Adhésion de la Bavière à la coalition. Ces nouvelles étaient suivies d'une autre non moins fâcheuse. La Bavière était sur le point de nous abandonner, et on allait jusqu'à répandre le bruit qu'elle avait déjà signé un traité d'adhésion à la coalition européenne. Elle nous avait du reste préparés à cet événement. Le roi ne cessant de se plaindre à nous d'être livré à ses propres forces, avait dit et répété que son armée placée au bord de l'Inn sous le général de Wrède, ne pourrait résister à l'armée autrichienne; que si on ne lui envoyait immédiatement un corps de 30 mille hommes, il serait obligé de céder aux injonctions des puissances coalisées, au mauvais esprit de ses troupes, et à l'opinion unanime de son peuple. Notre ministre, M. Mercy d'Argenteau, qui se conduisait à Munich avec beaucoup de zèle et de prudence, n'avait pu répondre à ces plaintes que par des promesses toujours démenties par les faits, et avait plusieurs fois averti M. de Bassano du péril qui nous menaçait de ce côté. Le départ du maréchal Augereau pour Leipzig avait été le signal de la défection, et la Bavière avait cédé, en signant un traité d'alliance avec nos ennemis. Nous devions en conséquence nous attendre, si nous étions forcés de nous retirer, à trouver sur nos derrières une armée de 30 mille Autrichiens et de 30 mille Bavarois prêts à nous fermer la retraite. Il fallait donc à tout prix être victorieux à Leipzig, sous peine d'un désastre non pas plus tragique, mais plus irrémédiable que celui de Moscou[25].

La confiance de Napoléon est loin encore d'être ébranlée. Cette situation, qui d'heure en heure semblait présenter un aspect plus sinistre, n'échappait pas à Napoléon, mais elle était loin de le troubler. L'idée d'être vaincu par les généraux et les soldats de la coalition ne pouvait entrer dans son esprit. Ses généraux avaient été battus quatre fois dans cette campagne, et lui jamais, ni dans celle-ci, ni dans aucune autre. Après avoir livré plus de cinquante batailles rangées, ce qui n'était arrivé encore à aucun capitaine, ni ancien ni moderne, il n'en avait pas perdu une seule. Il trouvait sans doute ses soldats jeunes pour les fatigues, mais il ne les avait jamais vus plus braves; il sentait sa prodigieuse clairvoyance qui lui donnait tant d'avantage sur ses ennemis, comme on sent l'excellence de sa vue en l'exerçant continuellement sur les objets; il ne doutait donc pas de gagner une, même deux et trois batailles. Son espérance était de vaincre d'abord Schwarzenberg le premier jour, puis Blucher le second, et de sortir ainsi de l'espèce de réseau dans lequel on cherchait à l'enfermer. Toutefois son infériorité numérique par rapport à l'ennemi lui semblait bien grande, car il ne pouvait pas se flatter de réunir 200 mille combattants, et ses adversaires devaient en avoir plus de 300 mille s'ils parvenaient à se joindre. Résolution de mettre l'infanterie sur deux rangs. Prévoyant cette difficulté, il avait prescrit une disposition à laquelle il avait pensé bien des fois, c'était de placer l'infanterie sur deux rangs au lieu de trois. Il prétendait que le troisième rang ne servait ni pour les feux ni pour les charges à la baïonnette, et il ne voulait pas s'avouer à lui-même que le troisième rang, s'il ne pouvait ni tirer ni charger à la baïonnette, soutenait cependant les deux autres, leur imprimait de la solidité, et les recrutait après une action meurtrière. Mais dans la détresse où il se trouvait, la chose était bonne à essayer si elle n'était pas bonne à professer.

Curieux entretien de Napoléon avec ses lieutenants pendant une partie de la nuit du 14 au 15. Enfermé pendant cette soirée dans un appartement chauffé suivant la coutume allemande, et appuyé à un grand poêle, il eut avec Berthier, Murat, Marmont et plusieurs de ses généraux, un entretien long, familier et significatif. Il soutint la formation de l'infanterie sur deux rangs, et dit que pour le lendemain au moins elle aurait un grand effet, celui de donner à l'armée française l'apparence d'être d'un tiers plus forte, l'ennemi ignorant la nouvelle disposition qu'il venait de prescrire. On disserta sur ce sujet, puis on parla de la possibilité de juger à l'œil de la force d'une armée sur le terrain, et Napoléon affirma qu'avec sa vieille expérience il n'était pas sûr de ne pas se tromper d'un quart au moins. Tout à coup on annonça Augereau, qu'il n'avait pas encore vu, car ce maréchal venait à peine de rejoindre le quartier général.--Ah! vous voilà, s'écria-t-il, arrivez donc, mon vieil Augereau; vous vous êtes bien fait attendre.--Puis, sans aigreur ni blâme, même avec un ton amical mais triste: Vous n'êtes plus, lui dit-il, l'Augereau de Castiglione!--Si, répondit le maréchal, je serai encore l'Augereau de Castiglione quand vous me rendrez les soldats d'Italie.--Cette repartie n'irrita pas Napoléon, mais il insista, se plaignant d'une sorte de défaillance générale autour de lui. Par un penchant, fort ordinaire aux hommes, de s'en prendre de leurs malheurs plus volontiers aux autres qu'à eux-mêmes, il accusa tout le monde, d'ailleurs très-doucement. Il commença par ses frères, comme s'ils avaient été exclusivement coupables de ce qui se passait dans leurs États, et qu'il n'eût été pour rien dans leurs mésaventures. Il se plaignit de Louis qui, de la Suisse où il s'était retiré, lui redemandait la Hollande, de Jérôme qui venait de perdre Cassel, de Joseph qui venait de perdre l'Espagne. Puis il ajouta que son malheur avait été de trop faire pour sa famille, que son beau-père l'empereur François le lui avait reproché plus d'une fois, qu'il le reconnaissait maintenant, mais trop tard.--Vous-même, dit alors Napoléon en s'adressant à Murat avec une franchise de langage singulière, mais que la complète absence d'aigreur rendait supportable, vous-même n'avez-vous pas été prêt à m'abandonner?--Murat repoussa bien loin cette imputation, en disant qu'il avait toujours eu des ennemis cachés, appliqués à le desservir auprès de son beau-frère.--Oui, oui, répondit Napoléon avec un ton tellement affirmatif qu'on voyait bien qu'il avait tout su, ou tout deviné: vous avez été prêt à faire comme l'Autriche, mais je vous pardonne. Vous êtes bon, vous avez un fonds d'amitié pour moi, et vous êtes un vaillant homme; seulement j'ai eu tort de vous faire roi. Si je m'étais contenté de vous faire vice-roi comme Eugène, vous auriez agi comme lui; mais roi, vous songez à votre couronne plus qu'à la mienne.--Ces vérités, adoucies par le ton, émurent fort les assistants, et formèrent le sujet de la conversation jusque bien avant dans la nuit. Ensuite, avec une sorte de résignation supérieure, et des témoignages affectueux, Napoléon quitta ses lieutenants, en leur disant qu'il fallait se préparer tous à se bien battre, car on aurait affaire à forte partie le lendemain, et la bataille prochaine déciderait de leur sort, du sien, de celui de la France.

Ce triste retour sur le passé fut le seul signe que Napoléon donna de ses sombres pressentiments, car du reste il était calme, tranquille, résolu, comme si les circonstances eussent été celles qui avaient précédé Austerlitz ou Friedland[26].

Le 15 au matin, Napoléon monte à cheval pour passer la revue du champ de bataille. Le lendemain matin Napoléon monta de très-bonne heure à cheval, afin d'inspecter le champ de bataille, ne voulant pas prendre l'initiative de l'action à cause de ses corps restés en arrière, et imaginant bien que l'ennemi ne la prendrait pas s'il ne la prenait pas lui-même. Ce soin était urgent, car ce champ de bataille, immortalisé par notre bravoure et nos malheurs, avait besoin d'être étudié dans son immense étendue, pour qu'ayant acquis une entière connaissance des lieux, Napoléon pût commander là même où il ne serait pas de sa personne. Il se porta d'abord au sud de Leipzig, vers le côté où Murat s'était établi en se retirant devant l'armée de Bohême.

Description des environs de Leipzig. La Pleisse et l'Elster, comme la Saale, comme la Mulde, descendent des montagnes de la Bohême (voir les cartes nos 58 et 60), traversent toute la Saxe en coulant à peu près dans le même sens, jusqu'à ce que séparées ou confondues elles aillent tomber dans l'Elbe qui les recueille en passant. Un peu au-dessus de Leipzig la Pleisse et l'Elster, assez rapprochées l'une de l'autre, et divisées en une multitude de bras, finissent par se réunir au-dessous de cette ville, puis se détournent un peu à gauche, et vont se confondre dans la Saale, avec laquelle elles coulent vers l'Elbe en suivant une direction presque parallèle au cours de la Mulde. Voici donc quel était le mouvement des diverses armées. Le prince de Schwarzenberg ayant débouché des montagnes de la Bohême avec la grande armée des trois souverains, était arrivé sur Leipzig en descendant entre la Mulde, la Pleisse et l'Elster. Napoléon au contraire venant à sa rencontre du bas Elbe, avait remonté ces rivières jusqu'à Leipzig même. Le prince de Schwarzenberg avait sa gauche à la Pleisse et à l'Elster, et sa droite dans les plaines faiblement accidentées des environs de Leipzig. Quant à Napoléon, il avait sa gauche dans ces mêmes plaines, et sa droite aux deux rivières. Fortement adossé à Leipzig, et occupant bien cette ville, il avait la prétention de tenir Blucher et même Bernadotte entièrement séparés de Schwarzenberg. En effet Blucher ne pouvant traverser Leipzig, que nous occupions, était forcé de se détourner ou à droite ou à gauche pour rejoindre la grande armée de Bohême. Pour se détourner à droite (droite de Blucher) il lui fallait franchir un obstacle de grande importance, c'étaient la Pleisse, l'Elster, la Saale réunies, couvrant de leurs mille bras une vallée boisée, large de plus d'une lieue, et derrière laquelle il aurait pu trouver les Français, notamment Augereau, qui s'avançait par la route de Lutzen après avoir battu Platow et Thielmann. Si au contraire il eût cherché à se détourner à gauche, il aurait rencontré à travers la vaste plaine de Leipzig l'armée française revenant de Düben, et se serait exposé aux plus grands périls. Dès lors il avait l'armée française comme une muraille entre lui et Schwarzenberg. Il suffisait donc que Napoléon arrêtât Schwarzenberg au sud de Leipzig, Blucher au nord, pour les empêcher de se réunir, et s'il parvenait à battre l'un, puis à se reporter sur l'autre, il était possible qu'il triomphât alternativement de tous deux, surtout Bernadotte étant fort éloigné, et rien encore ne prouvant qu'il dût arriver. Napoléon sachant Schwarzenberg le plus rapproché, voulait d'abord avoir affaire à lui, réservant le combat avec Blucher pour le lendemain.

Description du champ de bataille au sud, entre Liebert-Wolkwitz et Wachau. Il commença donc sa revue par le sud, c'est-à-dire par le champ de bataille où il s'attendait à rencontrer le prince de Schwarzenberg. (Voir la carte no 60.) La Pleisse et l'Elster, tantôt confondues, tantôt séparées, et embrassant un large terrain, marécageux et boisé, coulaient, avons-nous dit, de la Bohême sur Leipzig, c'est-à-dire du sud au nord. Napoléon devait naturellement y appuyer sa droite, comme Schwarzenberg sa gauche, et l'appui était solide, car le lit des deux rivières n'était pas facile à traverser. D'ailleurs ce lit traversé, il aurait fallu gravir un terrain assez élevé pour déboucher par derrière notre droite dans la plaine de Leipzig. Sur son front Napoléon avait pour champ de bataille un terrain peu accidenté, et dont quelques villages formaient à peine les moyens de défense. En partant de Mark-Kleeberg sur la Pleisse, en passant par Wachau et allant finir à Liebert-Wolkwitz, une légère dépression de terrain servant d'écoulement aux eaux vers la Pleisse, séparait notre ligne de celle de l'ennemi. Tel quel, ce vallon, si on peut l'appeler ainsi, était l'obstacle de terrain que nous allions nous disputer avec acharnement. À sa gauche enfin, Napoléon avait la vaste plaine de Leipzig, semée de gros villages, et à peine sillonnée par une très-petite rivière, la Partha, qui, naissant à quelque distance de Liebert-Wolkwitz, allait après de nombreux circuits tomber derrière nous dans la Pleisse, à travers un faubourg de Leipzig. Napoléon de ce côté était presque sans appui, mais la présence de ses colonnes arrivant de Düben devait contenir l'ennemi, et l'empêcher de s'y risquer. Murat ayant pris position au sud, avait établi à Mark-Kleeberg sur la Pleisse Poniatowski, à Wachau Victor, à Liebert-Wolkwitz Lauriston, et dans les intervalles le 4e de cavalerie (cavalerie polonaise), et le 5e sous Pajol, dans lequel on avait fondu les dragons d'Espagne.

De l'autre côté de cette espèce de vallon, on apercevait en face de nous Kleist et Wittgenstein, entre Gross-Pössnau, Gülden-Gossa, Cröbern, avec les gardes russe et prussienne pour réserve. L'armée autrichienne était partie à notre droite, entre la Pleisse et l'Elster, s'avançant dans l'angle formé par ces rivières, et menaçant le pont de Dölitz, partie à notre gauche, en avant d'un bois dit de l'Université, vis-à-vis de Liebert-Wolkwitz, et devant tendre plus tard la main vers Blucher à travers la plaine de Leipzig, si nous perdions du terrain et si les coalisés en gagnaient.

Distribution des troupes au sud de Leipzig pour tenir tête à l'armée de Bohême entre Liebert-Wolkwitz, Wachau et Mark-Kleeberg. Napoléon approuva complétement la position prise par Murat. Il résolut de disputer énergiquement la ligne de Liebert-Wolkwitz à Wachau et Mark-Kleeberg, pour cela de doubler les trois corps de Murat, en plaçant Augereau à droite près de Mark-Kleeberg, la garde et la cavalerie de Latour-Maubourg au centre à Wachau, Macdonald avec la cavalerie de Sébastiani à gauche, au delà de Liebert-Wolkwitz, afin d'empêcher que notre aile gauche ne fût débordée, et d'essayer même, comme on le verra bientôt, de déborder l'aile droite de l'ennemi. Les Autrichiens s'avançant entre la Pleisse et l'Elster sur le pont de Dölitz, Napoléon pour n'être pas tourné par sa droite, y plaça la brigade Lefol, tirée des troupes qui formaient la garnison de Leipzig. Après les combats qu'on avait livrés, les marches qu'on avait exécutées dans la boue, les corps de Lauriston, Victor, Poniatowski, Pajol, amenés par Murat, pouvaient monter à 38 mille hommes, Augereau et Lefol à 12 mille, la garde à 36 mille, Latour-Maubourg à 6 mille, Macdonald et Sébastiani à 22 mille, ce qui faisait environ 114 à 115 mille hommes opposés à 160 mille. Mais en manœuvrant bien, en se battant énergiquement, toutes choses dont il n'y avait pas à douter, en se servant par exemple de quelques-uns des corps restés en arrière sous Ney, on pouvait renforcer Macdonald de 25 ou 30 mille hommes, puis se rabattre en masse par la gauche sur la droite de Schwarzenberg, et précipiter celui-ci dans la Pleisse. C'était en effet le projet de Napoléon si les corps actuellement en marche n'étaient pas indispensables au nord contre Blucher et Bernadotte.

Cette revue du terrain terminée et ces dispositions arrêtées, Napoléon revint par la gauche au faubourg de Reudnitz. Il parcourut les bords de cette petite rivière de la Partha, qui roule, comme nous venons de le dire, ses faibles eaux dans une cavité du terrain à peine sensible, et passant par Taucha, Schönfeld, va les verser dans la Pleisse, au nord de Leipzig, à travers le faubourg de Halle. Là, si on se joignait de plus près, pouvait s'offrir un peu en arrière de notre gauche un nouveau champ de bataille; mais il n'y avait pas à s'en occuper, l'ennemi n'osant pas encore s'y montrer, et nous n'ayant que de la cavalerie à y mettre.

Position de Möckern au nord de Leipzig, propre à arrêter Blucher. Ce n'était pas assez que d'avoir tout disposé pour résister à la grande armée de Bohême; il fallait songer aussi à tenir tête à Blucher, qu'on devait s'attendre à voir paraître d'un moment à l'autre au nord de Leipzig. Heureusement se trouvait de ce côté, en dépassant la Partha, une position assez avantageuse, s'étendant du village de Möckern à celui d'Euteritzsch, barrant la route de Halle à Leipzig, et présentant un terrain large, élevé, appuyé d'un côté à la Pleisse et à l'Elster, de l'autre à un gros ravin, et où un corps pouvait se déployer à l'aise, en ayant sur l'ennemi qui arrivait de Halle un fort commandement. Obligé d'abandonner cette position, on avait la ressource de se replier derrière la Partha, et d'aller s'adosser à Leipzig, en avant du faubourg de Halle.

Marmont avait pris position à Möckern. C'est là que Marmont, n'ayant cessé d'observer Blucher pendant la marche de nos troupes, était venu se placer pour le combattre au besoin. Napoléon approuva la position que Marmont avait prise, et lui recommanda de s'y maintenir. Ney, avec Bertrand, Souham, Reynier, Dombrowski, tous retardés par la destruction des ponts de la Mulde et de l'Elbe, devait se ranger à la droite de Marmont, puis à mesure qu'il arriverait se replier autour de Leipzig, du nord au sud, et se relier à travers la plaine qu'arrose la Partha, avec la gauche de Murat. Ces dernières troupes venues, le cercle autour de Leipzig serait entièrement fermé.

Précautions prises pour garder la ville de Leipzig et la route de Lutzen qui était celle de Mayence. Restait à bien garder la ville même de Leipzig, et non-seulement la ville, mais la grande route du Rhin, qui après avoir franchi la Pleisse et l'Elster sur une longue suite de ponts, débouchait par Lindenau dans la plaine de Lutzen, et allait rejoindre Weissenfels, Erfurt, Mayence. Il était indispensable de garder spécialement la route, parce qu'elle était notre seule ligne de retraite, et parce qu'en l'occupant nous empêchions Blucher et Schwarzenberg de communiquer entre eux par delà l'Elster et la Pleisse. Napoléon avait laissé la division Margaron, composée de troupes de marche, dans Leipzig même, avec mission de défendre les ponts de la Pleisse et de l'Elster, et le gros bourg de Lindenau, qui en forme le débouché dans la plaine de Lutzen. Moyennant qu'on défendît bien ce bourg et la ville, il suffisait de troupes légères sur la grande route de Lutzen, pour qu'on fût averti de ce qui s'y passerait, et qu'on pût y accourir à temps. Napoléon adjoignit aux troupes de Margaron le général Bertrand qui avait marché avec Macdonald, et qui venait d'entrer à Leipzig. Il devait appuyer au besoin, ou Margaron dans la défense de Leipzig et du débouché de Lindenau, ou Marmont dans la défense de la position de Möckern. Les autres corps arrivant successivement devaient, comme nous l'avons dit, se placer derrière Marmont, et le relier avec Murat. Ainsi dans la première journée Napoléon avait pour la bataille qui allait se livrer au sud de Leipzig, 115 mille hommes à opposer aux 160 mille de Schwarzenberg. Si la lutte s'engageait en même temps au nord, il avait à opposer aux 60 mille hommes de Blucher Marmont avec 20 mille, Bertrand avec 10 mille, sans compter les 10 mille de Margaron qui gardaient Leipzig et la grande route du Rhin. Ney, avec Souham, Dombrowski, Reynier, nous amenait un renfort de 35 mille hommes, et pouvait alternativement secourir Marmont ou Napoléon lui-même. Avec lui le total de nos forces devait s'élever à 190 mille hommes; mais il fallait se hâter de vaincre, car si Ney portait nos forces à 190 mille hommes, l'ennemi, dans le même espace de temps, pouvait voir les siennes s'élever à 320 ou 330 mille hommes par l'arrivée probable de Bernadotte demeuré en arrière de Blucher, de Benningsen demeuré en arrière de Schwarzenberg. Napoléon, du reste, songeait à s'assurer des résultats décisifs dès le premier jour, car il espérait avoir au moins la tête de colonne de Ney, la joindre à Macdonald, et, les jetant l'un et l'autre sur la droite de Schwarzenberg, pousser brusquement ce dernier dans la Pleisse. Ces dispositions étaient tout ce qu'on pouvait attendre de la situation et de son génie, et après avoir employé la journée entière du 15 à rallier ses troupes, il résolut de ne pas différer davantage, et d'attaquer Schwarzenberg le lendemain 16. Il redoubla d'assurance à l'égard de ses lieutenants, et même de bienveillance pour eux, voulant les mieux disposer à donner jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Au surplus, même en éprouvant de secrètes inquiétudes et en désapprouvant sa politique, ils y étaient déterminés sans réserve. Vaincre ou mourir était le sentiment de tous.

Ce qui s'était passé du côté des alliés. Les alliés de leur côté n'étaient pas restés oisifs, et avaient fait de grands efforts pour opérer leur réunion sous les murs de Leipzig. Contestations perpétuelles entre Blucher et Bernadotte depuis leur réunion derrière la Mulde. Blucher et Bernadotte, comme on l'a vu, s'étaient, à l'approche de Napoléon, réfugiés derrière la Mulde, et n'avaient cessé depuis qu'ils se trouvaient ensemble d'être en contestation sur la conduite à suivre. Bernadotte aurait voulu d'abord que l'armée de Silésie vînt prendre position au-dessus de lui sur la Mulde, c'est-à-dire se placer entre lui et Leipzig, afin d'avoir en cas de revers des moyens d'évasion plus prompts et plus sûrs vers l'Elbe. Blucher, qui devinait les motifs de Bernadotte, aurait désiré au contraire se placer au-dessous pour le tenir enfermé entre lui et Leipzig, et le forcer ainsi à marcher à l'ennemi. Mais Bernadotte se refusant absolument à une semblable disposition des deux armées, et alléguant pour prétexte le soin de ses communications avec la Suède, Blucher avait été obligé de se rendre pour éviter une rupture. Après cette contestation, il s'en était élevé une autre. Bernadotte voulait qu'en remontant vers Leipzig on opérât ce mouvement non pas derrière la Mulde, mais derrière la Saale, afin de mettre deux rivières entre soi et les Français. Blucher, au contraire, voulait qu'on se couvrît seulement de la Mulde pour arriver plus tôt à Leipzig. Toutefois il avait cédé encore, toujours dans l'intention de prévenir un éclat. Mais avec son impatience habituelle, il n'avait porté qu'un de ses corps derrière la Saale, et à la tête des deux autres il avait cheminé en avant de cette rivière, sur la chaussée de Halle, très-près du maréchal Marmont qu'il n'avait cessé de côtoyer. Enfin une troisième contestation avait tout à coup surgi entre les deux chefs des armées de Silésie et du Nord, et avait mis le comble à leur mésintelligence. À la vue des Français occupés au delà de l'Elbe à détruire des ponts, Bernadotte croyant à un mouvement de Napoléon sur Berlin, avait voulu repasser l'Elbe, pour n'être pas coupé du nord de l'Allemagne où était sa base d'opération. Son état-major tout entier, composé en grande partie de Russes et de Prussiens, avait contre l'ordinaire incliné à son opinion. Aussi avait-il fait valoir l'autorité éventuelle dont il était investi à l'égard de l'armée de Silésie, pour enjoindre à Blucher de le suivre sur la rive droite de l'Elbe. En recevant cet ordre Blucher avait contesté le mouvement de Napoléon sur Berlin, allégué à l'appui de son opinion les forces considérables laissées autour de Leipzig, répondu en outre par une désobéissance formelle, et adressé aux officiers prussiens et russes de l'armée de Bernadotte l'invitation de ne pas quitter la rive gauche de l'Elbe. Blucher s'était avancé par Halle sur Leipzig; Bernadotte était resté en arrière sur la basse Saale, avec deux divisions laissées sur la droite de l'Elbe. Mais un fait indépendant de leur volonté à tous, la destruction complète des ponts par Ney et Reynier, avait mis fin au débat, et Bernadotte, privé de ses moyens de passage, était resté forcément sur la gauche de l'Elbe, ne suivant d'ailleurs Blucher que de très-loin. Toutefois les divisions Thumen et Hirschfeld, le corps de Tauenzien étaient demeurés de l'autre côté du fleuve, et avaient ainsi causé l'erreur de Napoléon, qui avait cru l'armée entière du Nord résolue à se maintenir sur la droite de l'Elbe et sur la route de Berlin.

Blucher, arrivé à quelque distance de Leipzig, envoie un officier pour essayer de pénétrer auprès de Schwarzenberg à travers l'armée française. C'est de cette manière que Blucher et Bernadotte avaient occupé le temps que Napoléon avait employé à revenir sur Leipzig. Blucher était le 15 sur la route de Halle, à quatre ou cinq lieues au nord de Leipzig, ayant grand désir de s'en approcher, n'osant donner la main au prince de Schwarzenberg à travers la plaine de Lutzen, parce qu'il lui aurait fallu franchir la Pleisse et l'Elster, étant fort tenté de le faire du côté opposé, à travers la vaste plaine de Leipzig, mais ne l'osant pas davantage à la vue des corps français qui marchaient dans cette direction, et renouvelant ses instances auprès de Bernadotte pour qu'il vînt le joindre, car réunis ils devaient former une armée de 120 mille hommes, laquelle n'avait rien à craindre de personne. Il avait en attendant tâché d'envoyer un officier au prince de Schwarzenberg pour lui dire qu'il était là, au nord de Leipzig, à une très-petite distance de lui, prêt à marcher au canon dès qu'il l'entendrait retentir au sud de cette ville.

Mouvement de l'armée de Bohême. Dans l'armée de Bohême l'accord avait été plus grand, grâce à l'esprit conciliant d'Alexandre, à l'autorité doucement exercée du prince de Schwarzenberg, et surtout à l'évidence de ce qu'on avait à faire. Peu de divergences d'avis dans cette armée, qui n'avait d'autre conduite à tenir que de marcher sur Leipzig. On avait voulu descendre sur Leipzig avec l'intention de s'y joindre aux deux armées de Silésie et du Nord, et dès lors on n'avait qu'une conduite à tenir, c'était de pousser Murat vivement, et d'autant plus vivement qu'on voyait bien que Murat n'était qu'un rideau destiné à couvrir le mouvement des Français sur l'Elbe, et que si on ne se hâtait pas de percer ce rideau, on laisserait à Napoléon le temps d'accabler les armées de Silésie et du Nord. C'est ainsi qu'on était arrivé le 14 devant Liebert-Wolkwitz et Wachau, où l'on avait perdu 1,200 hommes dans un combat de cavalerie imprudemment engagé contre Murat.

Arrivée le 14 au sud de Leipzig, elle emploie la journée du 15 à se reposer et à prendre position. La journée du 15 avait été employée à se rallier, à se mettre en ligne, et à délibérer sur le plan d'attaque, sujet fort grave et le seul sur lequel il y eût à discuter. Qu'il fallût livrer bataille, personne ne le mettait en doute, dût-on être vaincu, car si on laissait à Napoléon un jour, une heure de plus, il en profiterait pour détruire les deux armées du Nord et de Silésie. Nécessité pour elle de livrer bataille. Se battre énergiquement en désespérés et tout de suite, était l'avis que la situation inspirait et commandait à tout le monde. Restait le plan de la bataille à livrer. Discussion sur le plan. À cet égard il y avait grande divergence entre les généraux autrichiens d'une part, et les généraux russes et prussiens de l'autre. En guerre, comme en toutes choses, l'opinion de chacun est généralement dictée par la position qu'il occupe. Avis des généraux russes et prussiens. Les Russes et les Prussiens, sous Barclay de Tolly, ayant débouché directement sur Liebert-Wolkwitz, Wachau et Mark-Kleeberg, devant Murat, sur la rive droite de la Pleisse et de l'Elster, voulaient qu'on portât l'attaque sur ce point, qu'on l'y portât résolûment, et avec presque toutes ses forces. À peine admettaient-ils qu'on fît une diversion à leur droite par Gross-Pösnau, Seyffertshayn, pour déborder notre gauche, et essayer de tendre une main vers Blucher à travers la plaine de Leipzig. Ils admettaient aussi qu'à leur gauche, entre la Pleisse et l'Elster, on fît quelques démonstrations pour tendre la main à Blucher à travers la plaine de Lutzen, s'il cherchait par hasard à percer de ce côté. Mais là encore ils ne voulaient qu'une simple démonstration.

Avis des généraux autrichiens. Les Autrichiens ayant été conduits par les routes qu'ils avaient suivies à déboucher en grande partie entre la Pleisse et l'Elster, accordaient sans doute qu'on dirigeât une attaque vigoureuse contre Liebert-Wolkwitz, Wachau et Mark-Kleeberg, mais ils espéraient peu de cette attaque de front, et demandaient qu'on portât le gros des forces dans l'angle formé par la Pleisse et l'Elster, que protégés par les deux côtés de cet angle dont le sommet s'appuyait à Leipzig, on s'y enfonçât, et qu'on essayât d'enlever à coups d'hommes le pont de Dölitz, placé sur la droite des Français en arrière de Mark-Kleeberg. Sans doute, disaient-ils, on y rencontrerait de grandes difficultés, car la Pleisse, coupée en mille bras, présentait des ponts, des corps de ferme, des enclos à forcer, et ensuite un terrain assez escarpé à gravir. Mais ces obstacles vaincus, on se trouverait sur les derrières des Français, la position de ceux-ci ne serait plus tenable, et ce serait un miracle s'ils pouvaient se retirer sains et saufs sur Leipzig. Aussi les généraux autrichiens voulaient-ils que non-seulement on employât à cette opération l'armée autrichienne, mais que les réserves de Barclay de Tolly, composées de la garde impériale russe, et de la garde royale prussienne, fussent chargées d'agir entre la Pleisse et l'Elster. Il y avait certainement quelques raisons à faire valoir pour ce plan, mais il y avait deux fortes objections à lui opposer: la première, c'est qu'avec peu de monde Napoléon pourrait en arrêter beaucoup à la position de Dölitz, et la seconde, c'est qu'en voyant combien était peu considérable la masse chargée de le combattre de front, il se rabattrait par sa gauche sur elle, et la jetterait dans la Pleisse. Or, lorsqu'il aurait anéanti comme à Dresde un tiers de l'armée alliée au moins, la question serait évidemment décidée en sa faveur.

Transaction entre les opinions diverses, et attaque sur trois points, à la droite de la Pleisse et de l'Elster, entre la Pleisse et l'Elster, et à la gauche de ces rivières. Il ne suffit pas cependant qu'une opinion ait contre elle des raisons excellentes pour qu'on y renonce. Après l'avoir adoptée par position et de bonne foi, on y persiste par amour-propre, et il est rare qu'une opinion logiquement détruite soit une opinion abandonnée. On contesta vivement, et suivant la coutume, bonne en politique, mais souvent dangereuse à la guerre, on transigea. On répartit les forces avec une certaine égalité. Le corps autrichien de Giulay, renforcé des troupes légères de Lichtenstein et de Thielmann, dut, au delà de la Pleisse et de l'Elster, se porter sur Lindenau, pour s'emparer de la communication des Français avec Lutzen, c'est-à-dire avec Mayence. Ce corps, de 20 à 25 mille hommes, pouvait, s'il était heureux, donner la main à Blucher à travers la plaine de Lutzen. Le gros de l'armée autrichienne, comptant 40 mille hommes environ, composé du corps de Merfeld et de toutes les réserves tant de cavalerie que d'infanterie du prince de Hesse-Hombourg, devait s'enfoncer dans l'angle formé par la Pleisse et l'Elster, et essayer de déboucher par Dölitz sur les derrières des Français. À la droite des deux rivières, sur le front des Français, devant les positions de Mark-Kleeberg, Wachau, Liebert-Wolkwitz, les armées prussienne et russe, appuyées de toutes leurs réserves et présentant une force d'environ 70 mille hommes, devaient se ruer sur la ligne occupée par Napoléon, tandis que le général autrichien Klenau, comptant à peu près 25 mille hommes avec le renfort d'une brigade prussienne et de la cavalerie de Platow, déborderait au loin Liebert-Wolkwitz par la plaine de Leipzig, tâcherait de tourner notre gauche, et de tendre lui aussi la main aux armées de Blucher et de Bernadotte.

Tel fut le plan adopté le 15 au soir pour être exécuté le lendemain 16 dès neuf heures du matin. On essaya de faire parvenir à Blucher, dont on avait appris l'arrivée au nord de Leipzig, l'avis qu'on allait attaquer le 16, afin que s'il entendait le canon, il se portât lui-même au feu, et ne laissât aux Français que le moindre nombre possible de troupes inoccupées.

Dernières dispositions de Napoléon. Le 16 octobre était donc le jour choisi par les deux armées pour cette grande et terrible lutte, de laquelle allait dépendre l'empire du monde. Napoléon avait déjà disposé ses troupes dès la veille. Macdonald et Sébastiani étant arrivés, il les avait dirigés sur Holzhausen, à gauche de Liebert-Wolkwitz, afin de faire face à Klenau. Quant à Ney et à Reynier, ils ne devaient être rendus à Leipzig, le premier que dans la matinée du 16, et le second que dans celle du 17. Blucher ne se montrant pas encore sur la route de Halle, ce qui était naturel puisqu'il fallait que le canon l'attirât sur le champ de bataille pour qu'il osât s'y aventurer, Napoléon supposa que peut-être il ne l'aurait pas sur les bras dans cette journée, et il enjoignit à Marmont de quitter sa position au nord de Leipzig, de traverser le faubourg de Halle, et de venir se placer sur les derrières de la grande armée, afin de coopérer à la manœuvre décisive contre la droite de Schwarzenberg, par laquelle il espérait assurer le gain de la bataille. Il prescrivit à Ney de prendre la position laissée vacante par Marmont, et d'être prêt, de concert avec Bertrand, à contenir l'ennemi qui se montrerait au nord de Leipzig. Ces ordres donnés, Napoléon était dès la pointe du jour à cheval au milieu de sa garde, sur un tertre élevé, à la bergerie de Meusdorf, d'où il dominait le champ de bataille, et voyait à sa gauche Liebert-Wolkwitz, au centre et un peu dans le fond Wachau, à droite et dans le fond aussi Mark-Kleeberg, plus à droite enfin la Pleisse et l'Elster, entre lesquelles s'avançaient les Autrichiens pour forcer le pont de Dölitz. Il avait, comme nous l'avons dit, environ 160 mille hommes devant lui, et environ 115 mille pour les combattre, Macdonald et Sébastiani compris. Le reste de l'armée française était à deux lieues en arrière, pour faire face aux éventualités qui pouvaient se présenter sur d'autres points.

Première bataille de Leipzig, dite journée du 16. À neuf heures du matin, trois coups de canon tirés du côté des alliés devinrent le signal d'une épouvantable canonnade. De Mark-Kleeberg à Liebert-Wolkwitz, les coalisés s'avancèrent sur notre front en trois fortes colonnes précédées par 200 bouches à feu. Attaque des coalisés sur Mark-Kleeberg, Wachau et Liebert-Wolkwitz. Ils avaient eu l'idée, très-bien entendue, de mêler ensemble les troupes de toutes les nations, pour que les dangers fussent également répartis, et que le voisinage excitât l'émulation. À notre droite, le général Kleist avec la division prussienne du prince Auguste de Prusse, plusieurs bataillons russes et les cuirassiers de Levachoff, marcha par Cröbern et Crostewitz sur Mark-Kleeberg. Au centre, le prince Eugène de Wurtemberg, avec la division russe qu'il commandait et la division prussienne de Klüx, marcha sur Wachau. À notre gauche et à la droite des coalisés, le prince Gortschakoff avec son corps et la division prussienne Pirch marcha sur Liebert-Wolkwitz, que Klenau, avec une quatrième colonne, essayait de tourner par Seyffertshayn. Ces diverses colonnes s'avançaient résolûment, en gens décidés à surmonter tous les obstacles. Notre artillerie, fort nombreuse, mise en batterie sur la pente du terrain, les couvrit de projectiles, mais ne les arrêta point, et elles arrivèrent sans chanceler jusqu'au pied de nos positions.

Poniatowski après avoir vaillamment résisté au général Kleist, est obligé de se replier un peu en arrière. La colonne de Kleist, dirigée sur Mark-Kleeberg à notre droite, fut bientôt engagée avec Poniatowski, et malgré la résistance de celui-ci, parvint à emporter ce village situé sur la Pleisse. Elle n'était pas de moins de 18 mille hommes, tandis que Poniatowski n'en avait que huit ou neuf mille. Ce dernier fut obligé de se retirer sur le terrain un peu dominant qui formait l'extrémité droite de notre ligne. Augereau porté alors en avant vint appuyer Poniatowski. Une forte artillerie fut dirigée contre Kleist qui cherchait à gravir le terrain sur lequel nous nous étions repliés. Le maréchal Victor dispute victorieusement le village de Wachau au prince Eugène de Wurtemberg. Au centre, le prince Eugène de Wurtemberg avec son infanterie russe et la division de Klüx, arriva devant Wachau sous une grêle de mitraille, et tenta d'y pénétrer. Mais le maréchal Victor, occupant ce village, lui résista opiniâtrement. Enfin à notre gauche, Gortschakoff partant de Störmthal, point de départ plus éloigné que celui des autres colonnes, était encore à quelque distance de Liebert-Wolkwitz, que Klenau avec les Autrichiens de Mohr était prêt à déborder. Lauriston se maintient à Liebert-Wolkwitz. Mais le corps de Lauriston se trouvait à Liebert-Wolkwitz, favorisé par l'élévation du terrain, et devant être bientôt soutenu par Macdonald qui débouchait de Holzhausen.

Canonnade épouvantable. Cette première marche des coalisés fut ferme et résolue, et s'exécuta sous une grêle de boulets lancés par les trois cents bouches à feu que nous avions de Mark-Kleeberg à Liebert-Wolkwitz. Les Français se défendent sur toute la ligne, sans perdre aucune portion de terrain. La canonnade de part et d'autre était si violente que personne, parmi nos vieux généraux, ne se souvenait d'en avoir entendu une pareille, et que Napoléon, quoique placé un peu en arrière à la bergerie de Meusdorf, vit tomber autour de lui quantité d'officiers et de chevaux. Avec son ordinaire assurance, il demeura impassible, et laissa la bataille s'engager davantage avant de prendre aucune résolution décisive. À gauche, Liebert-Wolkwitz bâti sur une éminence, et vigoureusement occupé par Lauriston, pouvait se défendre longtemps. Au centre, le prince Eugène de Wurtemberg ne semblait pas en état de surmonter la résistance des trois divisions de Victor. À droite seulement, la nécessité où avait été Poniatowski d'abandonner Mark-Kleeberg, et de céder un peu de terrain, avait amené notre ligne à se courber légèrement en arrière. La division Semelé, du corps d'Augereau, était déjà venue au secours de Poniatowski. Napoléon ordonna de se servir de la nombreuse et excellente cavalerie qu'on avait de ce côté, celle des Polonais et de Pajol (4e et 5e corps) pour arrêter l'infanterie de Kleist sur la pente du terrain qu'elle essayait de gravir.

Charge des dragons de Kellermann et des cuirassiers de Levachoff. Le général Kellermann, qui dirigeait ce jour-là les 4e et 5e corps, se jeta avec ses dragons sur l'infanterie du prince Auguste, et la contint. Mais les cuirassiers de Levachoff, lancés à propos et avec habileté, franchirent un ravin qui était au pied de nos positions, prirent en flanc les dragons de Kellermann et les ramenèrent. Accueillis à leur tour par le feu plongeant de notre artillerie, les cuirassiers de Levachoff furent obligés de revenir sur leurs pas. On se contint réciproquement, les Prussiens ne gagnant pas plus de terrain qu'ils n'en avaient conquis d'abord, nous, ne pouvant recouvrer Mark-Kleeberg, mais restant sur les points dominants que nous avions occupés. Une masse formidable d'artillerie arrêtait l'ennemi, et bien que notre ligne ne fût pas redressée, elle ne paraissait pas devoir se courber davantage.

Carnage horrible à Wachau et à Liebert-Wolkwitz. Au centre, c'est-à-dire à Wachau, à gauche, c'est-à-dire à Liebert-Wolkwitz, le combat ne cessait pas d'être opiniâtre et sanglant. À plusieurs reprises le prince de Wurtemberg et le général Kleist avaient pénétré dans Wachau, qui était dans un fond, mais à chaque fois les divisions de Victor fondant sur eux en colonnes serrées, les en avaient repoussés. Ce village avait été en deux heures pris et repris cinq fois. Il ne présentait plus qu'un monceau de ruines et de cadavres. À Liebert-Wolkwitz, Lauriston, abordé de front par Gortschakoff, de gauche par Klenau, les avait reçus de manière à ne pas leur donner le goût d'y revenir. Klenau s'étant montré le premier sur la gauche avec la brigade Spleny, le général Rochambeau l'avait chargé et culbuté, tandis qu'on canonnait Gortschakoff éloigné encore, et longeant le bois de l'Université. Après avoir criblé de boulets les Russes de Gortschakoff, les Prussiens de Pirch, le général Maison leur avait laissé gravir le terrain saillant sur lequel s'élevait Liebert-Wolkwitz, puis les avait chargés avec vigueur, et rejetés partie sur le bois de l'Université à gauche, partie sur Gülden-Gossa à droite, et, chaque fois qu'ils avaient voulu reparaître, les avait couverts de mitraille.

Vers midi, 18 à 20 mille hommes avaient déjà succombé. À midi, 18 mille hommes avaient déjà succombé dans l'une et l'autre armée, mais les deux tiers de ce nombre du côté de l'ennemi, et notre ligne invincible partout semblait ne pouvoir être forcée, sauf à droite, où, comme nous l'avons dit, elle s'était légèrement ployée.

Le canon se faisant entendre tout à coup à Lindenau et à Möckern, nous apprend qu'il se livre trois batailles à la fois. Dans ce moment le canon avait tout à coup retenti au nord, puis on l'avait bientôt entendu dans les autres directions, ce qui annonçait que nous étions assaillis de tous les côtés à la fois. En effet, des aides de camp arrivés au galop avaient appris d'une part que sur la droite de Leipzig, Margaron était attaqué à Lindenau par Giulay, qui voulait nous ôter notre ligne de communication avec Lutzen, et qu'en arrière, c'est-à-dire au nord de Leipzig, Marmont était aux prises avec Blucher accouru de Halle pour prendre part à la bataille générale. Marmont mandait qu'il ne pouvait pas exécuter l'ordre de se porter derrière Napoléon, car il lui fallait tenir tête à Blucher, et même il réclamait du secours. Heureusement le maréchal Ney paraissait en cet instant avec la division Dombrowski et le corps de Souham, et Napoléon fit dire à ce maréchal, que tout en aidant Marmont, il fallait envoyer derrière Macdonald, à l'appui de la grande armée, celle de ses divisions dont il pourrait disposer. Ney commandait à la fois le 4e corps (Bertrand), le 3e (Souham), le 7e (Reynier), plus la division de Dombrowski. Il avait Bertrand dans Leipzig pour appuyer Margaron; il lui arrivait Dombrowski et Souham pour soutenir Marmont et se reporter sur Napoléon. Il ne pouvait avoir Reynier que le lendemain.

À midi, Napoléon se décide à prendre l'offensive. À midi la bataille s'étant plus clairement développée, Napoléon songea enfin à quitter la défensive pour prendre une offensive vigoureuse. Il résolut de déboucher à la fois de Liebert-Wolkwitz et de Wachau afin d'écraser le centre de l'ennemi, tandis qu'à l'extrême gauche Macdonald débouchant de Holzhausen par delà Liebert-Wolkwitz, repousserait Klenau, le rejetterait le plus loin possible, puis se rabattant de gauche à droite, se précipiterait sur le centre de l'ennemi attaqué déjà de front par Liebert-Wolkwitz et Wachau. Deux colonnes partant l'une de Wachau, l'autre de Liebert-Wolkwitz, et ayant l'artillerie de la garde entre deux, doivent fondre sur l'ennemi, pendant que Macdonald se rabattant de gauche à droite, cherchera à le pousser vers la Pleisse. Pour l'exécution de ce mouvement, Napoléon fit descendre d'un côté deux divisions de la jeune garde sous Mortier, afin que réunies à Lauriston elles tombassent sur Gortschakoff, et de l'autre côté deux autres divisions de cette même jeune garde, sous Oudinot, pour fondre avec Victor sur le prince Eugène de Wurtemberg. La réserve d'artillerie de la garde formant une batterie de quatre-vingts pièces de canon, devait s'avancer entre ces deux colonnes et les seconder de son feu. La cavalerie de Latour-Maubourg fut disposée en arrière afin d'appuyer ce mouvement, et de saisir les occasions de charger. Kellermann avec les 4e et 5e corps se tint également prêt sur la droite. La vieille garde composée des divisions d'infanterie Curial et Friant et de la cavalerie de Nansouty, vint prendre la position laissée vacante par la jeune garde et par Latour-Maubourg. Tout s'ébranla donc pour ce mouvement offensif, dans le moment même où Alexandre, frappé déjà de ce qui se passait devant lui, avait envoyé un de ses officiers allemands, M. de Wolzogen, pour supplier le prince de Schwarzenberg de renoncer à son attaque entre la Pleisse et l'Elster, et de s'occuper davantage de ce que les armées prussienne et russe avaient sur les bras entre Liebert-Wolkwitz et Wachau.

À peine le signal était-il donné que nos deux colonnes d'attaque s'avancèrent, ayant entre elles la batterie formidable de la garde dirigée par Drouot, et dont trente-deux pièces de 12 étaient commandées par le brave colonel Griois. Le feu était épouvantable, et tel qu'il semblait qu'aucune troupe n'y pût résister. Succès de Lauriston et Mortier, précédés de la division Maison. D'un côté le maréchal Mortier précédé par la division Maison descendit de Liebert-Wolkwitz, aborda Gortschakoff, et le rejeta entre le bois de l'Université et le village marécageux de Gülden-Gossa. Succès d'Oudinot et Victor, en avant de Wachau. De l'autre côté Oudinot et Victor débouchant de Wachau, repoussèrent le prince Eugène de Wurtemberg, lui firent repasser l'espèce de vallon qui nous séparait, et le refoulèrent sur la bergerie d'Avenhayn, qui se trouvait sur la droite du village de Gülden-Gossa. Macdonald refoule Klenau sur le bois de l'Université, mais sans pouvoir y pénétrer. Tandis que l'on s'avançait ainsi victorieusement vers le milieu de notre ligne, Macdonald faisant irruption à gauche par delà Liebert-Wolkwitz, aborda Klenau, et l'obligea de lui céder une grande étendue de terrain. Chemin faisant, il arriva devant une vieille redoute, dite des Suédois, d'où pleuvaient des flots de mitraille, la masqua au moyen de la division Charpentier, et avec les divisions Ledru et Gérard enleva Seyffertshayn. L'ennemi se défendit vigoureusement, mais on le rejeta d'un côté sur Klein-Pössnau, de l'autre sur Gross-Pössnau et le bois de l'Université. Là favorisé par les difficultés locales, il s'arrêta, et nous tint tête. Si un corps de réserve appuyant alors Macdonald, était venu l'aider à se rabattre de gauche à droite, on aurait pu culbuter une partie de Klenau sur Gortschakoff, l'un et l'autre sur le prince de Wurtemberg et sur Kleist, et tous ensemble dans la Pleisse. Mais Marmont était en ce moment aux prises avec Blucher, Margaron avec Giulay; Bertrand entre deux, se réservait pour aller au secours du plus menacé. Ney n'osait disposer de Souham, tant Marmont lui paraissait attaqué violemment, laissait Dombrowski sur la droite de Marmont, pour faire face à des masses qu'on voyait confusément dans le lointain, et enfin attendait encore Reynier. Il fallait donc que Napoléon remportât la victoire avec ce qu'il avait sous la main.

Danger des alliés. Les ennemis après avoir perdu toute la largeur du champ de bataille en disputaient pied à pied l'extrême limite. Klenau résistait soit à Gross-Pössnau, soit à la tête du bois de l'Université. Gortschakoff rejeté sur l'autre côté de ce bois s'y défendait, et cherchait en même temps à s'appuyer au village de Gülden-Gossa, qui, étant enfoncé en terre, et présentant une suite de bois et de mares d'eau assez allongée, était très-propre à la défensive. Le prince Eugène de Wurtemberg placé tout auprès, à la bergerie d'Avenhayn, tâchait de s'y maintenir avec les débris de son corps. À l'aspect du danger qui les menaçait, les souverains alliés étaient dans la plus grande perplexité. M. de Wolzogen envoyé au prince de Schwarzenberg pour le ramener de la gauche à la droite de la Pleisse, au secours des armées russe et prussienne. M. de Wolzogen, comme nous venons de le dire, avait été envoyé au prince de Schwarzenberg, le général Jomini s'était joint à lui, et sur les vives observations de tous deux, le prince reconnaissant la difficulté d'emporter Dölitz pour déboucher sur nos derrières, et le péril pressant des armées russe et prussienne, avait consenti à faire passer sur la rive droite de la Pleisse la réserve du prince de Hesse-Hombourg, forte de plus de 20 mille hommes. Mais ce n'était pas avant trois heures de l'après-midi que ces renforts pouvaient être arrivés. En attendant, Alexandre et Frédéric-Guillaume font donner toutes leurs réserves. En attendant les souverains se décidèrent à engager toutes leurs réserves, certains qu'ils étaient de les remplacer bientôt par une partie de l'armée autrichienne. Charge de la cavalerie russe repoussée par Lauriston et Mortier d'un côté, par Oudinot et Victor de l'autre. On lança d'abord les cuirassiers russes sur notre infanterie, tandis qu'on porta en ligne les dix mille grenadiers de Rajeffsky, dont une colonne fut dirigée sur Gülden-Gossa, et l'autre sur la bergerie d'Avenhayn.

Tels étaient les événements du côté de l'ennemi. Lauriston et Mortier à notre gauche vers Gülden-Gossa, Victor et Oudinot à notre droite vers la bergerie d'Avenhayn, reçurent en carrés les cuirassiers russes, et par un feu imperturbable les renversèrent sous les cadavres de leurs chevaux. Les dix mille grenadiers de Rajeffsky viennent se mettre en ligne, de la bergerie d'Avenhayn à Gülden-Gossa. Les dix mille grenadiers de Rajeffsky, répartis entre la bergerie d'Avenhayn, le village de Gülden-Gossa et le bois de l'Université, vinrent se placer comme une longue muraille, soutenue d'intervalle en intervalle par du canon. Drouot les démolit à coups de canon. Le brave Drouot qui était resté entre nos deux colonnes d'attaque avec sa formidable batterie, imagina de diriger toutes ses pièces sur cette magnifique infanterie, négligeant l'artillerie ennemie, quelque importance qu'il y eût à éteindre ses feux. Quoiqu'il fût bien près de l'ennemi, il s'avança plus encore, et se mit à tirer à mitraille sur les grenadiers russes qui tombaient comme des pans de murs sous le feu de nos canons. Dubreton enlève la bergerie d'Avenhayn. Lorsqu'ils parurent suffisamment ébranlés, la division Dubreton se détachant du corps de Victor à notre droite, exécuta une charge à la baïonnette sur la bergerie d'Avenhayn, et l'emporta. Maison attaque Gülden-Gossa avec la dernière violence. À gauche le général Maison formant la tête de Lauriston, se jeta sur Gülden-Gossa et parvint à y pénétrer. Mais les grenadiers Rajeffsky favorisés par des bâtiments de ferme, des bois, des mares d'eau, s'y défendirent avec la dernière opiniâtreté. On conduisit une partie de la garde russe à leur secours, et tandis que Maison tenait une extrémité du village, les Russes tenaient l'autre, et ne voulaient pas l'abandonner. Maison atteint de plusieurs coups de feu, couvert de sang, changea trois fois de cheval, et ramena ses soldats dans ce village de Gülden-Gossa qu'il ne pouvait enlever aux Russes, et que de leur côté les Russes ne pouvaient lui arracher. À gauche Macdonald tournant Klenau par Seyffertshayn, avait rejeté sur Gross-Pössnau la brigade prussienne Ziethen, les brigades autrichiennes Spleny et Schöffer, la division autrichienne Meyer; mais la redoute suédoise placée à gauche de Liebert-Wolkwitz était demeurée inabordable. Le 22e léger enlève la redoute des Suédois. Napoléon qui se portait partout, apercevant le 22e léger au pied de la redoute, demanda quel était le régiment qui se trouvait devant cette position, et sur la réponse que c'était le 22e léger, il dit: Ce n'est pas possible, le 22e léger ne resterait pas ainsi sous la mitraille sans courir sur l'artillerie qui le foudroie.--Le 22e mené par le colonel Charras, gravit la hauteur au pas de charge, tua les artilleurs ennemis à coups de baïonnette, et enleva la redoute. Le point qui arrêtait Macdonald emporté, ce maréchal continua son mouvement à notre gauche jusqu'à la moitié du bois de l'Université.

Il était trois heures: partout l'ennemi acculé, même en arrière de sa première position, semblait prêt à nous céder la victoire. Seulement à notre gauche, vis-à-vis de Liebert-Wolkwitz, il se soutenait au bois de l'Université. L'ennemi concentre tous ses efforts sur Gülden-Gossa. Au centre, repoussé de la bergerie d'Avenhayn, il disputait au général Maison Gülden-Gossa, favorisé par la configuration de ce village, qui présentait une rangée de bois et de marécages. À notre droite, il n'avait pas rétrogradé en arrière de Mark-Kleeberg, malgré les efforts héroïques du prince Poniatowski.

Napoléon sentait le besoin de vaincre à tout prix, car il ne pouvait pas ajourner la victoire. Ne pas vaincre aujourd'hui avec la multitude d'ennemis qui approchaient, ce n'était pas être vaincu seulement, c'était s'exposer à être détruit. Napoléon se décide à ordonner une charge générale de cavalerie. Il prit donc le parti de jeter toute sa cavalerie sur la ligne ennemie. Murat à gauche descendit entre Liebert-Wolkwitz et Wachau avec dix régiments de cuirassiers. À droite, Kellermann descendit entre Wachau et Mark-Kleeberg avec la cavalerie polonaise, les dragons d'Espagne, et les dragons de la garde sous le général Letort. En ce moment Pajol, placé à la tête des dragons d'Espagne, fut enlevé à ses soldats par un obus qui éclatant dans le ventre de son cheval, lui causa sans le tuer une épouvantable commotion.

Succès de cette charge; on enlève 26 bouches à feu à l'ennemi. Douze mille chevaux s'avancèrent ainsi en deux masses, l'une à gauche, l'autre à droite, pleins du souvenir de la victoire de Dresde qui leur était due. Le général Bordesoulle avec ses cuirassiers, lancé par Murat, chargea la cavalerie de Pahlen et la dispersa, fondit ensuite sur les grenadiers et les gardes russes qui, après être restés maîtres de Gülden-Gossa, s'étaient déployés en avant de ce village, les renversa, et leur prit vingt-six bouches à feu. À droite, les dragons d'Espagne et ceux de la garde chargèrent les cuirassiers de Levachoff, et leur firent expier leur succès du matin. Ce premier choc avait partout réussi, et il ne fallait plus qu'un effort pour percer définitivement le centre de l'ennemi, et rabattre à droite Kleist et le prince Eugène de Wurtemberg dans la Pleisse, à gauche Gortschakoff sur le bois de l'Université. Mais il était plus de trois heures. Tout à coup on aperçut à notre droite des masses profondes arrivant de l'autre côté de la Pleisse. C'était la réserve autrichienne de Hesse-Hombourg dont la tête, formée par les cuirassiers de Nostitz, devançait les grenadiers de Bianchi et de Weissenwolf. Subite arrivée des cuirassiers de Nostitz, envoyés sur la droite de la Pleisse par le prince de Schwarzenberg. Les cuirassiers de Nostitz en effet, débouchant au galop, rencontrèrent les cavaliers de Kellermann, dans le désordre de la poursuite, les prirent en flanc et les ramenèrent. Le brave Letort avec les dragons de la garde fondit à son tour sur les cuirassiers de Nostitz, et les contint. Les cuirassiers de Nostitz arrêtent à gauche le mouvement de nos dragons. Mais au lieu d'être décisif, le mouvement de notre cavalerie sur la droite ne fut plus qu'alternatif, et tantôt nous avancions, tantôt nous reculions. Au centre Murat, après avoir tout renversé du premier choc, avait eu le tort, dans l'espérance d'être appuyé, d'engager tous ses escadrons, et d'ailleurs il s'était avancé sur un terrain qu'il n'avait pas été en mesure de reconnaître, et dont on ne pouvait de loin découvrir la forme. Le village de Gülden-Gossa arrête au centre l'élan de nos cuirassiers. À distance, le village de Gülden-Gossa ne laissait voir que quelques touffes d'arbres; mais de près Murat y trouva un grand enfoncement de terrain, et dans cet enfoncement des bâtiments, des bouquets de bois, des mares d'eau, et derrière chaque obstacle de l'infanterie bien postée. Arrivée sur le village, sa cavalerie fut obligée de s'arrêter court, et de demeurer en ligne sous le feu. Charge des hussards et Cosaques de la garde impériale russe sur nos cuirassiers. L'empereur Alexandre consentit alors à ce qu'on fît charger tout ce qui lui restait sous la main, jusqu'aux hussards et Cosaques de sa garde. Ceux-ci passant entre les ouvertures praticables de Gülden-Gossa, dont les Russes étaient encore maîtres, se jetèrent à l'improviste sur le flanc de la cavalerie de Murat, qu'ils surprirent, et qu'ils obligèrent à se replier n'emmenant que six des vingt-six pièces conquises tout à l'heure. Le brave Latour-Maubourg eut la cuisse emportée par un boulet. Ces hussards et ces Cosaques, lancés au galop, entourèrent de toutes parts la grande batterie de la garde qui était restée inébranlable au milieu du champ de bataille. Drouot forme son artillerie en carré. Drouot, rabattant alors les deux extrémités de sa ligne de canons sur ses flancs, opposa pour ainsi dire un carré d'artillerie à la cavalerie ennemie, et lorsque celle-ci en revenant passa à portée de ses pièces, il la couvrit de mitraille.

La bataille n'est pas décidée, ainsi que Napoléon l'avait espéré par le déploiement de notre cavalerie. La bataille n'avait donc pas été décidée par cette action générale de notre cavalerie, bien qu'une bonne partie du champ de bataille fût en notre pouvoir. À droite en effet nous avions presque bloqué Kleist dans Mark-Kleeberg; vers le centre Victor n'avait pas cessé d'occuper la bergerie d'Avenhayn; au centre, tirant sur la gauche, Lauriston, la batterie de la garde, la cavalerie de Latour-Maubourg étaient devant Gülden-Gossa; à gauche Macdonald, maître de la redoute suédoise et de Seyffertshayn, bordait de toutes parts le bois de l'Université. Mais l'ennemi, quoiqu'il eût rétrogradé, tenait encore. Napoléon se résout à faire avec toute la garde un dernier effort. Napoléon voulut alors tenter un suprême effort. Il reforma ses colonnes d'attaque: Mortier avec Lauriston, Oudinot avec Victor, eurent ordre de se remettre en colonnes, et de s'engager de nouveau. Les deux divisions de la vieille garde, comprenant environ dix mille hommes, seule réserve qui nous restât, durent les soutenir, et s'engager elles-mêmes s'il le fallait. Toute la cavalerie fut rangée en masse derrière cette infanterie: vaincre ou périr était leur mission. Une subite attaque des Autrichiens sur Dölitz suspend ce mouvement. Mais tout à coup on entendit de grands cris sur notre droite. Les grenadiers de Bianchi et de Weissenwolf, survenus à la suite des cuirassiers de Nostitz, avaient franchi la Pleisse, relevé au village de Mark-Kleeberg Kleist épuisé de fatigue, et ils tâchaient de faire fléchir Poniatowski, lequel n'avait pas cessé d'opposer à toutes les attaques une résistance invincible. Enfin sur nos derrières à droite, à ce poste de Dölitz que le prince de Schwarzenberg s'était flatté d'enlever, le général Merfeld, faisant une forte tentative, avait forcé tous les passages de la Pleisse, et était prêt à gravir la hauteur qui forme la berge de cette rivière. Curial envoyé à Dölitz avec quelques bataillons de la vieille garde, y prend le général Merfeld avec 2 mille Autrichiens. À ce danger Napoléon arrêta le mouvement de sa vieille garde, et dirigea sur Dölitz la division Curial. Oudinot fut détourné pour tenir tête aux grenadiers de Bianchi et de Weissenwolf. Mais grâce à l'opiniâtreté de Poniatowski et de la division Semelé (du corps d'Augereau) les grenadiers autrichiens furent contenus. Curial, exécutant en arrière un mouvement transversal de gauche à droite, se précipita sur Dölitz. Il lança d'abord les grenadiers de Turin et de Toscane sur les bois qui entourent Dölitz, et ensuite, avec les fusiliers de la garde, il se porta sur Dölitz même pour y entrer à la baïonnette. Il fallait franchir un bras de la Pleisse, et puis s'engager dans une suite de fermes contiguës, dépendantes d'un vieux château. Il mit dans cette charge tant de vigueur, qu'il franchit la Pleisse, traversa les cours de ferme l'une après l'autre, tua à coups de baïonnette quiconque essayait de lui résister, et, devançant l'ennemi au château même, fit prisonnier tout ce qui était resté dans les cours en arrière. Il prit ainsi le général Merfeld avec plus de deux mille hommes.

Il était cinq heures et la nuit s'approchait. Napoléon, après avoir pourvu à cet accident de sa droite, ne pouvait se résoudre à ne pas tenter un dernier effort sur le centre de l'ennemi. Dernière et violente attaque de Maison sur Gülden-Gossa, interrompue par la nuit. Victor était encore à Avenhayn; il ne s'agissait donc que d'enlever Gülden-Gossa. Lauriston, imperturbable au milieu d'un feu horrible, avait éprouvé des pertes énormes; il lui restait toutefois le général Maison, atteint de plusieurs coups de feu, n'ayant plus autour de lui que les débris de sa division, mais insatiable de dangers jusqu'à ce qu'il eût conquis Gülden-Gossa. Suivi de Mortier, Maison était rentré dans ce fatal village. Son succès pouvait tout décider, lorsque Barclay de Tolly, appréciant le péril, y lança la division prussienne de Firch, appuyée de la garde russe. Celle-ci, par un effort désespéré, reprit Gülden-Gossa. Maison essaya encore une fois d'y rentrer; mais une obscurité profonde sépara bientôt les combattants. Demeuré en dehors comme un lion rugissant, Maison était là, privé des cinq sixièmes de sa division, couvert lui-même de blessures, et désolé d'être arrêté par la nuit. Le matin il avait dit à ses soldats ces nobles paroles: Mes enfants, c'est aujourd'hui la dernière journée de la France; il faut que nous soyons tous morts ce soir.--Ces enfants héroïques avaient tenu son engagement. Il n'en survivait pas un millier. Cet acte fut le dernier de la bataille du 16, bataille terrible, dite de Wachau. Environ vingt mille hommes de notre côté, et trente mille du côté des coalisés, jonchaient la terre, les uns morts, les autres mourants.

Combat livré à Lindenau dans cette même journée du 16. Mais là ne se bornait pas cette horrible effusion de sang humain. Deux autres batailles avaient été livrées dans la journée, l'une au couchant, l'autre au nord de Leipzig, l'une sur notre droite à Lindenau, l'autre en arrière, à Möckern. À Lindenau, c'était le général Margaron qui avait eu affaire à Giulay, et qui s'en était vaillamment tiré, sans autre avantage toutefois que de repousser l'ennemi, et de demeurer maître du champ de bataille.

À ce bourg de Lindenau, le terrain présentait un plateau se terminant brusquement vers l'Elster, mais incliné en forme de glacis vers la plaine de Lutzen. Il était donc possible de le défendre avec assez d'avantage, surtout en étant sûr des ponts de l'Elster et de la Pleisse qu'on avait derrière soi. Seulement on courait le danger d'être tourné à droite par le village de Leutzsch, à gauche par celui de Plagwitz, situés tous deux au bord de l'Elster. Les bras de ce cours d'eau sont en effet tellement divisés en cette partie et amoindris par leur division, qu'on pouvait les franchir aisément, s'engager à travers les bois et les marécages, et tourner ainsi le pont de Lindenau, ce qui aurait fait tomber la position. Aussi Giulay, en exécutant une attaque directe sur le plateau en avant de Lindenau, avec la cavalerie de Thielmann et l'infanterie légère de Lichtenstein, avait-il dirigé des attaques latérales par Leutzsch d'un côté, et Plagwitz de l'autre. Il avait même pénétré dans ces deux villages, et lancé au delà de l'Elster des tirailleurs dans les bois. Margaron se maintient à Lindenau, après avoir fait essuyer à l'ennemi des pertes sensibles. Mais le général Margaron se maintenant avec son artillerie et quatre bataillons sur le plateau, avait poussé soit sur Leutzsch, soit sur Plagwitz, des colonnes d'infanterie qui chargeant successivement à la baïonnette, avaient repris ces villages et dégagé ses deux ailes. Huit à neuf mille hommes en avaient contenu vingt-cinq mille, et néanmoins ils auraient peut-être fini par succomber, si la vue de la division Morand, du corps de Bertrand, rangée entre Lindenau et Leipzig, n'avait intimidé l'ennemi, et arrêté ses entreprises. Ce combat nous avait coûté un millier d'hommes, et le double au moins aux Autrichiens. Demeurés maîtres de Lindenau, nous pouvions toujours nous rouvrir la route de Lutzen.

Bataille de Möckern, livrée le même jour par Marmont à Blucher. À Möckern, le combat avait été plus sérieux, surtout par le nombre des combattants, et l'étendue du carnage. Le général Blucher se doutant que la bataille décisive allait commencer, et ne voulant pas laisser le prince de Schwarzenberg exposé à la livrer seul, n'y avait plus tenu dès qu'il avait entendu le canon le 16 au matin, et avait marché par la route de Halle, aboutissant au nord de Leipzig. Marche de Blucher. En partant il avait envoyé officiers sur officiers à Bernadotte pour lui faire connaître la situation, et le presser d'arriver. D'ailleurs ses liaisons particulières avec les états-majors prussien et russe de l'armée du Nord lui donnaient sur cette armée une grande influence, et lui faisaient espérer qu'elle finirait par répondre à son appel. Mais ce ne pouvait être dans la journée du 16; aussi ne s'était-il avancé qu'avec circonspection, craignant, quoiqu'il reconnût distinctement le canon du prince de Schwarzenberg, qui n'était qu'à trois lieues vers le sud, d'avoir la majeure partie de l'armée française sur les bras. Ses forces. Il comptait environ 60 mille combattants, mais s'il en rencontrait 80 à 90 mille, le cas pouvait devenir mauvais pour lui. La vue de nos colonnes remontant de Düben sur Leipzig lui inspirait des craintes, et il avait eu le soin de placer Langeron en observation sur la route de Dölitzsch. Ses dispositions. Il avait rangé au centre le corps russe de Sacken entre la route de Dölitzsch et celle de Halle, et sur celle-ci qui menait droit au nord de Leipzig il avait porté le corps prussien d'York, le plus animé de tous parce qu'il était allemand et prussien. Ces précautions furent cause qu'il n'arriva pas avant onze heures du matin en vue de Leipzig, ne pouvant rien distinguer de la bataille qui se livrait au sud, et entendant seulement une canonnade formidable. Il avait devant lui vingt mille hommes environ, se retirant lentement de Breitenfeld et de Lindenthal sur Leipzig. Marmont, qui avait reçu l'ordre de se replier vers Napoléon, s'arrête pour combattre Blucher. C'était le corps du maréchal Marmont, exécutant l'ordre qu'il avait reçu le matin de se replier sur Leipzig, et de traverser cette ville pour venir former la réserve de la grande armée. Cet ordre toutefois était conditionnel, et subordonné à ce qui se passerait sur la route de Halle. L'ennemi s'y montrant en force, l'ordre tombait, et résister à l'armée de Blucher devenait le devoir indiqué, devoir que le maréchal Marmont était disposé à remplir dans toute son étendue.

Position de Möckern. La position pour le maréchal Marmont était difficile à cause de l'infériorité du nombre, et de certaines circonstances locales. D'abord il n'avait sous la main que 20 mille hommes, et ne comptait que médiocrement sur les secours qui pouvaient lui être envoyés, voyant combien chacun était occupé de son côté. Tout au plus fondait-il quelque espérance sur l'appui de la division Dombrowski, que Ney avait dirigée vers Euteritzsch pour le flanquer. Secondement la hauteur sur laquelle il était venu s'établir entre Möckern et Euteritzsch, appuyée d'une part à l'Elster et à la Pleisse, de l'autre au ravin de Rietschke, quoique étant assez forte par elle-même, présentait un inconvénient grave, c'était d'avoir à dos ce même ravin de Rietschke, lequel, après avoir longé le flanc de la position, passait par derrière pour tomber dans la Pleisse à Gohlis. (Voir la carte no 60.) Il était possible, si on était repoussé, qu'on y fût jeté en désordre. Aussi le maréchal aurait-il voulu le traverser pour venir se ranger derrière la Partha. Il n'en eut pas le temps, et ce fut heureux, car s'il avait commis la faute de s'abriter tout de suite derrière la Partha, nous aurions été trop resserrés dans Leipzig, et surtout privés de communication avec celles de nos troupes qui étaient encore en marche. Quoi qu'il en soit, c'est dans cette position assez dominante de Möckern que s'était engagée la troisième bataille livrée dans cette journée funèbre, et avec une passion digne de celle qu'on avait déployée à Wachau.

Efforts du général d'York pour enlever Möckern. Le combat avait commencé entre onze heures et midi, dès que Blucher était parvenu en ligne. Préoccupé de la vue des dernières troupes de Souham et du parc d'artillerie remontant de Düben sur Leipzig, Blucher avait laissé tout le corps de Langeron en observation devant Breitenfeld, et n'avait dirigé sur Marmont que le corps d'York et une partie de celui de Sacken, ce qui faisait encore trente et quelques mille hommes. Il s'était porté d'abord sur Möckern, pour enlever ce village sur lequel s'appuyait la gauche de Marmont, et l'avait attaqué avec l'acharnement qui signalait cette funeste guerre. Vaillante résistance du 2e de marine. Marmont l'avait défendu avec un acharnement égal. Il avait dans ce village le 2e de marine de la division Lagrange, un peu en arrière la division Lagrange elle-même, au centre sur la pente du plateau la division Compans, à droite et en arrière la division Friederichs, enfin en réserve la cavalerie wurtembergeoise du général Normann, et la cavalerie française de Lorge. Quatre-vingt-quatre bouches à feu couvraient son front. Environ 20 mille hommes composaient ce jour-là le nombre réel de ses combattants.

Le village de Möckern avait été disputé longtemps, et plusieurs fois le 2e de marine, repoussé des ruines fumantes de ce village, y était rentré à la baïonnette. Enfin, accablé par le nombre, il avait été obligé d'en sortir. Alors le 4e de marine et le 35e léger, formant la seconde brigade de la division Lagrange, avaient exécuté à la baïonnette une charge furieuse, culbuté l'une des quatre divisions du corps d'York, et repris Möckern. Combat violent entre Compans et les Prussiens sur le plateau de Möckern. Blucher voyant qu'il ne gagnait rien à vouloir nous arracher cet appui de notre gauche, avait porté deux divisions en avant pour aborder à découvert le plateau incliné sur lequel s'étendait la division Compans. Les Prussiens foudroyés par l'artillerie de Marmont. Les deux divisions prussiennes s'étaient bravement déployées devant Marmont, mais foudroyées par nos quatre-vingt-quatre bouches à feu, elles avaient fait des pertes cruelles, et vu tomber un tiers de leurs soldats. Une charge de cavalerie pouvait tout décider, et Marmont l'avait aussitôt ordonnée. Malheureusement la cavalerie wurtembergeoise, mal disposée, apercevant devant elle et sur sa droite les six mille chevaux de la réserve de Blucher, avait chargé tard et faiblement, et s'était même, en revenant, renversée sur un bataillon de marine qu'elle avait mis en désordre.