Le pistolet d’un brigand, le stilet d’un lâche assassin, sont bien moins à craindre que la calomnie, poignard invisible, à double tranchant, dont les coups sont inévitables, et qui laisse dans les blessures qu’il fait, un venin infernal dont les effets peuvent être comparés à ceux de la sanglante chemise du centaure Nessus. Que l’on soit attaqué sur un grand chemin, ou la nuit, au détour d’une rue, par un homme devenu scélérat par vengeance ou par cupidité, du moins a-t-on quelquefois la possibilité de se défendre avec avantage; ou, si l’on succombe, c’est avec la certitude d’être l’objet de la commisération générale, tandis que l’auteur du forfait sera maudit et exécré. Mais les résultats de la calomnie sont bien autrement déplorables, surtout quand elle triomphe. Non seulement ses victimes expirent sous ses coups, mais encore leur mémoire est flétrie, et elles transmettent à leurs descendans un nom injustement déshonoré. Quelque éclatantes que puissent être les réparations tardives que leur ménage la providence, rien ne saurait entièrement cicatriser les plaies faites par l’arme empoisonnée; et d’ailleurs n’est-il pas des malheurs qui, bien qu’un peu adoucis, n’en sont pas moins irréparables? Nous devons le dire à la louange de notre siècle, les exemples de tant de calamités domestiques, causées par suite d’accusations reconnues calomnieuses après le jugement, c’est-à-dire lorsqu’il n’était plus temps de sauver l’innocence, n’ont pas été perdus pour les magistrats, organes de la justice. Nous ne pouvons qu’admirer leur prudente circonspection; aussi, n’a-t-on plus, comme sous l’ancienne législation, à déplorer de ces malheureuses erreurs qui, dans d’autres temps, pouvaient faire regarder comme une tyrannie effroyable, la justice qui doit être, au contraire, la protectrice naturelle de la société. C’est à cet heureux changement, introduit dans l’application des lois et dans l’exercice de la pénalité, qu’il faut attribuer la favorable issue de l’affaire qui nous a suggéré ces réflexions. Certes, sous l’ancien ordre de choses, encore plus malheureuse que l’abbé des Brosses et que le curé de Chazelles, dont nous avons fait connaître l’innocence, la sœur Charlotte Nautonnier, accusée d’empoisonnement, eût péri sous les coups de ses calomniateurs. On pourra juger de l’énormité des charges accumulées contre elle par ses secrets ennemis, en parcourant l’extrait de l’acte d’accusation qui en fut le triste résumé.
Le 27 février 1812, la dame Grandmaison, âgée de soixante-dix-huit ans, et la dame Prost-de-l’Isle, âgée de soixante, toutes deux religieuses hospitalières de l’hospice de Chinon, mangèrent à leur souper une soupe grasse, qui avait été réservée pour elles sur la soupe du dîner. A peine eurent-elles mangé cette soupe, qu’elles éprouvèrent des maux de cœur, des vomissemens et des convulsions qui exigèrent de prompts secours. Le premier médecin qui arriva trouva ces dames en proie à des vomissemens énormes, accompagnés de déjections de bas-ventre, fréquentes et considérables, et dans un état d’anxiété et d’angoisses qui lui inspira des craintes pour leur vie. Jugeant que cet état pouvait provenir de quelque substance nuisible, il s’empressa de leur administrer une potion huileuse, des boissons mucilagineuses et du lait, pour atténuer l’effet du poison.
Ces remèdes produisirent une amélioration momentanée, dont on profita pour transporter les malades dans une chambre et les mettre au lit. Les vomissemens successifs, le froid et les tremblemens qu’elles éprouvaient, les crispations nerveuses qu’elles ressentaient dans les cuisses et dans les jambes, leur accablement et leur faiblesse extrême, confirmèrent les soupçons d’empoisonnement. On remarqua en outre dans les déjections des malades des lambeaux assez considérables de matières muqueuses et sanguinolentes, connues sous le nom de velouté de l’estomac et des intestins.
Le lendemain, on fit l’examen du plat qui avait contenu la soupe, et du vase dans lequel les malades avaient rendu les alimens. On trouva, sur les bords et au fond, des particules de substances minérales, qu’on présuma être du sublimé corrosif ou de l’arsenic.
Cependant les soins prodigués à la dame Grandmaison furent inutiles; les symptômes devinrent de plus en plus alarmans; elle succomba, le 29, à midi. Dans la soirée du même jour, il fut procédé à l’autopsie cadavérique. On trouva, dans la partie supérieure de l’estomac, deux pouces environ au-dessus de l’orifice cordiaque, une scarre gangréneuse de dix-huit lignes de long, sur six de large, entourée d’un cercle inflammatoire, et percée de deux trous. La membrane extérieure de l’estomac était enflammée en quelques endroits, et percée également de deux trous correspondant à ceux dont nous venons de parler. Les intestins étaient très-enflammés. La trop petite quantité de substance qui s’était trouvée sur les bords du plat ne permit pas de faire les expériences suffisantes pour en déterminer la nature; on ne put pas affirmer que ce fût de l’arsenic ou du sublimé corrosif; mais la perforation de l’estomac, l’inflammation des intestins, convainquirent les gens de l’art que l’empoisonnement avait été occasioné par une substance corrosive.
La dame Prost-de-l’Isle fut traitée plus efficacement que la dame Grandmaison; elle avait été soulagée par des vomissemens plus fréquens, et avait pris avec constance tous les remèdes qui lui étaient indiqués. Peut-être aussi avait-elle pris une moindre quantité de soupe.
Ces deux dames ne furent pas les seules victimes de l’empoisonnement. La fille Nadreau, dite Fermé, domestique, qui avait goûté la soupe avant de la servir, éprouva des accidens que l’on attribua à la même cause; mais le lait et l’huile qu’on lui administra neutralisèrent complètement les effets du poison.
Le crime était bien constaté; mais comment et par qui avait-il été commis?
Le 27 février, jour du fatal événement, une soupe grasse et une soupe maigre furent servies au dîner des dames hospitalières et pensionnaires de l’hospice de Chinon. Les dames Grandmaison, Prost-de-l’Isle, et Marthe Nodeau furent du nombre de celles qui mangèrent de la soupe grasse, qui avait été trouvée excellente. Il était d’usage, lorsque la soupe était bonne, d’en réserver pour le souper de la dame Grandmaison. Cette dame manifestait son intention, et alors, ou elle en tirait elle-même, ou elle en faisait tirer par la domestique; et cela se faisait, soit à table, après avoir mangé la soupe, soit immédiatement après le repas.
La dame Charlotte Nautonnier de Castelfranc, qui n’était pas chargée de ce soin habituellement, mit de côté de la soupe grasse pour le souper des dames Grandmaison et Prost-de-l’Isle, et porta le plat qui la contenait dans un petit buffet qui lui appartenait, lequel était placé dans le réfectoire, à deux mètres de la porte d’entrée, et où l’on n’avait pas coutume d’enfermer des alimens. On remarqua que, ce jour-là, quoique la soupe eût été trouvée fort bonne, la dame Grandmaison n’avait nullement manifesté le désir qu’on lui en gardât, et que Charlotte Nautonnier n’avait pris le soin d’en réserver que de son propre mouvement, et contre son usage.
La substance nuisible qui avait causé l’empoisonnement n’avait pu être placée que dans la soupe réservée par Charlotte Nautonnier; et depuis le moment où cette dame la mit dans le petit plat jusqu’à celui où elle fut servie à la dame Grandmaison, c’est-à-dire depuis deux heures et demie jusqu’à environ sept heures, non seulement le réfectoire n’était pas resté vide un seul instant, mais on ne vit personne s’approcher du buffet où était la soupe. On pensa aussi que le poison n’avait pu être mis dans la soupe que par une personne de la maison, et que le crime ne pouvait être l’effet que de l’intérêt, de la haine, de la jalousie ou de l’ambition.
Mais qui donc avait retiré la soupe du buffet pour la faire chauffer et pour la servir? c’était la fille Fermé. Qui lui avait appris qu’elle y était? Ce ne pouvait être que la dame Nautonnier puisque la domestique ignorait l’endroit où on l’avait mise, et la personne à qui elle était destinée.
Quant à la fille Fermé, elle déclara que c’était Charlotte Nautonnier, qui l’en avait prévenue, en lui disant qu’elle avait placé d’abord la soupe dans l’office, puis dans son buffet, de crainte qu’à son retour elle ne la mît dans la bassine des malades; et elle ajouta qu’elle n’avait pu deviner le motif qui avait déterminé la dame Nautonnier à ne pas serrer ce plat dans l’endroit où se mettent ordinairement les alimens.
L’acte d’accusation qui fut dressé contre la dame Nautonnier, retraçait, expliquait et commentait la conduite de cette sœur. Soit lorsque les effets du poison se manifestèrent, soit après, on avait remarqué qu’elle n’était point restée auprès des malades au réfectoire pour leur donner des secours; qu’elle était troublée, qu’elle se désespérait, qu’elle allait partout criant qu’elle était bien malheureuse d’avoir gardé de la soupe pour la mère Grandmaison, qu’elle était la cause de sa mort, etc. On signala comme de l’affectation et de l’hypocrisie les marques de douleur qu’elle donna pendant la cérémonie de l’enterrement.
Il y avait une question importante à résoudre, celle de savoir comment on s’était procuré du poison. On acquit la certitude que, depuis cinq à six ans, il existait dans la pharmacie de l’hospice un paquet qui contenait du sublimé corrosif. L’une des dames apothicaires déclara qu’elle avait caché ce paquet dans une boîte placée dans une armoire; que ce paquet, séparé des autres médicamens, était difficile à trouver; et elle assura que, depuis cette époque de cinq à six ans, il n’en avait été fait aucun usage. Cette dame détruisait, par cette déclaration, l’idée qu’il eût été pris du sublimé corrosif dans l’apothicairerie, et éloignait le soupçon que quelqu’un de l’hospice s’en fût servi pour l’empoisonnement. Mais on était déjà informé qu’un chirurgien de l’hospice avait fait quelques mois auparavant, dans l’apothicairerie, une dissolution de quinze grains de sublimé corrosif, et qu’il les avait pris dans un paquet que lui avait remis la même dame qui prétendait qu’on n’en avait point employé depuis cinq ou six ans. Au reste, ce paquet fut trouvé composé de trois enveloppes de papier. Sur la seconde et la troisième étaient écrits ces mots: sublimé corrosif; sur la première, qui renfermait la substance, on lisait: sublimé corrosif, deux onces demi gros. La substance fut pesée, et il ne s’en trouva qu’une once deux gros soixante-dix grains. Il en avait été extrait par le chirurgien quinze grains; il devait en rester deux onces vingt-un grains. Il en manquait donc cinq gros vingt-trois grains.
Charlotte Nautonnier prétendit que jamais elle n’avait touché de poison, et qu’elle ne savait que du jour même ou de la veille de l’interrogatoire qu’elle subissait, qu’il y avait dans l’apothicairerie du suble ou subli corrosif. On prétendit à ce sujet qu’il y avait affectation bien marquée de sa part à ne pas se rappeler le nom de cette substance.
Enfin l’acte d’accusation présentait la dame Charlotte Nautonnier comme ayant un caractère difficile, ambitieux et jaloux. On lui prêtait des moyens tortueux qu’elle aurait employés pour tâcher de se faire élire supérieure. Le crime, ajoutait-on, n’a pu être commis que par quelqu’un qui y eût intérêt; et, puisqu’il est démontré que Charlotte Nautonnier était la seule à laquelle la mort des dames Grandmaison et de l’Isle pût profiter; puisqu’elle avait déclaré qu’elle ne connaissait point les auteurs de l’empoisonnement; qu’elle ne pouvait dénoncer personne, parce qu’elle serait un monstre, il fallait bien se résoudre à la considérer comme coupable.
Ainsi, une femme, plus que sexagénaire, dont la vie entière avait été vouée au soulagement de l’humanité; une femme, dont toutes les actions avaient attesté jusqu’alors la sensibilité et la bienfaisance; une femme généralement estimée et chérie de toutes les personnes avec lesquelles elle avait eu des rapports; une femme comblée des bénédictions de tous les malheureux dont elle avait été la consolation, se vit tout à coup signalée à la justice comme l’auteur du forfait le plus exécrable.
Cette longue série d’actions vertueuses semblait annoncer que l’accusation était le fruit de la calomnie; l’opinion publique était toute en faveur de l’accusée.
La cour d’assises d’Indre-et-Loire fut saisie de cette affaire criminelle, et bientôt Charlotte Nautonnier comparut devant ce tribunal; elle y fut défendue avec talent par un jeune avocat, nommé Bernazais, qui s’attacha à démontrer qu’aucun des faits contenus dans l’acte d’accusation n’était prouvé. Appuyé de l’autorité de plusieurs médecins distingués, il déclara que la substance qui avait été mise dans la soupe était de l’arsenic et non du sublimé. Cette seule considération faisait évanouir tous les raisonnemens qui avaient été faits sur l’emploi du sublimé corrosif de la pharmacie, sur la vraisemblance que l’accusée s’y fût introduite pour extraire du paquet la quantité dont elle avait besoin pour commettre son crime. Or, il n’existait point d’arsenic dans cette apothicairerie: comment aurait-elle pu s’en procurer, elle qui ne quittait jamais son cloître?
Passant ensuite à l’examen du caractère de l’accusée, le défenseur s’exprimait ainsi: «Racontons et ne discutons plus; c’est au seul exposé des faits à prouver. Le caractère de l’accusée est égal; la nature la fit douce et bonne; elle la fit comme il importait au sort des pauvres qu’elle était appelée à soulager. Ses mœurs sont simples; elle n’a jamais cru avoir assez d’intelligence pour commander; elle s’est vouée à l’obéissance. Je suis la moindre des moindres: telle est l’opinion qu’elle a d’elle.
«Elle était unie depuis trente-cinq ans à la dame Grandmaison; jamais amitié ne fut ni plus vive ni plus tendre. La dame Grandmaison était pauvre; la dame Nautonnier a de l’aisance; celle-ci consacrait sa petite fortune à faire le bonheur de son amie; elle observait tous ses besoins pour lui éviter des privations. Vous avez entendu les neveux de la dame Grandmaison rendre hommage à l’accusée, arracher à la modestie son secret, et vous dire avec quelle délicatesse la dame Nautonnier faisait offrir un vêtement ou un meuble à leur tante chérie. L’orfèvre Bonhommaux vous a appris un trait qui peint l’âme de l’accusée. La dame Grandmaison désirait un meuble; mais elle ne pouvait en faire la dépense; la dame Nautonnier va chez cet orfèvre, lui remet de l’argenterie pour payer le meuble que désire son amie, et le prie d’aller l’offrir à celle qui l’attache à la vie. La dame Nautonnier peut mourir; elle veut laisser à la dame Grandmaison un témoignage de son affection; par-devant Lenoir, notaire à Chinon, elle lui constitue une petite rente de soixante-quinze francs. Et voilà l’assassin de la dame Grandmaison! et l’on veut faire croire que le poison est sorti des mains de l’amitié et de la bienfaisance! le cœur se soulève d’indignation.»
Cette belle défense obtint le succès qu’elle méritait. La dame Nautonnier fut acquittée le 11 septembre 1812, sur la déclaration unanime du jury, et la joie universelle qu’excita le triomphe de son innocence fut égale au vif intérêt qu’avait inspiré son infortune.
Il demeura évident que les magistrats avaient été trompés par de faux rapports; que des êtres pervers, seuls auteurs de l’empoisonnement, avaient employé toutes sortes de criminelles manœuvres pour faire tomber sur l’infortunée Charlotte Nautonnier les soupçons du crime qu’ils avaient commis, dans le but de se soustraire eux-mêmes aux poursuites de la justice. A la première nouvelle de l’empoisonnement, la rumeur publique avait signalé, comme auteur du forfait, la dame Ruelle, femme du receveur de l’hospice. Certainement ce n’était pas suffisant pour attester sa culpabilité: quelquefois le peuple se trompe cruellement. Sans remonter bien haut dans notre histoire, on pourrait en citer plus d’un déplorable exemple. Mais ici la clameur publique avait pour fondement la mauvaise réputation de la dame Ruelle, ainsi que le reconnut formellement le procureur impérial dans son résumé; et la justice, pressée par ce cri accusateur, avait été obligée de prendre toutes les précautions nécessaires pour s’assurer si ces soupçons étaient fondés. La fille Fermé, domestique de l’hospice, fut aussi enveloppée dans les premières poursuites, mais il paraît que l’instruction de la procédure fut favorable à toutes deux, puisqu’un arrêt de la cour d’Orléans ordonna leur mise en liberté. Cependant, puisque c’était sur de simples indices que l’on avait porté, contre la dame Nautonnier, une accusation capitale, pourquoi rendre la liberté à la fille Fermé, contre qui s’élevaient des présomptions bien plus fortes? Il était prouvé au procès que la fille Fermé tenait deux cuillères à la main, lorsqu’elle faisait chauffer la soupe, et qu’elle la tournait dans le plat, ce qui n’était pas son usage; il était prouvé qu’elle avait éteint la lumière, ce qu’elle ne faisait pas ordinairement, et ce qui l’avait rendue suspecte aux dames hospitalières; il était prouvé que toutes les fois qu’elle entrait dans la chambre de la dame Grandmaison, pendant ses derniers momens, celle-ci retournait la tête avec un sentiment douloureux, et faisait signe de la main qu’on l’éloignât; enfin, il était encore prouvé que la fille Fermé, chassée de l’hospice, était allée consulter le sieur Ruelle, et qu’elle avait constamment nié cette démarche, quoiqu’elle eût été vue. Il sera bon aussi de faire remarquer que le bureau du receveur de l’hospice était situé près de la porte du réfectoire; il était à moins de six pieds du buffet dans lequel la soupe avait été déposée; on pouvait entendre de là tout ce qui se disait, on pouvait voir, si l’on voulait, tout ce qui se faisait dans le réfectoire. Il pouvait donc être bien facile à des ennemis de l’accusée et de la maison de jeter du poison dans le plat, sans être aperçus. Tous ces indices ne prouvent rien sans doute; d’ailleurs, notre intention n’est pas de récriminer contre la chose jugée. Mais, dans l’intérêt de l’innocence, nous avons cru devoir rappeler ces diverses circonstances, pour faire voir quelle fatale légèreté avait présidé à la première instruction de cette affaire.
Le 25 février 1813, vers neuf heures du soir, Marcelin Dousse, associé avec ses père et mère, marchands de beurre, et demeurant chez eux, rue de la Lingerie, no 1, à Paris, revenant d’une maison où il avait passé la soirée, entra dans une chambre au second étage pour y changer d’habit et reprendre son tablier de travail. S’apercevant qu’il venait d’y être commis un vol à l’aide d’effraction, il redescendit aussitôt pour en avertir sa mère, qui était dans sa boutique. L’un et l’autre remontèrent ensemble, et ouvrirent la porte de leur cuisine attenant à la chambre du second étage, où Dousse fils était entré; mais, à la vue de traces d’un assassinat récent, ils se retirèrent avec effroi et sans autre examen.
Instruit de cet événement, le commissaire de police se transporta aussitôt sur les lieux, accompagné d’un médecin et d’un chirurgien. On trouva dans la cuisine le cadavre de Cécile Normand, domestique de la maison. L’assassin lui avait fait sept blessures, tant au visage qu’à la tête et au cou, la plupart mortelles. Une hachette, dont le fer, ainsi que la moitié du manche étaient teints de sang, fut trouvée sur le carreau. Il n’était pas douteux que cette hachette, inconnue à toutes les personnes de la maison, ne fût l’instrument du crime.
On put juger qu’au moment où le meurtre avait été commis, Cécile Normand était assise auprès de la cheminée, et occupée, selon son usage, à faire des sacs de papier. Sa mort devait être encore toute récente, car ses membres avaient conservé de la chaleur et de la souplesse. L’inspection de la pièce contiguë à la cuisine fit remarquer plusieurs effractions; le panneau de rabattement d’un secrétaire avait été brisé; on avait ouvert une armoire en placard à laquelle se trouvait la clé, et on en avait retiré un coffret qu’on avait brisé à l’aide d’un instrument tranchant.
Dousse père et fils déclarèrent que, dans les meubles fracturés, il leur avait été volé une somme de quatre cents francs; mais diverses pièces d’argenterie, placées dans le tiroir du milieu de l’armoire en placard, et parfaitement en évidence, n’avaient pas été distraites. Plusieurs remarques que l’on fit donnèrent lieu de soupçonner que les auteurs du crime connaissaient les localités et les habitudes de la famille Dousse. La porte de l’allée était habituellement fermée, et ne s’ouvrait qu’à l’aide d’un secret. Il paraissait qu’à six heures du soir, une personne l’avait vue fermée, et qu’au contraire, vers huit heures une autre l’avait trouvée ouverte. Tous les soirs Dousse père et son fils sortaient, et ne rentraient qu’assez tard; la femme Dousse restait constamment à sa boutique, et la fille Normand travaillait seule dans la cuisine.
Dousse fils avait exercé le métier de menuisier: il avait conservé, en le quittant, ses outils et son établi, qui étaient placés dans la cuisine. C’était là qu’on avait pris un ciseau et un maillet qui paraissaient avoir été les instrumens des effractions commises dans la chambre voisine. Dousse fils avait construit lui-même le coffret que l’on avait brisé. Ce coffret était destiné à renfermer une somme de six mille francs qu’il en avait retirée quelque temps avant le crime, pour la prêter à son père. Il existait à ce coffret une sorte de secret consistant en ce qu’une fausse ouverture avait été figurée, tandis que la ferrure et la véritable ouverture étaient assez adroitement cachées. Il est à remarquer que les auteurs du crime, sans s’attacher à la fausse ouverture, par laquelle l’effraction était, en apparence, très-facile, avaient dirigé tous leurs efforts du côté du secret.
Ainsi, le corps du délit était parfaitement constaté; il n’était pas aussi facile de découvrir les assassins. On savait que la fille Normand n’avait aucune liaison, et que très-peu de personnes fréquentaient l’appartement de la famille Dousse. Les nommés Chevalier, Guenot, Prudhomme et Heller, camarades de Dousse fils, étaient les seuls qui y vinssent habituellement; dès le 26 février, ils furent tous arrêtés; mais, l’instruction ne présentant aucune charge contre les trois premiers, qui justifièrent d’ailleurs de l’emploi qu’ils avaient fait de leur temps, pendant la soirée du 25, on les remit en liberté. Heller était celui dont la liaison avec Dousse était la plus intime; ils avaient fait connaissance, quelques années avant, dans un atelier où ils travaillaient ensemble. L’instruction apprit que Heller connaissait la construction du coffre et le secret qui y avait été ménagé; que même un jour, il avait dit à Dousse: Ton secret n’est pas bien malin; que, quatre jours avant l’assassinat, il était venu voir Dousse, qui s’habillait dans la chambre contiguë à la cuisine, qu’il avait vu l’armoire ouverte, et avait pu remarquer où était le coffret; que, la veille, il était revenu encore, voulant, disait-il, emprunter à Dousse un outil appelé guillaume de côté, qu’il n’avait trouvé que la mère, qui lui avait dit de chercher lui-même cet outil; que, d’après cette invitation, il était resté une demi-heure en haut.
On savait, de plus, qu’à l’époque du 25 février, Heller relevait d’une longue maladie qui avait épuisé toutes ses ressources. Il se plaignait, à ce sujet, de la situation dans laquelle il se trouvait, et de la dureté de ses parens, qui l’avaient forcé de leur rembourser jusqu’aux moindres avances qu’ils avaient faites pour lui. Il avait toujours eu un goût très-prononcé pour le spectacle et pour la toilette.
Le 17 mars, la hachette ensanglantée, trouvée dans la cuisine de Dousse, fut soumise à l’examen de deux experts taillandiers. Ils déclarèrent qu’elle avait été emmanchée récemment; qu’elle ne l’avait pas été par une personne ayant l’habitude de ce genre de travail; qu’elle l’avait été par un menuisier, les gens de cet état emmanchant leurs outils d’une manière tout-à-fait semblable; enfin, le manche n’avait pas été tourné, mais façonné avec varloppe. Le 19, le juge d’instruction, assisté d’un maître menuisier, fit perquisition dans le logement de Heller. On y trouva un morceau de bois de hêtre, de la longueur de vingt-deux pouces six lignes, semblable à du bois de falourde, et paraissant fraîchement scié.
Deux fois, et par des experts différens, le manche de la hachette fut comparé avec ce morceau de bois. Ils prononcèrent unanimement que ces deux morceaux n’en avaient fait qu’un, et ils fondèrent leur opinion sur la similitude parfaite de la nature du bois, de la situation du cœur, du nombre de couches ligneuses, des rayons de croissance, surtout d’un accident produit par la gélivure. Ils observèrent, au surplus, qu’il paraissait qu’avant la séparation, l’un et l’autre ne se joignaient pas immédiatement, et, qu’il manquait, entre deux, une petite portion de la longueur d’un pouce environ. Le 6 avril, nouvelle perquisition fut faite chez Heller, et l’on y trouva une grande quantité de copeaux, qui, par leur nature, les nœuds qui y étaient marqués, leur longueur et leur largeur, se rapportaient très-bien au manche de la hachette, et paraissaient venir des coups de varloppe au moyen desquels il avait été poli. On saisit, de plus, quatre petits morceaux de bois de la longueur d’un pouce et quelques lignes, qui, précédemment, n’en avaient fait qu’un, et avaient été fendus à l’aide d’un ciseau. Ces quatre fractions réunies présentèrent un tout d’une dimension et d’une forme exactement semblable à celle de l’extrémité du manche de la hache opposée au fer. Il fut reconnu que le tranchant du ciseau dont elles portaient la marque visible, se rapportait parfaitement à un ciseau que l’on trouva dans la même perquisition; et, sur l’une d’elles, on remarqua l’empreinte d’un coup de marteau, en sorte qu’il parut que la hache avait été emmanchée chez Heller, que l’on avait frappé le manche à coups de marteau pour le faire entrer dans le fer, et qu’ensuite, ce manche ayant paru trop long, on en avait scié une petite portion que l’on avait fendue en quatre, soit par distraction, soit par amusement.
Lors de la première perquisition, et dans l’intervalle qui s’écoula entre celle-ci et la seconde, Heller nia positivement que le manche de la hache qui lui fut représenté eût jamais fait partie du morceau de bois dont le reste avait été trouvé chez lui. Il déclara qu’il avait employé la portion manquante à faire divers ouvrages, et notamment deux manches d’outils qui depuis avaient été brisés et brûlés; qu’enfin il avait donné un morceau de ce bois à un compagnon menuisier dont il ignorait le nom et la demeure.
Cependant, après la seconde perquisition, et lorsque la justice fut en possession des fragmens provenant de la fabrication du manche de la hache, il convint que ce manche avait été scié et varlopé chez lui; mais il prétendit qu’il l’avait été par le même compagnon menuisier, auquel antérieurement il avait donné de quoi faire un manche d’outil; que cet homme, l’ayant rencontré, lui avait demandé un morceau du même bois pour faire un manche de marteau; que lui Heller l’avait invité à monter chez lui, et que là, il avait façonné ce morceau de bois. Il ajouta que le fer auquel ce manche était destiné n’avait pas été apporté chez lui, et que, sur l’observation qu’il fit à son camarade que peut-être la longueur du bois était trop considérable, celui-ci en scia une petite portion qu’il fendit ensuite sans y songer, ce qui fit les quatre petits morceaux de bois trouvés depuis dans son domicile. Il dit qu’il croyait que le compagnon menuisier dont il parlait portait le nom et le surnom de Picard; qu’il avait travaillé chez le nommé Bouillé; que, depuis ce temps, il avait été trois ans sans le revoir; que dernièrement il l’avait rencontré deux fois; que, la première, il lui avait donné le morceau de bois destiné à faire un manche d’outil, et, la seconde, le morceau avec lequel avait été fabriqué le manche de la hache. Enfin il déclara que, lors de ses premiers interrogatoires, il avait entièrement oublié toutes ces circonstances, qui depuis s’étaient représentées à sa mémoire.
On lui objecta qu’il paraissait peu vraisemblable que le manche eût été façonné en l’absence du fer auquel il devait servir. Il répondit que lui même en avait fait la réflexion en présence de Picard, et que celui-ci lui avait dit qu’il avait pris, autant que possible, la mesure du fer avec son doigt. On lui objecta encore que le coup de marteau, dont l’empreinte existait sur les quatre morceaux de bois, annonçait que la hache avait été emmanchée dans son domicile. Il répondit que cette empreinte pouvait provenir d’un coup donné avec le bout d’une varlope.
Il paraît, tant d’après la déclaration de Heller que d’après divers documens, que le morceau de bois saisi chez lui et le manche de la hache avaient originairement fait partie d’un bâton nommé garot, instrument à l’usage des voituriers porteurs de marée.
Au surplus, les recherches faites dans l’instruction ne purent faire découvrir quel était l’individu que Heller avait désigné sous le nom de Picard, et donnèrent lieu de supposer que c’était un être imaginaire.
Heller, cherchant à rendre compte de l’emploi de son temps pendant la soirée du 25 février, ne le fit pas d’une manière satisfaisante. Il était constant que, ce jour-là, Heller était resté depuis midi jusqu’à quatre heures avec un nommé Colignon et deux autres jeunes gens; qu’à quatre heures, il les quitta à la porte Saint-Martin, en prenant pour prétexte qu’il devait se rendre chez une personne qui voulait lui commander de l’ouvrage; qu’il leur promit d’aller les rejoindre, à la chûte du jour, dans un cabaret de la Courtille; qu’ils l’y attendirent en vain jusqu’à huit heures moins un quart, et se retirèrent. Dans son interrogatoire à la préfecture de police, Heller prétendit qu’après avoir quitté ses camarades, il était rentré chez lui; qu’à six heures et demie, il en était sorti pour aller faire un tour sur le boulevard; qu’il était rentré sur-le-champ; que, plus tard, il était sorti encore pour rejoindre ses camarades; qu’étant arrivé à la Courtille après leur départ, il était revenu à huit heures un quart chez lui, d’où il était allé souper chez un traiteur, rue du Caire.
Dans ses interrogatoires devant le juge d’instruction, il ajouta à ce récit une autre circonstance, savoir qu’en revenant de la Courtille, à huit heures un quart, il était entré chez le nommé Delamotte, son beau-frère, demeurant rue du Temple, y était resté quelques instans, et n’était revenu chez lui qu’à huit heures et demie. Cette déclaration tardive fut confirmée par Delamotte; mais le récit de Heller ne s’accorda pas avec les dépositions du portier et de la portière de la maison. Ils déclarèrent qu’ils l’avaient vu rentrer chez lui vers quatre heures après midi; qu’il sortit ensuite, probablement avant la nuit, sans qu’ils l’eussent aperçu; qu’enfin, à huit heures et demie, il était rentré, puis sorti encore, sans doute pour aller souper. Ils ajoutèrent qu’à la chûte du jour, la porte de la maison était toujours fermée, et que, si depuis six heures et demie jusqu’à huit heures et demie, Heller fût sorti deux fois et rentré une, ainsi qu’il le prétendait, ils auraient été obligés de lui tirer le cordon, et l’auraient infailliblement aperçu.
Heller convint que le prétexte qu’il avait allégué, en quittant ses camarades, était faux, et qu’il n’avait personne à aller voir. Il prétendit s’être servi de cette défaite pour éviter la dépense à laquelle il aurait été entraîné en se rendant au cabaret avec eux.
Diverses taches rouges furent trouvées sur les vêtemens de Heller; on en remarqua une, notamment, à la manche de sa redingotte; mais des gens de l’art décidèrent qu’elle ne pouvait être l’effet d’un jet de sang. Quant à lui, il prétendit que cette tache provenait d’une coupure qu’il s’était faite au doigt.
Dans la nuit du 9 au 10 avril, Heller chercha à se donner la mort, en se frappant la tête contre les murs de sa prison. Pour le contenir, on fut forcé de lui mettre la camisole dont on fait usage en pareil cas. Ayant été interrogé sur les motifs qui l’avaient porté à attenter à sa vie, il répondit qu’il ne pouvait rendre compte de la position dans laquelle il s’était trouvé.
Heller fut traduit devant la cour d’assises de la Seine. M. Gohier Duplessis, son avocat, le défendit avec talent, mais ne porta pas sa conviction dans l’esprit de tous les jurés. Heller fut déclaré coupable par le jury, à la majorité de sept voix contre cinq. Mais la cour adopta l’avis de la minorité des jurés, et l’accusé fut acquitté. Cette décision excita l’étonnement universel, tant étaient fortes les charges que s’élevaient contre le prévenu, mais qui cependant ne suffisaient pas pour sa condamnation.
Le crime de Caïn, cet horrible forfait qui, le premier, souilla la terre de sang humain, du sang d’un frère massacré par un frère, nous fait voir, dès les premiers jours du monde, un exemple effrayant des sombres fureurs de la jalousie, passion de désespoir et de rage, furie implacable qui dévore et déchire sans relâche le cœur du malheureux qui en est atteint, jette le trouble et la mort dans sa pensée, et lui souffle un féroce instinct de carnage. L’histoire, depuis ce premier meurtre, qui ouvrit violemment à la mort les portes de son vaste domaine, eut à retracer plus d’une fois des drames du même genre, œuvres lugubres de l’ambition et de la rivalité, passions souvent terribles et sanguinaires, filles d’un égoïsme qui se déborde, prêt à renverser tout ce qui pourrait lui faire obstacle ou lui porter ombrage. Mais de telles scènes, bien qu’épouvantables, ne laissent pas d’intéresser en faveur du coupable; on approuve les lois justes qui le punissent, et l’on donne des larmes à ses malheurs; on aime à penser qu’il n’eût manqué au criminel qu’une direction utile et sage, pour qu’une passion exaltée pût être changée en une émulation louable.
Bien au contraire, le cœur demeure sans pitié pour le scélérat qui, mû par une vile et basse cupidité, non seulement trempe ses mains dans le sang de son frère, mais encore exerce sa férocité sur ses membres dispersés, et, en même temps qu’il cherche à cacher son attentat, semble vouloir frapper d’horreur toute une capitale, en ménageant à plusieurs quartiers le hideux spectacle de quelques lambeaux de sa victime. Tel se présente à nous Charles Dautun. Son crime répandit la stupeur dans tout Paris; sa scélératesse inouïe souleva tous les cœurs d’indignation; et, quand il ne fut plus permis de douter de son abominable culpabilité, il ne se trouva personne qui n’apprît avec une sorte de satisfaction l’arrêt qui devait venger une atroce violation des droits de la nature et de la société.
Le 9 novembre 1814, entre dix et onze heures du matin, des bateliers trouvèrent dans la Seine, au bas de l’escalier du quai Desaix, une tête d’homme fraîchement coupée, et portant plusieurs contusions. Cette tête était enveloppée dans un torchon marqué A. D. On pêcha près de là deux serviettes marquées L. S. et D.
Le même jour, à neuf heures du soir, entre les fiacres et les planches qui se trouvaient alors devant la colonnade du Louvre, on trouva un tronc d’homme, percé de plusieurs coups dans la poitrine, enveloppé de deux draps marqués P. C., A. D., et d’une chemise marquée A. D.
A onze heures du soir, également le même jour, aux Champs-Élysées, près des fossés qui bordent la place Louis XV, deux cuisses et deux jambes furent trouvées dans un drap marqué A. D., avec une redingotte noisette, percée de deux coups, et deux serviettes ensanglantées. Ces divers restes furent reconnus pour appartenir au même individu. Il y avait à la poitrine et auprès du cou, trois plaies faites à l’aide d’un instrument à deux tranchans.
Il était constant, par suite de diverses observations, que la personne assassinée boitait; mais on ne put d’abord recueillir aucun renseignement propre à mettre sur la trace des auteurs de ce meurtre. Un mois s’écoula ainsi; on s’était borné à faire modeler le buste de la victime, qu’une foule immense avait été voir à la Morgue.
Cependant la femme Calamar, blanchisseuse, entendant parler du crime atroce qui occupait tous les esprits, et, ayant appris que l’individu exposé à la Morgue avait une verrue au menton et qu’il avait dû boiter, s’écria aussitôt: Ah! vous me faites le portrait d’Auguste Dautun!
Cette femme court aussitôt à la rue Saint-Germain-l’Auxerrois, n. 79, où Auguste Dautun s’était choisi un modeste domicile, dans une maison habitée par un grand nombre de locataires; elle interroge le propriétaire; on lui répond que depuis long-temps on n’a pas vu Auguste; elle monte chez lui, frappe inutilement à sa porte; de là, elle court à la Morgue, donne le signalement d’Auguste, et acquiert la douloureuse certitude que c’était bien celui de l’infortuné dont on cherchait le nom. A la préfecture de police, on lui montra le buste de la victime; la femme Calamar ne pouvait plus douter que ce ne fût Auguste Dautun. Sur sa déclaration, la police se transporta aussitôt dans la chambre qui lui fut indiquée; on enfonça la porte; tout fut trouvé dans le plus grand désordre; partout on remarquait des traces de sang. On apprit par des voisins que, depuis le dépôt du cadavre à la Morgue, plusieurs effets d’un très-gros volume avaient été enlevés successivement de cette chambre. Déjà la justice était sur la trace du crime.
Le 16 décembre, pendant que le commissaire de police constatait l’état des lieux dans la chambre qu’avait occupée Auguste, Charles Dautun se présente, et dit qu’il ignore ce qui est arrivé à son frère. Conduit à la préfecture de police, il est interrogé, et déclare demeurer rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. On s’y transporte; on fait perquisition chez lui, on n’y trouve rien. Charles ajoute qu’il était à Paris depuis le mois de mai; qu’Auguste était venu dîner chez lui à la fin d’octobre ou de novembre 1814; qu’il n’était allé le voir qu’une seule fois; que, depuis, ne l’ayant pas rencontré, il crut qu’il était à la campagne.
Mais, avant de passer outre, et pour l’intelligence des faits, il est indispensable de reprendre les choses de plus haut.
Claude-Jean-Charles Dautun, était né à Sedan, en 1780. Son père, honnête industriel, était parvenu à réunir une petite fortune qui lui avait permis de donner une éducation solide à ses enfans. Pendant son séjour à la pension, Charles se lia d’une manière intime avec Girouard, son cousin. On va voir tout à l’heure pourquoi nous signalons cette particularité.
Charles Dautun perdit ses parens, et, à sa sortie de pension, il fut, par décision d’un conseil de famille, confié aux soins du docteur Vaume, son oncle et beau-frère de son père. Le docteur forma le projet d’enseigner à son pupille les préceptes de son art, et, pour qu’il en profitât mieux, il ne négligea rien de tout ce qui était en son pouvoir. Pendant quelque temps, le jeune Dautun parut docile aux volontés de son tuteur; mais bientôt il se livra avec une ardeur inconcevable à tous les genres de dissipation, cherchant dans le tumulte des passions un remède aux inquiétudes vagues et douloureuses qui résultaient de son oisiveté. Dès ce moment, il perdit les bonnes grâces de son oncle, et le fit renoncer à l’espoir de mettre à exécution les projets qu’il avait sur lui. Ainsi, par un funeste aveuglement, Charles Dautun s’était placé dans une position si fausse, qu’il lui devenait presque impossible de revenir aux principes de la saine raison. Le désœuvrement et la nécessité le forcèrent de prendre du service dans un régiment. Il y avait long-temps qu’il était séparé de Girouard, son ami d’enfance; il le retrouva dans les camps, et leur liaison reprit une nouvelle intimité. Le sort des armes les sépara de nouveau, et, ce ne fut qu’en 1814, qu’ils se revirent et déplorèrent ensemble l’événement qui leur fermait une carrière qui aurait pu leur être profitable et glorieuse: Charles Dautun était parvenu au grade de lieutenant; Girouard s’était attaché aux administrations nombreuses que nécessitait l’état permanent de guerre où se trouvait la France, et avait acquis dans les postes un emploi assez lucratif.
Mais, peu après, Girouard perdit cet emploi; et Dautun, se trouvant également sans occupation, tous deux, réduits à l’oisiveté, se lièrent plus étroitement que jamais; ils usèrent leurs dernières ressources, vendirent leur patrimoine, et allèrent l’engloutir dans les maisons de jeu, gouffres impurs d’où surgissent tant de calamités sociales.
On connaît la vie habituelle des joueurs de profession; on connaît leurs désordres, leurs alternatives de gain et de perte, leurs folles dépenses quand la fortune leur sourit, leurs accès de désespoir lorsqu’elle les trompe, les actions honteuses auxquelles ils sont trop souvent poussés par la détresse. Telle était la position que s’étaient faite les deux amis Charles Dautun et Girouard, lorsqu’on apprit le meurtre de la dame Jeanne-Marie Dautun, femme du docteur Vaume, dont il a été parlé plus haut.
Cette dame, âgée de cinquante-trois ans, vivait, depuis plusieurs années, séparée de son mari; elle occupait seule et sans domestique, un petit appartement situé rue Grange-Batelière, no 7. Craintive et soupçonneuse, elle n’ouvrait sa porte qu’après avoir reconnu la voix des personnes qui venaient pour la voir; elle vivait fort retirée. Le 19 juillet 1814, son portier, inquiet de ne l’avoir pas vue depuis trois jours, et apercevant les croisées de son appartement ouvertes, l’appela à plusieurs reprises; mais, personne ne lui répondant, il appliqua une échelle à l’une des fenêtres, monta et vit, non sans effroi, le cadavre de la dame Vaume étendu dans la cuisine. Informé de cet événement, le commissaire de police arriva. Il fut procédé sur-le-champ à l’examen du corps et des lieux où le meurtre avait été commis. La dame Vaume était percée de plusieurs coups à la poitrine; elle était en déshabillé du matin; rien ne paraissait dérangé sur elle; on constata même qu’elle tenait encore une petite tabatière à la main. Ce point parut important, en ce sens qu’il annonçait que la victime, immolée sans crainte comme sans résistance, n’avait dû nécessiter aucun effort de la part de l’assassin. De l’argent et une reconnaissance d’une assez forte somme n’avaient pas été enlevés. Quelques bijoux, plusieurs couverts d’argent étaient les seuls objets qui eussent disparu. On trouva derrière un buffet un cordon ensanglanté, avec un nœud; cependant le cadavre ne portait aucune marque de strangulation.
On avait vu la dame Vaume le 15 juillet au soir; elle avait demandé, pour le lendemain, plus de lait qu’à l’ordinaire, parce qu’elle devait avoir, disait-elle, quelqu’un à déjeûner. Le 16 au matin, la laitière était montée chez elle vers neuf heures, et personne ne lui avait répondu.
Cependant Auguste Dautun, objet de l’affection de sa tante, madame Vaume, était parti au commencement de juillet pour la Belgique; et Charles Dautun, ayant rencontré, au mois d’août suivant, la femme Calamar, blanchisseuse, ancienne domestique de la dame Vaume, témoigna la plus vive douleur, quand elle lui apprit la mort tragique de sa tante, qu’il assurait avoir ignorée. Malgré les instances de cette femme, il ne voulut pas être présent à la levée des scellés, alléguant qu’il aurait trop à souffrir, en y rencontrant son oncle, qu’il supposait être l’auteur du crime. Cette perfide insinuation n’avait rien de bien dangereux pour le docteur Vaume; heureusement sa moralité, bien connue, le mettait à l’abri de tout soupçon; aussi ne dirigea-t-on contre lui aucune poursuite.
Comme on vient de le voir, l’assassinat de la tante avait précédé de quelques mois celui du neveu, qui fut commis dans les premiers jours de novembre. Charles Dautun, lors de son premier interrogatoire, avait adopté un système d’ignorance complète sur le sort de son frère. Le lendemain, il avoua qu’il l’avait assassiné, de complicité avec Girouard, le 8 novembre, à huit heures du matin. Suivant lui, Girouard était venu le trouver, s’était exhalé en imprécations contre Auguste, et lui avait proposé de l’assassiner. Charles ajoutait qu’il avait eu le malheur d’accompagner Girouard, qui était assisté d’un autre individu. Auguste, à la voix de son frère, avait ouvert la porte de sa chambre; mais, au même instant, il avait été saisi à bras-le-corps par Girouard, qui l’avait tué, sur-le-champ, d’un coup de couteau. Enfin Charles Dautun déclara que c’était Girouard, qui avait séparé la tête du tronc; et que lui, Charles, avait porté cette tête sur le quai Desaix et l’avait jetée dans la rivière.
Sur cette déclaration, Girouard fut arrêté; mais il nia tous les faits qui lui étaient imputés, et prétendit qu’au moment de l’événement, il était couché avec sa femme. Ce n’était que postérieurement, c’est-à-dire, vers le 15 ou le 16 novembre, que son épouse, avec qui il vivait en mauvaise intelligence, ayant déménagé furtivement, il avait été obligé d’aller demander un asile à Charles Dautun.
Ce dernier, dans son cinquième interrogatoire, disculpa entièrement Girouard, et assuma entièrement sur lui l’horrible responsabilité du meurtre de son frère. Jusqu’alors, souvent interrogé sur l’assassinat de la dame Vaume, il avait formellement repoussé les soupçons qui planaient sur lui, et avait cherché à les rejeter sur le sieur Vaume, son oncle. Tout à coup, c’est à-dire le 24 décembre, il déclara que, le 16 juillet, vers onze heures du matin, il avait assassiné sa tante chez elle; qu’après avoir été frappée, elle n’avait pas jeté un seul cri; que son projet, en commettant ce crime, avait été de voler l’argent et les effets de sa tante, pour aller au jeu; qu’il n’avait pris qu’une petite montre d’or, une cuillère à ragoût, deux couverts, deux cuillères à bouche, deux cuillères à café, et pas autre chose; que, saisi de remords, il n’avait pas eu le courage d’en prendre davantage. Il convint, en outre, qu’il avait vendu la montre d’or, moyennant une somme de soixante-neuf francs. Il fit aussi connaître l’orfèvre qui lui avait acheté les effets précieux dérobés à son frère, et dont il avait tiré la misérable somme de cent quatre-vingt-quatorze francs.
Girouard, soumis à de nombreux interrogatoires, persista dans un système de dénégation que semblaient favoriser les rétractations de Charles Dautun; mais, lors du procès, le plan de défense adopté par ce dernier fit naître des péripéties bien pénibles et bien douloureuses pour Girouard, qui se vit tantôt accusé, tantôt excusé par son ancien ami, selon que ce dernier le croyait nécessaire à sa cause.
Les deux accusés, Charles Dautun et Girouard, comparurent devant la cour d’assises de la Seine, le 13 février 1815. Une affluence considérable de personnes de toutes les classes encombrait la salle. On voyait parmi les pièces de conviction, les vêtemens ensanglantés dont étaient revêtus les membres épars de la victime; près de ces vêtemens était un vase de grès, où le meurtrier avait recueilli le sang de l’infortuné Auguste Dautun, avec l’eau dont il s’était servi pour laver la chambre; enfin, par une singularité qui n’appartient qu’à ce procès, les traits de la victime, modelés en plâtre, dominaient cet effrayant faisceau.
Quand les accusés furent introduits, on remarqua que Charles Dautun affectait une sorte de tranquillité qui donnait à sa physionomie, naturellement farouche, un aspect vraiment sinistre. Girouard portait sur ses traits l’empreinte de la douleur; il ne marchait qu’avec peine et soutenu par deux gendarmes.
Charles Dautun était accusé du meurtre de la dame Vaume, sa tante; et l’acte d’accusation le signalait en outre comme ayant assassiné, de complicité avec Girouard, Auguste Dautun, ex-receveur de l’enregistrement à Bruxelles.
Dans le nouvel interrogatoire qu’il eut à subir, Charles Dautun rétracta ses précédens aveux, dit qu’il les avait faits dans un moment de désordre; qu’il s’était dévoué pour Girouard; qu’il soupçonnait celui-ci d’être le coupable; que, quant à lui, il persistait à soutenir qu’il était innocent. Interpellé sur la manière dont il s’était procuré les divers effets, appartenant à son frère, qu’il avait vendus à des orfèvres; il répondit que c’était Girouard qui lui avait remis la clé de l’appartement d’Auguste Dautun. Quant aux deux assassinats, il déclara ne rien connaître des circonstances de ces deux crimes.
Confronté deux fois avec Girouard, Dautun détourna les yeux, en disant qu’il ne pouvait voir cet homme sans horreur. «C’est toi, répondit Girouard, qui me fais horreur, monstre, et tu veux me perdre.»
Après l’audition des témoins, qui n’ajouta que peu de chose aux lumières déjà recueillies par la justice, mais qui fit connaître l’immoralité des prévenus, l’avocat-général prononça son réquisitoire; et la parole fut accordée successivement aux défenseurs des accusés. Comme aucun avocat n’avait voulu se charger volontairement de la cause de Charles Dautun, la cour avait nommé d’office Me Dumolard, qui sut remplir sa pénible tâche avec un talent remarquable. Le principal argument que le défenseur de Girouard fit valoir en faveur de son client, fut relatif à la prétendue remise de la clé. «Charles Dautun soutient, dit-il, que c’est Girouard qui lui a remis la clé de l’appartement, de son frère, le 14 novembre, et dès le 10, le 11 et le 12, il avait enlevé les meubles et effets de cet appartement; vous voyez donc que l’imposture est palpable. Je recommande ces réflexions à votre sagesse, et Girouard à votre justice.»
Après les plaidoiries et avant de clore les débats, le président tenta un dernier effort pour obtenir de Dautun des aveux sincères. «Dautun, lui dit-il, les débats vont être fermés; vous pouvez encore éclairer la justice; recueillez vos idées. Pourquoi avez-vous accusé Girouard d’avoir coopéré à cet assassinat?—Comme Girouard m’avait remis la clé, j’ai craint qu’il ne fût compromis.—Vous persistez donc à dire qu’il vous a remis la clé?—J’y persiste.—Dautun, tâchez de désarmer, non pas la justice de l’homme, mais celle de l’Éternel; et songez que vous seriez bien plus coupable encore, si vous laissiez planer le soupçon sur l’innocence. Je vous le demande encore une fois, êtes-vous coupable de l’assassinat de votre frère?—Non.—Vous n’en êtes pas coupable?—Non.—Et vous, Girouard?—Je n’ai commis aucun crime.—C’est pour la dernière fois, Dautun, je le répète, il est peut-être encore un moyen de fléchir le courroux céleste; dites la vérité.—Je n’ai point tué mon frère.»
Après ces pressantes et inutiles exhortations, le président ferma les débats et présenta le résumé de cet odieux procès, qu’il termina en ces termes: «Charles Dautun, qui paraît aujourd’hui devant vous, et qui a essayé son bras sur sa tante, sur sa bienfaitrice, sur sa seconde mère, avant de poignarder son frère, n’aurait peut-être jamais eu l’idée du crime, s’il n’avait pas nourri dans son cœur la funeste passion du jeu; et peut-être ne l’aurait-il jamais éprouvée, s’ils avaient été fermés pour jamais ces lieux ouverts à tous les citoyens, où l’amour de l’or, irrité par les calculs de l’espérance, exalte d’abord les idées, et finit par déshonorer les âmes. Oh! quand viendra donc le jour où l’on fermera ces salons du vice et de la perversité, où des pères barbares jouent le pain de leur famille, où des fils avilis consomment la ruine de leur fortune et la honte de leur nom!»
Le président posa ensuite les questions soumises à la délibération du jury. Les deux premières étaient relatives à la complicité d’assassinat et de vol qui pesait sur Girouard. Elles furent résolues négativement, et le président, en prononçant l’acquittement de Girouard, lui adressa l’allocution suivante: «Girouard, il est doux pour moi, dans un jour aussi triste, de pouvoir vous rendre à la liberté: si de violens soupçons ont pesé sur vous, ne vous en prenez qu’à vous-même; si votre conduite avait toujours été bonne, elle aurait suffi pour vous mettre à l’abri de l’accusation. Réprimez les penchans honteux qui ont failli vous perdre pour jamais. Travaillez, et tâchez de reconquérir l’estime publique que vous avez depuis si long-temps perdue.»
La transition brusque de la crainte de la mort à la certitude de la liberté produisit un si violent ébranlement sur les facultés de Girouard, déjà affaibli par de longues souffrances, qu’il s’évanouit. Vainement il essaya de parler, il n’eut pas la force de proférer une seule parole. Il se retira, soutenu par quatre personnes, et une jeune dame, aussi remarquable par les grâces de sa figure que par la bonté de son cœur, fit pour ce malheureux une quête destinée à subvenir à ses premiers besoins.
Il restait à prononcer sur le sort de Charles Dautun. La réponse du jury fut affirmative sur tous les chefs d’accusation. Pendant la lecture de la décision des jurés, l’abattement de Dautun augmentait par degré, et, chaque fois qu’il entendait répéter: Oui, Charles Dautun est coupable, il indiquait, par un signe de tête, qu’il ne l’était pas.
Lorsque le président, faisant l’application de la loi, prononça la peine de mort, à ce dernier mot, Dautun tomba dans une profonde stupeur, sa tête roula sur sa poitrine, puis il s’écria: Je suis perdu; je n’ai pas commis ce crime; je ne suis coupable que d’avoir enlevé les effets. «Dautun, lui dit le président, il ne vous reste plus qu’une seule ressource: jetez-vous dans les bras de la religion. Les crimes que vous avez commis sont bien grands, sans doute; mais la miséricorde de Dieu est plus grande encore; implorez sa miséricorde. Je vous préviens que vous avez trois jours pour vous pourvoir en cassation.»
En entendant ces mots, le condamné sembla reprendre un peu d’assurance, et, dans le trajet du tribunal à la prison, il s’écria plusieurs fois: Oui, j’en appellerai! j’en appellerai.
En effet, le 27 février, Charles Dautun se pourvut en cassation; mais, son pourvoi ayant été rejeté par la cour suprême, le 29 mars, à deux heures et demie, on vint l’avertir de se préparer à la mort. Cette terrible nouvelle l’accabla à tel point qu’il put à peine proférer ces mots entrecoupés: Mon Dieu!.... quel sort!.... un soldat!... Je me recommande à la clémence de l’empereur. Il refusa les secours de la religion, mais sans rudesse ni bravade.
A l’instant où la fatale toilette fut achevée, un officier public lui dit: «Il est encore temps de déclarer la vérité: avez-vous quelques révélations à faire? profitez d’un dernier moment.» Dautun répondit d’une voix faible et très-altérée: «J’ai dit la vérité au tribunal, c’est Girouard qui m’a remis la clé; d’après, jugez du reste.»
Dautun conserva le même abattement jusqu’au lieu du supplice; néanmoins le prêtre qui l’avait accompagné ne put vaincre son obstination. A quatre heures et demie, il avait subi son arrêt.