Sept. 1813. Distribution des forces laissées à Dresde, et nouveaux travaux de défense ordonnés autour de cette capitale, de manière à en rendre la possession tout à fait certaine. Quant à la conservation de Dresde, il y pourvut de la manière suivante. Au lieu d'y laisser le 14e corps seul, comme lorsqu'il avait marché sur la Silésie, il laissa le 14e (maréchal Saint-Cyr) au camp de Pirna, le 2e (maréchal Victor) à Freyberg, et le 1er enfin (comte de Lobau) dans l'intérieur même de Dresde, où celui-ci aurait plus de facilité pour se réorganiser. Le 14e corps, qui en recouvrant la 42e division en avait dès lors quatre, dut garder Kœnigstein et Lilienstein, le pont de l'Elbe jeté entre ces deux forts, le camp de Pirna, le défilé de Péterswalde, et les débouchés secondaires de la Bohême qui venaient tomber sur la droite de la chaussée de Péterswalde. Le maréchal Victor à Freyberg veillait à la fois sur la grande chaussée de Freyberg, et sur le chemin de Tœplitz par Altenberg. La cavalerie de Pajol galopait entre deux pour exercer une active surveillance. En cas de nouvelle apparition de l'armée de Bohême, ces deux corps avaient ordre d'opposer une résistance modérée, suffisante seulement pour retarder sans se compromettre la marche de l'ennemi, et de se replier sur Dresde en y donnant l'éveil. Ils devaient venir se placer, Saint-Cyr sur la gauche du camp retranché où il avait déjà combattu vaillamment le 26 août, Victor sur la droite où il avait décidé le gain de la bataille du 27. Attaqués sérieusement, ils avaient ordre de rentrer derrière les redoutes, qui avaient été portées de cinq à huit, et beaucoup mieux armées. Précautions de détail admirablement conçues. Napoléon pendant l'attaque de Dresde ayant remarqué plusieurs défectuosités dans leur établissement, avait nommé un commandant spécial pour chacune d'elles, augmenté leur artillerie, préparé des artilleurs de rechange pour les servir, défendu de laisser dans aucune des caissons de munitions, et fait construire avec des sacs à terre des espèces de réduits pour tenir lieu de magasins à poudre pendant le combat. Il avait distribué leur armement en artillerie de position nécessairement immobile, et en artillerie attelée qu'on porterait de la rive droite à la rive gauche de l'Elbe, selon qu'on serait attaqué par l'une ou par l'autre. Il avait soigneusement recommandé qu'on tînt des troupes en réserve derrière chaque redoute, pour reprendre à l'instant celle qui serait enlevée, et enfin il avait décidé que le 1er corps, sous le comte de Lobau, serait placé tout entier en réserve derrière les corps de Saint-Cyr et de Victor, pour déboucher au dernier moment, ainsi qu'avait fait la garde le 26 août, sur l'ennemi qui se croirait victorieux. C'était, comme on le voit, une répétition fort améliorée de la journée du 26, et qui promettait le même succès, car les trois corps de Saint-Cyr, Victor et Lobau réunissaient près de 60 mille hommes, c'est-à-dire plus que Napoléon n'en avait eu pour résister le 26 aux 200 mille de l'armée de Bohême. Ajoutant cette circonstance qu'au lieu d'être à quatre ou cinq journées, comme il était lors de la première apparition de l'ennemi, il ne serait plus qu'à deux en se plaçant à Hoyerswerda, Napoléon s'éloignait sans inquiétude pour la conservation de Dresde, si l'armée de Bohême renouvelait sa récente manœuvre, en opérant par la rive gauche de l'Elbe. Si au contraire, changeant de marche, elle attaquait par la rive droite, Poniatowski, Macdonald, Napoléon lui-même se rabattant sur elle, seraient en mesure de l'accabler. Toutes ses mesures arrêtées, Napoléon dirige sur Kœnigsbruck une partie de l'infanterie et de la cavalerie de la garde. Ces dispositions si savantes une fois ordonnées, il expédia le 2 septembre la cavalerie de la garde sous Nansouty, avec deux divisions d'infanterie de la jeune garde sous Curial, et les porta sur Kœnigsbruck, à gauche de la route de Bautzen, dans la direction de Hoyerswerda. (Voir la carte no 58.) Il comptait le 3 faire partir la vieille garde de Dresde, et le reste de la jeune garde de Pirna, toujours dans la même direction. Le 4 il avait le projet de partir lui-même pour se rendre de sa personne à Hoyerswerda. M. de Bassano devait rester à Dresde, informé de tout, même des mouvements militaires qu'il comprenait suffisamment bien, afin qu'avec cette activité dévouée qui rachetait chez lui une soumission trop aveugle, il pût transmettre à chacun et toujours à temps l'avis de ce qui l'intéressait.

Le 3 septembre au matin, Napoléon reçoit la nouvelle que le maréchal Macdonald, vivement pressé par Blucher, est à Bautzen dans un véritable danger. Le 3 septembre au matin, Napoléon était occupé à donner ses ordres, lorsqu'il reçut de Bautzen des dépêches pressées du maréchal Macdonald. Ce maréchal était, suivant l'expression de Napoléon, tout à fait décontenancé par la marche véhémente de Blucher sur lui. Blucher, qui n'était pas homme à s'arrêter dans un succès, s'était hâté, dès que les eaux avaient un peu baissé, de se porter en avant, pour tirer les plus grandes conséquences possibles de l'événement si heureux pour lui de la Katzbach. Plaçant son infanterie partie vers les montagnes, partie sur la grande route de Breslau à Dresde, lançant son immense cavalerie dans les plaines humides qu'arrosent successivement le Bober, la Preiss, la Neisse, la Sprée, il avait en débordant constamment le flanc gauche du maréchal Macdonald, obligé celui-ci à rétrograder de Lowenberg sur Lobau, de Lobau sur Gorlitz. Il disposait de 80 mille hommes contre Macdonald, qui n'en avait pas conservé 50 mille armés, et qui n'avait pu s'en procurer 60 mille en état de combattre, qu'en retirant Poniatowski du débouché de Zittau. Le maréchal Macdonald, malgré son intrépidité connue, craignait que le découragement chez ses soldats, l'aigreur de la défaite chez ses généraux, l'impulsion rétrograde chez tous, n'entraînât de nouveaux malheurs. Il demandait des secours à grands cris. Il se pouvait, à l'entendre, que sous vingt-quatre heures il fût ramené de Gorlitz sur Bautzen, peut-être sur Dresde.

Napoléon renonce momentanément à sa dernière combinaison pour se porter sur Bautzen. Napoléon, qui ne mettait pas beaucoup de temps à prendre son parti, jugea que ce n'était pas le moment de se porter sur Hoyerswerda, c'est-à-dire à gauche de la grande route de Silésie et dans le flanc de Blucher, car Macdonald était trop vivement pressé pour perdre une heure à manœuvrer. Secourir ce dernier directement, par la voie la plus courte, était la seule manœuvre adaptée aux circonstances. Napoléon comptait le joindre à Bautzen, le ranimer, le reporter en avant, et culbuter Blucher au delà de la Neisse, de la Queiss et des rivières qu'il avait dépassées. Napoléon cherchant surtout une bataille contre ceux de ses ennemis qui oseraient rester à portée de son bras, espérait la trouver dans cette nouvelle rencontre avec Blucher, et il se figurait que celui-ci, lancé comme il l'était, ne pourrait pas s'arrêter assez vite pour nous échapper encore une fois.

Il redresse la marche des divisions de la garde acheminées sur Hoyerswerda et les rabat sur Bautzen. Sa résolution étant ainsi prise, il fit redresser le mouvement imprimé la veille aux deux divisions de la jeune garde et à la cavalerie qui les suivait. Il les avait dirigées sur Kœnigsbruck, il les ramena de Kœnigsbruck sur Bautzen par Camenz. (Voir la carte no 58.) Il fit partir tout de suite la vieille garde de Dresde pour Bischofswerda, et pour Stolpen le reste de la jeune garde qui sous Mortier attendait ses ordres à Pirna. Le même mouvement direct sur Bautzen fut prescrit à la cavalerie de réserve de Latour-Maubourg, et à l'infanterie du maréchal Marmont. Mises en route le matin du 3, les troupes devaient être le soir à Bischofswerda, le lendemain 4 à Bautzen. Il s'applique à cacher son départ de Dresde pour ne pas donner l'éveil à Blucher. Napoléon se disposa lui-même à quitter Dresde dans la nuit du 3 au 4, employant selon son usage la journée entière à expédier ses ordres, et se réservant pour dormir le temps qu'il passerait en voiture. Il fit prévenir Macdonald du mouvement considérable qui s'opérait vers Bautzen, lui recommanda le secret, afin que Blucher non prévenu donnât en plein dans le gros de l'armée française. Il défendit à Dresde qu'on laissât passer par les ponts même un seul paysan, espérant empêcher ainsi que la nouvelle du départ de la garde ne parvînt à Blucher, et enfin il manda au maréchal Ney que se détournant un moment d'Hoyerswerda, il serait de retour dans cette direction sous trois ou quatre jours, et qu'il lui assignait toujours Baruth comme point de réunion, d'où l'on partirait ultérieurement pour Berlin.

Départ de Dresde le 3 au soir. Le 3 septembre au soir Napoléon quitta Dresde, s'arrêta quelques heures à Harta, et arriva le lendemain matin à Bautzen. Arrivée à Bautzen le 4 au matin. Il s'était fait précéder par 70 fourgons, portant des munitions, des fusils, des souliers, afin de rendre aux soldats du maréchal Macdonald une partie de ce qu'ils avaient perdu. Bon accueil au maréchal Macdonald. Il traita bien le maréchal Macdonald, sans s'appesantir sur les fautes qui avaient pu être commises à la Katzbach, tenant grand compte à tout le monde des circonstances difficiles où l'on se trouvait, et sachant qu'en pareille situation il fallait remonter les cœurs en les encourageant, au lieu de les abattre en les chagrinant par des reproches. D'ailleurs le maréchal Macdonald inspirait tant d'estime, que le reproche eût expiré sur la bouche, si par hasard on eût été tenté de lui en adresser. Loin de se montrer Napoléon se cacha, voulant attendre pour se laisser voir que la cavalerie de la garde et de Latour-Maubourg fût arrivée, et qu'on pût fondre sur Blucher avec des forces suffisantes.

Blucher informé par de secrets avis de l'approche de Napoléon, s'arrête tout à coup. Malheureusement au milieu de ces populations germaniques où nous ne comptions plus que des ennemis, même parmi celles que notre présence forçait à rester alliées, il n'y avait de secret possible qu'au profit de nos adversaires. Plusieurs avis envoyés de Dresde, soit pour l'armée de Silésie, soit pour l'armée de Bohême, avaient déjà fait savoir, non pas les desseins de Napoléon, que lui seul et ses principaux lieutenants connaissaient, mais les mouvements de la garde commencés dès le 2 au matin. Cette indication suffisait pour qu'on devinât que Blucher allait devenir le but des coups de Napoléon. Aussi le général prussien, tout fougueux qu'il était, fidèle au plan de se dérober aussitôt que Napoléon apparaîtrait, se préparait à rétrograder, et, s'il n'avait pas déjà battu en retraite, s'avançait cependant d'une manière moins vive. Parvenu à Gorlitz, il avait poussé ses avant-gardes sur Bautzen, mais avait arrêté son corps de bataille à Gorlitz même, et de sa personne était venu se placer sur une hauteur qu'on appelle le Lands-Krone, et d'où l'on aperçoit toute la contrée de Gorlitz à Bautzen.

Murat lancé avec toute la cavalerie à la poursuite de Blucher. Le 4 septembre, vers le milieu du jour, Latour-Maubourg et Nansouty étant arrivés, Murat s'était mis à la tête de leurs escadrons, et avait fondu au galop sur les avant-gardes de Blucher rencontrées vers la chute du jour aux environs de Weissenberg. D'immenses tourbillons de poussière avaient annoncé son approche, et sur-le-champ à cette vive impulsion Blucher avait reconnu la présence du maître, sous les yeux duquel on ne rétrogradait jamais. Ses avant-gardes vigoureusement assaillies furent ramenées en arrière, en perdant quelques centaines d'hommes. La nuit suspendit la poursuite. Blucher prit immédiatement la résolution de repasser la Neisse le lendemain, et de ne laisser à Gorlitz qu'une arrière-garde, laquelle occuperait la ville située de notre côté, pendant qu'on préparerait tout pour détruire les ponts.

Le lendemain 5, on poursuit Blucher, et on le rejette au delà de la Neisse. Le lendemain matin 5 Napoléon à la tête de ses avant-gardes se porta en avant de Reichenbach, pour voir s'il pourrait enfin saisir les Prussiens de manière à leur ôter le goût de revenir si vite après son départ. Mais au premier coup d'œil il eut le déplaisir de reconnaître que Blucher allait encore, comme les 22 et 23 août, se soustraire à notre approche. Entrée des Français dans Gorlitz. Il fit en effet marcher en avant, et sa seule satisfaction en pénétrant à Gorlitz fut de prendre ou tuer un millier d'ennemis. Après avoir traversé la ville au pas de course, on trouva les ponts de la Neisse coupés, et l'arrière-garde prussienne achevant de détruire celui dont elle s'était servie pour se dérober à nos coups.

Napoléon renonce à poursuivre Blucher, dans l'impossibilité où il se trouve de le serrer d'assez près. Dès ce moment il fut évident pour Napoléon que tout ce qu'il gagnerait à poursuivre plus longtemps les alliés, ce serait de fatiguer inutilement ses troupes, et de mettre une plus grande distance entre lui et Dresde. Il résolut donc de s'arrêter à Gorlitz, d'y passer deux ou trois jours pour y rétablir les ponts, y faire reposer ses soldats, et y ranimer par sa présence le corps de Macdonald dont le moral était fort ébranlé.

Le 5 septembre au soir Napoléon apprend une nouvelle apparition de l'armée de Bohême sur la route de Péterswalde. Mais le soir même du 5, des dépêches arrivées de Dresde dans la journée, vinrent encore changer sa détermination, et l'obliger à ne pas même passer à Gorlitz les deux ou trois jours qu'il aurait voulu y demeurer. On lui annonçait en effet une nouvelle apparition de l'armée de Bohême sur la route de Péterswalde, c'est-à-dire sur les derrières de Dresde, exactement comme à l'époque récente des batailles des 26 et 27 août. C'était encore l'officier d'ordonnance Gourgaud qui était l'organe des craintes du maréchal Saint-Cyr, et le narrateur trop animé de ce qui avait lieu à Dresde. Était-ce une descente véritable de l'armée de Bohême, voulant essayer une seconde attaque sur Dresde, malgré le rude accueil qu'avait reçu la première? ou bien n'était-ce pas plutôt une vaine démonstration de sa part, et n'était-il pas vraisemblable qu'instruite à temps du mouvement de Napoléon sur Bautzen, elle voulait le rappeler à Dresde, se jouer ainsi de la promptitude de ses déterminations, de l'agilité de ses soldats, fatiguer lui et eux, les épuiser en mouvements infructueux tantôt contre une armée, tantôt contre l'autre, en ne leur accordant jamais l'avantage d'approcher assez près d'aucune d'elles pour l'atteindre et la battre? Suppositions qui naissent de cette nouvelle apparition. Cette dernière supposition était la plus vraisemblable, et si Napoléon avait eu la chance de joindre Blucher, il ne se serait pas détourné de cet ennemi pour courir au prince de Schwarzenberg, avec certitude de ne pas le rejoindre. Malheureusement Napoléon ne faisait aucun sacrifice en s'arrêtant, puisque Blucher, aussi prompt à marcher en arrière qu'en avant, était déjà hors de portée, et il était naturel que, n'ayant rien de bien utile à faire à Gorlitz, il revînt là où un symptôme de danger, quelque léger que fût ce symptôme, ou une espérance de bataille, quelque douteuse que fût cette espérance, se présentait en ce moment. N'ayant rien d'utile à faire à Gorlitz depuis la retraite de Blucher, Napoléon revient à Dresde pour parer au nouveau danger qui menace cette capitale. Il ordonna donc à sa garde de ne pas aller plus loin et de se reposer, pour être prête à exécuter ses ordres le lendemain, et il retourna lui-même de Gorlitz à Bautzen pour se rapprocher des nouvelles, et apprécier plus sûrement la valeur des renseignements qu'on lui envoyait du camp de Pirna. Ne perdant pas un instant, il voyagea toute la soirée et la nuit, et fut rendu à Bautzen le 6 à deux heures du matin. Certes, on ne pouvait pas déployer plus d'activité et moins regarder à la fatigue, car, sorti de Dresde le 3 septembre au soir, arrivé le 4 au matin à Bautzen, ayant couru le 4 même jusqu'à Weissenberg, le 5 jusqu'à Gorlitz, il revenait dans la nuit du 5 au 6 à Bautzen. Par malheur ses troupes allant à pied ne pouvaient suivre que de très-loin la rapidité de ses mouvements.

Napoléon trouva en effet à Bautzen les détails mandés par M. de Bassano au nom du maréchal Saint-Cyr, et d'après lesquels il paraissait que la grande armée de Bohême avait débouché brusquement de Péterswalde, la droite sur Pirna, le centre sur Gieshübel, la gauche sur Borna, avec toute l'apparence d'une résolution sérieuse, et une telle vigueur d'attaque, que le maréchal Saint-Cyr avait cru devoir, en se retirant avec ordre, replier néanmoins ses quatre divisions. Malgré la vivacité des démonstrations de l'armée de Bohême, Napoléon ne se laissant pas abuser, ne ramène à Dresde qu'une partie de sa réserve, afin de pouvoir revenir à son projet sur Hoyerswerda. En présence de tels avis, surtout rien d'utile ne le retenant à Bautzen, Napoléon répondit qu'il allait partir immédiatement, de manière à être le soir même du 6 à Dresde, et qu'il se ferait suivre par toute sa garde. Cependant n'étant pas facile à tromper, et ne prenant pas encore comme très-sérieuse cette nouvelle démonstration, il donna ses ordres en conséquence de ce qu'il pensait. Ayant toujours en vue son mouvement sur Hoyerswerda, d'où il pourrait à la fois soutenir Ney vers Berlin, et contenir Blucher vers Gorlitz, il ne ramena décidément vers Dresde que la garde seule, jeune et vieille, comptant près de 40 mille hommes de toutes armes. Il dirigea Marmont, qui était en marche pour le rejoindre, vers Camenz et Kœnigsbruck, d'où il serait aisé de le rappeler à Dresde ou de le pousser sur Hoyerswerda. Il lui adjoignit un fort détachement de cavalerie, pour donner la chasse aux Cosaques, et le lier avec Ney et Macdonald. Il recommanda au maréchal Macdonald, après avoir replacé Poniatowski au débouché de Zittau, de se bien établir lui-même à Bautzen, de réarmer ses soldats débandés, et de tâcher enfin avec un effectif qu'il pouvait reporter à 70 mille hommes s'il parvenait à ressaisir ses maraudeurs, de garder au moins la ligne de la Sprée. Il était permis d'espérer que n'étant plus à cinq journées de Dresde, mais à deux, Macdonald serait moins prompt à rétrograder, et Blucher à s'avancer. Le maréchal Macdonald avec une modestie qui l'honorait, supplia fort Napoléon de l'exonérer du commandement en chef, offrant de rester comme divisionnaire à la tête du 11e corps, et de s'y faire tuer, mais ne voulant plus d'une responsabilité trop lourde, et se plaignant peut-être avec l'injustice du malheur du peu de concours de ses lieutenants. Napoléon n'avait plus le choix, car les généraux disparaissaient comme les soldats, par suite de l'affreuse consommation qu'il faisait des uns et des autres. Il écouta Macdonald, le consola, le traita comme il aurait traité un général victorieux, et après l'avoir encouragé de son mieux, partit pour Dresde, où il arriva le 7 au matin. Napoléon revenu à Dresde le 7 au matin. M. de Bassano était venu à sa rencontre pour employer le loisir de la route à l'entretenir des affaires de l'Empire et des informations venues du quartier général du maréchal Saint-Cyr sous Pirna.

Mouvement des Russes et des Prussiens sur Dresde, et motifs de ce mouvement. Après avoir séjourné une heure ou deux à Dresde, il partit pour Pirna, et s'arrêta près de Mugeln, où se trouvaient les arrière-gardes du maréchal Saint-Cyr. Voici ce qui s'était passé de ce côté. Les Prussiens et les Russes, sans les Autrichiens, avaient débouché de Bohême par la grande route de Péterswalde, dont nous avons déjà fait connaître la configuration, avaient essayé d'enlever d'un côté le plateau de Pirna, de l'autre le plateau de Gieshübel, et avaient poussé devant eux les quatre divisions de Saint-Cyr qui occupaient ces diverses positions. Un autre corps, sous le comte Pahlen, débouchant par la route de Furstenwald qu'avait suivie Kleist lors des événements de Kulm, était venu vers Borna, là où les montagnes moins abruptes commencent à se changer en plaine. Une immense cavalerie lancée dans cette direction avait fort inquiété celle de Pajol, et sans la vigueur de ce dernier, sans son savoir-faire, lui aurait causé de grands dommages.

Nouvelle retraite du maréchal Saint-Cyr sur Dresde. Saint-Cyr se voyant ainsi pressé avait replié du camp de Pirna sur Pirna même sa 42e division, laissant comme de coutume quelques bataillons dans la forteresse de Kœnigstein, avait ramené la 43e et la 44e de Gieshübel sur Zehist, et la 45e, qui soutenait Pajol, de Borna sur Dohna.

Napoléon à Pirna. Ses longs entretiens avec le maréchal Saint-Cyr sur les probabilités de cette situation. C'est dans cette position que Napoléon le trouva, point déconcerté, beaucoup moins alarmé surtout qu'il n'avait affecté de l'être, et tout prêt à reprendre l'offensive. Que signifiait cette nouvelle apparition de l'ennemi? Était-ce une continuation de la tactique au moyen de laquelle on semblait vouloir épuiser l'armée française, ou bien une attaque véritable? Il valait la peine de s'entretenir de cette question obscure avec un officier aussi intelligent que le maréchal Saint-Cyr. Napoléon le questionna sur ce sujet avec beaucoup de confiance et de cordialité. Quoiqu'il eût peu de goût pour son caractère, il appréciait fort ses lumières, et d'ailleurs dans la situation présente il avait besoin de ménager tout le monde, surtout les gens de guerre déjà bien fatigués. Opinion de Napoléon. Par toutes ces raisons il s'entretint longuement avec le maréchal Saint-Cyr, et ne parut pas convaincu que cette dernière attaque fût sérieuse, ni qu'elle fût autre chose qu'une des alternatives de ce va-et-vient perpétuel qui semblait constituer en ce moment toute la tactique des coalisés. Au surplus Napoléon ne demandait pas mieux, d'après ce qu'il dit, que de réparer au moyen d'une action décisive tout le tort que lui avaient causé les journées de Kulm, de la Katzbach et de Gross-Beeren, mais il doutait avec raison que les coalisés, après la leçon reçue à Dresde, songeassent à s'en attirer une seconde du même genre. Évidemment ils ne voudraient point se présenter encore une fois la tête à Dresde, la queue aux défilés de l'Erz-Gebirge, et quant à les aller chercher au delà, c'est-à-dire en Bohême, c'était un jeu trop hasardeux, et qui consistait à prendre pour soi la mauvaise position dont ils ne voulaient plus après l'avoir essayée. Sa prodigieuse sagacité. Il était plus vraisemblable que s'ils recommençaient une entreprise sur nos derrières, ce serait plus en arrière encore, c'est-à-dire par la grande route de Commotau sur Leipzig, et l'apparition de quelques coureurs dans cette direction, signalée depuis deux ou trois jours, portait déjà Napoléon à le penser, ce qui prouvait, comme on le verra bientôt, sa profonde sagacité. Du reste il répéta qu'il se réjouirait fort d'avoir encore une fois l'armée de Bohême sur les bras, entre Dresde et Péterswalde, mais qu'il n'osait s'en flatter, qu'il était venu pour cela, que ses réserves étaient en marche, qu'elles seraient le lendemain matin à Dresde, le lendemain soir à Mugeln, et qu'on agirait suivant les circonstances.

Avis du maréchal Saint-Cyr. Le maréchal Saint-Cyr parut être d'un autre avis. Il croyait, lui, à une attaque déterminée du prince de Schwarzenberg, à en juger par la vigueur avec laquelle les divisions du 14e corps avaient été poussées depuis deux jours, et il était étonné surtout de voir ce prince s'avancer si près de Dresde, si c'était pour une simple démonstration. Il soutenait, comme il l'avait déjà fait, que c'était vers la Bohême que Napoléon devait chercher à gagner une grande bataille, qu'elle serait là plus décisive à cause de la présence des souverains, dont il importait d'ébranler le courage; à quoi Napoléon répondait avec raison qu'il la trouverait bonne partout, meilleure sans doute contre les souverains réunis, mais qu'il ne dépendait pas de lui de l'avoir où il la désirait, et qu'il la livrerait là où la fortune voudrait bien la lui offrir.

Séparation des Autrichiens d'avec les Prussiens et les Russes. Le maréchal Saint-Cyr était encore fort préoccupé d'une idée, celle-ci très-juste quoique bien peu vraisemblable. C'est qu'en ce moment les Autrichiens s'étaient séparés des Prussiens et des Russes, car on ne voyait devant soi que de ces derniers, sans un seul détachement autrichien. Dans ce cas, au lieu de 140 ou 150 mille hommes, c'étaient tout au plus 80 ou 90 mille auxquels on aurait affaire, et l'occasion était belle pour se jeter sur les coalisés et les accabler. Il y avait là cependant une contradiction singulière, car la séparation des coalisés excluait l'idée d'une tentative sérieuse sur Dresde, et Napoléon croyait plutôt que si les Autrichiens s'étaient éloignés, c'était pour préparer une marche ultérieure sur Leipzig, en se portant vers les directions qui pouvaient y conduire. Accord de Napoléon et du maréchal Saint-Cyr sur la conduite à tenir. Ces raisonnements entre deux militaires si compétents, révélant si bien au milieu de quelles obscurités un général en chef est obligé de se diriger, n'importaient nullement quant à la conduite à tenir, puisqu'on était d'accord si l'armée de Bohême voulait s'y prêter, d'avoir tout de suite une grosse affaire avec elle, et qu'on n'était même empêché de l'entreprendre sur l'heure que par l'absence des réserves occupées à franchir l'espace entre Bautzen et Dresde. Napoléon retourne à Dresde pour donner des ordres pendant que ses troupes marchent sur Pirna. Napoléon quitta le maréchal Saint-Cyr pour retourner encore le jour même à Dresde, où il avait des ordres de tout genre à donner à ses divers corps d'armée. Il fut convenu qu'au premier mouvement de l'ennemi le maréchal lui enverrait un officier pour le prévenir[19].

Difficultés du commandement en chef, révélées par l'obscurité qui enveloppe ici les projets de l'ennemi. Pour mieux apprécier la difficulté du commandement, il faut savoir qu'en ce moment Napoléon et le maréchal avaient raison l'un et l'autre, et l'un contre l'autre. Voici ce qui s'était passé en effet du côté des coalisés. À la première nouvelle venue de Dresde d'une marche de Napoléon en Lusace, les Autrichiens avaient exécuté un mouvement rétrograde, correspondant en Bohême à celui que Napoléon exécutait en Lusace, et avaient repassé l'Elbe derrière le rideau des montagnes, entre Tetschen et Leitmeritz. Ce mouvement avait un double but, premièrement de pourvoir aux cas imprévus, à celui notamment d'une opération de Napoléon sur Prague, secondement de se remettre quelque peu de la rude secousse essuyée par l'armée autrichienne dans la bataille de Dresde. On avait laissé les Russes et les Prussiens sur la grande route de Péterswalde, afin d'y rappeler Napoléon par de fortes démonstrations, de dégager ainsi l'armée de Silésie contre laquelle il marchait, et de continuer le plan convenu à Trachenberg, de se montrer fort entreprenant là où il ne serait pas, très-prudent là où il serait, jusqu'au moment où après l'avoir épuisé en courses inutiles, on trouverait moyen de l'accabler. Wittgenstein et Kleist, qui commandaient les Russes et les Prussiens sous Barclay de Tolly, et qui étaient pleins d'ardeur, n'avaient pas exécuté à demi les démonstrations dont ils étaient chargés, avaient attaqué à fond les quatre divisions du maréchal Saint-Cyr, au point qu'il avait fallu à celui-ci toute sa tenue, tout son talent dans la guerre défensive, pour s'en tirer sans échec. Pendant que les corps russes et prussiens bataillaient ainsi à Péterswalde, Klenau encore tout ébranlé des coups reçus à Dresde, était entre Commotau et Chemnitz occupé à se refaire, envoyait des partisans soit à Zwickau soit à Chemnitz, et préparait de la sorte l'opération décisive que les coalisés, sans l'oser tenter encore, méditaient toujours sur nos derrières, mais cette fois dans la direction de Leipzig, et non plus dans celle de Dresde.

Napoléon avait donc raison quand il croyait qu'on ne songeait pas à une seconde attaque sur Dresde, et qu'une nouvelle marche sur nos derrières, si elle avait lieu, s'essayerait plus loin, c'est-à-dire par Leipzig; et le maréchal Saint-Cyr se trompant sur ces points, avait raison de penser que les Russes et les Prussiens étaient actuellement séparés des Autrichiens, et que ce pouvait être une bonne occasion de les assaillir. Attente des nouveaux mouvements de l'ennemi, pour se jeter sur lui dès qu'il donnera prise. Napoléon n'objectait rien à cette dernière opinion, et disait très-sensément que quelle que fût la vérité sur tout cela, il n'y avait qu'une chose à faire, c'était d'attendre la journée du 8, pour voir comment se comporterait l'ennemi, et pour donner à la garde et à la cavalerie de réserve le temps d'arriver. Il est rare, surtout lorsque la situation prête à des suppositions contraires, qu'il n'y ait qu'une conduite à tenir. C'était le cas ici, et Napoléon était retourné le 7 au soir à Dresde, prêt à revenir de sa personne au premier signal, mais dans l'intervalle voulant veiller aux mouvements de ses innombrables corps d'armée. En effet, tandis qu'il était aux aguets pour saisir en faute l'armée de Bohême, il se passait de nouveaux événements sur ses ailes.

Mouvement du maréchal Ney pendant que Napoléon s'était dirigé de nouveau sur Bautzen. On se souvient sans doute qu'en partant de Dresde, d'abord pour se diriger sur Hoyerswerda, puis pour se rabattre sur Bautzen, Napoléon avait donné au maréchal Ney rendez-vous à Baruth, dans l'intention de se réunir à lui, soit pour appuyer son mouvement sur Berlin, soit pour y marcher lui-même. Ramené sur Dresde par l'apparition des têtes de colonnes de Kleist et de Wittgenstein, il ne croyait guère, comme on vient de le voir, à leur intention sérieuse de s'engager encore une fois sur les derrières de cette capitale; il songeait donc dès qu'il serait entièrement rassuré à cet égard, à reprendre ses projets sur Berlin, et il était impatient de savoir ce que le maréchal Ney aurait fait de ce côté.

Ce maréchal, envoyé pour prendre le commandement des mains du maréchal Oudinot, était arrivé le 3 septembre à Wittenberg, jour même où Napoléon s'acheminait sur Bautzen, et voulant se mettre en marche dès le 5 au plus tard, il avait passé la revue de ses trois corps d'armée, qui depuis l'échec de Gross-Beeren avaient beaucoup perdu en matériel, en force numérique, en dispositions morales.

Force des 4e, 7e et 12e corps, depuis leur retour sur l'Elbe. Le matériel, on l'avait remplacé au moyen du vaste dépôt de Wittenberg; la force numérique, on n'avait pas pu la rétablir, car une douzaine de mille hommes étaient les uns morts ou blessés sur le champ de bataille de Gross-Beeren, les autres dispersés sur les routes dans un état de complète débandade. On avait ramassé ceux d'entre eux qui étaient Français, et on leur avait remis un fusil à l'épaule, mais c'était le moindre nombre, et c'est tout au plus si les trois corps d'armée, la cavalerie du duc de Padoue comprise, présentaient en ligne 52 mille hommes, au lieu des 64 mille qu'ils comptaient à la reprise des hostilités. Quant aux dispositions morales, ils n'avaient plus cette aveugle confiance en eux-mêmes que les journées de Lutzen et de Bautzen leur avaient inspirée, et que le premier échec essuyé venait d'ébranler profondément. Dispositions des chefs. Les chefs n'étaient pas satisfaits. Le maréchal Oudinot, quoique ayant désiré d'être exonéré du commandement, ne pouvait pas voir avec plaisir l'envoi du maréchal Ney, qui semblait être une condamnation de sa conduite. Le général Reynier mécontent du maréchal Oudinot, tout prêt à l'être du maréchal Ney, joignant à sa propre humeur celle des Saxons qu'il commandait, ne pouvait pas être un lieutenant animé de bien bonne volonté, quoique toujours disposé à faire son devoir sur le champ de bataille. Le maréchal Ney ayant ordre de se rendre à Baruth, passe ses corps en revue le 4 septembre, et annonce leur départ pour le 5. Le général Bertrand enfin, invariablement dévoué au service de l'Empereur, était celui duquel le maréchal Ney avait le moins à craindre, bien qu'il eût espéré une position plus indépendante que celle qui lui était échue. Du reste, le maréchal Ney, n'ayant presque jamais exercé le commandement en chef, quoique ayant eu sous ses ordres directs de nombreux rassemblements de troupes, ne regardant guère à ses instruments et tout pressé de les employer, passa ses corps en revue le 4, et leur annonça qu'on partirait le lendemain 5. Ayant rendez-vous à Baruth, il devait se porter de Wittenberg à Juterbock, et pour cela se glisser en quelque sorte de gauche à droite, afin de se dérober à l'armée ennemie qui était tout entière devant Wittenberg, pourvue d'une immense cavalerie et ayant ainsi des yeux partout.

Adroite manœuvre de Ney, qui défile avec son centre et sa gauche derrière sa droite immobile, pour se porter de Wittenberg à Zahne. L'armée française était rangée en demi-cercle devant Wittenberg, le 7e corps (celui du général Reynier) à gauche, le 12e (celui du maréchal Oudinot) au centre, le 4e (celui du général Bertrand) à droite. On était tellement serré par l'armée du Nord que les avant-postes étaient sans cesse aux prises. Le maréchal Ney agissant ici avec beaucoup d'adresse, laissa sa droite formée par le 4e corps, en présence de l'ennemi toute la matinée du 5, et commença le mouvement projeté par son centre composé du 12e corps. Il le porta dans la direction de Zahne en passant derrière sa droite, et vint enlever Zahne au corps prussien de Tauenzien. Il y avait une petite rivière à franchir au bourg même de Zahne; on la força malgré quelque résistance, et on déboucha au delà. Le 7e qui formait la gauche suivit le 12e, dont il appuya les efforts sur Zahne, et quand ils eurent défilé tous deux, le 4e, ayant suffisamment occupé l'ennemi, leva son camp à son tour, et se réunit au reste de l'armée, qui en un jour se trouva ainsi rendue à Seyda, à cinq lieues sur la droite de Wittenberg. Nécessité où était Ney pour se porter à Baruth d'exécuter un mouvement de flanc continuel avec 50 mille hommes contre 80 mille. Ce mouvement, lestement et bravement exécuté, nous avait coûté un millier d'hommes, mais en avait coûté le double aux Prussiens. Toutefois il s'agissait de savoir, si précédés, côtoyés, suivis par une innombrable cavalerie, observés dans tous nos mouvements, il nous serait possible de continuer cette marche de flanc sans être assaillis par l'ennemi, et frappés dans le flanc même que nous lui présentions inévitablement.

Ney se décide sans faire d'objections à exécuter immédiatement les ordres de Napoléon. Si Napoléon avait formé des généraux en chef au lieu de former d'admirables lieutenants, seule espèce d'élèves qui pussent sortir de son école puisqu'il ne leur permettait jamais d'être autre chose, il n'aurait pas été exposé à voir ses ordres interprétés comme ils le furent en cette occasion. Bien qu'il eût prescrit au maréchal Ney de se porter à Baruth, ce qui impliquait absolument la nécessité d'un mouvement de flanc en présence de l'ennemi, le maréchal, moins soumis, eût plutôt différé l'exécution de ces ordres que de s'exposer aux chances d'une bataille générale, livrée dans une position fausse et contre des forces infiniment supérieures. Mais le maréchal Ney, habitué à ne pas même examiner la valeur des ordres de Napoléon, ne songeant qu'à s'y conformer ponctuellement et habilement, rendu plus confiant encore par son heureuse opération du 5, continua son mouvement de gauche à droite sans aucune hésitation.

Marche sur Juterbock. Le 6 il fallait percer sur Juterbock, après quoi on n'avait plus qu'une marche à exécuter pour être à Baruth. Circonstances fâcheuses qui viennent aggraver la situation dans la journée du 6. Le maréchal Ney décida que le général Bertrand, qui continuait à former avec le 4e corps la droite de l'armée, et qui avait été le moins engagé la veille, partirait le premier vers huit heures du matin pour se diriger sur Juterbock, que le général Reynier suivrait avec le 7e, le maréchal Oudinot avec le 12e. L'ennemi étant si averti et si rapproché, il eût été à propos de marcher en masse, parfaitement serrés les uns aux autres, surtout en opérant un mouvement de flanc et de jour avec cinquante mille hommes contre quatre-vingt mille. Mais les trois corps étaient à une distance de deux heures les uns des autres, et par surcroît de malheur ils cheminaient dans une plaine sablonneuse, et par un vent qui soulevait des nuages d'une poussière épaisse, tout à fait impénétrable à la vue.

Possibilité d'échapper à l'ennemi, en arrivant à Dennewitz avant lui. De huit heures à midi, on s'avança toujours harcelés en flanc par une nombreuse cavalerie que la nôtre avait la plus grande peine à contenir. Que Bernadotte fût instruit de notre projet, qu'il se fût ébranlé en masse pour nous barrer le chemin de Juterbock, il n'était pas possible d'en douter d'après la direction qu'il avait prise et d'après le nombre de ses cavaliers. Mais si on parvenait au défilé de Dennewitz qu'il fallait absolument franchir avant que l'ennemi y fût en masse, on pouvait très-bien forcer le passage et arriver les premiers à Juterbock. Alors toute l'armée française était hors de péril, et le prince de Suède était réduit à la suivre en queue, sans espérance de l'atteindre.

Vers midi on fut tout à coup assailli par la mitraille, partie du milieu d'un nuage de poussière. On était sans le savoir en présence du corps de Tauenzien, que la veille on avait poussé devant soi, qu'on avait devant soi encore, et on touchait au défilé de Dennewitz, seul obstacle un peu difficile à surmonter dans le parcours de cette vaste plaine. Voici en quoi ce défilé consistait.

Description du champ de bataille de Dennewitz. Transversalement devant nous coulait un ruisseau peu profond, mais très-marécageux, allant de Niedergörsdorf à Juterbock, et qu'on ne pouvait franchir qu'à deux endroits, à Dennewitz et à Rohrbeck. Ce ruisseau, après avoir coulé de notre gauche à notre droite, parvenu à Rohrbeck se détournait pour percer droit devant nous jusqu'à Juterbock, petite ville devant laquelle il coulait en décrivant divers contours. La grande route dont nous avions indispensablement besoin pour nos parcs dans cet océan de sable, traversant Dennewitz, il fallait forcer le passage à Dennewitz même. Le général Bertrand attiré par la mitraille accourut, et le nuage de poussière s'étant un moment dissipé, il reconnut les Prussiens. Il sentit qu'il fallait les culbuter, et passer malgré eux ce défilé de Dennewitz. Le maréchal Ney accouru à son tour, vit bien qu'il n'y avait pas autre chose à faire, et il en donna l'ordre immédiatement.

Les trois corps ne marchant pas assez près les uns des autres, le 4e arrive le premier. La division italienne Fontanelli marchait en tête. Son général suivi de quelques bataillons entra dans Dennewitz en passant sur le corps d'un détachement prussien, et franchit ainsi le ruisseau. Position prise par le 4e corps au delà du ruisseau de Dennewitz. Mais ce n'était pas dans le village même de Dennewitz, c'était au delà, dans d'assez belles positions s'étendant en face de notre gauche, que l'ennemi avait résolu de résister, en nous opposant ce qu'il avait de forces actuellement réunies. Heureusement il n'y avait de présent sur les lieux que le corps de Tauenzien; celui de Bulow s'avançait en toute hâte, les Suédois et les Russes faisaient aussi grande diligence, mais ils étaient plus loin encore. Si de leur côté tous les corps français précipitaient leur marche, il se pouvait qu'ils arrivassent à temps pour traverser le défilé en écrasant Tauenzien, peut-être Bulow lui-même.

Long combat soutenu en avant de Dennewitz par les divisions Morand et Fontanelli. À peine la division italienne avait-elle dépassé le village de Dennewitz, que des milliers de cavaliers avec beaucoup d'artillerie fondirent sur elle. Mais elle ne se laissa point ébranler. À la sortie de Dennewitz nous étions dans une plaine bordée à l'horizon par des bois, et terminée à gauche par quelques mamelons surmontés d'un moulin. À droite, dans le lointain, on apercevait Juterbock. Ney, toujours fort habile sur le terrain, dirigea lui-même toutes les dispositions. À gauche il plaça près du moulin de Dennewitz la belle division Morand, dont le général Morand doublait la valeur par sa présence, au centre la division italienne, à droite dans la direction de Juterbock la division wurtembergeoise. Notre artillerie bien postée sur les parties saillantes du terrain, contint celle de Tauenzien, et réussit même à la faire taire. Alors la cavalerie ennemie très-nombreuse se jeta sur la nôtre, qui rendit la charge, mais fut culbutée. Quelques-uns même de nos escadrons vivement poursuivis, se précipitèrent à travers les intervalles des bataillons italiens, qui n'osèrent tirer de peur de tirer sur les nôtres. Deux de ces bataillons se privant ainsi de leurs feux furent renversés par la cavalerie ennemie, ce qui amena quelque désordre dans notre ligne. Belle conduite du général Morand. À ce spectacle, le général Morand prit deux bataillons du 13e, se porta en avant à gauche, et couvrant notre ligne ébranlée lui donna le temps de se remettre. Toute la cavalerie prussienne et russe fondit sur lui, mais il la reçut en carrés, et rendit impuissants tous ses efforts. Cependant il aurait fallu que nos corps arrivassent, car ceux de l'ennemi approchaient, et déjà du village de Niedergörsdorf, situé au-dessus de Dennewitz, on voyait déboucher le corps de Bulow, fort de vingt-cinq mille Prussiens très-animés. La plus grande partie de l'armée prussienne réunie contre le 4e corps, tandis que le 7e et le 12e sont encore en marche. Le général Bulow, comme à Gross-Beeren, devançant les ordres de Bernadotte, avait marché en toute hâte, et ses têtes de colonnes apparaissaient vers notre gauche, tandis que sur nos derrières on n'apercevait encore ni Reynier ni Oudinot. Bientôt les colonnes de Bulow débouchant de Niedergörsdorf, rencontrèrent les deux bataillons du 13e, que Morand avait postés sur une éminence à gauche pour servir d'appui à notre ligne de bataille. Ces deux bataillons tinrent ferme, mais accablés par le nombre, ils furent forcés de céder le terrain sur lequel ils étaient établis. Notre artillerie de 12 placée un peu en arrière et au-dessus, les protégea en accablant les Prussiens de mitraille. Ney, de général en chef devenu général de division, prit deux bataillons du 8e, appartenant également à la division Morand, les porta en avant, et reconquit le terrain qu'avaient cédé malgré eux les deux bataillons du 13e. En même temps il dépêcha officiers sur officiers à Reynier et à Oudinot pour presser leur arrivée. Le corps entier de Bulow se déploya, mais la division Morand successivement engagée tint tête à toutes les forces de l'ennemi. Le 4e corps se maintient vaillamment dans la position qu'il a prise. Pressée par des flots de cavalerie, elle les reçut en carrés, et se fit autour d'elle un rempart de cavaliers ennemis, tués ou démontés. Le combat se soutint ainsi avec quinze mille hommes contre près de quarante.

Causes de la lente arrivée des 7e et 12e corps. Commencée à midi, il y avait trois heures que cette lutte inégale durait avec des chances variées, sans qu'on pût nous faire abandonner le débouché conquis au delà du ruisseau de Dennewitz. Cependant on apercevait distinctement l'armée russe et suédoise s'avançant à marches forcées sur le village de Gölsdorf situé à notre gauche, en deçà du ruisseau que nous avions franchi, et faisant avec ce ruisseau un angle droit. Bulow y avait déjà un détachement, et si le progrès de l'ennemi continuait, la communication pouvait être coupée entre nos troupes engagées, et celles qui étaient encore en route. Reynier et Oudinot que Ney avait eu le tort de laisser à une trop grande distance de Bertrand, entendant le canon, mais l'ayant entendu de même la veille, et enveloppés par un nuage de poussière qui leur dérobait la vue des objets, ne s'étaient pas crus obligés de doubler le pas. Avertis enfin, ils s'étaient hâtés davantage, et le 7e devançant le 12e, était venu diminuer l'inégalité de forces sous laquelle le 4e corps avait failli succomber.

Le 7e, arrivé en ligne, se place en potence sur la gauche du 4e. D'après l'ordre de Ney, qui lui avait enjoint de se former en potence sur notre gauche pour contenir Bulow, et faire face aux Suédois et aux Russes qui s'approchaient, Reynier retardé un moment par les bagages du 4e corps, poussa en avant la division française sur laquelle il comptait le plus, celle de Durutte, et l'établit en arrière de Dennewitz, en deçà du ruisseau. Cette division placée là sur une légère éminence pouvait faire un grand usage de son artillerie, et elle n'y manqua point. Reynier dirigea la division saxonne Lecoc sur Gölsdorf, et tint en réserve sa seconde division saxonne, celle de Lestoc. À peine ces dispositions étaient-elles exécutées, que le général Durutte, se portant au sommet de l'angle décrit par notre ligne, arrêta court les Prussiens qui débouchaient de Niedergörsdorf. De son côté la brigade Mellentin de la division saxonne Lestoc, pénétra dans Gölsdorf, en chassa les Prussiens, et empêcha ainsi l'ennemi de s'établir sur notre gauche. Le combat se soutint de la sorte avec acharnement au milieu de nuages de poussière qui ne laissaient voir autre chose que les troupes qu'on avait immédiatement devant soi.

Arrivée du 12e corps. Enfin Oudinot arriva, passa derrière les corps qui l'avaient précédé, et apercevant l'orage qui nous menaçait à gauche, car de ce côté quarante mille Suédois et Russes marchaient sur Gölsdorf, plaça deux de ses divisions derrière les Saxons de Lestoc, et garda la troisième en réserve. Il se place derrière le 7e pour soutenir notre gauche qui est menacée par 40 mille Russes et Suédois. Grâce à ce renfort, et sauf accident, il était possible encore que les 50 mille soldats de Ney tinssent tête aux 80 mille ennemis qu'ils avaient sur les bras, et qu'ils parvinssent à gagner Juterbock sans échec.

Le 4e corps, affaibli par une longue lutte, est obligé de céder du terrain. Mais en ce moment un effort combiné de Tauenzien et d'une moitié de Bulow sur le corps de Bertrand affaibli par une longue lutte, obligea celui-ci à se replier, et vers quatre heures, ayant déjà perdu plus de trois mille hommes, il céda du terrain, non en repassant le ruisseau de Dennewitz, mais en appuyant un peu à droite vers Rohrbeck, et en restant toujours en avant de ce ruisseau. Ney, trop préoccupé de ce qu'il avait sous les yeux, et ne songeant pas assez à l'ensemble de la bataille, craignit que Dennewitz ne fût découvert par le mouvement de Bertrand, et enjoignit à Reynier de placer la division Durutte à Dennewitz même. Ney, pour le remplacer à Dennewitz, ordonne un mouvement de gauche à droite, qui amène une sorte de confusion. Il ordonna en même temps à Oudinot de se reporter de Gölsdorf, où il servait d'appui aux Saxons, à Rohrbeck, pour former réserve derrière Bertrand. C'était une double faute, car notre droite depuis que Bertrand s'était rapproché de Rohrbeck, était moins en danger que notre gauche repliée en potence et menacée par l'irruption de quarante mille ennemis. Le général Durutte, sur l'ordre transmis par Reynier, quitta avec une de ses deux brigades la bonne position où il était en arrière de Dennewitz, passa le ruisseau, et s'empara du moulin de Dennewitz abandonné par Bertrand. Sa seconde brigade réduite à elle seule ne fut plus suffisante pour garder le sommet de notre angle. Au même instant Oudinot quitta le côté gauche de cet angle, dont il formait l'appui indispensable, pour se porter vers le côté droit. Alors la division prussienne Borstell, appuyée par une nuée de cavalerie et toute l'artillerie russe et suédoise, attaqua Gölsdorf et l'enleva à la brigade saxonne Mellentin. Oudinot essaya bien avant de se retirer d'aider les Saxons à reprendre Gölsdorf, mais obligé de continuer son mouvement il les livra bientôt à eux-mêmes. Les Saxons se débandent, et il s'ensuit une déroute générale. Les Saxons qui par honneur s'étaient jusque-là bien comportés, mais dans le cœur desquels la haine était toujours prête à faire taire l'honneur, se croyant abandonnés des Français pour lesquels ils se battaient, voyant devant eux s'avancer la masse des Suédois et des Russes, commencèrent à reculer. De perfides alarmistes apercevant les flots de poussière que les troupes d'Oudinot soulevaient dans leur mouvement de Gölsdorf vers Rohrbeck, dirent que c'était la cavalerie ennemie qui avait tourné l'armée française. À ce bruit les Saxons se débandèrent malgré les efforts de Reynier, désertèrent Gölsdorf, laissèrent notre gauche entièrement à découvert, et se jetèrent confusément sur Oudinot à travers les rangs duquel ils passèrent. Par malheur tous les parcs et bagages s'étaient accumulés dans l'intérieur de l'angle formé par notre ligne de bataille. Une affreuse confusion se produisit alors, et une véritable déroute commença de toutes parts. Néanmoins la division Durutte, contrainte de quitter Dennewitz, se retira avec ordre; Oudinot, sur lequel la gauche s'était repliée confusément, ne s'ébranla point, et Bertrand put repasser sain et sauf au village de Rohrbeck le ruisseau tant disputé. Pourtant la bataille était perdue, car on avait cédé le terrain du combat, la route de Juterbock était fermée, et dès lors le but était manqué. Six à sept mille des nôtres jonchaient la plaine, et huit ou neuf du côté de l'ennemi la couvraient également. Mais dix à douze mille de nos soldats, surtout les Saxons et les Bavarois, s'enfuyant à toutes jambes, s'en allaient dire sur l'Elbe que l'armée française était en déroute, et même détruite. Le désordre, fort accru par la fâcheuse circonstance d'une poussière épaisse, était tel, que plusieurs bataillons saxons entendant galoper autour d'eux, et croyant que c'était la cavalerie française, ne se mirent pas en défense, et ne s'aperçurent de leur méprise que lorsqu'il n'était plus temps de se former en carrés. Tristes résultats de la bataille de Dennewitz. Quelques-uns furent sabrés, le plus grand nombre pris. Pour ceux-ci c'était la délivrance plutôt que la captivité, et il faut se plaindre de leur fidélité plus que de leur courage, car ils se battirent bien, jusqu'au moment où ils purent nous quitter pour aller dans les rangs où les attiraient leurs affections. Dans la soirée et le lendemain, il partit la moitié du corps saxon, et au moins une portion égale de la division bavaroise. Les Saxons se cachant dans les villages n'eurent pas de peine à regagner leur pays, qui était près de là. Les Bavarois coururent vers l'Elbe pour retourner dans leur patrie en maraudeurs. Il n'y avait plus moyen de se replier sur Wittenberg qu'on avait laissé à sept ou huit lieues sur la gauche dans la marche de l'armée vers Juterbock, et il n'y avait de retraite possible que sur Torgau, qu'on devait rencontrer derrière soi en revenant sur l'Elbe. Le maréchal Ney s'y retira donc en assez bon ordre, mais après avoir perdu une vingtaine de bouches à feu dont les chevaux avaient été tués, et plus de quinze mille hommes, dont la moitié au moins se composait de déserteurs. Il était réduit à 32 mille combattants environ. Les Italiens nous étaient restés fidèles suivant leur coutume, et s'étaient bien battus. Les Wurtembergeois avaient conservé leur excellente tenue militaire. Parmi les débandés on comptait bien quelques jeunes soldats français, mais en petit nombre, et ne s'éloignant guère de l'armée, qui dans ces pays lointains était pour eux une véritable patrie.

Amères récriminations entre les chefs de l'armée. Le 8 septembre, le maréchal Ney se trouva réuni avec toutes ses troupes sous le canon de Torgau. Comme il fallait s'y attendre, une aigreur extrême régnait entre les divers états-majors. Ney se plaignait de la lenteur de Reynier et d'Oudinot, mais surtout du faible concours de Reynier, dont les divisions saxonnes avaient lâché pied. Reynier défendant les Saxons, accusait au contraire le maréchal Ney d'avoir lui-même tout compromis par une fausse manœuvre, celle qui avait porté les divisions d'Oudinot de gauche à droite. Oudinot, le moins aigre des trois, disait qu'il avait marché aussi vite qu'on le lui avait prescrit, et rejetait la faute de sa lenteur sur le général en chef, qui n'ayant pas su prévoir la bataille, n'avait pas dans cette journée tenu ses corps assez rapprochés.

Véritables causes de la perte de la bataille de Dennewitz. Ce qu'il y avait de vrai dans ces tristes récriminations, tout le monde peut l'apercevoir par le seul récit des faits qui précèdent. Le rendez-vous de Baruth assigné par Napoléon d'une manière générale, pris trop à la lettre par le maréchal Ney qui s'était hâté d'exécuter un mouvement de flanc hasardeux et infiniment prolongé; ce mouvement bien exécuté le premier jour, moins bien le second, et sans les précautions suffisantes; la lente arrivée des corps, imputable au général en chef, mais un peu aussi aux lieutenants qui auraient dû de leur côté prévoir une bataille, et y croire en entendant la canonnade; la circonstance fâcheuse du vent et de la poussière qui plaçait entre tous les corps un nuage impénétrable à la vue; l'ardeur de Ney au feu, qui l'avait porté à s'absorber dans le commandement d'un seul corps au lieu de s'occuper de l'ensemble; l'ordre regrettable donné à Oudinot de quitter la gauche pour la droite, et enfin le penchant des alliés à la débandade, telles avaient été les causes de la perte de cette bataille, causes dont quelques-unes étaient sans doute accidentelles, mais dont la plupart se rattachaient aux causes générales que nous avons signalées tant de fois, et qui menaçaient nos affaires d'une ruine prochaine.

Ney, retiré à Torgau, adresse de vives instances à Napoléon pour être exonéré du commandement. Arrivé à Torgau, Ney y trouva ce qu'il appelait une sorte d'enfer. Outre le mécontentement des soldats et les récriminations des chefs qu'il lui fallait subir, outre la cohue des fuyards qu'il lui fallait faire rentrer dans l'ordre, outre la difficulté de pourvoir à tout ce qui manquait, surtout à l'approche de l'ennemi déjà presque aux portes de Torgau, Ney avait encore la crainte de voir les Saxons s'insurger. Peu contenus par Reynier, qui dans sa mauvaise humeur se faisait trop leur avocat, ils menaçaient tout haut de défection. On avait ordonné de ramener du bétail sur la rive droite de l'Elbe pour former les approvisionnements de la place de Torgau, et ceux de l'armée elle-même. Les Saxons non-seulement s'y étaient refusés, mais s'étaient emparés d'un parc qu'on venait de réunir, et avaient distribué les têtes de bétail aux paysans saxons du voisinage. D'une pareille désobéissance à une révolte ouverte il n'y avait pas loin. Du reste il n'était pas surprenant que dans une armée composée d'éléments si divers, deux batailles perdues en douze jours eussent produit cet ébranlement moral: il aurait fallu s'étonner au contraire s'il en eût été autrement. Ney, comme Macdonald, comme Oudinot, écrivit à l'Empereur pour lui demander d'être exonéré du commandement.--J'aime mieux, disait-il noblement, être grenadier que général dans de telles conditions: je suis prêt à verser tout mon sang, mais je désire que ce soit utilement[20].--Appuyé sur Torgau et sur l'Elbe, Ney pouvait bien empêcher le passage du fleuve quelques jours, il ne pouvait pas le disputer longtemps, du moins sans de nouveaux secours, surtout contre la réunion de forces qu'il était facile de prévoir vers cette partie de notre ligne de défense.

Pendant les fâcheux événements qui se passaient entre Wittenberg et Torgau, Napoléon revient le 8 septembre au matin à Pirna. Pendant que ces événements avaient lieu, Napoléon rentré à Dresde le 7 au soir, avait été rappelé dès le 8 au matin à Pirna, auprès du maréchal Saint-Cyr, pour y tenir tête aux Russes et aux Prussiens qui paraissaient insister dans leur attaque, au point de rendre vraisemblable une entreprise sérieuse. Napoléon aurait bien voulu qu'il en fût ainsi, mais, hélas! il ne l'espérait guère. Son grand tact militaire ne lui permettait pas de croire que lorsqu'il y aurait une opération sérieuse elle pût être tentée sur Dresde, après ce qui s'était passé les 26 et 27 août. Il ne croyait donc qu'à une simple démonstration; toutefois il était parti pour Pirna avec sa garde et une portion de la cavalerie de réserve revenues de Bautzen le matin même, et s'était encore transporté auprès du maréchal Saint-Cyr, pour combiner avec lui ce qu'il y aurait à faire en cette nouvelle occurrence.

Forces réunies par Napoléon en avant de Pirna et de Dohna. Les Russes et les Prussiens n'ayant pas aperçu la garde et la réserve de cavalerie qui signalaient toujours la présence de l'Empereur, avaient persisté dans leur mouvement offensif, et Saint-Cyr, qui en rétrogradant était arrivé jusqu'au bord de la petite rivière de la Müglitz près de Mugeln, ne voulait pas la repasser. Cette rivière coulant des montagnes de Bohême, vient se perdre près de Mugeln dans l'Elbe. En la repassant on abandonnait définitivement les hauteurs, et on était tout à fait rejeté dans la plaine. Projet d'une offensive vigoureuse si l'ennemi tient bon. Le maréchal Saint-Cyr dans la vue d'un prochain retour offensif, avait voulu se maintenir au delà de la Müglitz et en avait défendu le bord en restant à Dohna. Napoléon s'étant rendu sur les lieux le 8 au matin, bien avant les renforts qui le suivaient, avait pensé comme le maréchal Saint-Cyr, qu'avec la certitude d'être prochainement appuyé le 14e corps pouvait, sans laisser de réserve, marcher tout entier contre l'ennemi. On le pousse toute la journée du 8, sans savoir s'il résistera sérieusement le lendemain. Sur-le-champ en effet trois des divisions du 14e corps s'étaient formées en colonnes d'attaque et avaient vigoureusement poussé de bas en haut les troupes de Wittgenstein et de Kleist. On avait d'un côté sur la route de Péterswalde recouvré le plateau de Gieshübel, et de l'autre, sur la route de Furstenwalde, refoulé dans la direction de Liebstadt les masses qu'on avait devant soi. Toutefois les coalisés s'étaient repliés sans précipitation, et de manière à laisser du doute sur l'attitude qu'ils prendraient le lendemain. Se retireraient-ils, ou tiendraient-ils ferme? Telle était la question que Napoléon et le maréchal Saint-Cyr n'étaient point en mesure de résoudre encore. Bien décidés du reste à marcher vigoureusement sur l'ennemi s'il voulait tenir le lendemain, ils passèrent la soirée ensemble, et firent avec Murat et Berthier un repas, comme on les fait à la guerre et pour ainsi dire au bivouac.

Sang-froid de Napoléon en apprenant la malheureuse bataille de Dennewitz, et son indulgence pour le maréchal Ney. Dans ce moment, 8 au soir, un aide de camp apporta la nouvelle de la bataille perdue à Dennewitz le 6. C'était le quatrième événement malheureux depuis les deux grandes victoires de Dresde, car nous comptions déjà la Katzbach, Gross-Beeren, Kulm, Dennewitz, sans un seul succès pour compenser ces coups redoublés de la fortune. Ce dernier surtout avait une immense gravité, car outre l'effet moral croissant avec la série des malheurs, il mettait en péril la partie inférieure de l'Elbe, et nous exposait à voir ce fleuve franchi sur notre gauche, tandis que l'armée de Bohême descendant de l'Erz-Gebirge sur notre droite, menacerait de nous tourner définitivement, et de se joindre au corps qui aurait passé l'Elbe à Wittenberg. Napoléon sentit sur-le-champ la portée de cet événement. Néanmoins il demeura calme, et même, aux yeux malicieusement observateurs du maréchal Saint-Cyr, ne décela ni un trouble ni un sentiment d'humeur contre le maréchal Ney. Curieux entretien avec le maréchal Saint-Cyr sur l'art de la guerre. Certes un instant d'emportement eût été excusable; pourtant dans cet épanchement familier de militaires parlant entre eux de leur profession, il sembla n'envisager dans ce qui venait d'arriver que le côté de l'art.--C'est un métier bien difficile que le nôtre! s'écria-t-il plusieurs fois; et comme pénétré des difficultés de ce grand art, le plus grand de tous après celui de gouverner, il releva avec une admirable précision de critique, et sans aucune sévérité, les fautes commises pendant cette courte campagne de trois jours, commencée à Wittenberg, et sitôt finie à Torgau. Il ne voulut jamais voir dans ces fautes que la preuve des difficultés inhérentes au métier, répéta souvent que la guerre était une chose singulièrement difficile, qu'il fallait beaucoup d'indulgence envers ceux qui la pratiquaient, et se montra lui-même de la plus rare équité, comme si un pressentiment surhumain l'avait averti dans le moment, que lui-même aurait bientôt besoin de cette justice indulgente qu'il réclamait pour les généraux malheureux. Entraîné par le feu de la conversation, dans laquelle il était éblouissant quand il s'y livrait, il dit que les généraux n'apportaient pas assez de réflexion dans leurs opérations; que, s'il en avait jamais le temps, il composerait un jour un livre, dans lequel il leur enseignerait les principes de la guerre, de manière à en rendre l'application claire et facile à tous, et parla de ce projet d'écrire un jour, comme s'il avait prévu qu'il passerait les six dernières années de sa vie dans un cruel exil, réduit à écrire sur un rocher de l'Océan! Le maréchal Saint-Cyr, que son penchant pour la contradiction rendait souvent paradoxal, nia la science, même l'expérience, soutint qu'on naissait général et qu'on ne le devenait pas, que les généraux gagnaient peu à vieillir dans l'exercice de leur profession, et que lui Napoléon avait fait sa plus belle campagne à vingt-six ans. Napoléon lui concéda en effet que lorsque les généraux n'étaient pas doués par la nature de certaines facultés, l'expérience leur profitait peu; et plongeant dans le passé, Il n'y en a eu qu'un, s'écria-t-il, qui méditant sans cesse sur son métier, ait gagné à vieillir, c'est Turenne!...--

Prodigieuse faculté de se distraire dont Napoléon était doué. Ainsi après une nouvelle terrible, qui changeait considérablement sa position, Napoléon passa la soirée à disserter sur son art, et à charmer ses auditeurs, qui n'étaient pourtant pas tous bienveillants! Homme singulier et prodigieux, qui sans être né flegmatique, arrivait par la puissance de son esprit à s'arracher aux affaires présentes, à les oublier, à les dédaigner, à les juger de la hauteur de l'aigle, qui d'un vol vigoureux échappe à la terre pour planer dans les hauteurs du ciel!

Premier sentiment de la gravité de la situation. Cependant il ne se faisait pas illusion, et songeant que dans son vaste empire tout avait été prévu pour la conquête, rien pour la défense, il voulut faire parvenir au ministre de la guerre l'ordre indirect de s'occuper des places du Rhin. Écrire lui-même au duc de Feltre qu'il commençait à douter de la possibilité de se maintenir en Allemagne, était un aveu pénible, et surtout dangereux à faire, car l'émotion de celui qui recevrait une telle confidence pourrait bien en amener la divulgation. Il imagina donc le soir même de faire adresser par M. de Bassano au ministre Clarke, une lettre écrite en chiffres, et conçue dans les termes suivants:

Ordre secret et indirect au ministre de la guerre, pour la mise en état de défense des places du Rhin. «8 septembre 1813.

»Les événements se pressent de telle manière qu'en laissant à S. M. des chances heureuses et brillantes, il est cependant de la prudence d'en prévoir de contraires. Je crois devoir, mon cher duc, m'en expliquer confidentiellement avec vous.

»L'armée russe n'est pas notre ennemi le plus dangereux. Elle a éprouvé de grandes pertes, elle ne s'est pas renforcée, et, à sa cavalerie près, qui est assez nombreuse, elle ne joue qu'un rôle subordonné dans la lutte qui est engagée. Mais la Prusse a fait de grands efforts. Une exaltation portée à un très-haut degré a favorisé le parti qu'a pris le souverain. Ses armées sont considérables, ses généraux, ses officiers et ses soldats sont très-animés. Toutefois la Russie et la Prusse n'auraient offert que de faibles obstacles à nos armées, mais l'accession de l'Autriche a extrêmement compliqué la question.

»Notre armée, quelque prix que lui aient coûté les victoires remportées, est encore belle et nombreuse. Mais les généraux et les officiers fatigués de la guerre n'ont plus ce mouvement qui leur avait fait faire de grandes choses. Le théâtre est trop étendu. L'Empereur est vainqueur toutes les fois qu'il est présent; mais il ne peut être partout, et les chefs qui commandent isolément répondent rarement à son attente. Vous savez ce qui est arrivé au général Vandamme. Le duc de Tarente a éprouvé des échecs en Silésie, et le prince de la Moskowa vient d'être battu en marchant sur Berlin.

»Dans de telles circonstances, mon cher duc, et avec le génie de l'Empereur on peut encore tout espérer. Mais il se peut aussi que des chances contraires influent d'une manière fâcheuse sur les affaires. On ne doit pas trop le craindre, mais on doit le regarder comme possible, et ne rien négliger de ce que commande la prudence.

»Je vous présente ce tableau afin que vous sachiez tout et que vous agissiez en conséquence.

»Vous feriez sagement de veiller à ce que les places fussent mises en bon état, et d'y réunir beaucoup d'artillerie, car nous faisons souvent dans ce genre des pertes assez sensibles. Vous devriez vous entendre secrètement avec le directeur général des vivres pour faire dans les places du Rhin des approvisionnements extraordinaires, enfin pour préparer d'avance tout ce qui convient, afin que dans une circonstance extraordinaire S. M. n'éprouvât point de nouveaux embarras, et que vous ne fussiez pas pris au dépourvu.--Vous sentez que si je vous écris ainsi, c'est que j'ai bien réfléchi à ce qui se passe sous mes yeux, et que je suis assuré que je ne fais rien en cela que S. M. puisse désapprouver. Un grand succès peut tout changer et remettre les affaires dans la situation prospère où l'immense avantage remporté par S. M. les avait placées.

»Accusez-moi, s'il vous plaît, réception de cette lettre.»

Matinée du 9 septembre en face du Geyersberg. Le lendemain 9 Napoléon se rendit de très-bonne heure sur le terrain pour observer de ses yeux les mouvements de l'ennemi, et prescrire ses dispositions en conséquence. Distribution des forces de Napoléon. Il avait sous la main le 1er corps, récemment réorganisé par le comte de Lobau, et posté en avant de Zehist sur la route de Péterswalde, le 14e sous le maréchal Saint-Cyr rangé en avant de Dohna, sur la route de Furstenwalde. Il avait un peu en arrière à Mugeln, mais en position d'agir, trois divisions de la jeune garde sous le maréchal Mortier, et la cavalerie légère de la garde sous Lefebvre-Desnoëttes. Le reste de la jeune garde, la vieille garde, le corps de Marmont, la cavalerie de Latour-Maubourg, étaient à Dresde, pour parer aux accidents imprévus. Assez loin vers la droite, à quelques lieues sur la route de Freyberg, le maréchal Victor avec son corps d'armée surveillait les débouchés de la Bohême aboutissant à Leipzig. Le 1er et le 14e corps, les trois divisions de la jeune garde, pouvaient monter à environ 55 mille hommes, force suffisante pour accabler l'ennemi qu'on apercevait, surtout si on avait su que les Autrichiens venaient de commettre la faute de rétrograder en Bohême jusqu'à Tetschen et Leitmeritz, et qu'on n'avait devant soi que Wittgenstein et Kleist. Mais il était impossible de le savoir d'une manière sûre, et on en était réduit en ne voyant pas les Autrichiens, à se demander où ils pouvaient être. Au surplus Kleist et Wittgenstein faisaient bonne contenance, et ne paraissaient pas encore disposés à battre en retraite.

Projet de déborder l'ennemi, imaginé par le maréchal Saint-Cyr, et adopté par Napoléon. On était donc à Zehist et à Dohna sur deux routes à la fois, d'un côté celle de Péterswalde qui passait par Zehist, Gieshübel, Péterswalde, chaussée neuve, large, partout facile pour l'artillerie, et de l'autre celle de Liebstadt, passant par Furstenwalde, chaussée vieille, praticable à l'artillerie jusqu'à Furstenwalde seulement, et à partir de ce point franchissant la haute montagne du Geyersberg par des sentiers inaccessibles aux gros charrois. C'est cette dernière route que Kleist dans la fatale journée de Kulm avait suivie jusqu'à Furstenwalde, puis avait quittée pour gagner par un détour à gauche la chaussée de Péterswalde, et tomber sur Kulm à l'improviste. Le maréchal Saint-Cyr qui entendait aussi bien que personne l'art de profiter du terrain, proposa de prendre la vieille route de Bohême, en se portant rapidement avec le 14e corps et la jeune garde sur Liebstadt et Furstenwalde, de se jeter ensuite dans le flanc de la colonne ennemie qui avait pris la route de Péterswalde, de couper ainsi une portion plus ou moins forte de cette colonne, et même parvenu à Furstenwalde, de franchir le Geyersberg, et d'intercepter la retraite de l'ennemi vers la Bohême. Avec des efforts, avec beaucoup de sapeurs, on finirait bien, selon lui, par frayer un chemin à l'artillerie, et par arriver sur le revers du Geyersberg, c'est-à-dire sur les derrières de l'ennemi, avec une quantité suffisante de canons.

Marche le 9 sur Furstenwalde. Napoléon approuva sur-le-champ ce plan ingénieux, bien qu'il ne sût pas si on pourrait passer le Geyersberg avec de l'artillerie; mais en tous cas, on avait toujours plus de chances de causer du mal à l'ennemi en le côtoyant, qu'en l'abordant directement sur la grande route de Péterswalde. En conséquence, tandis que le comte de Lobau avec le 1er corps s'avançait de Zehist sur Gieshübel, de Gieshübel sur Péterswalde, poussant l'ennemi de front, Napoléon se tenant de sa personne auprès de la colonne de Saint-Cyr, s'avança latéralement, et d'un pas assez rapide, avec le 14e corps et la jeune garde. On marcha ainsi toute la journée du 9.