FILS
CALOMNIEUSEMENT ACCUSÉ DU MEURTRE DE SON PÈRE.


Dans la nuit du 10 au 11 avril 1811, le sieur Pettangue, propriétaire, domicilié à Rochecave, commune d’Azais-sur-Cher, fut assassiné entre onze heures et minuit, dans sa chambre à coucher. Il y eut, en même temps, tentative d’homicide sur la personne de Marie-Anne Brosse qui couchait dans la même chambre.

Le sieur Pettangue fut trouvé baigné dans son sang, et mort auprès de son lit. Un coupe-marc ensanglanté était sur son cadavre. La chambre était jonchée des débris d’un pot de nuit, et l’on y trouva encore un autre coupe-marc sans manche et tout fraîchement aiguisé, mais non ensanglanté.

On conjectura que les assassins s’étaient introduits dans la maison par une porte à deux venteaux dont l’un était ordinairement fixé à l’intérieur par une barre de fer se levant et s’abaissant sur un crampon. Cette porte communiquait du dehors au pressoir; du pressoir on avait dû passer dans la cave; de la cave à un escalier sombre, étroit et rapide qui menait à un corridor dans lequel on avait décroché un instrument appelé coupe-marc qui avait servi à commettre le crime. Il fut constaté que le sieur Pettangue avait reçu plusieurs coups de cet instrument sur la tête et un sur la main droite. Marie-Anne Brosse avait été frappée de trois coups sur la tête; de plus, elle avait été blessée à la cuisse avec un instrument tranchant, et on lui avait porté un autre coup au-dessus de l’œil gauche avec un instrument contondant; mais soit que les coups qu’on lui avait portés n’eussent pas été aussi forts, soit que sa tête eût été garantie de leur violence par le nœud du mouchoir qui l’enveloppait, elle survécut à cet assassinat, et les prompts secours qu’on lui administra ne tardèrent pas à la rétablir.

Le crime bien constaté, il s’agissait d’en connaître les auteurs. La déposition de Marie-Anne Brosse fut le principal guide de la justice dans cette affaire, et amena les magistrats à former une accusation de parricide.

Suivant cette déposition, deux individus s’étaient introduits dans la chambre, et au moment où ils se disposaient à frapper le sieur Pettangue, celui-ci avait dit à l’un d’eux: Ah! mon fils, laisse moi la vie et celle de ma chère amie; demande-moi ce que tu voudras, je te le donnerai. Mais loin d’être attendri par cette prière, l’assassin avait porté plusieurs coups au vieillard qui alors s’était écrié: Donne-moi encore un coup; je t’ai donné la vie et tu me donnes la mort! La fille Marie-Anne Brosse s’étant levée de son lit pour aller au secours de Pettangue, l’un des deux assassins l’avait frappée avec un pot de nuit et l’autre lui avait asséné sur la tête plusieurs coups qui l’avaient renversée.

La déposante ajouta que celui qui était armé du coupe-marc avait des bottes, un grand chapeau rond, une blouse bleue, et qu’elle l’avait reconnu pour être Pettangue fils, non seulement à la faveur du clair de lune, mais encore à la voix, parce qu’en se retirant, il avait dit à son complice: Elle est bien.

Sur cette déclaration qui devait nécessairement exciter l’attention de la justice, Pettangue fils fut aussitôt arrêté, et l’on se livra à une instruction longue et minutieuse. Nous allons mettre le lecteur au courant des principales circonstances qu’on parvint à recueillir.

Le sieur Pettangue père, devenu veuf en 1806, et se trouvant dans un isolement qui pouvait nuire à sa santé, à cause d’une infirmité grave qui lui causait parfois des crises violentes pendant la nuit, avait choisi Marie-Anne Brosse, âgée de trente ans, pour veiller à ses besoins et lui servir même de garde-malade. Cette fille avait pris bientôt sur l’esprit du vieillard un ascendant qui donna de l’ombrage et de l’inquiétude à Pettangue, son fils unique. Ce dernier ne put s’empêcher d’en témoigner son mécontentement à son père et il en résulta des scènes très-pénibles dans lesquelles Marie Brosse ne fut pas épargnée. En rapportant une de ces scènes à quelqu’un, Pettangue fils aurait dit: Je crois que si j’avais eu des pistolets, j’aurais brûlé la cervelle à mon père et je me la serais brûlée après.

Pettangue fils avait dissipé sa dot, et il lui revenait peu de chose du bien de sa mère. D’un autre côté, le père aliénait des biens provenant de la communauté, et, pour qu’il ne pût toucher le prix des aliénations, son fils avait fait prendre des inscriptions au bureau des hypothèques. Il s’agissait d’obtenir main-levée de ces inscriptions, pour toucher le prix de la vente d’un domaine. Pettangue fils avait promis cette main-levée à son père; mais il ne la donnait pas. C’était dans ces circonstances que Marie Brosse avait écrit, le 24 mars, dix-sept jours avant l’assassinat, à Pettangue, en lui reprochant de manquer de parole à son père; elle le menaçait d’une alliance qui pourrait être très-préjudiciable à lui et à ses enfans. Postérieurement à la réception de cette lettre, Pettangue fils avait dit au père d’une domestique de la maison: Mon père se marie; il y aura sous peu du vacarme à la maison: dites à votre fille qu’elle ne descende pas la première.

Le dimanche des Rameaux, 7 avril, le mariage du sieur Pettangue et de Marie Brosse avait été publié dans la commune; le même jour, Pettangue fils s’était trouvé à Tours, dans un café; et, à l’occasion de ce prochain mariage, plusieurs personnes lui avaient tenu des propos très-mortifians contre son père et sa future belle-mère.

Le même jour, Pettangue fils avait vu, à Tours, Pierre Rousseau, tourneur. Le mardi, veille de l’assassinat, Rousseau partit de Tours, à pied, par un très-mauvais temps, et se rendit au cabaret du Chêne-Pendu, maison isolée, située sur la route, à moitié chemin de Tours et de Commery. Arrivé dans ce cabaret, il s’informa si Pettangue fils était venu le demander. Peu de temps après, celui-ci arriva. Il était parti, le matin, de Caugey, son domicile, par un temps affreux, et était venu déjeûner à Rochecave. Là, il avait demandé à son père des nouvelles de sa santé. Celui-ci lui avait répondu: «Tu ne t’en occupes guère.» Pettangue fils annonça qu’il voulait aller à Montbazon. Il pleuvait; on lui prêta un manteau, et il partit. Chemin faisant, ayant rencontré le père du jardinier de Rochecave, il lui demanda s’il venait du Chêne-Pendu; il lui demanda aussi si son fils couchait toujours à Rochecave, et l’engagea à lui dire de ne pas y coucher davantage, parce qu’il pourrait lui arriver quelque accident. On a vu plus haut qu’une recommandation à peu près semblable avait été faite par Pettangue fils au père d’une domestique de Rochecave. D’un côté, cette domestique ne descendit pas la première aux cris du vieillard assassiné; de l’autre, le jardinier n’avait pas couché à Rochecave, et s’était retiré chez son père, la nuit où le crime fut commis.

Quant à Pettangue fils et Rousseau, on prétendait qu’au Chêne-Pendu, ils avaient eu une conférence dans l’écurie, et étaient rentrés dans le cabaret, où ils burent une bouteille de vin avec un étranger. Ils sortirent ensuite tous les trois, et prirent ensemble la route de Tours. Le soir, Pettangue fils était revenu au Chêne-Pendu, et avait couché chez son père. Le lendemain, mercredi 10 avril, il se présenta, à cinq heures du matin, à la chambre à coucher de son père; et s’apercevant que la porte était retenue en dedans: Ah! f..., dit-il, vous n’aviez pas coutume de vous renfermer.—Il y a commencement à tout, lui répondit-on; et on lui ouvrit. Il entra, et n’eut pas de peine à reconnaître que la porte se fermait en dedans avec une targette poussée dans un crampon. Il annonça à son père qu’il viendrait le prendre, le lendemain matin, jeudi 11, pour aller à Tours. On l’invita à rester pour déjeûner, il accepta; il descendit ensuite à la cave, et en rapporta du vin; puis, après le déjeûner, renouvelant à son père la promesse qu’il lui avait faite de venir le prendre le lendemain, pour aller à Tours, il partit.

On observa que Pettangue fils, lorsqu’il descendit à la cave, y était resté fort long-temps; ce qui donna d’abord lieu de croire que, pendant cet intervalle, il avait retiré plusieurs pièces de bois, appelées madriers, qu’on avait eu le soin d’appuyer à la porte à deux venteaux, dont on avait perdu la clé, et par laquelle les assassins avaient dû s’introduire.

On fit aussi la remarque que Pettangue fils n’était point venu chercher son père dans la matinée du jeudi 11, et que pourtant il ne lui avait pas fait dire qu’il ne viendrait pas. Cependant trois circonstances semblaient nécessiter ce voyage de la part de Pettangue fils. D’abord, il devait donner main-levée d’une inscription qui empêchait son père de recevoir le prix d’un domaine qu’il avait vendu; il devait ensuite toucher de son père une somme de mille francs, pour payer ses dettes criardes; enfin, il était convenu qu’il se rendrait chez M. Bidaut, notaire, pour y entendre la lecture du contrat de mariage de son père et de Marie Brosse.

La nouvelle de l’assassinat commis à Rochecave s’était répandue sur-le-champ dans les communes environnantes. Ce ne fut qu’à cinq heures du soir que Pettangue fils fut arrêté à Mont-Louis, où il était venu deux fois dans la journée, et il déclara qu’il ignorait, au moment de son arrestation, la mort de son père.

Quand Pettangue fils avait été reconnu au moment de l’assassinat, il était vêtu d’une blouse et redingotte bleue; il en fut trouvé une dans la chambre occupée par Lazare-François Pettangue, son cousin, et elle fut gardée comme pièce de conviction; mais il n’en fut pas trouvé chez Pettangue fils.

Plusieurs personnes de la maison de Caugey déclarèrent avoir vu Pettangue fils, le mercredi soir à neuf heures, dans sa cour, et avoir été appelées par lui le jeudi, à trois heures du matin; mais depuis, ces mêmes personnes prétendirent que c’était à dix heures du soir, au lieu de neuf, que Pettangue était dans la cour, et que c’était à deux heures du matin qu’il avait appelé un de ses domestiques.

Tels furent les élémens fournis par l’instruction, et d’après lesquels Pettangue fils et Rousseau furent mis en accusation. Mais ce dernier, qu’on n’avait pas cru devoir arrêter, parvint à se soustraire aux poursuites de la justice.

Pettangue parut donc seul devant la cour d’assises de Tours, sous le poids d’une accusation horrible. Il est vrai que tous les détails que nous avons donnés relativement à l’assassinat n’étaient garantis que par un seul témoin, et que ce témoin était la fille Brosse. Aussi, le défenseur du jeune Pettangue ne manqua-t-il pas de tirer avantage de cette circonstance. Afin de faire connaître jusqu’à quel point on pouvait avoir foi en la moralité de ce témoin, il fouilla sa vie, et en présenta les phases les plus remarquables. D’abord fille publique à Tours, non contente de se prostituer à tout venant, elle volait et escroquait, lorsqu’elle en trouvait l’occasion, et faisait des faux pour des sommes considérables. Pour plusieurs de ses méfaits, elle avait été condamnée, le 11 vendémiaire an IV, par la police correctionnelle de Tours, à six mois de détention; et plus tard, à Angers, à six années de réclusion et six heures d’exposition. Après avoir subi ces divers jugemens, la fille Brosse avait fait la connaissance du sieur Pettangue père, l’avait séduit par de trompeuses apparences et de perfides caresses. Il est d’ailleurs si aisé à une femme adroite de capter l’esprit d’un vieillard! La fille Brosse avait fini par s’établir en souveraine dans la maison du sieur Pettangue. Mais bientôt ce ne fut point assez de s’approprier la meilleure et la plus grande partie du linge, en le dépouillant de la marque du maître, pour y substituer la sienne, elle osa s’emparer de la presque totalité de l’argenterie, sans compter l’argent, qu’il lui fut si facile de mettre de côté. Elle se fit faire aussi par le sieur Pettangue un legs de six cents francs de rente viagère, et se fit vendre un domaine que l’acte mentionnait payé comptant par elle en un billet de dix mille francs que, disait-on, lui avait souscrit le sieur Pettangue père. Bien plus, après avoir envahi tout le patrimoine du fils de son maître, elle amena ce dernier à consentir à la nommer son épouse.

Peindre la fille Brosse sous de telles couleurs, c’était plus qu’affaiblir, c’était détruire entièrement sa déclaration; car quelle confiance pouvait inspirer une créature aussi avilie! D’après les lois romaines, on pouvait rejeter le témoignage de la fille Brosse: d’abord à cause de sa qualité de prostituée, ensuite à cause des deux jugemens qu’elle avait subis: d’ailleurs la déclaration de la fille Brosse se trouvait nécessairement atténuée par le plus péremptoire de tous les reproches, celui de l’intérêt personnel qui l’avait dictée; et comment méconnaître cet intérêt, quand il était évident que cette fille ne pouvait espérer de jouir paisiblement des libéralités qu’elle avait arrachées au sieur Pettangue père, tant que le fils existerait. C’en était trop, sans doute, pour qu’on pût craindre que le jury voulût puiser les élémens de sa conviction dans une source aussi impure, et cependant on va voir que ce n’était pas encore tout.

En effet, la fille Brosse avait prétendu s’être levée d’un lit qu’elle occupait particulièrement dans la chambre, pour aller au secours du sieur Pettangue, tandis qu’il était certain, d’après la déposition d’un des témoins, que cette nuit-là la fille Brosse n’avait pas couché dans son lit.

Ce mensonge, il faut en convenir, n’était pas d’une grande importance, et pouvait s’excuser par la répugnance qu’avait eue la fille Brosse, malgré son extrême dépravation, à avouer qu’elle avait partagé le lit de son maître; mais ce n’était pas le seul: elle avait allégué que le sieur Pettangue avait manifesté à M. Jephet, juge, des inquiétudes sur les intentions de son fils, et ce magistrat avait donné le démenti le plus formel à cette assertion.

D’un autre côté, elle avait fixé l’heure du crime, tantôt à dix heures, tantôt à minuit, et, après avoir d’abord signalé le fils Pettangue comme un des assassins, elle avait fini par dire un jour que c’était dans un moment de révolution qu’elle l’avait chargé; qu’elle voudrait, pour cent louis, ne l’avoir pas assuré; qu’elle ne pouvait croire qu’il fût coupable. Ces impostures, ces variations, qui auraient suffi pour faire suspecter la déclaration d’un témoin, même irréprochable, étaient bien plus propres encore à faire repousser le témoignage d’un individu noté d’infamie.

Les propos menaçans, attribués à Pettangue fils, et qui ont été cités précédemment, étaient aussi de l’invention de la fille Brosse. Les témoins qui les avaient rapportés déclarèrent qu’ils ne les avaient répétés qu’à l’instigation de cette fille.

Enfin le défenseur de l’accusé prouva victorieusement son alibi, et donna les explications les plus satisfaisantes sur les diverses rencontres qui avaient eu lieu entre Pettangue fils et Rousseau. Parmi les conjectures qu’il émit sur l’assassinat, il en était une qui atteignait la fille Brosse, et qui montrait que, ayant eu intérêt à la mort du père ainsi qu’à celle du fils, il n’était pas impossible qu’elle eût fait commettre le crime, pour en charger ensuite le fils Pettangue. On pouvait supposer aussi que ce meurtre avait pu être l’effet d’une vengeance particulière. Le sieur Pettangue père, emporté par un faux zèle, s’était antérieurement lancé dans le torrent révolutionnaire. Il avait fait, à cette triste époque, partie d’une commission militaire qui n’avait pas épargné les victimes. De plus, il était acquéreur de biens nationaux, et l’on sait que la plupart de ces propriétés étaient les dépouilles de ceux que l’on égorgeait. De nombreux et vifs ressentimens avaient poursuivi depuis le sieur Pettangue, l’avaient même contraint de s’expatrier, et l’étaient venu chercher jusqu’en Touraine, où il s’était retiré. Dans les rues même, en plein jour, il avait été menacé, attaqué plusieurs fois; il n’aurait donc pas été étonnant que son assassinat n’eût été le résultat d’un complot de ce genre.

Quoi qu’il en soit, l’innocence du fils fut reconnue. Le 12 décembre 1811, le jury déclara que Pettangue n’était ni auteur ni complice du crime, et en conséquence ce jeune homme fut acquitté.

Quant à Rousseau, comme son absence pourrait laisser des nuages dans quelques esprits, nous croyons devoir dire qu’il fut arrêté depuis, mis en jugement, et reconnu innocent.


LA FEMME FERRET.


Pierre Ferret, ancien maçon, âgé de soixante-deux ans, avait épousé Marguerite-Aubierge Parez, qui était de trente-quatre ans plus jeune que lui. Cette disproportion fut la cause première des désordres qui éclatèrent bientôt dans ce ménage, et préparèrent l’attentat dont nous allons parler.

Ferret avait loué, depuis le mois d’octobre 1811, un logement à Puteaux, canton de Nanterre. Sa femme habitait ce local avec Denise Lavé, qui leur servait de domestique; quant à Ferret, il ne venait à Puteaux que le samedi ou le dimanche de chaque semaine; il passait le reste de son temps à Paris, où il était retenu par ses travaux journaliers.

Le 17 février 1812, la fille Lavé vint trouver Ferret à Paris, et lui fit, de la part de sa femme, des reproches amers sur ce qu’il n’était venu à Puteaux ni le samedi, ni le dimanche précédent. Elle lui dit aussi que sa femme était malade, et se trouvait sans argent. Ferret, qui n’avait qu’une pièce de quinze sols, la remit à cette fille, et lui annonça qu’il se rendrait à Puteaux le soir même.

Il s’y rendit effectivement comme il l’avait promis; il arriva peu d’instans avant la fille Lavé, et un peu avant la nuit. Sa femme le reçut avec une extrême froideur, et se plaignit, en termes très-indécens, de ce qu’il ne lui fournissait pas assez d’argent. Elle dit ensuite à la fille Lavé de faire le feu dans le poële, et pour l’éloigner de la maison, lui ordonna d’aller chercher de la chandelle; quelques instans après, elle sortit elle-même, sous prétexte d’aller porter au nommé Lenormand un pantalon qu’elle lui avait raccommodé. Ferret resta donc seul. Mais bientôt s’impatientant de ne voir rentrer ni sa femme, ni la fille Lavé, il se détermina à aller au-devant d’elles; en traversant le logement pour sortir, il entendit ouvrir la porte d’un cabinet, et fut saisi par un individu qui lui asséna plusieurs coups de marteau sur la tête. Ferret reconnut, à la voix, cet homme pour être le nommé Homo, qui lui avait été signalé comme le corrupteur de sa femme; il le reconnut encore à sa casquette garnie de trois rangs de fourrures, sur laquelle il porta la main en se défendant.

Une lutte s’engagea entre l’assassin et sa victime; Ferret criait de toutes ses forces, en appelant à son secours. Homo, pour étouffer ses cris, appuya avec effort son poing sur la bouche de Ferret qui lui fit une morsure à la main. L’assassin chercha alors à étrangler sa victime; mais il ne put y parvenir, grâce à une cravatte que portait Ferret, et qui faisait trois fois le tour de son cou. Les cris de ce malheureux ayant été enfin entendus du sieur Pouthaux, propriétaire de la maison, qui connaissait les habitudes criminelles de la femme Ferret avec Homo, il présuma qu’elles avaient été pour Ferret une occasion de maltraiter sa femme, et il engagea sa femme et sa fille à aller s’assurer si ses conjectures étaient fondées.

En montant l’escalier qui conduisait au domicile de Ferret, la femme Pouthaux, sa fille et le sieur Meunier, qui les accompagnait, entendirent très-distinctement une voix partant de la chambre de Ferret, qui s’écriait: Je te demande grâce, mon ami: tu feras tout ce que tu voudras chez moi: laisse-moi la vie. La femme Pouthaux, arrivée à la porte du logement, adressa des reproches à Ferret: C’est une chose indigne, lui dit-elle, de maltraiter ainsi votre femme, et elle entendit, ainsi que sa fille et le sieur Meunier, cette réponse de Ferret: Je ne bats pas ma femme, c’est le fils Homo qui m’assassine.

A ces mots, le sieur Meunier enfonça la porte, qui était fermée au verrou. Le marteau dont s’était servi Homo, se trouva embarrassé sous cette porte, et ne permit pas qu’elle s’ouvrît assez pour qu’on pût entrer dans la chambre; mais à la clarté du flambeau que portait la femme Pouthaux, le sieur Meunier aperçut un homme escaladant une fenêtre, et fuyant sur les toits.

Enfin, après de nouveaux efforts, la porte fut enfoncée, et Ferret fut trouvé couvert de sang, à genoux auprès d’une tablette au-dessous de laquelle il s’était traîné pour se mettre à l’abri des nouveaux coups que lui portait l’assassin. Pendant que ce crime horrible s’exécutait, la femme Ferret était chez le sieur Lenormand, où elle prolongeait sa visite, sans motif, puisqu’il ne lui fallait qu’un moment pour remettre le pantalon qui avait été le prétexte de son absence. Lenormand lui demanda des nouvelles de son mari. Elle lui répondit qu’il n’était pas à Puteaux; et pendant tout le temps qu’elle resta dans cette maison, elle parut pâle, tremblante, et l’on remarqua qu’elle cherchait à déguiser son trouble et son émotion. La fille Lavé vint la trouver, et elles sortirent ensemble pour rentrer à leur logis. Plusieurs personnes rassemblées à la porte dirent à la femme Ferret d’aller chez le maire, où elle verrait son mari couvert de blessures. Elle s’y rendit; Ferret, en la voyant, lui reprocha ses désordres avec Homo, et lui imputa même de n’être sortie et de n’avoir éloigné la fille Lavé, que pour laisser l’assassin libre de faire son coup.

Ces reproches, l’indignation qui se peignait sur tous les visages, la vue des blessures sanglantes de son mari, produisirent une vive impression sur la femme Ferret; elle s’évanouit. Quand on lui eut fait reprendre l’usage de ses sens, elle et son mari furent conduits à leur domicile par le maire, qui examina l’état des lieux, et fit visiter par un homme de l’art les blessures de Ferret. Le maire ordonna ensuite l’arrestation de sa femme et de la fille Lavé.

L’homme qui avait exécuté la tentative d’assassinat, et que Ferret avait reconnu pour être Homo, celui qui avait été vu par le sieur Meunier, fuyant sur les toits; cet individu devait nécessairement avoir cherché une issue par une maison voisine. A la même heure, où toutes ces circonstances avaient eu lieu, la femme Guilbert, demeurant dans une maison voisine de celle habitée par Ferret, rentra chez elle avec de la lumière dans une lanterne, rencontra Homo sur le palier de son logement. A cette rencontre imprévue, elle poussa un cri de frayeur. Homo, lui dit: Paix! Paix! et disparut. Il était alors six heures et demie du soir.

Homo se rendit à Suresne et y arriva vers sept heures et un quart ou sept heures et demie. Il affecta de se montrer d’abord chez le nommé Lortin, perruquier, ensuite, chez le nommé Fortier, marchand de vin, où il trouva Cuillerée, dit Manceau, qui lui donna asile pour la nuit. Le lendemain matin, Homo, ouvrier couvreur, voulut travailler à la forge, avec Cuillerée, chez le sieur Daniel, maréchal-ferrant. Mais il était déjà recherché par la gendarmerie; il fut arrêté ce même jour, 18 février. Au moment de son arrestation, on remarqua qu’il avait plusieurs empreintes de dents sur le dos de la main gauche, et une blessure sur le doigt du milieu de la main.

La fille Lavé, interrogée sur ce qui était à sa connaissance, relativement aux liaisons criminelles de la femme Ferret avec Homo, fit des révélations dont l’obscénité nous empêche de reproduire les détails. Elle déclara aussi qu’elle avait entendu dire à sa maîtresse que son mari, âgé de soixante-deux ans, était trop vieux pour elle, qui n’en avait que vingt-huit; que, puisqu’on la soupçonnait de vivre avec Homo, il valait autant qu’elle le fit, et qu’elle l’épouserait quand son mari serait mort. Elle ajouta même qu’ayant été arrêtée le 17 février, et, se trouvant détenue avec la femme Ferret, celle-ci l’avait menacée dans la prison, de la maltraiter et même de la tuer, si elle parlait à qui que ce fût de sa liaison avec Homo.

Homo se défendit devant le juge d’instruction, en alléguant un alibi. Il prétendit qu’il ne pouvait pas être l’auteur du crime, puisque, le jour même qu’il avait été commis, il était parti de Puteaux, à cinq heures et demie, pour se rendre à Suresne, où il était arrivé vers six heures, et où il s’était couché à sept heures, avec Manceau.

Mais la déposition de la femme Guilbert, qui l’avait rencontré, comme on l’a vu, dans sa maison à six heures et demie du soir, ne pouvait se concilier avec cette allégation du prévenu. Du reste, après avoir fait l’aveu de sa liaison criminelle avec la femme Ferret, il s’était retracté; et sa complice, qui d’abord avait fait les mêmes aveux, avait suivi son exemple.

Toutefois leurs dénégations étaient contredites par leurs premières déclarations et par la notoriété publique. Aussi Homo, sentant qu’il lui serait impossible de détruire les preuves qui s’élevaient contre lui, se détermina-t-il, la veille même des assises à faire appeler le président du tribunal à qui il dit: Monsieur, je vous ai fait venir pour vous dire que j’ai menti jusqu’à présent, c’est moi qui ai commis l’assassinat.—Savez-vous la conséquence de votre aveu? lui répondit ce magistrat. Il y va de votre tête, et aurez-vous le courage de le soutenir?—Monsieur, répliqua Homo, il arrivera ce qui pourra; je ne puis plus supporter le poids de la vérité, et je soutiendrai mon dire partout où besoin sera.» En effet, il persista, pendant les débats, à confesser son crime, et il déclara formellement qu’il avait été excité à le commettre par la femme Ferret qui l’avait enivré, et lui avait remis le fatal instrument dont il s’était servi. Cette franchise attestait déjà un repentir sincère; cette disposition de l’accusé fut encore bien mieux exprimée par le torrent de larmes qui s’échappa de ses yeux, lorsqu’il entendit l’avocat-général proférer ces mots foudroyans: Charles Homo qui, dans quelques momens, aura cessé d’appartenir à la justice humaine.

L’avocat de l’assassin prétendit que Homo, subjugué par l’ascendant que la femme Ferret avait usurpé sur lui, et, enivré par elle, n’avait pas été véritablement libre: que, par conséquent, il n’y avait pas eu de préméditation de sa part. La défense de la femme Ferret fut présentée avec talent par un jeune avocat, M. Mérilhou, qui débutait alors dans une carrière qu’il devait parcourir avec gloire; mais son éloquence échoua contre la conviction du jury, qui, après cinq heures de délibération, déclara que Charles Homo avait commis avec préméditation et de guet-à-pens une tentative d’assassinat sur la personne de Pierre Ferret; mais qu’il avait été dominé par une influence étrangère; et, quant à la femme, qu’elle avait été complice de cette tentative, en fournissant sciemment des instructions, et facilitant l’exécution; mais qu’elle n’avait pas fourni le marteau. En conséquence, il furent condamnés l’un et l’autre par arrêt du 22 mai 1812, à la peine de mort.

Cet arrêt ayant été cassé par la cour suprême, le 12 juin suivant, pour un vice de formes, l’affaire fut renvoyée devant la cour d’assises de Versailles. Le jury de ce tribunal fut unanime, comme celui de Paris, sur la culpabilité des deux accusés, et la cour de Versailles les condamna, en conséquence, le 27 juillet 1812, à la peine de mort.

Ces deux misérables, en montant sur l’échafaud, offrirent un nouvel exemple des lamentables suites de la débauche et du libertinage; tant il est vrai que, lorsqu’on en est venu à briser un des anneaux de la chaîne sociale, il est quelquefois bien difficile de ne pas chercher à briser les autres. Souvent la coquetterie ou l’amour du plaisir signale le début; l’adultère suit de près; l’adultère, qui entraîne après lui l’oubli de tous les devoirs; l’adultère, enfin, qui sait manier le couteau ou préparer le poison, quand il s’agit de s’affranchir de l’odieuse présence d’un mari outragé, ou de prévenir une vengeance trop bien méritée.

Le forfait dont la femme Ferret fut l’instigatrice doit aussi ouvrir les yeux sur le danger des unions mal assorties, surtout sous le rapport de l’âge.


VOL ET MEURTRE,
COMMIS PAR UNE FILLE DE TREIZE ANS, SUR AUTRE PETITE FILLE AGÉE DE CINQ ANS.


Il est des êtres tristement privilégiés, qui semblent apporter, en naissant, le crime tout développé. Ordinairement c’est par de lentes et insensibles gradations que le cœur de l’homme se déprave et finit par se blaser sur toute espèce de mal à faire ou d’attentat à commettre. Dans ce cas, si l’on rencontre, dès les premières fautes, un ami sage et zélé, qui se hâte de montrer avec effroi l’abîme vers lequel on se précipite, alors, il en est temps encore; avec de bons conseils et une ferme volonté de vertu, non seulement on peut s’arrêter au milieu de cette pente entraînante et perfide, mais encore il est possible de rétrograder, et de rentrer dans les limites du bien. Au moins, le mal n’est pas toujours irrémédiable; sans quoi, le moraliste ne pourrait jeter que des regards de désespoir sur la malheureuse humanité. En effet, tous les raisonnemens sont confondus, toute la sagesse de l’homme se trouve en défaut, quand il se présente quelques-uns de ces monstres chez qui le crime n’attend pas le nombre des années, qui en parcourent toutes les périodes avec une rapidité effrayante, et arrivent au forfait le plus exécrable avant même d’être sortis de la folâtre enfance, et avec le sang-froid de la scélératesse la plus consommée. Ainsi l’on voit quelquefois des maladies aiguës saisir, torturer, faire succomber la personne la mieux organisée, avant même qu’on ait pu appeler le médecin pour la secourir. De tels symptômes, quelque tendre que soit l’âge des criminels, ne laissent aucune espérance de guérison; alors le devoir de la justice n’est pas douteux; elle doit sévir; sa tâche est de retrancher du corps social tout membre gangréné, dont une plus longue conservation mettrait tout le reste en péril.

Rose Buisson, le triste sujet de cet article, était née sous de fâcheux auspices. Ses parens, que l’on ne connaissait point, l’abandonnèrent de bonne heure à la pitié publique. Elle paraissait avoir environ quatre ans, lorsqu’elle fut amenée dans la commune de Saint-Maurice-sur-Aveyron, arrondissement de Montargis, par des mendians, qui ne fournirent que des notions très-vagues sur sa naissance. Cette malheureuse créature, recueillie par des habitans de cette commune qui étaient fort pauvres eux-mêmes, ne put recevoir qu’une éducation très-grossière. On l’employait aux travaux des champs.

Ainsi livrée à son mauvais naturel, Rose Buisson ne tarda pas à manifester des inclinations vicieuses, que des corrections fréquentes et sévères ne purent réprimer. Le vol était devenu son habitude journalière; et son audace croissait chaque jour avec l’impunité.

Enfin, le 25 avril 1812, la cupidité la poussa à commettre le forfait qui la fit traduire devant la justice. Elle était alors dans sa treizième année.

Elle était occupée à faire de l’herbe auprès d’une mare assez considérable, lorsqu’elle vit venir une petite fille, nommée Anne Pogé, dont les parens habitaient la commune de Saint-Maurice. Cette enfant, âgée de cinq ans, allait, avec son âne, rejoindre son père et sa mère, qui travaillaient à une assez grande distance. Elle était vêtue fort simplement, comme le sont les enfans de journaliers peu fortunés. Cependant ses vêtemens tentèrent la cupidité de Rose Buisson, et lui inspirèrent l’idée d’un crime horrible.

Elle s’approche donc de la petite Marie-Anne, et, la voyant isolée de tout secours, elle lui demande son fichu et sa jupe; l’enfant les lui refuse; Rose Buisson s’en empare de vive force; l’enfant se met à pleurer et menace d’appeler son papa; alors Rose Buisson la prend à bras-le-corps et la précipite dans la mare. Quelques minutes après cet attentat, un jeune frère de la petite Pogé, âgé de dix ans, vient auprès de Rose Buisson et lui demande si elle n’a pas vu sa petite sœur. «Oui, répond-t-elle, elle s’est enfoncée dans le bois où elle cherche son âne. Et, en parlant ainsi, la misérable était assise sur les habits dont elle venait de dépouiller sa victime.

Le jeune Pogé, sur cette indication, court dans le bois, et ne trouvant point sa sœur, revient à la mare. Rose Buisson n’y était plus: mais il aperçoit sur l’eau le cadavre flottant de sa petite sœur. Cette vue le remplit d’effroi; il court en avertir son père, qui arrive à l’instant sur cette scène de douleur. Il retire de l’eau, en versant des torrens de larmes, le corps de sa malheureuse enfant, qu’il trouva, disait-il dans sa déposition, le visage tourné vers le ciel, et qu’il rapporta chez lui où la désolation de toute sa famille fut à son comble.

Cependant Rose Buisson était revenue dans son domicile et avait caché sous un tas de paille le bonnet et le jupon qui faisaient partie du vol; mais on la trouva saisie du fichu, et cet indice ne laissa plus de doute sur le reste.

Le cadavre de Marie-Anne Pogé, examiné par un officier de santé, présenta non-seulement tous les signes de la submersion, mais encore des meurtrissures sur plusieurs parties du corps, ce qui attestait la violence dont on avait usé pour précipiter l’enfant dans l’eau.

Rose Buisson nia d’abord effrontément le double crime dont toutes les circonstances faisaient peser la prévention sur elle. Mais à la fin, vaincue soit par ses remords, soit par les menaces qu’on lui faisait, elle consentit à faire des aveux, et sa culpabilité parut dans toute son affreuse évidence.

Elle fut traduite devant la cour d’assises d’Orléans, le 7 juillet 1812. La seule question à résoudre était celle du discernement de l’accusée. Le jury la résolut affirmativement, à l’unanimité, et par suite de cette décision, Rose Buisson fut condamnée à un emprisonnement de vingt ans dans une maison de correction, à une surveillance de dix autres années et à un cautionnement fixé à la somme de trois cents francs.


LOUIS LOMONT,
ASSASSIN DE SA BELLE-MÈRE.


Une vie dont les plus jeunes ans ont été flétris par le crime du vol, et qui ensuite, faute d’un amendement sincère, se continue au milieu d’infidélités et de rapines de tous genres, doit, presque à coup sûr, avoir un triste dénouement; le bagne ou l’échafaud, tel doit être son dernier théâtre. L’histoire des grands scélérats est là pour prouver cette vérité.

Louis Lomont eut le malheur de devoir le jour à une femme qui ne pouvait que lui donner de dangereux exemples. Quelques années avant l’horrible attentat de son fils, elle avait été accusée d’avoir tenté d’incendier une maison; on l’avait surprise tenant en main une torche enflammée, et elle avait été punie pour cette criminelle entreprise.

Quant à Louis Lomont, élevé par une telle mère, il n’est pas étonnant que, jeune encore, il se livrât déjà à des actions coupables. Il fut convaincu de vol, de complicité avec son frère; et s’il ne subit pas une peine, ce ne fut qu’à cause de son âge; on supposa qu’il avait agi sans discernement. Bientôt, encouragé par l’impunité, il détourna, à son profit, des marchandises qui avaient été confiées à son père par un négociant de province. Dans une autre occasion, il falsifia la signature des mêmes particuliers pour voler à son père une somme de trois mille livres. Plus tard, étant marié, il dérobait à sa belle-mère, quand il allait la voir, tantôt une chose, tantôt une autre; et, ayant été placé chez un commissaire de police en qualité de secrétaire, durant le seul jour qu’il y demeura, il y enleva des feuilles de papier destinées à des passeports. Avec une cupidité aussi permanente, aussi désordonnée, avec un caractère emporté, violent et même cruel, comme l’était celui de Lomont, il était presque impossible que, dans l’occasion, il ne devînt pas assassin.

Il avait épousé une des filles de la veuve Barberis, logeuse et herboriste, rue de Verneuil. Les deux époux vécurent long-temps avec leur mère; mais, vers 1809, ils firent l’acquisition du fonds de l’hôtel de Russie, maison garnie, située rue Tiquetonne, no 11. Pour en payer le prix convenu, Lomont emprunta une somme de huit mille francs, pour laquelle sa belle-mère s’obligea comme caution, et dont le remboursement devait avoir lieu le 15 juillet 1812.

Le terme fatal de l’échéance approchait. Lomont et sa femme n’avaient pas de quoi faire face à leurs engagemens: leur établissement était dans un état de détresse qui ne leur permettait pas d’espérer le moindre atermoiement. Il paraît que Lomont avait sollicité plusieurs fois sa belle-mère de lui prêter de l’argent, mais qu’il n’avait pu l’obtenir, et qu’elle avait seulement consenti à chercher un acquéreur pour le fonds de l’hôtel garni. Peut-être avait-elle l’intention de l’acheter elle-même: ce qui autorise du moins à le présumer, c’est qu’elle avait demandé à son gendre un état détaillé des meubles qui garnissaient cet hôtel, et qu’elle désirait l’avoir promptement.

Le dimanche 11 juillet, la demoiselle Louise Barberis était allée dîner en ville; elle rentra vers dix heures du soir; sa mère lui demanda si elle avait passé chez son beau-frère pour y prendre l’état des meubles de son hôtel que celui-ci lui avait promis. «Maman, dit Louise, j’irai demain le voir, je n’en ai pas eu le temps aujourd’hui.—Non, ma fille, il faut y aller à présent.—Ah! ma bonne maman, il est bien tard, et je suis si fatiguée!—Soit, mon enfant; mais, demain, ne manque pas d’aller de bonne heure chez Lomont, entends-tu? Je veux le voir absolument.—Oui, maman, je te le promets.» Alors Louise laissa sa mère dans sa boutique, et, accompagnée de la fille Esther Cassaude, jeune domestique à leur service, elle monta, pour se coucher, à sa chambre, située au troisième étage de la maison.

La demoiselle Barberis, en se couchant, avait eu la précaution d’ôter la clé de sa chambre et de la placer sur sa commode. Quand elle fut couchée, la fille Esther se retira; elle ferma la porte en la tirant à elle avec force, poussa aussi celle du corridor qui conduisait à la chambre, et descendit aussitôt dans la boutique, où elle soupa avec la fille Marguerite Luïdel, autre domestique de la maison. Après leur repas, elles allèrent se coucher l’une et l’autre. La veuve Barberis prit soin de les éclairer, et leur dit qu’elle se chargeait de fermer la porte de l’allée.

A onze heures et demie environ, la demoiselle Barberis, plongée dans un profond sommeil, est tout à coup réveillée par des coups violens qu’on lui portait sur la tête, sur le cou, sur la poitrine et au poignet gauche. Elle jette des cris de douleur et d’effroi. Des voisins arrivent tout effarés; ils trouvent la porte de la chambre ouverte sans aucune effraction. A la faveur de l’obscurité, l’assassin s’était enfui, sans avoir été aperçu par sa victime.

Malgré l’état affreux dans lequel elle se trouvait, la demoiselle Barberis pense aussitôt à sa mère, qui couchait ordinairement au rez-de-chaussée. Toute couverte du sang qui jaillit de ses blessures, elle a encore le courage d’y descendre. Elle entre; quelle est sa douleur! quel est son effroi! Sa malheureuse mère s’offre à ses regards, étendue dans son arrière-boutique, baignée dans son sang, expirante! Elle appelle elle-même les deux domestiques, et court en toute hâte chercher le sieur Marquais, officier de santé de la mairie du 10me arrondissement. Le commissaire de police arrive au même instant; on prodigue à la dame Barberis tous les secours possibles; mais ils furent infructueux: quelques instans après, elle rendit le dernier soupir. On s’occupa ensuite de donner des soins à sa fille, dont les blessures, moins graves, furent guéries au bout de quelque temps.

Une perquisition exacte ayant été faite dans la maison, on n’y trouva point l’instrument du crime; on ne remarqua non plus aucune trace de vol ni dans la boutique, ni dans la chambre de la demoiselle Barberis; mais ce qui frappa l’attention, c’est que l’on trouva sur une table, à côté du cadavre, un cahier de papier en six feuillets, contenant l’état des meubles de l’hôtel de Russie, lequel état était écrit en entier de la main de Lomont, gendre de la veuve Barberis.

Cette circonstance, jointe à plusieurs autres indices, fit naître des soupçons contre Lomont. Rien n’ayant été soustrait, on devait en conclure que ce n’étaient point des voleurs qui avaient commis ce double attentat. Par la mort de la veuve Barberis et de sa fille, Louise, la femme de Lomont, serait devenue seule héritière de sa famille; Lomont seul avait donc eu intérêt à commettre ce crime, puisque lui seul devait en recueillir le fruit; et la circonstance du double assassinat commis presque au même instant, rapprochée de cet autre fait, que les affaires de Lomont se trouvaient fort embarrassées, et qu’il avait huit mille francs à payer dans quatre jours, donnait encore plus de force aux soupçons.

Le lendemain, 12 juillet, à cinq heures du matin, on envoie chercher Lomont par la fille Esther, à qui l’on avait défendu d’ouvrir la bouche de ce qui s’était passé. Il arrive avec elle; mais, en entrant dans la maison, il pâlit et paraît saisi d’un trouble qu’il ne peut dissimuler. Il est introduit dans la chambre de sa belle-sœur, et, quoiqu’il voie l’état affreux dans lequel elle se trouve, il ne fait aucune question, ne s’informe nullement des circonstances du fatal événement. Il demande des nouvelles de sa belle-mère; on lui dit qu’elle se porte bien et qu’elle est sortie. Alors il répond d’un air embarrassé: En êtes-vous bien sûr?

Il se retire ensuite, et revient, à sept heures du matin, avec sa femme. Tous deux comparaissent devant le commissaire de police; Lomont est interrogé sur l’emploi qu’il avait fait de son temps la veille. Il déclare être venu chez sa belle-mère, pour lui porter l’état des meubles de l’hôtel qu’elle lui avait demandé; mais il dit en même temps qu’il a fait cette visite à dix heures du soir, qu’elle n’a duré que cinq minutes, et qu’il est rentré aussitôt chez lui, où il est arrivé à onze heures.

Son intention était d’établir un alibi et de prouver qu’il était rentré chez lui au moment où le crime avait dû être commis. Mais sa déclaration sur ce point fut contredite et démentie par toute l’information; car il était constant qu’à dix heures du soir, Lomont n’était pas encore venu apporter l’état de ses meubles à sa belle-mère, puisqu’à cette même heure la dame Barberis voulait que sa fille allât le lui demander; et d’un autre côté, il n’était pas moins certain qu’il n’était pas encore venu à onze heures, puisque les deux domestiques, qui s’étaient couchées précisément à cette heure, déclaraient ne pas l’avoir aperçu. Il n’avait donc pu venir dans la maison que vers onze heures et demie, c’est-à-dire, à l’instant même du crime; et cela était d’autant plus vraisemblable, qu’il résultait de l’instruction, qu’au lieu de rentrer chez lui à onze heures, il n’y était rentré que de minuit à une heure.

On verra plus tard l’accusé se trahir plusieurs fois lui-même, au milieu de ses constantes dénégations. C’est de sa bouche, et bien malgré lui, que sortiront les preuves les plus fortes de son forfait.

Lors de sa première comparution devant le commissaire de police, on avait remarqué des taches de sang sur sa manche droite et au bas du côté droit de sa redingotte. On avait remarqué aussi dans l’intérieur de la redingotte sous le bras gauche, et auprès de la poche du portefeuille, une tache qui paraissait être de sang fraîchement lavé, et une déchirure à la doublure qui semblait avoir été faite avec un instrument tranchant qui aurait été placé sous le bras gauche et aurait glissé transversalement. Il fut constaté et Lomont avoua que c’était le même vêtement qu’il portait la veille, jour de l’assassinat. Dans la perquisition qui fut faite à son domicile, on trouva le pantalon et les souliers qu’il portait la veille. On remarqua une tache de sang au bas du gousset gauche et quelques gouttes au bas de la jambe droite et sur l’un des souliers. Ces divers objets furent soumis à la vérification d’experts chimistes. Tous déclarèrent que ces différentes taches étaient effectivement du sang. L’un deux déclara que la tache qu’on voyait au gousset gauche du pantalon paraissait avoir été faite par l’approche d’un corps ensanglanté, et que les gouttes de sang qui étaient à la jambe droite paraissaient provenir de sang qui aurait jailli de bas en haut. Tous ces détails s’accordaient avec la position dans laquelle avait été trouvé le cadavre de la veuve Barberis.

Interrogé plusieurs fois sur la cause de ces diverses taches, Lomont varia souvent et donna des raisons plus ou moins vagues. Il s’attacha principalement à dire qu’elles provenaient de sangsues qu’on lui avait posées quelque temps auparavant; mais il fut constaté dans l’instruction que c’était à la fin de l’hiver qu’on lui avait posé les sangsues, qu’il était alors dans son lit, et que, ce jour-là, il n’avait pas mis sa redingotte.

Dans la même perquisition faite au domicile de Lomont, le commissaire de police avait constaté qu’une grande quantité d’eau avait été récemment jetée dans la cuisine, ce qui fit présumer que Lomont y était entré après l’assassinat, pour se laver du sang dont il était couvert. Lomont nia toutes les circonstances qui se rattachaient à cette observation.

Mais jusque là, l’instrument du crime avait échappé à toutes les recherches. Il résultait du rapport du chirurgien que les blessures de la veuve et de la demoiselle Barberis avaient été faites avec un instrument tout à la fois tranchant et contondant, ce qui s’appliquait bien à une hache ou hachette.

Lomont convenait avoir eu chez lui une hachette, mais elle n’avait pu être retrouvée dans les perquisitions faites à son domicile. Dans le cours de l’instruction, on saisit deux lettres écrites par Lomont à sa mère, dans lesquelles il l’engageait à venir déclarer au juge d’instruction qu’elle avait emporté cette hachette depuis plusieurs mois à la campagne. Cette circonstance qui semblait indiquer l’importance que mettait Lomont à faire perdre la trace de cette hachette, fut un motif de plus pour activer les recherches à cet égard.

Lomont avait déclaré être passé sur le pont des Tuileries en sortant de chez sa belle-mère. On pensa qu’il avait pu se débarrasser de l’instrument du crime, en le jetant dans la rivière, et l’on en fit fouiller le lit par des plongeurs, mais inutilement.

On fit aussi vider la fosse d’aisance de la maison de la dame Barberis, pour savoir si l’assassin ne l’y aurait pas jeté; mais ces recherches ne furent pas plus fructueuses.

Enfin, le 15 août, plus d’un mois après l’assassinat, le hasard fit découvrir une hachette cachée au fond d’une fontaine de grès placée dans la cuisine de Lomont. Cette hachette fut représentée à Lomont; il la reconnut pour lui appartenir, et manifesta alors le plus grand trouble. Il fut constaté qu’elle avait été fraîchement aiguisée, qu’elle n’avait même depuis coupé aucun corps dur, et qu’elle avait été récemment emmanchée. Ah! la voilà, dit Lomont en la voyant et en composant son visage; oui, c’est elle, c’est bien elle. Il prit la hache dans ses mains et promena sur cet instrument des regards curieux et inquiets, cherchant avec anxiété à voir si la hache conservait encore quelque empreinte de sang. Le juge qui, pendant ce temps-là, examinait attentivement l’accusé, lui dit: Eh bien! vous le voyez, cette hache a été trouvée dans l’eau! et le juge ne donna aucune autre explication. Dans l’eau! dit l’accusé, non, certainement, elle aura été trouvée enfoncée en terre, elle est couverte de boue desséchée.Non, Lomont, non, je vous déclare que cette hache a été trouvée dans l’eau, regardez, elle est toute rouillée.Dans l’eau! continua Lomont, oh! mon Dieu non! D’ailleurs, qu’on fasse venir le porteur d’eau...

Après un tel propos qui le condamnait, l’accusé pouvait-il prétendre qu’il avait ignoré le lieu où la hache avait été découverte?

Des chirurgiens rapprochèrent la hachette des plaies de la demoiselle Barberis, de la déchirure du mouchoir dont elle avait la tête enveloppée lors de l’assassinat, ainsi que de la description des blessures de la veuve Barberis dans le rapport de M. Marquais; et ils déclarèrent que cet instrument avait pu faire toutes ces plaies.

On soumit à l’analyse chimique les substances étrangères dont la hachette était empreinte, et toutes celles qu’on put remarquer dans l’eau qui se trouvait alors dans la fontaine. Le résultat des expériences attestait la présence d’une matière animale analogue à celle du sang. Ainsi, tout concourait à faire penser que cette hachette était bien l’instrument du double crime commis sur la personne de la dame Barberis et sur celle de sa fille.

D’un autre côté, le soin qu’avait pris Lomont de la faire aiguiser et d’y mettre un manche neuf, l’attention prévoyante et nécessairement criminelle avec laquelle elle avait été cachée dans un lieu aussi extraordinaire qu’une fontaine, enfin le trouble qu’il avait manifesté lorsqu’on lui avait représenté cet instrument, toutes ces circonstances fournissaient autant d’indices de sa culpabilité.

Quant à sa femme, qui avait d’abord été enveloppée dans les soupçons dirigés contre lui, en se disculpant elle-même, elle chercha dans un premier interrogatoire, à justifier son mari, en affirmant, comme lui, qu’il était rentré à onze heures du soir le jour de l’assassinat; mais ensuite, pressée par la force de la vérité, elle déclara spontanément qu’il n’était effectivement rentré qu’à minuit et demi; qu’il avait, à son retour, l’air pâle et abattu; qu’il n’avait pas dormi de la nuit, qu’il paraissait très-oppressé, se plaignait d’un violent mal de poitrine, et que le lendemain matin, elle l’avait vu plongé dans de profondes réflexions.

Du reste, la femme Lomont se trouva d’accord avec tous les témoins sur toutes les circonstances de l’affaire; aucune charge ne s’élevait contre elle; elle fut mise en liberté.

Lomont, traduit devant la Cour d’assises de la Seine, fut défendu par Me Maugeret, qui remplit cette tâche difficile avec beaucoup d’adresse et de talent. Mais que pouvait-il contre tant et de si accablantes preuves? Il était impossible de réfuter les charges qui résultaient de l’absence de Lomont de son domicile, au moment où le crime avait été commis; de l’impossibilité où il était d’édifier la justice sur l’emploi de son temps; de la découverte de l’état des meubles de son hôtel, auprès du cadavre de sa belle-mère, du trouble qu’il éprouva lorsqu’il fut appelé sur les lieux. Comment expliquer surtout ces taches de sang dont les vêtemens de l’accusé étaient empreints; cette déchirure produite par l’instrument de mort; et la découverte de cet instrument dans la fontaine?

Le jury déclara Lomont convaincu du crime, et la cour d’assises le condamna, le 12 octobre 1812, à la peine de mort.