L'essentiel en effet dans le moment eût été de deviner les désirs de l'Autriche, et de la satisfaire dans une certaine mesure, dans la mesure qui pouvait nous l'attacher, puisqu'au lieu de l'écarter de la lice on travaillait à l'y attirer. Que l'on tînt à l'Espagne, à la Hollande, même à Naples, peu lui importait au fond, si on parvenait à décider l'Angleterre à céder sur ces divers points. Qu'on ne voulût accorder aucun agrandissement à la Russie, soit en Turquie, soit en Pologne, elle ne demandait pas mieux, et ce n'est pas pour de telles choses qu'elle eût fait la guerre. Mais ce qui l'intéressait, c'était d'affranchir l'Allemagne du joug que nous faisions peser sur elle, joug insupportable lorsque nous avions, outre le protectorat avoué de la Confédération du Rhin, des préfets à Hambourg et à Lubeck, un roi français à Cassel, lorsque surtout nous avions réduit la Prusse à presque rien. Assurément l'Autriche n'éprouvait pas de sensibilité de cœur pour la Prusse; mais laisser cette puissance aussi affaiblie qu'elle l'était présentement, c'était à ses yeux renoncer à l'une des forces essentielles de la Confédération germanique. Elle ne voulait pas reprendre la couronne impériale, fardeau plus pesant encore que glorieux, mais elle voulait retrouver son indépendance dans l'indépendance de l'Allemagne, exercer la première influence dans cette Allemagne reconstituée, et quant à ce qui la concernait personnellement, recouvrer l'Illyrie, obtenir une meilleure frontière sur l'Inn, être débarrassée enfin du grand-duché de Varsovie, car elle ne croyait guère au rétablissement de la Pologne, et en tout cas n'entendait pas le payer de la Gallicie. Elle n'avait jusqu'ici exprimé aucun de ces vœux, mais il suffisait de la moindre connaissance de sa situation pour les prévoir, et il fallait à force d'ambition avoir perdu le sens vrai des choses pour lui ôter jusqu'à l'espérance sur des points aussi importants, surtout en ayant pour concurrents auprès d'elle la Russie et l'Angleterre, qui allaient lui offrir, outre un changement complet en Allemagne, la restitution de tout ce qu'elle désirerait en Italie, en Bavière, en Souabe, en Tyrol, de tout ce qui avait fait jadis sa gloire et sa puissance, de tout ce qui causait encore, quand elle y pensait, ses regrets et sa douleur.

Si on croyait, après la destruction de la grande armée et avec une moitié de nos forces engagée en Espagne, si on croyait pouvoir vaincre l'Europe entière, l'Autriche comprise, au moins fallait-il, dans l'intérêt de la prochaine campagne, laisser cette puissance dans le doute, et ne pas lui donner un puissant motif d'accélérer ses armements, et de hâter ses déterminations contre nous. Entretenir ses espérances pour ne pas la jeter trop tôt dans les bras de nos ennemis était donc la plus élémentaire de toutes les politiques.

Dépêche de M. de Bassano aggravant la lettre écrite par Napoléon. À la funeste lettre que Napoléon venait d'écrire à son beau-père, M. de Bassano en joignit une destinée à M. de Metternich, celle-ci disant trois ou quatre fois plus longuement, plus orgueilleusement, ce que Napoléon avait dit avec la hauteur de ton qui lui appartenait. Les armements de la France y étaient exposés avec une exagération presque ridicule. La Prusse, disait-il, venait d'inspirer quelques méfiances, et on armait cent mille hommes, on préparait cent millions de plus. Si elle finissait par se prononcer contre nous, ce seraient deux cent mille hommes, et deux cents millions qu'on ajouterait à nos ressources. Un nouvel ennemi se présenterait-il, ce seraient encore deux cent mille hommes et deux cents millions qu'on réunirait, ce qui ne laissait guère d'incertitude sur l'application qu'on en pouvait faire, car après la Prusse il n'y avait que l'Autriche qui pût provoquer ce nouveau déploiement de forces. On irait, écrivait le ministre des affaires étrangères, jusqu'à douze cent mille hommes, pour maintenir ce qu'on appelait le territoire constitutionnel de l'Empire et la gloire de Napoléon. On parlait, continuait M. de Bassano, du soulèvement des esprits contre la France! Il fallait, au contraire, qu'on y prît garde, et qu'on ne poussât pas à bout une nation susceptible comme la nation française, prête à se lever tout entière contre ceux qui en voulaient à sa grandeur, et, s'il était nécessaire, à se jeter violemment sur l'Europe. On verrait alors de bien autres catastrophes que toutes celles auxquelles on avait assisté. Tel qui n'existait encore que par la générosité et l'esprit de tolérance de la France, cesserait de figurer sur la carte de l'Europe!—M. de Metternich avait paru donner des conseils, et, comme on le voit, on les lui rendait de manière à lui ôter toute envie d'en donner à l'avenir. On terminait cette étrange diplomatie par des témoignages personnellement gracieux pour le ministre autrichien, mais qui ressemblaient fort à la politesse d'un supérieur envers un inférieur. Au surplus Napoléon et son ministre acceptaient, disaient-ils, l'intervention de l'Autriche, mais aux conditions énoncées, c'est-à-dire aux conditions arrachées à la Russie après Friedland, à l'Autriche après Wagram, et malheureusement on traitait après Moscou! Pour allécher l'Autriche, on avait imaginé un moyen aussi singulier que tout le reste, c'était de lui annoncer avec appareil, et comme nouvelles de famille capables de l'intéresser, le couronnement prochain du roi de Rome, petit-fils de l'empereur François, et l'avénement de sa fille Marie-Louise à la régence de France, deux projets qui occupaient Napoléon, et dont il avait entretenu le prince Cambacérès. Sans doute ces nouvelles n'étaient pas absolument dénuées d'intérêt pour l'empereur François, et elles étaient de nature à lui causer quelque plaisir, car il aimait sa fille, et ne pouvait pas être insensible à l'avantage de la voir dans certains cas gouverner la France. Mais croire qu'une telle satisfaction lui ferait oublier l'état de l'Allemagne et de l'Autriche, oublier vingt ans de malheurs qu'il dépendait de lui de réparer en un instant, c'était se faire une singulière idée de l'Europe, et des moyens de sortir du pas si dangereux où l'on s'était témérairement engagé.

Réponse de Napoléon aux propositions de la Prusse. Napoléon avait aussi à s'expliquer avec la Prusse, à répondre aux excuses qu'elle lui envoyait pour la défection du général d'York, aux prétentions qu'elle laissait voir de s'établir en Silésie, d'y former une armée avec notre argent, et de profiter de cet asile pour se convertir peu à peu, comme l'Autriche, d'alliée en médiatrice, de médiatrice en ennemie.

Le mal étant sans remède à l'égard de la Prusse, les fautes envers elle sont peu à redouter. Bien que M. de Saint-Marsan parût ne pas désespérer de la cour de Prusse si on lui faisait à propos des concessions, il était évident qu'il y avait fort peu à attendre d'elle, dominée qu'elle était par des passions nationales irrésistibles, et qu'à son égard on pouvait ne pas se contraindre beaucoup, sans qu'il en résultât un grand dommage pour la situation. Consentir en effet à des armements qui allaient tourner contre nous, lui rendre un argent dû peut-être, mais qui allait servir à payer ses prochaines hostilités, argent que d'ailleurs on n'avait pas, aurait été, il faut le reconnaître, une insigne duperie. Consentir à ce qu'elle se retirât en Silésie pour y traiter avec la Russie, c'était la livrer nous-mêmes à cette puissance, vers laquelle elle n'était déjà que trop entraînée. Les fautes n'étaient donc pas fort à redouter à l'égard de la cour de Berlin, car avec elle le mal était sans remède. Explications de Napoléon avec MM. de Krusemark et de Hatzfeldt. Napoléon reçut M. de Krusemark, représentant ordinaire de la Prusse, et M. de Hatzfeldt, envoyé pour cette circonstance, les traita bien sans rien abandonner de sa hauteur habituelle, leur exposa sa dernière campagne à sa manière, ce qui était son soin de chaque jour avec ceux qu'il entretenait, puis s'étendit sur ses vastes armements, sur la prompte revanche qu'il allait prendre, et leur affirma qu'avant trois mois les Russes seraient rejetés au delà non-seulement de la Vistule, mais du Niémen et du Dniéper. Napoléon ne s'oppose pas à ce que la cour de Prusse se retire en Silésie, mais se refuse à ce qu'elle traite avec les Russes pour la neutralisation de cette province. Quant au projet de la cour de Prusse de se retirer en Silésie, il déclara ne pas y mettre obstacle, trouvant tout naturel, disait-il, qu'elle n'aimât point à résider au milieu des armées belligérantes, mais il n'admettait pas qu'elle entrât en rapport direct avec la Russie pour obtenir la neutralisation de la Silésie, et y voyait un acte positif de défection, car la première condition qu'exigerait la Russie serait l'abandon de l'alliance française. Il refuse l'argent demandé, et la restitution des places fortes. Quant aux demandes d'argent qu'on lui présentait, Napoléon convint que d'après le dernier traité d'alliance il était tenu de compter et de payer sans délai les fournitures faites à son armée; il déclara néanmoins qu'après un premier examen, elles lui paraissaient inférieures non pas seulement aux 94 millions réclamés par l'administration prussienne, mais même aux 48 millions dus à la France; que toutefois il consentait, préalablement à tout examen, à rendre à la Prusse ses 48 millions d'engagements; mais qu'on devait comprendre qu'avant de donner de l'argent à une puissance placée si près de ses ennemis, il fallait qu'il fût bien rassuré sur l'usage qu'elle en pourrait faire. Quant aux places fortes de la Vistule et de l'Oder, il enferma les deux diplomates prussiens dans un dilemme dont il leur était difficile de sortir. Si la Prusse, disait-il, était son alliée sincère, elle ne devait pas regretter de voir ces places dans ses mains; si elle ne l'était pas, il ne devait les lui rendre à aucun prix, et, d'ailleurs, dans un moment où l'on allait entreprendre sur la Vistule et l'Oder une guerre si active, ce n'était pas le cas de se dessaisir des points qui commandaient ces deux fleuves. Du reste Napoléon se montre disposé à agrandir la Prusse dans les prochains arrangements de paix. S'élevant ensuite à des considérations plus générales sur la situation de la Prusse, Napoléon dit que des événements antérieurs, dont il n'avait pas été le maître, l'avaient détourné de faire pour la maison de Brandebourg ce qu'il aurait voulu; qu'il le regrettait aujourd'hui, mais qu'il était temps encore de faire ce qu'on n'avait pas fait, que la reconstitution de la Pologne n'étant plus vraisemblable, c'était en Allemagne même qu'il fallait chercher à créer une puissance intermédiaire, capable de résister à la Russie, et que cette puissance ne pouvait être que la Prusse; qu'il le pensait ainsi, et était prêt à concourir à l'accomplissement d'une telle pensée; que si une paix raisonnable était proposée, il était disposé à renforcer la Prusse du côté de la Pologne, et même vers la Westphalie, si la pacification au lieu d'être simplement continentale était en même temps maritime. À ces insinuations, Napoléon ajouta des témoignages d'estime pour le roi, des traitements gracieux mais dignes pour ceux qui le représentaient, néanmoins rien de très-positivement satisfaisant quant au fond des choses.

En tout autre temps ces demi-ouvertures relativement au sort futur qu'il était possible de ménager à la Prusse, auraient été de grandes consolations pour le roi Frédéric-Guillaume; mais actuellement, sous l'empire d'une opinion publique entraînée, contre l'influence des promesses magnifiques que lui faisaient parvenir la Russie et l'Angleterre, ces vagues espérances étaient de bien faibles liens pour le rattacher à nous, surtout en lui refusant deux choses auxquelles il tenait essentiellement, l'argent et les places de l'Oder et de la Vistule. Le roi était économe en fait de finances, comme il était prudent en fait de politique. Dans le moment il voulait armer, afin d'être au niveau des circonstances, et il aurait désiré que ces armements ne lui coûtassent rien. De plus, il tenait à être maître chez lui, et il ne croyait pas l'être quand les Français occupaient à la fois Spandau, Glogau, Custrin, Stettin, Thorn et Dantzig. Ces deux refus devaient donc l'affecter sensiblement, et précipiter le mouvement déjà si rapide qui le poussait vers nos ennemis.

Pendant ces négociations, Napoléon s'occupe activement de la création de ses moyens de guerre. Tandis que Napoléon s'expliquait ainsi avec les puissances allemandes réputées alliées, il ne négligeait rien pour se mettre en mesure de se passer d'elles. Il avait envoyé au Sénat les décrets dont nous avons fait mention, et qui à la conscription de 1813 déjà décrétée et amenée sous les drapeaux, ajoutaient la disponibilité des cohortes, l'appel de cent mille hommes sur les quatre dernières classes, et enfin la levée immédiate de la conscription de 1814. Il était impossible de ne pas accueillir ces mesures. Elles furent votées avec soumission par le Sénat; elles l'auraient été avec chaleur par une assemblée libre, et avec des manifestations de sentiments qui auraient exercé sur l'esprit du pays la plus heureuse influence. Les sénatus-consultes relatifs aux nouvelles levées votés avec empressement. Que le gouvernement eût tort, qu'il eût follement compromis une grandeur qui nous avait coûté tant de sang, ce ne pouvait être douteux pour personne. Mais quiconque avait des lumières et du patriotisme, ne pouvait pas contester non plus que l'étranger ayant été attiré sur la France, il fallait lui tenir tête, et le repousser, sauf à traiter ensuite, même au prix de grandes concessions auxquelles la France pouvait se prêter sans s'affaiblir. Ces concessions il fallait les accorder après des victoires, qui rendissent à nos armes non pas leur gloire, désormais impérissable, mais un prestige d'invincibilité qu'elles venaient de perdre. Les hommes éclairés et honnêtes sont tous d'avis de faire un dernier effort pour arrêter l'ennemi, et conclure ensuite la paix. Ainsi faire un dernier effort, et après cet effort conclure la paix, telle était l'opinion des hommes éclairés. Mais le sort des hommes éclairés est d'être rarement écoutés, soit par les princes, soit par les peuples. La masse de la nation, jadis si soumise et trop soumise à Napoléon, était maintenant disposée à blâmer, à murmurer, à mal accueillir en un mot les nouvelles charges dont elle se voyait menacée. Les parents de ces enfants qui sur le champ de bataille allaient devenir des héros, se plaignaient avec amertume, et dans les lieux publics s'élevaient hautement contre les conscriptions répétées, contre les guerres incessantes, contre des conquêtes tellement lointaines, qu'à peine le patriotisme pouvait-il s'y intéresser. Les masses plus vivement affectées, et moins raisonnables, sont profondément irritées contre la conscription. Plus on descendait dans les classes inférieures, plus on trouvait ce sentiment prononcé, parce que la souffrance des appels y étant plus sentie, et l'intelligence politique y étant moindre, on n'y comprenait pas aussi bien la nécessité d'un dernier et immense effort. Dans les rues de Paris, l'audace était devenue extrême, et vraiment surprenante sous un pareil régime. Un jeune homme de vingt-deux ans, atteint par la conscription, s'étant placé dans le faubourg Saint-Antoine sur les pas de Napoléon, qui était allé à cheval visiter ce faubourg, osa lui adresser la parole, et malgré le prestige qui entourait toujours sa personne, lui tint le langage le plus offensant. Scènes populaires dans Paris. La police ayant voulu l'arrêter en fut empêchée par la foule. Plusieurs fois des jeunes gens saisis par la police ayant crié qu'ils étaient des conscrits qu'on emmenait de force, bien qu'ils fussent le plus souvent de simples malfaiteurs, avaient été délivrés par le peuple. L'un d'eux l'avait été par les femmes de la halle, qui à elles seules avaient suffi à désarmer les agents de la force publique, peu nombreux ce jour-là dans le lieu où la scène se passait. Les soldats malades qui avaient à se rendre de leurs casernes à l'hôpital militaire, situé à l'une des extrémités de Paris, étaient obligés de traverser toute la ville pour y aller. On avait vu plus d'une fois les femmes du peuple les entourer, les plaindre, leur donner des soins, et crier que c'étaient de nouvelles victimes de Bonaparte, comme on l'appelait dès qu'on était mécontent[5]. On le refaisait ainsi d'empereur général, et on lui ôtait un sceptre dont il usait si cruellement.

Ces dispositions étaient plus prononcées encore dans les campagnes, quoique s'y manifestant d'une manière moins bruyante, et principalement dans les campagnes où la conscription avait eu le plus de peine à s'établir, comme celles de l'Ouest et du Midi. On comprend tout ce que les récits de Moscou devaient ajouter à l'aversion pour le service militaire, aversion qui n'était pas naturelle en France, mais que la continuité des guerres et les épouvantables effusions de sang avaient commencé à rendre générale. Transportés sous les drapeaux, nos jeunes conscrits étaient bientôt les soldats les plus gais et les plus intrépides; mais avant d'y arriver, ils murmuraient, et leurs familles jetaient les hauts cris. Le long du Rhin surtout, les récits des militaires revenant de Russie produisaient l'effet le plus fâcheux. On avait entendu des hommes appartenant aux vieux cadres qui rentraient par Mayence, dire aux conscrits en route pour rejoindre leurs corps: «Où allez-vous donc?... à l'armée?... Attendez donc que l'Empereur vous y mène lui-même, et en attendant retournez chez vous[6] ...»—Allusion offensante au départ de Smorgoni, que beaucoup de soldats de la grande armée n'avaient pas encore pardonné à Napoléon.

Sombre préoccupation des esprits. À ce mécontentement des masses se joignaient de sombres préoccupations, de singulières terreurs. On propageait des bruits alarmants, venus d'échos en échos de Moscou jusqu'à Strasbourg et à Mayence. On prétendait que des maréchaux avaient été pris ou tués, que d'autres étaient fous, mourants ou morts. On racontait qu'il y avait eu un combat sanglant entre la garde impériale et l'armée; on annonçait l'arrivée de barbares féroces prêts à fondre sur la France. En Italie, par exemple, où le merveilleux se mêlait à la peur, on répandait dans le peuple la prédiction d'une submersion totale de la Péninsule italienne, et on disait que cette péninsule allait être envahie par la Méditerranée et l'Adriatique sorties de leur lit. Chez un peuple superstitieux cette absurde rumeur causait un trouble indicible[7]. Les prêtres italiens, toujours ennemis, quoique soumis en apparence, ne contribuaient pas peu à propager ces folles croyances, et à irriter de toutes les manières, surtout dans les campagnes, l'esprit des populations.

Mécontentement plus grand encore dans les pays nouvellement réunis. Dans les départements de l'ancienne France ces mécontentements, ces alarmes ne portaient pas à la sédition, car si le gouvernement était oppressif, il était national, et si on le haïssait ce n'était pas comme étranger. Mais entre le Rhin et l'Elbe, en Hollande, en Westphalie, à Brème, à Hambourg, la vue des flottes anglaises et l'approche des Russes produisaient des tumultes, et à tout instant faisaient craindre un soulèvement général. Dans le grand-duché de Berg, département industrieux, que notre régime commercial incommodait beaucoup, on avait choisi le moment du tirage pour se jeter sur les fonctionnaires qui présidaient aux opérations du recrutement, pour battre les gendarmes et les chasser. Puis on avait couru aux maisons des douaniers et des percepteurs, et on les avait dévastées ou démolies. À Hambourg, où l'autorité française était abhorrée comme étrangère et comme représentant le blocus continental, on avait saisi l'occasion du départ d'une cohorte pour s'ameuter autour, l'empêcher de partir, courir ensuite sur les douaniers et les percepteurs français, les maltraiter et les chasser au cri de Vive Alexandre! vivent les Cosaques! Les autorités françaises auraient même été expulsées sur-le-champ, sans un secours de cavalerie envoyé par les Danois, nos alliés et nos voisins. À Amsterdam, à Rotterdam, on avait été moins audacieux, mais dans toute la Hollande on entendait souvent le cri de Vive Orange! et une insurrection à l'approche de l'ennemi était infiniment probable.

Toutefois, quand la classe éclairée d'un pays approuve des mesures, elle leur donne un appui extrêmement efficace. En France, cette classe tout entière sentant qu'il fallait se défendre énergiquement contre l'ennemi extérieur, le gouvernement eût-il cent fois tort, les levées s'exécutaient, et les hauts fonctionnaires soutenus par un assentiment moral qu'ils n'avaient pas toujours obtenu, accomplissaient leur devoir, quoique au fond du cœur ils fussent pleins de tristesse et de pressentiments sinistres. Napoléon appelait les manifestations que nous venons de rapporter des mouvements de la canaille, qu'il fallait réprimer sans pitié, et qui ne se reproduisaient point quand on savait les punir à propos. À Paris il avait fait opérer un certain nombre d'arrestations, dont l'effet momentané avait été de rendre un peu plus prudents les discoureurs de lieux publics. Mais dans le duché de Berg il avait ordonné de passer par les armes quelques-uns des révoltés, et lancé plusieurs colonnes mobiles qui parcouraient le pays et le remplissaient de terreur. À Hambourg il avait prescrit de fusiller six personnes pour l'outrage fait aux autorités françaises.

Napoléon veut opposer aux manifestations patriotiques des Allemands, des dons patriotiques consistant en cavaliers armés offerts par les villes de l'Empire. Au surplus ces circonstances ne le décourageaient pas, et ne lui ôtaient pas l'espérance d'obtenir de la France une manifestation nationale, qui répondît à l'élan patriotique des Allemands, et qui pût jusqu'à un certain point faire tomber cette assertion très-répandue en Europe, que la France était aussi fatiguée de son despotisme que les nations étrangères de sa domination. Il imagina de se faire offrir par les villes et les cantons des cavaliers montés et équipés, afin de réparer les pertes de la cavalerie, qui avaient été immenses dans la dernière campagne. Il suffisait de dire un mot à un seul préfet, qui transmettrait ce mot à un des conseillers municipaux de son chef-lieu, pour qu'une offre fût faite dans une grande ville, et imitée à l'instant dans tout l'Empire. Paris, adroitement stimulé, donne le premier exemple, et vote un régiment de cavalerie. La mieux placée de toutes les villes de France pour prendre l'initiative, la plus populeuse, la plus riche, la plus occupée des événements publics, celle de Paris, mise en mouvement la première, débuta par une offre éclatante. Un membre du conseil municipal dit que la ville de Paris, située plus près du gouvernement, mieux instruite par là de ses besoins, devait donner l'exemple, et que nos ennemis fondant leurs principales espérances sur la destruction de notre cavalerie, il fallait remplacer par quarante mille cavaliers bien montés et bien armés les vingt mille qu'un hiver extraordinaire avait détruits; que si les monarques coalisés se flattaient d'avoir pour eux l'opinion publique de leur pays, il fallait leur prouver que le héros qui avait sauvé la France de l'anarchie n'avait pas moins qu'eux la faveur de sa nation, qu'il avait son admiration, son attachement, son dévouement sans bornes, et qu'aucune coalition ne prévaudrait contre lui. En même temps ce conseiller municipal proposa d'offrir à l'Empereur un régiment de cinq cents cavaliers montés et équipés. À peine cette proposition avait-elle été présentée qu'elle fut accueillie, votée avec acclamation, et portée aux Tuileries par une députation du conseil. Manière de propager cet exemple. Le récit de cette scène, inséré au Moniteur, suffisait pour éveiller le patriotisme des uns, le zèle intéressé des autres, et pour stimuler vivement tout préfet qui n'aurait pas été devancé par ses administrés. Dans certains lieux situés hors de la vieille France il s'éleva quelques objections du reste bien timides et réprimées à l'instant même par les préfets, qui n'hésitaient pas à interner les contradicteurs, c'est-à-dire à les exiler dans l'intérieur de l'Empire. Mais dans la totalité des départements compris entre le Rhin, les Alpes et les Pyrénées, ces offres ne rencontrèrent aucune difficulté. S'il y avait provocation de la part des préfets ou de leurs affidés, il y avait aussi plein assentiment de la part du pays, car il n'y avait pas un citoyen sensé et patriote qui pût objecter quoi que ce fût à de pareilles propositions. L'opinion que Napoléon était l'auteur de nos malheurs, mais qu'il fallait le soutenir, parce que seul il était capable de repousser la formidable masse d'ennemis qu'il avait attirée sur la France, cette opinion était unanime. Votes des villes de Rouen, Bordeaux, Toulouse, Marseille, Lyon, Strasbourg, Mayence, Lille, Amsterdam, etc. À Paris succédèrent les grandes villes, puis les moindres, puis les cantons, chacun donnant plus ou moins, suivant ses moyens et son zèle. Lyon offrit 120 cavaliers, Bordeaux 80, Strasbourg 100; Rouen, Lille, Nantes, 50; Angers 45; Amiens, Marseille, Toulouse, 30; Metz, Rennes, Mayence, 25; Pau, Toulon, Bayonne, Caen, Besançon, Tours, Versailles, Genève, 20; Nancy, Clermont, Dunkerque, Nîmes, Aix, 15. Les villes de Saint-Quentin, Orléans, le Mans, la Rochelle, le Havre, Dijon, Cherbourg, Brest, Mâcon, Angoulême, Verdun, Poitiers, Perpignan, offrirent, les unes 12 cavaliers, les autres 10 ou 8; les villes de Saint-Denis, Laon, Fontainebleau, Blois, Yvetot, Dieppe, Vendôme, Moulins, Périgueux, Niort, Meaux, Elbeuf, Quimper, Vannes, Abbeville, Langres, Libourne, Lunéville, Lisieux, Sens, Tarascon, Orange, Arles, Narbonne, Nevers, les unes 6, les autres 5, 4 ou 3. Puis vint la suite des petites villes, et celle des cantons, dont les délibérations remplissaient tous les jours plusieurs colonnes du Moniteur. Il est à remarquer que les cités étrangères unies violemment à l'Empire, et par conséquent les plus mal disposées, émirent presque toutes des votes d'une importance fort supérieure à leur zèle, évidemment sous l'impulsion de préfets qui les intimidaient, ou de gens sages qui cherchaient à faire oublier quelques actes imprudents de leurs concitoyens. Ainsi Rome vota 240 cavaliers, Gênes 80, Hambourg 100, Amsterdam 100, Rotterdam 50, la Haye 40, Leyde 24, Utrecht 20, Dusseldorf 12.

Moyens employés pour réaliser de la manière la plus utile à l'armée, les dons offerts par les villes. Les offres faites, il fallait les réaliser, trouver l'homme, le cheval, l'équipement. On s'adressa pour avoir les hommes à quelques cavaliers revenus du service, à des postillons, à des gardes forestiers, à des remplaçants enfin. Cependant il était encore plus difficile de se procurer les hommes que les chevaux, parce que l'argent n'y pouvait rien. Bientôt un avis du ministère de l'intérieur apprit aux préfectures qu'on tenait surtout aux chevaux et à l'équipement. Ce n'était plus dès lors qu'une affaire d'argent. Pour l'obtenir, les préfets firent entre les citoyens les plus imposés une répartition des sommes nécessaires, et envoyèrent à chacun d'eux sa cote, qui était, dans certains départements riches, de 1000, de 800, de 600 francs par tête, et qui fut exactement acquittée, malgré quelques rares réclamations contre un mode d'impôt tout à fait illégal. Les préfets se mirent ensuite en quête pour trouver des chevaux en les payant bien, et en trouvèrent. L'équipement n'était pas une difficulté dans un pays aussi industrieux que la France.

En peu de jours les offres montaient à 22 mille chevaux, 22 mille équipements, et 16 mille cavaliers. C'était une ressource véritable que 22 mille chevaux, surtout avec la difficulté qu'il y avait alors à s'en procurer. De plus, l'effet moral de ces offres ne laissait pas d'être assez grand, car bien que la main de l'autorité fût visible, néanmoins on connaissait aussi, et on ne niait pas l'assentiment réel du pays, rattaché tout entier à l'idée d'une résistance énergique suivie d'une paix prompte et honorable. Cet élan, sans doute, ne ressemblait pas à celui de l'Allemagne, car elle était enthousiaste, enthousiaste de sa liberté à conquérir, de son indépendance nationale à recouvrer, et nous, nous étions froidement convaincus de la nécessité de nous défendre contre un ennemi imprudemment attiré sur la France. Mais ce qui chez nous devait égaler au moins l'énergie de l'Allemagne, c'était l'énergie de nos soldats, qui partant avec peine du sein de leurs familles désolées, et une fois devant l'ennemi n'écoutant plus que la voix de l'honneur, allaient devenir les émules, en valeur si ce n'est en expérience, des plus braves soldats de l'ancienne armée.

Formation des divers corps destinés à composer la nouvelle armée. Une fois en possession de ces immenses moyens de recrutement, Napoléon les employa avec ce prodigieux génie d'organisation dont il avait donné tant de preuves. Des quatre principales ressources dont il pouvait disposer, et s'élevant ensemble à 500 mille hommes, deux étaient déjà réalisées, la conscription de 1813 et les cohortes. La troisième, celle des cent mille hommes pris sur les quatre dernières classes, pouvait être obtenue en février. Quant à la quatrième, la conscription de 1814, il suffisait de l'obtenir dans le courant de l'année, puisqu'elle n'était destinée qu'à remplacer dans les dépôts la conscription de 1813, qui allait être versée en entier dans les bataillons de guerre. Voici comment, avec ces ressources, Napoléon recomposa son armée.

Réorganisation des anciens corps qui ont péri en Russie. Après s'être fait illusion un moment sur ce qui restait entre la Vistule et l'Oder, il était maintenant parfaitement éclairé, et savait qu'il ne pouvait compter que sur quelques débris, consistant surtout en cadres. Il ordonna donc qu'on gardât sur l'Oder seulement un cadre de compagnie par 100 hommes, et un cadre de bataillon par 600 hommes. Tout le reste dut être renvoyé en France. Même en se réduisant de la sorte, il n'y avait pas de quoi former un bataillon par régiment, bien que les régiments de la grande armée comptassent au départ cinq bataillons de guerre présents au drapeau. Ce premier bataillon était destiné à composer exclusivement la garnison des places de l'Oder. Quant à celles de la Vistule, telles que Dantzig et Thorn, elles se trouvaient déjà bloquées, et elles avaient d'ailleurs reçu des divisions entières, telles que les divisions Grandjean, Heudelet, Loison. En ramassant tout ce qui se présenta de soldats errants, et rentrant les uns après les autres, on put à peine compléter un bataillon par régiment. On renforça ce bataillon, en y adjoignant les compagnies d'infanterie qui avaient été mises en garnison sur les vaisseaux. On se souvient sans doute que Napoléon avait pris dans les bataillons de dépôt une compagnie d'infanterie, pour la placer à demeure sur chaque vaisseau de haut bord. En général, c'étaient des soldats de trois et quatre ans de service. Réduit à faire ressource de tout, il ordonna de mettre à terre ces compagnies, et celles qui étaient sur l'Escaut et le Texel furent acheminées immédiatement sur l'Oder, pour être incorporées dans les premiers bataillons, dits des places de l'Oder.

Ces anciens corps réduits à deux, et placés sous les ordres des maréchaux Davout et Victor. Ce premier bataillon à peu près refait dans chaque régiment, on recueillit ce qui restait des cadres des autres bataillons, et on le réunit partie dans l'intérieur de l'Allemagne, partie sur le Rhin. Les régiments français de l'armée de Russie étaient au nombre de trente-six[8], dont seize au corps de Davout (le 1er), six au corps d'Oudinot (le 2e), six au corps de Ney (le 3e), huit au corps du prince Eugène (le 4e). Napoléon décida que le 1er corps serait réorganisé à seize régiments et resterait sous le maréchal Davout; que les 2e et 3e corps, confondus en un seul de douze régiments, seraient réorganisés et confiés au maréchal Victor; que le 4e enfin, celui du prince Eugène, serait réorganisé en Bavière. Les corps du maréchal Davout et du maréchal Victor devaient comprendre par conséquent vingt-huit régiments. Napoléon voulut qu'on retînt à Erfurt le cadre des seconds bataillons de ces vingt-huit régiments, expédia sur-le-champ le général Doucet pour les commander, et fit partir des dépôts, en conscrits de 1813 déjà instruits, de quoi porter ces vingt-huit bataillons à 800 hommes chacun. La place d'Erfurt était alors une possession française, pourvue d'un immense matériel, et le cadre employant à venir à Erfurt le temps que les recrues mettaient à s'y rendre de leur côté, la réorganisation se faisait à moitié chemin, dès lors moitié plus tôt, et moitié plus près du théâtre de la guerre. Napoléon avait envoyé des fonds pour indemniser les officiers qui avaient tout perdu en Russie, pour leur payer leur solde arriérée, et leur procurer ainsi quelques consolations. Aussitôt ces bataillons remis en état, ils devaient joindre sur l'Elbe, les uns le maréchal Davout, les autres le maréchal Victor. Les cadres des troisièmes, quatrièmes et cinquièmes bataillons devaient venir se recruter sur le Rhin, avec les hommes plus forts, mais point encore instruits, des quatre classes antérieures. Par conséquent ces derniers bataillons ne pouvaient pas être réorganisés avant trois ou quatre mois. Le projet de Napoléon était d'envoyer au moins dès qu'il pourrait leurs troisièmes et quatrièmes bataillons aux maréchaux Davout et Victor. Ces maréchaux auraient dès lors trois bataillons par régiment, et comme ils connaissaient parfaitement la guerre du Nord, Napoléon se proposait de les porter de nouveau sur la Vistule, où il se flattait d'être au mois de juin. En passant l'Oder ils devaient prendre leurs premiers bataillons, enfermés dans les places, et le maréchal Davout aurait alors un corps de seize régiments à quatre bataillons, le maréchal Victor, un corps de douze régiments également à quatre, c'est-à-dire un total de 112 bataillons, représentant l'infanterie d'une armée de 120 mille hommes. En attendant, le maréchal Davout, avec les seize seconds bataillons réorganisés à Erfurt, allait occuper la ville de Hambourg, habituée à plier sous son autorité; le maréchal Victor, avec les douze qui lui étaient destinés, allait occuper la grande place de Magdebourg, et l'un et l'autre établi ainsi sur l'Elbe serait en mesure de protéger les derrières du prince Eugène.

Les cadres du 4e corps (prince Eugène) étant originaires d'Italie, furent acheminés sur Augsbourg, pour, y recevoir les recrues qui devaient venir des bords du Pô à travers le Tyrol et la Bavière. Il était impossible, on le voit, de combiner ses ressources avec plus d'art, d'après les lieux et d'après le temps dont on pouvait disposer.

Nouveaux corps créés par Napoléon. La réorganisation des anciens corps étant ainsi assurée, Napoléon s'occupa des corps nouveaux qu'il était obligé de créer en toute hâte, car la nécessité d'arrêter les Russes dans leur marche offensive pouvait l'appeler sur l'Elbe dès le mois de mars. Composition des cohortes. La ressource la plus disponible était celle des cohortes, consistant en cent bataillons, qui grâce à la prévoyance de Napoléon, étaient organisés depuis environ neuf mois, et à toute la consistance désirable joignaient une instruction à peu près achevée. C'étaient des soldats de vingt-deux à vingt-sept ans, pris dans le premier ban de la garde nationale, parmi les hommes non mariés, gens robustes, un peu raisonneurs, mais destinés à former une infanterie solide et intrépide. Ils devaient leurs qualités comme leurs défauts à leur âge, à un peu de mécontentement, et à leurs officiers. En général ces officiers avaient été, lors de l'institution de l'Empire, réformés pour cause d'âge, de blessures ou d'attachement à la République. Il y en avait beaucoup qui étaient infirmes, grands parleurs, enclins à l'opposition. Il fallait en changer la moitié. On pardonna leur esprit indocile à ceux qui étaient valides, parce qu'on avait besoin d'eux, et qu'on ne doutait pas de leur bravoure devant l'ennemi. On remplaça les autres, qui n'avaient été bons que pour instruire leurs troupes, mais qui ne pouvaient les commander dans une guerre aussi active que celle qu'on prévoyait. On chercha pour cela des sujets dans la garde impériale, dans les cadres qui rentraient, et surtout dans l'armée d'Espagne, où il commençait à y avoir trop d'officiers pour ce qui restait de soldats, et où d'ailleurs les officiers étaient tous bons, car cette affreuse guerre était une école excellente. Appelés d'urgence et transportés en poste, ces officiers durent remplacer immédiatement ceux qu'on excluait des cohortes.

Le corps dit de l'Elbe composé avec des cohortes, et envoyé au prince Eugène sous le général Lauriston. Napoléon distribua ensuite les cohortes en vingt-deux régiments à quatre bataillons, chaque bataillon ayant une compagnie destinée à servir de dépôt. On leur donna de bons colonels, et on les achemina sur le Rhin vers Wesel et Mayence. Les douze premiers, formés en quatre divisions de trois régiments chacune, composèrent le corps dit de l'Elbe, et partirent immédiatement pour Hambourg, afin de se joindre au prince Eugène, et de lui apporter un renfort de 40 mille hommes de la meilleure infanterie. Le prince Eugène avec un tel renfort pouvant opposer 80 mille hommes aux Russes, n'avait plus rien à craindre, car ces derniers n'avaient encore nulle part un pareil rassemblement. La présence de ces quarante mille hommes, longeant la Hollande, traversant le Hanovre, les provinces anséatiques, devait, en attendant que les vingt-huit bataillons des maréchaux Davout et Victor fussent arrivés, contenir ces provinces si agitées et si mal disposées à notre égard. Napoléon donna à ce corps le général Lauriston pour commandant en chef. Les maréchaux, ou fatigués, ou hors de combat, commençaient à ne plus suffire. Le général Lauriston, homme sensé et ferme, qui comme ambassadeur en Russie avait cherché à prévenir la guerre, et pendant la guerre s'était conduit avec beaucoup de courage, méritait ce commandement. Napoléon l'expédia sur-le-champ pour qu'il allât consacrer tous ses soins à son corps d'armée.

Nouveaux régiments formés avec des cadres tirés d'Espagne. Napoléon songea ensuite à former deux corps sur le Rhin. Il lui restait dix régiments de cohortes, et il avait en outre un nombre assez considérable de cadres, les uns laissés dans l'intérieur au moment du départ pour la Russie, les autres successivement tirés d'Espagne. Ces derniers avaient versé leurs soldats dans les bataillons qui devaient continuer à servir au delà des Pyrénées, et étaient ensuite revenus en France réduits aux officiers, aux sous-officiers et à quelques hommes d'élite. Il y avait de quoi former avec ces divers cadres trente et quelques régiments à deux ou trois bataillons. On se hâta de les recruter avec la conscription de 1813, qui était à moitié instruite, et dont on se proposait d'achever l'éducation pendant les marches. Malheureusement ces bataillons, pris çà et là, se trouvaient rarement deux à la fois du même régiment. Dès qu'il y en avait deux dans ce cas, on avait soin de les réunir pour figurer sous le numéro du régiment lui-même, avec ses officiers supérieurs et son drapeau. On s'étudia à tirer des autres parties de l'Empire les bataillons des mêmes régiments qui étaient disponibles, afin de les faire servir ensemble. Cette fâcheuse dislocation des corps était, nous l'avons déjà dit, la suite de la politique déréglée qui, dispersant les forces de la France dans toute l'Europe, portait quelquefois les divers bataillons d'un même régiment en Illyrie, en Portugal, en Pologne.

Quant aux bataillons isolés, on les réunit au nombre de deux ou de trois sous la forme peu consistante de régiments provisoires, avec l'intention de mettre le terme le plus prochain à cette organisation temporaire.

Avec les cohortes restantes et les nouveaux régiments, Napoléon forme le premier corps dit du Rhin, et le confie au maréchal Ney. Avec huit des dix cohortes restantes, et une partie des trente et quelques régiments dont nous venons d'exposer la formation, Napoléon composa le premier corps du Rhin, le distribua en quatre belles divisions, et le confia au héros de la retraite de Russie, au maréchal Ney, qui s'était livré lui aussi à un mouvement passager de dépit lorsqu'il avait vu l'armée abandonnée par son chef, mais qui en apprenant sur l'Oder l'éclatante et juste récompense accordée à ses services (il venait d'être créé prince de la Moskowa), avait retrouvé son ardeur, et ne demandait qu'à rencontrer les Russes pour leur faire expier les succès de la dernière campagne. Une cinquième division, comprenant les Allemands des princes alliés, devait porter son corps à 50 mille hommes, et même à 60 mille en comptant l'artillerie et la cavalerie. Ce corps était destiné à frapper les premiers et les plus rudes coups. Il allait se former à Mayence d'abord, puis à Francfort, Hanau, Wurzbourg, et se mettre en marche un mois après celui de l'Elbe, c'est-à-dire au 15 mars. Le maréchal Ney revenu à Paris depuis quelques jours, moins pour y prendre un repos dont sa constitution de fer n'avait pas besoin, que pour y recevoir l'investiture de son nouveau titre, eut ordre de repartir immédiatement, et de se rendre sur les bords du Rhin, afin de veiller à l'organisation des troupes qu'il devait commander.

Napoléon compose le second corps du Rhin avec quelques-uns des nouveaux régiments, et avec l'infanterie de marine. Le second corps du Rhin fut composé de quelques-uns des régiments provisoires, et de l'infanterie de marine, dont la création déjà ancienne était due à cette active prévoyance de Napoléon qui, sachant bien que jamais il n'aurait trop de ressources pour les affaires qu'il s'attirait, enfantait une organisation nouvelle, dès qu'il en avait l'occasion, le temps et les moyens. À l'époque en effet où il rêvait de vastes expéditions maritimes, portées sur cent vaisseaux de ligne, et partant des magnifiques ports de l'Empire depuis le Texel jusqu'à Trieste, il avait formé une troupe habituée au double service de l'artillerie et de l'infanterie, et propre à combattre sur terre comme sur mer. Il avait environ 20 mille de ces artilleurs fantassins, pouvant fournir 16 mille hommes au drapeau, soldats instruits, vigoureux, et ayant le fier esprit de la marine. Napoléon ordonna leur départ immédiat pour les bords du Rhin, ce qui devait leur plaire beaucoup plus que de rester oisifs dans les arsenaux, ou d'être envoyés au delà des mers dans les climats meurtriers de nos colonies.

Le Général Bertrand.

LE GÉNÉRAL BERTRAND.

Karl Girardet del.
Paul Girardet sc.

Napoléon les répartit en quatre régiments à quatre bataillons, et les fit entrer avec quelques-uns des régiments qu'il venait de reconstituer en hâte, dans le second corps du Rhin. Ce corps, qui allait se former tout de suite après le premier, et le remplacer à Mayence, pouvait être prêt un mois plus tard, c'est-à-dire au 15 avril. Il devait être de quatre divisions, et d'environ 40 mille hommes d'infanterie. Le maréchal Marmont doit commander le second corps du Rhin. Napoléon le réservait au maréchal Marmont, le vaincu de Salamanque, condamné par l'expérience comme général en chef, mais capable d'être encore un bon lieutenant. La blessure de ce maréchal, jugée d'abord mortelle, faisait espérer un rétablissement complet. Il reçut également l'ordre de se rendre à Mayence dès que sa santé le lui permettrait.

Napoléon résolut de tirer encore du personnel et du matériel de guerre accumulés depuis longtemps en Italie, un corps de 40 à 50 mille hommes, qui descendant en Bavière pendant qu'il déboucherait lui-même en Saxe, compléterait la masse des forces qu'il voulait réunir sur l'Elbe. Le général Bertrand envoyé en Italie pour y composer un quatrième corps d'armée. Il chargea de ce soin le général Bertrand, gouverneur de l'Illyrie, qui, sans avoir une grande habitude de manier les troupes (il était officier du génie), entendait bien le détail de leur organisation, était actif, dévoué, et homme enfin à ne pas perdre un instant dans une circonstance aussi grave que celle où se trouvait l'Empire.

Napoléon l'autorisa à prendre tout ce qui restait de ressources militaires en Illyrie, à n'y laisser que quelques dépôts et quelques milices locales, et à transporter le surplus en Frioul. Les provinces illyriennes, si on conservait l'alliance de l'Autriche, devaient inévitablement revenir à cette puissance, et si au contraire on perdait cette alliance, ne pouvaient pas être disputées vingt-quatre heures. C'eût été par conséquent une bien inutile dispersion de nos forces, que d'en laisser une partie au delà des Alpes Juliennes. Avec les cadres tirés de ces provinces, avec quelques régiments demeurés en Lombardie, avec quelques autres régiments résidant en Piémont et revenus d'Espagne, avec deux régiments de cohortes restants sur les vingt-deux, il y avait de quoi composer trois bonnes divisions françaises, à douze bataillons chacune. Les dépôts de l'Italie étant pleins de conscrits, le recrutement de ces trois divisions devait être facile. Enfin l'armée proprement italienne pouvait aussi fournir une bonne division, ce qui porterait à quatre le corps que le général Bertrand était chargé d'amener en Allemagne. Napoléon, usant de finesse même avec ce serviteur dévoué, lui avait fait espérer qu'il commanderait ce corps tout entier, afin qu'il mît encore plus de soin à l'organiser.

Après avoir réorganisé l'infanterie, Napoléon s'occupe des armes spéciales, qui avaient encore plus souffert que l'infanterie. L'infanterie étant reconstituée aussi vite que le permettaient les circonstances, il fallait s'occuper des armes spéciales, qui avaient encore plus souffert que l'infanterie. On se souvient sans doute que tandis qu'il appelait d'Italie le corps du général Grenier, et formait celui du maréchal Augereau, Napoléon avait tiré de France tout ce qu'il y avait de compagnies d'artillerie disponibles, et prescrit que dans chaque cohorte on créât une compagnie de canonniers. Grâce à cette précaution le personnel d'artillerie ne pouvait pas manquer. Réorganisation de l'artillerie. Napoléon pour recomposer l'artillerie de l'armée se servit des artilleurs revenus de Russie, de quarante-huit compagnies prises dans les ports et les arsenaux, et de quatre-vingts compagnies formées dans les cohortes. Il y avait là de quoi servir plus de mille bouches à feu. Quant au matériel il était resté enfoui tout entier sous les neiges de Russie; mais heureusement nos arsenaux de terre et de mer en étaient remplis. Seulement on manquait d'affûts de campagne. Napoléon en fit fabriquer partout, et même à Toulon, à Brest, à Cherbourg. Ceux qu'on allait construire dans ces ports devaient arriver tard sans doute, mais on avait sur les bords du Rhin de quoi monter tout de suite 600 bouches à feu, ce qui suffisait pour le début de la campagne.

Moyens employés pour se procurer des chevaux de trait. Pour ce qui concernait les chevaux la perte avait été plus grande encore qu'en voitures et en hommes. Notre retraite sur l'Oder avait beaucoup réduit nos moyens de remonte, mais plus en chevaux de selle qu'en chevaux de trait. Napoléon espérait que le général Bourcier, chargé de tous les achats, et stimulé par une correspondance quotidienne, parviendrait à lui trouver environ 10 mille chevaux de trait dans la basse Allemagne. Il ordonna d'en lever 15 mille en France, par voie de réquisition, et en les payant comptant. Les réquisitions sont un procédé rigoureux, entaché même du caractère de spoliation, car elles enlèvent l'objet requis à celui qui ne voudrait pas le vendre, mais leur rigueur était cette fois justifiée par l'urgence, et fort adoucie par le payement immédiat. Avec ces divers moyens et des confections immenses en harnachement, Napoléon ne doutait pas d'avoir réuni 600 bouches à feu bien attelées pour le commencement des hostilités, c'est-à-dire en avril ou mai, et 1000 deux mois après.

État de complète destruction où se trouvait la cavalerie. La cavalerie était, si on peut le dire, plus importante que l'artillerie elle-même, à cause de la prodigieuse quantité de troupes à cheval dont l'ennemi disposait; et elle était détruite non-seulement dans ce qui avait existé, mais dans les éléments qui auraient pu servir à sa réorganisation. Comme pour l'artillerie tous les chevaux avaient péri, et notre grande armée qui avait passé le Niémen avec 60 mille chevaux, et en avait laissé 20 mille en réserve, n'en avait pas ramené 3 mille, les uns restés à Dantzig, les autres réunis auprès du prince Eugène. La perte en hommes était presque aussi considérable. Napoléon avait compté sur vingt-cinq ou trente mille cavaliers, qu'il suffirait, selon lui, d'équiper et de monter, pour les retrouver aussi bons qu'auparavant. Mais rectification faite des premières données, on n'espérait pas en sauver plus de onze ou douze mille du gouffre où notre armée avait péri. La difficulté de trouver des chevaux augmentée depuis l'évacuation de la Pologne et d'une partie de l'Allemagne. Les moyens de les remonter avaient fort diminué depuis qu'on avait perdu la Pologne, la Vieille-Prusse, la Silésie, le Mecklembourg. Il restait le Hanovre et la Westphalie. On avait tiré 2 ou 3 mille chevaux des pays évacués, et on présumait qu'on en tirerait 9 ou 10 mille encore des pays compris entre l'Elbe et le Rhin. Avec les 10 mille chevaux de trait dont nous venons de parler pour l'artillerie, c'étaient 20 mille environ à trouver dans ces contrées. Le général Bourcier, en Hanovre, chargé de remonter la cavalerie revenant de Russie. Le général Bourcier était occupé à acheter des chevaux, à presser la confection des selles, à recueillir les hommes, qui rentraient épuisés, à les vêtir, à les faire reposer de leurs fatigues pour qu'on pût les remettre en ligne. Ce n'était pas sans de grandes difficultés qu'il y réussissait même avec la force et l'argent, car ces provinces étaient fort mal disposées. Quoique Napoléon eût ouvert des crédits illimités au général Bourcier, on avait la plus grande peine à se procurer des traites, tant les relations commerciales étaient troublées dans ce moment de crise. Se flattant que le général Bourcier aurait de quoi monter 13 ou 14 mille cavaliers, et se doutant qu'il ne lui en reviendrait pas de Russie un nombre égal, il lui en expédia 2 ou 3 mille à pied des dépôts du Rhin. Il fit partir sur-le-champ de Paris les généraux Latour-Maubourg et Sébastiani, pour aller se mettre à la tête de la cavalerie remontée en Hanovre. Il leur ordonna d'en former deux corps, partie cuirassiers, partie chasseurs et hussards, et dès qu'il y aurait seulement six mille cavaliers capables de marcher, de les amener au prince Eugène.

Napoléon compte pour l'ouverture de la campagne sur 24 mille hommes de cavalerie, dont 14 mille remontés en Allemagne, et 10 mille tirés des dépôts. Napoléon pensait que les dépôts de cavalerie, ayant reçu sur les conscriptions de 1812 et de 1813 la part qui leur revenait, auraient de quoi fournir encore 10 mille cavaliers instruits. Le duc de Plaisance était chargé de les réunir en escadrons répondant aux anciens régiments de la grande armée, puis, quand ils seraient formés, de les conduire aux corps de Latour-Maubourg et de Sébastiani, de fondre chaque détachement dans le régiment auquel il appartenait, et de reconstituer ainsi les régiments en entier. Ces 10 mille cavaliers ajoutés aux 13 ou 14 mille qu'on remontait en Allemagne, devaient procurer 23 ou 24 mille hommes à cheval, ce qui était un commencement de cavalerie.

Les chevaux ne manquaient pas en France pour les 10 mille cavaliers dont la prompte organisation était confiée au duc de Plaisance. Il en était resté 3 mille sur les remontes de 1812. Des marchés passés en assuraient encore 7 à 8 mille. Napoléon ordonna une réquisition de 15 mille chevaux de grosse cavalerie, en payant comptant comme pour les chevaux de trait, mesure rigoureuse, nous venons de le reconnaître, mais justifiée par les circonstances. Les dons volontaires avaient fourni 22 mille chevaux, en général de cavalerie légère. Il devait donc y avoir en France de quoi monter 45 mille hommes, lesquels joints à ceux qu'on espérait se procurer en Allemagne, porteraient à près de 60 mille, et à 50 mille au moins, la cavalerie disponible pour cette campagne. Il espère en avoir 60 mille pour la suite de la campagne. Les chevaux étant obtenus, les hommes devant se trouver dans les conscriptions de 1812 et de 1813, il restait à chercher les cadres. Il y en avait d'excellents en Espagne. Napoléon ordonna de tirer de cette contrée un cadre d'escadron par régiment de cavalerie, en prenant, comme il avait fait pour l'infanterie, les officiers et sous-officiers avec quelques hommes d'élite. Il prescrivit aussi de les envoyer en poste sur le Rhin. Ces cadres remplis avec les cavaliers qu'on trouverait formés et montés au dépôt, allaient composer un second rassemblement, qui, sous le duc de Padoue, irait rejoindre celui qui serait parti sous le duc de Plaisance.

Pour le moment Napoléon devait avoir en Allemagne d'abord 13 à 14 mille cavaliers, puis 24 mille lorsque le duc de Plaisance y aurait amené son rassemblement, et enfin 40 mille lorsque le duc de Padoue y aurait conduit le sien. Le reste était destiné à venir plus tard. L'Italie présentait des ressources pour environ 6 mille cavaliers dont la moitié prêts à l'ouverture de la campagne, ce qui devait procurer environ 3 mille hommes à cheval au corps d'armée du général Bertrand.

Réorganisation de la garde impériale. À toutes ces forces Napoléon voulait ajouter la garde impériale, constituée d'après des proportions toutes nouvelles. Elle avait cruellement souffert en Russie, pourtant elle avait encore en Allemagne, en France et en Espagne, des cadres assez nombreux. En Espagne notamment se trouvait une division entière de la jeune garde. Napoléon résolut de se servir de ces divers éléments pour recomposer cette troupe d'élite. Il tenait à la vieille garde à cause de sa fidélité, qualité que les événements pouvaient rendre précieuse; il tenait à la jeune, parce qu'en n'y introduisant que des hommes de choix, elle pouvait, grâce à l'esprit de corps, acquérir en très-peu de temps la valeur des meilleures troupes. En conséquence il fit demander à tous les corps qui n'avaient point souffert du désastre de Moscou, et particulièrement à ceux d'Espagne, un certain nombre d'anciens soldats pour compléter la vieille garde. Il prit dans la conscription des quatre dernières classes des hommes jeunes et forts pour reconstituer la jeune garde, en les versant dans les cadres existants des fusiliers, des tirailleurs et des chasseurs. Il porta le nombre des bataillons de la garde, vieille et jeune, à 53, celui des escadrons à 33. Il augmenta également la réserve d'artillerie, dont il se servait toujours si utilement dans les grandes journées, et lui donna près de trois cents bouches à feu. L'artillerie de marine lui procura pour cette dernière organisation des sujets excellents. La garde impériale devait ainsi présenter une armée de réserve de 50 mille hommes inscrits sur les contrôles, et d'environ 40 mille combattants en ligne.

Nouveaux moyens de transport. Les transports, quoique moins nécessaires en Allemagne qu'en Russie, avaient toujours aux yeux de Napoléon un grand avantage, celui de rendre possibles les concentrations soudaines, en portant pour huit ou dix jours de vivres à la suite de l'armée. Il réorganisa les bataillons d'équipage, et en composa cinq en Allemagne avec les débris des quinze qui avaient fait la campagne de Russie. Il en organisa six avec les cadres restés en France. Ces onze pouvaient porter environ dix jours de vivres pour deux cent mille hommes, ce qui suffisait pour préparer et livrer une de ces sanglantes batailles par lesquelles il décidait ordinairement du sort des grandes guerres. Quant aux voitures, il avait renoncé à celles qui s'étaient enfoncées dans les boues de la Pologne ou dans les sables de la Prusse, et s'était réduit à l'ancien caisson un peu modifié, et au char à la comtoise, qui par sa légèreté avait rendu de véritables services.

Par les moyens précédemment indiqués, Napoléon espère avoir 300 mille combattants sur l'Elbe au printemps, sans compter des réserves considérables. C'est au moyen de ces vastes créations qu'il se proposait d'arrêter la coalition sur l'Elbe, s'il ne l'arrêtait pas sur l'Oder, et de faire évanouir les espérances dont elle paraissait enivrée. Ayant environ 50 mille hommes de garnison dans les places de la Vistule et de l'Oder, 40 mille de troupes actives sous le prince Eugène, il allait renforcer celui-ci avec les 40 mille hommes du général Lauriston, en réunir ainsi 80 mille sur l'Elbe, y arrêter court l'ennemi, et prévenir toute invasion dans la basse Allemagne. Puis avec les deux corps du Rhin, avec le corps d'Italie arrivant par la Bavière, enfin avec la garde impériale, Napoléon devait avoir environ 200 mille hommes en Saxe, au mois d'avril ou de mai, donner la main au prince Eugène, et accabler, avec près de 300 mille hommes, les Russes renforcés par n'importe quels alliés. Restaient comme réserve les anciens corps qui allaient se réorganiser sous les maréchaux Davout et Victor, les cadres arrivant d'Espagne, les cent cinquante bataillons de dépôt destinés à recevoir la conscription de 1814, et pouvant fournir encore 100 ou 150 mille combattants. Qualité des nouvelles troupes. Les nouvelles troupes réunies par Napoléon étaient jeunes et inexpérimentées, mais l'espèce des hommes était vigoureuse, à cause de l'âge auquel on avait pris la plupart d'entre eux, les cadres étaient les plus aguerris du monde, et impatients de rétablir le prestige de nos armes. Secret de Napoléon pour exécuter de si grandes choses en peu de temps. La difficulté principale, c'était le temps, qui était bien court pour de si vastes créations. Mais, en administration comme en guerre, Napoléon possédait un art merveilleux pour se servir du temps qu'il avait. De même qu'il savait faire doubler les étapes aux troupes, il savait faire doubler leur travail aux administrations, en leur traçant leur marche, en décidant lui-même les questions douteuses devant lesquelles elles sont souvent arrêtées, en faisant exécuter simultanément des opérations qu'elles n'accomplissent d'ordinaire que l'une après l'autre, surtout en surveillant chaque chose de ses propres yeux, en suivant l'exécution de ses ordres, en dépêchant partout, comme aux époques où il déployait le plus d'ardeur et de jeunesse, une multitude d'officiers de confiance qui chaque soir avant de se coucher lui rendaient compte de ce qu'ils avaient vu, en ne faisant pas lire, en lisant lui-même leur correspondance, et en demandant compte aux agents en retard du moindre de ses ordres resté inexécuté, pour les réprimander si c'était omission de leur part, pour vaincre l'obstacle si c'était difficulté naissant de la nature des choses.

Le vieux maréchal Kellermann placé à Mayence pour inspecter les troupes de passage. On ne l'avait jamais vu plus jeune, plus actif, plus patient, moins empereur enfin, et plus ministre ou général. Il avait pour cette circonstance rétabli un usage qui lui avait été fort utile jadis, c'était de placer à Mayence le vieux Kellermann (le duc de Valmy) avec une autorité supérieure sur toutes les divisions militaires des bords du Rhin, depuis Strasbourg jusqu'à Wesel. Le maréchal Kellermann ayant encore, quoique fort âgé, beaucoup d'activité, y joignant une grande habitude de l'organisation des troupes, disposant en outre de magasins immenses et de crédits dont chaque jour il rendait compte à l'Empereur, inspectait les détachements envoyés de leur dépôt aux lieux de rassemblement et passant presque tous par Mayence, s'assurait par ses propres yeux de ce qui leur manquait en chaussures, vêtements, armement, officiers, y suppléait sur-le-champ, et, s'il ne le pouvait pas, en avertissait l'Empereur, qui se chargeait d'y pourvoir lui-même. C'est au prix de ces efforts incessants que Napoléon parvenait à réaliser ces créations soudaines, insuffisantes il est vrai, quelque grandes qu'elles fussent, pour réparer les conséquences d'une politique immodérée, mais suffisantes pour étonner le monde, pour ajouter une nouvelle gloire à celle que nous avions déjà, et pour forcer l'Europe à verser tout son sang afin de nous vaincre. Ces détails peuvent sembler arides sans doute, mais ils ne paraîtront tels qu'à ceux qui ne savent pas, ou n'ont pas le goût d'apprendre comment s'accomplissent les grandes choses.

Moyens financiers employés pour faire face aux nouveaux armements. Ce n'était pas tout que de réunir si vite ces forces considérables, il fallait les payer. Tandis qu'il travaillait jour et nuit à la recomposition de l'armée, Napoléon travaillait tout autant, et avec non moins d'activité, à mettre les finances de l'Empire en état de suffire à ses vastes armements; et ce n'était pas chose facile à la suite d'un discrédit financier, qui devait naturellement accompagner un commencement de discrédit politique.

Budgets de l'Empire depuis 1811. Nous avons exposé ailleurs comment les budgets de l'Empire, renfermés pendant plusieurs années dans une somme d'environ 780 millions (900 millions avec les frais de perception), avaient été tout à coup portés en 1811 à 200 millions de plus, c'est-à-dire à un total de 1100 millions. Deux causes, avons-nous dit, avaient produit cette subite augmentation: premièrement, la réunion à la France de Rome, de l'Illyrie, de la Hollande et des départements anséatiques; secondement, les armements pour la Russie. Les réunions de territoires avaient ajouté à la dépense, mais beaucoup plus à la recette, car elles avaient procuré au budget un accroissement de produit de 98 millions, et un accroissement de charges qui n'était pas à beaucoup près égal. Les armements pour la Russie n'avaient ajouté qu'à la dépense. Ressources avec lesquelles on avait fait face aux dépenses de la campagne de Russie. On y avait pourvu avec le produit ordinaire et extraordinaire des douanes. Le produit ordinaire avait été fort accru par la nouvelle manière d'entendre le blocus continental, laquelle consistait, comme on a vu, à fermer les yeux sur l'origine des denrées coloniales, en leur faisant payer 50 pour cent de leur valeur. Le produit extraordinaire résultat des saisies opérées en Belgique, en Hollande, dans les départements anséatiques, s'était élevé jusqu'à cent cinquante millions.

Déficits de l'année 1812 et des années antérieures. On était ainsi parvenu à faire face aux besoins des années 1810, 1811, 1812. Pourtant il restait quelques insuffisances auxquelles il était urgent de pourvoir. Le budget de 1811 fixé d'abord à 1100 millions avec les frais de perception, laissait à couvrir, par suite de la disette qui avait coûté 20 millions au Trésor, et d'une diminution dans le produit des bois, un déficit de 46 millions. Le budget de 1812, évalué à 1150 millions, présentait également un déficit de 37 millions et demi. C'étaient 83 millions à trouver pour solder ces deux exercices, dont heureusement les dépenses n'étant pas entièrement liquidées, ne réclamaient pas toutes un payement immédiat. Quant au budget de 1813, la guerre se faisant presque sur nos frontières, et dans des pays alliés qu'il fallait ménager, on était obligé d'entretenir les troupes aux frais de la France. On conjecturait que ce budget ne monterait pas à moins de 1270 millions, et on estimait pour cette année 1813 l'insuffisance des ressources à 149 millions. En ajoutant ce nouveau déficit à ceux de 1811 et de 1812, on arrivait à une somme totale de 232 millions, qui manquait au Trésor, et qu'on ne savait comment se procurer, car on n'avait jamais songé à recourir au crédit depuis l'ancienne banqueroute.

Embarras de M. Mollien, et sa répugnance pour les moyens irréguliers. Nous avons dit que les déficits de 1811 et de 1812 ne se faisaient pas encore beaucoup sentir, parce que ces exercices n'étaient pas liquidés, mais pour 1813 les dépenses du commencement de l'année étant immenses, et allant fort au delà des recettes réalisées, l'embarras devenait extrême. M. Mollien, ministre du Trésor, esprit ingénieux mais circonspect, craignant avec raison pour sa considération personnelle si on avait recours à des moyens irréguliers, était très-déconcerté, et par ses scrupules devenait pour Napoléon l'une des difficultés du moment. La caisse de service, dont la création honorait l'administration de M. Mollien et avait été d'un grand secours, était arrivée à la limite des facilités qu'elle pouvait offrir. On se souvient sans doute qu'avant l'établissement de cette caisse le Trésor, lorsqu'il avait des besoins pressants, envoyait à l'escompte les obligations des receveurs généraux, et presque toujours chez les receveurs généraux eux-mêmes, qui les escomptaient avec les fonds du Trésor déjà rentrés dans leurs mains. Depuis la création de la caisse de service, tous les fonds des receveurs généraux devant être versés immédiatement à cette caisse, et leurs obligations n'étant plus escomptées, cette espèce d'agiotage avait disparu. Il y avait en place la caisse de service, sans cesse alimentée par les versements des receveurs généraux, et émettant pour ses besoins journaliers des billets qui portaient intérêt, et qui étaient fort accrédités dans le commerce. C'étaient les bons du Trésor de cette époque.

Impossibilité pour la caisse de service de fournir au Trésor de nouvelles facilités. Cette caisse avait fourni jusqu'à cent douze millions de ressources courantes au commencement de 1813, et il ne lui était pas possible de pousser au delà les moyens de crédit dont elle disposait. M. Mollien, n'ayant pas plus que les autres ministres le secret de Napoléon, croyant avec le public à l'immensité du trésor amassé aux Tuileries, aurait voulu que Napoléon versât tout de suite cent ou deux cents millions dans les caisses de la trésorerie, et souvent, dans son profond chagrin, l'accusait d'une étrange avarice, presque d'une sorte d'avidité personnelle. Mais c'est là que Napoléon était, comme à la guerre, admirable de prévoyance, d'ordre, d'adresse, et qu'il faisait des prodiges, pour corriger sa politique par son administration. Il faut ajouter qu'il était tout aussi admirable de désintéressement, n'ayant d'autre avidité que celle de l'ambition.

Trésor secret des Tuileries, son origine et son importance. Voici le secret de ce trésor amassé aux Tuileries que Napoléon avait raison de ne pas dévoiler, même à ses ministres, le système du gouvernement étant admis. Il consistait dans le reliquat du trésor extraordinaire et dans les économies de la liste civile.

Le reliquat du trésor extraordinaire était fort réduit par suite des donations prodiguées aux militaires qui avaient glorieusement servi, et par suite aussi des secours fournis au budget de la guerre. On n'a pas oublié en effet que pour maintenir les dépenses et les recettes de l'État en équilibre, Napoléon avait pris plusieurs fois au compte du trésor extraordinaire une portion des dépenses de la guerre. Le trésor extraordinaire, dont le montant avait varié de 320 à 340 millions, s'élevait en ce moment à 325 à peu près, mais point en valeurs liquides. Il y avait sur cette somme 84 millions anciennement prêtés au département des finances, 9 ou 10 placés en actions de la Banque que Napoléon achetait de temps en temps pour en maintenir le cours, 15 autres millions en diverses valeurs du Trésor que Napoléon prenait également sous main pour les soutenir, comme les bons de la caisse d'amortissement par exemple. Il y avait encore 12 millions prêtés aux villes de Paris et de Bordeaux ainsi qu'à plusieurs commerçants, 7 millions souscrits secrètement dans l'emprunt de Saxe, 4 millions en mercure resté dans les mines d'Idria, 135 millions enfin dus par la Prusse, l'Autriche, la Westphalie, la Saxe, la Bavière. Cette dernière somme était d'un recouvrement impossible, car la Prusse se prétendait quitte et même créancière, le mariage et les circonstances avaient dégagé l'Autriche, et les autres États allemands loin de pouvoir fournir de l'argent avaient besoin qu'on leur en prêtât. C'étaient en tout 267 millions, ou placés ou dus, qui n'étaient pas actuellement réalisables, mais qui rapportaient intérêt, et dont le produit formait le revenu annuel du domaine extraordinaire. Ce revenu montait à 13 ou 14 millions, avec lesquels Napoléon faisait des largesses, des aumônes, quelquefois même des embellissements dans sa capitale. Il ne restait donc que 58 ou 60 millions disponibles, somme peu considérable, mais qui employée à propos pouvait être d'un grand secours.

Liste civile de Napoléon. Après ce trésor venait celui de la liste civile, fortune particulière de Napoléon, amassée par des prodiges d'économie. Ses prodiges d'économie. Napoléon jouissait de 40 millions à peu près de liste civile, dont 25 millions pour la France, 4 millions pour le produit des forêts de la couronne, 11 millions environ pour les listes civiles de Hollande, de Piémont, de Lombardie, de Toscane, de Rome. Mais il avait à entretenir les palais de France, de la Haye, d'Amsterdam, de Turin, de Milan, de Florence, de Rome, et il le faisait avec une magnificence digne de sa grandeur. Il avait quelquefois acheté jusqu'à 6 millions de diamants anciens ou nouveaux dans une année, afin de reconstituer le trésor de la couronne en pierreries. Il entretenait une maison militaire d'un éclat excessif. Conséquent enfin avec lui-même, il faisait des dépenses pour les lettres, les arts et les sciences, y ajoutait souvent des actes de bienfaisance de la plus noble délicatesse, et portait un tel ordre dans ses comptes, que tout y était inscrit avec la plus sévère attention, et, par exemple, que le premier article de recette dans ses livres, après les 25 millions de la liste civile française, était le suivant: Traitement de Sa Majesté Impériale et Royale, comme membre de l'Institut, 1200 francs[9].

Pendant longtemps, Napoléon n'avait eu que 29 millions de liste civile, et ce n'était que depuis trois ou quatre ans qu'il en touchait 40. Depuis son élévation au trône, il avait économisé 135 millions, dont il avait placé quelques portions en bonnes valeurs du Trésor ou de l'industrie, pour en soutenir le cours, comme les bons du Mont-Napoléon à Milan, la caisse d'amortissement à Paris, les canaux de Loing et du Midi, etc. Mais de ce trésor il avait gardé environ une centaine de millions en numéraire dans les caves des Tuileries, pensant que dans les circonstances difficiles aucune ressource ne valait l'argent comptant. Il lui restait donc à peu près 60 millions sur le domaine extraordinaire, 100 sur les 135 millions économisés de la liste civile, composant un total de 160 millions en or et en argent, soit aux Tuileries, soit dans les caisses du domaine extraordinaire.