LIVRE CINQUANTIÈME.
LEIPZIG ET HANAU.

Événements accomplis en Silésie et dans les environs de Berlin pendant les opérations des armées belligérantes autour de Dresde. — Forces et instructions laissées au maréchal Macdonald lorsque Napoléon était revenu du Bober sur l'Elbe. — Pressé d'exécuter ses instructions et craignant de perdre les avantages de l'offensive, ce maréchal avait mis ses trois corps en mouvement le 26 août. — Le général Blucher s'était jeté sur la division Charpentier et la cavalerie Sébastiani, et les avait culbutées du plateau de Janowitz. — Cet accident avait entraîné la retraite de toute l'armée, qu'une pluie torrentielle de plusieurs jours avait rendue presque désastreuse. — Prise et destruction de la division Puthod. — Le maréchal Macdonald réduit de 70 mille hommes à 50 mille. — Son mouvement rétrograde sur le Bober. — Événements du côté de Berlin. — Marche du maréchal Oudinot à la tête des 4e, 12e et 7e corps. — Composition et force de ces corps. — Armée du prince royal de Suède. — Arrivée devant Trebbin. — Premières positions de l'ennemi enlevées dans les journées des 21 et 22 août. — Isolement des trois corps français dans la journée du 23, et combat malheureux du 7e corps à Gross-Beeren. — Retraite du maréchal Oudinot sur Wittenberg. — Beaucoup de soldats se débandent, surtout parmi les alliés. — C'est la connaissance de ces graves échecs qui le 28 août avait ramené Napoléon de Pirna sur Dresde, et avait détourné son attention de Kulm. — Ne sachant pas encore ce qui était arrivé à Vandamme, il avait formé le projet de déplacer le théâtre de la guerre et de le transporter dans le nord de l'Allemagne. — Vastes conséquences qu'aurait pu avoir ce projet. — À la nouvelle du désastre de Kulm, Napoléon, obligé de restreindre ses vues, réorganise le corps de Vandamme, en confie le commandement au comte de Lobau, envoie le maréchal Ney pour remplacer le maréchal Oudinot dans le commandement des trois corps retirés sur Wittenberg, et se propose de s'établir avec ses réserves à Hoyerswerda, afin de pousser d'un côté le maréchal Ney sur Berlin, et de prendre de l'autre une position menaçante sur le flanc du général Blucher. — Départ de la garde pour Hoyerswerda. — Nouvelles inquiétantes de Macdonald, qui détournent encore Napoléon de l'exécution de son dernier projet, et l'obligent à se porter tout de suite sur Bautzen. — Arrivée de Napoléon à Bautzen le 4 septembre. — Prompte retraite de Blucher dans les journées des 4 et 5 septembre. — À peine Napoléon a-t-il rétabli le maréchal Macdonald sur la Neisse, qu'une seconde apparition de l'armée de Bohême sur la chaussée de Péterswalde le ramène à Dresde. — Son entrevue aux avant-postes avec le maréchal Saint-Cyr dans la journée du 7. — Projet pour le lendemain 8 septembre. — Dans cet intervalle, Napoléon apprend un nouveau malheur arrivé sur la route de Berlin. — Le maréchal Ney ayant reçu l'ordre de se porter sur Baruth, avait fait dans la journée du 5 septembre un mouvement de flanc devant l'ennemi, avec les 4e, 12e et 7e corps. — Ce mouvement, qui avait réussi le 5, ne réussit pas le 6, et amène la malheureuse bataille de Dennewitz. — Retraite le 7 septembre sur Torgau. — Débandade d'une partie des Saxons. — Napoléon reçoit cette nouvelle avec calme, mais commence à concevoir des inquiétudes sur sa situation. — Avis indirect, donné par l'intermédiaire de M. de Bassano, au ministre de la guerre pour l'armement et l'approvisionnement des places du Rhin. — Conformément au plan convenu le 7 avec le maréchal Saint-Cyr, Napoléon, dans la journée du 8, pousse vivement les Prussiens et les Russes, afin de les rejeter en Bohême. — Sur l'avis du maréchal Saint-Cyr, on suit le 9 et le 10 la vieille route de Bohême, celle de Furstenwalde, par laquelle on a l'espérance de tourner l'ennemi. — L'impossibilité de faire passer l'artillerie par le Geyersberg empêche d'achever le mouvement projeté. — Ignorant qu'en ce moment les Autrichiens sont séparés des Prussiens et des Russes, et pressé de réparer les échecs de ses lieutenants, Napoléon s'arrête et revient à Dresde. — Évidence du plan des coalisés, consistant à courir sur les armées françaises dès que Napoléon s'en éloigne, et à se retirer dès qu'il arrive, à fatiguer ainsi ses troupes, pour l'envelopper ensuite, et l'accabler lorsqu'on le jugera suffisamment affaibli. — Déplorable réalisation de ces vues. — Les forces de Napoléon réduites de 360 mille hommes de troupes actives sur l'Elbe à 250 mille. — En considération de cet état de choses, Napoléon resserre le cercle de ses opérations, ramène Macdonald avec les 8e, 5e, 11e, 3e corps près de Dresde, établit le comte de Lobau et le maréchal Saint-Cyr au camp de Pirna, derrière de bons ouvrages de campagne, afin que l'ennemi ne puisse plus se faire un jeu de ses apparitions sur la route de Péterswalde, envoie un fort détachement de cavalerie sur ses derrières pour disperser les troupes de partisans, réorganise le corps de Ney sur l'Elbe, place le maréchal Marmont et Murat à Grossenhayn pour protéger l'arrivée de ses approvisionnements, et se concentre à Dresde avec toute la garde, de manière à ne plus être mis en mouvement par de vaines démonstrations de l'ennemi. — Troisième apparition des Prussiens et des Russes sur Péterswalde. — Les ouvrages ordonnés entre Pirna, Gieshübel et Dohna, n'étant pas achevés, Napoléon est obligé d'accourir encore une fois sur la route de Péterswalde pour rejeter l'ennemi en Bohême. — Prompte retraite des coalisés. — Retour de Napoléon à Pirna, et ses soins pour bien asseoir sa position, afin de ne plus s'épuiser en courses inutiles. — Sa résolution de s'établir sur l'Elbe, de Dresde à Hambourg, pour la durée de l'hiver. — Projets de l'ennemi. — Napoléon étant partout resserré sur l'Elbe, et la saison avançant, les souverains coalisés songent à mener la guerre à fin par une tentative décisive sur les derrières de notre position. — Blucher fait prévaloir l'idée d'employer en Bohême la réserve du général Benningsen, et, après avoir ainsi renforcé la grande armée des alliés, de la faire descendre sur Leipzig, tandis qu'il ira lui-même joindre Bernadotte, passer l'Elbe avec lui aux environs de Wittenberg, et remonter sur Leipzig avec les armées du Nord et de Silésie. — Premiers mouvements en exécution de ce dessein. — Napoléon découvre sur-le-champ l'intention de ses adversaires, et fait repasser toutes ses troupes sur la gauche de l'Elbe. — Il ne laisse sur la droite de ce fleuve que Macdonald avec le 11e corps; il achemine Marmont et Souham, l'un par Leipzig, l'autre par Meissen, sur le bas Elbe, afin d'appuyer Ney; il envoie Lauriston et Poniatowski sur la route de Prague à Leipzig pour soutenir Victor contre l'armée de Bohême. — Attente de quelques jours pour laisser dessiner plus clairement les projets de l'ennemi. — Blucher s'étant dérobé pour se joindre à Bernadotte et passer l'Elbe à Wartenbourg, Napoléon quitte Dresde le 7 octobre avec la garde et Macdonald, et descend sur Wittenberg dans le dessein de battre Blucher et Bernadotte d'abord, et puis de se reporter sur la grande armée de Bohême. — Belle et profonde conception de Napoléon tendant à refouler Blucher et Bernadotte sur Berlin, et à surprendre ensuite Schwarzenberg en remontant la rive droite de l'Elbe pour repasser ce fleuve à Torgau ou à Dresde. — Mouvement prononcé de Blucher et de Bernadotte sur Leipzig, qui change tous les projets de Napoléon. — Celui-ci voyant les coalisés près de se réunir tous sur Leipzig, se hâte d'y arriver le premier pour s'interposer entre eux, et empêcher leur jonction. — Retour de la grande armée française sur Leipzig. — Terrible bataille, la plus grande du siècle et probablement des siècles, livrée pendant trois jours sous les murs de Leipzig. — Retraite de Napoléon sur Lutzen. — Explosion du pont de Leipzig, qui amène la destruction ou la captivité d'une partie de l'armée française. — Mort de Poniatowski. — Marche sur Erfurt. — Défection de la Bavière et arrivée de l'armée austro-bavaroise dans les environs de Hanau. — Mouvement accéléré de l'armée française et bataille de Hanau. — Humiliation de l'armée austro-bavaroise. — Rentrée des Français sur le Rhin. — Leur état déplorable en arrivant à Mayence. — Opérations du maréchal Saint-Cyr sur l'Elbe. — Triste capitulation de Dresde. — Situation, forces, conduite héroïque, et malheurs des garnisons françaises, inutilement laissées sur la Vistule, l'Oder et l'Elbe. — Caractère de la campagne de 1813. — Effrayants présages qu'on en peut tirer.

Août 1813. Événements qui s'étaient passés sur le Bober et sur la route de Berlin. Les événements graves et peu prévus qui attirant tout à coup l'attention de Napoléon l'avaient détournée de Kulm, s'étaient passés sur la Katzbach en Silésie, et à Gross-Beeren dans le Brandebourg. Le maréchal Macdonald, que Napoléon avait laissé à la poursuite de Blucher, venait d'éprouver subitement une sorte de désastre, et le maréchal Oudinot, que Napoléon considérait comme près d'entrer à Berlin, avait été, à la suite d'un combat malheureux, ramené sous le canon de Wittenberg. Il faut savoir comment s'étaient produits ces événements, pour se faire une idée exacte de la situation, et comprendre les combinaisons qui avaient absorbé Napoléon pendant les journées des 28, 29, 30 août, et l'avaient empêché d'accourir avec toutes ses réserves auprès de l'infortuné Vandamme.

Forces et instructions laissées au maréchal Macdonald par Napoléon, lorsque celui-ci s'était reporté sur Dresde. Napoléon après avoir rejeté l'armée de Silésie du Bober sur la Katzbach, avait laissé au maréchal Macdonald pour continuer à la poursuivre le 3e corps, fort de 25 mille hommes et commandé par le général Souham depuis le départ du maréchal Ney, le 5e corps, fort de 20 mille hommes et toujours placé sous les ordres du général Lauriston, enfin le 11e, fort de 18 mille et confié au général Gérard depuis que le maréchal Macdonald avait pris le commandement supérieur des trois corps réunis. À cette masse d'infanterie il fallait ajouter la cavalerie du général Sébastiani, qui pouvait présenter une réserve de 5 à 6 mille chevaux, et qui était indépendante des détachements de cavalerie légère attachés à chaque corps d'armée. Le maréchal Macdonald avait 80 mille hommes, compris le corps de Poniatowski. Le total s'élevait ainsi à environ 70 mille hommes, sans compter les 10 ou 11 mille Polonais du prince Poniatowski, postés sur la frontière de Bohême en arrière et à droite du maréchal Macdonald, pour garder le débouché de Zittau. Il avait pour instruction de garder le Bober, mais en rejetant l'ennemi sur Jauer au delà de la Katzbach. Napoléon avait donné pour instruction au maréchal Macdonald de rejeter Blucher sur Jauer et au delà, puis de s'établir fortement sur le Bober, entre Lowenberg et Buntzlau, de manière à tenir l'armée de Silésie éloignée de Dresde, et à empêcher l'armée de Bohême de faire des détachements sur Berlin. Napoléon ne doutait pas qu'avec 80 mille hommes victorieux, Macdonald ne remplît parfaitement sa mission. Le maréchal n'en doutait pas lui-même, et il continua de s'avancer hardiment contre le général Blucher.

Ordre mal donné, qui ramène l'ennemi deux jours plus tôt qu'on ne s'y attendait. Un incident, peu important au premier aspect, apporta dès le début un fâcheux changement à cette situation en apparence si avantageuse. Napoléon en partant avait adressé au maréchal Ney l'ordre de le suivre à Dresde; mais cet ordre ne spécifiant pas assez clairement qu'il s'agissait de la personne du maréchal Ney et non de ses troupes, on avait dirigé le 3e corps lui-même sur la route de Dresde, et l'armée française vers son aile gauche avait semblé se mettre en retraite. Blucher impatient par caractère et par position de reprendre l'offensive, avait conclu du mouvement rétrograde d'une portion de notre ligne que Napoléon n'était plus là, et qu'il fallait revenir sur l'armée française privée de sa présence, et probablement aussi d'une partie des forces qu'elle avait un moment déployées. De son côté Macdonald avait voulu rendre à ses troupes l'attitude qu'elles venaient de perdre, et s'était hâté, sans tenir assez compte des circonstances, de se reporter en avant. Il devait de cette double disposition résulter un choc violent et prochain.

Position des 3e, 5e et 11e corps, le 25 août au soir. Le 3e corps (général Souham) ayant fait d'abord une marche en arrière, puis une nouvelle marche en avant, afin de revenir à Liegnitz, avait laissé dans cet inutile déplacement un certain nombre d'hommes sur les chemins. Le 25 août au soir il était de retour à sa première position. Le 11e corps (général Gérard) formant le centre, n'avait pas quitté Goldberg, et le 5e (général Lauriston) formant la droite, était également demeuré immobile. Le maréchal Macdonald ayant tout son monde en ligne, résolut de se porter dès le lendemain 26 sur Jauer, point qu'il devait occuper pour obéir à ses instructions. Bien que Napoléon ne voulût pas établir son armée de Silésie plus loin que le Bober, il désirait cependant qu'elle eût ses avant-postes sur la Katzbach, de Jauer à Liegnitz, afin de mieux vivre, et d'intercepter plus sûrement tout détachement envoyé de la Bohême sur Berlin.

Voici comment le maréchal Macdonald s'y prit pour l'exécution de son mouvement. Quoiqu'à Goldberg il fût sur l'un des bras de la Katzbach, par conséquent fort au delà du Bober, il y avait sur sa droite un point du Bober resté au pouvoir de l'ennemi, c'était celui de Hirschberg, dans les montagnes. Il détacha une division du 11e corps, celle du général Ledru, et lui ordonna de remonter le Bober de notre côté, c'est-à-dire par la rive gauche, tandis que la division Puthod du corps de Lauriston, le remonterait par la rive droite, de manière à surprendre Hirschberg par les deux rives. Marche adoptée par Macdonald pour se porter sur Jauer. Pendant que ce mouvement s'opérait sur notre extrême droite, et tout à fait dans les montagnes, le maréchal Macdonald prit le parti de marcher lui-même sur Jauer, avec les corps de Lauriston et de Gérard, diminués chacun d'une division. Il n'y avait pour arriver à Jauer aucun cours d'eau important à franchir, mais seulement quelques ravins plus ou moins profonds à traverser, sur lesquels on pouvait trouver l'ennemi en force. Le maréchal Macdonald se flattait de le débusquer, soit par une attaque directe des généraux Gérard et Lauriston sur Jauer même, soit par un mouvement latéral des généraux Souham et Sébastiani sur Liegnitz.

Le 3e corps, partant de Liegnitz, doit prendre Jauer en flanc, tandis que les 5e et 11e y marcheront directement. Il prescrivit en effet au général Souham de partir de Liegnitz avec le 3e corps, et de prendre la route de cette ville à Jauer, laquelle vient donner dans le flanc même de Jauer en traversant le plateau de Janowitz. Il espérait que vingt-cinq mille hommes menaçant l'ennemi en flanc, lui ôteraient jusqu'à l'idée de résister à l'attaque de front qu'exécuteraient contre lui les généraux Lauriston et Gérard. Malheureusement il y avait une assez grande distance entre le chemin qu'allait suivre le général Souham sur le plateau de Janowitz, et la route qu'avaient à parcourir les généraux Gérard et Lauriston pour marcher en droite ligne sur Jauer. Le général Gérard, le moins éloigné des deux, devait remonter le ravin profond de la Wutten-Neiss, petite rivière torrentueuse qui de Jauer va tomber dans la Katzbach, en contournant le plateau de Janowitz. Pour établir quelque liaison entre les deux principales masses de ses forces, le maréchal Macdonald assigna au général Sébastiani une route intermédiaire, celle de Buntzlau à Jauer, qui suivant d'abord le ravin de la Wutten-Neiss, puis franchissant cette rivière, aboutit sur le plateau de Janowitz. Tous les ordres furent expédiés pour être exécutés le 26 au matin sans remise.

Pluie torrentielle le 26 août au matin, laquelle n'empêche pas Macdonald de persister dans ses projets. Le 26, une pluie d'orage qui avait duré la nuit entière, avait fait déborder toutes les rivières, et rendu les chemins presque impraticables. Le maréchal Macdonald, pressé de reprendre l'offensive, ne tint pas compte du mauvais temps, et exigea qu'il fût donné suite à ses ordres. Tandis que les divisions Puthod et Ledru remontaient les deux rives du Bober jusqu'à Hirschberg, les corps de Lauriston et de Gérard marchaient sur Jauer, descendant, gravissant tour à tour les bords des ravins qu'il fallait franchir pour arriver à cette petite ville. Malgré les difficultés que la pluie leur opposait, nos agiles tirailleurs, dépostant ceux de l'ennemi, les obligèrent partout à se replier. À gauche, les choses furent moins faciles.

Souham et Sébastiani n'ayant pu prendre la route de Liegnitz à Jauer, s'engouffrent avec les troupes de Gérard dans le ravin de la Wutten-Neiss. Le général Sébastiani après s'être mis en route un peu tard n'était pas encore à l'entrée du ravin de la Wutten-Neiss, tandis que le général Gérard y avait déjà pénétré, et que Lauriston marchant parallèlement à celui-ci était fort en avant. Le général Souham, de son côté, ayant trouvé à Liegnitz la Katzbach débordée, avait cherché un passage au-dessus, et était ainsi venu prendre la même route que le général Sébastiani. Il y eut là pendant quelque temps 23 à 24 mille hommes d'infanterie, 5 à 6 mille chevaux, et plus de cent bouches à feu engouffrés dans un ravin profond, jusqu'à ce que s'élevant sur le bord de ce ravin ils pussent déboucher sur le plateau de Janowitz. Dans ce moment la cavalerie prussienne en reconnaissance avait descendu ce plateau, et n'apercevant pas nos troupes, s'était fort avancée dans le ravin de la Wutten-Neiss. Le général Gérard cheminant sur la rive opposée de cette rivière, découvrit les escadrons prussiens qui avaient déjà dépassé sa gauche, et il fit tirer sur eux par derrière. La pluie qui n'avait pas cessé fut cause qu'il partit à peine une quarantaine de coups de fusil. Mais ils suffirent pour avertir les escadrons prussiens du mauvais pas où ils s'étaient engagés, et ils rebroussèrent chemin au galop. Le général Gérard ayant fait amener son artillerie, et tirant d'une rive à l'autre, joncha le défilé d'un bon nombre de ces imprudents cavaliers.

Le maréchal Macdonald imagine de faire monter la division Charpentier sur le plateau de Janowitz et de sortir ainsi du ravin de la Wutten-Neiss. Cet incident suggéra au maréchal Macdonald l'idée de lancer tout de suite quelques bataillons de la division Charpentier, l'une des deux du général Gérard, sur le plateau de Janowitz, afin de s'en emparer, et d'aider ainsi les généraux Sébastiani et Souham à s'y déployer. L'ordre donné fut exécuté sur-le-champ. Le général Charpentier, avec l'une de ses brigades et une batterie de réserve de 12, passa la Wutten-Neiss à Nieder-Krayn, gravit le plateau, et s'y déploya malgré les avant-postes prussiens. Premier succès de la division Charpentier, et son déploiement sur le plateau de Janowitz. Il fut immédiatement rejoint par la cavalerie du général Sébastiani, qui vint successivement prendre position sur sa gauche. Le général Souham s'apprêtait à la suivre, mais lentement, ainsi que le comportaient le temps, la nature des lieux, et le nombre de troupes accumulées dans cet étroit défilé.

Blucher, prévenu à temps, porte quarante mille hommes à la fois sur la division Charpentier. Sur ce même point Blucher arrivait à l'instant avec la plus grande partie de ses forces. Comptant sur la position de Jauer, il n'y avait laissé que le corps de Langeron, et avait porté à la fois York et Sacken sur le plateau de Janowitz pour parer au mouvement de flanc qui le menaçait. À la vue de nos troupes gravissant le bord du ravin de la Wutten-Neiss pour s'établir sur le plateau, il avait pensé que nous ne pourrions pas lui opposer beaucoup de monde à la fois, et qu'en nous abordant avec quarante mille hommes, il nous culbuterait facilement dans le ravin dont nous tâchions de sortir. Il se fit d'abord précéder par une puissante artillerie, dont la brigade du général Charpentier supporta le feu avec sang-froid, et auquel elle répondit avec sa batterie de douze. Il fit mieux encore, et lança sur elle dix mille chevaux. Notre infanterie, formée en carré, voulut en vain leur opposer ses feux éteints par la pluie; réduite à ses baïonnettes, elle s'en servit bravement, et arrêta tout court l'élan de la cavalerie ennemie. Le général Sébastiani, rachetant sa lenteur par sa vigueur, chargea cette cavalerie et la ramena, mais il fut ramené à son tour, et ne put résister longtemps à des forces triples des siennes. Cette division, après une résistance héroïque, est rejetée dans le ravin de la Wutten-Neiss. Il fut contraint d'opérer un mouvement rétrograde, et découvrit ainsi la gauche de la brigade Charpentier. Alors Blucher, qui n'avait pu ébranler cette brave brigade avec ses cavaliers, jeta sur elle plus de vingt mille hommes d'infanterie. Elle reçut et soutint plusieurs charges à la baïonnette; mais bientôt accablée par le nombre, elle perdit du terrain, et finit par être poussée jusqu'au bord du ravin de la Wutten-Neiss. Malgré une ferme contenance, elle fut obligée d'y redescendre, et elle s'y trouva pêle-mêle avec la cavalerie Sébastiani qui se repliait aussi, et avec la tête du corps de Souham qui arrivait. On conçoit quel encombrement, quel désordre dut s'y produire, et que de pertes on dut y faire, surtout en canons, car notre artillerie embourbée dans les terres avait été privée de ses chevaux presque tous tués par le feu ennemi.

On se retira donc, refoulés vivement dans cet étroit passage jusqu'au village de Kroitsch où la Wutten-Neiss se joint à la Katzbach, et où Blucher n'osa pas nous poursuivre.

Cet accident amène un mouvement rétrograde général. Cette échauffourée sur un seul point, laquelle nous avait coûté tout au plus un millier d'hommes, suffit pour convertir en une espèce de déroute générale une opération qui avait réussi sur le reste de notre ligne. En effet, les généraux Gérard et Lauriston, attaquant avec une extrême énergie les positions que Langeron avait successivement occupées et abandonnées, étaient déjà parvenus en vue de Jauer, malgré le mauvais temps, et allaient s'en emparer, lorsqu'ils furent arrêtés par la nouvelle de ce qui s'était passé à leur gauche. Retraite de nuit par un temps affreux. Ils furent donc sous peine d'imprudence contraints de rétrograder, et ils revinrent jusqu'à Goldberg où ils entrèrent vers minuit, dans un état fort triste, ayant rencontré en route les débris des troupes battues sur le plateau de Janowitz, et ayant eu à traverser un immense encombrement de voitures embourbées, de blessés qu'on emportait avec la plus grande peine par un temps devenu affreux. Il fallut bivouaquer comme on put, sous une pluie continuelle, les uns dans Goldberg, les autres en dehors, la plupart sans vivres, sans abri, en un mot dans un état misérable.

Nos jeunes soldats rebutés par cette subite épreuve. C'est pour les traverses de ce genre que sont bons les vieux soldats. Au feu, de jeunes soldats menés par des officiers vigoureux sont plus impétueux sans doute, parce qu'ils connaissent moins le danger; mais au premier revers ils s'étonnent, à la première souffrance ils se rebutent, et surtout s'ils sont depuis peu au drapeau, il suffit d'un échec pour troubler toutes leurs idées, et convertir leur téméraire bravoure en abattement profond. Cependant avec des vivres on aurait pu retenir nos conscrits dans les cadres, et, au retour du soleil, avec une nouvelle impulsion donnée par des chefs énergiques, on serait parvenu à leur rendre la confiance. Mais il fallut, sans vivres, sans abri, passer une nuit horrible, avec certitude d'avoir le lendemain sur les bras quatre-vingt mille hommes, victorieux ou croyant l'être. Continuation de mauvais temps pendant les journées des 27 et 28 août. Le lendemain matin, le ciel, qui était encore chargé d'eau, continua de verser sur nos soldats des torrents de pluie. Heureusement la Katzbach qu'on avait repassée la veille, leur servit de protection contre la poursuite impétueuse de Blucher. Elle était tellement débordée, qu'à peine il put faire passer sa cavalerie. On réussit donc à se retirer sans avoir l'infanterie des alliés sur les bras; mais on fut poursuivi par une nuée de cavaliers que nos fusils n'arrêtaient guère faute de pouvoir faire feu. Nos jeunes soldats, plus fermes devant l'ennemi que devant le mauvais temps, opposèrent avec leurs baïonnettes une barrière de fer aux cavaliers russes et prussiens, et parvinrent ainsi à les contenir. Obligés néanmoins de s'éloigner à la hâte, ils laissèrent en arrière une grande partie de leur artillerie embourbée, et il arriva que beaucoup d'entre eux, rebutés ou mourants de faim, s'étant éparpillés dans les villages pour vivre, furent pris, ou initiés de bonne heure au dangereux et corrupteur métier de maraudeurs. Le corps du général Souham, couvert par la cavalerie du général Sébastiani, put se retirer sain et sauf à travers la plaine, et gagner Buntzlau. Les corps des généraux Gérard et Lauriston, plus vivement poursuivis, et n'ayant pas de grosse cavalerie pour se couvrir, trouvèrent un abri dans les bois qui séparent la Katzbach du Bober, entre Goldberg et Lowenberg. Ils y passèrent la nuit un peu mieux abrités, mais pas mieux nourris que la veille. Difficulté pour nos corps d'armée de regagner le Bober, et de franchir le fleuve presque partout débordé. Ces deux corps, rendus dans la journée du 28 en face de Lowenberg, voulurent en vain y passer le Bober. Le pont n'était pas détruit, mais il fallait pour arriver jusqu'à ses abords traverser une inondation de trois quarts de lieue d'étendue, et il n'y eut d'autre ressource que de redescendre la rive droite du Bober pour le franchir à Buntzlau, où étaient déjà Souham et Sébastiani. Pour la première fois depuis trois jours, on trouva des toits et des subsistances, bien disputés du reste, car on était cinquante mille au moins accumulés sur un seul point.

Inquiétudes du maréchal Macdonald pour la division Puthod, envoyée sur Hirschberg par la rive droite du Bober. Le maréchal Macdonald, ferme, sage, expérimenté, loyal, mais presque toujours malheureux depuis la funeste journée de la Trebbia, n'avait pas le tort de s'abuser sur sa mauvaise fortune. Aussi, rentré à Buntzlau, ne regardait-il pas comme apaisée la cruelle fatalité qui le poursuivait, et il tremblait pour la division Puthod, hasardée seule au delà du Bober, jusqu'à la hauteur de Hirschberg. On ne pouvait avoir d'inquiétude pour la division Ledru, laquelle avait cheminé par la rive gauche qui nous appartenait, mais si la division Puthod n'avait pas profité du pont de Hirschberg pour revenir en deçà du Bober, son sort était évidemment compromis. Désastre de cette division qui n'avait pas repassé le Bober à temps. C'était en effet ce qui devait arriver. Cette division ayant remonté le Bober par une rive tandis que la division Ledru le remontait par l'autre, n'avait point usé du pont de Hirschberg lorsqu'il en était temps encore, et s'était vue séparée par d'immenses masses d'eau de ses compagnons d'armes, qui lui tendaient vainement les mains du haut de la rive gauche. Le 29 elle imagina de descendre par la rive droite, vis-à-vis de Lowenberg, près de Zopten. Là, réduite de 6 mille hommes à 3 mille par la fatigue, la faim, le froid des nuits, l'abattement, elle fut assaillie par les troupes de Blucher, refusa de se rendre, se défendit vaillamment, et finit par être prise ou détruite. L'infortuné Macdonald, plus infortuné qu'elle encore, entendant de Buntzlau le feu de l'artillerie, devinant l'affreux sacrifice qui se consommait, voulait avec quelques troupes remonter par la rive droite à la hauteur de Zopten, mais on lui fit sentir le danger, l'inutilité peut-être de ce secours, et il fut obligé de laisser immoler sous ses yeux de malheureux soldats perdus à la suite de sa mauvaise étoile.

Retour le 30 sur le Bober, après une perte de 20 mille hommes, dont plus de la moitié en soldats débandés. Le 30 on se trouva tous réunis sur la gauche du Bober, mais au nombre de 50 mille hommes au plus, au lieu de 70 mille qu'on était quelques jours auparavant, et après avoir laissé cent pièces de canon dans les fanges. Le feu n'avait pas détruit plus de 3 mille hommes sur les 20 mille qui manquaient; mais l'ennemi en avait ramassé 7 à 8 mille, et il y en avait 9 à 10 mille débandés, qui avaient jeté ou perdu leurs fusils, et qui n'avaient guère envie d'en prendre d'autres. Une trop subite épreuve des souffrances de la guerre, succédant à une confiance aveugle, avait tout à coup réveillé en eux le sentiment qu'ils éprouvaient en quittant leurs chaumières six mois auparavant, celui de la haine contre l'homme qui les sacrifiait, à peine sortis de l'adolescence, à une ambition désordonnée. Braves, ils l'étaient toujours, et on pouvait tout attendre d'eux si on parvenait à les faire rentrer dans les rangs, mais c'était difficile. Irrités et dégoûtés, ils aimaient mieux vivre en pillant le pays ennemi que reprendre des armes pour un dieu cruel qui dévorait, disaient-ils, leur jeunesse sans pitié et sans motif. Macdonald se vit donc sur le Bober avec cinquante mille soldats découragés, et neuf ou dix mille traînards suivant l'armée, et alléguant le défaut de fusils pour ne pas revenir au drapeau. Poniatowski était resté sain et sauf à Zittau avec ses dix mille Polonais.

Causes du revers essuyé par le maréchal Macdonald. Les causes de ce malheur étaient de diverses natures: il y en avait d'accidentelles, il y en avait de générales. Les causes accidentelles, c'étaient le mauvais temps, l'ordre équivoque au maréchal Ney qui avait entraîné un mouvement rétrograde inutilement fatigant pour les troupes, ramené l'ennemi prématurément, et poussé le maréchal Macdonald à prendre une offensive précipitée; c'étaient peut-être aussi quelques fautes du général en chef, qui avait envoyé deux divisions sur Hirschberg pour en expulser l'ennemi que notre présence à Jauer aurait suffi pour en éloigner; qui pendant la bataille avait laissé trop isolées les deux fractions de son armée, et en prenant pour les relier le parti d'occuper le plateau de Janowitz, ne l'avait fait qu'avec des forces insuffisantes, qui avait trop méprisé enfin les difficultés naissant du temps et des routes. Les causes générales, et celles-là beaucoup plus redoutables encore, c'étaient le patriotisme des coalisés, leur ardeur à revenir sans cesse à la charge dès qu'ils voyaient la moindre chance de recommencer la lutte avec avantage, c'était surtout la jeunesse de nos troupes, impétueuses au feu, mais trop nouvelles aux traverses de la guerre, parties avec le sentiment qu'on les sacrifiait à une folle ambition, oubliant ce sentiment devant l'ennemi, mais l'éprouvant plus vivement que jamais au premier revers, et après s'être conduites vaillamment dans le combat, jetant leurs armes dans la retraite, par dépit, découragement, épuisement moral et physique.

Événements sur la route de Berlin. Ces mêmes causes avaient produit sur la route de Berlin un revers moins éclatant, quoique tout aussi fâcheux par ses conséquences.

Le maréchal Oudinot chargé de marcher sur Berlin avec les 4e, 7e et 12e corps. On a vu quelle importance Napoléon attachait à diriger un corps sur Berlin, afin de rejeter l'armée du Nord loin du théâtre de la guerre, d'infliger une humiliation à Bernadotte, de saisir l'imagination des Allemands en entrant dans la principale de leurs capitales, de frapper au cœur le Tugend-Bund, de dissoudre le ramassis dont il croyait l'armée de Bernadotte composée, et de tendre enfin la main à nos garnisons de l'Oder et de la Vistule. Pour atteindre ces buts divers, il avait donné au maréchal Oudinot outre le 12e corps que ce maréchal commandait directement, le 7e confié au général Reynier, et le 4e confié au général Bertrand. Le 12e, comprenant deux bonnes divisions françaises et une bavaroise, comptait environ 18 mille hommes; le 7e, formé de la division française Durutte et de deux saxonnes, en comptait 20 mille; le 4e ayant une seule division française, excellente il est vrai, celle du général Morand, et deux étrangères, l'italienne Fontanelli et la wurtembergeoise Franquemont, était, comme le précédent, fort d'une vingtaine de mille hommes. Le duc de Padoue avec 6 mille chevaux formait la réserve de cavalerie. Ces corps comprennent tout au plus 64 mille hommes, au lieu de 70 mille qu'on s'était flatté de réunir. C'étaient donc à peu près 64 mille hommes, au lieu de 70 mille qu'on avait d'abord espérés, parmi lesquels beaucoup de ramassis, comme disait Napoléon, car dans l'effectif total il entrait pour un tiers au moins de soldats de toutes nations, quelques-uns très-médiocres, et la plupart très-mal disposés. La composition sous le rapport des chefs ne laissait pas moins à désirer. Le maréchal Oudinot, aussi brave, aussi résolu sur le champ de bataille qu'on pouvait l'être, n'avait jamais exercé un commandement de cette importance, avait la noble modestie de se défier de lui-même, et osait à peine faire sentir son autorité à ses lieutenants, les généraux Reynier et Bertrand. Caractère des généraux Reynier et Bertrand, subordonnés au maréchal Oudinot. Le général Reynier, officier savant et solide, comme nous avons déjà eu l'occasion de le dire ailleurs, mais malheureux, était plein de prétentions, se croyait supérieur à la plupart des maréchaux, se plaignait amèrement de n'être que lieutenant-général, et, comme Vandamme, était trop impatient peut-être de gagner une dignité qu'on lui avait tant fait attendre. Le général Bertrand, honoré de la faveur de Napoléon et y tenant, la justifiant par une grande application à ses devoirs, par la bravoure la plus sûre de toutes, celle du dévouement, mais plus propre aux travaux du génie qu'à la direction des troupes, ayant de l'esprit, mais ne l'ayant pas toujours juste, était un subordonné déférent en apparence, et plus obséquieux que soumis. Le maréchal Oudinot fort embarrassé d'avoir à dominer ces prétentions diverses, ne l'osait faire qu'avec des ménagements infinis, peu compatibles avec la vigueur et la promptitude du commandement. Placé plus près des lieux que Napoléon, recueillant tous les bruits du pays, il ne s'abusait pas sur la force de l'ennemi et sur la difficulté du terrain. Forces de Bernadotte, s'élevant à environ 90 mille hommes de bonnes troupes. Il savait que Bernadotte avec une certaine quantité de gens de toutes sortes, levés à la hâte, avait cependant un excellent corps suédois, un corps russe très-solide, et surtout un corps prussien, celui du général Bulow, très-nombreux, très-animé, très-disposé à se battre. Outre ce corps de Bulow, il y avait un second corps prussien sous le général Tauenzien, destiné d'abord au blocus des places, et duquel on avait tiré ce qu'il y avait de meilleur pour l'employer à la guerre offensive. Ces troupes réunies composaient un total de 90 mille hommes environ, campés en avant de Berlin. Le prince de Suède avait détaché sous le général Walmoden une vingtaine de mille hommes, comprenant ce qui méritait le nom de ramassis, pour tenir tête, derrière les nombreux canaux du Mecklembourg, au corps d'armée qui était sorti de Hambourg sous le maréchal Davout. Le reste des 150 mille hommes commandés par le prince de Suède avait été consacré au blocus ou au siége des places de l'Oder et de la Vistule.

Difficulté des lieux que le maréchal Oudinot avait à traverser pour se rendre à Berlin. Le maréchal Oudinot était parfaitement informé de cet état de choses, et en était justement préoccupé. Les lieux ajoutaient à la difficulté de sa tâche. En s'avançant sur Berlin, entre l'Elbe et la Sprée, on devait cheminer entre une double ligne d'eaux tour à tour stagnantes ou courantes, lesquelles peuvent se désigner, l'une par la rivière de la Dahne qui se jette dans la Sprée au-dessus de Berlin, l'autre par la rivière de la Nuthe qui se jette dans le Havel à Potsdam. Au sein de l'angle formé par cette double ligne d'eaux, se trouvait l'armée du Nord, établie dans une bonne position, celle de Ruhlsdorf, couverte par une puissante artillerie, et gardée au loin par une cavalerie innombrable. On ne pouvait s'aventurer à travers ce labyrinthe de bois, de sables, d'étangs, de rivières, qu'en courant toujours un double danger, celui d'être débordé ou tourné si on marchait sur une seule route, et, si on voulait en tenir plusieurs, celui d'être séparé en deux ou trois corps, que la privation de communications transversales rendait incapables de se secourir l'un l'autre.

Répugnance du maréchal Oudinot à se charger du grand commandement qui lui était destiné. Au moment de partir pour cette expédition, le maréchal Oudinot se défiant à la fois de l'ennemi, des lieux, de ses lieutenants, de lui-même, aurait volontiers cédé à d'autres le périlleux honneur qu'on lui avait destiné. Napoléon lui avait bien écrit qu'il y aurait dans peu de jours plus de cent mille Français à Berlin, car dans ses calculs, malheureusement faits de loin, il avait compris les 30 mille hommes du maréchal Davout, et les 10 mille hommes qui devaient sortir de Magdebourg sous le général Girard. Mais avant que cette réunion pût s'effectuer, il fallait que la première difficulté eût été vaincue, celle de percer sur Berlin, et celle-là on devait la surmonter avec une armée de beaucoup inférieure à l'armée ennemie, et à travers un pays presque impénétrable. Le maréchal Oudinot n'avait donc pas pris ces promesses fort au sérieux, et il se voyait toujours, au milieu d'un pays des plus difficiles, obligé avec 64 mille hommes de marcher contre Berlin protégé par 90 mille. Premier mouvement de Baruth à Luckenwalde. Le 18 août il était réuni à Baruth, à trois journées de Berlin, avec ses trois corps. Mais ayant à rallier la division de grosse cavalerie du général Defrance, qui devait faire partie de la réserve du duc de Padoue, et qui venait rejoindre l'armée par Wittenberg, il opéra un mouvement transversal de droite à gauche, et se porta de Baruth à Luckenwalde. (Voir la carte no 58.) Après avoir rallié sa grosse cavalerie, il reprit sa route au nord, s'avançant entre Zossen et Trebbin, au centre de cette double ligne d'eaux qui viennent, comme nous l'avons dit, converger sur Berlin.

Arrivée à Trebbin le 21 août. Le 21 il était en face de Trebbin, à quelques lieues de l'armée ennemie, qui commençait à se concentrer à mesure que le terrain se resserrait et que nous approchions. Entre les deux lignes d'eau s'élevait une suite de coteaux boisés, et sur le flanc de ces coteaux se développaient les deux routes par lesquelles on pouvait s'acheminer sur Berlin. Deux routes à suivre, l'une à gauche passant par Trebbin, l'autre à droite passant par Blankenfelde. L'une des deux routes, celle de gauche, passant à Trebbin, avait un ruisseau à franchir, puis à gravir un coteau couvert de bois, pour déboucher sur Gross-Beeren. Celle de droite, entièrement séparée de la précédente, après avoir gravi aussi des coteaux, allait déboucher par Blankenfelde sur la droite et à quelque distance de Gross-Beeren. Le maréchal Oudinot résolut de suivre ces deux routes à la fois, par précaution d'abord, car il ne voulait pas être tourné en négligeant l'une des deux, par condescendance ensuite, car ses lieutenants aimaient assez à marcher séparément, et il se flattait que ces obstacles surmontés on se réunirait pour aborder l'ennemi en masse.

Le maréchal Oudinot enlève Trebbin le 21. Le 21 il attaqua Trebbin avec le 12e corps, dirigea le 4e, celui du général Bertrand, sur Schultzendorf, et achemina le 7e, celui du général Reynier, entre deux, vers un village appelé Nunsdorf. La petite ville de Trebbin, assez bien retranchée, était occupée par un détachement des troupes de Bulow. Le corps de Tauenzien gardait la route de droite, celle de Blankenfelde. Le maréchal Oudinot commença par accabler Trebbin de ses projectiles, puis il y envoya une brigade de la division Pacthod, pendant que le 7e corps menaçait par Wittstock de tourner la position. Ces mouvements combinés produisirent leur effet. La brigade de la division Pacthod entra baïonnette baissée dans un faubourg de Trebbin, et les Prussiens se voyant déjà débordés par le 7e corps, nous abandonnèrent cette petite ville, repassèrent le ruisseau qu'ils avaient mission de défendre, et se replièrent sur les coteaux en arrière. Vers la route de droite, le général Bertrand avait occupé Schultzendorf avec le 4e corps.

Le 22, il force le passage du ruisseau de Trebbin. Le lendemain 22, il fallut franchir le ruisseau disputé la veille, gravir ensuite les coteaux sur lesquels s'élevait la route de Berlin, et sur la route de droite gravir également les hauteurs le long desquelles passait le chemin de Blankenfelde. Le maréchal Oudinot aborda le ruisseau sur deux points, par Wilmersdorf et Wittstock. La division Guilleminot du 12e corps, la division Durutte du 7e, ayant rétabli le passage avec des chevalets, assaillirent hardiment les redoutes de l'ennemi, et les occupèrent sans perdre beaucoup de monde. Les troupes du corps de Bulow les évacuèrent en se retirant définitivement vers la position centrale choisie par le prince de Suède. Sur le côté opposé, le général Bertrand après une vive canonnade atteignit la position de Juhnsdorf, conduisant à Blankenfelde. Danger d'être pris en flanc si on marche sur une seule route, et de se diviser si on marche sur deux. On avait donc fait un nouveau pas dans ce fourré, où l'on était condamnés soit à marcher divisés en cheminant sur deux routes latérales presque sans communication entre elles, soit à marcher sans précaution contre un mouvement de flanc, si on prenait une seule route. Sans doute il eût été possible de parer à cet inconvénient, en s'avançant avec la masse de ses forces par une route seulement, et en ne dirigeant sur l'autre que quelques détachements de troupes légères, mais il eût fallu disloquer les divers corps, et pour cela exercer à l'égard de leurs chefs une autorité que le maréchal Oudinot, commandant direct du 12e et plutôt conseiller que chef des 7e et 4e, n'osait pas s'attribuer.

Tout annonçait qu'on approchait définitivement de l'ennemi, et qu'on allait se trouver face à face avec lui. Le ruisseau sur le bord duquel on avait combattu la veille une fois franchi, on allait longer le flanc de coteaux boisés, et aboutir à un village nommé Gross-Beeren, vis-à-vis de la position centrale de Ruhlsdorf occupée par l'armée du Nord. On devait par la route de droite opérer un mouvement semblable sur le flanc des coteaux de Juhnsdorf et de Blankenfelde, et si on parvenait à y vaincre la résistance de l'ennemi, on était assuré de déborder de ce côté la position de Gross-Beeren.

Mouvement le 23 août des 12e et 7e corps sur Gross-Beeren, et du 4e sur Blankenfelde. Le maréchal Oudinot espérant ne rencontrer l'ennemi qu'après avoir dépassé Gross-Beeren, et lorsqu'on aurait eu le temps de se réunir, laissa par excès de condescendance une tâche distincte à chacun de ses lieutenants. Il décida que sur la route de droite le général Bertrand enlèverait Blankenfelde, pour se porter ensuite sur Gross-Beeren; que sur la route de gauche le général Reynier qui avait forcé la veille le ruisseau de Trebbin et gravi les coteaux au delà, cheminerait sur le flanc de ces coteaux en suivant la lisière des bois jusqu'à Gross-Beeren, et là s'arrêterait pour prendre position. Quant à lui, au lieu de marcher avec le 12e corps derrière le général Reynier pour lui servir d'appui, il imagina de passer par Arensdorf sur l'autre versant des hauteurs que ce général devait parcourir, comme s'il eût craint d'importuner ses lieutenants par sa présence. Il devait ensuite déboucher sur Gross-Beeren, mais à deux lieues sur la gauche, distance à peu près égale à celle qui en devait séparer le général Bertrand sur la droite.

Combat de Gross-Beeren, livré par le 7e corps contre la masse de l'armée prussienne et suédoise. Le 23 août au matin chacun se mit en mouvement selon la direction qui lui était assignée. Sur la route de droite, le général Bertrand s'étant présenté devant la hauteur de Blankenfelde, y trouva le général Tauenzien fortement établi, et fut obligé d'engager avec lui une violente canonnade. Sur la route de gauche, le général Reynier, avec le 7e, longea pendant près de trois lieues le flanc des coteaux dont le maréchal Oudinot parcourait le revers, chemina sans grande difficulté, et déboucha devant Gross-Beeren. Sur-le-champ il attaqua ce village, et en débusqua la division du général de Borstell. Avec une impatience de succès très-mauvaise conseillère, il s'avança fort au delà de ce village au lieu de s'y établir, et aperçut en position, à Ruhlsdorf, l'armée du prince de Suède tout entière. À droite devant lui il avait la division de Borstell, repliée sur le gros du corps prussien de Bulow, au centre mais tirant un peu sur la gauche l'armée suédoise, tout à fait à gauche enfin les Russes, c'est-à-dire, sans compter le corps de Tauenzien, un rassemblement d'environ 50 mille hommes, couverts par une nombreuse artillerie. Il n'avait pour faire face à cette ligne formidable que 18 mille hommes, dont 6 mille Français, soldats excellents, et 12 mille Saxons qui ne valaient plus ceux qui avaient fait sous ses ordres la campagne de Russie. Il n'éprouvait certes pas l'envie de se mesurer avec une pareille masse d'ennemis; mais s'étant assez avancé pour donner prise, il ne pouvait manquer de les avoir bientôt sur les bras.

Hésitation de Bernadotte, et ardeur des Prussiens. En effet les Prussiens du général Bulow brûlaient d'impatience de nous combattre, et de couvrir de leurs corps la route par laquelle nous prétendions arriver à Berlin. Bernadotte hésitait. C'était la première fois qu'il allait rencontrer les Français, et il les craignait encore plus que sa conscience. Il tremblait de voir disparaître en un jour le prestige dont il avait cherché à s'entourer au milieu des étrangers, en se donnant pour le principal auteur des succès de Napoléon. Il craignait aussi de compromettre l'armée suédoise, qu'il savait ne pouvoir pas remplacer si elle était détruite. Il s'agissait donc pour lui de jouer sa fortune, sa couronne en un instant, et il était saisi d'une hésitation qui faisait douter de son courage de soldat. Le gros de l'armée prussienne se jette sur le 7e corps. Le général Bulow, comme tous les Prussiens, se défiant encore plus de la loyauté de Bernadotte que de sa valeur, n'attendit pas son commandement, et avec les 30 mille hommes qu'il avait sous ses ordres, marcha sur le général Reynier. Il se fit précéder de beaucoup de bouches à feu, et, pour l'ébranler plus sûrement, il porta sur le flanc de son adversaire la division de Borstell. Bernadotte ne pouvant plus reculer, mais ne voulant pas engager toutes ses forces, se contenta de détacher sa cavalerie avec une nombreuse artillerie contre la gauche de Reynier, dont la division Borstell menaçait la droite. Le général Reynier, qui une fois au danger s'y comportait avec la valeur d'un vieil officier de l'armée du Rhin, tint bon, espérant être bientôt secouru. Il exécuta un mouvement rétrograde pour prendre une meilleure position, et appuyant sa droite aux maisons de Gross-Beeren, sa gauche à une hauteur d'où son artillerie plongeait sur l'ennemi, il fit très-bonne contenance. Les Prussiens, malgré une épaisse mitraille, s'avancèrent résolûment, animés par le double désir de sauver Berlin et de saisir une proie qu'ils croyaient assurée. La division Durutte se défend vaillamment, mais les Saxons se débandent. La division Durutte résista héroïquement; mais les Saxons, pour la plupart conscrits de l'année, joignant à la faiblesse de leur âge un très-mauvais esprit, travaillés par des officiers qui leur rappelaient que Bernadotte les avait commandés en 1809 et traités comme un père, ne résistèrent pas longtemps, et laissèrent sans appui la division Durutte. Celle-ci fut obligée de se retirer, mais elle le fit en bon ordre, et en ôtant à l'ennemi le goût de la poursuivre. De son côté la division Guilleminot, du 12e corps, s'avançant sous la conduite du maréchal Oudinot sur le revers de la position, se trouvait à Arensdorf au moment de la plus violente canonnade. Elle se hâta de courir au feu, et se rabattit par sa droite à travers les bois, afin de secourir Reynier par le plus court chemin. Arrivant trop tard pour faire changer la face du combat, elle servit toutefois à contenir l'ennemi, et se replia ensuite, assaillie plusieurs fois par la cavalerie russe sans en être ébranlée. Chacun se reporta sur le point de départ du matin, le 12e corps sur Thyrow, le 7e sur Wittstock. Le 12e était en bon état, le 7e se trouvait désorganisé par la complète déroute des Saxons. Plus de 2 mille de ces alliés avaient été pris, avec quinze bouches à feu; quelques mille s'étaient débandés, les uns pour aller joindre les Suédois, les autres pour s'enfuir sur les derrières. Retraite de l'armée française à la suite du malheureux combat de Gross-Beeren. Quant au général Bertrand qui dirigeait le 4e corps, il avait fait d'assez grands efforts pour surmonter la résistance de Tauenzien à Blankenfelde, et n'y avait point réussi. Il ne l'aurait pu qu'en poussant ces efforts à l'extrême, mais il le croyait inutile, pensant que le succès du corps principal à Gross-Beeren obligerait Tauenzien à décamper. De la sorte, chacun avait combattu sans accord, sans concert, comptant mal à propos sur son voisin, les uns sans dommage comme Bertrand et Oudinot, les autres au contraire avec un dommage notable comme le général Reynier.

Cependant cet échec, si on n'avait eu que des troupes exclusivement françaises, et d'un esprit sûr, n'aurait pas pu être suivi de grandes conséquences, car, après tout, on n'avait perdu que 2 mille hommes en ligne. Mais avec une moitié de l'effectif total en troupes italiennes et allemandes toujours prêtes à nous quitter, et une autre moitié de jeunes soldats français, trop confiants d'abord, et maintenant tout étonnés d'un revers, il était difficile de continuer à s'avancer sur Berlin en présence de 90 mille hommes, sur le corps desquels il aurait fallu passer. Pertes considérables par la disposition des troupes alliées à se débander. Déjà plus de 10 mille alliés, les uns Saxons, les autres Bavarois, avaient quitté nos rangs et couraient vers l'Elbe en poussant le cri de Sauve qui peut! Dans un pareil état de choses le maréchal Oudinot pensa qu'il fallait battre en retraite, et se rapprocher de l'Elbe. Le lendemain 24 août, il commença son mouvement rétrograde, l'exécuta en bon ordre, mais toujours pressé vivement par les Prussiens, ivres de joie et d'orgueil, accusant Bernadotte de trahison ou de lâcheté parce qu'il n'était pas aussi ardent qu'eux, et courant sans le consulter à la poursuite de l'ennemi, plus vaincu à leurs yeux qu'il ne l'était véritablement. Motifs du maréchal Oudinot pour se retirer jusqu'à Wittenberg. Le maréchal Oudinot aurait pu s'arrêter et réprimer peut-être leur ardeur; toutefois, dès qu'il n'était plus en marche sur Berlin, et qu'il devait renoncer à l'espérance d'entrer dans cette capitale, risquer une action douteuse avec des soldats ébranlés lui parut peu sage, le résultat d'ailleurs ne pouvant consister qu'à se maintenir entre Berlin et Wittenberg, dans un pays qui ne lui présentait ni appui ni ressources. Il prit donc le parti le plus sûr, celui de venir se placer sous le canon de Wittenberg, où il était assuré de ne courir aucun danger, où il couvrait l'Elbe, où il avait abondamment de quoi subsister, et pouvait enfin remettre le moral de ses soldats. Il y arriva les 29 et 30 août, toujours disputant fortement le terrain à mesure qu'il rétrogradait. Mésaventure de la division Girard sortie de Magdebourg. Pendant ce temps, la division active de Magdebourg était sortie de cette place sous la conduite du général Girard, avait été assaillie par le général Hirschfeld et les coureurs russes de Czernicheff, et bientôt accablée par le nombre, était rentrée dans Magdebourg après avoir perdu un millier d'hommes et quelques pièces de canon. Position embarrassée du maréchal Davout, engagé seul avec 30 mille hommes au milieu du Mecklembourg. Aux environs de Hambourg, le maréchal Davout, sorti de la place avec 30 mille hommes, dont 10 mille Danois, s'était avancé dans la direction de Schwerin, forçant le corps anglo-allemand qu'il avait devant lui à se replier, et prêt à lui passer sur le corps s'il apprenait un succès du maréchal Oudinot dans les environs de Berlin. Mais, dans le doute, il était obligé à beaucoup de circonspection, et se conduisait de manière à n'avoir pas d'échec, surtout pas de désastre.

Fautes diverses qui avaient empêché le succès du mouvement sur Berlin. Dès que le corps principal, celui du maréchal Oudinot, n'avait pu pénétrer jusqu'à Berlin, la réunion de plus de cent mille hommes dans cette capitale, que Napoléon avait espérée, n'était plus qu'un rêve. Sans doute il y avait eu quelques fautes commises: le maréchal Oudinot n'avait pas tenu ses corps assez réunis; ses lieutenants n'avaient pas eu le goût de marcher ensemble, et il avait eu le tort de trop se prêter à ce goût. Certainement il y avait ces fautes à relever dans l'exécution du mouvement sur Berlin; mais le tort essentiel (il est à peine nécessaire de le dire) était à Napoléon, qui avait trop méprisé ce qu'il appelait le ramassis de Bernadotte, qui lui avait opposé à son tour un vrai ramassis, où pour une moitié de Français prêts à bien combattre, il y avait une moitié d'Allemands et d'Italiens prêts à se débander, qui avait trop compté enfin sur la jonction à Berlin de corps partant de points aussi éloignés que Wittenberg, Magdebourg et Hambourg. Évidemment le mieux eût été de ne pas hasarder Oudinot sur Berlin, ce qui eût permis de ne pas tenir Macdonald sur le Bober, et ici comme toujours l'exagération des desseins politiques chez Napoléon avait rendu caducs les plans du général, réflexion qui devient oiseuse à force d'être répétée, mais que nous répétons malgré nous, parce que ce triste sujet la fait naître sans cesse, et que seule d'ailleurs elle explique les erreurs d'un aussi grand capitaine.

Ce sont ces divers mécomptes qui avaient ramené Napoléon de Pirna à Dresde, et occasionné l'isolement de Vandamme. C'étaient ces graves mécomptes, et non point une maladie inventée par les flatteurs, qui avaient surpris Napoléon au lendemain de ses victoires du 26 et du 27 août, et qui, arrivant coup sur coup à sa connaissance, l'avaient ramené de Pirna à Dresde, et l'y avaient retenu les 29 et 30 août, tandis que Vandamme restait sans appui à Kulm. Ces mécomptes étaient d'une haute importance, car au lieu de Macdonald laissé victorieux en Silésie et poursuivant Blucher, avoir sur les bras Blucher victorieux et Macdonald en déroute; au lieu de cent mille hommes entrés dans Berlin, avoir Oudinot replié sur Wittenberg et privé de plus de dix mille hommes, Girard repoussé dans Magdebourg avec perte d'un millier de soldats, Davout enfin condamné à tâtonner avec trente mille au milieu des marécages du Mecklembourg, était une situation bien différente de celle que Napoléon avait espérée, en voulant de l'Elbe étendre son bras jusqu'à la Vistule. Vaste et grande combinaison imaginée par Napoléon pour réparer les échecs essuyés par Macdonald et Oudinot. Le 30, ignorant encore le désastre de Vandamme, qu'il ne sut que le lendemain matin, il avait conçu après de profondes méditations un plan nouveau des plus vastes, des plus fortement combinés, car les revers de ses lieutenants étaient bien loin jusqu'ici d'avoir déconcerté son génie et ébranlé sa confiance dans la fortune. Plus d'une fois il avait songé à courir sur Prague, à frapper l'Autriche dans une de ses capitales, et à briser en quelque sorte la coalition sur la tête de l'armée principale où résidaient les trois souverains alliés. Si en effet après la bataille de Dresde il eût suivi à outrance l'armée de Bohême, déjà si profondément atteinte, il est probable qu'il eût dissous la coalition, et sans les nouvelles venues de Silésie et de Berlin, il est certain qu'il l'eût fait. Le plus spirituel de ses lieutenants, dont il n'aimait pas l'esprit frondeur, dont il suspectait quelquefois la justesse de vues, mais dont il appréciait les rares talents, le maréchal Saint-Cyr, l'y conviait sans relâche. Mais il y avait des objections graves à ce plan. D'abord il fallait passer les montagnes de Bohême, livrer bataille au delà, avec le danger auquel venait d'échapper par miracle la grande armée des coalisés, celui de n'avoir, si on était battu, que d'affreux défilés pour retraite. Il fallait ensuite aller prendre Prague, dont les défenses relevées à la hâte pouvaient opposer une résistance imprévue. Enfin, si même on triomphait de cet obstacle, on aurait allongé sa ligne, déjà trop longue, de toute la distance qu'il y a de Dresde à Prague, distance fort aggravée par les lieux et par les montagnes. Napoléon se serait trouvé ainsi plus loin de son armée de Silésie, plus loin de celle du bas Elbe, et hors d'état de les secourir si elles éprouvaient des revers. Ces objections l'avaient toujours fort détourné du projet de se porter en Bohême, et il n'y avait songé qu'un instant, lorsque étant à Zittau, il avait espéré tomber à l'improviste au milieu des corps qui allaient former l'armée du prince de Schwarzenberg. Mais Macdonald étant vaincu, Oudinot étant ramené de Berlin sur Wittenberg, s'éloigner d'eux en ce moment était chose inadmissible; aussi Napoléon en apprenant leurs revers ne songea-t-il qu'à s'en rapprocher, et tout à coup, avec cette inépuisable fécondité qui était un des attributs de son riche génie, il imagina de faire non plus de Dresde mais de Berlin, le nouveau centre de ses opérations.

Napoléon songe à laisser Murat à Dresde avec cent mille hommes, et à se porter avec quarante mille au secours d'Oudinot, à le conduire dans Berlin, puis à revenir se jeter dans le flanc de Blucher, si ce dernier a osé marcher sur Dresde. Il fallait battre Blucher, qui n'avait reçu les 22 et 23 août qu'un premier choc sans suite; il fallait battre Bernadotte, qui loin d'essuyer des échecs avait eu des avantages, dont il serait aussi utile que satisfaisant de rabaisser l'orgueil, de punir la trahison, de détruire la fausse renommée. C'étaient là de graves motifs de tourner nos coups de ce côté. En se dirigeant sur Berlin avec sa garde, avec une moitié de la réserve de cavalerie, c'est-à-dire avec quarante mille hommes, Napoléon recueillait en route Oudinot, accablait Bernadotte, entrait dans Berlin, y appelait la division Girard, le corps de Davout, y reformait cette concentration de cent mille hommes sur laquelle il avait tant compté, la dirigeait sur Stettin, Custrin, où nos garnisons avaient besoin d'être ravitaillées, donnait courage à celles de la Vistule, pouvait ensuite retourner de sa personne à Luckau entre Berlin et Dresde, prêt à tomber dans le flanc de Blucher, si ce dernier avait osé se porter sur l'Elbe.

Six à sept marches séparaient Napoléon de Berlin: il fallait donc dix-huit ou vingt jours au plus entre aller et revenir, et il avait fait les dispositions suivantes pour couvrir Dresde en son absence. Il voulait y laisser Vandamme avec le 1er corps (car le 30 au matin, moment de ses projets, Napoléon ignorait le désastre de Kulm), outre Vandamme, Saint-Cyr, Victor, Marmont avec une portion de la réserve de cavalerie. Il se proposait de mettre ces forces, constituant une armée de cent mille hommes, sous Murat, et il comptait que celui-ci, appuyé sur Dresde, adossé à Macdonald, qui devait dans ce plan être ramené jusqu'à Bautzen, serait en mesure de résister à un retour de l'armée de Bohême, retour que le désastre récemment essuyé par celle-ci rendait peu probable avant quinze jours. Napoléon espérait avoir ainsi le temps de revenir après avoir frappé à Berlin un coup décisif, et à son approche tout nouveau projet contre Dresde devait s'évanouir. Blucher certainement en apprenant la bataille de Dresde, et sachant Napoléon sur son flanc (car il y serait sur la route de Berlin), n'oserait pas dépasser Bautzen. En tout cas, Macdonald se rapprochant de l'Elbe, et venant se mettre dos à dos avec Murat, aucun d'eux n'aurait de danger sérieux à craindre.

Dans la supposition du plan qui précède, Napoléon se serait établi de sa personne et avec sa réserve à Luckau, entre Berlin et Dresde, et aurait ainsi transporté la guerre au nord de l'Allemagne. L'expédition de Berlin terminée, le projet de Napoléon était de s'établir à Luckau, entre Berlin et Dresde, d'y attirer le corps de Marmont et toute la réserve de cavalerie, de laisser à Dresde et dans le camp de Pirna 60 mille hommes, d'en laisser 60 mille à Bautzen, tandis qu'avec 60 mille autres il serait prêt à courir ou à Berlin, ou à Bautzen, ou à Dresde, suivant le besoin, ce qu'il pouvait faire en trois jours d'une marche rapide. Dans cette position il était certain de suffire à tout, car placé à trois marches de Berlin, il serait de plus dans le flanc de Blucher, et assez près de Dresde pour y arriver à temps si l'armée de Bohême s'y présentait. Il est même probable qu'en suivant ce plan il aurait réussi à transporter la guerre au nord de l'Allemagne, car le rassemblement du nord étant dissous et Bernadotte puni, les Prussiens voudraient regagner leur pays pour le défendre, les Prussiens y attireraient les Russes, on ferait ainsi supporter aux plus hostiles des Allemands les horreurs de la guerre, et en découvrant un peu le haut Elbe, on couvrirait tout à fait le bas Elbe, c'est-à-dire Hambourg, où existait la plus belle des lignes de communication, celle de Hambourg à Wesel. Restait, il est vrai, dans ce cas, la chance de voir les Autrichiens se porter sur le haut Rhin, chance peu vraisemblable, car ils n'oseraient s'avancer si loin, Napoléon pouvant fondre sur leurs derrières. De plus Napoléon serait autorisé à se prévaloir auprès d'eux des soins qu'il mettrait à éloigner la guerre de leur territoire, et il pourrait en tirer une nouvelle occasion de négociations, ce qui n'était pas impossible, les Autrichiens étant de tous ses ennemis les moins engagés, les moins implacables, les seuls disposés à traiter raisonnablement.

La nouvelle du désastre de Kulm arrête l'élan des pensées de Napoléon. Tel était son plan le 30 au matin, plan déjà écrit et accompagné d'ordres tout rédigés[17], lorsque la nouvelle de l'événement de Kulm vint bouleverser ses vastes conceptions. Il fut cruellement affligé en apprenant le désastre de Vandamme; c'étaient avec la Katzbach et Gross-Beeren trois échecs graves, qui égalaient en importance les succès obtenus autour de Dresde, et les surpassaient même, car le prestige de la victoire avait passé du côté des coalisés, et il ne restait du côté de Napoléon que le prestige toujours éclatant de son ancienne gloire. Pour la première fois il pensa qu'il avait peut-être trop présumé de ses forces, en refusant les conditions qu'on lui avait offertes à Prague, et il apprécia mieux l'inconvénient de la jeunesse chez ses soldats, de la contagion des sentiments germaniques chez ses alliés, du découragement chez ses lieutenants; peut-être alla-t-il jusqu'à regretter d'avoir ou disgracié, ou décrié lui-même, ou prodigué au feu des généraux en chef tels que Masséna, Davout et Lannes! Sans doute il avait encore de braves gens, des héros tels que Ney, Oudinot, Macdonald, Victor, Murat, mais ils étaient peu habitués au commandement en chef; il ne les y essayait que dans un moment peu propre à les encourager, dans un moment où les passions de l'Europe, la fortune, le vent du succès, tout enfin était tourné contre nous.

Napoléon conçoit un nouveau plan fondé sur le dernier état des choses. Il fut pendant plus d'un jour atterré pour ainsi dire sous ces coups redoublés; mais son esprit toujours inépuisable n'en fut point frappé de stérilité; son énergie, son imagination, ses illusions même, tout se ranima le lendemain, et il forma un nouveau projet, qui moins vaste que le précédent, était cependant tout aussi fortement conçu. D'abord il voulut donner un autre chef aux trois corps destinés à marcher sur Berlin, et il choisit le maréchal Ney, qui n'avait pas de supérieur en bravoure sur le champ de bataille, mais qui n'avait jamais dirigé de grandes armées. Il place sous le commandement du maréchal Ney les trois corps confiés d'abord au maréchal Oudinot. Napoléon fit ce choix, parce que l'âme intrépide et confiante de Ney n'avait pas reçu encore l'atteinte du découragement, déjà si visible chez nos autres généraux. Il l'envoya à Wittenberg en lui adressant les paroles les plus encourageantes, et les instructions les plus précises. Voici à quel plan général correspondaient ces instructions.

Il porte Ney à Baruth, à deux journées de Berlin, et songe à se placer lui-même avec sa réserve à Hoyerswerda, entre Baruth et Dresde, avec l'intention ou de pousser Ney sur Berlin, ou de se jeter dans le flanc de Blucher, si celui-ci est devenu trop pressant. Napoléon lui prescrivit après avoir réuni et ranimé les 7e, 4e et 12e corps (le maréchal Oudinot devait garder le commandement direct de ce dernier), de se rendre à Baruth, à deux journées de Berlin, et d'y attendre les ordres du quartier général. Quant à lui personnellement, il résolut de se rendre à Hoyerswerda, distant de trois journées de Baruth, et de deux journées de Dresde, avec la garde, la plus grande partie de la réserve de cavalerie, et le corps de Marmont. Posté là en Lusace, entre Berlin et Gorlitz, il pouvait à volonté, ou se porter à gauche sur Berlin, et aider Ney à pénétrer dans cette ville, ce qui revenait à son vaste plan du 30 au matin, ou se jeter à droite dans le flanc de Blucher et l'accabler, si ce dernier, continuant à presser Macdonald, devenait inquiétant pour Dresde. Il était impossible assurément d'imaginer une combinaison plus savante et plus appropriée aux circonstances, car Napoléon était certain en joignant l'un de ses deux lieutenants, celui qui faisait face à Bernadotte, ou celui qui faisait face à Blucher, de rendre l'un ou l'autre victorieux. Seulement il ne se plaçait cette fois qu'à deux petites journées de Dresde, dans le doute où il était sur les dispositions de l'armée de Bohême. Si elle avançait de nouveau, remise de la défaite de Dresde par le succès de Kulm, il revenait tout de suite lui porter un second coup comme celui du 27 août. Si c'était Blucher qui se montrait audacieux, il tombait d'Hoyerswerda dans son flanc, et le renvoyait pour longtemps sur l'Oder. Et enfin si aucune des armées de Silésie et de Bohême ne se montrait entreprenante, il pouvait d'Hoyerswerda pousser Ney sur Berlin, sans même l'y suivre. Il suffisait en effet qu'il l'appuyât jusqu'à Baruth, car l'impétueux Ney, se sentant une pareille arrière-garde, était bien capable de se ruer sur Bernadotte, de lui passer sur le corps, et d'entrer à Berlin. Une fois ce grand acte accompli, Napoléon était libre de retourner à Hoyerswerda, d'où il menacerait Blucher ou Schwarzenberg, celui des deux en un mot qui essayerait quelque chose. Tout était non-seulement profond, mais vrai, juste, dans ces combinaisons, et il n'y en avait pas une qui dix ans auparavant n'eût réussi d'une manière éclatante, quand nos soldats étaient à l'épreuve des dures alternatives de la guerre, quand nos généraux étaient pleins de confiance, quand Napoléon ne doutait pas plus des autres que de lui, quand ses ennemis, moins résolus à vaincre ou à mourir, n'étaient pas décidés à persévérer même au milieu des plus grandes défaites! Mais aujourd'hui, dans l'état moral de nos ennemis et de nous-mêmes, tout était incertain, même avec des soldats et des généraux restés héroïques[18].

Précautions prises pour couvrir Dresde pendant que Napoléon en sera éloigné. Après avoir donné les ordres convenables, Napoléon fit les plus habiles dispositions pour qu'en son absence Dresde ne demeurât pas découvert. D'abord il réorganisa le corps de Vandamme, dont il était déjà rentré de nombreux débris. Outre la 42e division, restituée au maréchal Saint-Cyr, laquelle avait assez peu souffert, quinze mille hommes environ de toutes armes, et appartenant au 1er corps, étaient revenus, ou isolément ou en troupe. Réorganisation du corps de Vandamme. Tout ce qui était Français avait rejoint le drapeau, sauf les hommes hors de combat ou pris par l'ennemi. On avait perdu le matériel d'artillerie et malheureusement quelques-uns des officiers les plus distingués. On ne savait pas ce qu'étaient devenus Haxo et Vandamme: on allait jusqu'à les croire morts l'un et l'autre. Le secrétaire du général Vandamme ayant reparu, Napoléon fit saisir les papiers du général pour en extraire sa correspondance militaire, et enlever la preuve des ordres envoyés à cet infortuné. Napoléon eut même la faiblesse de nier l'ordre donné de s'avancer sur Tœplitz, et sans toutefois accabler Vandamme, en le plaignant au contraire, il écrivit à tous les chefs de corps que ce général avait reçu pour instruction de s'arrêter sur les hauteurs de Kulm, mais qu'entraîné par trop d'ardeur, il s'était engagé en plaine, et s'était perdu par excès de zèle. Le récit authentique que nous avons présenté prouve la fausseté de ces assertions, imaginées pour conserver à Napoléon une autorité sur les esprits, dont il avait en ce moment besoin plus que jamais.

Commandement de ce corps confié au comte de Lobau. Son premier soin fut de chercher pour ce corps si maltraité un chef aussi brave que Vandamme, mais plus circonspect. Il choisit l'illustre comte de Lobau, qui à une rare énergie joignait un remarquable discernement militaire et un grand savoir-faire, cachés sous des formes rudes et martiales. Le comte de Lobau possédait en effet et méritait l'entière confiance de Napoléon, qui l'avait toujours auprès de lui, soit pour les coups de vigueur, soit pour les missions qui exigeaient du jugement, de l'exactitude, de la franchise. Ce soldat intrépide et spirituel si connu des hommes de notre génération, joignant à une taille de grenadier, à une figure de dogue, la plus profonde finesse, se tirait de toutes les missions que lui confiait Napoléon sans le tromper et sans lui déplaire, s'arrangeant pour dire la vérité sans compromettre ni lui ni les autres. À son extrême adresse, à sa rare bravoure, il réunissait le talent et le goût de l'organisation des troupes, dans laquelle il excellait. On ne pouvait pas mieux choisir pour rendre au 1er corps l'esprit militaire qu'il avait dû perdre dans le désastre de Kulm. Napoléon distribua ce corps en trois divisions de dix bataillons chacune, lui restitua la moitié de la division Teste qu'on en avait momentanément détournée, lui ôta la brigade de Reuss qu'on lui avait aussi momentanément prêtée, et soit avec les soldats rentrés, soit avec quelques bataillons de marche venus de Mayence, lui procura encore un effectif d'environ 18 mille hommes. Il puisa dans les arsenaux de Dresde, où un immense matériel avait été amené par ses soins, de quoi remplacer les fusils perdus et les soixante-douze bouches à feu abandonnées sur le champ de bataille de Kulm. Il fournit des souliers, des vêtements à ceux qui en manquaient, et n'oublia rien pour remettre le moral des hommes, soit par des encouragements, soit par des revues, soit par ces petites satisfactions matérielles qui composent le bonheur du soldat. Le comte de Lobau fut chargé d'opérer cette résurrection en quelques jours, Napoléon entendant se servir du 1er corps pour la défense de Dresde pendant sa prochaine absence.