Les deux colonnes s'avancèrent ainsi sur le Tage à la hauteur l'une de l'autre, sans être arrêtées par aucun obstacle sérieux. Celle du centre, sous le comte d'Erlon, eut affaire aux bandes de Villa-Campa, de l'Empecinado, de Duran, accourues à Madrid, et obstruant toute la région du haut Tage, c'est-à-dire les deux provinces de Guadalaxara et de Cuenca. Mais on n'eut pas de peine à les disperser, l'armée du Centre ayant été sagement portée à environ 16 mille hommes. Leur arrivée sur le Tage les 27 et 28 octobre. L'armée d'Andalousie n'eut aucune difficulté à surmonter, le fort de Chinchilla lui ayant ouvert ses portes, et on fut rendu au bord du Tage vers les 27 et 28 octobre, entre Fuenti-Duena et Aranjuez, pouvant se réunir en masse sur l'un ou l'autre de ces points.

La question importante était de savoir si on allait rencontrer lord Wellington en avant de Madrid, résolu à défendre sa conquête, ce qui était possible, car son entrée à Madrid avait produit une vive sensation en Europe, et il était naturel qu'il ne voulût pas en sortir. Cette question méritait fort de préoccuper Joseph et son major général Jourdan; mais heureusement tout ce qu'on apprenait était rassurant. Les rumeurs recueillies portaient à croire qu'on n'avait devant soi que le général Hill avec deux ou trois divisions. Voici en effet ce qui s'était passé entre les Anglais et l'armée de Portugal, depuis le voyage de Joseph à Valence et sa réunion avec l'armée d'Andalousie.

Ce qui s'était passé à Madrid et au nord de l'Espagne pendant le voyage de Joseph à Valence. Lord Wellington était entré le 12 août dans Madrid entouré de tous les chefs espagnols, jaloux de prendre part à son triomphe. Quand on songe à la situation dans laquelle ils s'étaient trouvés longtemps, n'ayant plus sur le continent de la Péninsule que Carthagène, Cadix et Lisbonne, et réduits à s'y attacher de toutes leurs forces pour n'être pas jetés à la mer, on comprend une joie que la surprise devait même convertir en délire. La fatale entreprise de Russie, les négligences de Napoléon à l'égard de la guerre d'Espagne, le défaut d'autorité de Joseph, les funestes divisions de nos généraux, avaient procuré aux Espagnols, et surtout au général britannique, ces succès tout à fait inespérés! D'abord très-enorgueilli de son triomphe, lord Wellington s'était bientôt senti embarrassé de ses auxiliaires, de leur conduite indiscrète ou barbare, et avait lui-même ajouté à leurs fautes par l'ostentation avec laquelle il avait exercé son autorité. Le premier soin à prendre aurait dû être de rassurer les habitants de Madrid, dont un grand nombre s'était accoutumé et presque soumis à la domination de Joseph, de tenir pour fait ce qui était fait, d'oublier certaines choses, de tolérer, de consacrer même certaines autres. Don Carlos d'España et l'Empecinado devinrent en quelque sorte les maîtres de Madrid. Ils commencèrent par faire prêter serment à la constitution de Cadix qui venait d'être achevée. Rien n'était plus naturel, quoique cette constitution remplie à la fois de principes généreux et de dispositions chimériques, blessât une partie considérable de la nation espagnole, peu préparée aux institutions qu'on venait de lui donner. Mais au fond ce n'était pas à la constitution que don Carlos et l'Empecinado entendaient lier les Espagnols, c'était à l'autorité du gouvernement insurrectionnel de Cadix. Folies des chefs espagnols dans Madrid. Cela fait, il fallait s'expliquer à l'égard des afrancesados, parmi lesquels on comptait de grands personnages, beaucoup de fonctionnaires, et quelques milliers de soldats excellents. Tandis que don Miguel de Alava, officier de l'armée espagnole que lord Wellington employait fréquemment, et qui était le plus noble des cœurs[3], prononçait à l'hôtel de ville de Madrid un discours aussi humain qu'habile, don Carlos d'España et l'Empecinado tenaient un langage insensé, de nature à ne ramener personne et à blesser au contraire tous les hommes raisonnables. Joseph avait fait frapper à son image de fort belles monnaies, beaucoup plus belles que les monnaies espagnoles, et tout aussi pures, puisqu'elles étaient exactement semblables pour la forme et le titre aux monnaies françaises. Au lieu d'agir comme tous les gouvernements, même les moins modérés, qui se transmettent les monnaies les uns des autres, sans s'offusquer des images dont elles portent l'empreinte, on démonétisait et frappait d'une perte les pièces à l'effigie de Joseph. Puis au lieu de s'occuper d'amener des denrées à Madrid, afin de mettre un terme à l'excessive cherté du pain, on perdait le temps à se donner des satisfactions de parti non moins folles que dangereuses. Aussi la misère était-elle extrême, comme au temps où les bandes interceptaient l'arrivage des vivres. Enfin à ces extravagances qui doivent paraître fort naturelles lorsqu'on songe au caractère et à l'éducation des vainqueurs, lord Wellington ajoutait les fautes de l'orgueil britannique. Il s'était logé au palais des rois, ce qui avait blessé la fierté de la nation espagnole, et en prenant le Retiro que le colonel Laffond lui avait livré faute d'eau potable, il avait détruit un établissement auquel les Espagnols tenaient beaucoup, celui de la China, répondant à la fabrique de Sèvres en France, et à la fabrique de Meissen en Saxe. Ce n'était pas la peine en vérité de perdre vingt jours à des futilités ou à des fautes!

Attitude du général Clausel derrière le Douro, pendant que lord Wellington était occupé à triompher à Madrid. Pendant que lord Wellington se conduisait de la sorte, le général Clausel avait rallié, réorganisé, ranimé l'armée de Portugal, et, quoique réduite à 25 mille hommes, l'avait hardiment portée sur le Douro, en présence de l'armée anglaise, dont la masse principale était postée sur les bords de ce fleuve. Il avait refoulé partout les avant-postes ennemis, et pris le temps d'envoyer le général Foy avec une division pour recueillir les garnisons d'Astorga, de Benavente, de Zamora, de Toro, inutilement dispersées sur une ligne qu'on ne pouvait plus défendre. Le général Foy était arrivé trop tard pour dégager la garnison d'Astorga, forcée de se rendre la veille à l'armée espagnole de Galice, mais il en avait sauvé les malades, les blessés, avait recueilli les autres petits postes du Douro et de l'Esla, et s'était réuni ensuite au général Clausel.

Lord Wellington marche avec le gros de son armée sur le général Clausel. Lord Wellington, se voyant ainsi bravé, avait été obligé de quitter Madrid, et de venir chercher le jeune adversaire qui, avec les débris d'une armée récemment battue, se posait si fièrement devant lui. Après avoir établi le général Hill à Madrid, il était reparti pour la Vieille-Castille, et, recueillant en chemin l'armée de Galice, il avait marché sur Burgos avec cinquante mille hommes.

Le général Clausel se retire sur l'Èbre. Contraint de nouveau à rétrograder, le général Clausel avait quitté les bords du Douro, s'était replié successivement sur Valladolid, Burgos, Briviesca, et s'était enfin arrêté à l'Èbre. Avant de le poursuivre plus loin, lord Wellington, entré dans Burgos, voulut enlever le château qui dominait cette ville, et qui en rendait la possession à peu près nulle. Il en entreprit le siége vers la fin de septembre, à peu près à l'époque où Joseph se préparait à marcher sur Madrid.

Lord Wellington assiége le château de Burgos. Le château de Burgos était un vieil édifice remontant au règne des Maures, et couronnant une hauteur au pied de laquelle est construite la ville de Burgos. On avait élevé autour de cette vieille enceinte de murailles gothiques deux lignes de retranchements palissadés et fraisés, et on les avait armés d'une forte artillerie. On y avait ajouté un ouvrage à corne, sur une hauteur dite de Saint-Michel, qui dominait la position du château. Le général Dubreton occupait avec deux mille hommes cette forteresse improvisée. Il était pourvu de vivres et de munitions, et résolu à se bien défendre.

Le général anglais croit pouvoir brusquer cette forteresse, et perd beaucoup de monde dans des attaques imprudentes. Lord Wellington, dédaignant d'attaquer en règle une telle place, et pensant que ses soldats, après avoir enlevé d'assaut Ciudad-Rodrigo et Badajoz, ne broncheraient pas devant les fortifications imparfaites du château de Burgos, fit assaillir de vive force l'ouvrage à corne de Saint-Michel. Ses troupes abordèrent franchement l'ouvrage dans la nuit du 19 au 20 septembre, mais furent arrêtées au pied du retranchement par la fusillade d'un bataillon du 34e régiment de ligne. Par malheur une colonne anglaise s'étant glissée dans l'obscurité autour de l'enceinte de l'ouvrage attaqué, profita de ce que la gorge n'était pas complétement palissadée, et y pénétra. Les soldats du 34e passèrent alors sur le corps de la colonne victorieuse, et se retirèrent sur le fort lui-même. Ils avaient tué ou blessé aux Anglais plus de 400 hommes, et n'en avaient pas perdu 150.

Maîtres de la position de Saint-Michel, les Anglais essayèrent d'y construire une batterie pour ruiner les défenses du château, et en firent le point de départ de leurs cheminements. La forte résistance de l'ouvrage à corne leur avait appris que cette malheureuse bicoque ne pouvait pas être brusquée. Après avoir établi une batterie à Saint-Michel, ils commencèrent à tirer sur le château, mais leur artillerie faible en calibre fut bientôt dominée par la nôtre, et réduite à se taire. La difficulté des transports ne leur avait pas permis en effet d'amener du gros canon sous les murs de Burgos, et ils n'avaient que quelques pièces de 16, que les guérillas de l'Alava et de la Biscaye avaient reçues de l'escadre anglaise, et avaient péniblement traînées jusqu'à Burgos.

Lord Wellington, reconnaissant la presque impossibilité d'ouvrir la brèche au moyen du canon, eut de nouveau recours à l'assaut dans la nuit du 22 au 23 septembre. Ses colonnes ayant appliqué les échelles contre la première enceinte, furent culbutées, et perdirent inutilement beaucoup de monde. L'une d'entre elles, composée de Portugais, fut en partie détruite par la fusillade, même avant d'avoir abordé le pied de l'enceinte.

Lord Wellington essaye d'un siége en règle. Il fallut recourir encore une fois aux approches régulières, et à défaut d'artillerie employer la mine. Deux fourneaux étant prêts, on mit le feu au premier dans la nuit du 29 au 30 septembre, et à la suite de l'explosion une colonne s'élança à l'assaut, mais elle fut repoussée comme celles qui l'avaient précédée. Le 4 octobre on mit le feu au second fourneau. Une large brèche fut le résultat de cette nouvelle explosion, tandis que celle qu'on avait ouverte le 29 avait été élargie par l'artillerie. Les assiégeants se jetèrent sur les deux brèches avec fureur, et les enlevèrent; mais la garnison fondit sur eux à son tour, et repoussa l'une des colonnes, sans pouvoir toutefois empêcher l'autre de se loger sur l'une des deux brèches. Les Anglais ayant ainsi réussi à s'établir dans la première enceinte, commencèrent les approches vers la seconde, avec l'espérance de s'en emparer. Mais le 8 la garnison exécuta une sortie générale, bouleversa leurs travaux, les rejeta en dehors de la première enceinte, et les remit ainsi au point où ils étaient au début du siége. Elle ferma aussitôt la brèche par un retranchement construit en arrière, et rentra en possession de tout ce qu'elle avait perdu, excepté l'ouvrage à corne de Saint-Michel. Vingt jours et deux mille cinq cents hommes avaient donc été sacrifiés sous les yeux de lord Wellington, sans avoir fait un pas. Le général anglais, rempli de dépit, voulut hasarder une dernière tentative, et préalablement employer tous les moyens imaginables d'ouvrir cette première enceinte qu'il avait prise un moment pour la reperdre aussitôt. Il avait reçu quelque artillerie; il essaya de faire brèche à l'une des extrémités, et de miner à l'autre, tout près d'une église dite de Saint-Roman.

Tout étant prêt dans la nuit du 19 octobre, les assiégeants mirent le feu à la mine de Saint-Roman, point par lequel les Français ne s'attendaient pas à être attaqués, et aussitôt Anglais, Espagnols, Portugais, munis d'échelles, s'élancèrent sur la première enceinte. Cette fois encore ils parvinrent à l'enlever, et coururent vers la seconde. Mais la brave garnison sortant en masse de son chemin couvert, les reçut à la baïonnette, les chargea avec impétuosité, en tua un grand nombre, et pour la troisième fois les rejeta au delà de l'enceinte un moment conquise. Même chose se passa à l'autre extrémité. Les assiégés fermèrent la brèche pratiquée par la mine près de l'église de Saint-Roman, abattirent même l'église qui pouvait être utile à l'ennemi, et de nouveau présentèrent aux assiégeants un front formidable.

Après avoir perdu trente-quatre jours et trois mille hommes devant le château de Burgos, lord Wellington est obligé de se retirer. Il y avait trente et quelques jours que deux mille hommes, réduits par le feu et la fatigue à quinze cents, retranchés derrière quelques ouvrages à peine maçonnés, et protégés seulement par une rangée de palissades, en arrêtaient cinquante mille par leur héroïque résistance. Honneur éternel à ces braves gens, et à leur chef le général Dubreton! ils prouvaient ce que peuvent en certaines circonstances décisives les places bien défendues, car en résistant ainsi ils donnaient le temps à l'armée de Portugal de se remettre en ligne, aux armées du Centre et de l'Andalousie de se porter sur le Tage, et à toutes de se réunir pour accabler lord Wellington.

Nouvelle apparition de l'armée de Portugal recrutée et renforcée. En effet le général Clausel, ramené sur l'Èbre, avait reçu des dépôts établis le long des Pyrénées, ainsi que des petites garnisons de la frontière, environ 10 mille recrues, des chevaux pour son artillerie et sa cavalerie, ce qui lui procurait 35 mille combattants. Le général Caffarelli qu'on a vu, troublé par l'épouvantail des flottes anglaises, comme le maréchal Soult par celui du général Hill, négliger le danger principal pour le danger accessoire, s'amendait enfin, et prêtait à l'armée de Portugal 10 mille hommes, qui, envoyés avant la bataille de Salamanque, auraient prévenu bien des désastres. Par malheur le général Clausel, au moment de se mettre en marche à la tête de ces 45 mille combattants, avait tellement souffert de sa récente blessure, qu'il avait été obligé de quitter l'armée. Le général Souham, vieil officier de la république, expérimenté et brave, le remplaçait, et venait au secours de l'intrépide garnison qui depuis trente-quatre jours défendait les chétives fortifications de Burgos.

Lord Wellington, placé entre l'armée de Portugal qui s'avançait au nord, et les armées du Centre et d'Andalousie qui s'avançaient au midi, était dans l'une de ces situations difficiles, mais grandes, dont le général Bonaparte était sorti jadis par des triomphes inouïs. Moins circonspect et plus actif, il aurait pu, en se concentrant avec la promptitude et l'à-propos de l'ancien général de l'armée d'Italie, se rendre tour à tour plus fort que chacune des deux armées qui le menaçaient, battre celle de Portugal, puis se jeter sur celle de Joseph, les accabler l'une après l'autre, et rester définitivement maître de l'Espagne. Mais chacun a son génie, et il est puéril de demander à tel homme ce qui n'est possible qu'avec les qualités de tel autre. Lord Wellington, sage, solide, mais lent, ayant des soldats qu'on ne menait pas vite, qu'on n'exaltait pas facilement, n'était pas fait pour conquérir l'Espagne en une campagne; mais il devait la conquérir en plusieurs. C'était bien assez pour le triomphe de la politique de son pays, et pour le malheur de la nôtre!

Lord Wellington est réduit à se replier sur Salamanque, et en se retirant il ordonne au général Hill d'évacuer Madrid. Voyant approcher l'armée de Portugal renforcée, il abandonna avec dépit les murs de Burgos qui lui avaient coûté 3 mille hommes et le prestige de la victoire, et qui allaient probablement lui coûter Madrid. Il soutint plusieurs combats d'arrière-garde, dans lesquels le général Maucune, le même qui avait si témérairement engagé la bataille de Salamanque, lui tua beaucoup de monde, et après s'être à son tour couvert du Douro, il expédia au général Hill l'ordre de venir le joindre à Salamanque, si Madrid ne lui semblait plus tenable en présence des armées qui marchaient sur cette capitale.

Nov. 1812. Tels furent les événements que Joseph et le maréchal Jourdan apprirent en arrivant sur le Tage. La sage prévoyance du maréchal Jourdan se trouvait ainsi justifiée, et Madrid allait s'ouvrir encore une fois à la nouvelle royauté. Rentrée de Joseph dans Madrid. Le 30 octobre les armées du Centre et d'Andalousie forcèrent cette ligne du Tage, sur laquelle on avait craint de trouver 70 mille Espagnols, Portugais et Anglais réunis; elles passèrent sur le corps des arrière-gardes du général Hill, et pénétrèrent le 2 novembre dans la capitale des Espagnes, étonnée de ces fortunes si diverses. Il y est bien accueilli, et repart immédiatement pour suivre lord Wellington. Joseph y fut bien reçu, car après ce qu'ils venaient de voir, les habitants de Madrid offensés par l'orgueil des Anglais, dégoûtés par la violence des guérillas, commençaient à croire que cette nouvelle royauté, exercée par un prince doux et sage, valait tout autant pour eux que des Bourbons dégénérés, conduits par des chefs de bandes. Joseph, déployant en ce moment une activité qui ne lui était pas ordinaire, après avoir séjourné quarante-huit heures dans Madrid, en sortit le 4 pour faire sa jonction avec l'armée de Portugal, et poursuivre lord Wellington à la tête de 80 mille hommes. Quels résultats ne pouvait-on pas attendre, quelle vengeance de Salamanque ne pouvait-on pas obtenir d'une telle réunion d'armées!

Joseph y comptait avec raison, et espérait qu'une bataille livrée avec les forces dont on disposait, ramènerait les Anglais en Portugal, et le rétablirait, malgré l'évacuation de l'Andalousie, dans la plénitude de sa situation antérieure. Sans doute on commençait à éprouver quelques inquiétudes au sujet de l'expédition de Russie, à interpréter fâcheusement le silence gardé par le Moniteur, qui ne contenait plus de bulletins de la grande armée; mais on était fort loin d'imaginer l'étendue des désastres qui nous avaient frappés, et tout au plus allait-on jusqu'à augurer des difficultés comme celles qui avaient suivi la bataille d'Eylau, et que la bataille de Friedland avait résolues triomphalement. Joseph n'attendait donc aucune sinistre nouvelle de Paris, et se flattait de trouver le dédommagement du malheur qui l'avait atteint à Salamanque, dans les environs de Salamanque elle-même.

Arrivé le 6 novembre au delà du Guadarrama avec son fidèle major général, dont les avis lui avaient été si utiles, il aurait pu appuyer à gauche vers Peñaranda, ce qui l'eût mis sur la trace de lord Wellington; mais il aima mieux appuyer à droite vers Arevolo, afin de rallier à lui l'armée de Portugal, et de n'aborder les Anglais qu'avec la totalité de ses forces.

Réunion de forces écrasantes contre lord Wellington, par la jonction des armées du Centre et d'Andalousie avec l'armée de Portugal. Ce qu'il désirait ne tarda pas à s'effectuer, car lord Wellington, pressé de se retirer sur Salamanque, ne songea pas même à empêcher la jonction des armées du Nord et du Midi. Bientôt les avant-gardes se rencontrèrent aux environs du Douro, et la réunion des trois armées d'Andalousie, du Centre et de Portugal, plaça sous la main de Joseph 90 mille hommes, et environ 150 bouches à feu bien attelées. Cette force eût même été plus considérable si le général Caffarelli, après avoir prêté quelques jours ses 10 mille hommes, ne s'était hâté de les rappeler, pour continuer à batailler contre les bandes de Mina, de Longa, de Mérino, de Porlier. L'armée de Portugal qui avait 35 mille hommes en propre, en avait perdu un certain nombre dans la poursuite de lord Wellington; les armées du Centre et d'Andalousie, qui en partant de Valence en comptaient 56 mille environ, avaient laissé quelques hommes en route, et fourni un détachement pour la garnison de Madrid; mais toutes ensemble elles comprenaient 85 mille combattants, des plus belles troupes qui fussent au monde, irritées des succès qu'on avait laissé remporter aux Anglais, et joyeuses enfin de l'occasion qui s'offrait de les leur faire expier.

Joie des Français, et leurs justes espérances. L'ardeur qui était dans les cœurs étincelait sur les visages, et généraux et soldats se promettaient de concourir d'un zèle égal à la commune vengeance. Lord Wellington, séparé de l'armée espagnole de Galice, mais renforcé du corps de Hill, n'avait pas, après les pertes de la campagne, plus de 60 mille hommes, dont 40 mille Anglais beaucoup moins fiers qu'au lendemain de leur victoire des Arapiles. Mais pouvaient-ils tenir tête à 85 mille Français passablement commandés? Personne ne le croyait, et eux pas plus que nous.

Marche sur la Tormès. Nos trois armées s'avancèrent donc sur la Tormès, exactement par la route qu'avait suivie le maréchal Marmont pour aller se faire battre aux Arapiles. Elles marchaient de manière à tourner la position de Salamanque, et à prendre une revanche de lord Wellington en se plaçant sur sa ligne de communication. Le 11 novembre, on se trouva en ligne à quelque distance de la Tormès, l'armée d'Andalousie à gauche, celle du Centre au centre, celle de Portugal à droite. Le maréchal Jourdan, en compagnie de Joseph, se porta sur le bord de la Tormès, et aperçut lord Wellington aux Arapiles, y attendant assez tranquillement les Français, parce que, confiant dans une position déjà éprouvée, et ayant sa retraite toujours assurée vers Ciudad-Rodrigo, il croyait pouvoir se replier à temps. Mais il avait commis une faute qui aurait pu lui coûter cher, et que le maréchal Jourdan avec son coup d'œil non pas vif mais exercé, découvrit promptement.

La Tormès qui, bien qu'assez grosse en hiver, était encore guéable en plusieurs endroits, coulait devant nous à travers la petite ville d'Alba de Tormès située à notre gauche, puis décrivant un demi-cercle allait à droite s'enfoncer vers Salamanque. Lord Wellington trop peu pressé de se mettre à l'abri de nos entreprises, avait laissé le général Hill à Alba de Tormès, et avec le gros de son armée avait occupé Salamanque. Entre deux se trouvait la position de Calvarossa de Ariba, qu'il n'avait fait occuper que par un faible détachement. Trois lieues séparaient le corps du général Hill de celui de lord Wellington, et l'idée qui s'offrait naturellement c'était d'aller se placer entre les deux, et d'enlever au moins les quinze mille hommes du général Hill.

Le maréchal Jourdan imagine un moyen de séparer le général Hill de lord Wellington, et de leur faire subir un désastre. La seule difficulté était de savoir si on pourrait passer brusquement la Tormès, et se déployer au delà, avant que lord Wellington eût rappelé à lui son aile droite compromise. Les reconnaissances qu'on venait d'exécuter ne permettaient à cet égard aucun doute. La Tormès entre Alba et Salamanque était presque partout guéable; au delà, pour arriver sur Calvarossa de Ariba, s'étendait une vaste plaine, qui s'élevait en pente douce vers Calvarossa, et où se trouvaient les Arapiles. En se faisant précéder de toute la cavalerie, qui était de plus de 12 mille hommes dans les trois armées, et dont le déploiement aurait couvert le passage, nos colonnes d'infanterie eussent traversé les gués, envahi la plaine, abordé Calvarossa, puis se rabattant sur Alba de Tormès eussent infailliblement tourné et enveloppé le général Hill. Ce projet, exposé sur le terrain même à Joseph, en présence de tous les généraux, fut universellement regardé par eux comme d'un succès immanquable, et ils demandèrent à l'exécuter sur-le-champ, avant que les Anglais eussent rectifié leur position. Le maréchal Soult résiste au plan proposé par le maréchal Jourdan. Mais le maréchal Soult n'en fut point d'avis. Il ne fallait pas, disait-il, aborder les Anglais de front, ce qui était vrai quand ils avaient pris leur position de combat, mais ce qui n'était pas le cas ici, puisqu'il s'agissait de les surprendre en marche, et d'enlever un de leurs corps laissé dans l'isolement. Il pensait qu'il valait mieux franchir la Tormès au-dessus d'Alba, afin de tourner la position de Salamanque, et d'obliger ainsi les Anglais à décamper. On lui répondit que c'était justement ce qu'il ne fallait pas faire, car en remontant à gauche la Tormès pour la passer au-dessus d'Alba, on allait forcer le général Hill à quitter Alba, à se replier sur Calvarossa de Ariba, puis sur Salamanque, qu'on allait rendre ainsi aux Anglais le service de leur montrer leur faute, et de les réunir tous ensemble aux environs de Salamanque; que si en se portant sur leurs communications avec 85 mille hommes on les obligeait à décamper, le résultat de cette heureuse mais coûteuse concentration de forces n'aurait pas été bien considérable! Au lieu d'un triomphe dont on avait grand besoin, on aurait ménagé à lord Wellington la gloire de se tirer sain et sauf de l'un des pas les plus difficiles où jamais général se fût trouvé.

Le trop modeste maréchal Jourdan, qui n'avait guère l'habitude d'être affirmatif, car il discernait le vrai, mais s'y attachait avec la mollesse d'un homme découragé, fut cette fois plus vif que de coutume, affirma que si on voulait faire reposer sur sa tête la responsabilité de l'opération proposée, il était prêt à l'assumer, et répondait de n'y compromettre ni l'armée ni sa propre gloire. Tous les généraux présents, Souham, d'Erlon et autres, partageaient son avis, l'appuyaient du regard et de la parole. Mais par égard pour la situation et le grade du maréchal Soult, on remit à décider cette question après une nouvelle reconnaissance du cours supérieur de la Tormès.

Joseph et le maréchal Jourdan ont la faiblesse d'abandonner un plan que tous les généraux approuvaient. Le lendemain le maréchal Soult reproduisit son projet de passer la Tormès à gauche au-dessus d'Alba, car là aussi on l'avait trouvée guéable, et il insista fortement pour faire adopter son opinion. Joseph consulta le maréchal Jourdan, et celui-ci, avec une condescendance qui était la suite de son âge et de son caractère, conseilla à Joseph de se rendre. Exécuter le plan qu'il avait indiqué avec la mauvaise volonté du commandant de la principale armée était selon lui bien dangereux, et quoique les Anglais n'eussent pas encore rectifié leur position, que le coup décisif pût encore leur être porté, et que la tentation de l'essayer fût grande, faire ce que voulait le maréchal Soult lui sembla ce qu'il y avait de moins hasardeux. Ainsi éclata dans Joseph et dans Jourdan cette fatale indécision, qui chez les esprits justes est quelquefois aussi funeste que l'entêtement de l'erreur chez les esprits faux, et qui, après les négligences de Napoléon, les détestables sentiments de certains chefs, fut la principale cause de nos revers en Espagne.

On adopte l'idée proposée par le maréchal Soult. Pour faire peser toute la responsabilité sur le maréchal Soult, et l'obliger au moins à se conduire le mieux possible dans l'exécution de sa propre idée, on mit l'armée du Centre sous ses ordres, et on donna celle de Portugal au comte d'Erlon. Le 13 même on franchit la Tormès au-dessus d'Alba, et on s'avança jusqu'à Nuestra Señora de Retiro. Les Anglais sortaient à peine d'Alba et y avaient même laissé un détachement. On les voyait se retirer sur les Arapiles, et s'y réunir. Mais il leur restait à décamper devant 85 mille Français, et il était possible encore de couper une portion de leur longue colonne.

Déc. 1812. Le maréchal Soult avait déjà 50 mille hommes sous la main, toute la cavalerie notamment, et dès le lendemain matin il pouvait se porter en avant. On pressa l'armée de Portugal, que la nécessité d'occuper Alba obligeait à défiler à gauche pour remonter la Tormès, de hâter son mouvement. On laisse échapper lord Wellington, qui se tire sain et sauf du plus grand danger où un général pût se trouver placé. Le lendemain 14 le temps était affreux, et la fortune, comme dégoûtée de gens qui savaient si peu saisir ses faveurs, ne semblait pas vouloir les seconder. À peine si on apercevait les ennemis devant soi. Pourtant on pouvait distinguer à travers le brouillard les Anglais qui défilaient de notre droite à notre gauche, pour quitter Salamanque, et s'acheminer sur Ciudad-Rodrigo. Plusieurs explosions entendues du côté de Salamanque, en révélant la destruction volontaire d'une partie des munitions de l'ennemi, suffisaient pour indiquer une retraite commencée. Joseph et Jourdan insistèrent pour qu'on fondît au moins avec la cavalerie sur l'armée anglaise, afin d'en enlever quelque portion. Le maréchal Soult, circonspect au dernier point, alléguant pour son excuse l'obscurité du temps, voulut avant de s'avancer avoir été rejoint par toute l'armée de Portugal, ne fit pas même donner sa cavalerie, et, lorsque les 85 mille Français furent réunis, trouva les Anglais hors d'atteinte, et en pleine retraite sur la route de Ciudad-Rodrigo.

Départ et colère de l'armée. La confusion, l'irritation dans les trois armées furent extrêmes. L'état de l'atmosphère, la lenteur de l'armée de Portugal, qui forcée de remonter au-dessus d'Alba de Tormès ne pouvait cependant pas arriver plus vite, furent les raisons imaginées pour excuser ce déplorable avortement. On suivit les Anglais encore un jour ou deux, et on eut pour résultat de cette formidable concentration de forces environ trois mille prisonniers, qu'on ramassa sur les routes à la queue d'un ennemi réduit à marcher plus rapidement qu'il n'en avait l'habitude.

Joseph rentre à Madrid, et fait camper les trois armées à portée les unes des autres. Joseph rentra dans Madrid, et plaça ses trois armées en cantonnements, l'armée de Portugal en Castille, celle du Centre aux environs de Madrid, celle d'Andalousie sur le Tage, entre Aranjuez et Talavera.

Telle fut en Espagne cette triste campagne de 1812, qui après avoir débuté par la perte des places de Ciudad-Rodrigo et de Badajoz que nous avions imprudemment découvertes, tantôt pour prendre Valence, tantôt pour acheminer une partie de nos troupes sur les routes de Russie, s'interrompit un moment, puis reprit, et fut signalée par la perte de la bataille de Salamanque, due à l'éloignement de Napoléon, à l'autorité insuffisante de Joseph, au refus de concours de certains généraux, à la lenteur de Jourdan, à la témérité de Marmont; campagne qui se termina par la sortie de Madrid, par l'évacuation de l'Andalousie, par une réunion de forces qui, quoique tardive, aurait pu faire expier à lord Wellington ses trop faciles succès, si la condescendance de Joseph et de Jourdan, discernant le bon parti à prendre, n'osant pas le faire prévaloir, n'avait amené une dernière disgrâce, celle de voir une armée de 40 mille Anglais échapper à 85 mille Français placés sur leur ligne de communication. Résumé de la campagne de 1812 en Espagne. Ainsi, dans cette année 1812, les Anglais nous avaient pris les deux places importantes de Ciudad-Rodrigo et de Badajoz, nous avaient gagné une bataille décisive, nous avaient un moment enlevé Madrid, nous avaient forcés à évacuer l'Andalousie, nous avaient bravés jusqu'à Burgos, et, en revenant sains et saufs d'une pointe si hardie, avaient mis à nu toute la faiblesse de notre situation en Espagne, faiblesse due à plusieurs causes déplorables, mais toutes remontant à une seule, la négligence de Napoléon, qui, tout grand qu'il était, n'avait pas le don d'ubiquité, et, ne pouvant pas bien commander de Paris, le pouvait encore moins de Moscou; qui se décidant enfin à confier son autorité à son frère, ne la lui avait pas déléguée tout entière par défiance, par prévention, par on ne sait quelle humeur déplacée! Vouloir tout entreprendre à la fois, vouloir être partout en même temps, s'étourdir ensuite sur ce qu'on était forcé de négliger, tel avait été, tel était encore le triste secret de cette funeste guerre d'Espagne! Après l'attentat qui l'avait commencée, on ne pouvait rien imaginer de pis que la négligence qui la continuait!

Immense émotion produite en Europe par les événements militaires de 1812, tant en Russie qu'en Espagne. Du reste tant d'événements à la fois, désastreux au nord, fâcheux au moins au midi, devaient produire et produisirent effectivement une immense émotion en Europe. Que de surprise, que de satisfaction parmi ces innombrables ennemis que nous nous étions attirés de toutes parts! L'Angleterre, qui oubliant qu'elle était sortie de Madrid, ne songeait qu'à l'honneur d'y être entrée, qui après avoir rendu Séville au gouvernement de Cadix, se flattait d'avoir presque délivré la Péninsule de ses envahisseurs, qui après avoir fort encouragé la résistance de l'empereur Alexandre sans en rien espérer, était tout étonnée d'apprendre que nous arrivions vaincus sur le Niémen, se livrait à une sorte de joie délirante! Malgré toute la crédulité de la haine, elle osait à peine ajouter foi aux nouvelles répandues en Europe, et en publiant nos malheurs par les cent voix de ses journaux, elle ne les croyait pas encore si grands qu'on les disait, et qu'elle les proclamait elle-même. L'Allemagne, stupéfaite du spectacle qu'elle avait sous les yeux, commençait à nous croire vaincus, n'osait pas encore nous croire détruits, se laissait aller à l'espérer en regardant défiler l'un après l'autre nos soldats égarés, gelés, affamés, s'attendait toujours à voir enfin paraître le squelette de la grande armée, et ne le voyant pas venir, commençait à penser que ce que publiait l'orgueil des Russes était vrai, et que ce squelette lui-même n'existait plus! À chaque jour de ce triste mois de décembre, l'Allemagne sentait renaître en elle l'espérance, avec l'espérance le courage, et avec le courage une sorte de rage furieuse. Toutes les sociétés secrètes formées dans son sein étaient en fermentation, et se préparaient à un soulèvement général. Mais elle flottait encore entre l'espoir et la crainte, n'osait point se livrer à tout l'élan de ses passions, et attendait les événements avec une ardente curiosité. C'est au milieu de cette disposition des esprits que Napoléon s'acheminait clandestinement vers Paris, où allaient l'accueillir la joie coupable de certains adversaires de son gouvernement, l'abattement de ses flatteurs, la douleur étonnée des hommes honnêtes, la douleur sans surprise des hommes éclairés! Et cependant nos vainqueurs dans l'exaltation de leur orgueil, nos ennemis dans l'emportement de leur haine, les bons citoyens dans la profondeur de leur affliction, ne pouvaient aller jusqu'à imaginer toute l'étendue du mal. Bientôt, hélas! ils devaient la connaître tout entière!

FIN DU LIVRE QUARANTE-SIXIÈME.