Rapide voyage de Napoléon. — Il ne se fait connaître qu'à Varsovie et à Dresde, et seulement des ministres de France. — Arrivée subite à Paris le 18 décembre à minuit. — Réception le 19 des ministres et des grands dignitaires de l'Empire. — Napoléon prend l'attitude d'un souverain offensé, qui a des reproches à faire au lieu d'en mériter, et affecte d'attacher une grande importance à la conspiration du général Malet. — Réception solennelle du Sénat et du Conseil d'État. — Violente invective contre l'idéologie. — Afin d'attirer l'attention publique sur l'affaire Malet, et de la détourner des événements de Russie, on défère au Conseil d'État M. Frochot, préfet de la Seine, accusé d'avoir manqué de présence d'esprit le jour de la conspiration. — Ce magistrat est condamné, et privé de ses fonctions. — Napoléon, frappé du danger que courrait sa dynastie, s'il venait à être tué, songe à instituer d'avance la régence de Marie-Louise. — L'archichancelier Cambacérès chargé de préparer un sénatus-consulte sur cet objet. — Soins plus importants qui absorbent Napoléon. — Activité et génie administratif qu'il déploie pour réorganiser ses forces militaires. — Ses projets pour la levée de nouvelles troupes et pour la réorganisation des corps presque entièrement détruits en Russie. — Il reçoit des bords de la Vistule des nouvelles qui le détrompent sur la situation de la grande armée, et qui lui prouvent que le mal depuis son départ a dépassé toutes les prévisions. — Joie des Prussiens lorsqu'ils acquièrent la connaissance entière de nos désastres. — À leur joie succède une violence de passion inouïe contre nous. — Arrivée de l'empereur Alexandre à Wilna, et son projet de se présenter comme le libérateur de l'Allemagne. — Actives menées des réfugiés allemands réunis autour de sa personne. — Efforts tentés auprès du général d'York, commandant le corps prussien auxiliaire. — Ce corps en retraite de Riga sur Tilsit abandonne le maréchal Macdonald et se livre aux Russes. — Dangers du maréchal Macdonald resté avec quelques mille Polonais au milieu des armées ennemies. — Il parvient à se retirer sain et sauf sur Tilsit et Labiau. — Le quartier général français évacue Kœnigsberg, et se replie du Niémen sur la Vistule. — Macdonald et Ney, l'un avec la division polonaise Grandjean, l'autre avec la division Heudelet, couvrent comme ils peuvent cette évacuation précipitée. — Officiers, généraux et cadres vides courant sur Dantzig et Thorn. — Il ne reste au quartier général que neuf à dix mille hommes de toutes nations et de toutes armes, pour résister à la poursuite des Russes. — Murat démoralisé se retire à Posen, et finit par quitter l'armée en laissant le commandement au prince Eugène. — Effet que produit dans toute l'Allemagne la défection du général d'York. — Mouvement extraordinaire d'opinion secondé par les sociétés secrètes, et vœu unanime de se réunir à la Russie contre la France. — Immense popularité de l'empereur Alexandre. — Premières impressions du roi de Prusse, et son empressement à désavouer le général d'York. — Son embarras entre les engagements contractés envers la France et la contrainte qu'exerce sur lui l'opinion publique de l'Allemagne. — Il se retire en Silésie, et prend une sorte de position intermédiaire, d'où il propose certaines conditions à Napoléon. — Contre-coup produit à Vienne par le mouvement général des esprits. — Situation de l'empereur François qui a marié sa fille à Napoléon, et de M. de Metternich qui a conseillé ce mariage. — Leur crainte de s'être trompés en adoptant trop tard la politique d'alliance avec la France. — Désir de modifier cette politique, et de s'entremettre entre la France et la Russie, afin d'amener la paix, et de profiter des circonstances pour rétablir l'indépendance de l'Allemagne. — Sages conseils de l'empereur François et de M. de Metternich à Napoléon, et offre de la médiation autrichienne. — Comment Napoléon reçoit ces nouvelles arrivant coup sur coup à Paris. — Il donne un nouveau développement à ses plans pour la reconstitution des forces de la France. — Emploi des cohortes. — Levée de cinq cent mille hommes. — Napoléon convoque un conseil d'affaires étrangères pour lui soumettre ces mesures, et le consulter sur l'attitude à prendre à l'égard de l'Europe. — Sans repousser la paix, Napoléon veut en parler, en laisser parler, mais ne la conclure qu'après des victoires qui lui rendent la situation qu'il a perdue. — Diversité des opinions qui se produisent autour de lui. — La majorité se prononce pour de grands armements, et en même temps pour de promptes négociations par l'entremise de l'Autriche. — Napoléon, à qui il convient de négocier pendant qu'il se prépare à combattre, accepte la médiation de l'Autriche, mais en indiquant des bases de pacification qui ne sont pas de nature à lui concilier cette puissance. — Réponse peu encourageante adressée à la Prusse. — Immense activité administrative déployée pendant ces négociations. — État de l'opinion publique en France. — On déplore les fautes de Napoléon, mais on est d'avis de faire un grand et dernier effort pour repousser l'ennemi, et de conclure ensuite la paix. — Aux levées ordonnées se joignent des dons volontaires. — Emploi que fait Napoléon des 500 mille hommes mis à sa disposition. — Réorganisation des corps de l'ancienne armée sous les maréchaux Davout et Victor. — Création, au moyen des cohortes et des régiments provisoires, de quatre corps nouveaux, un sur l'Elbe, sous le général Lauriston, deux sur le Rhin, sous les maréchaux Ney et Marmont, un en Italie, sous le général Bertrand. — Réorganisation de l'artillerie et de la cavalerie. — Moyens financiers imaginés pour suffire à ces vastes armements. — Napoléon, tandis qu'il s'occupe de ces préparatifs, veut faire quelque chose pour ramener les esprits, et songe à terminer ses démêlés avec le Pape. — Translation du Pape de Savone à Fontainebleau. — Napoléon y envoie les cardinaux de Bayane et Maury, l'archevêque de Tours et l'évêque de Nantes, pour préparer Pie VII à une transaction. — Le Pape déjà d'accord avec Napoléon sur l'institution canonique, est disposé à accepter un établissement à Avignon, pourvu qu'on ne le force pas à résider à Paris. — Lorsqu'on est près de s'entendre, Napoléon se transporte à Fontainebleau, et par l'ascendant de sa présence et de ses entretiens décide le Pape à signer le Concordat de Fontainebleau, qui consacre l'abandon de la puissance temporelle du Saint-Siége. — Fêtes à Fontainebleau. — Grâces prodiguées au clergé. — Rappel des cardinaux exilés. — Les cardinaux revenus auprès du Pape lui inspirent le regret de ce qu'il a fait, et le disposent à ne pas exécuter le Concordat de Fontainebleau. — Napoléon feint de ne pas s'en apercevoir. — Content de ce qu'il a obtenu, il convoque le Corps législatif, et lui annonce ses résolutions. — Marche des événements en Allemagne. — Enthousiasme croissant des Allemands. — Le roi de Prusse, dominé par ses sujets, se montre fort irrité des refus de Napoléon, et s'éloigne de plus en plus de notre alliance. — Les Russes, quoique partagés sur la convenance militaire d'une nouvelle marche en avant, s'y décident par le désir d'entraîner le roi de Prusse. — Ils s'avancent sur l'Oder, et obligent le prince Eugène à évacuer successivement Posen et Berlin. — Nouveau mouvement rétrograde des armées françaises, et leur établissement définitif sur la ligne de l'Elbe. — Le roi de Prusse séparé des Français, et entouré des Russes, se livre à ceux-ci, et rompt son alliance avec la France. — Traité de Kalisch. — Arrivée d'Alexandre à Breslau, et son entrevue avec Frédéric-Guillaume. — Effet produit en Allemagne par la défection de la Prusse. — Insurrection de Hambourg. — Demi-défection de la cour de Saxe, et retraite de cette cour à Ratisbonne. — Influence de ces nouvelles à Vienne. — Le peuple autrichien fort ému commence lui-même à demander la guerre contre la France. — La cour d'Autriche, ferme dans sa résolution de rétablir sa situation et celle de l'Allemagne sans s'exposer à la guerre, s'efforce de résister à l'entraînement des esprits, et d'amener la France à une transaction. — Conseils de M. de Metternich. — Napoléon, peu troublé par ces événements, profite de l'occasion pour demander de nouvelles levées. — Sa manière de répondre aux vues de l'Autriche. — Ne tenant aucun compte des désirs de cette puissance, il lui propose de détruire la Prusse et d'en prendre les dépouilles. — Choix de M. de Narbonne pour remplacer à Vienne M. Otto, et y faire goûter la politique de Napoléon. — Napoléon avant de quitter Paris se décide à confier la régence à Marie-Louise, et à lui déléguer le gouvernement intérieur de la France. — Ses entretiens avec l'archichancelier Cambacérès sur ce sujet, et ses pensées sur sa famille et l'avenir de son fils. — Cérémonie solennelle dans laquelle il investit Marie-Louise du titre de régente. — Avant de partir il a le temps de voir le prince de Schwarzenberg, dont il écoute à peine les communications. — Confiance dont il est plein. — Chagrin de l'Impératrice. — Départ pour l'armée.
Déc. 1812. Voyage clandestin de Napoléon de Smorgoni à Paris. Tandis que l'Europe, agitée à la fois par l'espérance, la crainte et la haine, se demandait ce que Napoléon était devenu, s'il avait péri, s'il s'était sauvé, il traversait dans un traîneau, en compagnie du duc de Vicence, du grand maréchal Duroc, du comte Lobau, du général Lefèvre-Desnoettes et du mameluk Rustan, les vastes plaines de la Lithuanie, de la Pologne, de la Saxe, se tenant profondément caché sous d'épaisses fourrures, car son nom imprudemment prononcé, son visage reconnu, eussent amené sur-le-champ une tragique catastrophe. L'homme qui avait tant excité l'admiration des peuples, qui était naguère l'objet de leur soumission superstitieuse, n'eût pas en ce moment échappé à leur fureur. En deux endroits seulement il se fit connaître, à Varsovie et à Dresde. Il s'arrête quelques heures à Varsovie et à Dresde. À Varsovie, il fallait adresser encore un mot aux Polonais, pour leur arracher un suprême et dernier effort. Le duc de Vicence se transporta dans son costume de voyage auprès de l'archevêque de Malines, qui était tout ému des nouvelles de Krasnoé et de la Bérézina, et peu capable de rendre aux Polonais un courage qu'il n'avait pas lui-même. Il força presque la porte de l'archevêque, ne voulant pas se faire connaître des serviteurs de l'ambassade, lui apparut comme une sorte de spectre, et le remplit de surprise en se nommant, en lui disant avec qui il était, et en le conduisant à la modeste hôtellerie où Napoléon était secrètement descendu. M. de Pradt accourut auprès de Napoléon, qu'il trouva dans un méchant réduit, ayant de la peine à s'y faire allumer du feu, et dissimulant sous une feinte gaieté les immenses souffrances de son orgueil. Quelle différence entre ce moment et celui où, six mois auparavant, il lui donnait d'un ton si leste les plus extraordinaires instructions sur la reconstitution de la Pologne, et sur le remaniement du territoire européen! Napoléon trouvant dans la force de sa volonté de quoi surmonter cette situation, affecta de n'être ni ébranlé, ni surpris, ni changé.—Du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas, dit-il au prélat ambassadeur, avec un rire contraint, qui prouvait l'excès de son embarras en voulant le cacher, mais aussi la vigueur de son caractère.—Qui n'a pas eu de revers?... ajouta-t-il. Il est vrai que personne n'en a éprouvé de pareils; mais ils devaient être proportionnés à ma fortune, et du reste ils seront prochainement réparés.—Alors il vanta sa santé, sa force personnelle, se mit à répéter qu'il était fait pour les aventures extraordinaires, que le monde bouleversé était son élément, qu'il savait y vivre, mais qu'il saurait le remettre en ordre, que bientôt il serait de retour sur la Vistule avec trois cent mille hommes, et ferait expier aux Russes des succès qui étaient l'ouvrage de la nature et non pas le leur. Dans tout cela, il était facile de voir que s'il souffrait, le ressort de sa prodigieuse intelligence n'était ni forcé ni affaibli. Il fit appeler les principaux ministres polonais, en leur recommandant le secret le plus absolu sur sa présence à Varsovie, tâcha de relever leur courage abattu, leur promit de ne point abandonner la Pologne, de reparaître prochainement au milieu d'elle à la tête d'une puissante armée, leur affirma que les Russes avaient été plus maltraités que lui, qu'ils ne pourraient pas réparer leurs pertes, tandis qu'il allait réparer les siennes en un clin d'œil, et que la disproportion fondamentale entre la puissance de la France et celle de la Russie éclaterait dans trois mois, de manière à remettre toutes choses à leur place. Secrète entrevue avec le roi de Saxe. Après avoir essayé de rendre quelque confiance aux ministres polonais, il partit, toujours inconnu, et toujours courant sur la neige, arriva à Dresde, descendit chez son ministre, M. de Serra, fit appeler le pauvre roi de Saxe, terrifié de cet étrange changement de fortune, lui dit qu'il ne fallait pas s'alarmer des derniers événements, que ce n'était qu'une des mobiles et variables apparences que la guerre prenait quelquefois, qu'en quelques semaines il reviendrait plus redoutable que jamais, lui conserverait cette Pologne, chimère vieille et chérie des princes saxons, et laissa presque rassuré ce bonhomme couronné, habitué non pas à le comprendre, mais à le croire. Lettre écrite de Dresde à l'empereur François. Il lui recommanda le secret, dont il avait besoin encore pour quarante-huit heures, prit quelques instants pour écrire à son beau-père, lui annonça qu'il revenait sain et sauf, plein de santé, de sérénité, de confiance, que les choses étaient telles qu'il les avait dites dans son 29e bulletin, qu'il allait ramener sur la Vistule une armée formidable, qu'il comptait toujours sur l'alliance de l'Autriche, sur le prompt recrutement du corps autrichien, et qu'il désirait qu'on lui envoyât à Paris un diplomate d'importance (l'ambassadeur, prince de Schwarzenberg, étant nécessaire en Gallicie), car on aurait de grandes affaires à traiter. Après avoir essayé de produire par écrit sur son beau-père l'impression qu'il cherchait à produire par ses paroles chez tous ceux qu'il rencontrait, il partit pour Weimar. Le traînage n'étant plus d'usage dans les lieux qu'il allait traverser, il emprunta la voiture de son ministre, M. de Saint-Aignan, et courut la poste jusqu'à Paris. Arrivé sur le Rhin, il n'avait plus à se cacher, car si pour la France il était un souverain absolu, exigeant, tyrannique même, il était aussi son général, son défenseur, et il pouvait se montrer à elle en sûreté. Pour ne pas trop surprendre, il s'était fait précéder par un officier qui portait quelques lignes destinées au Moniteur. Ces lignes disaient que le 5 décembre il avait assemblé ses généraux à Smorgoni, transmis le commandement au roi Murat pour le temps seulement où le froid paralyserait les opérations militaires, qu'il avait traversé Varsovie, Dresde, et qu'il allait arriver à Paris pour y prendre en main les affaires de l'Empire.
Cette nouvelle était indispensable à donner, car si le 29e bulletin, à jamais célèbre, laissait entrevoir une partie de la vérité, il devait être bientôt cruellement commenté par la correspondance des officiers avec leurs familles, et il fallait y parer en montrant Napoléon présent à Paris, ce qui était le seul moyen de maintenir les esprits dans leur état ordinaire de calme, de soumission, de dévouement sincère ou affecté.
Arrivée de Napoléon à Paris dans la nuit du 18 décembre. Napoléon suivit de fort près l'officier chargé d'annoncer son arrivée. Le 18 décembre, à onze heures et demie du soir, il entra dans les Tuileries, et vint surprendre sa femme, nullement refroidie pour lui par ce changement de situation, mais profondément étonnée, car en s'unissant à lui elle avait cru épouser non pas seulement un favori de la fortune, mais pour ainsi dire la fortune elle-même, dispensant d'une main inépuisable tous les biens de la terre. Son entrevue avec Marie-Louise. Napoléon embrassa tendrement Marie-Louise, continua avec elle l'espèce de comédie qu'il avait jouée avec tout le monde, et répéta que c'était le froid, le froid seul qui avait causé cette surprenante mésaventure, facile à réparer d'ailleurs, comme bientôt on le verrait. Il la rassura ainsi de son mieux, sans avouer même à elle les tourments de son orgueil horriblement froissé.
Réception des ministres. Le lendemain matin 19, il attendait ses ministres et les grands de sa cour. C'était une pénible épreuve que la première entrevue avec ces serviteurs si soumis, si dédaigneusement traités du haut d'une prospérité sans exemple: mais il avait une ressource qu'un triste hasard lui avait ménagée, et dont la bassesse de la plupart d'entre eux allait lui permettre d'user largement, c'était la conspiration du général Malet. Ils avaient été singulièrement pris au dépourvu par cet audacieux conspirateur, à ce point que plusieurs hauts fonctionnaires s'étaient laissé jeter en prison, notamment le spirituel et intrépide ministre de la police Rovigo; puis ils s'étaient dénoncés les uns les autres, et avaient fait fusiller une douzaine de malheureux, là où il n'y avait qu'un coupable, sans être bien certains de s'être acquis de la sorte l'indulgence de leur maître absent. Aussi étaient-ils inquiets de l'accueil qu'il leur ferait, regardaient avec une compassion méprisante l'infortuné ministre de la police, réputé le plus condamnable et le plus condamné de tous, et quant à eux songeant à peine aux cinq cent mille hommes qui avaient péri, à la fortune changée de la France, n'étaient occupés que du traitement qu'ils allaient essuyer, de façon que Napoléon qui aurait eu de si déplorables comptes à rendre, se présentait au contraire comme s'il n'avait eu que des comptes à demander. Cette servitude exprimée sur presque tous les visages lui fut singulièrement commode. Langage hautain de Napoléon, et timidité de ses interlocuteurs. Il reçut les personnages composant sa cour et son gouvernement avec une extrême hauteur, conservant une attitude tranquille, mais sévère, semblant attendre des explications au lieu d'en apporter, traitant les affaires du dehors comme les moindres, celles de l'intérieur comme les plus graves, voulant qu'on éclaircît ces dernières, questionnant, en un mot, pour n'être pas questionné. Sans doute, disait-il, en s'adressant tantôt aux uns, tantôt aux autres, il y avait eu du mal, et même beaucoup, dans cette campagne; l'armée française avait souffert, mais pas plus que l'armée russe. C'étaient là les chances ordinaires de la guerre, dont il n'y avait pas à s'étonner, et qui étaient pour les hommes fortement trempés l'occasion de faire éclater l'énergie de leur âme. À ce sujet il rangeait les hommes en deux classes, ceux qui étaient au niveau des épreuves ordinaires, et ceux qui étaient au-dessus de toutes les épreuves, quelles qu'elles fussent, affectait de n'estimer que ces derniers, faisait un éloge fort mérité du maréchal Ney, de manière cependant qu'il semblait n'y avoir rien à dire sur les événements de cette guerre, rien, même à lui, rien, qu'aux hommes qui n'avaient pas le courage et la santé du maréchal Ney. Napoléon s'efforce d'attirer l'attention publique sur l'affaire Malet, pour la détourner des événements de Russie. Puis négligeant comme accessoire l'expédition de Russie, il demandait comment on avait pu se laisser surprendre, comment surtout, même en le croyant mort, on n'était pas accouru auprès de l'Impératrice, auprès du Roi de Rome, légitimes souverains après lui, et comment on avait pu supposer si facilement l'ordre de choses aboli?—
À ces questions fondées mais imprudentes, car il est vrai que tout le monde avait regardé sa mort comme la plus naturelle des nouvelles, et la chute de son trône après sa mort comme la plus naturelle des révolutions, à ces questions chacun ne savait que répondre, et s'en tirait en baissant la tête, en paraissant reconnaître qu'il y avait là quelque chose d'inexplicable. Personne n'osa lui faire la vraie réponse, c'est que son empire n'était pas fondé, c'est qu'avec beaucoup de sagesse il aurait pu sans doute donner à cet empire une apparence de stabilité que les établissements nouveaux ont rarement, mais qu'à la manière dont il s'y prenait, on supposait que son empire durerait tout juste le temps de sa vie, et que bientôt même on en douterait s'il continuait; qu'il n'était donc pas étonnant qu'un audacieux, le disant mort d'un coup de feu, et annonçant son gouvernement comme détruit, eût rencontré partout des gens disposés à croire et à obéir. C'est là ce qu'on aurait dû lui dire, et ce qu'on ne lui dit pas, faute de l'oser, et faute aussi de le comprendre. Mais Napoléon en insistant, en tenant les esprits trop longtemps fixés sur ce sujet, commettait une faute, car s'il n'amenait aucun d'eux à le dire, en les forçant à y réfléchir, il les amenait tous à le penser.
Chacun semble désigner le duc de Rovigo comme la victime qui doit tout expier. À ses pressantes questions, on répondait en montrant des yeux le ministre de la police, qu'on semblait désigner comme le vrai coupable, comme celui qui devait tout expier, non-seulement la conspiration de Malet, mais peut-être même la campagne de Russie. Le duc de Rovigo était là, pendant cette matinée, dans un isolement complet, personne n'osant lui parler, et tous les assistants s'attendant pour lui à une disgrâce éclatante. Mais Napoléon, après une réception générale et d'apparat, s'entretint avec chacun en particulier. Long entretien de Napoléon avec le duc de Rovigo. Il écouta notamment le duc de Rovigo, et l'écouta longtemps, car il avait pour son courage, son esprit, sa sincérité, une sorte d'estime. Le duc de Rovigo, hardi et familier, avait quelque chose de ces serviteurs osés, habitués à ne pas craindre un maître plus grondeur que méchant, et toujours prêts dans l'occasion à lui dire ce qu'il n'aime pas à entendre, et ce qu'il est utile de lui faire savoir. Fort maltraité par les rapports malveillants du ministre de la guerre Clarke, qui, de peur qu'on ne s'en prît à lui d'une conspiration où figuraient beaucoup de militaires, avait tout rejeté sur la police, ayant en outre à sa charge l'incident désagréable de son envoi à la Conciergerie, il ne se troubla point, et en entrant dans les détails fit comprendre à l'Empereur comment tout s'étant passé dans la tête d'un maniaque audacieux, qui n'avait dit son secret à personne, la police n'avait pu être avertie; comment cet homme usant de la nouvelle si admissible de la mort de Napoléon tué d'un coup de feu, avait rencontré une crédulité générale, laquelle s'était changée tout aussitôt en complicité involontaire; comment des officiers innocents, ne supposant pas qu'on pût les tromper à ce point, avaient prêté leurs soldats à une imposture si vraisemblable, et étaient devenus criminels sans s'en douter; comment enfin ceux qui avaient voulu faire croire à une conspiration fort étendue pour incriminer la police, avaient inutilement immolé une douzaine de victimes. Cette explication, qui était l'exacte vérité, excusait fort le duc de Rovigo, ne le sauvait pas, il est vrai, du rire universel éclatant chaque jour encore au souvenir de son arrestation, car le rire ne raisonne pas plus que la colère, mais le justifiait aux yeux d'un maître toujours juste par génie, quand il n'était pas injuste par colère ou par calcul. Mais c'était une grave accusation contre ceux qui avaient fait fusiller douze malheureux, dont trois seulement étaient coupables, et même, à vrai dire, un seul, car les généraux Lahorie et Guidal, ayant cru à la nouvelle de la mort de Napoléon, pouvaient être considérés comme ayant agi sous l'empire d'une erreur involontaire. Napoléon après avoir écouté les explications du duc de Rovigo, lui donne des marques visibles de faveur. C'était déjà la manière de penser de Napoléon à Smolensk, et ce fut bien plus la sienne après avoir entendu le duc de Rovigo; mais ce n'était pas d'un excès de zèle que dans une occurrence pareille il aurait blâmé ses ministres et ses grands dignitaires, et il se garda bien de leur en faire un reproche. Il convint avec le duc de Rovigo que lui seul dans cette affaire avait vu juste, ajouta pourtant que son arrestation était devant un public railleur une circonstance fâcheuse, lui indiqua du reste clairement qu'il ne donnerait pas raison à ce public en le disgraciant, puis, cette audience terminée, étonna tout le monde par des marques visibles de faveur envers le duc de Rovigo, cherchant en quelque façon à relever un ministre qu'il savait difficile à remplacer, et qu'il n'eût certainement pas remplacé par M. Fouché, dans un moment où la fidélité allait devenir une qualité des plus précieuses.
Long entretien avec l'archichancelier Cambacérès. Resté seul avec le prince Cambacérès, et en présence de ce confident d'un bon sens si supérieur éprouvant un embarras qu'il ne ressentait devant aucun autre, il lui demanda ce qu'il avait pensé de cet étrange désastre de Russie, s'il n'en avait pas été fort étonné. L'archichancelier avoua qu'il avait été extrêmement surpris, et, en effet, bien que depuis longtemps il eût commencé à croire que tant de guerres auraient une funeste issue, et qu'il eût très-timidement essayé de le dire à Napoléon, sa prévoyance n'avait jamais été jusqu'à concevoir une aussi grande catastrophe. Napoléon rejeta tout sur les éléments, sur un froid subit et extraordinaire qui l'avait assailli avant le temps, comme si ce genre d'accident n'aurait pas dû être prévu par un génie tel que le sien, et comme si, même avant ce froid, son entreprise n'avait pas déjà rencontré dans les distances des difficultés insurmontables. Il rejeta aussi une partie de cette tragique aventure sur la barbare folie d'Alexandre, qui s'était fait, en brûlant ses villes, plus de mal qu'on ne voulait lui en causer; car, disait Napoléon, on n'entendait lui imposer que des conditions de paix fort acceptables; comme si Alexandre avait dû proportionner la guerre aux calculs de son adversaire, la rendre facile pour se rendre plus facile à battre, comme si enfin, ayant renversé par ce sacrifice le géant qui dominait l'Europe, et ayant pris sa place, sans il est vrai prendre sa gloire, il avait à regretter l'incendie de quelques villes, et même celui d'une capitale. C'étaient là de faibles excuses imaginées par Napoléon; mais ne pouvant se taire sur le désastre de Russie avec un personnage tel que l'archichancelier Cambacérès, il débitait ces misères, dont il savait la valeur, à un homme qui la savait comme lui. Cela dit, Napoléon remercia fort le prince Cambacérès du zèle qu'il avait déployé, et loin de lui reprocher à lui, magistrat ordinairement sage et humain, la mort inutile de tant de victimes, il revint au sujet dont il voulait faire le grand événement du jour, à la conspiration de Malet. Il lui répéta ce thème, qui de sa bouche allait passer dans la bouche de tous les hauts fonctionnaires de l'État, qu'il fallait non-seulement des soldats braves, mais des magistrats fermes, capables de mourir pour la défense du trône comme les soldats pour la défense de la patrie. Il parla ensuite des dangers personnels qu'il avait courus, et de ceux qu'il aurait à braver encore pour rétablir ses affaires, de la nécessité d'assurer la transmission de sa couronne à son fils dans le cas où il viendrait à être tué, des moyens d'y parvenir, de l'avantage qu'il y aurait à couronner par anticipation l'héritier présomptif, ce qui avait eu lieu bien souvent dans l'empire d'Occident, et enfin d'un grand spectacle à donner pour frapper les imaginations, et pour faire entendre aux magistrats civils le langage du devoir.
Napoléon persistant dans son calcul d'attirer l'attention publique sur l'affaire Malet, fait mettre en jugement M. Frochot, pour sa conduite le jour de la conspiration. Ces considérations étaient une menace pour un magistrat honnête et intègre, qui malheureusement avait fourni une ample matière à la médisance par sa conduite pendant le court succès de la conspiration du général Malet. M. Frochot, préfet de la Seine, arrivant de la campagne au moment où les conspirateurs entraient à l'hôtel de ville, croyant ce qu'ils disaient, et n'imaginant pas un instant qu'ils voulussent l'induire en erreur, avait purement et simplement obéi au prétendu décret du Sénat, et ordonné de disposer la salle principale de l'hôtel de ville pour y recevoir le nouveau gouvernement. Sans doute il y avait là une crédulité qui prêtait à rire autant que l'arrestation du duc de Rovigo, mais qui avait son explication, comme toute cette affaire, dans le peu de solidité de l'établissement impérial, et qu'il eût fallu, nous le répétons, oublier, loin de forcer le public à s'en occuper. Napoléon, au contraire, quoiqu'il estimât M. Frochot, et ne fût animé à son égard d'aucun sentiment de malveillance, résolut de le faire servir au spectacle qu'il préparait, et sur lequel il voulait attirer l'attention publique pour ne pas la laisser séjourner sur les événements de Russie. Il décida que M. Frochot serait déféré au Conseil d'État, et que tous les grands corps seraient amenés aux Tuileries pour lui adresser des discours solennels soit sur son retour, soit sur les événements du moment. Cet usage, si fréquent depuis, n'était pas établi alors. Les jours de grande fête on passait devant Napoléon, on lui adressait quelques mots non écrits auxquels il répondait de la même manière. C'étaient de simples visites et non des solennités. Napoléon reçoit les grands corps de l'État. L'archichancelier Cambacérès averti indiqua aux chefs de tous les corps le sens de leurs harangues, et le dimanche 20 décembre, surlendemain de son arrivée, Napoléon reçut le Sénat, le Conseil d'État, les grandes administrations.
Harangue de M. de Lacépède au nom du Sénat. Ce fut M. de Lacépède, président du Sénat, qui porta la parole au nom de ce corps. M. de Lacépède était un de ces savants qui mettent volontiers une plume exercée au service d'un pouvoir largement rémunérateur. Le prince Cambacérès fournissant le fond des idées, il savait les revêtir assez vite de ces couleurs affectées, dont il avait appris à se servir à l'école des médiocres imitateurs de Buffon. Il commença par féliciter Napoléon de son heureux retour, et par en féliciter la France, car toute absence de l'Empereur ralentissant l'action bienfaisante de son génie, était un malheur national. Puis il vint au sujet du jour, non pas la campagne de Russie, mais la conspiration Malet. Des hommes, disait-il, auxquels la clémence de l'Empereur avait pardonné leurs crimes passés, avaient voulu rejeter la France dans l'anarchie, d'où son génie tutélaire l'avait tirée; mais leur forfait avait été court, le châtiment prompt, et la France, avertie par cette folle tentative, avait de nouveau senti ce qu'elle devait à la dynastie napoléonienne, s'était promis de lui rester invariablement fidèle, et le Sénat, institué pour la conserver, était résolu à mourir pour elle.—
On peut voir à ce langage que les banalités que nous avons tant de fois entendues ne sont pas nouvelles, et qu'il n'y a pas à en tenir grand compte. Mais un passage de cette harangue méritait quelque attention: «Dans les commencements de nos anciennes dynasties, ajoutait le président du Sénat, on vit plus d'une fois le monarque ordonner qu'un serment solennel liât d'avance les Français de tous les rangs à l'héritier du trône, et quelquefois, lorsque l'âge du jeune prince le permit, une couronne fut placée sur sa tête, comme le gage de son autorité future, et le symbole de la perpétuité du gouvernement.»
Évidemment il y avait dans ces paroles une inspiration supérieure, et c'était la première indication du projet dont nous venons de parler, lequel consistait à préparer à l'avance, pour le cas d'une mort soudaine, la transmission de la couronne impériale au fils de Napoléon. Le discours du Sénat finissait par quelques mots sur l'expédition de Russie, sur les éléments, seule cause de nos malheurs, sur la barbarie des Russes qui avaient brûlé leurs villes plutôt que de nous les livrer, sur le chagrin de l'empereur Napoléon qui n'aurait pas voulu une guerre ainsi faite, qui ne souhaitait qu'un arrangement équitable, et sur la bravoure enfin des Français, tout prêts encore à courir sous les drapeaux pour conquérir à leur empereur une paix glorieuse.
Réponse de Napoléon au Sénat. Napoléon, assis sur son trône, répondit par quelques paroles, qui, bien que jetées dans le moule commun fourni par lui, avaient un tout autre caractère que celles de ses tristes adulateurs.
—Il avait assurément fort à cœur, disait-il, la gloire et la grandeur de la France, mais il pensait avant tout à garantir son repos et son bonheur intérieurs. La sauver des déchirements de l'anarchie avait été et serait le but constant de ses efforts. Aussi demandait-il au ciel des magistrats courageux, autant au moins que des soldats héroïques. La plus belle mort, ajoutait-il, serait celle d'un soldat tombant au champ d'honneur, si la mort d'un magistrat périssant en défendant le souverain, le trône et les lois, n'était plus glorieuse encore. Nos pères avaient pour cri de ralliement: Le roi est mort, vive le roi! Ce peu de mots contiennent les principaux avantages de la monarchie ...—Faisant allusion au vœu exprimé par le Sénat, Napoléon disait: Je crois avoir étudié l'esprit que mes peuples ont montré dans les différents siècles; j'ai réfléchi à ce qui a été fait aux diverses époques de notre histoire, j'y penserai encore...—
Quant à l'expédition de Russie, l'intention d'ailleurs fort sage de la réponse impériale fut visiblement de ne pas envenimer la querelle avec l'empereur Alexandre.—La guerre que je soutiens, ajouta Napoléon, est une guerre politique. Je l'ai entreprise sans animosité, et j'eusse voulu épargner à la Russie les maux qu'elle-même s'est faits. J'aurais pu armer contre elle une partie de sa population en proclamant la liberté des paysans ... un grand nombre de villages me l'ont demandé, mais je me suis refusé à une mesure qui eût voué à la mort des milliers de familles ... Mon armée a souffert, mais par la rigueur des saisons, etc ...—Remerciant ensuite le Sénat avec assez de hauteur, Napoléon reçut le Conseil d'État. Harangue du Conseil d'État. Ce corps ne pouvait que répéter les paroles prescrites pour cette circonstance, et elles ne mériteraient pas d'être reproduites ici, sans la réponse de Napoléon. Après avoir redit de la manière convenue que quelques scélérats avaient voulu plonger la France dans l'anarchie, que le crime avait été promptement suivi d'un juste châtiment, que la France avait en cette occasion senti redoubler son amour pour la dynastie à laquelle elle devait tant de gloire et de bonheur, et que, le cas survenant, elle courrait tout entière aux pieds de l'héritier du trône pour l'y faire monter et l'y maintenir, après ces vulgaires déclarations, le Conseil d'État, parlant de la guerre plus que n'avait fait le Sénat, prétendit découvrir dans les derniers malheurs quelque chose qui le transportait d'aise et d'admiration, disait-il, c'était le développement prodigieux d'un auguste caractère, qui n'avait jamais paru plus grand qu'au milieu de ces traverses, par lesquelles il semblait que la fortune eût voulu lui prouver qu'elle pouvait être inconstante!... Mais c'était là une épreuve passagère; la France allait en masse courir sous les drapeaux, l'étranger allait compter ses forces et les nôtres, et une paix glorieuse allait s'ensuivre ... Le Conseil d'État n'avait que son admiration, son amour, sa fidélité à offrir à l'Empereur en échange de tous les bienfaits dont il comblait la France, mais Napoléon dans sa bonté daignerait les agréer, etc.—
Après la multitude soulevée, outrageant bassement les princes vaincus, il n'y a rien de plus triste à voir que ces grands corps, prosternés aux pieds du pouvoir, l'admirant d'une admiration qui croît avec ses fautes, lui parlant avec chaleur de leur fidélité déjà prête à s'évanouir, et lui jurant enfin de mourir pour sa cause la veille même du jour où ils vont féliciter un autre pouvoir de son avénement. Heureux les pays solidement constitués, et auxquels sont épargnés ces spectacles si méprisables!
Réponse de Napoléon au Conseil d'État, dans laquelle il s'en prend à l'idéologie de tous les malheurs de la France. La réponse de Napoléon est restée célèbre. Elle ne pouvait pas être basse, mais elle était aussi peu sensée que tout ce qu'on venait d'entendre. Il était touché, disait-il, des sentiments du Conseil d'État. Si la France montrait tant d'amour pour son fils (singulière assertion en présence des efforts qu'on faisait pour obliger cette France à y penser), c'est qu'elle était convaincue du bienfait de la monarchie ... Puis Napoléon ajoutait ces paroles fameuses:—C'est à l'idéologie, à cette ténébreuse métaphysique, qui, en recherchant avec subtilité les causes premières, veut sur ses bases fonder la législation des peuples, c'est à l'idéologie qu'il faut attribuer tous les malheurs de la France ... C'est elle qui a amené le régime des hommes de sang, qui a proclamé le principe de l'insurrection comme un devoir, qui a adulé le peuple en l'appelant à une souveraineté qu'il était incapable d'exercer, qui a détruit la sainteté et le respect des lois en les faisant dépendre non des principes sacrés de la justice, mais seulement de la volonté d'une assemblée composée d'hommes étrangers à la connaissance des lois civiles, criminelles, administratives, politiques et militaires.... Lorsqu'on est appelé à régénérer un État, ajoutait encore Napoléon, ce sont des principes tout opposés qu'il faut suivre ... et que le Conseil d'État doit avoir constamment en vue ... Il doit y joindre un courage à toute épreuve, et à l'exemple des présidents Harlay et Molé, être prêt à périr en défendant le souverain, le trône et les lois.—
Quel spectacle que cette colère contre la philosophie, quel spectacle donné à la nation la plus intelligente de l'Europe! Quoi, on était allé compromettre follement en Russie l'armée française, avec l'armée française le trône impérial, et, ce qui était pis, la grandeur de la France; on s'était gravement trompé sur la nécessité de cette guerre, et sur les moyens de la soutenir, on revenait vaincu, humilié, et c'était la philosophie qui avait tort! Était-ce la philosophie aussi qui en ce moment tenait captif à Savone l'infortuné Pie VII, et qui chaque jour plongeait dans les cachots des centaines de prêtres? Et un homme d'un prodigieux esprit osait dire ces choses, à la face de la France et du monde, en présence des événements les plus propres à le confondre! Tel est l'effet des fautes, et surtout des grandes! Outre tout le mal qu'elles entraînent, elles ont pour résultat d'ôter le sens à celui qui les a commises, à ce point que dans l'agitation qu'elles produisent, le génie lui-même ne semble plus qu'un enfant en colère. Il s'en prend de ses fautes à ceux à qui elles sont le moins imputables, et qui souvent en souffrent le plus.
Jugement et condamnation de M. Frochot. Mais rien de tout cela n'était sérieux; c'était un vain bruit, pour couvrir, s'il était possible, l'immense bruit de la catastrophe de Russie; c'était l'immolation préparée d'un magistrat honnête, plus surpris que faible, et dont le sacrifice était destiné à détourner l'attention publique d'autres événements plus graves. Cette scène imaginée pour substituer un objet à un autre dans les préoccupations du public. Le Conseil d'État fut en effet assemblé le lendemain même de ces puériles solennités, et chargé d'examiner la conduite de M. Frochot. Le jugement ne pouvait être douteux, car indépendamment du signal parti d'en haut, il y avait un reproche mérité à adresser à M. Frochot, c'était d'avoir si facilement obtempéré à un ordre étrange. M. Frochot fut donc par chaque section du Conseil d'État (prononçant l'une après l'autre avec une fastidieuse monotonie de langage et d'idées) convaincu non pas de trahison, on se hâtait d'affirmer qu'il en était incapable, mais de défaut de présence d'esprit, et Napoléon fut supplié de lui retirer ses fonctions. Sans doute on le devait, pour l'exemple au moins, car M. Frochot avait été mal inspiré dans cette journée. Mais en toute autre circonstance le gouvernement, sans consulter le Conseil d'État, eût prononcé cette destitution de sa propre autorité, et sans y joindre l'humiliation d'un jugement solennel. C'eût été une justice suffisante, et exempte de cruauté. Napoléon regretta cette cruauté, mais il fallait occuper les yeux de la multitude, et lui peindre en couleurs saillantes sur une toile grossière, un magistrat faible, pour qu'elle n'y vît pas un Pharaon insensé perdant son armée et sa couronne au milieu des glaces de la Russie.
Laissons là ces tristes scènes, destinées par Napoléon à détourner de lui des regards importuns, et suivons-le dans d'autres occupations plus dignes de son génie, et plus propres à réparer ses fautes. Il fallait recomposer son armée détruite, raffermir sa puissance ébranlée, et c'est en cette occasion que ses grandes qualités allaient trouver un énergique emploi, et jeter un dernier et prodigieux éclat. Le sauveraient-elles après l'avoir compromis par leur excès même? C'était peu probable, mais possible, si une heureuse inconséquence avec lui-même venait l'arrêter au bord de l'abîme. Ce devait être la dernière phase de sa vie, et certainement une des plus extraordinaires.
L'activité de Napoléon concentrée tout entière sur ses nouveaux préparatifs militaires. Tandis qu'il semblait occupé des choses que nous venons de retracer, il était en réalité occupé sans relâche d'un travail plus noble, et jamais il ne s'était montré administrateur plus intelligent, plus créateur, surtout plus actif. Quelque grand qu'il eût jugé le mal, pourtant il n'en avait aperçu qu'une partie en quittant l'armée à Smorgoni. Il croyait avoir perdu beaucoup de soldats et d'officiers, beaucoup d'hommes et de matériel; mais il voyait remède à toutes ces pertes. Opinion qu'il se fait de l'état de la grande armée, d'après ce qui se passait à Smorgoni le 5 décembre, lorsqu'il était parti pour la France. Sur cinq bataillons de guerre par régiment, il supposait qu'après le ralliement de l'armée il resterait de quoi en former trois, et qu'il suffirait de renvoyer en France deux cadres sur cinq, pour les remplir avec des conscrits déjà tout dressés. Il supposait que s'il avait perdu presque toute sa cavalerie, il devait lui rester à pied vingt-cinq ou trente mille cavaliers éprouvés, qu'il serait facile de remettre à cheval en achetant des chevaux en Pologne, en Allemagne, en France, ce dont il avait déjà donné l'ordre, et qu'ensuite les dépôts lui fourniraient de quoi compléter en cavaliers instruits cette cavalerie remontée. Il savait que son artillerie avait perdu beaucoup d'hommes et surtout son matériel à peu près tout entier; mais il savait aussi que les arsenaux de France largement approvisionnés pouvaient lancer sur toutes les routes du Rhin à la Vistule un millier de pièces de canon sur affûts neufs. La France fournirait de quoi les atteler, grâce aux excellents chevaux de trait dont elle avait une si grande abondance. Vastes ressources que son heureuse prévoyance lui avait préparées à l'avance en s'engageant en Russie. Ainsi Napoléon, s'il avait souffert de sa politique désordonnée, recueillait néanmoins en beaucoup de choses le prix de sa rare prévoyance, car la Providence juste envers chacun, le paye toujours par le résultat. La conscription de 1813 levée en octobre. Il avait, avant de marcher sur Moscou, prescrit la levée de la conscription de 1813, laquelle arrivée en octobre dans les cadres avec une remarquable exactitude, remplissait les dépôts de 140 mille hommes ayant trois mois d'instruction, et propres à recruter les cadres qui rentreraient en France. Les cohortes organisées dans le courant de 1812. Napoléon avait depuis près d'un an formé cent cohortes de gardes nationaux, lesquelles prises, en vertu de l'institution qui embrassait tous les citoyens valides, dans les classes les plus vigoureuses de la population, présentaient cent beaux bataillons d'hommes faits et déjà disciplinés. Il est vrai que leur institution ne les obligeait pas à servir hors des frontières. Mais en se faisant demander par quelques-uns de ces bataillons l'honneur de rejoindre la grande armée, en consacrant ce vœu par une décision du Sénat, on allait ajouter à cette grande armée cent mille hommes de vingt-deux à vingt-sept ans, doués d'une force physique qui manquait aux sujets fournis par la conscription. Ces deux ressources, et ce qu'il supposait pouvoir ramener de Russie, offraient encore à Napoléon une armée de cinq cent mille hommes disponible sous un mois ou deux. C'étaient donc 240 mille hommes déjà tout préparés, et qui dans un mois pouvaient être rendus sur le Rhin, dans deux mois sur l'Oder, dans trois mois sur la Vistule. Si en mettant tout au pis (comme Napoléon croyait le faire en ce moment) il lui restait 150 mille Français et 50 mille alliés sur les 600 mille hommes de la grande armée, il allait avoir encore 450 mille hommes en ligne, et 500 mille en comptant les contingents dus par les alliés, force très-suffisante pour accabler les Russes, presque aussi maltraités que nous par l'hiver, et moins en état de réparer leurs pertes! En attendant les trois mois exigés par ces préparatifs, il y avait sur les lieux mêmes, grâce encore à la prévoyance de Napoléon, bien des ressources préparées de longue main, et capables actuellement d'arrêter l'ennemi sur le Niémen. Il avait eu le soin, comme nous l'avons dit, en marchant de Smolensk sur Moscou, de faire venir de Vérone un beau corps de 15 à 18 mille hommes, pris dans les anciens régiments de l'armée d'Italie, et qui avait traversé les Alpes avant la mauvaise saison. Ce corps était à Berlin, sous le général Grenier, et parfaitement composé en toutes armes. Napoléon avait formé en outre sous le maréchal Augereau un corps (le 11e) chargé d'occuper la ligne de l'Elbe. De ce corps, une division, celle du général Durutte, avait été envoyée au général Reynier sur le Bug, et avait péri à moitié; une autre sous le général Loison avait été envoyée de Wilna à la rencontre de la grande armée, et subsistait tout entière quand Napoléon avait quitté Smorgoni. Il en restait de plus deux tout à fait intactes, la division Heudelet et la division Lagrange, déjà rendues à Dantzig. Les unes et les autres en y ajoutant les troupes venues d'Italie, présentaient un total de 45 mille hommes au moins, entièrement frais, et sur lesquels l'armée en retraite pouvait s'appuyer. Restes de la grande armée que Napoléon espérait retirer de Russie. Lorsque Napoléon avait quitté Smorgoni, la garde comptait encore sept à huit mille hommes, le corps de Victor n'était pas détruit, la division Loison n'avait pas été engagée, et il revenait de Moscou une quarantaine de mille hommes, dont le nombre devait s'augmenter chaque jour par le ralliement des soldats débandés. Il y avait de plus à gauche le corps de Macdonald, fort de sept à huit mille Polonais, de quinze mille Prussiens, ayant tous bien servi et peu souffert; il y avait à droite quinze mille Saxons et Français de Reynier, vingt-cinq mille Autrichiens de Schwarzenberg, ayant bien servi aussi, malgré la timidité de leurs chefs. Il y avait enfin le corps de Poniatowski, renvoyé de bonne heure dans ses cantonnements pour s'y recruter, et M. de Bassano chargé en revenant de Wilna de passer à Varsovie, puis à Berlin, assurait que la Pologne allait se lever en masse, que la Prusse jurait de nous rester fidèle, qu'elle était même disposée, moyennant quelques secours d'argent, à augmenter son contingent; que le prince de Schwarzenberg écrivait les lettres d'un militaire plein d'honneur, et que ce prince, ainsi que tous les Autrichiens qu'on avait vus, en formant des vœux ardents pour une paix prochaine, promettaient néanmoins une parfaite fidélité à l'alliance. En supposant donc qu'il ne revînt sur Wilna que 40 mille hommes de ceux qui avaient pénétré dans l'intérieur de la Russie, en y ajoutant les 45 mille hommes frais qui sous Augereau et Grenier gardaient l'Elbe, les 20 mille qui sous Macdonald revenaient de Riga, les 40 mille qui sous Reynier et le prince de Schwarzenberg revenaient des environs de Minsk, on pouvait se flatter de réunir 150 mille hommes au moins, bientôt peut-être 200 mille par le ralliement successif des traînards, et de les opposer avec avantage aux Russes, qui certainement n'en avaient pas plus de 150 mille échappés aux rigueurs de l'hiver. En ajoutant à ces 200 mille les 240 mille qui allaient venir des dépôts du Rhin sous deux ou trois mois, plus les nouvelles levées que la France ne manquerait pas de fournir en présence du danger, Napoléon était fondé à croire qu'il retiendrait les Prussiens et les Autrichiens dans son alliance, qu'il refoulerait les Russes au delà du Niémen, qu'il parviendrait à recouvrer la paix continentale sans de trop grands sacrifices, peut-être même à la compléter par la paix maritime!
Ces espérances soutinrent pendant les premiers jours l'ardeur de Napoléon au travail. Mais c'était là le tableau des choses tel qu'il était permis de le tracer lorsqu'il avait quitté l'armée. Malheureusement du 5 décembre au commencement de janvier tout avait changé dans le Nord, militairement et politiquement. Napoléon avait en effet précipité sa fortune sur une pente si rapide, que chaque fois qu'il y reportait les yeux, il la trouvait effroyablement descendue vers l'abîme.
Ce qu'était devenue la grande armée depuis que Napoléon l'avait quittée. Depuis son départ, comme nous l'avons exposé précédemment, l'armée était tombée dans la plus affreuse dissolution. Par suite du froid parvenu à une intensité extraordinaire, et faute d'une autorité respectée, toute discipline avait disparu; chacun livré à son désespoir personnel s'était enfui comme il avait pu, et cette poignée d'hommes déjà si réduite qui avait forcé le passage de la Bérézina, s'était complétement dispersée. Le corps de Victor qui était encore de 7 à 8 mille combattants le soir de son héroïque défense des ponts, avait fondu en deux jours seulement, pour avoir fait pendant ces deux jours le métier d'arrière-garde. La division Loison comprenant dix mille hommes jeunes, il est vrai, mais bien organisés, n'ayant rien souffert jusqu'alors, s'était entièrement décomposée pour être sortie de Wilna et avoir voulu marcher à la rencontre de la grande armée. Le froid en avait tué la moitié, et le reste s'était éparpillé, au point qu'il n'y avait pas deux mille hommes dans le rang. Même chose était arrivée aux détachements qui formaient la garnison de Wilna. Les quatre ou cinq mille Bavarois du général de Wrède, qui depuis l'évacuation de Polotsk s'étaient tenus sur la gauche de Wilna, avaient partagé le sort commun. Les Saxons de Reynier, les Autrichiens de Schwarzenberg, étant demeurés aux environs de Minsk faute d'ordres précis, Wilna s'était trouvé découvert, et il avait fallu l'évacuer en désordre, sans même avoir le temps d'y prendre les vêtements, les vivres dont les magasins de cette ville abondaient. Murat n'étant plus ni obéi ni capable de commander, s'était enfui de Wilna au milieu de la nuit, et avait perdu au pied de la montagne qu'on rencontre au sortir de la ville le trésor de l'armée. À Kowno, ramassant quelques officiers et un maréchal, avec un millier de soldats, il avait chargé Ney et Gérard de disputer un instant le Niémen; mais ces deux hommes héroïques restés presque seuls, avaient été obligés de se réfugier à Kœnigsberg.
Tels étaient les faits qui s'étaient passés depuis le départ de Napoléon, et que nous avons déjà rapportés, faits désastreux, dus aux distances, au froid, à la misère, à la destruction de toute autorité, et surtout à cette débandade contagieuse, qui, ayant commencé par les cavaliers à pied, par les fantassins sans fusils, s'était incessamment accrue de jour en jour, et avait fini par devenir une sorte de maladie pestilentielle dont tout corps envoyé au secours de la grande armée était atteint sur-le-champ, et périssait sans la sauver.
D'autres infortunes nous attendaient à Kœnigsberg. Les habitants de cette ville comme tous ceux de la Prusse nourrissaient contre nous une haine violente, qu'ils n'osaient manifester parce qu'ils n'avaient pas cessé de nous craindre. En voyant arriver nos tristes débris, ils n'avaient pu dissimuler leur satisfaction; cependant ils avaient supposé que ces débris n'étaient que les avant-coureurs du corps affaibli et encore subsistant de la grande armée; mais en voyant paraître Murat presque seul, la garde réduite à quelques centaines d'hommes, et puis rien que des malheureux égarés, poursuivis sur la glace du Niémen par les Cosaques, ils n'avaient pu réprimer ni leur joie ni leur arrogance. Les paysans dans les lieux écartés dépouillaient ceux de nos soldats qui avaient conservé quelque argent qu'ils offraient pour du pain, et quelquefois même les égorgeaient sans pitié. État des choses à Kœnigsberg. À Kœnigsberg même les habitants se seraient insurgés, s'ils n'avaient été contenus par une des quatre divisions d'Augereau, la division Heudelet, laquelle heureusement n'avait pas dépassé la Vieille-Prusse. Elle était de sept à huit mille hommes, fort jeunes, mais capables de se faire respecter. C'était la première force organisée qu'on eût rencontrée depuis Wilna. N'étant pas sortie comme celle du général Loison pour aller à la rencontre de la grande armée, elle n'avait ni péri, ni même souffert. Cette force protégeait les douze mille malades ou blessés presque mourants qui remplissaient les hôpitaux, et cette multitude de généraux et d'officiers qui étaient venus, comme les généraux Lariboisière et Éblé, mourir à Kœnigsberg de la fièvre de congélation. Les habitants de cette ville n'osant pas encore se jeter sur nous, se promettaient de le faire à la première approche des Russes, et en attendant extorquaient de nos infortunés soldats tout ce qui leur restait d'argent pour les moindres vivres ou vêtements qu'ils leur fournissaient. Toutefois parmi ces habitants de la Vieille-Prusse se trouvaient des hommes pleins d'humanité, qui, malgré un sincère patriotisme, respectaient en nous la bravoure malheureuse, et soulageaient les maux de leurs oppresseurs.—Ce n'est pas à vous, Français, disaient-ils, que nous en voulons, c'est à votre empereur qui vous a sacrifiés, et qui depuis quinze ans nous opprime tous, vous et nous!—
Retraite du maréchal Macdonald sur le Niémen. Mais bientôt un événement d'une extrême importance vint s'ajouter à nos revers. Le maréchal Macdonald ayant avec lui la division polonaise Grandjean, de sept à huit mille hommes, soldats excellents et fidèles, suivi à quelque distance du corps auxiliaire prussien, avait longtemps attendu à Riga des ordres de retraite qu'il n'avait point reçus, tout comme le prince de Schwarzenberg avait vainement attendu à Minsk les ordres qui auraient dû l'amener à Wilna. Voyant enfin les Russes s'avancer de toutes parts, signe certain de notre retraite, le maréchal Macdonald s'était mis spontanément en marche pour se rapprocher de Tilsit. Dispositions des Prussiens, composant la principale partie de son corps d'armée. Les Prussiens, commandés pour la forme par un général très-respectable, le général Grawert, mais en réalité par un officier plein de capacité, d'orgueil, d'ambition et de haine pour nous, le général d'York, se retiraient lentement à la suite du maréchal Macdonald. Le général d'York. Ce maréchal avait voulu hâter leur pas, afin d'échapper à l'ennemi qui se montrait pressant, mais tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, ils avaient refusé de lui obéir, à ce point qu'il en était devenu fort défiant, et avec beaucoup de raison, comme on va en juger.
Les Russes après le passage de la Bérézina avaient continué leur mouvement. Wittgenstein avec l'armée de la Dwina s'était porté sur Kœnigsberg, pour tâcher d'intercepter le corps de Macdonald, tandis que Tchitchakoff avec l'armée de Moldavie poursuivait nos débris sur Kowno, et que Kutusof faisait reposer à Wilna l'armée principale. Les Russes avaient souffert autant que nous du froid, mais très-peu de la misère, et soutenus par la joie de nos malheurs, par l'espérance de notre destruction, retenus au drapeau par des distributions régulières, ils arrivaient fort diminués en nombre mais compactes, et pleins d'ardeur. Leur masse totale était tout au plus de 100 mille hommes, au lieu de 300 mille qu'ils avaient été au début de la campagne. L'empereur Alexandre, à la nouvelle de nos désastres, était accouru à Wilna, avait comblé de récompenses méritées le maréchal Kutusof, dont la sagesse reconnue triomphait enfin de toutes les contradictions, et avait pris en main la direction des événements, qui allaient devenir politiques autant que militaires. Nouvelle politique d'Alexandre, tendant à se faire le libérateur de l'Allemagne et de l'Europe. Alexandre en effet, sachant par des conjectures faciles à former, et par quelques communications indirectes de la Prusse, même de l'Autriche, qu'on ne demandait pas mieux que d'être affranchi d'une alliance acceptée à contre-cœur, ne doutait pas qu'en s'y prenant convenablement il ne parvînt à détacher de la France, sinon l'Autriche, au moins la Prusse. Aussi avec sa finesse d'esprit et sa douceur de caractère accoutumées, adopta-t-il sur-le-champ le langage qui était le mieux approprié aux circonstances. Il ne venait pas, disait-il, faire des conquêtes sur l'Allemagne, même sur la Pologne, il venait tendre la main aux Allemands opprimés, peuples et rois, bourgeois et nobles, Prussiens et Autrichiens, Saxons et Bavarois, les aider tous, quels qu'ils fussent, à secouer un joug odieux, et cette œuvre terminée rendre à chacun ce qui appartenait à chacun, et ne prendre pour lui que ce qu'on lui avait injustement dérobé. Ainsi on publia de tout côté en son nom que si les Prussiens voulaient ressaisir leur part de la Pologne, il était prêt à la leur restituer, et qu'il ne la garderait qu'en attendant qu'ils vinssent se remettre eux-mêmes en possession de ce qui leur avait appartenu. À Wilna, où il était chez lui, il proclama une amnistie générale pour tous les actes commis, contre l'autorité russe, et fit même répandre que si les Polonais voulaient retrouver une patrie, il était tout disposé à leur en accorder une, en constituant séparément le royaume de Pologne, dont il serait le roi clément, civilisateur et libéral. Alexandre avait bien assez d'esprit pour comprendre à lui seul l'habileté d'une telle politique, assez de bienveillance naturelle pour s'y plaire, et en tout cas, s'il eût fallu l'y aider, les Allemands accourus auprès de lui auraient suffi pour le persuader. Les réfugiés allemands, sous le célèbre baron de Stein, encouragent fort Alexandre dans sa nouvelle politique. Le ministre prussien Stein, réfugié à sa cour, le célèbre écrivain Kotzebue, et beaucoup d'autres Allemands, hommes de lettres ou militaires, tenaient le langage le plus libéral, et assiégeaient Alexandre de leurs instances pour qu'il proclamât l'indépendance de l'Allemagne, et surtout pour qu'il marchât hardiment en avant, pour que sans compter ce qui pouvait rester de Français, il se portât rapidement sur la Vistule et l'Oder, car, disaient-ils, chaque portion de territoire délivrée des Français lui vaudrait à l'instant des alliés ardents et enthousiastes. Il n'y avait d'opposé à cette politique que le vieux Kutusof, dont la circonspection justifiée par le résultat était devenue excessive, et quelques Russes, occupés de considérations purement militaires, lesquels frappés de l'épuisement de leur armée, craignant qu'elle ne finit par fondre comme l'armée française, demandaient qu'on s'arrêtât, qu'on laissât les Allemands s'affranchir comme ils pourraient, qu'on traitât avec la France, ce qu'il était facile dans le moment de faire très-avantageusement, et qu'on ne prolongeât pas inutilement une guerre, qui, heureuse dans l'intérieur de la Russie, deviendrait fort dangereuse au dehors, surtout contre un capitaine tel que Napoléon; et il est vrai que sous le rapport de la prudence ce langage était parfaitement fondé! Mais l'imagination d'Alexandre s'était tout à coup enflammée. Profondément blessé par les dédains de Napoléon, enorgueilli jusqu'au délire du rôle de son vainqueur, il aspirait à un rôle plus grand encore, il voulait être son destructeur, et le libérateur de l'Europe opprimée. Il se disait que traiter aujourd'hui avec Napoléon, même d'égal à égal, était possible sans doute; mais que si on laissait échapper cette occasion de le détruire, on retrouverait bientôt en lui le puissant dominateur d'autrefois, et que ce serait une œuvre à recommencer. Au contraire, en poursuivant les succès obtenus, en appelant à soi les gouvernements et les peuples indignés du joug qui pesait sur eux, en allant plus loin, en adressant un appel direct à la France elle-même fatiguée de son maître, en lui déclarant qu'il y avait une légitime grandeur qu'on n'entendait pas lui disputer, on pouvait faire disparaître Napoléon de la scène, et devenir à son tour le roi des rois, le sauveur adoré de l'Europe. Cette ambition aidée par le ressentiment avait envahi le cœur d'Alexandre, et il ne voulait plus s'arrêter. Il avait donc autorisé le ministre Stein et ses compatriotes à se porter dans les provinces prussiennes reconquises, et à y promettre le prochain affranchissement de l'Allemagne.
Le général russe Diebitch suit le corps prussien pas à pas, avec espérance de le détacher des Français. Le général Diebitch, chef d'état-major de Wittgenstein, entouré d'officiers allemands parmi lesquels figurait le général Clausewitz, poursuivi de leurs instances, et n'en ayant pas besoin, car il pensait comme eux, suivait le maréchal Macdonald pas à pas, avec l'espérance de lui enlever le corps prussien. Le général d'York détestait dans le maréchal Macdonald son chef d'abord, car il était jaloux et toujours mécontent, et ensuite un Français, car il avait dans le cœur tous les sentiments de ses compatriotes. Il avait de continuels démêlés avec l'état-major du maréchal, se plaignait sans cesse qu'on nourrît mal son corps, qu'on ne lui accordât pas une assez large part en fait de décorations et de dotations françaises, et cette humeur, du reste peu justifiée, avait fort augmenté son aversion patriotique pour nous. Communications secrètes établies avec le général d'York. Le général Diebitch, averti par des agents secrets, avait fomenté ces sentiments, et puis, la catastrophe venue, avait fini par proposer au général d'York de passer aux Russes, sous le voile d'une capitulation commandée par les circonstances. Il suffisait que ce général prussien marchât lentement, qu'il se laissât séparer de Macdonald, puis entourer, pour qu'il parût se rendre malgré lui. On ne désarmerait pas son corps, on le déclarerait neutre, et ce corps serait le noyau de la future armée prussienne, chargée de concourir avec les Russes à la délivrance de l'Allemagne. Ce général, après quelques hésitations, prend son parti, et sous le prétexte d'une capitulation militaire, passe aux Russes. Le général d'York, bon patriote, mais songeant à lui-même, délibéra longtemps, de peur de se compromettre avec sa cour, lui transmit secrètement les communications qu'il avait reçues, la jeta ainsi dans un grand embarras, n'en obtint que le silence pour toute réponse, hésita encore, mais ralentit le pas, se laissa entourer, et enfin entraîné par le général Clausewitz qu'on lui avait dépêché, prit son parti, et le 30 décembre, cédant, disait-il, à des circonstances militaires impérieuses, signa une convention de neutralité pour son corps d'armée, avec réserve toutefois de la ratification de son roi. Le sens de cette convention de neutralité était facile à deviner, c'était l'adjonction pure et simple du corps prussien à l'armée russe, après un délai de quelques jours. Un détachement de ce même corps, sous le général Massenbach, avait suivi de plus près le maréchal Macdonald, et était arrivé jusqu'à Tilsit. En apprenant cette convention, le général Massenbach assembla ses officiers, les trouva enthousiasmés de l'acte du général d'York, et unanimes pour l'imiter. Dans la nuit il sortit sans mot dire de Tilsit, écrivit au maréchal Macdonald une lettre respectueuse, mais où éclataient sous de vains déguisements toutes les passions qui avaient entraîné le général d'York, et il alla rejoindre ce dernier. On s'embrassa dans le corps prussien, on poussa des cris d'enthousiasme, on s'appela les libérateurs de l'Allemagne, et il est vrai qu'on allait grandement contribuer à son affranchissement.
Janv. 1813. Pour moi qui écris ces tristes récits, je suis Français, et, je l'ose dire, Français profondément attaché à la grandeur de mon pays, et cependant je ne puis, au nom même des sentiments que j'éprouve, exprimer un blâme pour ces patriotes allemands, qui, servant à contre-cœur une cause qu'ils sentaient n'être pas la leur, revenaient à la cause qu'ils croyaient être celle de leur patrie, et qui malheureusement l'était devenue par la faute du chef placé alors à notre tête. Il faut ajouter qu'ils auraient pu enlever le maréchal Macdonald, et que, respectant en lui et dans ses soldats de récents compagnons d'armes, ils se séparèrent sans rien faire qui pût aggraver sa position.
Effet immense produit dans toute l'Allemagne par la défection du corps prussien du général d'York. La foudre tombant sur des matières combustibles imprudemment amassées, n'agit pas plus promptement que ne le fit la défection du général d'York sur l'Allemagne tout entière. À l'instant la nouvelle en vola de bouche en bouche. Le général d'York fut salué de la Vistule au Rhin du titre de sauveur de l'Allemagne. Les réfugiés allemands songent à se réunir à Kœnigsberg pour y convoquer les états de la Vieille-Prusse. Le baron de Stein et ses collaborateurs coururent auprès de lui, l'entourèrent, le félicitèrent, déclarèrent qu'il serait mis à la tête de toutes les portions de l'armée prussienne qu'on parviendrait à détacher, le poussèrent à marcher sur Tilsit, puis sur Kœnigsberg, à y assembler les états de la Vieille-Prusse, à y proclamer l'indépendance de leur patrie, à y déclarer leur roi privé de sa liberté par les Français, ne devant plus dès lors être obéi, à se conduire en un mot comme les insurgés de Cadix, qui agissaient pour le roi, sans le roi, malgré le roi. Le général d'York, jugeant qu'il en avait assez fait, ne voulait pas aller si vite. Mais escorté, circonvenu par les Russes, il consentit à s'acheminer sur Kœnigsberg, et à y attendre les ordres de la cour de Prusse. Il devait y trouver non les ordres de son roi, mais les ordres de son pays, soulevé tout entier comme un seul homme, et commandant d'une voix plus forte que celle de tous les gouvernements. Il s'avança donc avec les Russes, loué, applaudi, caressé par Alexandre, dont la politique recevait de cet événement une éclatante confirmation.
Ce dernier événement aggrave fort la situation de Murat, retiré avec les états-majors à Kœnigsberg. Pendant ce temps, Murat s'était arrêté à Kœnigsberg avec la foule des généraux et des officiers sans troupes, dont les uns étaient mourants, dont les autres, exaspérés par la souffrance, tenaient un langage presque séditieux. Le maréchal Ney lui-même, malgré son héroïsme, malgré les caresses dont il avait été l'objet de la part de Napoléon, ne pouvant plus se contenir, parlait tout haut contre le chef imprudent qui avait, disait-il, précipité l'armée française dans un abîme. Murat aussi, comme nous l'avons rapporté ailleurs, s'était laissé aller à une sorte de soulèvement, puis, sur les observations du maréchal Davout, il s'était tu, et avait repris le commandement nominal, mais sans rien ordonner, car il ne savait que faire. Berthier, malade à la fois d'une goutte remontée et de l'absence de Napoléon, réduit à garder le lit, ne savait plus que conseiller dans cette situation sans exemple. Ce fut alors qu'on apprit la défection du corps prussien, et en voyant les manifestations de sentiments que cet événement provoquait chez les habitants de Kœnigsberg, on n'hésita plus à quitter cette ville, et à renoncer à la ligne du Niémen, qui avait cessé d'en être une depuis que ce fleuve était gelé, et que les Russes le passaient de toutes parts sur la glace. Disputer le terrain n'eût servi qu'à faire égorger nos dix ou douze mille malades, nombre que la mort diminuait sans cesse, mais que rétablissait continuellement l'arrivée successive de nos traînards. Retraite du quartier général français sur la Vistule. On pouvait en se retirant confier ces précieux restes sinon à la bienveillance, du moins à l'honneur de la nation prussienne. On laissa des infirmiers et des médecins à nos malades pour les soigner, des fonds pour leur procurer des vivres, car il ne fallait plus rien espérer de la bonne volonté des Prussiens, et se tenir pour bien heureux de n'être pas égorgé par le peuple furieux de Kœnigsberg. On sortit ensuite de cette capitale de la Vieille-Prusse.
Ney couvre cette retraite avec la division Heudelet; Macdonald avec la division Grandjean. Le maréchal Ney fut encore chargé de former l'arrière-garde avec la division Heudelet, et avec deux mille hommes restant de la division Loison. Il se mit en marche sur Braunsberg, Elbing et Thorn. Comme le froid avait diminué, comme on trouvait des vivres, comme les bandes de nos traînards s'étaient peu à peu écoulées, et qu'on n'avait plus la contagion de la débandade à craindre, on put marcher en ordre, précédé des états-majors sans troupes qui avaient grande hâte de regagner la Vistule.
On avait été si pressé de quitter Kœnigsberg qu'on ne s'était pas occupé du maréchal Macdonald, laissé à Tilsit, à vingt lieues de Kœnigsberg, entouré d'ennemis, et n'ayant avec lui que sept ou huit mille Polonais, fidèles mais exténués. Il demandait à grands cris qu'on l'attendît, car réuni à lui on aurait eu quinze ou seize mille hommes, et on aurait pu se faire respecter. Ses lettres, qui devaient aller chercher Murat déjà transporté à Thorn, demeurèrent sans effet. On marcha ainsi jusqu'au 15 janvier, chacun ne pensant qu'à soi, les restes de l'ancienne armée se retirant par détachements de cinquante ou cent hommes, obligeant les habitants à leur donner des vivres quand ils étaient les plus forts, mourant de faim ou de froid quand ils n'avaient ni force ni argent pour se faire écouter, et les deux seules troupes organisées qui subsistassent, la division Grandjean sous Macdonald, la division Heudelet sous Ney, cheminant à dix ou quinze lieues l'une de l'autre.
Heureusement les Prussiens, auxquels on avait laissé en leur livrant Kœnigsberg une proie fort capable de les occuper, les Russes qui étaient exténués, et que Macdonald et Ney rudoyèrent plus d'une fois, ne nous poursuivirent pas assez vite pour nous envelopper. Vers le milieu de janvier on arriva sur la Vistule, et on se jeta dans les places que Napoléon avait largement approvisionnées. Rapp se jette dans la place de Dantzig avec les divisions Heudelet et Grandjean, et les restes de la division Loison. Le général Rapp avait devancé l'armée à Dantzig. Il restait dans cette ville un ramassis de cinq à six mille hommes de toutes nations et de toutes armes. Murat y envoya outre la division polonaise Grandjean, celle du général Heudelet, et ce qui restait de la division Loison. Rapp eut ainsi sous la main environ 25 mille hommes valides. Il avait des grains et des spiritueux en abondance. Il fit avec sa cavalerie une battue dans l'île de Nogath, ramassa beaucoup de troupeaux et de fourrages, et s'enferma ensuite dans les vastes ouvrages de Dantzig pour s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité.