternich. Il n'avait parlé de ces emportements qu'à M. de Narbonne. Ce rapport très-adroit avait infiniment satisfait l'empereur François, et M. de Metternich, qui désiraient l'un et l'autre sortir de cette situation sans la guerre. De plus ils avaient été fort contents des lettres de Napoléon, et avaient tenu un certain compte des répugnances qu'il avait manifestées à l'égard de quelques-unes des conditions proposées. Sur la dissolution du grand-duché de Varsovie, sur son démembrement au profit de la Prusse, de la Russie, de l'Autriche, sur l'abandon de l'Illyrie à cette dernière, ils avaient considéré Napoléon comme rendu, quoiqu'il ne l'eût pas formellement dit à M. de Bubna. Mais puisque M. de Bubna l'avait trouvé plus tenace sur la renonciation au protectorat de la Confédération du Rhin, et sur la restitution des villes anséatiques, l'empereur François et M. de Metternich s'étaient décidés sur ces deux points à admettre quelques modifications, et ils avaient imaginé les suivantes, qui étaient de nature à sauver ce que Napoléon appelait son honneur. Les provinces anséatiques ne seraient restituées pour reconstituer les villes libres de Lubeck, Brême et Hambourg, qu'à la paix avec l'Angleterre. De plus la question de la Confédération du Rhin serait renvoyée également à la paix générale, à celle qui comprendrait toutes les puissances de l'univers, même l'Amérique. Si on ne traitait dans le moment qu'avec la Russie, la Prusse et l'Autriche, on ajournerait ces deux points. Si au contraire on traitait avec tout le monde, Napoléon pourrait bien faire à la paix universelle, qui comprenait la paix maritime et devait lui procurer tant d'avantages et tant de lustre, le sacrifice des deux points contestés.

On avait donc réexpédié sur-le-champ M. de Bubna pour le quartier général français, avec ces deux modifications, qui étaient en effet fort importantes, et l'empereur François avait adressé une nouvelle lettre à Napoléon, dans laquelle, répondant à la prière que celui-ci lui avait faite de soigner son honneur, il disait ces mots: Le jour où je vous ai donné ma fille, votre honneur est devenu le mien. Ayez confiance en moi, et je ne vous demanderai rien dont votre gloire ait à souffrir.—À tous ces témoignages, M. de Bubna devait ajouter la déclaration formelle que l'Autriche n'était encore engagée avec personne, et que si Napoléon acceptait les conditions de paix ainsi modifiées, elle était prête à se lier avec lui par de nouveaux articles joints au traité d'alliance du 14 mars 1812.

Juin 1813. Telles étaient les dispositions de la cour de Vienne lorsque M. de Bubna s'était remis en route, et elles étaient sincères, car à ce moment l'Autriche n'avait pas encore entendu parler d'arrangement direct entre la Russie et la France, elle n'avait donc ni mécontentement, ni raison particulière de se hâter, et elle offrait ces conditions parce qu'elle était assurée de les faire agréer à la Russie et à la Prusse par la seule menace de s'unir à Napoléon. M. de Bubna ayant fait diligence, était arrivé le 30 mai à Liegnitz, auprès de M. de Bassano, et avait longuement exposé les propositions qu'on l'avait chargé de faire. Malgré la froideur de M. de Bassano, il les avait exposées avec bonne foi, et avec la chaleur d'un homme qui désirait réussir, pour son pays d'abord, et aussi pour sa gloire personnelle. M. de Bassano rendit compte sur-le-champ, et par écrit, de cette conférence à Napoléon, sans dire un seul mot pour appuyer ou combattre des propositions dont le rejet est le plus grand malheur qui soit jamais advenu à la France.

Napoléon obligé de se prononcer sur les propositions de l'Autriche, se résout à l'armistice, pour gagner deux mois, et se mettre en mesure par ses derniers préparatifs de ne subir aucune condition. Certes une pareille nouvelle aurait dû sembler bien bonne à Napoléon, car il dépendait de lui de terminer sa longue lutte avec l'Europe, et de la terminer en obtenant un empire magnifique, en obtenant surtout la paix maritime, qui par l'effet qu'elle devait produire aurait couvert bien suffisamment le sacrifice de Hambourg et de la Confédération du Rhin. Malheureusement cette communication l'irrita au lieu de le satisfaire. Il y vit la résolution de l'Autriche d'intervenir immédiatement, ce qui était vrai, et de ne pas laisser prolonger les hostilités sans imposer son arbitrage. Or il fallait, ou qu'il consentît à des conditions dont il ne voulait à aucun prix, même modifiées, ou qu'il courût la chance d'avoir à l'instant même l'Autriche sur les bras, et il ne pouvait être en mesure de faire face à ce nouvel ennemi que sous deux mois. Ce fut donc le coup d'éperon qui le décida à céder sur quelques points contestés de l'armistice. Au lieu d'être accommodant avec l'Autriche qui lui demandait des sacrifices définitifs, il le devint avec la Prusse et la Russie qui n'exigeaient que des sacrifices provisoires. Il écrivit à M. de Bassano en chiffres: Gagnez du temps, ne vous expliquez pas avec M. de Bubna, emmenez-le avec vous à Dresde, et retardez le moment où nous serons obligés d'accepter ou de refuser les propositions autrichiennes. Je vais conclure l'armistice, et alors le temps dont j'ai besoin sera tout gagné. Si pourtant on persiste à exiger pour la conclusion de cet armistice des conditions qui ne me conviennent pas, je vous fournirai des thèmes pour prolonger les pourparlers avec M. de Bubna, et pour me ménager les quelques jours qu'il me faudrait pour rejeter les coalisés loin du territoire de l'Autriche.—

Dans le moment, pour son malheur et le nôtre, Napoléon venait de recevoir la nouvelle que le maréchal Davout était aux portes de Hambourg, et serait certainement entré dans cette ville le 1er juin. On était au 3; il imagina donc de résoudre la difficulté de Hambourg, en disant dans l'armistice que relativement aux provinces anséatiques, on accepterait ce que le sort des armes aurait décidé le 8 juin à minuit. Quant à Breslau, il accorda qu'on laisserait entre les deux armées un terrain neutre d'une dizaine de lieues, lequel comprendrait Breslau, et quant à la durée de l'armistice, qu'elle s'étendrait jusqu'au 20 juillet, avec six jours de délai entre la dénonciation de l'armistice et la reprise des hostilités, ce qui conduirait jusqu'au 26 juillet, et ferait près de deux mois. Il envoya ces conditions, avec injonction de rompre à l'instant même si elles n'étaient pas admises.

Signature de l'armistice de Pleiswitz le 4 juin. M. de Caulaincourt les ayant présentées le 4 juin, les commissaires, qui avaient ordre de céder si Breslau ne restait pas dans les mains de Napoléon, cédèrent en effet, et cet armistice funeste, qui a été l'un des plus grands malheurs de Napoléon, fut signé le 4 juin. Il fut convenu qu'on adopterait pour ligne de démarcation entre les deux armées la Katzbach, afin de laisser Breslau en dehors comme neutre; qu'après la Katzbach on prendrait l'Oder, ce qui nous assurait la basse Silésie pour y stationner et y vivre; après l'Oder, l'ancienne frontière qui avait toujours séparé la Saxe de la Prusse, ce qui laissait en notre possession tous les États de la Saxe; enfin la ligne de l'Elbe, depuis Wittenberg jusqu'à la mer, sauf ce qui serait advenu des villes anséatiques. Il fut stipulé en outre que les garnisons bloquées de la Vistule et de l'Oder seraient successivement approvisionnées à prix d'argent. On apprit le jour même que Hambourg et les villes anséatiques étaient rentrées dans les mains du maréchal Davout, ce qui nous en assurait l'occupation pendant la suspension d'armes.

Caractère de ce funeste armistice. Tel fut ce déplorable armistice, qu'il fallait certainement accepter si on voulait la paix, mais rejeter absolument si on ne la voulait point, car il valait mieux dans ce cas achever sur-le-champ la ruine des coalisés, et que Napoléon au contraire accepta justement parce qu'il était opposé à cette paix, et qu'il désirait se procurer deux mois pour achever ses armements, et être en mesure de refuser les conditions de l'Autriche[20]. Cette faute, qui procédait de toutes les autres, et les résumait à elle seule, faisait partie de cette suite fatale de résolutions follement ambitieuses, qui devaient précipiter la fin de son règne. Elle causa cependant, excepté chez les Prussiens, une fausse et universelle joie dans toute l'Europe, parce qu'elle avait une forte apparence de paix. Fin de la première campagne de Saxe, dite campagne du printemps. Napoléon, en faisant entrer son armée dans ses cantonnements, décréta la construction d'un monument placé au sommet des Alpes, et qui porterait ces mots: Napoléon au peuple français, en mémoire de ses généreux efforts contre la coalition de 1813.—Cette idée avait bien toute la grandeur de son génie; mais, pour ce peuple français et même pour lui, il eût mieux valu envoyer à Paris un traité de paix stipulant l'abandon de la Confédération du Rhin, de Hambourg, de l'Illyrie, de l'Espagne, avec ces mots: Sacrifices de Napoléon au peuple français.—Napoléon fût demeuré un personnage non pas plus poétique, mais plus véritablement grand, et ce noble peuple n'eût pas perdu le fruit de son sang le plus pur versé pendant vingt années.

FIN DU LIVRE QUARANTE-HUITIÈME
ET DU QUINZIÈME VOLUME.