[fol. 93 a] A maistre Pierre Col, secretaire du roy nostre
sire.
Pour ce que entendement humain ne puet estre esleué
jusques a haultece de clere congnoiscence d’enterine verité
ate[i]ndre des choses occultes par l’offuscacion grose et terrestre
qui l’empesche et tolt vraye clarté, comment par oppinion
5plus que de certaine science determiner des choses ymaginees
plus voirsemblables—pour cette cause souuentes fois sont
esmeues diverses questions mesmement entre les plus soubtilz
par opinions contraires, et chascun s’efforce de monstrer
par viue raison son opinion estre vraye; et que l’experience
10en soit manifeste est clere chose, ce pouons nos voir par nos
mesmes presentement; pour ce dis en parlant a toy, clerc
soubtil, a qui aucune ignorance ne tolt vif sentement et
abilleté de langage a demonstrer de toy les choses oppinees,
vueil que tu saches, tout soient tes raisons, bien conduictes a
15la fin de ton entencion, contraires a la mienne oppinion, [qu’]
ycelles, non obstant la belle eloquence, ne meuuent en riens
mon corage ne troublent mon sentement au contraire de ce que
autrefois ay escript sus la matiere dont presentement et de
nouuel me veulx poindre et renouueller les aguillonnemens ja
20a moy lanciez par les escriptures d’aultres sollenelles
personnes sus la matiere(s) dont tu m’as enuoyé ta nouuelle
escripture, touchant certain debat pieça meu a cause de la
compilacion du Romant de la Rose. Et combien que occupee
soye autre part, ne mon entencion [fol. 93 vo. a] n’estoit de
25plus escripre sur ce, encore te respondray, en gros et rudement
selon mon usage, verité sans paliacion. Et comme je ne
sceusse suiure ton bel stile, supploier vueilles le deffault et
l’ignorance.
Tu m’escrips a ton comencement que, comme tu desirasses
30veoir de mes escriptures, te soit venu entre mains un certain
mien epistre adreçant a monseigneur le preuost de Lille,
laquelle se commence: “Reuerence et honneur,” etc. Si dis
tost apres qui ie m’efforce de reprendre ce treshault catholique,
diuin orateur, etc., maistre Jehan de Meung, en liure de
35la Rose en aucunes particularitez, pour lequel louer tu
n’oseroies ouurir la bouche ne que ton pié auancier a entrer
en un abeisme. Mere dieu! arrestons nous cy un pou. Est
il doncques pareil a Jhesucrist ou a la Vierge Marie, plus que
Saint Pol ou les docteurs de saintte eglise, qui dis que ne le
40pourroies souffisement louer pour y user tous tes membres se
tous estoient deuenus langues, etc.? Touteffois est il vray
(sauue ta reuerence) que trop extreme et excessiue louenge
donnee a creature fait a reprendre et tourne a blasme. Et
comme verité pure me contraigne a toy respondre ce que plus
45voulentiers tairoye, pour ce que la matiere n’est a ma plaisance,
le feray selon mon rude stile. Mais si tu m’escrips que
ie te pardonne se tu parles a moy par “tu”, semblablement te
pry, comme ce soit le plus propice selon noz anciens, comme
tu meismes le dis.
50Premierement, tu proposes que sans raison je blasme ce
qui est dit ou dit Romans [folio 93 vo. b] de la Rose, ou chapistre
de Raison, la ou elle nomme les secrez membres d’omme
par leur droit nom, et relates ce que aultrefois ay respondu
ailleurs, que voirement crea dieu toutes choses bonnes, mais
55par la pollucion du pechié de nos premiers parens deuint
homme immonde; et ay donné exemple de Lucifer, dont le
nom est bel et la personne horrible; et en concluant ay dit
que le nom ne fait pas la deshonnesteté de la chose, mais la
chose fait le nom deshonneste, et de cecy dire tu dis, que ie
60ressemble le pellican,[119]
qui s’occist de son bec. Si fais ta
conclusion et dis apres, se la chose doncques fait le nom deshonneste,
quel nom ie puis baillier a la chose qui ne soit deshonneste?
Ad ce ie respondray (sans passer oultre) grossement,
car ie ne suis logicienne, ne (a vraye verité dire) n’est ia
65besoing telles persuasions. Sans faille ie confesse que ie ne
pourroye en nulle maniere parler de deshonnesteté de voulenté
corrompue ne afin d’elle, quelconques nom que ie lui
baillasse, ou fust aux secrez membres ou aultre chose deshonneste,
que le nom ne fust deshonneste. Et touteffois, se pour
70certain cas de maladie ou autre necessité il conuenoit declairier
maniere que on entendist et non nommer par propre nom, je
ne parleroie point deshonnestement. La cause si est pour ce
que la fin pourquoy i’en parleroie ne seroit pas deshonneste, et
75neantmoins se ie les nommoye par leur propre nom, et fust
ores a cause bonne, si parleroie ie deshonnestement, car la
premiere entencion de la chose a ia fait le nom deshonneste,
dont s’ensuit vraye [fol. 94 a] ma premiere proposicion, que la
chose fait le nom deshonneste et non mie le nom la chose. Et
80a la question que tu me fais, se ie parloie des secrez membres
d’un petit enfant lequel est innocent, se ie les oseroie bien
nommer pour ce que il est sans polucion de pechié. Ainçois
que ie te responde a ceste question, je te demande pour response
se un enfant petit est ramené a autelle innocence et en
85aussi egal estat ne plus ne moins que estoit Adam quant dieu
l’ot créé? Se tu dis ouil, c’est faulx; car le petit enfant meurt
a douleur, ains que il ait pechié; ce que n’eust point fait Adam
en l’estat de innocence, car de son pechié fut engendré la mort.
Se tu me dis que non, doncques te dis ie vraye ma proposicion
90que tel honte nous est engendree par la polucion de noz
premiers parens. Et ce que tu dis que riens ne vault tant
repliquer du pechié originel, car il vint de la desobeissance;
je te confesse que de ce vint il. Mais tu me dis, se la pollucion
de noz premiers parens fait le nom deshonneste des secrez
95membres, doncques ce dis tu par plus forte raison, on ne
deuroit mie nommer yceulx noz premiers parens, car ce sont
ceulz qui pecherent et non pas les membres. Ad ce ie te feray
pour response un gros argument, et vouldroye que bien le me
soluces. Pourquoy fut ce que tantost que noz premiers
100parens orent pechié, et congnoiscence orent de bien et de mal,
ilz mucierent incontinent leur secrez membres et se hontoierent,
touteuoies n’en auoient encore usé? Je te demande pourquoy
ilz ne couurirent leurs yeulx ou leur bouche, dont ilz
auoient pechié, et non pas les secrez membres? Et me
105semble que tres lors fut nee honte raisonnable, laquelle la
raison de ton maistre et toy et tes complices voulez chacier
et estirper. Si m’est auis que ie ne me suis point occise de
mon bec ainsi comme tu me condampnes.
Comme ie ne soye mie seule en la tres bonne, vraye, iuste
de la Rose pour les tresreprouuees exortacions qui y sont, non
obstant tel bien que il y peut auoir, soit vraye chose que entre
les autres bonnes personnes concordans a ma ditte oppinion
auint . . . . Apres que ie os escript mon epistre, lequel tu
115dis que as veu, vint en voulenté pour l’acroissement de vertu
et le destruisement de vice, de quoy le dit de la Rose puet auoir
empoisonné pluseurs cuers humains.... Pour y obuier
[un] tresvaillant docteur[120] et maistre en theologie, souffisant,
digne, louable, clerc solempnel, esleu entre les esleus, compila
120une oeuure en brief, conduicte moult notablement par pure
theologie. De quoy tu m’escris en ton traitié, que tu as veue
en maniere d’une plaidorie en la court de saincte Crestienté, en
laquelle estoit Justice canonique establie comme iuge, et les
Vertus entour elle comme son conseil, duquel le chief et comme
125chancelier estoit Entendement soubtil, ioingt par compagnie
a dame Raison, Prudence, Science et aultres comme secretaires,
Eloquence theologienne comme auocat de la court. Et le
promoteur des causes estoit Conscience, lequel promoteur out
fait leuer et presenter [folio 94 vo. a] une requeste pour
130Chasteté contenant ceste fournie: a Iustice la droicturiere
tenant le lieu de dieu en terre et a toute sa religieuse court
deuote et trescrestienne, supplie humblement et se complaint
Chasteté, vostre feale subiette, que remede soit mis et prouision
brieue sur les forfaictures intollerables, lesquelles m’a fait et
135ne cesse de faire un qui se fait nommer le Fol Amoreux, et met
aprés viii. ou ix. articles.
Et non obstant que a moy singulierement adreces le
premier proeme de ta deuant dicte escripture, comme tu presumes
a toy estre legier repudier mes raisons pour mon ignorance
140confiant en ton bon sens et soubtilleté, m’est aduis;
encore tu oses adioindre tes reprehensions, telles comme tu les
veulz dire, aux dis de si notable personne dessusdicte et de
euure tant bien composee, comme est la sienne, pour ce que
elle est contraire a l’oppinion en quoy tu erres. Or auises, or
145auises, se ie pourroye raisonnablement toy dire l’opprobre que
tu me dis en aucune des tes chapitres en ceste maniere: “O
presompcion oultrageuse! O tresfole oultrecuidance!” etc. Si n’est
mie mon entencion de moy chargier [de] deffendre contre toy
en toutes pars les questions proposees par dame Eloquence
150dessusdicte, car il ne touche du tout au propos de ma premiere
epistre, se n’est en aucunes pars, ou il touchera a la matiere
dont tu me redargues. Car ie m’en attens a cellui, qui la dicte
plaidoierie a composee, qui en pou de paroles la sara mieulx
deffendre que toute ma vie ne saroye a son droit regarder;
155mais tant en puis ie bien dire que tu qui mieulx le cuides entendre
que lui plein de sagece et haulte clergié le veulz reprendre
de ignorance. Bien dis (pour plus courtoisement parler
de si notable personne) que, se bien eust estudié le dit liure
d’autant comme son entendement passe tous aultres, de tant
160plus le louast et prisast. Ainsi loué soit dieux (toy mesmes
le confesses sollennele personne) si est bon a croire et a
presumer que tel homme eust blasmee publiquement oeuure, qu’il
n’eust par auant bien auisee et comprise!
Encore puis ie bien respondre ad ce que tu dis qu’il parle
165de Fol Amoreux comme clerc d’armes, si comme cellui qui
proprement des choses auoir l’experience; et moult d’exemples
t’en pourroient estre donnés, tu meismes le sces et
trop plus de soubtilles choses (auoir l’experience) et hors le
170sentement naturel ont esté descriptes proprement, que l’effet
d’amours n’est a entendre a homme soubtil et d’entendement,
et toy mesmes confesses qu’il n’est necessaire auoir l’experience.
Et neantmoins tu conclus, que s’il eust eu l’experience de Fol
Amoreux, autrement deist qu’il ne fait.
175Je trespasse cy endroit aucuns articles de la dessusdicte
plaidoierie de dame Eloquence pour ce que ce n’est a moy a
respondre, et mesmement de ce que tu dis que maistre Jehan
de Meun appella sainctuaires, ne me debatis ie oncques [fol.
95 a], car le taire en est le plus seur. Mais pour ce que tu
180l’excuses et dis que ainsi se peuent appeler et selon loy et pour
monstrer la folie au Fol Amoreux, sans faille tu dis autrement
que tu ne penses (sauue ta grace); car tu sces bien que oncques
ne le dist en entencion que la chose peust estre appellee
saincte, mais le dist par une maniere d’une derrision plus
185aluchant, et plus grant atisement aux luxurieux. Au moins
quelque entencion qu’il eust, sçay ie bien qu’il sonne mal a
ceux qui ne se deliçtent en telle charnalité.
Je ne vueil mie passer oultre ce que tu dis, que ie ne doy
mie cuidier ce que il dit en son testament: “J’ay fait en ma
190jeunesce maint dit par vanité,” qu’il entende de ce liure de la
Rose. Et comme se tu le sceusces bien affermer que oncques
ne s’en repenti, ne dist pour celle cause, et touteffois ne
l’excepta il mie de riens. Mais tu dis qu’il entendi de balades,
rondiaulx, et virelais que nous n’auons mie. Ou sont doncques
195ces autres dictiez que il fist, vains et folz? Merueilles est
que de si souerain dicteur n’ont esté sollenneement gardés, car
d’aultres qui ne furent a lui a comparer est grant mencion
faite, et des siens n’est personne en vie qui oncques en oïst
parler, et vraiement moy mesmes me suy maintes fois merueillee
200que si grant dicteur cessast a si peu de oeuure, nonobstant
que pluseurs qui lui sont fauorables lui veulent imposer
des dictiez mesmes de Saint Augustin. Mais touteffois, se tu
veulz dire que il s’en soit teus pour escheuer gloire vaine, et que
voirement en fist pluseurs, regardes ou prologue de Bouece
205que il translata, ou il raconte les translacions et escriptures que
il a faictes, si croy que il n’en oublia nulles. Ce dis ie pour
ceulx, qui aultres escriptures lui veulent attribuer, combien
que de ce n’ay ie que faire. Mais a nostre propos, vrayement
je croy et tiens qu’il dist ce qui est dit en son testament
210purement pour cellui romant, car il nous appert par celle parolle
et ne sauons le contraire.
Tu viens à mon propos, et dis que dame Eloquence dit:
“N’est ce pas,” fait elle, “grant rage dire qu’on doye parler
nuement et baudement et sans vergoingne, tant soyent
215deshonnestes les paroles au iugement de toutes gens.” Puis tu
dis a dame Eloquence, que on lui impose mal reciter son fait
principal, sur quoy elle fonde tous ses argumens ensuiuans,
mais tu excuses aprés son aucteur en l’accusant d’ignorance,
et dis ce que i’ay cy deuant recité, que c’est comme tu tiens
220par faulte de le voir et pour [ne] l’auoir estudié.
En faisant ta response a dame Eloquence tu recites les
paroles que dit Raison ou dit romant, qui sont telles en
substances qu’elle puet bien nommer par propre nom les choses,
qui ne sont se bonnes non, et dis qu’il ne dit pas que on en
225doye parler, mais que on en peut bien parler. Si te respondray
cy un petit pour dame Eloquence un pou grossement.
Je sçay bien voirement que deuoir est contrainte et pouoir est
volenté, mais touttefois par la maniere de parler de quoy on
use en tel cas, on n’en puet parler nuement ne oultrement sans
230mesprendre, comme il est prouué cy deuant et encore sera
aprés. Et tu soustiens auec ycelle Raison que parler ent
proprement on en puet sans mesprendre, et allegues que la saincte
escripture et la Bible les nomme par propre nom, ou il eschiet.
Si te respons, beaulx doulz amis, se la Bible les nomme ou la
235saincte escripture, ce n’est mie en telle maniere ne a tel propos,
ains est la matere trop loings de aluchement charnel, et si
n’est mie la Bible faicte d’un parçonnage femmenin qui s’appellast
fille de dieu, et si ne parle mie a Fol Amoreux, ou elle
puist atiser le feu. Tu dis encore que, se le nom desplaist a
240aucuns, qu’il ne desplaist mie a tous; mais de ce te croy ie
moult bien, car chose mal faicte et mal dicte ne desplaist mie
a chascun. Et dis que ce dis tu pour ce que dame Eloquence
dit, tant soyent les paroles deshonnestes au regart de toutes
gens, et cy endroit te prens tu a la cordele ou tu m’as cuidé
245prendre, quant tu dis que l’en ne doit mie prendre les moz si a
la lettre. Car tu sces bien que la plus grant partie est prise
pour le tout, et vraiement a la plus grant partie desplairoit
ouir nommer en publique deshonnestetez. Tu dis qu’il ne
fault ja dire que bonne costume deffent en parler proprement,
250dont tu te tais. Ce dis tu, se la coustume est bonne ou mauuaise,
si ne sçay pourquoy tu t’en tais, se tu y sces rien de bon.
Mais, se au contraire penses, tu as fole oppinion que femmes ne
l’aient mie acoustumé, ce dit dame Eloquence comme tu dis.
Elle dit voir; et dommages seroit, se autrement fust et que
255tant de reproche peust estre raporté es aultres contrees des
femmes de ce royaume. Car on dit un prouerbe commun: a
la langue est cogneue l’affection. Car ycelle Raison que tu
tant auctorises dit que ce n’est fors desacoustumance en
France. Ce n’est mie desacoustumance. Car oncques ne
260l’acostumerent, et dont vient que elles ne l’ont acoustumé? Il
vient de raisonable honte, qui (dieux mercis!) n’est mie chacié
de leurs frons. Encores dis qu’il puet estre que en autres pais
les femmes les nomment proprement. Mais ie ne sçay pourquoy
tu fais telle consequence, quant tu n’en sces riens, et si
265n’est mencion que en tout le monde femmes ne hommes
mesmement en parlent plainement et en publique. Et si
t’esbahis ce dis tu de la coustume, que femmes nomment leurs
secrez membres par leur propre nom, mais elles ne vuellent
nommer ceulz aux hommes. Je te respons ad ce que (sauue
270ta grace) certes non font femmes honnorables mie en publique;
et se aucunes femmes plus nomment les choses qui leur sont
priuees que celles qui leur sont plus estranges, tu ne t’en dois
merueiller. Mais tu qui tant te debas, et par tant de repliques,
que plainement se doiuent nommer par nom et que bien dist
275la raison maistre Jehan de Meun, je te pry chierement, tu qui
es son tres especial disciple comme tu dis, pourquoy ne les
nomes plainement en ton escripture sans aler entour le pot?
Il me semble que tu [folio 96 vo. a] n’es pas bon escolier, car
tu n’en suis mie bien la doctrine de ton maistre, qui te muet ad
280ce. Se tu dis que ce n’est mie la coustume, si as doubté d’en
estre repris, que te chault de celle coustume? Veulz tu viure
a oppinion de gent, suis la bonne doctrine, si monstre aux
aultres qu’ilz doiuent faire, car toutes choses se commencent
une fois. Et se on t’en blasme au premier, tu en seras aprés
285loué, quant on verra la coustume bonne et belle. Ha! par
dieu! par dieu! aultrement va: tu ne le peux nier que honte
ne t’en garde. Et ou est la raison maistre Jehan de Meun?
Elle a pou de poissance quant honte le desconfist. Benoite
soit telle honte, qui desconfist tel raison. Et se ie te haïsse, je
290diroye, pleust a dieu que tu l’eusses fait. Mais ie t’aime pour
ton bon sens et le bien que on dit de toy; nonobstant ne te
congnoisse, si ne vouldroye ta deshonneur, car parler honnestement
auec les vertus moult auient en bouche de louable
personne.
295Il me semble que tu reprens la maniere de parler de dame
Eloquence, qui dit que mal garda Meun les regles de rethorique,
car il deust auoir regarde a qui Raison parloit; car
c’estoit au Fol Amoreux qui plus en pouoit estre embrasez; ce
que ne seroit un grant clerc: philosophe ou theologien ne peust
300estre amoreux, mais si puet comme tu dis, et donnes exemple
de Dauid et Salemon et aultres. Si me merueil moult de toy
qui veulz autrui corigier du mesmes deffault, en quoy tu de
commun cours enchiez; et soustiens ou il te plaist, ce que
veulx confondre pour un aultre. Il est bon assauoir que
305quant le vaillant preudomme parla de Fol Amoureux, il supposa
que ycellui fust soubstrait de toute science; quant au
cas de fole amour, suppose que grant science fust en lui; et
quant il dit un grant clerc theologien, il suppose que la passion
de fole amour n’y soit point, car il conuient que son soubtil
310entendement qui point ne erre l’entendist ainsi ou plus soubtilment.
Mais tu dis que un homme ne s’en mouura ia a folement
amer pour telz paroles, et on te dit qu’il y est ia meu,
puis qu’il est Fol Amoreux. Mais son embrasement en puet
bien croistre. Tu dis que quant Raison les nomma, elle preschoit
315a l’Amant qu’il s’en ostast du tout. Response. S’il est
ainsi, comme tu l’entens et comme maistre Jehan de Meun dit
estre la fin d’amours, laquelle chose on pourroit debatre que
ne soit mie rigle generale de tant tendre a celle fin. Raison
fist a l’Amant ainsi comme se ie parloie a une femme grosse ou
320a un malade et ie lui ramenteuoie pommes aigres ou poires
nouuelles ou aultre fruit qui lui fust bien appetiçant et contraire,
et ie lui disoie que, se il en mengoit, ce lui nuiroit moult.
Vraiement ie tiens que mieulx lui souuendroit, et plus lui
aroit penetré en son appetit les choses nommees que la deffense
325faicte de non en mengier; et sert au propos que aultrefoiz ay
dit. Et tu tant le reprens, que on ne doit ramenteuoir a
nature humaine le pié dont elle cloche. Tu argues que maistre
Jehan de Meun ou chapistre de Raison ne deffendi pas a parler
des secrez membres pour affection qu’il eust d’en parler, mais
330pour monstrer la folie de ceulz qui dient qu’il n’est licite d’en
esme, quant par une tres grant folie faire il cuida estaindre
un tres grant sens. Si appert, ce dis tu, qu’il ne le fist mie
pour delict par ceste raison que ailleurs, ou il parle de l’oeuure
335de nature, il l’appelle jeu d’amours. Nous sommes bien.
Hay! vray dieux! tu dis merueilles; ainsi pourroies tu dire
que en la fin de son liure il ne nomme mie les deshonnestetez
qui y sont par leurs propres noms. Et voirement ne fait, et
que vault cela? Il les nomme par moz poetiques entendables c.
340foiz plus atisans et plus penetratis et plus delicteux a ceulx
qui y sont enclins, que se il les nommast par leurs propres
noms. Tu dis oultre que qui lit et entent le dit romant, que il
entendra que maistre Jehan de Meun ne deuoit aultrement
parler qu’il parla. Tu dis trop bien, mes que il l’entende a ta
345guise. Sces tu comme il va de celle lecture ainsi comme des
liures des arquemistes. Les uns les lisent, et les entendent