On assigne aux bandes éparses qui se retirent isolément les places de la Vistule pour point de ralliement. Sur le conseil persévérant du maréchal Davout, on assigna sur la Vistule des points de ralliement aux divers corps de l'ancienne armée. Les cadres de ces corps durent se rendre les uns à Dantzig, les autres à Thorn, à Marienwerder, à Marienbourg. Tout soldat qui arrivait, demandant du pain et des vêtements, devait être envoyé à son dépôt dans ces places. Après quelques jours il y avait 1500 hommes environ au 1er corps, celui de Davout, et un nombre proportionné dans le 2e, celui d'Oudinot, le 3e, celui de Ney, le 4e, celui d'Eugène.

Il ne reste à Murat en troupes actives qu'une dizaine de mille hommes de toutes nations. Le quartier général était établi à Thorn. Après y être demeuré deux ou trois jours, Murat ne crut pas même pouvoir s'y arrêter. En effet les divisions Heudelet, Loison et Grandjean ayant été jetées dans la place de Dantzig, il ne restait plus pour accompagner le quartier général et l'immense quantité de drapeaux qu'on y avait réunis pour les sauver, que dix mille hommes sans ensemble et sans cohésion. Ces dix mille hommes comprenaient 1800 recrues qu'on avait rencontrées en route, et qui étaient destinées au corps de Davout, 1200 hommes d'élite Napolitains, 4,000 Bavarois partis récemment de leur pays pour recruter l'armée bavaroise, enfin 3,000 hommes de la garde impériale, qui s'étaient peu à peu ralliés depuis Kœnigsberg, parmi lesquels se trouvaient un millier d'hommes à cheval et douze pièces d'artillerie. Le général Gérard qui commandait ce rassemblement, se sentant trop pressé aux environs de Thorn, s'était précipité sur l'ennemi avec son énergie ordinaire, et lui avait ôté l'envie de nous serrer de si près.

Murat abandonne la Vistule, et se retire sur Posen. Dans une telle main ces dix mille hommes étaient quelque chose, mais ils ne pouvaient défendre la Vistule, glacée comme toutes les rivières de la Pologne et de la Prusse, et n'étant plus dès lors une barrière contre l'ennemi. Ils ne pouvaient surtout pas préserver d'un affront Murat et ce qui l'entourait, si les Russes de Tchitchakoff réunis à ceux de Wittgenstein essayaient de l'envelopper. Murat ne voulut donc pas séjourner sur la Vistule, et se rendit à Posen, à égale distance de la Vistule et de l'Oder. Ainsi toute la Vieille-Prusse, toute la Pologne se trouvaient évacuées, et, les places occupées, nous avions 10 mille hommes en ligne, 10 mille hommes mêlés de Napolitains, de Bavarois, et comptant tout au plus 4 mille Français parmi eux. Il restait à Berlin pour contenir l'Allemagne frémissante, les 18 mille hommes du général Grenier, et la division Lagrange, la seule de ses quatre divisions que le maréchal Augereau eût conservée auprès de lui.

La place de Pillau se rend aux Anglais, qui pénètrent dans le Frische-Haff. Un dernier événement vint encore accroître l'effervescence des populations germaniques. On avait eu le tort de laisser une garnison, en majeure partie allemande, à Pillau, petite place maritime qui fermait l'entrée du Frische-Haff. On l'avait fait malgré l'avis du maréchal Macdonald, qui ne voulait avec raison se priver de troupes actives qu'en faveur des places capables de se défendre, et contenant une garnison où les Français domineraient. Pillau ne remplissant pas ces conditions, s'était en effet rendu, aux grands applaudissements des Prussiens, et à la vive satisfaction des Anglais, qui s'étaient hâtés de pénétrer dans le Frische-Haff avec leurs bâtiments de guerre. Bientôt ils y avaient introduit leurs convois marchands, ce qui avait procuré aux habitants de la Vieille-Prusse, outre la satisfaction patriotique d'être délivrés de leurs vainqueurs, la satisfaction toute matérielle, mais fort vivement sentie, de recommencer le commerce des denrées coloniales dont ils avaient été privés si longtemps.

Conduite du prince de Schwarzenberg à notre droite. Les nouvelles si mauvaises à notre gauche, n'étaient pas meilleures à notre droite, sur la haute Vistule. Le général Reynier et le prince de Schwarzenberg, ne voyant plus rien à faire à Minsk, s'étaient acheminés sur Varsovie. Ayant dans les Saxons de bons soldats dont il s'était fait estimer, ayant de plus pour les contenir les cinq à six mille Français de la division Durutte, le général Reynier aurait voulu se battre, mais le prince de Schwarzenberg l'en dissuadait fort, lui disant qu'on s'affaiblirait inutilement en guerroyant pendant l'hiver, qu'il fallait se retirer sur Varsovie, couvrir cette capitale, s'y ménager des quartiers tranquilles, et y attendre l'arrivée des forces que Napoléon ne manquerait pas d'amener au printemps. Tandis qu'il donnait ces conseils le prince de Schwarzenberg se retirait lui-même, obligeait le général Reynier à en faire autant, recevait à son quartier général les officiers russes, acceptait leurs politesses sous prétexte qu'il ne pouvait pas s'en défendre, se laissait parler d'armistice, en parlait de son côté, ne trahissait pas précisément Napoléon dont il avait négocié le mariage, auquel il devait le bâton de maréchal, mais s'attachait avant tout à ménager son armée, et voulait ensuite se tenir prêt aux divers changements de politique qu'il prévoyait de la part du cabinet de Vienne. En même temps il conseillait au général Reynier, à M. de Bassano, à tout le monde enfin, la paix, qui était le plus cher de ses vœux, comme Autrichien, et comme l'un des personnages favorisés de la cour de France.

Murat, accablé par tant de revers, et inquiet pour sa couronne de Naples, songe à quitter l'armée. Ainsi tandis que la Vistule allait être passée sur notre gauche malgré les places que nous occupions, on devait s'attendre à la voir passer sur notre droite, à Varsovie même, malgré la présence du prince de Schwarzenberg, et on avait à Posen pour faire face à l'ennemi dix mille hommes, Napolitains, Bavarois, Français, sans oser appeler à soi les vingt-huit mille soldats de Grenier et d'Augereau, qui étaient indispensables à Berlin pour contenir la Prusse. La faible tête de Murat, quelque brave que fût son cœur, ne pouvait résister longtemps à une telle situation. Il ne redoutait pas le canon qu'il n'avait jamais craint, mais il était dévoré par la passion de régner. Mille visions sinistres assiégeaient son imagination exaltée. Tantôt il voyait les peuples d'Italie excités par les prêtres et les Anglais, se soulevant depuis les Alpes Juliennes jusqu'au détroit de Messine, et renversant les trônes des Bonaparte en Italie; tantôt il se voyait abandonné par Napoléon lui-même, dont il était médiocrement aimé, et qui obligé peut-être à faire des sacrifices pour obtenir la paix, les ferait plus volontiers dans la basse que dans la haute Italie, et plus volontiers encore dans l'une et l'autre Italie qu'en France. Dès que ces images s'emparaient de son cerveau, il perdait son sang-froid, et voulait partir pour aller sauver cette couronne, objet de si longs désirs, prix de tant d'héroïsme. Sa défiance était devenue telle, que, ne comptant pas même sur sa femme, il en était arrivé à craindre qu'elle ne se pliât elle-même à la politique de Napoléon, ce qui était pour lui un nouveau motif de retourner à Naples. Vains efforts du prince Berthier et du ministre Daru pour retenir Murat. Tourmenté par ces inquiétudes, par les tristes nouvelles qu'il recevait à chaque instant de la retraite de l'armée, il appela tout à coup le prince Berthier, qui, quoique à demi-mort, restait major général, et M. Daru qui n'était chargé que du matériel de l'armée, mais dont le solide caractère, la haute prudence, faisaient un conseiller toujours consulté dans les circonstances importantes. Il leur communiqua son projet de quitter l'armée, allégua sa santé, qui n'était qu'un prétexte, et résista à toutes les instances du prince Berthier et de M. Daru, qui firent valoir tour à tour auprès de lui l'intérêt de l'armée, l'intérêt de sa gloire, le courroux de Napoléon, la difficulté de trouver un successeur. À cette dernière objection Murat répondit en indiquant le prince Eugène, et annonça qu'il allait le mander à Posen. Murat part en choisissant le prince Eugène pour le remplacer. En effet il lui dépêcha un courrier à Thorn, sans lui dire pourquoi il l'appelait au quartier général. Ce prince étant arrivé, il lui déclara sa résolution de partir et de le désigner, en attendant les ordres de Napoléon, comme commandant de la grande armée. Le prince Eugène, effrayé de cet honneur, par modestie et par indolence, était cependant le seul qu'on pût choisir, car il s'était fait beaucoup d'honneur dans la campagne de Russie, y avait déployé une rare bravoure, quelques connaissances militaires, et de véritables vertus. Enfin il était prince, ce qui était à considérer dans ce régime, devenu en peu de temps aussi monarchique que celui de Louis XIV. Il pressa Murat de rester, ne put réussir à l'y décider, et finit par accepter avec résignation une charge qu'il regardait comme très au-dessus de ses forces. Il demeura à Posen avec les 10 mille hommes de toutes nations que nous avons énumérés, suppliant le général Reynier et le prince de Schwarzenberg de se maintenir à Varsovie, ce qui le couvrait vers sa droite, comptant que vers sa gauche les Russes s'arrêteraient quelque temps au moins devant Thorn et Dantzig, et ordonnant au général Grenier avec ses 18 mille hommes, à Augereau avec les 9 ou 10 de la division Lagrange, de se tenir prêts à venir à son aide s'il en avait besoin.

Voilà ce qui restait de la grande armée! vingt-cinq mille hommes à Dantzig, 10 mille dans les places secondaires de la Vistule, 10 mille de toutes nations à Posen avec le quartier général, quelques Saxons et Français dominés à Varsovie par les mouvements du prince de Schwarzenberg, et enfin à Berlin, Grenier et Augereau, avec 28 mille hommes qu'on n'osait pas déplacer, de crainte d'un soulèvement général en Allemagne! Il y avait loin de cette situation, aux 200 mille hommes que Napoléon croyait encore établis sur le Niémen, et disputant aux Russes Kœnigsberg, Kowno, Grodno, en attendant que 300 mille nouveaux soldats vinssent à leur secours. La nécessité d'organiser lui-même ces 300 mille nouveaux soldats avait appelé Napoléon à Paris, et son départ avait entraîné la perte des 200 mille hommes restés sur le Niémen! Ainsi il aurait fallu qu'il fût à la fois sur le Niémen pour sauver les uns, et à Paris pour organiser les autres. En quittant le Niémen il avait commis une faute militaire, et s'était rendu coupable d'abandon envers des compagnons d'armes qu'il avait précipités dans un abîme; en y demeurant, il aurait laissé entre lui et Paris l'Allemagne insurgée, n'aurait pas saisi d'assez près les rênes de sa vaste administration, et aurait commis à la fois une faute politique et administrative, de façon que, quoi qu'il fît, il manquait quelque part, il commettait des fautes également graves, et s'exposait à de déplorables interprétations, juste punition d'erreurs immenses et irréparables!

Le baron de Stein et les réfugiés allemands se réunissent à Kœnigsberg pour y proclamer l'indépendance de l'Allemagne. Et en ce moment les conséquences politiques de ces erreurs n'étaient pas moins grandes que leurs conséquences militaires. Le chef des exilés allemands, le baron de Stein, était avec le général d'York à Kœnigsberg, y convoquait les états de la province, y faisait décréter l'armement de toute la population, et l'emploi sans réserve des ressources pécuniaires du pays. Le dévouement universel répondait à ces propositions, et des milliers de pamphlets, de proclamations, de chants populaires, allaient enflammer contre nous les imaginations allemandes. Les sociétés secrètes allemandes. L'Allemagne, depuis quelques années, s'était couverte de sociétés secrètes, dont la principale, celle de l'Union de la vertu (Tugend-Bund), s'était universellement répandue. Leur esprit et leur rapide propagation. L'enthousiasme pour la patrie allemande, la conviction que, réunie en un seul faisceau, elle serait invincible, qu'au lieu d'être tour à tour la victime des États du Nord ou de ceux du Midi, elle leur ferait la loi à tous, et composerait la première nation du monde; la nécessité dès lors de s'unir, de ne plus se considérer comme Autrichiens, Bavarois, Saxons, Prussiens ou Hambourgeois, comme princes, nobles, bourgeois ou paysans, comme luthériens ou catholiques, mais comme Allemands, prêts à mourir jusqu'au dernier pour leur pays; la préférence donnée à tout ce qui était d'origine allemande, en industrie, en usages, en littérature, telles étaient les idées et les sentiments que ces sociétés s'étaient attachées à répandre, et qu'elles avaient propagés avec un succès inouï, car ces idées et ces sentiments convenaient à toutes les classes de la nation germanique, et répondaient à l'amour de l'égalité chez les uns, à l'esprit monarchique chez les autres, et au patriotisme de tous horriblement froissé par notre domination. Ces sociétés avaient porté de Kœnigsberg aux extrémités de l'Allemagne non pas seulement l'émotion, qui était naturelle et immense, et n'avait pas besoin de moyens artificiels pour se communiquer, mais les mots d'ordre à suivre. Ces sociétés répandent partout l'idée qu'il faut donner sa vie et sa fortune pour affranchir l'Allemagne. Partout, selon l'avis transmis par elles, il fallait courir aux armes, donner à l'État sa personne et ses biens, se réunir à l'empereur Alexandre, délivrer les rois asservis à l'alliance française, et déposer comme indignes ceux qui, pouvant s'affranchir de cette alliance, voudraient lui rester fidèles. Vive Alexandre! vivent les Cosaques! étaient les cris que dans un délire général on faisait entendre de toutes parts. Il y avait même de jeunes Allemands qui dans leur exaltation patriotique prenaient la barbe des Cosaques, et, ce qui n'est pas moins digne de remarque, les princes et les nobles excitaient eux-mêmes ce mouvement, qui, malgré un mélange de fidélité monarchique, était en réalité profondément démocratique, comme en Espagne, où l'on montrait une égale passion pour la liberté et pour le roi captif. On soulevait non-seulement le patriotisme national, non-seulement la fidélité aux princes détrônés ou abaissés, mais l'amour de la liberté, que Napoléon s'était vanté de contenir en France et dans le monde. Ainsi ce qu'il flétrissait chez lui sous le nom d'idéologie, dans toute l'Europe sortait de dessous terre pour l'assaillir! Singulière leçon qui aurait dû servir à tous, et qui ne devait profiter à personne, car ces nobles, ces princes, ces prêtres, invoquant la liberté aujourd'hui contre Napoléon, allaient bientôt, Napoléon renversé, la contester et la refuser à leurs peuples.

Cet entraînement, qui ne pouvait être comparé qu'à celui que nous avions éprouvé nous-mêmes en 1792, à l'apparition du duc de Brunswick, s'était produit à la fois à Berlin, malgré la présence de nos soldats, à Dresde, à Munich, à Vienne, malgré notre alliance, à Hambourg, à Brême, à Cassel, malgré notre domination directe. À Berlin, devant la belle troupe de Grenier, les Prussiens n'osant faire éclater leurs ressentiments ni par des actes ni par des cris, laissaient voir néanmoins sur leurs visages la joie la plus insultante, la manifestaient à chaque nouvelle fâcheuse pour nous, et refusaient tout à nos soldats, même à prix d'argent. Cependant comme à côté des sentiments les plus sincères la cupidité se fait encore jour quelquefois, on obtenait çà et là des vivres, mais à des prix exorbitants. Aussi les réquisitions dont nous avions tant usé, en payant avec des bons liquidables ultérieurement, n'étaient-elles plus possibles, à moins de provoquer un soulèvement immédiat.

Situation de la Prusse, et perplexités de son roi, lié d'un côté à Napoléon par un traité d'alliance, et entraîné de l'autre par les sentiments de ses sujets, qu'il partage. On doit comprendre la surprise, l'embarras, la perplexité du malheureux roi de Prusse et de son principal ministre, M. de Hardenberg. Ce roi probe et sage n'avait cessé de se trouver depuis le commencement de son règne dans les positions les plus fausses pour un honnête homme, et un homme de bon sens. On l'avait entraîné en 1806 contre son gré et contre son instinct secret, à se ruer contre la France, et il y avait presque perdu sa couronne, car c'était l'avoir à peu près perdue que d'être privé des deux tiers de ses États, et d'être pour le tiers restant dans une dépendance absolue. Résolu à ne plus tomber dans une semblable faute, il s'était en 1812 attaché à l'alliance française, l'avait même sollicitée, parce qu'abandonné par l'Autriche et la Russie après avoir été mis en avant par elles, il s'était cru lui aussi le droit de se sauver en pactisant avec le plus fort. Tandis qu'il agissait de la sorte, il avait voulu, par un excès de précaution, faire approuver à l'empereur Alexandre lui-même la conduite qu'il tenait, et lui avait envoyé M. de Knesebeck, qui, autorisé ou non, avait poussé les excuses jusqu'à la duplicité envers la France. Or voilà ce roi, qui, en croyant être en 1812 plus sage qu'en 1806, semblait s'être égaré encore, et se voyait condamné ou à manquer de parole envers la France, ce qui était un mauvais acte et un péril, ou à se battre pour la France qui l'opprimait, contre des amis qui s'offraient à être ses libérateurs. L'excellent prince ne savait plus que penser, que faire, que devenir! La joie de voir disparaître la domination française s'était fait jour dans son cœur, mais la confusion de s'être de nouveau trompé en devenant l'allié de la France, la crainte de passer pour traître en l'abandonnant, empoisonnaient la satisfaction qu'il éprouvait. Le cri violent, menaçant même de ses sujets, pouvait fournir une excuse en devenant une contrainte. Mais si cette fois encore ses sujets étaient dans l'erreur comme en 1806, si ce Napoléon qu'on disait vaincu ne l'était pas, si au printemps il reparaissait sur l'Elbe vainqueur de ses ennemis, et s'il en finissait de cette Prusse incorrigible, et traitait le neveu du grand Frédéric comme la maison de Hesse, aurait-on une seule plainte à élever? Or, soit crainte de Napoléon, soit amour-propre de ne s'être pas trompé, Frédéric-Guillaume inclinait à penser que la France n'était vaincue que pour un moment, et, suivant les fluctuations ordinaires d'une âme agitée, quand il l'avait cru quelques heures, il cessait de le croire, puis revenait à cette opinion, et dans le désordre de son esprit, cédait au fait actuel, c'est-à-dire à la présence de trente mille Français à Berlin.

Situation de M. de Hardenberg, plus difficile encore que celle du roi. M. de Hardenberg qui, lui aussi, avait envers la France passé de l'hostilité à l'alliance, était en proie à toutes les perplexités du roi lui-même, et de plus à celles qui naissaient de sa situation personnelle. Si les événements condamnaient la politique de l'alliance avec la France, il y avait pour le roi une excuse toute trouvée, celle de la faiblesse; mais il n'y en aurait aucune pour M. de Hardenberg: on imputerait sa conduite à l'ambition, et à la plus basse de toutes les ambitions, celle qui pactise avec les ennemis de son pays.

Le roi, craignant d'être compromis par la conduite du général d'York, commence par le désavouer. Le premier mouvement de Frédéric-Guillaume en apprenant la défection du général d'York, fut de se récrier contre un pareil acte. Il craignait à la fois d'être compromis avec la France qu'il redoutait toujours, et de passer pour déloyal, ce qui lui coûtait beaucoup, car il était vraiment honnête, et tenait surtout à passer pour tel. Il se hâta de mander auprès de lui le ministre de France, M. de Saint-Marsan, et de désavouer énergiquement la conduite du général d'York. Il jura qu'il n'était pour rien dans cette défection. M. de Saint-Marsan, qui se laissait facilement persuader par l'accent d'honnêteté de Frédéric-Guillaume, lui affirma qu'il douterait de la parole de tout le monde avant de douter de la sienne, et alors ce prince fut soulagé, charmé, et séduit par celle de toutes les flatteries qui lui allait le plus au cœur, la confiance en sa loyauté. Dans son premier entraînement, il promit de désavouer publiquement le général d'York, et de le traduire à une commission militaire. M. de Saint-Marsan emporta cette promesse comme une sorte de trophée, qu'il crut utile d'opposer aux déclamations des ennemis de la France.

Quand cette déclaration fut connue, les patriotes allemands furent fort irrités, s'emportèrent contre le roi, contre M. de Hardenberg, contre la politique du cabinet prussien, et allèrent répétant partout, comme jadis nos émigrés, que le roi n'était pas libre. Ses ministres lui dirent qu'il s'était peut-être trop avancé, et après avoir désavoué le général d'York, il refusa de publier ce désaveu.

Politique de transition imaginée par le roi et M. de Hardenberg, sous l'inspiration des événements et de la cour d'Autriche. Tandis que dans Berlin l'exaltation des esprits était extrême, les Français qui gardaient cette capitale, et qui avaient le cœur tout aussi haut que jadis, répondaient aux propos du patriotisme allemand par des propos non moins provocateurs, et de plus souverainement imprudents. Quoique Augereau, qui commandait à Berlin, se montrât cette fois plus réservé que de coutume, de jeunes officiers dirent que les Français ne se laisseraient pas duper encore par la Prusse, qu'ils étaient sur leurs gardes, qu'au premier acte de trahison on désarmerait les troupes prussiennes, qu'on enlèverait même la cour à Potsdam, et qu'on en finirait d'une puissance toujours infidèle. Ces propos, qui n'étaient que le résultat du langage irritant des Prussiens, répétés méchamment au roi, lui inspirèrent d'abord de la terreur, puis un commencement de calcul assez raffiné. Cette politique consiste à armer et à s'interposer entre la France et les puissances belligérantes, pour obtenir une paix prochaine, et moins oppressive que la précédente. La pensée d'abandonner la France ne s'était pas jusqu'alors présentée à son esprit, mais celle de devenir plus indépendant d'elle, grâce aux événements, de prendre une position intermédiaire entre elle et ses ennemis, et peut-être de contribuer ainsi à une paix avantageuse, cette pensée née des circonstances, et aussi, comme on va le voir, des suggestions de la cour d'Autriche, s'empara tout à fait de Frédéric-Guillaume. Le seul moyen de la réaliser, c'était, pour le roi, de quitter la ville de Berlin, vers laquelle marchaient déjà les Russes dans leur poursuite, les Français dans leur retraite, d'aller établir sa cour en Silésie, à Breslau par exemple, projet qui n'était pas nouveau puisqu'on l'avait proposé dès l'année précédente, d'y stipuler avec les Russes et les Français la neutralité de cette province, et d'y attendre la suite des événements. Il fallait en outre profiter de l'occasion pour armer dans de grandes proportions. Cette dernière mesure devait à la fois plaire aux patriotes allemands, qui se flatteraient de faire tourner ces armements contre la France, et laisser les Français sans une seule objection, car ils venaient eux-mêmes de demander que la Prusse doublât son contingent.

Le roi veut en armant qu'il n'en coûte rien à la Prusse, et demande à Napoléon le payement des immenses fournitures faites aux armées françaises, et la restitution des places de l'Oder. Pour suffire à ces armements sans recourir à de nouveaux impôts, le roi se proposait d'exiger de Napoléon le payement des fournitures faites à l'armée française. Il avait été convenu, en effet, d'après le dernier traité d'alliance, que le compte de ces fournitures serait réglé à bref délai, que le payement en serait imputé sur les 48 millions que devait encore la Prusse, et que si le montant excédait cette somme le surplus serait soldé comptant. Or les administrateurs royaux estimaient à 94 millions la valeur des denrées et objets de tout genre fournis à l'armée française. C'étaient donc 46 millions à recouvrer, avec lesquels on pourrait tripler l'armée prussienne, la porter de 42 mille hommes à 120 mille, et en s'unissant à l'Autriche, faire écouter des paroles raisonnables de paix, tant aux uns qu'aux autres. La France, de créancière étant devenue débitrice, devait, en vertu des traités antérieurs, rendre immédiatement les places de Stettin, de Custrin, de Glogau, et le roi pourrait ainsi se trouver établi en Silésie à la tête de 120 mille hommes, levés sans qu'il en coûtât de sacrifice au pays, appuyé sur toutes les places de l'Oder, approuvé par les patriotes qui demandaient qu'on armât, exempt de reproche de la part de la France, à laquelle il offrait de rester fidèle, si elle voulait exécuter littéralement les engagements pris et rendre à la Prusse une situation convenable. Ainsi au milieu de ses perplexités, le roi croyant encore Napoléon le plus fort, ne songeait point à le trahir, mais prétendait en être mieux traité que par le passé, entendait l'exiger, l'obtenir, et contribuer de cette manière à une pacification générale de laquelle il sortirait indépendant et agrandi.

Envoi à Paris de M. de Hatzfeldt pour porter les propositions de la Prusse. Il avait annoncé l'envoi à Paris de M. de Hatzfeldt, qui était devenu, avons-nous dit, l'un des rares amis de la France en Prusse, envoi qui avait pour but d'écarter tout soupçon de complicité avec le général d'York. M. de Hatzfeldt fut donc chargé de présenter au gouvernement français les propositions suivantes: translation de la cour de Prusse à Breslau, pour y être hors du théâtre des hostilités; extension des armements prussiens pour mieux servir l'alliance; remboursement de l'argent dû pour solder ces armements; enfin restitution des places de l'Oder pour se conformer aux traités et calmer l'esprit public. M. de Hatzfeldt pouvait avoir à s'expliquer à Paris sur une proposition singulière, que Napoléon en revenant de Russie avait indirectement adressée à la cour de Prusse, c'était de s'unir étroitement à la France par un lien de famille, comme avait fait l'Autriche, et de marier l'héritier du trône avec une princesse française, laquelle au surplus restait à trouver. Napoléon avait donné à entendre qu'en considération de ce lien il rendrait à la Prusse une partie de l'étendue et de l'indépendance qu'elle avait perdues. Mais ce n'était plus le temps où les cours de l'Europe pouvaient se décider, en considération de la puissance de Napoléon, à des alliances avec sa famille. M. de Hatzfeldt devait donc éviter avec soin d'aborder ce sujet, et déclarer assez ouvertement que si les propositions qu'il apportait n'étaient pas acceptées, la Prusse se considérerait comme libre de tout engagement envers la France.

Situation de la cour d'Autriche. La cour d'Autriche était exactement dans les mêmes perplexités, mais elle avait pour en sortir à son avantage un public moins passionné, des scrupules moins gênants, une habileté plus grande. Après avoir soutenu contre la France quatre guerres opiniâtres, et déployé une persévérance de haine bien rare, son empereur avait fini par croire qu'il s'était trompé, et qu'il valait mieux pactiser avec la France que s'acharner à la combattre. La conduite des diverses cours de l'Europe était de nature à lui ôter tout scrupule à cet égard, car la Russie avait accepté à Tilsit l'alliance de la France, et ne s'en était pas dégoûtée après les événements de Bayonne, et la Prusse n'avait montré qu'un regret, celui de n'y avoir pas été comprise. Embarras de l'empereur François et de M. de Metternich, qui ont adopté la politique d'alliance avec la France, au moment même où la puissance de Napoléon semble près de s'écrouler. Un grand ministre, M. de Metternich, était venu de Paris après la bataille de Wagram conseiller à son maître d'adopter la politique de l'alliance française comme la seule bonne, et en outre d'y mettre sa fille comme enjeu. L'empereur François après avoir consulté cette fille, car il était incapable de la contraindre, y avait consenti, et était devenu le beau-père, puis l'allié de son ennemi. Se serait-il donc trompé cette fois encore, et son ministre avec lui? Après avoir reconnu l'un et l'autre les inconvénients de la politique hostile, n'auraient-ils abandonné cette politique qu'au moment juste où elle devenait bonne, et n'auraient-ils été sages que hors de saison? Ils pouvaient, comme le roi de Prusse et comme M. de Hardenberg, se le demander, en voyant ce qui se passait, mais ils n'étaient pas gens à s'en tourmenter autant, parce qu'ils étaient gens à s'en mieux tirer. L'empereur François, esprit fin, calme et assez railleur, et bon père aussi, quoi qu'on en ait dit, n'avait vu dans la catastrophe de Moscou qu'une occasion de faire mieux apprécier par la France l'alliance de l'Autriche, de la lui faire en même temps payer plus cher, et si elle ne voulait pas en donner le prix convenable, de la porter ailleurs, sans toutefois aller plus loin que d'imposer aux parties belligérantes une paix toute germanique. Sa fille un peu moins puissante le serait bien encore assez, et l'Autriche redevenue plus forte, l'Allemagne plus indépendante, il aurait rempli tous ses devoirs de souverain, sans manquer à ses sentiments de père. Il ne voyait donc pas dans les derniers événements matière à s'affliger, il en avait même conçu une secrète joie, qui eût été sans mélange, s'il n'avait été exposé aux sarcasmes de ceux qui blâmaient un mariage contracté si mal à propos. M. de Metternich avait, lui, d'autres préoccupations. Allait-il, en s'obstinant dans une erreur, si toutefois sa politique en avait été une, périr pour demeurer conséquent avec lui-même? Ce sont là des façons d'agir propres aux pays libres, où tout se passe à la face des nations, et où l'on est contraint de ne pas se démentir soi-même. Dans les gouvernements absolus, au contraire, où tout se passe en silence et s'apprécie par le résultat, on se comporte autrement. M. de Metternich, qui ne s'était pas fait en 1810 un principe d'honneur de combattre la France jusqu'à extinction, n'entendait pas s'en faire un de la servir jusqu'à extinction en 1813. M. de Metternich, avec une grande sûreté de jugement, n'hésite pas à modifier cette politique, et, sans abandonner la France, à profiter de l'occasion pour lui faire accepter une paix toute germanique. Il avait mis sa grandeur dans une politique quand il l'avait jugée bonne, il allait la mettre dans une autre, quand cette autre lui semblerait devenue bonne à son tour. Il avait d'ailleurs une raison bien suffisante pour se conduire de la sorte, l'intérêt de son pays. Il voyait le moyen, en changeant à propos, non-seulement de conserver sa position personnelle, mais aussi de rendre à l'Autriche une situation plus haute, et à l'Allemagne une situation plus indépendante: il n'y avait pas à hésiter. On a souvent changé de politique par des motifs moins grands et moins avouables. Seulement il ne fallait pas commettre d'imprudence, car bien que d'après les dernières nouvelles de Pologne, Napoléon parût plus vaincu qu'on ne l'avait cru au premier moment, cependant il n'était pas détruit; il pouvait encore frapper des coups terribles, peut-être recouvrer toute sa puissance, et punir cruellement des alliés infidèles. Il fallait donc passer par une transition habile, qui sauverait à la fois la sûreté de l'Autriche, la dignité de l'empereur François, et la pudeur de son ministre. Sans renier l'alliance, parler tout de suite de paix, en parler pour soi d'abord, puis pour tout le monde, et en particulier pour la France, était une conduite parfaitement naturelle, parfaitement explicable, et honnête en réalité comme en apparence. La base de la paix doit être l'indépendance de l'Allemagne, et une amélioration de situation pour l'Autriche. Tandis qu'on parlerait ostensiblement de cette paix à la France, on pouvait en stipuler secrètement les conditions avec la Prusse d'abord, puis avec la Saxe, la Bavière, le Wurtemberg, avec tous les États allemands opprimés. Cette paix concertée avec les puissances allemandes, et appuyée par de vastes armements, doit être proposée à toutes les puissances belligérantes, en pesant fortement sur celles qui se refuseraient à l'accepter. Après avoir ainsi concerté cette paix avec l'Allemagne, à laquelle on tâcherait de rendre son indépendance, sans contester à la France une grandeur que personne alors ne songeait à lui disputer, on armerait avec la plus grande activité, ce qui devait être applaudi en Prusse comme en Autriche par les patriotes allemands, et supporté par la France elle-même, qui avait demandé à tous ses alliés une augmentation de contingents; puis cela fait, on offrirait cette paix à la Russie, à l'Angleterre, à la France, et on n'hésiterait pas à l'imposer à la partie récalcitrante. Cent mille Prussiens, deux cent mille Autrichiens, cent mille Saxons, Bavarois, Wurtembergeois, Hessois, etc., devaient décider la lutte au profit de la France, si elle acceptait les conditions rejetées par la Russie et l'Angleterre, sinon la décider contre elle, si le refus venait de sa part. Moyennant qu'on ne se hâtât point, qu'on prît le temps d'armer avant de se prononcer, qu'on laissât même les belligérants s'épuiser davantage, s'ils étaient pressés de s'égorger de nouveau, on arriverait d'autant plus à propos qu'on arriverait plus tard; et non-seulement il y aurait ainsi moyen d'atteindre à un résultat patriotique pour l'Allemagne, mais encore de se conduire avec une parfaite convenance, car une paix qui, en relevant l'Allemagne, n'abaisserait pas véritablement la France, et ne retrancherait de son état actuel que certains excès de grandeur intolérables pour ses voisins, lui pouvait être proposée tout en restant fidèle à son alliance, et avec d'autant plus de fondement, que pour faire accepter une paix de ce genre il faudrait certainement menacer la Russie et l'Angleterre de toutes les forces des puissances germaniques. Si enfin, après qu'on se serait comporté avec tant de modération, Napoléon se refusait à tout arrangement raisonnable, on serait quitte envers lui, et on pourrait lui montrer l'épée de l'Autriche, sans avoir à rougir de la conduite qu'on aurait tenue.

M. de Metternich aperçut tout de suite et avec un rare génie politique le parti qu'il pouvait tirer de cette situation, et il résolut en sauvant sa fortune personnelle d'un faux pas, de refaire celle de l'Autriche, celle de l'Allemagne, sans manquer à la France dont il était l'allié actuel et avoué. D'accord en tout point avec l'empereur François, qui dans cette conduite voyait ses intérêts de souverain, ses devoirs de père, et son honneur d'homme et de prince ménagés à la fois, il agit dès le premier jour avec la promptitude, la suite, la fermeté d'une résolution bien réfléchie, et bien arrêtée. À l'instant même il fit commencer les armements de l'Autriche, puis il se mit à nouer des liens secrets avec la Prusse, avec la Bavière, avec la Saxe, à leur parler à toutes d'une paix conçue dans l'intérêt de l'Allemagne, et à parler en même temps à la France de paix prochaine, de paix suffisamment glorieuse, mais urgente, et indispensable à elle comme à toutes les autres contrées de l'Europe. En réponse à la lettre que Napoléon avait adressée de Dresde à l'empereur d'Autriche, M. de Metternich fit écrire par le beau-père au gendre une lettre amicale, paternelle, conseillant la paix sans détour, la conseillant comme beau-père, comme ami, comme allié. M. de Bubna chargé d'apporter à Paris les vues de la cour d'Autriche. M. de Bubna, envoyé à Paris sur la provocation de Napoléon qui avait demandé qu'il y eût quelqu'un d'important pour représenter l'empereur François auprès de lui, M. de Bubna fut chargé de protester de la fidélité de l'Autriche à l'alliance française, mais de recommander fortement la paix, au nom de l'Europe qui en avait besoin, au nom de la France à qui elle n'était pas moins nécessaire, de dire que si on n'y prenait garde on trouverait bientôt peut-être le monde entier soulevé contre Napoléon, que la lutte alors pourrait devenir terrible, de dire cela très-amicalement, sans paraître donner une leçon, mais avec un accent qui annonçât une conviction profonde, et qui plus tard autorisât à se considérer comme dégagé envers un allié sourd à tous les sages conseils. M. de Bubna fut même positivement chargé d'offrir l'intervention de l'Autriche, qu'on n'allait pas encore jusqu'à appeler une médiation, auprès des diverses puissances belligérantes.

Effet produit sur Napoléon par la nouvelle des pertes essuyées depuis son départ de Smorgoni, et par les manifestations politiques des cours allemandes. Telles sont les communications qui dans les premiers jours de janvier 1813 assaillirent toutes à la fois le génie de Napoléon. Au lieu des restes imposants de la grande armée réunis sur le Niémen, et y tenant tête aux Russes depuis Grodno jusqu'à Kœnigsberg, en attendant que trois cent mille jeunes soldats vinssent les rejoindre, Napoléon voyait ces restes à peu près détruits, se repliant sur l'Oder sans pouvoir s'arrêter nulle part, vivement poussés de front par les Russes, fortement menacés en arrière par les Allemands; il entendait les cris enthousiastes de l'Allemagne prête à se soulever tout entière, et il était entouré d'alliés qui, parlant de leur fidélité pour la forme, donnaient des conseils, signifiaient des conditions, et non-seulement faisaient douter de leur dévouement, mais semblaient eux-mêmes douter de celui de la France, épuisée de sang, fatiguée de despotisme.

Premières mesures tendant à recueillir les restes de l'armée. Quoiqu'il se fût fait un cœur de soldat, qui passe sans être abattu de la prospérité aux revers, Napoléon fut profondément affecté; mais il résolut de se roidir, et de ne pas laisser apercevoir les agitations de son âme, où les plus sinistres pressentiments et les plus aveugles illusions se succédaient tour à tour.

Irritation de Napoléon contre Murat. Après s'être livré à un premier mouvement d'irritation contre Murat, auquel il imputait à tort les malheurs de la retraite, à ce point qu'il avait songé un moment à le faire arrêter[4], il se calma, confirma la nomination du prince Eugène, qu'il eût au surplus choisi lui-même s'il avait été sur les lieux, et fit annoncer ce changement par un article au Moniteur. Cet article extrêmement fâcheux pour Murat était conçu dans les termes suivants: «Le roi de Naples étant indisposé a dû quitter le commandement de l'armée qu'il a remis entre les mains du vice-roi. Ce dernier a plus d'habitude d'une grande administration, il a la confiance entière de l'Empereur.» Conseils au prince Eugène. Napoléon prescrivit ensuite avec la sûreté de jugement qui lui était ordinaire, les dispositions réclamées par les circonstances. Il témoigna confiance au prince Eugène afin de l'encourager; il s'efforça de le rassurer sur les dangers qui le menaçaient, lui fit sentir que les Russes n'oseraient point avancer en voyant 40 mille Français à leur droite dans les places de la Vistule, et à leur gauche, autour de Varsovie, 40 mille Saxons et Autrichiens, fidèles encore, quoique peu actifs. Bien qu'il ne voulût pas fatiguer et compromettre dans des mouvements prématurés les troupes réunies à Berlin, il autorisa le prince Eugène à rapprocher de lui la division Lagrange, ainsi que le corps du général Grenier, et lui dit avec raison qu'ayant dès lors près de 40 mille hommes avec les 10 mille qui suivaient le quartier général, il ne serait certainement pas attaqué par les Russes, s'il prenait une attitude ferme et décidée. Envoi d'un premier secours de 60 mille hommes. C'était d'ailleurs un mois tout au plus à passer de la sorte, car Napoléon n'ayant pas perdu une minute depuis vingt jours qu'il était à Paris, allait être en mesure d'envoyer sur l'Elbe 60 mille hommes de renfort, ce qui élèverait à 100 mille hommes les forces du prince Eugène, et le rendrait inattaquable pour quelque ennemi que ce fût. Du reste les Russes obligés de laisser au moins 60 mille hommes devant les places de la basse Vistule, 40 mille sous Varsovie, n'avaient pas encore de quoi porter en avant une masse offensive de quelque importance. Posen et l'Oder semblaient donc être le terme extrême où devait s'arrêter notre fatale retraite.

Ce qui pressait le plus c'était la cavalerie, car les Russes en avaient une immense, tant régulière qu'irrégulière, et semaient la terreur en tous lieux en poussant devant eux les Cosaques qu'on craignait parce qu'on ne les connaissait pas, et qu'on ignorait qu'il suffisait de quelques hommes à pied pour les mettre en fuite. Mesures d'urgence pour procurer un peu de cavalerie au prince Eugène. Il aurait fallu avoir sur-le-champ plusieurs milliers de cavaliers, et soit en débris de la garde, soit en cavalerie venue d'Italie avec le général Grenier, le prince Eugène n'avait pas trois mille hommes à cheval. Napoléon ordonna au général Bourcier qui était chargé en Allemagne et en Pologne d'assurer les remontes, de payer les chevaux comptant et à tout prix, de les prendre de force quand il n'en trouverait pas à acheter, de remettre ainsi à cheval les cavaliers revenus à pied de Russie, et d'expédier sans retard au prince Eugène tout ce qu'il serait parvenu à équiper. Napoléon fit inviter en outre les princes de la Confédération du Rhin, dans l'intérêt de leurs propres États exposés aux courses des Cosaques, à lui envoyer ce qu'ils auraient de disponible en fait de cavalerie, fût-ce un escadron de cent hommes, s'il était prêt à partir. Le roi de Saxe avait gardé deux régiments de cuirassiers et deux régiments de hussards et chasseurs, formant un corps d'environ 2,400 cavaliers de la plus excellente qualité. Napoléon les lui fit demander avec instance, pour les diriger sur Posen. Tout cela devait sous quelques jours procurer trois à quatre mille hommes de cavalerie au prince Eugène, qui en aurait ainsi six ou sept mille, et pourrait contenir l'audace des coureurs ennemis.

Mise en état de défense des places de la Vistule, de l'Oder et de l'Elbe. Napoléon recommanda au prince Eugène après avoir pourvu de fortes garnisons les deux principales places de la Vistule, Thorn et Dantzig, de faire refluer sur les places de l'Oder les débris des anciens corps dont on avait d'abord assigné le ralliement sur la Vistule, d'approvisionner immédiatement Stettin, Custrin, Glogau, Spandau, d'y employer l'argent, après l'argent la force, d'enlever à dix ou quinze lieues à la ronde les grains, le bétail, le bois surtout, de couper pour se procurer du bois jusqu'aux arbres des promenades publiques, de ne pas s'inquiéter des autorités prussiennes, avec lesquelles on s'entendrait plus tard; de s'occuper ensuite des places de l'Elbe, destinées à former une troisième ligne, de Torgau, de Wittenberg, de Magdebourg, de Hambourg, de les armer et de les munir de vivres, de recueillir dans ces places le matériel, et les caisses publiques, dont on avait laissé enlever la principale, celle de Wilna, ce qui nous avait coûté dix millions; de n'avoir dans chaque endroit que les fonds indispensables; d'acheminer sur le Rhin presque tous les cadres de la grande armée, puisqu'il fallait renoncer à l'espérance de former avec les soldats revenus de Russie, non pas trois, non pas deux bataillons par régiment, mais un seul; de conserver un cadre de bataillon par six cents hommes, de renvoyer le reste, et notamment cette masse de généraux sans troupes qui tenaient au quartier général le langage le plus fâcheux, de ne garder auprès de lui que le maréchal Ney, pour le lancer sur les premiers Russes qui se présenteraient, de presser enfin la réorganisation des troupes polonaises, de leur fournir l'argent dont elles auraient besoin, et de les rassurer sur leur sort en annonçant que quel que fût le destin de la Pologne, les Polonais seraient tous à la solde de la France, et seraient Français s'ils ne pouvaient être Polonais.

Ces précautions d'urgence adoptées, Napoléon s'occupe des mesures fondamentales. Ces premières dispositions d'urgence une fois prises, il s'occupa à l'instant même des mesures fondamentales. Ces mesures décidées dans son esprit dès le premier jour, étaient cependant l'objet de quelque doute encore, sous le rapport de l'étendue, parce qu'il avait voulu, avant de les annoncer, que les circonstances se fussent plus complétement développées. Le triste état dans lequel arrivaient les débris de l'armée, un mouvement rétrograde qui au lieu de s'arrêter à Kœnigsberg, à Kowno, à Grodno, ne s'était pas encore arrêté à Posen, la défection du général d'York, le mouvement populaire dont cette défection avait été le signal en Allemagne, étaient des événements tellement graves, qu'il devenait convenable et même urgent de parler à la nation française, de lui demander de grands efforts, et de la provoquer surtout à manifester ses sentiments patriotiques, en réponse à l'exaltation nationale qu'on cherchait à exciter contre elle.

Levée de cinq cent mille hommes, et appel patriotique fait à la France. Napoléon avait sous la main, comme nous l'avons dit, environ 140 mille conscrits de 1813, appelés en septembre, et remplissant déjà les dépôts. Il avait en outre les cent bataillons de cohortes, ceux-là parfaitement instruits, remplis d'hommes faits, mais ne présentant sous le rapport des officiers qu'une organisation provisoire. C'était une première ressource de 240 à 250 mille hommes, fort importante, et à peu près disponible. Napoléon résolut de la doubler tout de suite, et de la porter à 500 mille hommes.

Grâce aux facilités qu'on trouvait dans l'institution de la garde nationale, laquelle avait été divisée en trois bans, comprenant les citoyens de vingt à vingt-six ans, ceux de vingt-six à quarante, enfin ceux de quarante à soixante, on avait, en puisant dans le premier ban, composé les cohortes d'hommes non mariés, moins nécessaires à leurs familles, et ayant acquis toute la force virile. Napoléon résolut de se procurer encore une centaine de mille hommes de cette qualité, en revenant sur les classes de 1809, 1810, 1811, 1812, pour leur faire subir un nouvel appel. Aujourd'hui en France on ne prend que le quart ou le cinquième de chaque classe, afin de ne point épuiser la population, et toute classe, après l'appel qui lui a été fait, est définitivement libérée. Alors on prenait le tiers, puis on revenait après coup sur les classes qui avaient déjà fourni leur contingent, et on y opérait un nouveau triage pour y choisir les hommes qui avaient acquis à vingt-deux, à vingt-trois, à vingt-quatre ans, les conditions de taille et de force physique qu'ils ne remplissaient pas à vingt et un. C'est par un appel de ce genre sur les classes anciennement libérées que Napoléon songea à se procurer encore les 100 mille hommes faits dont il avait besoin, et avec lesquels il voulait recomposer les corps spéciaux. Mais les six dernières classes ayant fourni aux cohortes en vertu des lois sur la garde nationale, il ne s'adressa qu'aux quatre dernières, celles de 1809, 1810, 1811, 1812. Enfin il résolut d'exiger tout de suite la conscription de 1814, qui devait venir remplacer dans les dépôts celle de 1813, de manière que les armées actives complétées, les dépôts se trouveraient encore pleins. Emploi des cinq cent mille hommes appelés sous les drapeaux. Ainsi sur 500 mille hommes qu'il aurait à sa disposition, 350 mille partiraient immédiatement pour aller former avec ce qui restait sur la Vistule et l'Oder une masse de 450 mille combattants, et on en conserverait dans les dépôts 150 mille, pour garder l'intérieur et les frontières, les armées d'Espagne n'ayant rien perdu de leur effectif. Napoléon songeait aussi à se faire offrir des dons volontaires qui auraient, outre une certaine valeur matérielle, l'avantage d'une grande manifestation nationale.

Sur les 500 mille hommes dont nous venons de parler, il n'y avait de mesure législative à décréter que pour 350 mille. En effet la conscription de 1813 avait déjà été votée et levée; les 100 mille hommes des cohortes étaient réunis, mais il fallait par un vote du Sénat se faire autoriser à les employer hors des frontières; les 100 mille hommes à prendre sur les quatre dernières classes, enfin la conscription de 1814 étaient entièrement à demander. On prépara un sénatus-consulte embrassant ces diverses mesures; on y ajouta un rapport de M. de Bassano, où la défection du général d'York était longuement et vivement racontée, où les mouvements de l'Allemagne étaient présentés comme des agitations anarchiques excitées par les souverains à l'instigation de l'Angleterre, où l'on mettait en comparaison l'ordre régulier maintenu en France, avec le désordre imprudemment favorisé en Europe par des princes d'ancienne origine, où l'on cherchait en un mot à réveiller, outre la haine de l'étranger, un grand effroi des troubles révolutionnaires, effroi du reste que la conspiration du général Malet avait de nouveau rendu assez général en France.

Napoléon convoque un conseil extraordinaire pour lui soumettre les mesures proposées et le consulter sur la conduite à tenir envers les puissances. Avant d'envoyer ce sénatus-consulte au Sénat, Napoléon voulut convoquer un conseil extraordinaire, dans lequel il s'entretiendrait avec quelques personnages éminents de la situation de l'Europe, et des mesures à prendre pour terminer la grande lutte dans laquelle on était engagé. Peu habitué à consulter même ses ministres, ne tenant avec chacun d'eux que des conseils particuliers sur des objets spéciaux, se réservant exclusivement l'ensemble du gouvernement, il était devenu un peu plus communicatif depuis ses malheurs, et sans être plus que de coutume enclin à suivre l'avis d'autrui, il était disposé à en faire le semblant, pour associer plus de monde à son action. Au surplus, il était décidé à se conduire en soldat, à dépouiller même le souverain dont il avait eu beaucoup trop le faste dans la campagne de 1812, à être véritablement le général Bonaparte, et à revenir ainsi vers ces temps où travaillant jour et nuit, vivant presque à cheval, il n'obtenait qu'au prix de soins infinis les faveurs que la fortune semblait lui dispenser à pleines mains. Il était donc résolu à expier ses fautes, à les expier par des prodiges d'application et d'énergie, mais malheureusement il n'était pas résolu à les expier aussi par la modération, car pour se sauver (et il en était temps encore), il eût fallu désarmer le monde par deux moyens, la force et la modération. Or de ces deux moyens, il n'en admettait qu'un, la force, non pas qu'il ne songeât point à la paix, il en éprouvait le besoin au contraire, et il la désirait sincèrement; mais il voulait vaincre d'abord, afin de reprendre son ascendant, et puis dicter la paix, une paix à sa mesure, légèrement accommodée aux circonstances, mais ne répondant ni à l'état présent des esprits, ni au changement qui s'était opéré dans les dispositions de l'Europe.

Dispositions et langage des personnages que Napoléon allait consulter. Depuis son retour, ce n'était parmi ceux qui l'entouraient qu'un concert de vœux publics ou secrets pour la paix la plus prompte. MM. de Cambacérès, de Talleyrand, de Rovigo, Mollien, Duroc, de Caulaincourt, se prononcent journellement pour la paix. L'archichancelier avec sa gravité et sa réserve accoutumées, M. de Talleyrand avec son insouciance tantôt affectée, tantôt réelle, le duc de Rovigo avec la hardiesse d'un familier habitué à tout dire, M. Mollien avec le chagrin d'un financier obéré, enfin, parmi les grands officiers de la cour, le grand maréchal Duroc avec sa discrète sagesse, M. de Caulaincourt avec la fermeté d'un bon citoyen, insinuaient ou déclaraient tout haut qu'il fallait la paix, qu'il la fallait plus ou moins avantageuse, mais qu'il la fallait quelle qu'elle fût, sous peine de périr. M. de Caulaincourt, qui dans ces circonstances se conduisit de manière à mériter l'estime éternelle des honnêtes gens, était le plus hardi, le plus opiniâtre à demander la paix. Opinion de Napoléon. À toutes ces instances Napoléon répondait qu'il la voulait lui aussi, qu'il en sentait la nécessité, mais qu'il fallait la gagner par un suprême et dernier effort, ce qui était complétement vrai. Il ajoutait qu'en la désirant, en étant décidé à la faire, on ne devait pas trop le laisser voir, car tout serait perdu si on croyait en Europe le courage de la France ébranlé, ce qui était vrai encore, mais à une condition, c'est qu'en se montrant résolus à combattre, on ne désespérerait pas ceux qui, moyennant quelques concessions, étaient prêts, comme l'Autriche, à s'unir à nous pour imposer la modération à tout le monde.

Opinion de M. de Bassano. Parmi les grands personnages qui, autour de Napoléon, enhardis par le péril, peut-être aussi par la diminution du prestige, commençaient à manifester une opinion, un seul, toujours assuré, portant toujours haut son visage satisfait, M. de Bassano, était aussi confiant que si les événements de Russie ne s'étaient pas accomplis. Napoléon, à l'entendre, invincible quoique vaincu, réparerait bientôt un malheur qui n'était après tout qu'un mauvais hiver, replacerait l'Europe à ses pieds, et dicterait les conditions de la pacification générale. Ces vaines paroles, dont au fond Napoléon appréciait la valeur, lui plaisaient néanmoins, et même sans y croire il aimait à entendre dire qu'il était encore aussi puissant qu'autrefois. Pourtant, il y aurait eu un plaisir moins dangereux, et peut-être plus doux à lui procurer, c'eût été de lui montrer sans cesse l'urgente, l'absolue nécessité des sacrifices, et de préparer ainsi à son orgueil souffrant une excuse pour céder.

La question consiste moins dans le principe des négociations, que tout le monde est d'avis d'ouvrir, que dans le mode de ces négociations. Du reste, Napoléon, nous le répétons, ne repoussait pas l'idée des négociations, il disputait seulement sur les formes à employer pour les ouvrir. Il se présentait en effet une question toute politique, dont l'importance était fort grande, et qui était vivement débattue autour de Napoléon, malgré le silence habituel dans lequel se renfermaient les hommes qui l'approchaient. Le principe des négociations admis, il s'agissait de savoir comment on les entamerait, si on se prêterait aux vues de l'Autriche, en consentant à lui laisser prendre le rôle officieux dont elle semblait pressée de se charger, ou si, négligeant les intermédiaires plus ou moins sincères et désintéressés, on irait droit à la partie adverse, c'est-à-dire à la Russie, pour s'entendre franchement avec elle, et en finir d'une lutte inutile et désastreuse. M. de Caulaincourt serait d'avis de s'aboucher directement avec la Russie, sans passer par l'intermédiaire de l'Autriche. M. de Caulaincourt, fort habitué à traiter avec la cour de Russie, tout plein de ses souvenirs de 1810 et de 1811, frappé encore des efforts de l'empereur Alexandre pour éviter la guerre, espérait, en se présentant à ce prince, lui faire agréer une paix honorable pour les deux parties; et ce n'était pas le désir de ressaisir un grand emploi diplomatique auquel il avait volontairement renoncé, qui le faisait parler de la sorte, mais le dévouement à une dynastie à laquelle il s'était attaché, à la France qu'il croyait en péril. M. de Bassano est d'un avis contraire. M. de Bassano était d'un avis tout contraire. Ayant beaucoup de liaisons particulières avec la cour de Vienne depuis le mariage de Napoléon, il voulait négocier par le canal de l'Autriche, devenir ainsi l'auteur d'une paix que tout le monde désirait, qu'il désirait lui-même, mais à la manière de Napoléon, c'est-à-dire avec des exigences qui devaient la rendre impossible. M. de Talleyrand incline à l'opinion de M. de Caulaincourt. M. de Talleyrand qui employait à rire de M. de Bassano le temps qu'il ne consacrait plus au service de l'État, et que Napoléon eût mieux fait d'utiliser pour lui-même en le rappelant au ministère, M. de Talleyrand, par des raisons fort plausibles, et par aversion pour M. de Bassano, était, contre sa coutume, opposé à l'Autriche, et à l'importance qu'il s'agissait de lui donner.

Il est bien certain qu'à voir les allures de la cour de Vienne, on pouvait craindre qu'en offrant de s'entremettre, elle ne passât prochainement d'un rôle officieux à un rôle dominateur, et qu'après avoir modestement conseillé la paix, elle ne finît par l'imposer les armes à la main. Dans ses rapports avec la France surtout, la médiation qui commençait par le langage le plus amical, le plus paternel même, était une manière parfaitement commode de passer du rôle d'allié à celui d'arbitre, et bientôt peut-être, si l'arbitre n'était pas écouté, au rôle d'ennemi. Aussi la faire entrer le moins possible dans les grandes affaires du moment, renoncer aux services militaires et politiques qu'on pouvait en obtenir, si on ne voulait pas les payer, et la négliger pour s'adresser directement à la Russie, était ce qu'il y avait de plus sage et de plus habile. Impossibilité de s'aboucher directement avec la Russie, à cause des dispositions actuelles de l'empereur Alexandre. Mais il y avait une difficulté presque insurmontable à suivre cette conduite, c'étaient les nouvelles dispositions de l'empereur Alexandre. M. de Caulaincourt l'avait laissé timide, tremblant à l'idée de rencontrer Napoléon sur un champ de bataille, et prêt aux plus grands sacrifices pour éviter cette extrémité. Mais arrivé tout à coup par suite d'événements extraordinaires au rôle de vainqueur de Napoléon, enorgueilli au dernier point de cette situation si nouvelle, enflé de l'espérance d'être le libérateur de l'Europe, enivré par les applaudissements des Allemands, il était devenu inabordable, et probablement M. de Caulaincourt, rencontrant auprès de lui des égards personnels mais aucune condescendance, eût supporté moins qu'un autre ce changement d'attitude si récent et si complet, et eût rompu brusquement. L'abouchement direct avec Alexandre était donc à peu près impraticable, et dès lors il n'y avait de recours possible aux négociations que par l'intermédiaire de l'Autriche. Dans cette situation, il y a nécessité d'accepter les services de l'Autriche, et dès lors de s'entendre avec elle. Sous ce dernier rapport, M. de Bassano avait raison; mais en quoi il se trompait, c'était dans la manière d'employer les bons offices de la cour de Vienne, et surtout de les payer. Dans le fond cette cour n'avait l'intention ni de détruire, ni d'abaisser la France, par crainte d'abord, car Napoléon l'effrayait toujours, par pudeur aussi, car le mariage était trop récent pour qu'on n'en tînt pas compte. Mais elle voulait profiter de l'occasion pour refaire la situation de l'Autriche et de l'Allemagne, ce qui était fort naturel et fort légitime. Il fallait le reconnaître, s'y résigner, quelque désagréable que cela pût être, parce qu'on s'y était exposé par de grandes fautes, parce qu'au fond l'intérêt réel de la France y était moins compromis que l'amour-propre de Napoléon, et une fois résigné, entrer franchement en communication avec la cour de Vienne, se mettre d'accord avec elle, la laisser faire ensuite, pendant qu'on gagnerait encore quelques grandes batailles, qui seraient dans ses mains un moyen de rendre les coalisés raisonnables, et dans les nôtres un moyen de lui payer à elle ses services un peu moins cher.

À défaut de cette manière de procéder, il reste une seule conduite, c'est de n'avoir aucun recours à l'Autriche, et de la laisser en dehors des affaires présentes. Si on ne voulait pas se plier aux circonstances, ce qui après l'expédition de Russie était le plus triste des égarements, il y avait encore une autre conduite à tenir, c'était, en affectant les bons rapports avec l'Autriche, en écoutant ses conseils avec une déférence apparente, de se tenir à distance d'elle, de ne pas chercher à l'employer, de ne réclamer de sa part aucun service ni diplomatique ni militaire, car tout ce qu'on lui demandait sous le rapport diplomatique l'autorisait à se mêler des conditions de la paix, ce qui était un acheminement à les dicter, et ce qu'on lui demandait sous le rapport militaire l'autorisait à armer, ce qui était un acheminement à nous faire la guerre.

Il fallait donc ou s'adresser directement et tout de suite à la Russie, si la chose était possible, ou si elle ne l'était pas, s'adresser à l'Autriche, franchement, cordialement, en étant prêt à lui payer ses services, ou enfin, si on n'avait pas cette sagesse, l'employer aussi peu que possible, et ne pas agrandir nous-mêmes une importance et des forces qui devaient bientôt être employées contre nous. Toutes autres vues que celles-là étaient dans le moment dénuées de raison.

Conseil solennel tenu aux Tuileries sur la politique extérieure de la France. Ce sont ces diverses questions, celles de la paix, du mode des négociations, de l'étendue des armements, que Napoléon voulut traiter dans un conseil spécial, qu'il réunit aux Tuileries dans les premiers jours de janvier, et qu'il composa d'hommes parfaitement compétents. Dans un pays où les ministres auraient été responsables, c'est-à-dire auteurs de la direction des affaires, il aurait dû n'y admettre que des ministres; dans un pays où il était seul auteur de toutes les déterminations, il choisit parmi les hommes de son entourage les plus expérimentés dans les matières qu'on avait à traiter. Il désirait tirer de ce conseil quelques lumières, s'il pouvait, mais surtout faire preuve de dispositions pacifiques, et une fois qu'un système aurait été adopté, obtenir autour de lui un complet accord de volontés et de langage.

Les personnages appelés, et la plupart d'après la désignation de M. de Bassano, furent, outre M. de Bassano lui-même, l'archichancelier Cambacérès, le prince de Talleyrand, M. de Caulaincourt, M. le duc de Cadore (de Champagny), ancien ambassadeur et ancien ministre des affaires étrangères, enfin les deux principaux commis de ce département, MM. de la Besnardière et d'Hauterive. Certes il eût été difficile de réunir plus de savoir, et plus de vrai désir de sauver Napoléon et l'État lui-même.

Exposé fait par Napoléon des questions à résoudre. Napoléon, calme et grave, exposa brièvement la situation, ordonna la lecture des décrets qu'on devait présenter au Sénat, puis précisa comme il suit la question qu'il voulait faire approfondir.—«Je souhaite la paix, dit-il, mais je ne crains point la guerre. Malgré les pertes que nous a causées la rigueur du climat, il nous reste encore de grandes ressources. Au dedans la tranquillité règne. La nation ne veut point renoncer à sa gloire et à sa puissance. Au dehors l'Autriche, la Prusse, le Danemark donnent les plus fortes assurances de leur fidélité. L'Autriche ne songe pas à rompre une alliance dont elle attend de grands avantages. Le roi de Prusse offre de renforcer son contingent, et vient de déférer à un conseil de guerre le général d'York. La Russie a besoin de la paix. Quoique travaillée par les intrigues de l'Angleterre, je ne pense pas qu'elle veuille persister dans une lutte qui finira par lui être funeste.

»J'ai ordonné une levée de 350 mille hommes (faisant, comme on l'a dit, 500 avec la conscription de 1813); le projet de sénatus-consulte est rédigé et va être présenté. Un autre décret est préparé pour la convocation du Corps législatif, auquel je n'aurai pas d'impôts nouveaux à demander, mais dont la présence peut être utile dans les conjonctures actuelles, et auquel il se pourrait qu'on eût à proposer des mesures législatives.

»Après avoir ainsi réglé le développement de nos forces, convient-il d'attendre des propositions de paix ou d'en faire? Si nous prenons l'initiative, faut-il traiter directement avec la Russie, ou est-il préférable de s'adresser à l'Autriche, et de lui demander son intervention? Telles sont les questions sur lesquelles j'attends et appelle vos lumières.»—

À la suite de cet exposé concis et ferme, chacun parla dans son propre sens.

Opinion de MM. de Caulaincourt, de Cambacérès, de Talleyrand. M. de Caulaincourt soutint, en homme convaincu et en bon citoyen, la nécessité de la paix, et la convenance de traiter directement avec la Russie. Il appuya cette opinion de considérations qui dans sa bouche devaient avoir un grand poids, ayant vécu tant d'années et avec tant d'honneur à Saint-Pétersbourg. Le sage Cambacérès, avec son instinct ordinaire de prudence, inclinant à s'adresser tout de suite au plus fort, à celui de qui tout dépendait, c'est-à-dire à l'empereur de Russie, et à tout terminer avec lui du mieux qu'on pourrait, se défiant particulièrement de l'Autriche qui n'offrait ses bons offices que pour les mettre à très-haut prix, opina comme M. de Caulaincourt, et appuya très-fort sa proposition. M. de Talleyrand, en quelques mots brefs et sentencieux, exprima l'avis de s'adresser immédiatement à la Russie, pour avoir la paix sans longs détours, l'avoir promptement, et, selon lui, pas plus chèrement qu'en passant par les mains de l'Autriche.

Réponse de M. de Bassano. Après ces messieurs, M. de Bassano développa longuement le dire contraire, et, s'étayant de ce qu'il recueillait chaque jour, parla avec beaucoup de raison de la difficulté de s'aboucher avec la Russie, auprès de laquelle tous les abords étaient fermés, et de la facilité au contraire de passer par l'Autriche, dont toutes les voies s'étaient spontanément ouvertes. Mêlant à une opinion vraie les illusions d'un esprit crédule, il afficha la plus entière confiance dans le désintéressement de la cour de Vienne, dans son attachement à l'alliance, dans l'amour enfin du beau-père pour le gendre, et affirma que tout serait facile de ce côté, même sûr, sans indiquer (ce qui aurait dû être le complément de son opinion, et ce qui l'aurait rendue parfaitement sage), sans indiquer à quel prix on obtiendrait les services de l'Autriche.

MM. de Champagny, d'Hauterive, de la Besnardière, opinent dans le même sens que M. de Bassano. M. de Champagny, modeste et sensé, voyant de grandes difficultés à traiter avec la Russie, de grandes facilités à traiter avec l'Autriche, disposé à la confiance envers cette dernière cour, auprès de laquelle il avait résidé, résigné à lui payer ses services ce qu'elle voudrait, opina comme M. de Bassano. Quatre voix contre trois se prononcent en faveur de la médiation autrichienne. M. d'Hauterive ayant des avis de commande, M. de la Besnardière, esprit fin, caustique, se moquant volontiers de la politique de M. de Bassano, mais soumis par intérêt, se prononcèrent tous deux pour l'opinion du ministre, chef de leur département. C'étaient par conséquent quatre voix contre trois en faveur de l'intervention autrichienne.

Pour qu'un tel conseil pût être utile, on aurait dû, en adoptant l'intermédiaire de l'Autriche comme le seul admissible, aller plus loin, oser discuter à quelles conditions on obtiendrait les bons offices de cette cour, exposer franchement ces conditions, les faire accepter, car, ainsi qu'on le verra bientôt, elles étaient acceptables, ou bien si on n'en voulait pas, montrer qu'il fallait alors se conduire avec assez d'art pour éluder l'intervention de l'Autriche au lieu de la rechercher, pour réduire son rôle au lieu de le grandir, pour retarder surtout ses déterminations, et avoir ainsi le temps de vaincre les coalisés avant qu'elle se mît de la partie.

Mais Napoléon ne demandait pas qu'on allât si loin, et aveuglé par ses désirs s'aperçut trop tard de la faute qu'on allait commettre. Ce qu'il voyait très-bien, c'est qu'à ouvrir des négociations il n'y avait pour le moment qu'un moyen d'y parvenir, c'était de se servir de la cour de Vienne. Mais il n'aimait pas à se rendre compte de ce qu'il en coûterait, il se flattait d'agir par l'Impératrice sur son beau-père, d'obtenir ainsi de l'Autriche des services à la fois militaires et diplomatiques, et se persuadait qu'en lui donnant l'Illyrie promise autrefois pour dédommagement de la Gallicie, et en la lui donnant cette fois gratis, elle se tiendrait pour suffisamment récompensée. C'était là une erreur funeste, et qui devait être presque aussi fatale que l'expédition de Russie. Au surplus, désirant qu'on négociât ostensiblement pour satisfaire l'esprit public, il trouvait digne et séant de laisser négocier son beau-père, sans paraître s'en mêler lui-même.

Ainsi qu'il le faisait dans ces conseils politiques, rares et solennels, où il n'émettait pas son avis, tandis qu'il l'exprimait vivement et impérieusement dans les conseils administratifs, il remercia sans s'expliquer les membres de cette réunion, et parut toutefois pencher pour l'opinion qui avait obtenu la majorité, celle de traiter de la paix, d'en traiter par l'entremise de l'Autriche, de faire en même temps un grand déploiement de forces, de présenter au Sénat le sénatus-consulte projeté pour la levée des 350 mille hommes, et de retarder de quelques semaines la convocation du Corps législatif, qui pourrait en ce moment refléter avec trop de vivacité l'agitation de l'esprit public.

La conduite proposée est immédiatement suivie, mais de manière à la rendre plus périlleuse que salutaire. Cette conduite fut en effet immédiatement suivie, mais avec les fautes que le caractère de Napoléon devait y apporter, et que le caractère de M. de Bassano n'était pas fait pour atténuer. Napoléon après avoir fort écouté M. de Bubna, que du reste il avait caressé très-adroitement et mis entièrement dans ses intérêts, écrivit à son beau-père dans un langage qui, bien qu'affectueux et amical, n'était propre à le gagner ni par le fond ni par la forme. Lettre de Napoléon à son beau-père l'empereur François. Il lui raconta sa campagne de 1812, qu'on avait, disait-il, fort défigurée à Vienne dans mille récits malveillants, se plaignit de ce qu'on avait beaucoup trop écouté ces récits dans la cour de son beau-père, ajouta, ce qui était vrai, que les Russes ne l'avaient pas vaincu une seule fois, que partout ils avaient été battus, qu'à la Bérézina notamment ils avaient été écrasés; que des prisonniers, des canons, ils n'en avaient jamais pris sur le champ de bataille, ce qui était vrai encore, mais que les chevaux étant morts de froid il avait fallu abandonner beaucoup de matériel d'artillerie; que la cavalerie étant à pied n'avait pu protéger les soldats qui s'éloignaient pour vivre, qu'il avait ainsi perdu des canons et des hommes, et que le froid par conséquent était la seule cause de ce qu'il fallait appeler un mécompte et non pas un désastre. Napoléon faisait ensuite de ses armements un étalage immense, menaçant non-seulement pour ses ennemis, mais même pour ceux de ses alliés qui voudraient l'abandonner, ce qui s'adressait directement à la Prusse, et indirectement à l'Autriche, puis cependant finissait par conclure que malgré la certitude de rejeter au printemps les Russes sur la Vistule, de la Vistule sur le Niémen, il désirait la paix, l'aurait offerte s'il avait terminé cette campagne sur le territoire ennemi, mais ne croyait pas de sa dignité de l'offrir dans l'état présent des choses, acceptait donc l'entremise de l'Autriche, et consentait à l'envoi de plénipotentiaires autrichiens auprès des cours belligérantes. Il ajoutait que, sans préciser aujourd'hui les conditions de cette paix, il était des bases qu'il pouvait tout de suite indiquer, parce qu'il était résolu à n'en pas laisser poser d'autres. Napoléon énonce dans sa lettre des prétentions qui rendent toute négociation impossible. Jamais, disait-il, il ne consentirait à détacher de l'Empire ce que des sénatus-consultes avaient déclaré territoire constitutionnel. Ainsi Rome, le Piémont, la Toscane, la Hollande, les départements anséatiques, étaient choses inviolables et inséparables de l'Empire. Ainsi Rome et Hambourg devaient, quoi qu'il arrivât, avoir des préfets français! Napoléon ne s'expliquait pas sur le duché de Varsovie, ne disait pas ce qu'il en voulait faire, et n'excluait pas dès lors l'idée d'accorder quelque agrandissement à la Prusse (chose essentielle pour ceux qui tenaient à reconstituer l'Allemagne); mais il déclarait qu'il ne consentirait à aucun agrandissement territorial pour la Russie, et ne lui accorderait que de la dégager des obligations du traité de Tilsit, c'est-à-dire des liens du blocus continental. Quant à l'Angleterre, avec laquelle il était non-seulement désirable, mais nécessaire de traiter, car la Russie ne pouvait pas se séparer d'elle, Napoléon se renfermait dans la lettre écrite à lord Castlereagh au moment de partir pour la Russie, et dans laquelle il avait posé comme principe fondamental l'uti possidetis. D'après ce principe, l'Espagne qu'il possédait alors devait appartenir à Joseph, le Portugal qu'il ne possédait pas à la maison de Bragance, Naples qu'il avait conquis à Murat, la Sicile qu'il n'avait jamais occupée aux Bourbons de Naples, résultat du reste déplorable, car en obtenant sur le continent des territoires dont nous n'avions aucun besoin, nous perdions au delà des mers toutes nos colonies, tombées alors aux mains de l'Angleterre. Assurément il était impossible d'imaginer rien de plus imprudent qu'une telle déclaration. À vouloir se montrer fiers envers l'Europe, pour qu'elle n'abusât pas de notre abattement, on devait se borner à l'être dans le ton et le langage, mais il ne fallait pas énoncer des conditions qui allaient rendre toute négociation impraticable, et qui, en ôtant toute espérance à l'Autriche de nous amener à son plan de pacification, devaient la décider au fond du cœur à prendre son parti sur-le-champ, et dès lors à précipiter son changement d'alliance, qu'il eût fallu, même en le prévoyant, même en s'y résignant, retarder le plus longtemps possible.