—Qui est-ce que vous aimez, fit-elle d'une voix sourde.

—Ce n'est pas la peine de le dire. Je ne l'épouserai pas, car elle ne m'aime pas, mais je n'en épouserai pas une autre non plus.

Hildur leva la tête. Il est difficile de dire au juste ce qui se passa en elle, mais elle eut la sensation nette, dès ce moment, qu'elle, la fille du grand fermier, avec toute sa beauté et tous ses biens, elle n'était rien pour Gudmund; mais elle avait sa fierté, et elle ne voulut pas se séparer de lui sans lui faire voir, qu'outre ces choses-là, elle avait aussi une valeur personnelle.

—Je veux, Gudmund, que tu me dises si c'est Helga du Grand-Marais que tu aimes.

Gudmund ne répondit pas.

—Car, si c'est Helga, alors je peux te dire qu'elle t'aime de son côté. C'est elle qui est venue m'apprendre ce que j'avais à faire pour regagner ton amour. Elle savait que tu étais innocent, mais elle ne te l'a pas dit à toi, parce qu'elle voulait me le faire savoir d'abord.

Gudmund la fixa dans les yeux.

—Et cela te semble prouver qu'elle a pour moi un grand amour?

—Tu peux en être sûr, Gudmund. Je m'en porte garante. Personne au monde ne pourra t'aimer plus qu'elle.

Il fit quelques pas rapides sur le plancher. Puis il s'arrêta devant Hildur.

—Mais toi, alors, pourquoi me dis-tu cela?

—C'est que je ne voulais pas le céder à Helga en fait de générosité.

—Ah! Hildur, Hildur! s'écria-t-il, lui posant les mains sur les épaules et la secouant en proie à la plus vive émotion. Tu ne sais pas, toi, tu ne sais pas combien je t'aime, en ce moment. Tu ne sais pas combien tu m'as rendu heureux!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Helga était assise au bord de la route. Le menton sur la main, elle regardait le sol. Elle essayait de se figurer quel bonheur pourrait être celui de Gudmund et de Hildur.

Tandis qu'elle restait là, un valet de Närlunda vint à passer. Il s'arrêta en l'apercevant.

—Helga, as-tu entendu cette histoire de Gudmund?

Elle répondit oui de la tête.

—Heureusement que ce n'était pas exact. Le vrai meurtrier est déjà sous les verrous.

—Je savais bien que cela ne pouvait pas être vrai, dit Helga.

Puis, l'homme s'en alla, mais Helga resta toujours assise au bord de la route.

Donc, ils le savaient déjà à la ferme!... Elle n'avait plus besoin d'aller le leur raconter.

Elle se sentit étrangement abandonnée. Dans la journée, elle avait été animée d'une telle ardeur. Elle n'avait pas pensé à elle-même, elle n'avait eu qu'une seule idée, celle de remettre sur pied l'union de Gudmund avec Hildur. Mais maintenant il lui apparut combien elle était seule. Et cela était bien dur de n'être plus rien pour ceux qu'on aime. Maintenant, Gudmund n'avait plus besoin d'elle, et son enfant, à elle, sa mère l'avait fait sien. C'est à peine si on lui accordait de le regarder.

Elle se disait qu'il fallait se lever pour rentrer. Mais les côtes lui paraissaient longues et pénibles. Elle ne savait pas où elle trouverait la force de les monter.

Une voiture s'approcha du côté de Närlunda. Elle crut y découvrir, assis côte à côte, Gudmund et Hildur. Sans doute, ils s'étaient déjà mis en route pour porter à Elvokra la nouvelle de leur réconciliation. Et demain le mariage aurait lieu.

En découvrant Helga, ils arrêtèrent le cheval. Gudmund remit les rênes à Hildur, et sauta à bas. Hildur salua Helga de la tête et repartit.

Gudmund resta sur la route devant Helga.

—Je suis heureux que tu sois là, Helga, dit-il. Je croyais que j'allais être obligé de grimper jusqu'au Grand-Marais pour te retrouver.

Il dit cela sur un ton brusque, presque dur, et, d'un geste résolu, il la saisit par le bras. Et elle lut dans ses yeux que maintenant il savait à quoi s'en tenir. Maintenant, elle ne voyait plus moyen de lui échapper.




LA MINE D'ARGENT

Le roi Gustave III voyageait en Dalécarlie. Pressé par le temps, il voulait avancer constamment à toute allure. La vitesse était telle que les chevaux avaient l'air de lanières tendues sur la route et que la voiture ne roulait plus que sur deux roues dans les tournants, et pourtant le roi passait la tête à la portière pour crier au cocher:

—Pourquoi nous fais-tu traîner comme ça? Crois-tu conduire un convoi de coquilles d'œufs?

À rouler à cette allure endiablée sur des routes mauvaises, c'eût été miracle que harnais et voiture tinssent bon. C'est du reste ce qu'ils ne firent point: au pied d'une pente raide, le timon se cassa, et voilà le roi en panne. Les gentilshommes de la suite sautèrent vivement hors du carrosse et se mirent à invectiver le cocher, ce qui du reste ne changea rien au dégât. Il y avait impossibilité absolue de continuer le voyage, avant d'avoir réparé la voiture.

Comme les courtisans promenaient leurs regards autour d'eux pour trouver quelque chose qui pût divertir le roi durant l'attente, ils virent un peu plus loin, sur le chemin, un clocher qui émergeait d'un bouquet d'arbres. Ils proposèrent au roi de prendre place dans une des voitures de la suite pour se laisser conduire à l'église. C'était un dimanche et le roi pouvait toujours écouter la messe pour passer le temps, jusqu'à ce que le grand carrosse royal fût prêt.

Le roi, ayant accepté, se dirigea vers l'église. Jusqu'à ce moment il n'avait vu, de longues heures durant, que de vastes forêts noires; ici le paysage prenait un aspect plus gai: parmi des champs assez étendus et des villages, la Dalelf roulait ses flots clairs et splendides entre les aulnes innombrables.

Mais le roi n'eut pas de chance; au moment même où il descendait de voiture sur la place de l'église, il entendit le chantre entonner le psaume de sortie et les gens commencèrent à s'en aller. En les voyant passer devant lui, le roi s'arrêta un pied dans la voiture, l'autre sur le marchepied, et resta ainsi immobile, fasciné par le spectacle. Jamais il n'avait vu de gens de si belle tenue. Les hommes, qui tous dépassaient la taille moyenne, avaient des figures graves et intelligentes; les femmes avançaient dignes et majestueuses, comme si la paix dominicale se fût reflétée dans leur maintien.

Toute la journée le roi avait parlé de la désolation du pays qu'il parcourait et il ne cessait de répéter à sa suite:

—Je dois en ce moment traverser la partie la plus misérable de mon royaume.

Mais à présent qu'il voyait les habitants vêtus du beau costume national, il oubliait complètement de penser à leur pauvreté. Bien au contraire, il se sentit le cœur tout réchauffé et se dit à lui même: «Le roi de Suède n'est pas en si mauvaise posture que le croient ses ennemis. Tant que mes sujets garderont cet aspect-là, je serai bien en état de défendre mon trône et mon pays».

Sur son ordre, les courtisans annoncèrent aux passants que l'étranger survenu au milieu d'eux, était leur roi, et les firent grouper autour de lui pour qu'il pût leur parler.

Et ainsi le roi fit un discours au peuple. Il parla du haut de l'escalier qui mène à la sacristie, et la marche étroite sur laquelle il se tenait se trouve là aujourd'hui encore.

Le roi commença à exposer combien les affaires du pays allaient mal. Il dit que les Suédois avaient été assaillis à la fois par les Russes et par les Danois. Dans d'autres circonstances cela n'eût pas été bien dangereux, mais à l'heure actuelle, l'armée était tellement envahie de traîtres, qu'il n'osait plus s'y fier. Voilà pourquoi il ne lui était resté d'autre ressource que de parcourir en personne le pays pour demander à ses sujets s'ils voulaient se joindre aux traîtres ou bien rester fidèles au roi et lui fournir leur aide en hommes et en argent, pour lui permettre de sauver la patrie.

Les paysans gardèrent le silence tant que dura le discours du roi et même quand il eut fini, ils ne donnèrent aucun signe, ni d'approbation, ni de désapprobation.

Le roi trouva lui-même qu'il avait été très éloquent. Les larmes lui étaient montées aux yeux plusieurs fois pendant qu'il parlait. Mais comme les paysans persistaient dans leur attitude hésitante et gênée, sans se décider à lui donner une réponse, il fronça les sourcils et eut l'air mécontent.

Les paysans comprirent que le roi commençait à trouver l'attente longue, et à la fin, l'un d'eux sortant de la foule s'avança.

—Il faut que tu saches, roi Gustave, que nous ne nous attendions pas à une visite royale pour aujourd'hui, dit le paysan; voilà pourquoi nous ne sommes pas prêts à te répondre sur le champ. Or, je te conseille d'entrer dans la sacristie pour parler à notre pasteur pendant que nous délibérerons sur ce dont tu nous as saisis.

Le roi comprit qu'il n'en saurait pas davantage pour le moment et jugea bon de suivre le conseil du paysan.

En entrant dans la sacristie, il n'y trouva personne, si ce n'est un individu qui avait l'aspect d'un vieux paysan. Il était de haute et forte taille, ses mains étaient grosses et usées de labeur; il ne portait ni col, ni robe, mais des culottes de cuir et un long manteau de bure blanche, comme tous les autres hommes du pays.

Il se leva et s'inclina devant le roi qui entrait:

—Je croyais que je trouverais ici le pasteur, dit le roi.

L'autre sentit la rougeur lui monter au visage. Voyant que le roi le prenait pour un paysan, il lui parut désagréable de dire que c'était lui le pasteur de la commune.

—Mais oui, le pasteur est d'habitude ici à cette heure-ci, fit-il.

Le roi s'installa dans un grand fauteuil à haut dossier qui se trouvait alors dans la sacristie et qui s'y trouve encore aujourd'hui, tout pareil, à cela près que depuis la commune en a orné le dossier d'une couronne royale dorée.

—Avez-vous un bon pasteur par ici? demanda le roi qui voulait avoir l'air de s'intéresser aux affaires de l'endroit.

Le roi posant la question ainsi, il parut au pasteur qu'il était absolument impossible de révéler qui il était. «Il vaut mieux que le roi garde son idée que je ne suis qu'un paysan,» se dit-il, et il répondit que le pasteur n'était pas trop mauvais. Il prêchait la parole de Dieu d'une façon claire et pure, et tâchait de vivre selon son enseignement.

Le roi trouva que c'était là un bel éloge, mais ayant l'oreille fine, il crut s'apercevoir d'une certaine hésitation dans la voix de son interlocuteur.

—Il paraît qu'on n'est pourtant pas tout à fait content du pasteur, dit-il.

—Il est bien un peu arbitraire, fit l'autre.

Il se disait que si le roi venait à apprendre qui il était, il fallait éviter, du moins, d'avoir l'air de ne s'être attribué que des éloges; c'est pour cela qu'il crut devoir porter quelques critiques.

—Il y en a bien qui disent que le pasteur veut être seul à tout décider dans cette commune, continua-t-il.

—Dans ce cas, fit le roi, il a dû tout décider et arranger de la meilleure façon. Il n'aimait pas que le paysan se plaignît de son supérieur. Il me paraît à moi qu'ici règnent les bonnes mœurs et la simplicité du bon vieux temps.

—Les gens d'ici sont assez honnêtes, poursuivit le pasteur, mais aussi ils vivent loin de tout, dans l'isolement et la pauvreté. Ils ne seraient guère meilleurs que les autres si les tentations de ce monde venaient plus près d'eux.

—Heureusement, il n'est pas à craindre que cela arrive, dit le roi en haussant les épaules.

Il ne dit plus rien mais se mit à tambouriner des doigts sur la table. Il estima avoir échangé assez de paroles gracieuses avec ce rustre, et se demanda avec impatience quand les autres auraient enfin préparé leur réponse.

—Les paysans d'ici ne sont pas très empressés de venir au secours de leur roi, pensa-t-il. Si j'avais au moins mon carrosse, je m'en irais de suite loin d'eux et de leurs délibérations.

Le pasteur, de son côté, restait là en proie à une lutte intérieure, au sujet d'une décision importante qu'il fallait prendre. Il commença à se féliciter de n'avoir pas dit au roi qui il était. Il estimait pouvoir ainsi lui parler de choses qu'il n'aurait pas osé aborder autrement.

Après une pause, le pasteur rompit de nouveau le silence pour demander au roi s'il était vrai que les ennemis allaient tomber sur eux et que la patrie était en danger.

Le roi trouvait que ce rustre aurait dû avoir le bon goût de ne plus le déranger. Il le regarda avec de gros yeux sans rien dire.

—Je le demande parce que j'étais à l'intérieur et n'arrivais pas à bien saisir les paroles, dit le pasteur. Mais si vraiment il en est ainsi, je voudrais vous dire que le pasteur de cette commune serait peut-être en état de procurer au roi autant d'argent qu'il lui en faut.

—Il me semble avoir entendu tout à l'heure que tout le monde par ici est pauvre, dit le roi, pensant tout bas que cet homme ne savait pas au juste ce qu'il disait.

—Oui, c'est vrai reprit l'autre, et le pasteur possède encore moins que personne. Mais si le roi veut être assez gracieux pour m'écouter un moment, je vais lui raconter comment il est au pouvoir du pasteur de l'aider.

—Parle! fit le roi. Tu parais avoir moins de peine à faire sortir les mots de tes lèvres que tes amis et voisins là-bas, qui n'arrivent pas à formuler leur réponse.

—Ce n'est pas si facile de répondre au roi. J'ai bien peur que ce ne soit le pasteur qui ait à répondre au nom et lieu des autres.

Le roi passa une jambe sur l'autre, s'enfonça dans le fauteuil, se croisa les bras et inclina la tête sur la poitrine.

—Maintenant tu peux commencer, dit-il du même ton que s'il dormait déjà.

—Il y avait une fois cinq hommes de cette commune qui chassaient l'élan dans la forêt, commença le pasteur. L'un d'eux était le pasteur, dont nous parlons. Deux des autres étaient soldats, et s'appelaient Olof et Erik Svärd, le quatrième était l'aubergiste du village où nous sommes et le cinquième était un paysan du nom de Israëls Per Persson.

—Ce n'est pas la peine de donner tant de noms, murmura le roi, laissant retomber la tête sur le côté.

—Ces hommes-là étaient de bons chasseurs, à qui la veine souriait toujours. Mais ce jour-là ils avaient fait de longues marches sans rien prendre. À la fin, ils renoncèrent complètement à toute recherche et s'assirent par terre pour causer. Ils se disaient entre eux que dans la forêt entière, il n'y avait pas un seul endroit qui convînt à la culture. Il n'y avait partout que des rochers et des marais.

—Le seigneur n'a pas été juste envers nous, en nous donnant un pays si pauvre à habiter, dit l'un d'eux. Dans d'autres contrées les gens peuvent se procurer de la richesse et du superflu, tandis qu'ici avec tous nos efforts, nous arrivons à peine à gagner notre pain quotidien.

Le pasteur s'interrompit un instant, se demandant, si le roi écoutait, mais celui-ci remua un peu le petit doigt, pour montrer qu'il était encore éveillé.

Au moment même où les chasseurs échangeaient ces paroles, le pasteur vit quelque chose briller dans la roche à un endroit d'où son pied, par hasard, avait enlevé la mousse.

—En voilà une roche singulière, se dit-il, et d'un nouveau coup de pied il enleva encore une motte. Il ramassa un éclat de pierre qui adhérait à la motte et qui brillait de la même façon que tout le restant.

—Ce n'est pas Dieu possible que ce soit là du plomb? fit-il.

À ces mots les autres se levèrent vivement, et se mirent à enlever la mousse à coups de crosses. Cela fait, ils virent tous distinctement un filon de minerai qui traversait la roche.

—Que pensez-vous que cela puisse être? dit le pasteur. Les hommes détachèrent de nouveaux éclats, et y mordirent à pleines dents.

—Ça doit être au moins du plomb ou du zinc, opinèrent-ils.

—Et le rocher entier en est plein, ajouta l'aubergiste.

Comme le pasteur en était là de son récit, il vit la tête du roi se soulever un peu et un œil s'ouvrir.

—Sais-tu si quelqu'un de ces hommes-là s'y connaissait en fait de roches ou de minerais? demanda-t-il.

—Non, ils n'y comprenaient rien, répondit le pasteur. Alors la tête du roi retomba, et les deux yeux se fermèrent.

—Et le pasteur et ceux qui étaient avec lui se réjouirent grandement de la trouvaille, continua le narrateur sans se laisser distraire par l'indifférence du roi. Ils pensèrent qu'ils venaient de découvrir quelque chose qui devait les rendre riches, eux et leurs descendants.

—Jamais plus je n'aurai besoin de travailler, dit l'un d'eux.

—J'aurai les moyens de ne rien faire de toute la semaine, et le dimanche j'irai à l'église en carrosse doré.

C'étaient d'habitude de fort braves gens, mais la grande découverte leur avait tourné la tête, au point de les faire parler comme des enfants. Ils gardaient cependant assez de sang-froid pour remettre tout en état en recouvrant le filon de mottes de mousse. Après quoi ils marquèrent bien l'endroit et s'en retournèrent chez eux.

Avant de se quitter, ils décidèrent d'un commun accord que le pasteur devait aller à Falun demander à l'inspecteur des mines quel genre de minerai on avait trouvé. Il devait revenir aussitôt que possible, et en attendant ils s'engagèrent mutuellement par un serment solennel à ne révéler à aucun être humain l'endroit où l'on avait trouvé le minerai.

De nouveau le roi releva un tant soit peu la tête, mais il n'interrompit plus le narrateur d'un seul mot. Il parut enfin commencer à croire que l'autre devait avoir quelque chose de vraiment important à lui dire, puisqu'il ne se laissait pas impressionner par son indifférence.

—Ainsi le pasteur se mit en route, quelques échantillons du minerai dans ses poches. Il se réjouissait tout autant que les autres de l'idée de devenir riche. Il se disait dans son for intérieur que bientôt il allait pouvoir rebâtir le presbytère, qui avait l'air d'une simple cabane; et puis il allait se marier avec la fille du doyen qu'il aimait beaucoup. Il avait toujours cru qu'il aurait à attendre bien des années avant de pouvoir l'épouser! Il était pauvre et obscur, et il savait que de longs jours passeraient avant qu'il eût un poste assez bien rémunéré pour pouvoir se marier.

Le pasteur gagna Falun en deux jours, et passa le troisième dans l'attente de l'inspecteur qui était absent. Enfin il put le voir et lui montrer les morceaux de minerai. L'inspecteur les mit dans sa main. Il regarda d'abord les morceaux, puis le pasteur.

Celui-ci raconta qu'il les avait trouvés dans une montagne de sa commune, et que maintenant il se demandait si cela ne pouvait pas être du plomb.

—Non, ce n'est pas du plomb, dit l'inspecteur.

—Peut-être alors que c'est du zinc? demanda le pasteur.

—Ce n'est pas du zinc non plus, dit l'inspecteur.

Il sembla au pasteur que tout espoir s'évanouissait. Il y avait longtemps qu'il ne s'était senti si abattu.

—Est-ce que dans votre commune vous avez beaucoup de morceaux de pierre de ce genre? demanda l'inspecteur.

—Nous en avons une montagne entière, dit le pasteur.

Alors l'inspecteur des mines s'approcha de lui, et le frappa sur l'épaule en disant:

—Je vous souhaite d'en faire un tel usage, que cela profite tant à vous qu'à la patrie, car c'est là de l'argent!

—De l'argent, répéta le pasteur, et il resta là comme abasourdi. C'est de l'argent!

L'inspecteur se mit à lui expliquer comment il fallait s'y prendre pour acquérir le droit légal sur la mine, et lui donna une foule de bons conseils, mais le pasteur demeura tout étourdi et n'écouta pas ce qu'on lui disait. Il ne faisait que retourner dans sa tête cette idée merveilleuse que là-bas dans sa pauvre commune, il y avait une montagne entière de minerai d'argent qui l'attendait.

Le roi leva la tête si vivement que le pasteur s'arrêta net.

—Je suppose, dit le roi, que lorsqu'il fut de retour et qu'il se mit à travailler la mine, il constata que l'inspecteur n'avait fait que se moquer de lui.

—Mais non, l'inspecteur ne l'avait pas trompé, dit le pasteur.

—Tu peux continuer, dit le roi qui se rassit pour écouter.

—Lorsqu'enfin le pasteur fut de retour dans sa commune, poursuivit le narrateur, il jugea que son premier devoir était d'informer ses camarades de chasse de la valeur de leur trouvaille. Et comme il passait devant l'auberge de Sten Stensson il décida d'entrer chez lui pour raconter que ce qu'on avait trouvé était de l'argent. Mais en arrivant devant la porte, il vit qu'il y avait des draps devant les fenêtres et qu'une large traînée de sapin haché conduisait à l'escalier d'entrée.

—Qui est-ce qui est mort par ici? demanda-t-il à un gamin qui musait près de la barrière.

—C'est l'aubergiste lui-même, répondit le gamin.

Et il raconta au pasteur que depuis une semaine l'aubergiste se soûlait tous les jours.

—Ah que d'eau-de-vie! que d'eau-de-vie on a fait couler! s'exclama le gamin.

—Comment cela se fait-il, demanda le pasteur. L'aubergiste ne se soûlait jamais auparavant.

—Il buvait, dit le gamin, parce qu'il prétendait avoir trouvé une mine. Il était tellement riche, disait-il. Il n'aurait jamais plus besoin de faire autre chose que de boire. Et hier soir, il partit en voiture tout bu qu'il était; la voiture versa et il fut tué net.

Lorsque le pasteur eut tout appris, il reprit son chemin. Il était bien attristé de ce qu'on lui avait raconté. Il était revenu si heureux, se réjouissant à l'idée de communiquer la grande nouvelle.

À peine eut-il fait quelques pas, qu'il vit Israëls Per Persson s'avancer vers lui. Il avait son aspect ordinaire, et le pasteur se dit qu'heureusement, la fortune n'avait pas tourné la tête à celui-là. Il ne fallait pas tarder à le rendre heureux en lui annonçant que, dès maintenant, il était un homme riche.

—Bonjour! dit Per Persson. Tu reviens de Falun, maintenant?

—Oui, répondit le pasteur, et je viens te dire que tout s'est passé bien mieux que nous n'aurions pu l'imaginer. L'inspecteur des mines m'a dit que c'est du minerai d'argent que nous avons trouvé.

À ce moment même, Per Persson eut l'aspect d'un homme devant qui la terre vient de s'ouvrir.

—Qu'est-ce que tu dis? Qu'est-ce que tu dis? C'est de l'argent?

—Oui, reprit le pasteur, nous sommes riches, nous tous, à présent, et nous pourrons vivre à l'aise.

—C'est de l'argent! répéta Per Persson encore une fois; et il eut l'air encore plus accablé.

—Mais certainement, c'est de l'argent, affirma le pasteur, tu ne penses pas que je veuille te tromper. N'aie pas peur de te réjouir.

—Me réjouir, dit Per Persson. Moi, me réjouir! Je croyais que ce que nous avions trouvé n'était que du mica, et, comme je préférais le certain à l'incertain, je viens de vendre ma part de la mine à Olof Svärd pour cent écus.

Il était désespéré, et lorsque le pasteur le quitta, il resta à pleurer sur la grand'route.

Une fois rentré chez lui, le pasteur envoya son valet annoncer à Olof Svärd et à son frère que c'était de l'argent qu'on avait trouvé. Il avait assez de colporter lui-même la bonne nouvelle.

Mais quand le pasteur se retrouva seul le soir, le bonheur reprit ses droits. Il sortit dans l'obscurité, et monta sur la colline où il pensait bâtir le nouveau presbytère. Naturellement, il serait magnifique, aussi magnifique que n'importe quel évêché. Il resta longtemps dehors cette nuit-là, et il ne se contenta pas de reconstruire le presbytère. Il lui vint à l'esprit que, du moment qu'il y avait tant de richesse dans la commune, il devait y affluer une quantité de gens, et, à la fin, peut-être une ville entière serait construite autour de la mine. Et alors il serait bien obligé de bâtir une nouvelle église à la place de la vieille. Une grande partie de sa fortune y passerait sans doute. Mais il ne s'arrêta pas là, car il se disait que quand son église serait prête, le roi et un grand nombre d'évêques viendraient la consacrer, et alors le roi serait bien satisfait de l'église, mais il ferait observer qu'il n'y avait point là de logis digne de le recevoir, lui, le roi. Et alors, il serait bien obligé de construire un château royal dans la nouvelle ville.

À ce moment, un gentilhomme de la suite du roi ouvrit la porte pour annoncer que le grand carrosse était réparé.

Le premier mouvement du roi fut pour partir sur le champ, mais il se ravisa:

—Il te sera permis d'achever ton histoire, dit-il au pasteur. Mais il faut aller plus rapidement. Nous savons maintenant ce que pensait et rêvait l'homme en question. Nous voulons savoir comment il agit.

—Mais, comme le pasteur était encore au beau milieu de ses rêves, continua le pasteur, on vint lui dire qu'Israëls Per Persson s'était suicidé. Il n'avait pu supporter l'idée d'avoir vendu sa part de la mine. Il s'était dit sans doute qu'il ne pourrait pas voir tous les jours un autre se réjouir d'une richesse qui aurait pu être la sienne.

Le roi changea de position dans le fauteuil. Il avait les deux yeux grands ouverts.

—En vérité, fit-il, si j'avais été ce pasteur-là, j'aurais eu assez de cette mine!

—Le roi est un homme riche, lui dit le pasteur. Il a tout ce qu'il lui faut. Il n'en est pas ainsi d'un pauvre pasteur qui ne possède rien.

Voyant que la bénédiction de Dieu n'était pas sur son entreprise, il se disait: je ne rêverai plus de devenir riche et honoré moi-même à l'aide de ces trésors, mais je ne pourrai pas laisser l'argent inutile dans la terre. Il faut que je l'en sorte pour le bien des pauvres et des miséreux. J'exploiterai la mine pour mettre la commune entière à son aise.

Donc, un beau jour, le pasteur s'achemina vers la demeure de Olof Svärd pour causer avec celui-ci et avec son frère de ce qu'il fallait faire tout d'abord de la montagne d'argent.

En s'approchant de la maison du soldat, il rencontra une charrette entourée de paysans armés. Et, dans la charrette, un homme était assis, les mains liées derrière le dos et les chevilles entourées de cordes.

Lorsque le pasteur vint à passer, la charrette s'arrêta, et il eut le temps de regarder le prisonnier. Sa tête était bandée de telle sorte qu'il n'était pas facile de discerner qui c'était, mais il sembla cependant au pasteur qu'il reconnaissait Olof Svärd.

Il entendit le prisonnier demander à ceux qui le surveillaient de lui permettre de dire quelques mots au pasteur.

Il s'approcha donc, et le prisonnier se tourna vers lui.

—Maintenant, tu vas bientôt être seul à savoir où se trouve la mine d'argent, dit Olof.

—Qu'est-ce que tu dis, Olof? dit le pasteur.

—C'est que, vois-tu, pasteur, depuis que nous avons su que c'était une montagne d'argent que nous avions trouvée, mon frère et moi nous n'avons pas pu rester aussi bons amis qu'auparavant: nous nous prenions constamment de querelle. Hier soir, nous nous sommes disputés sur le point de savoir qui de nous cinq avait le premier découvert la mine, et nous en sommes venus aux mains. Et maintenant, j'ai tué mon frère, et lui m'a blessé là sur le front. Je serai pendu, et après tu seras seul à connaître l'emplacement de la mine. C'est pourquoi je veux te demander une chose.

—Dis ce que tu as sur le cœur, fît le pasteur. Je ferai ce que je peux pour toi.

—Tu sais que je laisse une nombreuse nichée, commença le soldat.

Mais le pasteur l'interrompit immédiatement.

—Pour cela, tu peux être tranquille. Ce qui devait être ta part de la mine, leur reviendra comme si tu étais toujours en vie.

—Non, dit Olof Svärd, ce n'était pas cela que je voulais te demander. Je te demande de ne donner à aucun d'eux la moindre chose qui provienne de cette mine!

Le pasteur recula d'un pas, puis s'arrêta, muet de stupeur.

—Si tu ne me promets pas cela, je ne pourrai pas mourir tranquille, dit le prisonnier.

—Oui, dit le pasteur, lentement et avec effort. Je te promets ce que tu me demandes.

Puis on emmena le meurtrier, et le pasteur demeura tout seul sur la route à se demander comment il allait tenir la promesse qu'il avait faite au prisonnier. Pendant tout le retour, il ne pensait qu'à cette fortune dont il s'était tant réjoui. Mais s'il se trouvait maintenant, que les gens de sa commune ne supportaient pas la richesse? Déjà, il en avait vu périr quatre, tous, auparavant, hommes braves et fiers. Il lui sembla voir, devant lui, tous ses paroissiens, et il se figura que la mine d'argent allait les perdre l'un après l'autre. Convenait-il que lui, qui était préposé à veiller sur les âmes de ces pauvres gens, déchaînât au contraire sur eux ce qui devait les perdre?

Le roi se redressa tout d'un coup dans le fauteuil et regarda fixement son interlocuteur.

—En vérité, dit-il, en vérité, tu me fais comprendre qu'un pasteur de ces contrées reculées doit nécessairement être un homme peu ordinaire!

—Il ne suffisait même pas de ce qui était déjà arrivé, continua le pasteur; à mesure que la nouvelle de la découverte se répandait parmi les habitants de la commune, ils cessaient de travailler et on les voyait se promener oisifs, attendant le jour où la grande richesse devait affluer sur eux. Tous les gens sans aveu qui se trouvaient dans la contrée accoururent, et bientôt le pasteur n'entendit parler que de soûleries et de rixes sanglantes.

Une foule de gens ne faisaient que parcourir la forêt en tous sens, à la recherche de la mine, et le pasteur remarquait que, aussitôt qu'il s'éloignait de chez lui, il était guetté par des gens qui tâchaient de le surprendre en route pour la mine, afin de lui voler son secret.

Les choses en étant là, le pasteur convoqua ses paroissiens en assemblée communale.

Pour commencer, il leur rappela tous les malheurs que la découverte de la montagne d'argent leur avait attirés, et il leur demanda s'ils voulaient se laisser perdre ou s'ils tenaient à se sauver eux-mêmes. Puis il leur dit qu'il ne fallait pas attendre de lui, leur pasteur, qu'il contribuât à leur perdition. Maintenant il avait décidé de ne révéler à personne où se trouvait la montagne d'argent et jamais non plus il n'en tirerait aucun profit pour lui-même. Enfin il demanda aux paysans comment ils désiraient l'avenir. S'ils choisissaient de continuer leur vaine recherche de la mine et d'attendre une richesse à venir, il s'en irait assez loin d'eux pour que jamais aucun bruit de tout cela ne pût arriver jusqu'à lui. Mais s'ils voulaient enfin cesser de penser à cette mine d'argent pour redevenir ce qu'ils étaient auparavant, alors il resterait parmi eux.

—Mais quel que soit votre choix, rappelez-vous que de ma bouche jamais personne ne saura rien de la montagne d'argent!

—Eh bien, dit le roi, quel fut le choix des paysans?

—Il fut celui que désirait le pasteur. Ils comprirent qu'il voulait leur bien, puisqu'il choisissait lui-même de rester pauvre à cause d'eux. Et ils chargèrent leur pasteur d'aller à la forêt cacher le filon de minerai sous les pierres et les branches mortes si bien que jamais personne ne pût le retrouver, ni eux-mêmes, ni leurs descendants.

—Et après cela le pasteur a vécu ici aussi pauvre que les autres?

—Oui, répondit le pasteur, il a vécu ici aussi pauvre que les autres.

—Il a cependant dû se marier et se faire construire un nouveau presbytère, dit le roi.

—Non, il n'a pas eu les moyens de se marier et il demeure toujours dans la vieille cabane.

—C'est là une belle histoire que tu m'as racontée, dit le roi en inclinant la tête.

Le pasteur resta silencieux devant le roi. Après quelques instants celui-ci reprit:

—C'est à la mine d'argent que tu pensais tout à l'heure quand tu m'as dit que le pasteur d'ici pourrait me procurer autant d'argent qu'il me faut?

—Oui, répondit l'autre.

—Mais je ne peux pourtant pas lui mettre des poucettes, dit le roi; et comment veux-tu autrement que j'obtienne d'un tel homme qu'il me montre le chemin de la mine? D'un homme qui a renoncé, non seulement à sa fiancée, mais à tous les biens de la terre.

—Cela, c'est autre chose, dit le pasteur. Mais si c'est la patrie qui a besoin du trésor, alors il se laissera sûrement fléchir.

—Tu m'en réponds? demanda le roi.

—Oui, j'en réponds, répondit le pasteur.

—Tu ne te soucies donc point du sort qui attend les gens de ta commune?

—Que Dieu leur soit clément!

Le roi se leva de son fauteuil et s'approcha de la fenêtre. Il resta un moment à regarder la foule du dehors. Plus il regardait, plus ses grands yeux brillaient d'un vif éclat et tout son être semblait grandir.

—Tu peux dire de ma part au pasteur de cette commune, dit le roi, qu'il n'existe pas de vue plus belle aux yeux du roi de Suède que la vue de gens tels que ceux-là.

Puis le roi se tourna vers le pasteur et le regarda. Il se mit à sourire.

—Est-ce par hasard que le pasteur de cette commune serait si pauvre qu'aussitôt la messe finie il ôte ses habits noirs pour se mettre en paysan? demanda le roi.

—Oui, il est si pauvre, fut la réponse, et de nouveau la rougeur monta au rude visage du pasteur.

Le roi retourna à la fenêtre. On voyait bien qu'il était de la plus belle humeur. Tout ce qu'il y avait en lui de sentiments nobles et généreux avait été réveillé par ce qu'il venait d'entendre.

—Tu devrais laisser cette mine en paix, dit le roi. Puisque tu as trimé et peiné une vie entière pour rendre les gens d'ici tels que tu les désirais, il faut bien que tu les gardes tels qu'ils sont maintenant!

—Mais si la patrie est en danger? demanda le pasteur.

—La patrie est mieux servie par des hommes que par de l'argent, dit le roi.

Et ayant dit cela, il prit congé du pasteur et quitta la sacristie.

Au dehors, la foule était aussi silencieuse, aussi avare de paroles que lorsqu'il l'avait quittée. Mais comme le roi descendait les marches de l'escalier, un paysan s'avança vers lui.

—As-tu vu notre pasteur? dit le paysan.

—Oui, dit le roi, j'ai parlé à votre pasteur.

—Alors tu as dû avoir notre réponse, dit le paysan. Nous t'avons prié d'aller causer avec notre pasteur pour que ce fût lui qui te donnât notre réponse.

—Oui, j'ai eu la réponse, dit le roi.




LA LÉGENDE DE LA ROSE DE NOËL

La femme du brigand, qui habitait la caverne, là-haut, dans la forêt de Göinge, s'était, un beau jour, mise en route vers la plaine pour mendier. Le brigand lui-même étant homme interdit et n'osant pas quitter la forêt, devait se contenter de tendre des guet-apens aux voyageurs qui s'aventuraient dans la zone forestière. Mais à cette époque, les voyageurs n'abondaient pas dans le nord de la Scanie. Si, par cette raison, il arrivait que la chasse de l'homme fût infructueuse, la femme faisait sa tournée. Elle amenait cinq gosses, tous munis de vêtements de peaux et de chaussures en écorce de bouleau; sur le dos, chacun avait une besace aussi longue que lui-même. Quand elle entrait dans une ferme, personne n'osait lui refuser ce qu'elle demandait, car si elle n'avait pas été bien reçue, elle ne se gênait pas pour revenir mettre le feu à la maison, la nuit suivante. La femme du brigand et ses gosses étaient plus redoutés qu'une bande de loups et plus d'un aurait bien voulu leur enfoncer sa pique dans le corps, mais cela n'arrivait jamais, car on savait que l'homme était resté là-haut dans la forêt, prêt à la vengeance, s'il était arrivé quelque chose à la femme ou aux enfants.

Dans ses tournées de mendiante à travers les fermes, la femme du brigand arriva un beau jour à Oved, qui dans ces temps-là était un couvent. Elle sonna à la porte et demanda de quoi manger. Le concierge ouvrit un petit judas au milieu de la porte et lui tendit six pains ronds, un pour elle et un pour chacun de ses enfants.

Pendant que la mère s'était arrêtée devant la porte, les gosses fouinaient tout autour. Tout à coup, l'un d'eux vint la tirer par sa jupe pour attirer son attention sur quelque chose qu'il venait de trouver; elle le suivit.

Le couvent était tout entier entouré d'un mur haut et solide, mais le gosse avait réussi à découvrir une petite porte dissimulée, qui restait entre-bâillée. Quand la femme du brigand y arriva, elle eut tôt fait d'ouvrir la porte toute grande et d'entrer sans seulement demander la permission, selon son habitude.

Le couvent d'Oved était en ce moment-là dirigé par l'abbé Hans, qui s'entendait à la culture des plantes. À l'intérieur du mur il avait installé un petit jardin et c'est là que la femme du brigand fit irruption.

Au premier coup d'œil, la femme du brigand fut tellement stupéfaite qu'elle s'arrêta à l'entrée. C'était en plein été et dans le jardin de l'abbé Hans les fleurs se pressaient tellement nombreuses que le regard n'y pouvait distinguer qu'un flamboiement de bleu, de rouge et de jaune. Mais bientôt un sourire de satisfaction s'épanouit sur son visage et elle s'engagea dans un sentier étroit qui se déroulait entre de nombreuses petites plates-bandes.

Dans le jardin, un jeune frère lai était en train d'arracher les herbes folles. C'était lui qui avait laissé la porte entre-bâillée pour pouvoir jeter sur le tas d'ordures au dehors les prêles et les poules grasses qu'il venait d'arracher. Voyant entrer dans le jardin la femme du brigand avec les cinq gosses, il s'élança au-devant d'eux, en leur ordonnant de s'en aller. Mais la mendiante continua son chemin. Elle jetait des regards de tous côtés autour d'elle, fixant tantôt les lis rigides et blancs qui s'épanouissaient sur une plate-bande, tantôt le lierre qui grimpait haut sur le mur du couvent, et elle semblait ne pas s'apercevoir de la présence du frère lai.

Le frère lai pensa qu'elle ne l'avait pas compris. Il voulut la saisir par le bras pour la tourner vers la sortie, mais quand la femme du brigand se rendit compte de son intention, elle lui adressa un regard qui le fit reculer. Elle avait jusque-là marché le dos voûté sous la besace mais maintenant elle se redressa de toute sa hauteur.

—Je suis la femme du brigand de Göinge, dit-elle. Touche-moi maintenant, si tu oses.

Et il était évident qu'ayant dit cela, elle se sentit tout aussi sûre de n'être plus inquiétée, que si elle eût été la reine du Danemark en personne.

Pourtant, le frère lai osa l'inquiéter, seulement sachant qui elle était, il lui parla doucement.

—Tu dois savoir, toi, la femme du brigand, fit-il, que ceci est un couvent de moines et qu'aucune femme du pays n'a la permission d'entrer dans ces murs. Si tu ne t'en vas pas, les moines m'en voudront d'avoir oublié de fermer la porte, et ils me chasseront peut-être et du couvent et du jardin.

Mais de telles prières étaient vaines devant la femme du brigand. Elle continuait son chemin vers le coin des roses et regardait l'hysope aux fleurs gris de lin et le chèvrefeuille couvert de corymbes orange.

Alors le frère lai ne vit pas d'autre solution que de courir au couvent chercher du secours.

Il revint avec deux moines robustes et la femme du brigand comprit aussitôt que maintenant, c'était sérieux. Elle se planta, les pieds écartés, au milieu du sentier et se mit à crier d'une voix aiguë toute la vengeance terrible qu'elle allait exercer contre le couvent, si on ne lui permettait pas de rester dans le jardin autant qu'elle le désirait. Mais les moines, jugeant qu'ils n'avaient pas à la craindre, ne pensaient qu'à l'expulser. Alors la femme du brigand poussa des cris formidables, se jeta sur eux à coups de griffes et de dents et les gosses en firent autant. Les trois hommes ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'elle était plus forte qu'eux. Il ne leur restait pas autre chose à faire que de rentrer au couvent chercher du renfort.

En suivant l'allée qui menait à l'intérieur du couvent, ils rencontrèrent l'abbé Hans qui accourait pour savoir la cause du vacarme que l'on entendait venir du jardin. Ils durent avouer que la femme du brigand du Göinge était dans le couvent et que n'ayant pu parvenir à l'expulser, ils avaient été forcés de chercher du renfort.

Mais l'abbé Hans leur reprocha d'avoir eu recours à la violence, et leur interdit de chercher du secours. Il renvoya les deux moines à leurs occupations et, bien qu'il fût un vieil homme chétif, il n'emmena que le frère lai avec lui dans le jardin.

Comme l'abbé Hans y pénétrait, la femme du brigand se promenait comme auparavant entre les plates-bandes. Il ne revenait pas de son étonnement en la voyant. Il était convaincu qu'elle n'avait jamais de sa vie vu un jardin. Et pourtant elle se promenait entre les plates-bandes dont chacune était semée d'une sorte de fleurs différente et inconnue, les regardant comme si elles avaient été de vieilles amies. Elle avait tout l'air de connaître et le lierre, et la sauge, et le romarin. Devant quelques-unes, elle souriait, devant d'autres elle secouait la tête.

L'abbé Hans aimait son jardin autant qu'il lui était possible d'aimer quelque chose de terrestre et périssable. Quelque sauvage et dangereuse que parût la femme étrangère, il ne put s'empêcher d'admirer qu'elle eût lutté contre trois moines pour pouvoir regarder le jardin à son aise. Il s'approcha d'elle et lui demanda doucement, si le jardin lui plaisait.

La femme du brigand se retourna brusquement vers l'abbé Hans, car elle ne s'attendait qu'aux guet-apens et attaques, mais voyant ses cheveux blancs et son dos voûté, elle dit paisiblement:

—Au premier abord, il m'a semblé n'avoir jamais vu jardin plus joli, mais maintenant je m'aperçois qu'il ne vaut pas certain autre que je connais.

L'abbé Hans avait certainement escompté une autre réponse. Quand il entendit que la femme du brigand avait vu un paradis plus joli que le sien, une faible rougeur envahit sa joue ridée.

Le frère lai, qui était resté tout près, avait hâte de remettre à sa place la femme du brigand.

—Celui-ci, dit-il, est l'abbé Hans lui-même, qui avec une grande persévérance et beaucoup de soins a réuni de près et de loin les plantes de son jardin. Nous savons tous qu'il n'y a pas un jardin plus riche que le sien dans tout le pays de Scanie et il n'est pas convenable, que toi qui vis toute l'année dans la forêt sauvage, estimes peu son œuvre.

—Je ne veux nullement m'ériger en maître-juge, ni vis-à-vis de lui, ni vis-à-vis de toi, dit la femme du brigand, je dis seulement que, s'il vous était permis de voir le paradis auquel je pense, vous arracheriez toutes les fleurs qui sont ici et vous les rejetteriez comme de l'ivraie.

Mais l'aide-jardinier était presque aussi fier des fleurs que l'abbé Hans lui-même, et entent dans ces paroles, il se mit à ricaner.

—Je comprends, dit-il, que tu bavardes de cette façon rien que pour nous taquiner. J'aimerais voir le joli jardin que tu as dû t'arranger entre les genièvres et les pins de la forêt de Göinge. J'oserais jurer sur le salut de mon âme que tu n'es jamais entrée jusqu'ici dans un jardin.

La femme du brigand devint pourpre de colère, se voyant si honteusement soupçonnée de mensonge, et s'écria:

—Il est possible que je ne sois pas entrée dans un jardin avant aujourd'hui, mais vous autres moines, qui êtes des hommes saints, vous devriez tout de même savoir que chaque nuit de Noël la grande forêt de Göinge se change en un vrai paradis pour fêter l'heure de la naissance de Notre Seigneur. Nous autres qui vivons dans la forêt, nous avons vu cela chaque année et dans ce jardin-là j'ai vu des plantes tellement splendides que je n'ai pas osé lever la main pour les cueillir.

Le frère lai voulait continuer à lui répondre, mais l'abbé Hans lui fit signe de se taire. Car depuis son enfance il avait entendu dire que la nuit de Noël, la forêt revêt sa parure de gala. Souvent, il avait désiré voir le mirage mais il n'y était jamais parvenu. Aussi, il se mit à prier et à implorer la femme du brigand de le laisser devenir l'hôte de la caverne durant la nuit de Noël. Si seulement elle voulait envoyer un de ses enfants pour lui montrer le chemin, il s'y rendrait tout seul à cheval et jamais il ne les trahirait; au contraire il les récompenserait du mieux qu'il pourrait.

La femme du brigand refusa d'abord, car elle pensait au brigand, son homme, et au danger que celui-ci pourrait courir par suite de la venue de l'abbé Hans à leur caverne. Mais le désir de montrer au moine que le jardin qu'elle connaissait était plus joli que le sien, l'emportant sur la crainte, elle acquiesça.

—Tu n'amèneras qu'un seul compagnon, dit-elle. Et tu ne nous tendras ni guet-apens ni embûches, aussi vrai que tu es un homme saint.

L'abbé Hans promit et là-dessus la femme du brigand s'en alla. Mais l'abbé intima au frère lai l'ordre de ne rien révéler à personne de ce qui avait été convenu. Il craignait que ses moines, mis au courant de ses projets, ne permissent point à un homme de son âge de se rendre à la caverne des brigands.

Quant à lui, il se promettait bien de ne divulguer son plan à âme qui vive. Or il advint que l'archevêque Absalon de Lund arriva à Oved et y coucha une nuit. Pendant que l'abbé Hans montrait son jardin à son hôte, la visite de la femme du brigand lui revint à l'esprit et le frère lai qui y travaillait l'entendit raconter à l'évêque le cas du brigand vivant depuis des années interdit dans la forêt. Et il entendit l'abbé demander une lettre d'absolution pour le brigand afin que celui-ci pût recommencer une vie honnête parmi les autres hommes.

—Si cela continue comme maintenant, dit l'abbé Hans, ses enfants deviendront en grandissant des criminels plus grands que lui-même et vous aurez bientôt toute une bande de brigands à supporter là-haut dans la forêt.

L'évêque Absalon répondit qu'il ne pouvait cependant pas laisser le mauvais brigand de là-haut se mêler aux honnêtes gens de la plaine. Il valait mieux pour tout le monde qu'il demeurât là-haut dans sa forêt.

L'abbé Hans s'exaltant se mit alors à raconter à l'évêque l'histoire de la forêt de Göinge qui chaque année se revêt de sa parure de Noël.

—Si ces brigands ne sont pas trop misérables pour que la splendeur de Dieu se montre à leurs yeux, dit-il, ils ne sauraient tout de même être trop méchants pour mériter la clémence des hommes.

Mais l'archevêque savait comment répondre à l'abbé Hans.

—Je peux te promettre une chose, dit-il en souriant. N'importe quel jour où tu m'enverras une fleur du jardin de Noël à Göinge, je te donnerai une lettre d'absolution pour tous les interdits en faveur desquels tu en demanderas.

Le frère lai comprenait que l'évêque ne croyait pas plus que lui-même au récit de la femme du brigand, mais l'abbé Hans ne s'en apercevait pas; il remercia Absalon de sa bonne promesse en ajoutant que sans faute il lui enverrait la fleur demandée.

 *
*  *

L'abbé Hans exécuta son projet, et, le jour de Noël suivant, il n'était pas assis chez lui à Oved, mais se trouvait en route pour la forêt de Göinge. Un des gosses sauvages de la femme du brigand courait devant lui et comme compagnon il avait le frère lai, le même qui avait abordé la femme du brigand dans le jardin.

L'abbé Hans avait vivement désiré de faire ce voyage et maintenant il était très heureux qu'il eût vraiment lieu. Mais il en était tout autrement du frère lai, qui l'accompagnait. Il chérissait beaucoup l'abbé Hans et il n'aurait pas volontiers permis à un autre de raccompagner et de veiller sur lui; mais il ne croyait point qu'il leur serait donné de voir le jardin de Noël. Il pensait que tout cela n'était qu'un piège tendu avec beaucoup d'astuce par la femme du brigand à l'abbé Hans pour que celui-ci tombât entre les mains de son homme.

En cheminant vers le nord, vers la forêt, l'abbé Hans remarquait que partout on se préparait à célébrer la Noël. Dans chaque ferme on faisait du feu à la buanderie pour chauffer le bain de l'après-midi. On transportait de grandes quantités de pain et de viande des garde-manger à la maison, et de grandes bottes de paille étaient amenées des granges pour garnir le plancher.

En passant devant les petites églises de campagne, ils voyaient le curé et son bedeau en train d'accrocher leurs plus jolies tentures et quand il arriva au chemin qui menait au couvent de Bosjö, il vit les pauvres de l'endroit revenir chargés de grands pains et de longues bougies, qu'on leur avait distribués à la porte du couvent.

Quand l'abbé Hans vit tous ces préparatifs, sa hâte s'en accrut. Il pensait qu'une fête l'attendait, plus grande que celle qu'allait célébrer n'importe quel autre homme.

Mais le frère lai gémissait et se lamentait, en voyant qu'il n'y avait pas de ferme si petite qu'on ne s'y préparât à célébrer la Noël. Il devenait de plus en plus inquiet, et conjurait l'abbé Hans de retourner et de ne pas se jeter exprès entre les mains des brigands.

L'abbé Hans continuait sa route sans se soucier de ces plaintes. Il laissa derrière lui la plaine et arriva aux confins sauvages et déserts de la grande forêt. Le chemin devenait de plus en plus mauvais. Il ne ressemblait plus qu'à un sentier semé de pierres et hérissé d'aiguilles de pin; ni pont ni passerelle n'aidait le voyageur à traverser les rivières et les ruisseaux. Plus ils avançaient, plus il faisait froid, et bientôt ils rencontrèrent un sol couvert de neige.

Ce fut un voyage long et difficile. Ils s'engouffraient dans des sentiers latéraux raides et glissants, ils parcouraient des landes et des marécages, ils traversaient des broussailles et franchissaient des arbres abattus par le vent. Juste au moment où le jour baissa, le petit des brigands les conduisit dans un pré bordé de hauts arbres nus et de pins recouverts de leurs aiguilles. Derrière le pré se dressait un rocher, et dans le rocher ils aperçurent une porte faite de planches épaisses.

L'abbé Hans comprit qu'ils étaient arrivés au but et descendit de cheval. L'enfant lui ayant ouvert la lourde porte, il aperçut l'intérieur d'une pauvre caverne creusée dans le rocher lui-même dont les flancs nus restaient visibles. La femme du brigand était assise à côté d'un grand feu de bûches, allumé au milieu de la caverne. Le long des murs il y avait des couches de brindilles et de mousses, et sur l'une d'elles le brigand dormait.

—Entrez donc, vous là-bas, cria sans se lever la femme du brigand. Et entrez les chevaux avec vous dans la maison pour que la nuit froide ne leur fasse pas de mal.

L'abbé Hans entra hardiment et le frère lai le suivit. La maison avait un aspect pauvre et dénudé et rien n'était fait pour célébrer la Noël. La femme du brigand n'avait préparé ni bière, ni pain, elle n'avait ni nettoyé ni astiqué. Ses enfants grouillaient par terre, autour d'une grande marmite, mais le manger que celle-ci contenait n'était pas bien fameux: la soupe à l'eau.

La femme du brigand parlait avec autorité et aisance comme une femme de paysan riche.

—Assieds-toi ici, à côté du feu, abbé Hans, fit-elle, et mange si tu as apporté de quoi manger. Car je pense que la nourriture que nous préparons ici dans la forêt, tu ne voudrais pas y goûter. Et si le voyage t'a fatigué, tu peux t'étendre sur une de ces couches. Tu n'as pas besoin d'avoir peur de dormir trop longtemps. Je veille ici à côté du feu et je t'éveillerai afin que tu puisses regarder le miracle pour lequel tu es venu.

L'abbé Hans, obéissant à la femme du brigand, sortit ses provisions. Mais le voyage l'avait tellement fatigué qu'il pouvait à peine manger, et il ne fut pas plutôt allongé sur la couche qu'il s'endormit.

Le frère lai aussi fut invité à prendre une couche pour se reposer, mais il n'osa pas s'endormir, se croyant obligé de surveiller le brigand pour l'empêcher de se lever et de tuer l'abbé Hans. Peu à peu, cependant, le sommeil eut raison de lui et il s'endormit. En se réveillant il s'aperçut que l'abbé Hans, ayant quitté sa couche, était assis à côté du feu, en conversation avec la femme du brigand. L'homme interdit, le brigand lui-même était assis aussi à côté du feu. C'était un grand homme maigre et qui avait l'air lourdaud et mélancolique. Il tournait le dos à l'abbé Hans, affectant de ne pas écouter la conversation.

L'abbé Hans parlait de tous les préparatifs pour le Noël qu'il venait devoir chemin faisant et il rappelait à la femme du brigand toutes les fêtes et danses de Noël auxquelles elle avait dû prendre part dans sa jeunesse, quand elle était encore parmi les hommes paisibles.

—Vos enfants me font pitié, dit l'abbé Hans; ils ne pourront jamais courir dans la rue du bourg en travesti, ou jouer dans la paille de Noël.

Tout d'abord, la femme du brigand s'était contentée de donner des réponses courtes et sèches, mais peu à peu elle devint plus confidentielle, et écouta avec plus d'attention. Tout d'un coup, le brigand se tourna vers l'abbé Hans, tendant son poing fermé vers le visage de celui-ci.

—Mauvais moine, es-tu venu pour m'arracher ma femme et mes enfants par tes paroles? Ne sais-tu pas que je suis interdit et qu'il m'est défendu de descendre des hauteurs de la forêt?

L'abbé Hans le regarda fermement dans les yeux.

—Mon intention est de te procurer une lettre d'absolution de l'archevêque, dit-il.

À ces mots l'homme interdit et sa femme se mirent à rire bruyamment. Ils ne savaient que trop bien quelle grâce pouvait attendre un brigand des forêts de la part de l'évêque Absalon.

—Bon, si je reçois une lettre de grâce d'Absalon, dit le brigand, je ne volerai jamais plus la valeur d'une oie, je te le promets.

Le frère lai trouva mauvais que les brigands osassent rire de l'abbé Hans, mais celui-ci parut fort satisfait. Le frère lai ne l'avait jamais vu plus serein ni plus doux parmi les moines à Oved qu'il le vit ici chez les sauvages brigands.

Tout d'un coup la femme du brigand se leva.

—Voilà que tu nous parles de manière à nous faire oublier la forêt, dit-elle. Maintenant on peut entendre jusqu'ici le son des cloches de Noël.

À peine eut-elle parlé, que tout le monde se leva et se porta au dehors. Mais dans la forêt ils ne trouvèrent encore que la nuit noire et l'hiver brumeux. On distinguait le tintement des cloches, qu'apportait de loin le vent du sud, et rien de plus.

—Comment le son des cloches va-t-il pouvoir réveiller la forêt morte? se demandait l'abbé Hans. Car maintenant, entouré des ombres de l'hiver, il lui semblait bien plus impossible qu'il ne l'avait cru jusque-là que la forêt pût se changer en jardin.

Mais quand les cloches eurent sonné quelques instants, une lueur subite traversa la forêt. Puis l'obscurité se reforma aussi épaisse qu'auparavant mais de nouveau la lumière apparaissait. Elle luttait telle un brouillard étincelant entre les arbres noirs. Et elle transformait la nuit en aurore naissante.

Alors l'abbé Hans s'aperçut que la neige disparaissait du sol comme si l'on avait enlevé un tapis, et la terre commença à verdoyer. Les fougères firent saillir leurs pousses, enroulées comme des crosses d'évêques. La bruyère de la colline et la myrte bâtarde du marais se revêtirent vivement d'une parure vert clair. Les touffes de mousse grossirent et s'élevèrent, et les fleurs printanières poussèrent des boutons vigoureux déjà striés de couleurs.

Le cœur de l'abbé Hans se mit à battre très fort quand il aperçut les premiers signes de l'éveil de la forêt.

—Me sera-t-il donné, à moi, un homme déjà vieux, pensa-t-il, de voir un tel miracle?

Et les larmes perlaient à ses yeux.

Par moments l'obscurité se faisait tellement dense qu'il craignait que la nuit ne remportât de nouveau.

Mais bientôt une nouvelle vague de lumière fit irruption. Elle était accompagnée du bruissement des ruisseaux et du rugissement des chutes d'eau déchaînées. Alors les feuilles des arbres percèrent si vite qu'on eût dit un essaim de papillons verts venu s'abattre sur les branches. Or ce n'était pas seulement les arbres et les plantes qui se réveillaient. Les becs-croisés commencèrent à sauter sur les branches. Les pics se mirent à marteler les troncs d'arbres en faisant voler autour d'eux les éclats de bois. Un groupe d'étourneaux en route vers le nord s'abattit dans le feuillage d'un arbre pour se reposer. C'étaient des étourneaux merveilleux. Le bout de chaque plume flamboyait d'un rouge écarlate, et quand les oiseaux remuaient, ils scintillaient comme des pierres précieuses.

De nouveau, il faisait plus sombre, mais bientôt une nouvelle vague lumineuse apparaissait. Un zéphyr tiède soufflait qui semait sur le petit champ de la forêt toutes les petites graines des pays du Midi apportées dans le pays par les oiseaux, les navires et les vents, et qui, à cause des rigueurs de l'hiver, n'avaient pu croître ailleurs: en touchant terre elles poussaient des racines et se revêtaient de bourgeons.

À l'apparition de la vague de lumière suivante les airelles et les myrtilles épanouirent leurs fleurs. Les canards sauvages et les grues crièrent dans l'air, les pinsons se mirent à construire leurs nids et les petits des écureuils commencèrent leurs jeux sur les branches.

Les événements se succédaient maintenant avec une telle rapidité, que l'abbé Hans n'eut pas le temps do saisir la grandeur du miracle qui se déroulait. Il était tout yeux et tout oreilles. La vague suivante apporta l'odeur des terres fraîchement retournées. Au loin les bergères appelaient leurs vaches et les clochettes des moutons tintaient. Les pins et les sapins se criblèrent de pommes rouges si drument que les arbres eurent l'air de porter des manteaux de pourpre. Les baies des genièvres changèrent de couleur d'instant en instant. Les fleurs recouvrirent le sol d'un tapis blanc, bleu et jaune.

L'abbé Hans se pencha et cueillit une fleur de fraisier. Pendant qu'il se redressait, la baie mûrit. La femelle du renard sortit de son trou avec toute une nichée de petits aux pattes noires. Elle s'approcha de la femme du brigand et gratta le bord de sa jupe; la femme se pencha et la complimenta au sujet de ses petits. Le grand-duc, qui venait de commencer sa chasse nocturne, rentra chez lui, effrayé par la lumière, chercha sa crevasse et se percha pour dormir. Le coucou chantait et sa femelle se faufilait près des nids des petits oiseaux, son œuf dans le bec.

Les gosses de la femme du brigand poussaient des gloussements de joie. Ils mangeaient à leur faim les baies qui pendaient des arbrisseaux, gros comme des pommes de pin. L'un d'eux jouait avec une nichée de levrauts; un autre faisait la course avec de jeunes corneilles, qui avaient quitté le nid avant que leurs ailes fussent développées; le troisième avait ramassé une vipère qu'il enroula autour de son cou et de ses bras. Le brigand s'était aventuré au milieu du marais pour manger des fausses mûres. En levant la tête, il vit un grand animal noir qui se promenait à ses côtés. Le brigand brisa une branche de saule dont il frappa le museau de l'ours.

—Reste de ton côté, toi, lui cria-t-il, cette touffe-ci est à moi!

L'ours esquiva le coup et s'en fut docilement d'un autre côté.

Les vagues de chaleur et de lumière se succédaient sans relâche, et l'on entendait le barbotement des canards. Le pollen jaune du seigle flottait dans l'air. Des papillons arrivaient, si grands qu'ils semblaient des lis volants. La ruche des abeilles installée dans un chêne creux débordait déjà de miel, qui coulait le long du tronc. Maintenant s'ouvraient aussi les fleurs qui provenaient des graines venues des pays lointains. Des roses merveilleuses grimpaient sur le rocher en compagnie des ronces. Sur le pré, des fleurs s'épanouissaient, grandes comme des visages d'hommes. L'abbé Hans se souvint de la fleur promise à l'évêque Absalon, mais il hésitait encore à la cueillir. Une fleur succédait à l'autre, de plus en plus merveilleuse, et il voulait choisir la plus belle.

Il survint vague sur vague et maintenant l'air était tellement imprégné de lumière qu'il scintillait. Toute la joie, toute la splendeur et tout le bonheur de l'été souriaient autour de l'abbé Hans. Il lui sembla impossible que la terre pût lui offrir une joie plus grande que celle qui jaillissait autour de lui et il se dit:

—Maintenant je ne sais plus ce que pourrait apporter de plus magnifique la prochaine vague.

Mais la lumière continuait d'affluer, et maintenant elle semblait apporter quelque chose d'un lointain infini. Il se sentit entouré d'une atmosphère surnaturelle et, maintenant qu'il avait goûté déjà toute la joie terrestre, il attendait tout tremblant que la joie céleste lui fût révélée.

L'abbé Hans s'aperçut que tout devenait calme. Les oiseaux se turent, les petits renards ne jouaient plus et les fleurs avaient cessé de croître. La félicité qui s'approchait était telle que le cœur voulait s'arrêter, l'œil versait des larmes inconscientes, l'âme aspirait au vol vers l'éternité. De loin arrivèrent des sons de harpe et un chant surhumain fut perceptible, pareil à un murmure très doux.

L'abbé Hans joignit les mains et se jeta à genoux. Son visage était transfiguré de béatitude. Jamais il n'aurait osé espérer qu'il pût lui être donné dès cette vie de jouir de la joie céleste et d'entendre les anges chanter des hymnes de Noël.

Or, à côté de l'abbé Hans se tenait le frère lai qui l'avait accompagné. Des pensées troubles traversaient sa tête.

—Ça ne peut pas être un vrai miracle, se dit-il, celui qui se montre même à de misérables criminels. Ceci ne peut pas être l'œuvre de Dieu mais doit avoir son origine dans le mal. Ce miracle nous est envoyé par l'artifice malfaisant du diable. C'est la puissance de l'Ennemi qui nous ensorcèle et nous force de voir ce qui n'existe pas.

Au loin on entendait résonner les harpes des anges, et leur chant harmonieux, mais le frère lai était persuadé que c'étaient les esprits de l'enfer qui approchaient.

—Ils veulent nous tenter et nous séduire, soupira-t-il, jamais nous ne sortirons sains et saufs de tout ceci. Nous serons envoûtés et vendus à l'enfer.

Maintenant les chœurs des anges étaient tellement près que l'abbé Hans put voir des apparitions radieuses parmi les arbres de la forêt. Et le frère lai vit la même chose que lui, mais il n'était préoccupé que du blasphème de ces artifices diaboliques accomplis la nuit même où naquit le Sauveur. Ce moment était évidemment choisi pour pouvoir d'autant plus facilement envoûter les pauvres mortels.

Pendant tout ce temps, des oiseaux avaient voltigé autour de la tête de l'abbé Hans et il avait pu les prendre dans ses mains. Par contre, les animaux avaient eu peur du frère lai: aucun oiseau n'était venu se poser sur son épaule, aucune vipère ne jouait à ses pieds. Mais voilà un petit ramier. Voyant approcher les anges, il fit appel à tout son courage, s'abattit sur l'épaule du frère lai et lui caressa la joue de sa tête. Alors il sembla à celui-ci que le vilain ennemi lui-même le touchait pour le tenter et le séduire. Il porta un coup violent vers le ramier, en criant d'une voix forte qui fit résonner toute la forêt:

—Retourne à l'enfer, d'où tu viens!

Juste en ce moment les anges étaient tellement près que l'abbé Hans percevait le bruissement de leurs grandes ailes et il s'inclina jusqu'à terre pour les saluer. Mais au son des paroles du frère lai leur chant cessa, et les hôtes sacrés se retournèrent pour fuir. Et de même, la lumière et la douce chaleur fuirent devant l'horreur indicible du froid et de l'obscurité d'un cœur humain. La nuit tomba sur la terre comme un voile épais, le froid revint, les plantes du sol se ratatinèrent, les animaux s'enfuirent, le mugissement des cascades s'arrêta, les feuilles tombèrent des arbres, ruisselant comme de la pluie.

L'abbé Hans sentit son cœur, tout à l'heure épanoui de béatitude, se resserrer dans une douleur insurmontable.

—Jamais, pensa-t-il, je ne pourrai survivre à cela, que les anges du ciel étant venus si près aient été mis en fuite, que voulant me chanter des hymnes de Noël ils aient été chassés.

À ce moment même il se souvint de la fleur qu'il avait promise à l'évêque Absalon: il se pencha à terre et se mit à tâtonner parmi la mousse et les feuilles pour tâcher malgré tout d'en cueillir une au dernier moment. Mais il sentit refroidir sous ses doigts la terre et se répandre sur le sol la neige blanche.

Alors son cœur fut déchiré par une douleur encore plus vive. Il ne put plus se relever mais tomba à terre où il resta étendu.

Étant rentrés à tâtons dans la caverne, par l'obscurité profonde, la famille du brigand et le frère lai s'aperçurent que l'abbé Hans avait disparu. Ils prirent des tisons du feu et s'en allèrent le chercher; ils le trouvèrent, mort sur le blanc tapis de neige.

Et le frère lai se mit à pleurer et à gémir. Il comprit que c'était lui qui avait tué l'abbé Hans en lui enlevant la coupe de joie qu'il avait si ardemment désirée.

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*  *

Quand, à Oved, où l'on avait transporté l'abbé Hans, on était en train de mettre en bière le mort, les moines découvrirent qu'il gardait sa main droite fortement fermée autour d'un objet qu'il avait dû saisir au moment de la mort. Ayant enfin réussi à ouvrir sa main, ils virent que ce qu'il serrait si fortement était quelques tubercules blancs, qu'il avait dû arracher du sol, couvert de mousse et de feuilles. Voyant ces racines, le frère lai qui avait accompagné l'abbé Hans les ramassa et les planta dans le jardin.

Il les surveilla durant toute l'année dans l'espoir de voir pousser une fleur, mais son attente fut vaine durant le printemps, l'été et l'automne. Lorsque survint l'hiver où meurent toutes les fleurs et les feuilles, il cessa enfin sa surveillance.

Mais la veille de Noël le souvenir de l'abbé Hans devenant très vif, il sortit dans le jardin pour penser à lui. Et voici qu'en passant devant l'endroit où il avait enterré les tubercules nus, il vit pousser des tiges vertes et vigoureuses portant de belles fleurs aux pétales blancs.

Il appela tous les moines d'Oved, et voyant que cette plante fleurissait la veille de Noël, alors que toutes les autres plantes sont comme mortes, ils comprirent que l'abbé Hans l'avait réellement cueillie dans le jardin de Noël de la forêt de Göinge. Mais le frère lai sollicita des moines la permission d'apporter quelques-unes de ces fleurs à l'évêque Absalon.

En se présentant devant l'évêque Absalon, le frère lai lui tendit les fleurs, disant:

—Voilà ce que t'envoie l'abbé Hans. Ce sont les fleurs qu'il avait promis de te cueillir dans le jardin de Noël de la forêt de Göinge.

En voyant les fleurs qui avaient poussé en pleine terre au milieu de l'hiver froid et en entendant ces paroles, l'évêque Absalon devint tout aussi pâle que s'il avait rencontré un mort. Un moment il demeura silencieux, puis il dit:

—L'abbé Hans a bien tenu sa parole, je tiendrai la mienne. Et il fit rédiger une lettre d'absolution pour le brigand qui avait vécu interdit dans la forêt depuis sa jeunesse.

Il donna la lettre au frère lai et celui-ci se mit en route pour la forêt où il retrouva la caverne des brigands. Quand il y entra le jour de Noël, le brigand s'avança sur lui, une hache à la main:

—Je vous abattrai, vous autres moines, quelque nombreux que vous soyez, dit-il. Car c'est certainement pas votre faute que la forêt de Göinge ne s'est pas revêtue de sa parure de Noël cette année.

—C'est par ma faute seulement, dit le frère lai, et je veux bien mourir pour expier cela; mais avant de mourir il faut que je t'apporte la missive de l'abbé Hans.