Le maréchal Marmont, abrité derrière le Douro, devait-il y rester immobile? Sans doute il eût mieux fait d'attendre l'initiative de son adversaire, de lui disputer le passage du Douro tant qu'il pourrait, puis de se replier méthodiquement sur l'armée du Nord, qui aurait bien fini, de gré ou de force, quand elle aurait vu l'ennemi chez elle, par se joindre à lui. Mais il était jeune, plein de vanité, ignorait les vues du sort, avait une armée d'une bravoure éprouvée, sur laquelle les Anglais n'avaient pris aucun ascendant, qui reculait à contre-cœur, et il venait de recevoir des nouvelles qui réduisaient à rien ses espérances de secours. D'un côté le général Caffarelli, après lui avoir annoncé un renfort de dix mille hommes, lui mandait maintenant l'apparition des flottes anglaises entre Saint-Ander et Saint-Sébastien, la probabilité d'un prochain débarquement, et en définitive ne lui parlait plus du renfort promis. Or si on doit espérer avec réserve de celui qui promet, à plus forte raison ne doit-on rien espérer de celui qui ne promet pas, ou qui après avoir promis ne promet plus. Toutes les nouvelles que reçoit le maréchal Marmont le disposent à ne plus espérer aucun secours. Au même instant Joseph, lui écrivant à la date du 30 juin une lettre qui arriva le 12 juillet au quartier général de l'armée de Portugal, lui faisait part de ses efforts pour amener les armées du Nord et de l'Andalousie à le secourir, sans lui dissimuler le peu de chance qu'il avait d'y réussir. Pour comble de disgrâce, Joseph, soit qu'il ne fût pas prêt, soit qu'il n'en crût pas le moment venu, ne lui disait pas s'il pourrait se priver en sa faveur d'un détachement de l'armée du centre. Le maréchal Marmont devait donc se considérer comme tout à fait abandonné. Certes si ce maréchal avait cru pouvoir compter sur dix à douze mille hommes de l'armée du centre, il aurait incontestablement attendu ce secours avant de rien entreprendre, car on aime mieux partager l'honneur d'une victoire, que de s'exposer à porter seul le poids non partagé d'une défaite. Quant à l'armée d'Andalousie, qui aurait pu venir à son aide, et qui l'aurait dû, ne fût-ce qu'à titre de reconnaissance, il n'en attendait absolument rien, et les dernières lettres de Joseph ne faisaient que compléter une conviction qui était formée chez lui depuis longtemps. Les faits ultérieurs prouvent qu'il ne se trompait point.
Réduit à ses propres forces, et craignant la reddition d'Astorga, le maréchal Marmont songe à éloigner lord Wellington par des manœuvres, sans aucune pensée de livrer bataille. Réduit à ses seules forces, comparant son armée avec celle de lord Wellington, qui n'était pas supérieure en nombre en ne voulant tenir compte que des Anglais, se rappelant que les batailles gagnées par ceux-ci ne l'avaient été que parce qu'on avait eu le tort de les attaquer dans des positions où leur manière de combattre les rendait invincibles, il pensa qu'avec des troupes fortement aguerries, il pourrait manœuvrer autour d'eux sans se compromettre, leur faire abandonner la ligne du Douro, et les ramener à la frontière du Portugal sans livrer bataille; que peut-être même, tandis qu'on chercherait à se placer sur leur ligne de communication afin de les contraindre à rétrograder, on pourrait occuper l'une de ces positions défensives, où les avantages qu'on leur avait toujours laissés seraient cette fois de notre côté. Les Français, qui escaladaient si bien des positions presque inabordables, comme celles de Talavera et de Busaco, seraient bien autrement redoutables, si au lieu d'avoir à les emporter ils n'avaient qu'à les défendre, et les Anglais bien moins heureux, si au lieu d'avoir à défendre ces positions, ils avaient à les attaquer. Cette fois on serait presque sûr de la victoire. Il n'y avait donc pas de témérité à vouloir manœuvrer autour des Anglais, et le cas d'une bonne position défensive se rencontrant, de songer à leur disputer le terrain. À toutes ces raisons d'agir s'en ajoutait une dernière d'un grand poids. Les Espagnols de l'armée de Galice assiégeaient Astorga, qui n'avait pas pour plus de quinze jours de vivres. Pouvait-on s'éloigner de l'armée anglaise pour aller ravitailler cette place? Et si on ne le pouvait pas sans danger, n'allait-on pas être tourné sur sa droite par la perte d'Astorga, et condamné dès lors à une retraite indéfinie?
Telles furent les idées avec lesquelles le maréchal Marmont sortit de l'asile qu'il avait trouvé derrière le Douro. Il essaya d'abord de repasser ce fleuve en présence de l'armée anglaise, et le fit avec assez d'art et de bonheur. Les bords du Douro étaient conformés de telle manière qu'on découvrait d'une rive à l'autre tous les mouvements des deux armées. Le maréchal Marmont repasse le Douro, et oblige lord Wellington à rétrograder sur Salamanque. Le maréchal Marmont affecta de faire descendre par sa droite des colonnes de troupes vers Toro, et tandis qu'il donnait à cette démonstration la plus grande vraisemblance possible, il préparait sur sa gauche aux environs de Tordesillas les moyens de franchir réellement le Douro sur plusieurs ponts de chevalets. Dans la nuit du 16 au 17 juillet en effet, tandis que sa droite prolongée simulait un projet de passage vers Toro, sa gauche en opérait un véritable au-dessus de Tordesillas, et son centre suivant sa gauche venait passer après elle. Le lendemain, profitant de la surprise et de la confusion des Anglais, il ramenait sa droite à lui, et se trouvait avec ses quarante-deux mille hommes, parfaitement intacts, confiants, pourvus de vivres, au delà du Douro, avec toute l'apparence d'intentions inquiétantes pour l'armée britannique.
Lord Wellington n'avait pas plus que le maréchal Marmont le désir de livrer bataille, mais il était bien résolu à ne pas se laisser couper de Ciudad-Rodrigo, où il avait ses vivres, ses munitions de guerre, et une bonne porte pour rentrer en Portugal. Il s'empressa donc de lever son camp et de rétrograder vers Salamanque par le chemin qu'il avait déjà suivi. Le maréchal Marmont avait par conséquent réussi dans le projet de le ramener en arrière.
En se reportant vers Salamanque on rencontrait divers affluents du Douro, la Guarena d'abord, et ensuite la Tormès, sur laquelle Salamanque est assise. C'étaient autant d'échelons à disputer en se retirant. Lord Wellington se replia de l'un sur l'autre avec prudence et lenteur. Au bord de la Guarena, le général Clausel, jeune lieutenant général qui annonçait déjà les plus grands talents militaires, se hâta trop de la franchir, et s'exposa à être ramené. Mais ce fut une perte sans importance, et le 19 au soir on coucha le long de cette petite rivière, bravant le canon les uns des autres pour venir se désaltérer dans ses eaux, car la chaleur était étouffante.
Heureuses manœuvres de l'armée française en présence de l'armée anglaise. Dans la nuit le maréchal Marmont remontant la Guarena par sa gauche, la franchit à un point où elle n'était plus qu'un torrent insignifiant, et se trouva tout à coup en présence des Anglais, surpris de n'être séparés de nous par aucun obstacle. Aussi ne tardèrent-ils pas à battre en retraite. Ils marchaient d'un bon pas, avec aplomb, leurs masses bien serrées, couverts par de la cavalerie et de l'artillerie légères, le long d'un plateau assez étendu. Notre armée se tenait à leur hauteur, s'avançant sur un plateau parallèle à celui qu'ils occupaient, montrant autant d'aplomb, beaucoup plus d'aisance, et une confiance dont le général en chef se laissait lui-même enivrer. L'artillerie légère longeant au galop le bord du plateau sur lequel nous cheminions, s'arrêtait de temps en temps pour canonner les Anglais, puis se remettait en mouvement pour les suivre. Les deux positions se rejoignaient à un village, où on était naturellement tenté de se devancer. Nos troupes y arrivèrent les premières, en chassèrent quelques coureurs, et eurent le plaisir d'y canonner l'armée ennemie, défilant sous notre feu, et à bonne portée. Nous ne perdîmes personne et tuâmes quelques Anglais. Depuis le passage du Douro, nous avions ramassé un millier d'hommes, tant blessés que traînards. Le 20 au soir les Anglais repassèrent la Tormès, et nous couchâmes sur ses bords.
Arrivée des deux armées devant la célèbre position des Arapiles. Le 21 nous franchîmes cette rivière à une lieue et demie au-dessus de Salamanque, et vînmes prendre position en face des hauteurs dites des Arapiles, sur lesquelles les Anglais s'étaient établis, et où il n'était pas facile de les aborder. Le maréchal Marmont était sans doute un peu trop enorgueilli de ses premiers avantages, et des marches qu'il avait exécutées en présence de lord Wellington; toutefois il était résolu à ne pas commettre d'imprudence, et à ne pas renouveler les fautes de ses prédécesseurs, en allant mal à propos attaquer les Anglais dans des lieux où il n'y avait aucune chance de les vaincre. Il campa en face d'eux, après avoir occupé de son côté une position assez avantageuse, séparée par un vallon de celle de l'ennemi, et s'appuyant à droite au village de Calvarossa de Ariba, à gauche à des bois dont il avait eu soin de s'emparer. Il n'avait donc rien à craindre, et s'endormit tranquillement avec ses soldats, sans autre projet que de continuer un système de manœuvres qui lui avait jusqu'à ce jour parfaitement réussi.
Le lendemain matin, 22 juillet, le maréchal Marmont monta de bonne heure à cheval pour juger des desseins de l'ennemi, et y conformer les siens. Tout était en repos des deux côtés, et rien n'annonçait un projet de la part de lord Wellington, si ce n'est peut-être celui de rectifier sa position, et de se relier un peu plus étroitement à Salamanque et à la route de Ciudad-Rodrigo. Une sorte de vallon peu profond, et assez large, allant aboutir à la Tormès près de Salamanque, nous séparait des Anglais, et rendait la position des deux armées également sûre. À la vue de la position prise par l'armée anglaise, le maréchal Marmont, sans songer à combattre, veut seulement faire un léger mouvement par sa gauche, pour menacer les communications de l'ennemi avec Ciudad-Rodrigo. Le village de Calvarossa de Ariba, occupé par la division Foy, servait de pivot à notre droite. Notre centre et notre gauche s'appuyaient à des bois. On pouvait ainsi attendre de part et d'autre, sans se faire aucun mal, chacun des deux adversaires ne voulant combattre qu'à coup sûr. Toutefois le maréchal Marmont, confiant en fait de manœuvres dans le savoir de son armée et le sien, imagina un mouvement par sa gauche, qui avait pour but de déborder un peu la droite des Anglais, de menacer par conséquent leurs communications avec Ciudad-Rodrigo, et lorsqu'ils décamperaient, soit pour se rapprocher de Salamanque, soit pour regagner la route de Ciudad-Rodrigo, d'attaquer leur arrière-garde et de leur en prendre une portion. C'était faisable, mais beaucoup trop ambitieux, et avec les dispositions de lord Wellington, qu'il était facile de conjecturer sans les connaître, et qui étaient de regagner Ciudad-Rodrigo le plus tôt possible, il aurait mieux valu lui faire un pont d'or, que de risquer des mouvements qui pouvaient sans qu'on le voulût engager une bataille.
Du reste, avec beaucoup de prudence dans l'exécution, il était possible d'opérer ces mouvements sans de trop fâcheuses conséquences. Laissant donc sa droite sous le général Foy au village de Calvarossa de Ariba, et, pour la rendre plus forte encore, y ajoutant la division du général Ferey, le maréchal Marmont fit défiler derrière cet appui son centre et sa gauche, le long des bois auxquels il était adossé, et en suivant toujours le bord des hauteurs qu'il avait occupées. Entre les Anglais et nous, vers notre droite, s'élevaient deux mamelons tristement célèbres, et appelés les Arapiles. Manœuvre de l'armée française. De ces deux Arapiles, le plus rapproché de nous était en même temps le plus élevé, et de son sommet on pouvait canonner avec avantage le petit Arapile, dont les Anglais avaient pris possession. On crut donc utile d'enlever le grand Arapile comme appartenant à notre position, et comme devant consolider l'établissement de notre droite. La brave division Bonnet, chargée de cette opération, en chassa sans beaucoup de peine quelques troupes légères ennemies qui s'y trouvaient, et y établit une forte batterie. C'était une sorte de pivot parfaitement solide, autour duquel on se mit à tourner pour opérer la manœuvre projetée. En effet, le maréchal Marmont porta le reste de ses divisions en avant, la gauche en tête, défilant en face des Anglais, et laissant toujours entre eux et nous le vallon qui nous séparait. La division Thomières, formant son extrême gauche, s'avança un peu en flèche pour menacer la droite des Anglais; les divisions Sarrut et Maucune se placèrent au centre, la division Clausel en réserve, la division Brenier en arrière vers les bagages et le parc d'artillerie. Ces mouvements s'exécutèrent avec ordre, assez loin de l'ennemi, excepté celui qui nous mit en possession du grand Arapile, et semblèrent, du moins pour le moment, ne devoir entraîner aucune suite sérieuse.
Lord Wellington ordonne une manœuvre semblable, afin de garantir ses communications. Pendant que le maréchal Marmont agissait de la sorte, lord Wellington, qui assistait à cette manœuvre, dirigée évidemment contre ses communications, prit sur-le-champ son parti, et ordonna une manœuvre exactement semblable, de manière à avancer sa droite autant que nous avancions notre gauche, et à être toujours en mesure de décamper quand il le voudrait, sans nous trouver sur son chemin. En conséquence, laissant sa gauche immobile devant notre droite immobile aussi, et lui donnant une grande force, puisqu'il la composa de la division légère sous le général Charles Alton, de la première division sous le général Campbell, et d'une grosse masse de cavalerie, il porta son centre vis-à-vis du nôtre, entre le petit Arapile et le village dit des Arapiles, toujours sur le bord des hauteurs opposées à celles que nous occupions. Ce centre était formé de quatre divisions anglaises, c'est-à-dire de plus de vingt mille hommes, d'une excellente infanterie. En première ligne, et ayant la gauche au petit Arapile, étaient la 4e division sous le général Cole, la 5e sous le général Leith; en seconde ligne, la 6e sous le général Clinton, la 7e sous le général Hope. Lord Wellington porta sa droite au village de Las-Torrès, en face de notre gauche, et la composa de la brigade portugaise Bradford, de la division espagnole don Carlos. Il y ajouta la 3e division anglaise, autrefois Picton, retirée des bords de la Tormès, et en outre tout le reste de ses troupes à cheval, parce que de ce côté le terrain s'abaissant rapidement, était tout à fait propre aux manœuvres de la cavalerie.
Par ces mesures le général anglais avait suffisamment paré aux dispositions de son adversaire, sans toutefois engager une bataille dont il persistait à ne pas vouloir. Il était midi; toute la journée se serait passée en manœuvres semblables, sans grandes pertes de part ni d'autre, et certainement vers la nuit lord Wellington aurait battu en retraite pour regagner Ciudad-Rodrigo, nous rendant Salamanque sans combat, lorsque le maréchal Marmont par une fatale impatience non pas de combattre mais de manœuvrer, voulut enlever l'arrière-garde de son adversaire, qu'il croyait prêt à décamper. En conséquence il porta plus en avant encore sa gauche, composée, comme nous l'avons dit, de la division Thomières, et si en avant, qu'elle commença à descendre des hauteurs devant la 3e division anglaise, qui était destinée, avec une grande masse de cavalerie, à lui barrer le chemin. Il porta son centre, composé des divisions Maucune et Sarrut, plus près encore du bord du vallon qui nous séparait des Anglais, fit appuyer ces deux divisions par le général Clausel, rapprocha la division Brenier, sans prescrire à aucune d'aborder les Anglais, car, ainsi que nous venons de le dire, il n'avait d'autre intention que d'entamer leur arrière-garde lorsqu'ils se retireraient. Pendant ces divers mouvements la division Maucune engage la bataille. Mais pour exécuter de tels mouvements si près de l'ennemi, il faut avoir à la fois une dextérité et une autorité qui assurent l'exécution précise de ce qu'on ordonne. Malheureusement le maréchal Marmont ne possédait pas ces deux avantages à un degré suffisant pour se montrer aussi hardi devant un adversaire tel que lord Wellington. Le général Maucune, commandant la division du centre qui était le plus en avant à gauche, était un officier d'une bravoure éprouvée et d'une extrême audace sur le champ de bataille. Croyant les Anglais en pleine retraite, il imagina que le moment était venu de se jeter sur eux. En conséquence il fit demander l'ordre d'attaquer, ne l'attendit pas, poussa devant lui les tirailleurs ennemis, les replia, descendit dans l'intervalle qui séparait les deux armées, et s'engagea contre les divisions anglaises du centre, les divisions Cole et Leith. À cet aspect, lord Wellington qui voulait bien se retirer, mais non pas fuir, accepta la bataille qu'on semblait lui présenter, et fit donner à son centre l'ordre de recevoir et de repousser l'attaque du nôtre.
Tandis que le général Maucune commettait cette témérité, le général Thomières à gauche, continuant à s'avancer en pointe, descendait aussi en plaine sans être appuyé, et s'exposait à rencontrer de front la division d'infanterie Picton, et sur ses flancs une épaisse nuée de cavalerie. On se mêla ainsi de toutes parts, et on fut aux prises sur le front entier des deux armées, sans qu'aucun des deux généraux en chef l'eût voulu.
Par malheur la division du général Clausel, nombreuse et supérieurement commandée, était encore en arrière, et point en mesure de fournir l'appui dont nos divisions imprudemment engagées auraient eu besoin.
Le maréchal Marmont voulant arrêter la division Maucune, reçoit une blessure grave, et est obligé de céder le commandement au général Bonnet. Le maréchal Marmont, qui du grand Arapile où il était resté pour diriger ces divers mouvements, apercevait avec sa lunette les fautes commises, remonta précipitamment à cheval pour aller lui-même contenir l'impatience de ses lieutenants. Mais à peine était-il en selle qu'il reçut un obus qui lui fracassa un bras et lui ouvrit le flanc. Certes on pouvait bien ici croire à la fortune, et surtout à la fortune contraire! Le malheureux maréchal tomba noyé dans son sang, et n'eut que le temps de désigner le général Bonnet, le plus ancien de ses divisionnaires, pour le remplacer dans le commandement. Bataille de Salamanque. Sa blessure était si grave, qu'on ne savait pas si elle ne serait pas prochainement mortelle. Pendant qu'on allait chercher le général Bonnet à droite, vers les Arapiles, la bataille partout commencée se continua avec fureur sans général en chef de notre côté. Le général Maucune poussa vivement les Anglais, et les accula au village des Arapiles; le général Sarrut le soutint. Mais ils avaient en tête quatre divisions ennemies, qui, outre qu'elles étaient quatre contre deux, étaient individuellement plus fortes que les nôtres. Après un premier succès, le général Maucune criblé par les redoutables feux des Anglais se vit obligé de plier. Mais le général Clausel arriva, prit la place de la division Maucune, et ramena les Anglais. Le maréchal Beresford, présent sur cette partie du champ de bataille, prescrivit alors à sa seconde ligne de se former en potence sur la première, de manière à prendre en flanc la division Clausel. En même temps lord Wellington fit vers sa gauche attaquer le grand Arapile par les Portugais du général Pakenham, et vers sa droite il jeta sur la division Thomières, descendue fort imprudemment dans la plaine, outre l'infanterie de la division Picton, toute la masse de sa cavalerie. Malgré ces efforts redoublés de l'ennemi, notre armée se maintint et conserva son terrain. La division Bonnet, quoique privée de son général, qui était accouru vers le centre pour prendre le commandement, arrêta court les Portugais du général Pakenham. Le 120e régiment leur tua 800 hommes, et resta maître du grand Arapile. Le général Clausel soutint avec vigueur l'attaque de front de la division Clinton, mais souffrit cruellement des feux de flanc de la division Leith. On combattait de si près, que de toute part les généraux furent blessés. De notre côté, le général Bonnet fut atteint gravement; le général Clausel le fut aussi. Du côté des Anglais, le maréchal Beresford, les généraux Cole, Leith, reçurent des blessures plus ou moins dangereuses. À notre gauche, et à la droite des Anglais, le combat n'était pas moins violent. La division Thomières fut assaillie au milieu de la plaine par la cavalerie ennemie, perdit son chef, tué sur le champ de bataille, et se replia en désordre. La division Brenier courut à son secours, mais elle fut entraînée par le mouvement rétrograde, et le brave 22e, voulant tenir bon, fut fort maltraité. Le général Clausel, qui venait de remplacer dans le commandement le général Bonnet, et qui, quoique blessé lui-même, n'avait pas quitté le champ de bataille, pensa qu'il fallait se tirer de cette échauffourée, et ne pas tout risquer en voulant s'opiniâtrer davantage. Il ordonna la retraite, et la dirigea avec une grande présence d'esprit vers le plateau que nous n'aurions pas dû quitter. Il y appela la division Ferey qui était restée derrière la division Foy, à l'extrême droite, et y ramena la division Sarrut, moins engagée que les autres divisions du centre. Derrière ce solide appui se rallièrent successivement les divisions Thomières et Brenier, compromises au loin vers notre gauche, et les divisions Maucune et Clausel violemment engagées au centre. La division Bonnet, qui, placée au grand Arapile, avait couvert le pied du mamelon de cadavres ennemis, se replia également dans un ordre imposant. Les Anglais essayèrent alors de gravir à leur tour les hauteurs sur lesquelles nous venions de nous replier. Mais tous leurs efforts se brisèrent devant les divisions Sarrut et Ferey. Malheureusement le général Ferey, commandant la 3e division, fut blessé à mort. L'armée française est contrainte d'abandonner le champ de bataille. Cependant les Anglais ayant cessé d'insister, nos divisions défilèrent l'une après l'autre derrière les divisions Sarrut et Ferey, passèrent ensuite derrière la division Foy, qui était restée immobile à Calvarossa de Ariba, et revinrent par le chemin qu'elles avaient suivi le matin dans de bien autres intentions que celles d'une bataille, et dans l'espérance d'un bien autre résultat. Toute la cavalerie anglaise se précipita alors sur la division Foy, qui, n'ayant pas encore combattu, était chargée de couvrir la retraite. Cette division reçut en carré les masses de la cavalerie anglaise, leur tua beaucoup de monde, et se retira en bon ordre. On regagna ainsi vers la nuit les bords de la Tormès, et on repassa cette rivière sans être poursuivi.
Graves conséquences de la journée de Salamanque. Telle fut cette funeste et involontaire bataille, dite de Salamanque ou des Arapiles, qui eut pour l'armée anglaise des conséquences fort imprévues, car elle lui procura une victoire inespérée, au lieu d'une retraite inévitable, et commença, comme on va le voir, la ruine de nos affaires en Espagne. Certes, c'était ici le cas, sans nier le mérite de lord Wellington et les fautes du maréchal Marmont, de croire au bonheur, car le résultat était bien disproportionné au mérite du capitaine anglais, et aux fautes du général français. Un engagement inattendu, trois généraux en chef blessés l'un après l'autre, une confusion inouïe après plusieurs jours de la marche la plus ferme et la plus heureuse, étaient-ce assez de coups terribles, et on peut dire immérités! Cette bataille était bien la preuve que l'effet moral des événements de guerre est la plupart du temps fort supérieur à leur effet matériel. Si de notre côté les généraux Thomières et Ferey avaient été tués, si le maréchal Marmont, les généraux Bonnet, Clausel, Maucune avaient été blessés, de leur côté les Anglais avaient eu le général le Marchant tué, le maréchal Beresford, les généraux Cole, Leith, Cotton sérieusement blessés. Nous avions cinq à six mille hommes hors de combat, et les Anglais à peu près autant. Nous avions, il est vrai, abandonné en outre neuf pièces de canon, qui descendues des hauteurs dans la plaine, et ayant perdu leurs chevaux, n'avaient pu être ramenées. La différence dans les résultats matériels n'était donc pas considérable, mais les situations étaient profondément changées. Nous n'avions plus aucune chance de forcer les Anglais à rétrograder; dès lors il fallait rétrograder nous-mêmes, avec une armée non pas abattue, mais profondément irritée de ses longs malheurs, à laquelle n'avaient servi ni son incomparable bravoure, ni sa résignation aux plus cruelles souffrances, et qui tantôt par une cause, tantôt par une autre, et presque toujours par la division des généraux, avait été constamment sacrifiée. Il fallait la ramener derrière le Douro, peut-être même au delà, si on voulait lui rendre la confiance, et la résolution de se dévouer de nouveau à une guerre que dans son bon sens elle jugeait détestable, et à des chefs qu'elle accusait de toutes ses infortunes. Lord Wellington au contraire était maître désormais de tenir la campagne en Castille, et sur les derrières des Français, car nulle part il n'y avait une force capable de lui tenir tête. L'armée de Portugal allait être obligée de se replier devant lui jusqu'à ce qu'elle rencontrât l'armée du Nord, c'est-à-dire bien loin; l'armée du Centre était beaucoup trop faible pour oser l'approcher; l'armée d'Andalousie était hors de portée; et il avait dès lors le choix, ou de poursuivre le général Clausel, pour essayer de le détruire, ou de se jeter sur Madrid, pour y entrer en triomphateur. Telles étaient les cruelles suites de la mauvaise volonté de ceux qui n'avaient pas secouru à temps l'armée de Portugal, et de l'imprudence de ceux qui l'avaient engagée dans une bataille inutile.
Le général Clausel prend le commandement. Heureusement pour cette armée, il lui arrivait, trop tard sans doute, mais utilement encore, un chef digne de la commander. Caractère et talents de ce général. Le général Clausel était jeune, vigoureux de corps et d'esprit, peu instruit il est vrai, et souvent négligent, mais d'un imperturbable sang-froid, tour à tour impétueux ou contenu, doué sur le terrain d'un coup d'œil supérieur, et moitié insouciance, moitié vigueur d'âme, supportant, quoique n'ayant jamais commandé en chef, les anxiétés du commandement aussi bien que les plus expérimentés capitaines. Estimé des soldats pour sa vaillance, aimé d'eux pour sa bonhomie, il était le seul qui put en obtenir encore quelque soumission, et leur faire endurer, sans les révolter, des exemples de sévérité.
Ayant pris, tout blessé qu'il était, et des mains de deux généraux blessés eux-mêmes, le commandement en chef, l'ayant pris au milieu d'une déroute, il parut si peu troublé, que le calme rentra dans les âmes, et l'ordre avec le calme. Retraite de l'armée française derrière le Douro. Le 23 juillet, il rétrograda sur le Douro le plus rapidement qu'il lui fut possible. Les Anglais ayant tenté de le poursuivre avec leur cavalerie, il les reçut en carré, et les maltraita. Par malheur un carré du 6e léger ne s'étant pas formé à temps, essuya quelque dommage. Ce fut du reste le seul accident de ce genre. Bientôt on se trouva derrière le Douro, débarrassé des Anglais, mais assailli d'une nuée de guérillas, qui, sans nous faire courir aucun danger sérieux, égorgeaient cependant nos blessés, nos traînards, nos fourrageurs. Nos vivres étaient épuisés, les soldats ayant consommé durant ces quelques jours de manœuvres les ressources que le maréchal Marmont leur avait ménagées. Irrités par les cruautés dont leurs camarades étaient victimes sous leurs yeux, les soldats pillaient non-seulement avec avidité, mais avec barbarie, se souciant peu de détruire un pays inhospitalier qu'ils ne pouvaient pas garder, et qu'ils espéraient ne plus revoir. Le général Clausel eut la plus grande peine à réprimer leurs excès, et à plusieurs reprises sentit l'autorité expirer dans ses mains. Cependant, grâce à lui, l'armée ne cessa pas de présenter un ensemble que lord Wellington, dans sa louable prudence, ne voulut pas essayer d'entamer une nouvelle fois.
Arrivée inattendue d'un détachement de l'armée du Centre. En ce moment arrivaient enfin une partie des secours tant demandés, si vainement attendus, et dont l'invraisemblance, après une trop longue attente, avait contribué à entraîner le maréchal Marmont dans des opérations téméraires. Le premier jour de la retraite, le général Clausel rencontra un millier d'hommes que le général Caffarelli avait fini par envoyer, et consistant en deux régiments de cavalerie et un détachement d'artillerie attelée. La dérision était grande en vérité, et eût mérité une répression sévère, si le général Caffarelli n'avait eu pour excuse sa bonne foi, et le trouble que lui avait causé l'apparition des flottes anglaises sur les côtes de Biscaye. Courageux, mais dépourvu de présence d'esprit, il avait cru à un formidable débarquement, et au lieu des dix mille hommes promis, il en avait expédié mille. Un autre secours, celui-ci décisif s'il fût arrivé à temps, fut non pas rencontré, mais annoncé par une dépêche de Joseph, au moment où l'armée repassait le Douro. Ce secours était d'environ 13 mille hommes, comprenant presque la totalité de l'armée du Centre, que Joseph, en désespoir de cause, s'était décidé à conduire lui-même à Salamanque, et qu'il avait encore mis plus de lenteur à annoncer qu'à amener. Il était parti de Madrid le 21 juillet, et, quoique tard, ce n'eût pas été trop tard, si trois ou quatre jours auparavant il eût mandé ce mouvement au maréchal Marmont. Malheureusement il n'avait écrit que le 21, jour de son départ de Madrid, et il était bien impossible que le maréchal Marmont fût averti le 22 à Salamanque du secours qu'il allait recevoir. Prévenu à temps, ce maréchal eût certainement attendu, et quoique le nombre ne soit pas une ressource assurée dans une bataille aussi mal engagée que celle de Salamanque, probablement un tel renfort aurait ou déterminé lord Wellington à décamper en toute hâte, ou provoqué des combinaisons différentes. En tout cas il eût fallu bien du malheur pour que 55 mille Français, tels que ceux qui auraient composé l'armée de Portugal, eussent été battus par 40 mille Anglais, accrus de 15 mille Espagnols et Portugais.
Motifs qui avaient empêché Joseph d'arriver plus tôt, et surtout d'annoncer son arrivée. Comment ce secours arrivait-il ainsi? comment arrivait-il si tard? comment même arrivait-il? C'est ce qu'il faut maintenant faire connaître. Joseph, comme on l'a vu, avait expédié au maréchal Soult non plus l'ordre de placer le comte d'Erlon en face du général Hill pour le suivre où il irait, mais l'ordre plus approprié aux circonstances de détacher immédiatement 10 mille hommes sur le Tage, pour les envoyer à l'armée de Portugal, et de se dessaisir ou de ces 10 mille hommes, ou de son commandement. De plus, Joseph avait autorisé le maréchal Soult à restreindre son occupation, s'il se croyait trop affaibli pour continuer à garder l'Andalousie tout entière. Il semble qu'un tel ordre n'admettait ni tergiversation ni refus, et certainement il n'en aurait pas rencontré s'il fût émané d'un pouvoir capable de se faire respecter, c'est-à-dire de Napoléon lui-même. Mais il n'en fut pas ainsi. Le maréchal Soult usant d'un argument déjà employé, déclara qu'il était prêt à obéir, mais à une condition qu'il ne devait pas laisser ignorer, c'était l'évacuation immédiate et complète de l'Andalousie, car avec 10 mille hommes de moins il lui était impossible de s'y maintenir. Cette assertion était fort contestable. L'armée d'Andalousie, comptant près de 60 mille combattants, sur un effectif de 90 mille hommes, pouvait bien pour quelque temps garder l'Andalousie avec 50 mille. Douze mille hommes suffisaient à Grenade, 12 mille devant Cadix, et avec 25 mille aux environs de Séville, on pouvait pour quelques semaines faire face à tous les événements, contenir notamment le général Hill qui n'en avait pas 15 mille, et qui ne songeait pas d'ailleurs à quitter Badajoz. Le maréchal Soult n'en avait pas laissé autant, à beaucoup près, lorsqu'il s'était porté en Estrémadure, soit pour assiéger Badajoz, soit pour livrer la bataille d'Albuera. À cette nouvelle espèce de refus déguisé, le maréchal Soult ajoutait des conseils sur le meilleur plan de campagne à suivre contre les Anglais. On voulait, disait-il, les détourner du nord de la Péninsule, eh bien, il y avait un moyen assuré d'y réussir, c'était, au lieu de diminuer l'armée qui gardait l'Andalousie, de la renforcer au contraire, de lui amener l'armée du Centre tout entière, peut-être même celle de Portugal, et lord Wellington craignant alors pour Lisbonne, serait bien obligé de se reporter du nord au midi.
D'abord cette conduite était formellement opposée aux instructions de Napoléon, qui avait prescrit de tout sacrifier au maintien des communications avec la France par les provinces du Nord, et qui, dans cette pensée, avait lui-même rendu l'armée du Nord indépendante de l'armée de Portugal, et ramené celle-ci du Tage sur le Douro, au risque d'isoler davantage les unes des autres ces armées qui avaient tant besoin d'être unies. Mais indépendamment de cette violation des ordres de Napoléon, se figure-t-on ce que nous serions devenus en Espagne, si le nord et le centre de la Péninsule étant livrés aux Anglais, lord Wellington dominant depuis Vittoria jusqu'à Baylen, et insurgeant toute la population par sa présence, nos armées s'étaient trouvées confinées en Andalousie?
Août 1812. Du reste, ce n'étaient pas des conseils que Joseph demandait au maréchal Soult, mais des renforts pour l'armée de Portugal. Voyant qu'il n'en pouvait pas obtenir, il avait remis à plus tard le soin de s'expliquer avec le chef de l'armée d'Andalousie, et apprenant à chaque instant le danger croissant du maréchal Marmont, il avait enfin pris le parti d'aller lui-même à son secours. Il aurait pu être prêt dès le 17 juillet, et en partant à cette date il serait encore arrivé à temps devant Salamanque. Mais le maréchal Suchet ayant mis la division italienne Palombini à sa disposition, et cette division pouvant être amenée sur Madrid, Joseph avait mieux aimé opérer avec 12 ou 13 mille hommes qu'avec 10 mille, et par ce motif avait attendu jusqu'au 21 juillet. Renforcé de 3 mille Italiens, il avait 18 mille hommes sous ses ordres. Il s'était décidé à n'en laisser que 5 mille de Madrid à Tolède, et à partir avec le reste pour la province de Salamanque. À ce moment même il eût été temps encore, s'il s'était hâté d'avertir le maréchal Marmont. Mais il n'en avait rien fait, et ce n'est que le 21 même que Joseph avait écrit à Marmont son départ et le commencement de son mouvement[1]. Arrivé le 23 à Villa-Castin, il n'avait appris que le 24 par de vagues rumeurs la funeste bataille de Salamanque, et s'était tenu à distance des Anglais, pour ne pas s'exposer lui-même à une catastrophe. Mais il n'avait pas voulu rebrousser chemin, et repasser immédiatement les montagnes du Guadarrama, dans l'intention de rendre, s'il le pouvait, quelque service à l'armée de Portugal. Il lui en rendait un véritable en effet par sa seule présence, c'était d'occuper l'attention de lord Wellington. Joseph reste quelques jours en vue des Anglais, pour dégager l'armée de Portugal. Ayant communiqué avec le général Clausel, et ayant su que ce général désirait que l'armée du Centre se tînt encore quelque temps en vue, afin de ralentir la marche de lord Wellington, il demeura sur le revers du Guadarrama, et n'en partit que lorsque l'armée de Portugal se fut paisiblement retirée sur Burgos, et que ses propres dangers l'obligèrent lui-même à se replier sur Madrid. Il rentra dans cette capitale profondément affecté, et n'attendant que des désastres de la déplorable situation où allait le mettre l'événement de Salamanque. Rentrée de Joseph dans Madrid, et gravité des résolutions qu'il avait à prendre. Il était de retour le 9 août de cette excursion qui aurait pu être si utile, et qui l'avait été si peu.
Le parti à prendre n'était malheureusement que trop indiqué par la nature des choses, et par le rude coup dont on venait d'être atteint. Puisqu'on avait été battu faute de se réunir à temps contre l'ennemi commun, il devenait encore plus évident qu'il fallait se concentrer au plus tôt, et faire expier aux Anglais la journée de Salamanque par une grande bataille, livrée avec toutes les forces dont les Français disposaient en Espagne. L'évacuation de l'Andalousie étant devenue inévitable, Joseph l'ordonne péremptoirement au maréchal Soult. Mais cette concentration de forces ne pouvait être obtenue que par l'évacuation immédiate de l'Andalousie, évacuation regrettable, et que Joseph tout en l'ordonnant déplorait fort, car l'effet moral en devait être fâcheux, et le gouvernement de Cadix en devait recevoir un puissant encouragement. Il faut ajouter que certaines menées auprès des mécontents de Cadix, destinées à rattacher à Joseph plus d'un personnage important, allaient être interrompues, et probablement abandonnées. En effet, les cortès de Cadix en opérant des réformes désirables, mais quelquefois prématurées ou excessives, avaient amené de profondes divisions, et beaucoup d'hommes, les uns fatigués de la guerre, les autres craignant en Espagne une révolution semblable à celle de France, disaient qu'autant valait se rattacher au gouvernement de Joseph, qui donnerait la paix et des réformes sans révolution. C'est aux hommes pensant et parlant de la sorte que nous devions en partie la soumission de l'Aragon, de Valence et de l'Andalousie. L'évacuation de cette dernière province allait faire disparaître ces commencements de soumission, et Joseph n'y répugnait pas moins que le maréchal Soult. Mais pour être dispensé d'un tel sacrifice, il eût fallu battre les Anglais, et comme on n'en avait pas pris le moyen, l'abandon immédiat et complet de l'Andalousie était la seule manière d'éviter de plus grands malheurs. Joseph écrivit donc au maréchal Soult une lettre sévère dans laquelle il lui ordonnait d'une façon absolue (avec injonction de remettre son commandement au comte d'Erlon s'il ne voulait pas obéir) de quitter l'Andalousie, c'est-à-dire d'évacuer les lignes de Cadix, Grenade, Séville, de sauver tout ce qu'on pourrait sauver, et de se replier sur la Manche. La réunion à l'armée du centre des soixante mille combattants du maréchal Soult permettrait de conserver Madrid, et, en y ajoutant l'armée de Portugal, fournirait le moyen d'aller chercher lord Wellington partout où il serait, et de lui livrer une bataille décisive avec des forces qui ne laisseraient pas la victoire douteuse. À ces conditions on serait dispensé d'abandonner Madrid, ce qui importait bien plus que de conserver Séville et Grenade. Mais on avait lord Wellington entre soi et l'armée de Portugal, libre de choisir entre la poursuite de l'armée vaincue, ou l'occupation triomphante de la capitale, et on ne savait en vérité laquelle de ces choses il préférerait. S'il se décidait à marcher sur Madrid, il était évident qu'il faudrait évacuer cette capitale, car le maréchal Soult ne pouvait pas arriver à temps pour la sauver.
Joseph aurait voulu se dispenser d'évacuer Madrid, mais la marche de lord Wellington sur cette capitale l'oblige à en sortir. Ces tristes doutes furent bientôt levés par les mouvements de lord Wellington. Après avoir poursuivi quelques jours l'armée de Portugal, et l'avoir mise hors de jeu, il s'arrêta aux environs de Valladolid, et rebroussa chemin pour se diriger sur Madrid. Quoiqu'il y eût un grand effet moral à produire en occupant la capitale de l'Espagne, cependant il y avait peut-être mieux à faire que d'entrer à Madrid, et si lord Wellington se fût attaché à poursuivre sans relâche l'armée de Portugal, dans l'état de fatigue, de dépit, de révolte morale où elle était, il est douteux que le général Clausel, malgré son aplomb et sa vigueur, eût pu la préserver d'une destruction totale. L'armée du Nord ne serait accourue que pour succomber à son tour, et toute force organisée étant détruite entre Madrid et Bayonne, l'illustre capitaine anglais aurait eu bon marché du reste, car il est peu présumable qu'il eût rencontré quelque part, réunies en temps opportun, les armées qui occupaient le midi de la Péninsule. Sans aucun doute Napoléon se trouvant dans une situation pareille eût en deux mois délivré l'Espagne des Français. Telle est la différence entre le génie et le simple bon sens! mais le bon sens se rachète par tant d'autres avantages, qu'il faut se garder de lui chercher des torts. Il faut aussi pardonner des faiblesses, même aux caractères les plus solides. Lord Wellington, tout raisonnable qu'il était, cachait sous une réserve tranquille une vanité peu ordinaire. Entrer triomphalement dans Madrid avait pour lui un attrait irrésistible, et il résolut de causer à Joseph de tous les préjudices celui qui devait lui être le plus sensible, quoique ce ne fût pas le plus grand. Joseph, obligé de quitter Madrid, n'avait que Valence pour asile. À dater du 10 août, lord Wellington se dirigea ostensiblement sur Madrid. Lorsque cette marche de l'armée anglaise fut connue, Joseph en fut profondément affecté, et il devait l'être, car tous les partis à prendre étaient fâcheux et graves. Peut-être il y aurait eu convenance à se replier sur la Manche, si on avait pu se flatter d'y rencontrer le maréchal Soult revenant de Séville, car en ajoutant l'armée du Centre à celle d'Andalousie, on eût été en mesure de livrer bataille à lord Wellington, et de lui disputer Madrid. Pourtant, même dans ce cas, c'eût été une étrange situation que de livrer bataille à une armée victorieuse, en ayant à dos le midi de l'Espagne et la mer, c'est-à-dire un abîme si on était battu. Ce parti était donc fort dangereux, mais on était dispensé de l'examiner sérieusement, car le maréchal Soult ne pouvait pas être supposé déjà en route, et en pleine exécution des ordres qu'il avait reçus. Il fallait dès lors aller rejoindre, ou le maréchal Soult à Séville, ou le maréchal Suchet à Valence. Or, entre ces deux déterminations, le choix n'était pas douteux. Outre que Séville était la plus lointaine des provinces de l'Espagne, elle était privée de tout moyen de communication avec la France, tandis qu'à Valence on était par Tortose, Tarragone, Lerida, Saragosse, en liaison facile et certaine avec les Pyrénées. On était de plus assuré d'y trouver un pays riche, soumis, parfaitement administré, et un accueil amical, les relations de Joseph avec le maréchal Suchet n'ayant pas cessé d'être excellentes. Enfin il y avait une dernière raison, tout à fait décisive, c'est qu'on pouvait amener l'armée d'Andalousie à Valence, et qu'il eût été insensé de prétendre amener l'armée d'Aragon à Séville, puisque, indépendamment de la perte de l'Aragon et de la Catalogne, qui en fût résultée, on se fût à jamais séparé de la France.
Il ordonne au maréchal Soult de venir l'y joindre. Ce n'était pas avec un conseiller aussi sage que le maréchal Jourdan que Joseph aurait pu hésiter sur la conduite à tenir en pareille circonstance. Il s'achemina donc sur le Tage, en prenant la direction de Valence, et, changeant les ordres précédemment expédiés au maréchal Soult, il lui prescrivit d'opérer sa retraite par Murcie sur Valence. Mais il fallait quitter Madrid, et c'était un parti extrêmement douloureux. Au milieu de cette Espagne soulevée tout entière contre lui, Joseph avait cependant rencontré un certain nombre d'Espagnols, et quelques-uns considérables par la naissance et la fortune, qui, soit par goût pour sa personne douce et attachante, soit pour épargner à leur pays une guerre affreuse, soit enfin par la conviction que toute civilisation en Espagne était venue des dynasties étrangères, s'étaient ralliés à sa cause. Il y avait aussi beaucoup de fonctionnaires d'ordre inférieur qui, par habitude de soumission, étaient restés à son service. Cette classe, dite des afrancesados, se trouvait surtout à Madrid, et elle ne comprenait pas moins de dix mille individus de tout sexe et de tout âge. Comment abandonner ces malheureux à la férocité des Espagnols, férocité qui égalait, il faut l'avouer, leur patriotisme, et qui, ne faisant grâce ni à nos blessés ni à nos malades, aurait pardonné encore moins à des compatriotes accusés de trahison. Les laisser, c'était les condamner à la mort; les emmener au mois d'août, à travers les plaines de la Manche et les montagnes stériles de Cuenca, c'était les condamner à la mort encore, mais à la mort par la misère. Joseph, en évacuant Madrid, est obligé de traîner après lui plusieurs milliers d'afrancesados. L'alternative était cruelle, et cependant, comme le danger le plus prochain est celui qu'on cherche toujours à éviter, au premier bruit d'évacuation ils voulurent tous partir. On ramassa ce qu'on put de voitures attelées de toutes les façons, et, le 10 août, ils commencèrent à sortir de Madrid, portés sur au moins deux mille voitures, et escortés par l'armée du Centre. Ils formaient avec cette armée une masse d'environ vingt-quatre mille individus, dont la moitié pourvus d'armes, et bien peu pourvus de vivres. Joseph leur offrit la seule consolation qu'il fût en son pouvoir de leur procurer, en se plaçant au milieu d'eux pour partager leurs infortunes. Parvenus sur les bords du Tage, vers Aranjuez, il voulut savoir si c'était toute l'armée anglo-portugaise qui marchait sur la capitale, ou si c'était un simple détachement d'une ou deux divisions, car, dans ce dernier cas, il aurait pu disputer la capitale, ou du moins ne pas s'en éloigner beaucoup, et attendre dans les environs l'arrivée de l'armée d'Andalousie. Brillante reconnaissance exécutée contre l'armée anglaise avant de s'éloigner de Madrid. Le général Treilhard, qui commandait une excellente division de dragons, fut chargé de reconnaître l'armée anglaise pour s'assurer de la réalité des choses. Il le fit aux environs de Majadahonda, sur les bords du torrent de Guadarrama, avec tant d'à-propos et de vigueur, qu'il culbuta l'avant-garde anglaise, et lui enleva 400 hommes avec trois pièces de canon. Le rapport des officiers anglais n'ayant permis aucun doute sur la présence de lord Wellington et de toute son armée aux portes de Madrid, on prit enfin le parti de se diriger par la route d'Ocaña, d'Albacete et de Chinchilla, sur Valence. On laissait à Madrid encore beaucoup de malades et de blessés. On les réunit au Retiro, fortifié depuis longtemps contre les guérillas et le peuple de Madrid, mais pas contre les attaques d'une armée régulière, et on y plaça une garnison de douze cents hommes sous le colonel Laffond. C'étaient douze cents hommes sacrifiés, car, par une négligence de l'état-major 8 de Joseph, on ne s'était pas même assuré si le puits du Retiro était pourvu d'eau. Pourtant ces douze cents hommes allaient rendre un service important, celui de sauver quelques mille malades et blessés du fer des guérillas, pour les remettre à l'armée anglaise, qui, se comportant comme il convient à une nation civilisée, respectait et faisait respecter les hommes désarmés.
Sortie de Madrid. On quitta le Tage vers le 15 août par une chaleur étouffante, et avec fort peu de ressources. Ce voyage devait être et fut des plus pénibles. Des centaines de familles, quelques-unes aisées, mais le plus grand nombre vivant à Madrid de leurs appointements, et de rations quand l'argent manquait, n'ayant plus en route cette ressource, encombraient les chemins sur des voitures mal attelées, et chaque soir tendaient la main aux soldats pour obtenir quelques restes de leur maraude. Souffrance de l'armée et des familles fugitives pendant la marche sur Valence. Partout on trouvait les habitants en fuite, les greniers brûlés ou vidés, et personne pour échanger contre de l'argent un peu de pain ou de viande. Au lieu des habitants on rencontrait souvent d'affreux guérillas, tuant sans pitié quiconque s'éloignait de la colonne fugitive. Le lendemain, qu'on fût fatigué, malade, mourant de faim, il fallait partir du gîte où l'on avait passé la nuit, si on ne voulait pas être égorgé à la vue même de l'arrière-garde. Voilà ce qui restait de la royauté de Joseph, qu'il avait paru si facile de substituer à celle de Charles IV, et qui avait déjà coûté l'envoi de six cent mille Français en Espagne, dont il survivait à peine trois cent mille!
Sept. 1812. Après quelques jours de cette retraite pénible, beaucoup de ces malheureux succombèrent. Un certain nombre ne pouvant plus suivre, allèrent se cacher dans des villages, pour y implorer une pitié que souvent ils n'obtinrent pas. Une partie des troupes espagnoles composant la garde de Joseph déserta, et enfin on arriva devant Chinchilla beaucoup moins nombreux qu'au départ. Le fort de ce nom était occupé par l'ennemi et barrait le chemin. Il fallut se détourner à grand'peine, et rejoindre la route à quelques lieues plus loin. Arrivée à Valence. Aux confins de Valence on rencontra les avant-postes du maréchal Suchet, et ceux qui avaient eu la force de continuer ce difficile voyage eurent la satisfaction de trouver un pays tranquille, habité, riche et amical. Excellent accueil qu'on y reçoit du maréchal Suchet. Le maréchal Suchet, à qui cette visite amenait de lourdes charges, reçut néanmoins avec un empressement respectueux le roi visiteur, et avec une sorte de fraternité la tribu fugitive dont ce roi était suivi. Le maréchal pouvait s'enorgueillir de montrer à ses compatriotes un pareil échantillon de la guerre bien faite, et de la conquête bien administrée. Il introduisit le roi Joseph dans Valence, lui ménagea un accueil infiniment meilleur que celui que ce prince avait jamais reçu à Madrid, et prodigua à tout ce qui l'accompagnait l'abondance de ses magasins. Il avait déjà envoyé plus de 5 millions en numéraire à Madrid; il paya en outre la solde aux troupes de l'armée du Centre, habilla celles qui en avaient besoin, et fournit un gîte et des vivres à tous les afrancesados. Ces derniers furent heureux de voir enfin à Valence des compatriotes soumis à la royauté nouvelle, car ils trouvaient chez eux, et une excuse pour leur attachement à Joseph, et des sympathies pour leur misère. Joseph se décide à attendre à Valence l'arrivée du maréchal Soult. On était entré à Valence le 1er septembre; on résolut d'y attendre dans le repos et une sorte de bien-être l'arrivée de l'armée d'Andalousie.
Bien que le maréchal Soult répugnât fort à quitter l'Andalousie, il ne pouvait pas se refuser plus longtemps à l'évacuer. Embarras du maréchal Soult. N'ayant pas consenti à s'y affaiblir pendant quelques semaines en faveur de l'armée de Portugal, il avait perdu le seul moyen de s'y maintenir. Y rester davantage, c'eût été s'exposer au sort du général Dupont. Se retirer sur Valence valait mieux pour lui que se retirer sur la Manche, car il évitait ainsi l'armée anglaise, dont il ignorait la marche et la force; il allait de plus en terre amie, tranquille et pourvue de toute sorte de ressources. Aussi songeait-il à prendre spontanément cette route, lorsqu'il reçut les ordres plus récents de Joseph qui la lui prescrivaient, et cette fois l'obéissance lui fut facile. Pourtant ce n'était pas sans beaucoup de souci qu'il allait se trouver en présence du roi d'Espagne, et de deux maréchaux, juges, et bons juges des derniers événements. Sa part dans les malheurs qu'on venait d'essuyer n'était pas la moindre. Sans doute le général Caffarelli avait pris l'alarme mal à propos à la vue de quelques voiles anglaises; le roi Joseph, après avoir fait de son mieux pour obliger les généraux français à s'entr'aider, avait commis la faute de partir tard de Madrid, et la faute plus grande encore d'annoncer tardivement son départ; le maréchal Marmont avait eu le tort de manœuvrer imprudemment devant un ennemi sagace et résolu, et avait par sa légèreté gravement compromis l'armée de Portugal; mais quelle part faire dans ces malheurs au maréchal Soult, qui, malgré des avis répétés, malgré les indices les plus frappants, s'était obstiné à croire que lord Wellington marcherait sur l'Andalousie et non sur la Castille, avait refusé tout secours à l'armée de Portugal, de laquelle il avait reçu tant de services, avait non-seulement refusé de la secourir, mais désobéi au roi qui était son chef militaire, désobéi sans l'excuse qui peut dans quelques cas très-rares justifier la désobéissance, celle d'avoir raison contre un chef qui se trompe! Expliquer ces actes aux yeux de Joseph et des maréchaux, qui avaient tout vu et tout su, était embarrassant. Il y avait toutefois un tribunal plus redoutable que celui que le maréchal Soult allait trouver à Valence, c'était le tribunal de Napoléon, qui avait gardé le silence sur l'affaire d'Oporto, mais qui pourrait bien ne pas le garder sur les événements récemment accomplis en Castille. Comment jugerait-il tout ce qui s'était passé, surtout si l'Espagne, comme c'était probable, finissait par être perdue à la suite de l'échauffourée de Salamanque? Singulière supposition du maréchal Soult à l'égard de Joseph. Le maréchal avait imaginé une singulière excuse pour expliquer sa désobéissance. Il avait supposé que Joseph ne lui avait donné tous les ordres à l'exécution desquels il s'était refusé, que par suite d'une secrète connivence avec Bernadotte dont il était le parent, avec les Anglais, avec les Russes dont il se serait fait le complice, de façon qu'il eût été tout simplement traître à la France et à son frère! Les raisons sur lesquelles se fondait le maréchal Soult pour admettre cette supposition, c'est que, d'après les journaux anglais, Bernadotte avait pris plusieurs centaines d'Espagnols à son service, c'est que l'ambassadeur de Joseph était resté en Russie, c'est que Moreau était arrivé d'Amérique en Suède, etc.... Ajoutant à tous ces faits la parenté de Joseph, qui était beau-frère de Bernadotte, il se croyait autorisé à supposer que Joseph avait donné dans une conspiration contre la France, que le premier acte de cette conspiration était l'abandon de l'Espagne, et que l'ordre d'évacuer l'Andalousie était le premier pas dans cette voie criminelle. Cette bizarre conception, une fois entrée dans l'esprit défiant du maréchal, lui avait paru devoir être mandée à l'Empereur, et il l'avait consignée dans une dépêche adressée au ministre de la guerre, que, pour plus de sûreté, il avait remise à un capitaine de vaisseau marchand, chargé d'aller la porter dans un des ports français de la Méditerranée.
Marche du maréchal Soult vers le royaume de Valence. Sa dépêche à l'Empereur expédiée, le maréchal Soult avait répondu au roi Joseph, et persistant à soutenir auprès de celui-ci, qu'au lieu de chercher à se concentrer dans les provinces du nord, il aurait mieux valu s'enfoncer tous au midi, y attirer la guerre, et y refaire ainsi la fortune de la nouvelle dynastie, il ajoutait néanmoins que plein de déférence pour les ordres royaux, il allait rassembler ses troupes éparses et se rendre par Murcie dans le royaume de Valence. En effet, après avoir détruit ou jeté dans la mer l'immense matériel si péniblement amassé dans les lignes de Cadix, après avoir formé un grand convoi de munitions, de vivres, de bagages, le maréchal emmenant tout ce qu'il pouvait transporter de ses malades et de ses blessés, confiant les autres à l'humanité des habitants de Séville, commença sa retraite le 25 août, et prit la route de Murcie. La portion de ses troupes qui était à Grenade devait naturellement être recueillie en passant. Celle qui sous le comte d'Erlon occupait inutilement l'Estrémadure, dut descendre sur les bords du Guadalquivir, le remonter par Cordoue jusqu'à Baeza, et se réunir à Huescar à la colonne principale. Quoique cette évacuation fût accompagnée de moins de misères que celle de Madrid, cependant grâce à la saison, au pays, à la multitude d'hommes et d'effets qu'on traînait après soi, elle fut triste aussi, et marquée par bien des souffrances. Enfin vers les derniers jours de septembre, les avant-gardes de l'armée du maréchal Soult aperçurent aux environs d'Almanza celles du maréchal Suchet, et éprouvèrent à les revoir une véritable joie, car dans ces redoutables et lointains climats, les Français se regardant comme destinés à périr jusqu'au dernier, ne se rencontraient pas, même les plus endurcis à la souffrance, sans se jeter dans les bras les uns des autres, et sans manifester l'émotion la plus vive.
Arrivée du maréchal Soult sur la frontière du royaume de Valence. Pendant ce mois de septembre Joseph avait recueilli vaguement le bruit de l'approche du maréchal Soult, et il attendait impatiemment le détail de sa marche, et l'exposé de ses projets. Tout à coup il apprit qu'un capitaine de bâtiment marchand, porteur de dépêches françaises, avait touché au Grao (port de Valence), et demandait à se décharger du dépôt qu'il avait reçu, étant vivement poursuivi par les Anglais. Joseph se hâta de prendre ces dépêches et de les ouvrir, pour savoir ce qu'elles lui apprendraient de l'Andalousie, et fut fort surpris, en les lisant, de s'y voir dénoncé par le maréchal Soult comme traître à sa famille et à sa patrie. Chacun devine, sans qu'on ait besoin de le dire, le sentiment qu'il éprouva. Joseph par sa résistance, par son orgueil d'aîné, surtout par la liberté de propos permise à la cour de Madrid, avait déplu à son frère, au point d'être toujours condamné, même quand il avait raison. Néanmoins son dévouement pour lui n'était pas douteux, et il était convaincu de cette vérité, qu'après tout les frères de Napoléon lui devaient leur fortune, et que s'ils la payaient cher, cependant ils ne pouvaient la sauver qu'en l'aidant lui-même à sauver la sienne. Si donc la trahison était entrée ou devait entrer dans la famille Bonaparte, ce n'était pas par Joseph. Il fut indigné, ne s'en cacha point, et fit partir sur-le-champ le colonel Desprez pour Moscou, afin d'aller remettre à Napoléon ce tissu d'inventions étranges, et lui demander d'être à la fois débarrassé et vengé du commandant de l'armée d'Andalousie. La prochaine entrevue avec le maréchal Soult devait donc être pénible, même orageuse.
Entrevue du maréchal Soult avec Joseph, dans les mains duquel étaient tombées les dépêches adressées à l'Empereur. Joseph, impatient de voir le maréchal, et surtout d'avoir sous sa main l'armée d'Andalousie, accourut à sa rencontre, et lui assigna un rendez-vous à la frontière de Murcie, à Fuente de Higuera. Il avait avec lui les maréchaux Jourdan et Suchet. Pourtant, sur le désir de ces derniers, qui craignaient d'assister à une scène pénible, il entretint seul le maréchal Soult, et le surprit désagréablement en lui prouvant qu'il avait lu les dépêches destinées à l'Empereur. Il y avait à cette découverte au moins un avantage, c'est que le maréchal, dont Joseph avait à se plaindre, chercherait à racheter ses torts par plus d'obéissance. C'était dans le moment la seule chose que Joseph désirât obtenir, et, après une vive explication, il tâcha dans une conférence avec les trois maréchaux d'arrêter un plan de campagne raisonnable, afin de faire expier aux Anglais leur triomphe récent par la réunion de toutes les forces françaises. Conseil de guerre tenu par Joseph et les trois maréchaux, afin d'arrêter le plan des nouvelles opérations. Bien que l'Andalousie étant évacuée, il semblât que la chaîne qui avait tenu le maréchal Soult asservi à un objet exclusif fût rompue, et que dès lors son jugement dût être libre, il fut néanmoins impossible d'en tirer un avis intelligible et adapté à la situation présente. Soit embarras, soit humeur, il refusait de s'expliquer clairement sur le plan à suivre, et laissait voir seulement que loin de joindre son armée aux autres, il entendait qu'on joindrait les autres à la sienne, pour suivre la direction qu'il lui plairait de donner. Le maréchal Suchet de son côté paraissait dominé par le désir de conserver Valence. Le maréchal Jourdan, par bon sens et absence de toute vue particulière, tenait le milieu. Joseph, voulant sortir de ce chaos, et avoir l'avis de chacun, s'adressa d'abord au maréchal Soult pour savoir à quoi il concluait. Le maréchal Soult lui répondit en demandant ses ordres, car pour son avis il ne pouvait se décider à le produire que par écrit. Ce mode fut adopté, et le lendemain chacun des maréchaux remit un mémoire au roi, sur la manière de réparer le désastre de Salamanque.
Octob. 1812. Avis du maréchal Soult. Le maréchal Soult proposait de réunir à l'armée d'Andalousie qu'il avait amenée, toute celle du Centre, une partie de celle d'Aragon, et de marcher avec cette masse de forces à travers la Manche sur le Tage et Madrid. Le maréchal Suchet, dans son mémoire, élevait contre ce plan de fortes objections. Sur 13 à 14 mille hommes de troupes actives dont il disposait, et avec lesquels il devait tenir tête à l'armée de Murcie qui était à Alicante, et à celle des Anglo-Siciliens qui menaçait de descendre à Tarragone, il ne pouvait pas consacrer moins de 6 mille hommes à la garde de Valence et des postes principaux de San-Felipe et de Sagonte. Il ne lui restait donc pas plus de 8 mille hommes à joindre à l'armée commune, destinée à marcher sur Madrid, et tout portait à croire que ces 8 mille hommes partis, on serait dans l'impossibilité de conserver le royaume de Valence. Ainsi pour un si faible renfort on s'exposait à perdre Valence, les ressources de ce riche pays, l'avantage de tenir éloignées de la Catalogne et de l'Aragon les armées de Murcie et de Sicile, et enfin les seules communications tout à fait sûres avec la France. Si de plus l'armée réunie marchant sur le Tage rencontrait derrière ce fleuve lord Wellington avec toutes ses forces, si elle n'était pas heureuse dans une nouvelle bataille, on se trouverait dans un vrai cul-de-sac, ayant le Tage fermé devant soi, et le royaume de Valence fermé derrière, situation affreuse et presque irrémédiable. Sans doute entre les routes de Madrid et de Valence, il y en avait une intermédiaire, aboutissant également aux Pyrénées, c'est celle qui allait par la province de Guadalaxara joindre Calatayud et Saragosse; mais pour la prendre il fallait avoir forcé le Tage à peu près à la hauteur de Madrid. Si on n'arrivait pas jusque-là, il n'y avait pour regagner l'Aragon que des chemins affreux, impraticables à l'artillerie, remplis de bandes invincibles dans leurs défilés, et il ne restait d'autre ressource que de redescendre sur Valence. Il fallait donc avant tout ne pas s'exposer à perdre cette capitale, et même avec la totalité de ses troupes le maréchal Suchet n'était pas absolument sûr de s'y maintenir, car l'armée anglo-sicilienne était une force inconnue, et qui devait être supposée très-considérable d'après les bruits répandus dans la contrée. Ainsi garder 14 mille hommes contre cette armée et celle de Catalogne n'était pas une prétention bien exagérée, surtout s'il fallait successivement les porter de San-Felipe à Tarragone, à une distance de cent lieues. Aussi le maréchal Suchet présentait-il un plan entièrement conçu dans la pensée de conserver le royaume de Valence. Valence, suivant lui, c'était une capitale, une source de gros revenus, le bord de la Méditerranée, et enfin tout le revers des Pyrénées. En gardant cette partie de la Péninsule, on était assuré de conserver ses communications, on demeurait en possession des provinces auxquelles Napoléon tenait le plus, et on pouvait toujours en partir pour recouvrer les autres. En conséquence il proposait de porter les armées d'Andalousie et du Centre réunies dans la province de Guadalaxara (voir la carte no 43), d'y forcer le Tage, cela fait, de séparer ces deux armées, de ramener celle du Centre sur Cuenca, d'où elle pourrait en tout temps donner la main à l'armée d'Aragon sur la frontière du royaume de Valence, d'établir celle d'Andalousie dans la province de Guadalaxara, sa base sur Calatayud, sa tête sur Madrid, et sa droite en communication constante par la province de Soria avec l'armée de Portugal. De la sorte les quatre armées principales, celles d'Aragon, du Centre, d'Andalousie, de Portugal, appuyées les unes aux autres, et adossées aux Pyrénées, pouvant toujours se trouver deux ensemble en moins de jours que l'ennemi ne mettrait à marcher sur l'une d'elles, possédant sûrement Valence, Tortose, Tarragone, Barcelone, Lerida, Saragosse, Burgos, Valladolid, provinces où avec une bonne administration elles seraient certaines de vivre largement, ne devaient jamais être forcées dans leur position, ni privées de leurs communications avec la France.
Avis du maréchal Jourdan. Mais ce plan, excellent quant à la conduite ultérieure, ne dispensait pas pour le moment d'une opération commune à tous les projets, celle de remonter sur Madrid afin d'y forcer la ligne du Tage. Comment devait-on s'y prendre pour cette opération délicate, à laquelle lord Wellington, s'il agissait comme autrefois le général Bonaparte en Italie, pouvait opposer de graves obstacles? C'est à surmonter cette difficulté qu'il fallait s'appliquer, et que s'appliqua en effet le maréchal Jourdan. L'exposé de son opinion, modèle rare de justesse de vues, d'exactitude d'assertions, de haute prudence, satisfaisait à tout, et aurait mérité que celui qui conseillait si bien pût encore exécuter lui-même ses propres conceptions, ou être compris, respecté et obéi de ceux qui étaient chargés de les exécuter à sa place.
Avant tout il fallait, selon lui, remonter sur Madrid par le haut Tage, afin d'aller donner la main à l'armée de Portugal, et avec les trois armées réunies de Portugal, du Centre, d'Andalousie, marcher sur les Anglais à la tête de 80 ou 90 mille hommes, et de 150 bouches à feu. Sans doute si on avait couru véritablement le danger de rencontrer lord Wellington établi avec toutes ses forces sur le Tage, le maréchal Jourdan disait que loin de s'exposer à un tel danger avant d'avoir rallié l'armée de Portugal, il aimerait mieux passer par Valence, Teruel, Calatayud, c'est-à-dire remonter en Aragon par un grand détour en arrière, puis de Calatayud passer à Aranda, où, sans courir un seul risque, on se trouverait réuni à l'armée de Portugal, et en mesure d'opposer aux Anglais 80 à 90 mille hommes, l'armée de Valence étant restée intacte. Mais cette route était longue, et, quoique bien approvisionnée, révélerait de notre part une extrême timidité, ce qui était un inconvénient. Aussi le maréchal Jourdan ne proposait-il pas de la prendre, jugeant que la chance de rencontrer lord Wellington concentré sur le haut Tage n'était pas assez grande pour se résigner à un si long détour. Probablement, disait-il, on trouverait le général britannique avec deux ou trois divisions gardant Madrid, et avec le reste bataillant en Castille contre le général Clausel. On forcerait donc sans beaucoup de difficulté la ligne du Tage, qui dans cette partie n'était pas un obstacle sérieux, on rallierait l'armée de Portugal, en ayant soin de la bien avertir de ce mouvement, et on rentrerait à Madrid avec une supériorité de forces décisive. Mais comme il était possible qu'on se trompât, que le Tage fût mieux gardé qu'on ne le supposait, il fallait pouvoir revenir sur Valence, pour y retrouver l'asile dans lequel on s'était déjà remis de ses souffrances, et le nœud de toutes les communications avec la France. Pour cela il importait de ne pas ôter au maréchal Suchet un seul de ses bataillons. Le maréchal Jourdan était donc d'avis de ne le point affaiblir, et de se borner à réunir les deux armées du Centre et du Midi, ce qui formerait une masse d'environ 56 mille hommes, avec cent bouches à feu bien approvisionnées, et suffirait pour forcer le Tage. Le maréchal Soult prétendait en défalquant ses malades, ses écloppés, ses vétérans qu'il devait laisser à Valence, n'avoir pas plus de 37 à 38 mille hommes, dont 6 mille de très-bonne cavalerie. Il en avait cependant davantage. Après les pertes de l'évacuation, et en reprenant à l'armée du Centre quelques détachements qui lui appartenaient, il pouvait réunir 45 ou 46 mille hommes de toutes armes, et de la plus excellente qualité[2]. L'armée du Centre un peu réorganisée, comptait bien encore 10 ou 11 mille hommes de très-bonne qualité aussi. Le maréchal Jourdan propose de faire marcher en deux colonnes sur le Tage les armées du centre et d'Andalousie. Le maréchal Jourdan proposa de faire marcher ces 56 mille hommes en deux colonnes, l'une formée de l'armée d'Andalousie par la route de la Manche, qui passe par Chinchilla, San-Clemente, Ocaña, Aranjuez (voir la carte no 43), l'autre formée de l'armée du Centre par la route de Cuenca, qui passe par Requena, Cuenca, Fuenti-Duena, toutes deux pouvant se donner la main dans leur mouvement, et devant aboutir sur le Tage au point où on voulait le franchir. Seulement le maréchal jugeant la colonne de droite (l'armée du Centre) trop faible, proposait de lui adjoindre 6 à 7 mille hommes de l'armée d'Andalousie, ce qui devait porter l'une à 16 ou 17 mille hommes, et réduire l'autre à 39 ou 40 mille. Il proposait en outre de donner un bon commandant à l'armée du Centre, le comte d'Erlon, de subordonner les deux généraux en chef au roi, qui tour à tour marcherait avec l'une ou avec l'autre colonne, et de s'acheminer sur-le-champ vers le but tant désiré du haut Tage. Dans ce plan le maréchal Suchet devait, comme il avait déjà fait, tirer de ses approvisionnements tout ce qui serait nécessaire aux troupes qui allaient se mettre en marche, et garder à Valence leurs embarras, c'est-à-dire leurs blessés, leurs hommes fatigués ou malades, service qu'il était prêt à leur rendre avec le plus grand empressement.
La proposition du maréchal Jourdan est acceptée. Ces vues étaient si sages, si appropriées à la situation, que Joseph les adopta immédiatement, par raison autant que par confiance habituelle dans les avis du maréchal Jourdan. Il ordonna au maréchal Soult de se préparer à marcher d'Almanza où il campait, sur Chinchilla, San-Clemente, Aranjuez, tandis que l'armée du Centre sortant de la Huerta de Valence par le défilé de Las Cabrillas, passerait par Cuenca, et viendrait tomber sur le Tage à Fuenti-Duena, assez près d'Aranjuez pour s'appuyer à l'armée d'Andalousie. Il prescrivit en outre au maréchal Soult de céder à l'armée du Centre le général d'Erlon avec 6 mille hommes, et lui fit annoncer que le maréchal Suchet mettrait à sa disposition, en riz, en biscuit, en eau-de-vie, les approvisionnements dont il aurait besoin.
Ces mesures déplurent singulièrement au maréchal Soult, car il rentrait ainsi sous les ordres directs du roi, et perdait une portion de ses forces. Aussi éleva-t-il de nouvelles objections, disant que Joseph n'avait pas le droit de lui ôter des troupes qu'il tenait de la confiance de l'Empereur. Mais Joseph prenant enfin un ton de maître, et lui ayant signifié d'obéir, ou de résigner sur-le-champ son commandement dans les mains du comte d'Erlon, il se soumit, et après avoir demandé d'abord six jours, en prit douze pour se mettre en chemin, ce qui d'ailleurs était fort explicable, ayant à rallier tout son corps d'armée, et à faire la séparation entre ce qui devait demeurer à Valence, et ce qui devait marcher à l'ennemi.
Départ des armées du Centre et d'Andalousie pour rentrer à Madrid. On partit donc du 18 au 20 octobre, bien pourvu de munitions et de vivres, en deux colonnes qui s'élevaient à 56 mille hommes, et on laissa au maréchal Suchet tout ce qui restait d'embarras des deux évacuations de Madrid et de Séville, tout ce qui n'était pas capable de servir activement. On n'avait aucun souci en laissant ces précieux restes à Valence, car on savait qu'ils y seraient en sûreté, et à l'abri du besoin. Le maréchal Suchet conserva toute son armée, et afin de pouvoir toujours communiquer avec les troupes du roi par la route la plus courte, celle de Cuenca, il fit travailler à la portion de cette route comprise entre Buñoz et Requena. L'armée du Centre y passa avec son artillerie.