ASSASSINS DE FUALDÈS.


Fualdès!... ce nom seul réveille le souvenir d’un forfait qui, par le voile mystérieux dont il est resté long-temps enveloppé, et par les circonstances inouïes qui l’accompagnèrent, s’est acquis une déplorable célébrité. L’intérêt bien mérité qu’inspirait la victime, la position sociale des principaux meurtriers, la complication des incidens, la monstrueuse atrocité de quelques détails, les révélations et les réticences de la dame Manson, les débats qui eurent lieu devant deux Cours d’assises et qui finirent par jeter quelques rayons de clarté sur cet attentat ténébreux, rangent l’horrible assassinat de Fualdès parmi les événemens le plus éminemment dramatiques. Quinze années ont passé sur ce meurtre sans exemple, et ce laps de temps n’en a point affaibli l’horreur. Quoique le crime eût été commis dans une ville éloignée de la capitale; quoique les tribunaux, chargés de prononcer sur le sort des coupables, fussent également à de très-grandes distances; néanmoins, sur tous les points de la France, on s’en souvient encore, tous les esprits vivement préoccupés par les réponses énigmatiques d’une femme qui, comme témoin jouait le principal rôle dans cette affaire attendaient de jour en jour des révélations décisives, s’indignaient même contre la dame Manson, à cause de ses demi-aveux suivis immédiatement d’un profond silence, et faisaient éclater leur impatience de connaître l’issue de ce mémorable procès. Enfin l’attente et l’anxiété du public furent à peu près satisfaites; nous disons à peu près; car si plusieurs des assassins tombèrent sous le glaive des lois, la vérité demeura encore obscure, malgré des recherches actives et des débats solennels.

Nous allons essayer de retracer les circonstances les plus intéressantes de cette tragique histoire, de manière à en présenter un tableau qui ne laisse rien à désirer sous le rapport de l’exactitude, et qui soit de nature à satisfaire également et ceux qui connaissent déjà ces faits, et ceux pour qui ces détails seront entièrement nouveaux.

Le 20 mars 1817, la ville de Rodez apprit avec un sentiment d’horreur qu’un forfait inouï venait d’être commis dans ses murs. Dès le matin même, un cadavre fut trouvé flottant sur les eaux de l’Aveyron; c’était celui de M. Fualdès, ancien magistrat; toute idée de suicide fut à l’instant écartée; une large blessure faite au cou de la victime ne permettait pas de douter qu’elle n’eût succombé sous les coups de lâches assassins.

Ce triste événement fit naître une foule de conjectures. Jouissant de l’estime générale et de la considération publique, M. Fualdès s’était toujours conduit de manière à ne point se faire d’ennemis particuliers; du moins on ne lui en connaissait pas. Ses principes politiques bien prononcés en faveur de la liberté, mais sages et tolérans, étaient trop inoffensifs pour exciter la fureur des fanatiques les plus ardens; sa fortune était en apparence trop peu considérable pour tenter la cupidité d’un assassin.

Quels étaient donc et la cause et les auteurs du crime? Telle était la question que l’on s’adressait mutuellement, et chacun y répondait diversement. Les habitans de Rodez, éperdus, regardaient autour d’eux avec effroi. Une voix trompeuse répandait à dessein que des gens flétris par la justice avaient assouvi leur rage sur le magistrat inflexible qui avait provoqué leur juste punition. Une autre rumeur circulait aussi, rumeur qui répandit en un instant le trouble et la terreur dans tout le pays. On cherchait à accréditer sourdement que Fualdès avait été assassiné en haine de ses opinions politiques par les nobles de Rodez; on désignait ce crime comme le prélude de nouveaux attentats; on le regardait comme le signal d’une nouvelle Saint-Barthélemy. Dans un moment où les esprits étaient encore en fermentation, quels malheurs pouvaient causer des idées aussi alarmantes répandues dans les masses! Cependant ces bruits étaient l’œuvre d’infâmes calomniateurs dont le but était de soustraire les vrais coupables à l’œil vigilant de la justice. Heureusement ces craintes chimériques furent bientôt dissipées, l’effroi général disparut, et l’intérêt, se reportant tout entier sur le malheureux Fualdès, s’accrut encore, lorsqu’on parvint à saisir quelques particularités du crime.

Bientôt les recherches de l’autorité produisirent des indices certains. On avait su que, le 18 mars, M. Fualdès avait reçu de M. Seguret, en effets de commerce, une somme considérable, à compte sur le prix d’un domaine qu’il lui avait vendu; que, dans l’après-midi du 19, un rendez-vous pour la négociation de ces effets lui avait été donné et fixé à huit heures du soir. En effet, M. Fualdès sortit de chez lui vers cet instant, après avoir pris sous sa redingotte quelque chose qu’il soutenait avec son bras gauche, et, une demi-heure après, un individu trouva, dans la rue du Terral, sur le prolongement de la rue des Hebdomadiers, une canne reconnue depuis pour être celle de M. Fualdès, et non loin de la maison Bancal, un mouchoir usé, récemment tordu dans toute sa longueur. Ces premiers renseignemens en amenèrent de plus concluans, et enfin il fut reconnu qu’un homme avait été aposté près de la maison de M. Fualdès, et que, au moment où celui-ci était sorti, cet individu avait quitté son poste, et était descendu en grande hâte dans la rue de l’Ambergue-droite, qui aboutit à celle des Hebdomadiers par la petite rue qui traverse celle de Saint-Vincent. On avait remarqué que d’autres hommes étaient également postés au coin des maisons de François Valat et de Missonnier, de la rue dite des Frères-de-l’École-Chrétienne, et sur la porte de la maison Vergnes, habitée par Bancal. L’infortuné Fualdès, se rendant au rendez-vous qu’on lui avait donné, marchait avec sécurité; mais, à peine arrivé près de la maison Missonnier, il est saisi par plusieurs scélérats, à un signal convenu; on lui met un bâillon sur la bouche, et on l’entraîne violemment dans la maison Bancal, lieu infâme, repaire de la débauche et de la prostitution; c’est là que la scène horrible du meurtre avait été préparée. Le malheureux vieillard est jeté sur une table; les assassins rugissent autour de lui. Vainement il demande un instant pour se recommander à Dieu; on le repousse avec ironie. Il se débat, la table est renversée; les bourreaux la relèvent. L’un tient les pieds de la victime; un autre, armé d’un couteau, essaie de lui porter le coup mortel, mais sa main tremble. Un troisième reproche à son complice son défaut d’assurance, et, lui arrachant le couteau des mains, le plonge dans la gorge de la victime. O scène digne de cannibales! détails dégoûtans d’horreur! Le sang qui coule de la blessure est reçu dans un baquet, et donné ensuite en nourriture à un porc. Après la consommation de cet odieux sacrifice, le corps de Fualdès est placé sur deux barres, enveloppé dans un drap et dans une couverture de laine, lié comme une balle de cuir avec des cordes, et porté, vers les dix heures du soir, dans la rivière d’Aveyron, par quatre individus précédés d’un homme à haute taille armé d’un fusil, et suivi de deux autres, dont un seulement était aussi armé d’un fusil.

Ces renseignemens, quoique incomplets, provenaient d’aveux faits à des tiers par la femme Bancal, ou sortis de la bouche naïve des enfans de cette femme. C’était à peu de distance de la maison Bancal qu’on avait trouvé la canne et le mouchoir tordu; cette circonstance, coïncidant parfaitement avec les faits déjà articulés, Bancal, sa femme et sa fille aînée furent aussitôt arrêtés, et leurs autres enfans en bas âge, placés à l’hôpital de Rodez. Une visite, faite à leur domicile, fit découvrir une couverture de laine et plusieurs linges ensanglantés qui avaient servi à envelopper le corps de Fualdès. On trouva également une veste que portait Bancal le jour de l’assassinat; cette veste était tachée de sang qu’on avait essayé d’enlever, en le râclant avec un couteau. Des propos tenus par la femme Bancal dans sa prison ne manquèrent pas d’être recueillis; ainsi elle dit à une autre prisonnière, la femme Lacroix, après avoir vomi les plus grossières injures contre M. Fualdès, qu’il avait été bâillonné avec un mouchoir; qu’on l’avait saigné avec un mauvais couteau; qu’il avait sur le corps une chemise qui ressemblait à une aube; qu’elle avait pris une bague qu’il portait au doigt, mais que le lendemain elle avait été forcée de la rendre, et qu’on lui avait donné six francs à titre de compensation. Elle ajouta que, si on lui demandait au tribunal ce qui s’était passé chez elle, elle dirait aux juges qu’ils devaient bien le savoir, puisqu’ils y étaient eux-mêmes; qu’elle avait reçu trois écus de cinq francs et quelques autres pièces de monnaie qu’on avait trouvées dans les poches du sieur Fualdès; qu’une clé, qui fut également trouvée sur lui, fut donnée à un monsieur de la campagne; qu’enfin ces messieurs avaient dit qu’ils ne tuaient pas pour de l’argent.

Les enfans Bancal, séparés de leurs parens, et soustraits par conséquent à leur influence, avaient raconté d’autres détails. Madelaine, une des filles, ne cachait point que son père et sa mère étaient en prison, parce qu’on avait tué un monsieur chez eux. Elle disait avoir été témoin du crime. Le soir qu’il avait été commis, sa mère l’avait menée coucher dans une chambre au second étage de la maison qu’ils habitaient; mais, excitée par la crainte ou par la curiosité, à peine avait-elle été laissée seule, qu’elle se leva, descendit au rez-de-chaussée, et, passant derrière une armoire, se glissa dans le lit de son père et de sa mère; bientôt les assassins entrèrent dans la chambre, y traînant leur victime. A travers un trou du rideau du lit, elle vit étendre le monsieur sur la table. Pendant qu’on le saignait, son père tenait la lampe, et sa mère recevait le sang. Elle ajoutait avec son jeune frère qu’il y avait des messieurs qu’ils ne connaissaient pas, excepté celui de la place de la Cité; que c’étaient ces messieurs qui avaient égorgé celui qui était mort, et qu’après ils l’avaient emporté hors de la maison.

La justice obtint encore d’autres indices; si ceux qu’on vient de lire suffisaient pour déterminer le lieu où le crime avait été commis, il restait à connaître les assassins et leur nombre. La fille Anne Benoît, qui demeurait dans la maison Bancal, et depuis impliquée au procès, répéta à plusieurs personnes qu’on aurait beaucoup de peine à reconnaître les auteurs de l’assassinat. «On cherche à le savoir, disait-elle, mais on ne le saura pas, on n’a pas pris de témoins; cela ne s’est pas fait dans la maison Bancal, mais hors de la ville, dans quelque jardin. C’est pour cause d’opinion et non d’intérêt qu’on l’a tué. On l’a saigné sur une table comme un cochon. Ce sont les nobles qui ont commis le crime». Ces propos qui contredisaient en quelque sorte les circonstances déjà connues, auraient pu plonger les magistrats dans une embarrassante perplexité, si l’opinion publique, en désignant hautement les assassins, ne les avait ramenés à examiner scrupuleusement la conduite d’hommes qui d’abord avaient appelé leur attention, et qui avaient su adroitement détourner les soupçons dont ils avaient été l’objet.

Et cependant quels étaient ces hommes que des soupçons véhémens allaient atteindre? Des hommes appartenant aux familles les plus considérables du pays, admis dans les plus hautes sociétés de Rodez; bien plus, ces hommes étaient des amis, des parens de Fualdès. Bastide et Jausion, désignés comme les principaux meurtriers, semblaient, par leur fortune même, être à l’abri de la plus simple idée d’un tel attentat, qui n’aurait eu sa source que dans la cupidité. Le premier était un propriétaire-cultivateur, l’autre avait une charge d’agent de change à Rodez. Cependant on fut contraint de se rendre à l’évidence, lorsqu’à l’appui des premiers faits qui tendaient à incriminer ces deux individus, se joignirent de nouveaux élémens de conviction.

Le lendemain du crime, Jausion s’était introduit dans la maison Fualdès, vers les sept heures et demie du matin; l’affreuse nouvelle était déjà publique. Au lieu d’aller porter à la veuve les consolations que réclamait le malheur qui venait de la frapper, Jausion monte aux appartemens, les fouille, et, pénétrant dans le cabinet de M. Fualdès, y enfonce à l’aide d’une hache, un bureau d’où il soustrait un sac d’argent, un livre-journal, un grand portefeuille de maroquin à fermoir et plusieurs effets de commerce, que Fualdès avait reçus la veille de M. Séguret. Il se garde bien de faire part à la veuve de ce qu’il vient de faire, et se contente de dire à un domestique qui lui voit le sac dans les mains: Je prends ce sac, parce qu’on doit mettre le scellé; il ne faut rien dire à personne. Le même jour, à dix heures du matin, Bastide Gramont frappa rudement à la porte, et demanda, d’un air égaré, si Fualdès y était. Remarquez bien qu’à cette heure, la mort tragique de cet ancien magistrat était connue de toute la ville.—«Que dites-vous? répondit la fille à qui il s’adressait.» Bastide, passant sa main sur sa figure, reprit: «Ah! je me trompe! il faut aller tout fermer.» Il monta rapidement à la chambre du maître de la maison sans demander à être accompagné; la fille le suivit; il courut à l’armoire où Fualdès tenait certains papiers, y mit la main, en ferma la porte et en ôta la clé: il ferma aussi la chambre; mais, dans ce moment, la servante de la maison se présenta pour retirer les draps du lit, et Bastide rouvrit cette chambre; il se plaça d’un côté du lit; la servante tira la couverture pour la rouler; alors il tomba aux pieds de Bastide quelque chose qu’il ramassa aussitôt en manifestant beaucoup d’étonnement: «C’est une clé, dit-il, nous la mettrons avec les autres.» Cette clé était précisément celle du bureau de Fualdès, et celui-ci la portait toujours sur lui.

Les dépositions de nombreux témoins attestaient tous ces faits. On avait vu Jausion, le 20 mars, dans la maison Fualdès, avec son épouse, sœur de Bastide; des domestiques et un ami de Fualdès l’affirmaient. Avant de s’y rendre, et lorsqu’on lui apprit l’effrayante nouvelle dont toute la ville retentissait, il ne témoigna ni surprise, ni émotion; au contraire, rencontré sur la place de la Cité par une personne qui lui parla du funeste événement, il avait répondu: Ah f.....! que voulez-vous que j’y fasse? Quant à Bastide, sa présence à Rodez, dans la soirée du 19 mars, était démontrée d’une manière incontestable: nombre d’habitans l’y avaient vu, et plusieurs déposaient qu’ils l’avaient entendu ce jour-là même, assigner pour le soir, un rendez-vous à M. Fualdès.

Ne semblait-il pas que la providence, qui se charge souvent du châtiment du crime, voulût pousser les deux principaux coupables à devenir leurs propres accusateurs? Qui n’a remarqué que leurs premières démarches, leurs premières paroles après l’événement, étaient déjà de fortes dépositions. Ils feignent d’ignorer ce que tout le monde sait, et quand ils l’apprennent, c’est avec la plus froide indifférence. De tels indices sont rarement trompeurs.

Jausion et Bastide furent arrêtés, et avec eux les nommés Bach, Colard, Missonnier, Bousquier, et la fille Anne Benoît, que de nombreuses déclarations firent regarder comme complice du crime.

Cependant la justice instruisait, et chaque jour semblait jeter de nouvelles lumières sur les circonstances de l’assassinat de M. Fualdès. Un mendiant, nommé Laville, couché dans une écurie dépendant de la maison de Missonnier, déclara avoir entendu qu’on se débattait dans la rue, près de la porte de l’écurie où il était couché. «On poussa, dit-il, deux fois la porte. Le malheureux qu’on traînait, arrivé devant la maison Bancal, fit deux ou trois cris, dont le dernier était étouffé, comme celui d’une personne qui suffoquerait. Pendant ce temps, des joueurs de vielle, placés devant la maison Bancal, firent entendre, pendant une heure environ, le son de leurs instrumens.» Ces joueurs de vielle, signalés dans cette déposition, avaient disparu le lendemain matin, et toutes les recherches faites pour les retrouver furent inutiles. Un autre témoin, le sieur Brast, raconta que, vers les huit heures un quart, il entendit marcher dans la rue plusieurs personnes, qui paraissaient porter une balle ou paquet, qu’elles s’arrêtèrent devant la maison Bancal; qu’une porte s’ouvrit et se ferma; mais que le son de la vielle l’empêcha de distinguer si c’était celle de Bancal; que, peu de temps après, il entendit des sifflets et des Hem! Les personnes qui marchaient ne faisaient pas de bruit et paraissaient avoir des escarpins.

Cette déclaration, corroborée de plusieurs autres, établissait les faits qui avaient précédé l’entrée des assassins chez Bancal; l’instruction recueillit d’autres détails sur ce qu’ils avaient fait ensuite. La fille Monteil, locataire dans la maison Bancal, déclara que, le 25 mars, la jeune Madeleine Bancal lui avait tout conté. Cette petite fille lui fit voir les deux trous du rideau du lit par lesquels elle avait tout vu. Elle demanda du pain, la fille Monteil prit un couteau pour lui en couper; mais Madeleine s’opposa à ce qu’on en fît usage, en lui disant: C’est avec ce couteau qu’on a tué le monsieur.

Jusque là, il n’existait en réalité à l’appui de la prévention contre Bastide et Jausion, que leurs démarches dans la matinée du 20 mars, et les déclarations d’un enfant de huit ans, qui ne pouvaient suffire pour servir de base à une accusation aussi terrible. Mais bientôt un éclair imprévu vint jeter une lueur nouvelle sur les faits les plus importans de l’affaire.

On répétait dans la ville, qu’une dame appartenant à une des familles les plus considérables du département de l’Aveyron s’était trouvée, par un motif que chacun expliquait à sa manière, dans la maison Bancal, au jour et à l’heure que l’assassinat avait été commis, et qu’elle avait été témoin du crime. On faisait, à ce sujet, mille histoires romanesques et mystérieuses. On citait plusieurs femmes des meilleures familles de Rodez. Voici comment cessèrent toutes les incertitudes à cet égard:

Un officier nommé Clémendot, se trouvant temporairement à Rodez, et déjeûnant un jour avec plusieurs personnes de cette ville, la conversation roula sur l’assassinat de M. Fualdès, et comme, à l’occasion de l’étrange circonstance relative à la dame qui avait été présente à l’exécution du crime, on citait une demoiselle de Rodez, l’officier, entraîné par un sentiment de justice, s’écria hautement: Cela est faux, car je sais qui c’est. Sur cette exclamation, M. Clémendot fut appelé, le jour même, devant le juge d’instruction, et fit une déclaration d’où il résultait que, le 28 juillet 1817, au soir, étant à la promenade avec la dame Manson, il lui avait dit que le bruit courait dans la ville que, le soir de l’assassinat de Fualdès, une dame ou une demoiselle s’était trouvée dans la maison Bancal, où l’on soupçonnait que le crime avait été commis; qu’elle y était restée, malgré elle, pendant tout le temps de cette horrible exécution; qu’elle n’était allée dans cette maison que par suite d’un rendez-vous donné; que l’on citait plusieurs personnes de la ville; et qu’elle, dame Manson, était du nombre. Suivant le récit de Clémendot, madame Manson ne rejeta pas cette déclaration avec assez de chaleur; alors il l’accabla de questions tellement pressantes, que cette dame finit par lui avouer que c’était elle-même qui s’était trouvée dans la maison Bancal. Il serait difficile de peindre l’émotion qu’éprouva M. Clémendot, en recevant une pareille confidence. Il pressa de nouveau madame Manson, la priant de ne lui rien cacher, et l’assurant qu’il prenait un vif intérêt à sa position. Elle lui dit alors qu’étant entrée dans cette maison, et parlant avec la femme Bancal, elle entendit au-dehors un bruit occasionné par plusieurs personnes qui semblaient se disputer l’entrée; qu’en entendant ce bruit, la femme Bancal la poussa dans un cabinet attenant, où elle l’enferma; que la vivacité avec laquelle ce mouvement fut exécuté la jeta dans une grande frayeur; que son effroi redoubla, lorsqu’il ne lui fut pas possible de douter qu’on venait de commettre un crime affreux; et plus encore, lorsque, malgré son trouble, elle put entendre que sa propre vie était menacée; qu’enfin on la fit sortir du cabinet, et qu’on la reconduisit, en lui faisant promettre le plus grand secret sur tout ce qu’elle avait pu voir et entendre, et en lui disant qu’elle paierait de sa vie la moindre indiscrétion. Elle ajouta qu’elle avait été long-temps à se remettre de sa frayeur; que, pendant dix jours, elle avait fait coucher avec elle une petite fille de chez la dame Pal, où elle demeurait, et que, chaque soir, en rentrant, elle visitait tous les coins et recoins de son appartement.

M. Clémendot dit à madame Manson que, puisqu’elle s’était trouvée dans la maison Bancal, elle devait connaître les assassins. «Avez-vous reconnu, ajouta-t-il, Bastide Gramont?» Elle répondit que, ne l’ayant vu qu’une seule fois, elle n’avait pu le reconnaître. «Et Jausion?—Ah! dit-elle, je ne l’ai vu que deux ou trois fois, et je ne pourrais que très-difficilement le distinguer d’avec son frère.» M. Clémendot lui témoigna son étonnement de ce qu’étant du pays, elle n’en connaissait pas mieux les habitans; à quoi elle répondit qu’elle avait été long-temps absente.

La déclaration de M. Clémendot se terminait ainsi: «Il est une foule de petits détails qui ont échappé à ma mémoire. Ce que je puis dire avec vérité, c’est que la faiblesse des raisonnemens de madame Manson, et l’embarras que lui causaient mes pressantes questions sur ces deux personnages (Bastide et Jausion) me convainquirent qu’elle connaissait tous les acteurs de cette horrible scène. Ma conviction était si forte, que je lui dis: «Madame, tout ce que vous venez de me dire présente comme un des principaux coupables un homme qu’on ne croyait coupable que du vol commis chez M. Fualdès, le lendemain de son assassinat.—Qui donc? me dit-elle alors.—Jausion,» lui dis-je. A l’instant, elle se couvrit le visage, et dit: Ne parlons plus de cela; ce que je pris pour un aveu tacite. Je ramenai sans cesse la conversation sur cette affaire; et, lui ayant dit, d’après le bruit qui courait dans la ville, que Bastide et Jausion n’étaient sans doute pas les seuls machinateurs de cet assassinat, elle me répondit qu’en effet il en était encore deux autres qui jouaient un rôle, et qui n’étaient point arrêtés, ajoutant qu’elle ne les connaissait pas. Je lui demandai pourquoi elle n’avait point fait de révélations à la justice. «Ces gens-là, me dit-elle, tiennent à tant de familles! Tôt ou tard, je paierais bien cher mon imprudence; d’ailleurs, les visites que j’ai reçues de madame Pons et de madame Bastide m’en ont empêchée.»

Ces révélations étaient d’une trop haute gravité pour que l’on ne s’empressât pas d’acquérir la preuve qu’elles reposaient sur la vérité. La dame Manson était fille d’un magistrat recommandable, épouse d’un ancien officier; elle avait été admise dans les meilleures sociétés de Rodez. Sa conduite, extrêmement légère, sa tournure d’esprit tout-à-fait romanesque, son goût bien connu pour les aventures extraordinaires, firent douter d’abord qu’elle eût été témoin de l’assassinat de Fualdès. Toutefois, sur les révélations de M. Clémendot, elle fut appelée devant la justice. Mais, en présence des magistrats, elle nia tout. Cependant il était impossible de croire que M. Clémendot, homme d’honneur, eût inventé malignement les faits qu’il avait allégués. Ses allégations compromettaient la réputation de madame Manson, puisqu’elles signalaient sa présence dans une maison de débauche. M. Enjalran, père de cette dame, s’adressa au comte d’Estourmel, préfet du département, et le pria d’interroger sa fille, dans l’espoir qu’il l’amènerait à dire la vérité.

Dès ce moment, toute l’attention publique se porta sur madame Manson; on semblait pressentir que c’était par elle seule que l’on pourrait connaître la vérité touchant l’assassinat de Fualdès. Mais on verra qu’il n’était nullement facile d’arracher le secret de ce témoin mystérieux.

Le 31 juillet, M. le comte d’Estourmel, pour obtempérer au désir de M. Enjalran, manda chez lui madame Manson. Cette dame assura d’abord qu’elle connaissait à peine M. Clémendot, et nia lui avoir jamais rien confié au sujet de l’assassinat de M. Fualdès. Le lendemain, dans une nouvelle entrevue qu’elle eût avec M. le préfet, elle commença par reconnaître qu’elle avait en effet raconté à M. Clémendot la plupart des choses contenues dans sa déposition; mais, en même temps, elle soutint qu’elle avait cherché à l’intriguer par une histoire faite à plaisir. Mise en présence de M. Clémendot, madame Manson reconnut que cet officier n’avait réellement rien répété que ce qu’elle lui avait dit dans leur conversation. Cette assertion parut dénuée de fondement; on n’invente pas de gaîté de cœur une semblable histoire. M. Enjalran menaça sa fille de toute son indignation, si elle ne disait pas la vérité; elle était fort émue. Elle disait souvent: Mais pourquoi veut-on que je témoigne? N’en sait-on pas assez sur cette affaire? Je n’ai rien vu, rien entendu. Je n’ai connu personne. La veille, elle avait dit: Je n’ai point été chez Bancal, mais dans le cas contraire, la mort ne m’en ferait pas convenir.

Elle consentit enfin à faire ses aveux devant son père, mais elle y mit pour condition qu’on ne la séparerait pas de son enfant, et qu’on lui assurerait les moyens de pourvoir à son existence. M. Enjalran s’y engagea, et madame Manson répéta devant lui, qu’elle s’était en effet trouvée chez Bancal, dans la soirée du 19 mars, mais qu’elle n’avait connu personne.

A la suite de cette conférence, madame Manson fut menée dans la maison Bancal pour reconnaître les lieux. Elle signala le cabinet où elle avait été jetée; on se convainquit que de cet endroit, il était facile d’entendre ce qui se disait dans la salle. La vue de ces lieux causait à madame Manson une agitation impossible à décrire.

Le lendemain 2 août, le préfet eut un nouvel entretien avec cette dame, dont l’anxiété était visible; on voyait sur ses traits altérés, qu’un violent combat tourmentait sa conscience. Ce fut alors qu’elle compléta sa déposition dont elle consacra la vérité en y apposant sa signature. Nous allons mettre cette pièce importante textuellement sous les yeux des lecteurs, elle était ainsi conçue:

«A l’entrée de la nuit, le 19 mars 1817, je passai dans la rue des Hebdomadiers. Étant près de la maison de M. Vainettes, j’entendis venir plusieurs personnes; pour les éviter, j’entrai dans une porte que je trouvai ouverte, et que j’ai su depuis être celle de la maison Bancal. Comme je traversais le passage, je fus saisie par un homme qui venait soit du dehors, soit de l’intérieur de la maison; le trouble où j’étais ne me permit pas de distinguer. On me transporta rapidement dans un cabinet; «Tais-toi,» me dit une voix; on ferma la porte et je restai comme évanouie.

«Je ne sais pas le temps que je suis restée dans le cabinet: j’entendais de temps en temps parler et marcher dans la pièce à côté, mais sans distinguer ce qu’on pouvait dire. Un silence d’un quart-d’heure succéda au bruit que j’avais entendu. J’essayai d’ouvrir une porte ou une fenêtre dont la serrure se trouva sous ma main, et je me donnai un coup violent à la tête.

«Bientôt un homme entre dans le cabinet, me prend fortement par le bras, me fait traverser une salle où je crus entrevoir une faible clarté, et nous sortons dans la rue. Cet homme m’entraîna rapidement jusqu’à la place de la Cité, du côté du puits; il s’arrêta, et me dit à voix basse: «Me connais-tu?—Non, lui répondis-je, sans oser lever les yeux sur lui. J’avoue que je ne cherchai pas à le reconnaître..... «Sais-tu d’où tu viens?—Non.—N’as-tu rien entendu?—Non.—Si tu parles, tu périras.» Et en me serrant violemment le bras: «Va-t’en» me dit-il, et il me poussa; je fis quelques pas sans oser me retourner. Après être un peu remise du trouble excessif que j’éprouvais, je fus frapper chez Victoire, ancienne femme de chambre de maman. On ne m’entendit pas. Je descendis l’Ambergue droite et je fus me cacher sous l’escalier de la maison de l’Annonciade que je savais être abandonné. Je m’aperçus qu’un homme me suivait; je le reconnus pour le même qui m’avait conduite précédemment. Il s’approcha, et me dit: «Est-il bien vrai que vous ne me connaissez pas?—Non.—Je vous connais bien, moi.—Cela est possible; tant de personnes peuvent me connaître de vue que je ne connais pas!—Nous l’avons échappée belle l’un et l’autre; j’étais entré dans cette maison pour voir une fille. Je ne suis pas du nombre des assassins; au moment où je vous ai saisie, voyant que vous étiez une femme, j’ai eu pitié de vous, et je vous ai mise à l’abri du danger. Mais que veniez-vous faire dans cette maison?—J’y avais vu entrer quelqu’un que j’ai cru reconnaître, et je voulais m’en assurer.—Est-il bien sûr que vous ne me connaissez pas? S’il vous échappe la moindre chose concernant cette affaire..... Jurez que vous ne parlerez jamais de moi. Sur la place il ne faisait pas si noir qu’ici: me reconnaîtriez-vous en me voyant au jour? Je lui répondis que non. Il me quitta au bout d’une demi-heure, et me dit: Ne rentrez qu’au jour, et ne me suivez pas.» Je l’assurai que je n’en avais pas envie.

«Au point du jour, je regagnai ma demeure, je me couchai; on ignora que j’avais passé la nuit dehors. Peu d’heures après, la nouvelle de l’assassinat se répandit dans la ville, et j’éprouvai une telle frayeur, que pendant long-temps je fis coucher une petite fille dans ma chambre.»

Signé E. Manson.

Il faut ajouter ici un aveu que madame Manson avait fait précédemment, et qui se trouve omis dans sa déclaration écrite. Elle avait dit à M. Clémendot qu’elle était habillée en homme lorsqu’elle fut chez Bancal. Le costume dont elle s’était servi se composait d’une veste qu’elle avait encore, et d’un pantalon, qu’elle dit avoir brûlé. Interrogée sur le motif de cette action, elle garda le silence; voyant qu’elle se troublait, le préfet, qui lui avait fait cette question, ajouta, en la regardant fixement: Vous avez brûlé ce pantalon parce qu’il était taché de sang. Elle répondit: «C’est vrai; au moment où je me sentis saisie et transportée dans le cabinet, je m’écriai: Je suis une femme! Ce fut alors qu’on me répondit: Tais-toi..... En me jetant dans ce cabinet, j’ai heurté, je crois, contre le loquet d’une fenêtre, et il n’en fallut pas davantage pour me procurer un saignement de nez; j’y suis d’ailleurs sujette. Mon pantalon fut tout ensanglanté; je m’en aperçus plus tard, et quand je fus à l’Annonciade, je me r’habillai en femme; ce qui me fut d’autant plus facile, que j’avais conservé ma robe sous mes habits d’homme.»

Madame Manson avait bien dit la vérité, mais pas toute la vérité; bientôt, adoptant un système de variations qu’on ne saurait concevoir, elle déclara mensongère la déclaration qu’elle avait faite le 2 août; cependant il était impossible de douter que cette dame n’eût pas été témoin de l’affreuse catastrophe; et ce qui donnait encore plus de poids à cette présomption, c’étaient les démarches que faisaient auprès d’elle les parens et les amis des accusés Bastide et Jausion. Néanmoins madame Manson se refusait à lever le voile qui s’opposait encore à la conviction des magistrats, lorsque les révélations d’un des complices de l’assassinat de Fualdès dissipèrent presque tous les nuages qui empêchaient la vérité de paraître au grand jour.

Ce complice était le nommé Bousquier. Les circonstances principales de l’assassinat nous sont connues; maintenant nous allons apprendre comment avaient été préparés à l’avance les moyens de se débarrasser de la victime, après que le meurtre aurait été commis, et comment en effet les assassins transportèrent le cadavre du théâtre du crime aux eaux de l’Aveyron. Écoutons le récit de Bousquier.

«Je n’avais pas connu, dit Bousquier, l’accusé Bach, avant la foire de la mi-carême dernière (17 mars 1817), lorsque je le rencontrai ce jour-là dans Rodez; il me demanda où je demeurais; je lui indiquai mon domicile; alors Bach me demanda si je ne lui aiderais pas à porter une balle de tabac de contrebande; je lui répondis que je le ferais, et, de son côté, il me promit de bien payer ma course, ajoutant que, tous les quinze jours, il pourrait m’employer à un semblable travail. Je dois dire que Bach me demanda le secret lorsqu’il me parla de cette balle de tabac. Il revint chez moi, et me dit que cette balle n’était pas encore prête. Il vint encore dans la matinée du jour suivant, mercredi 19 mars, me redemander chez moi; il ne m’y trouva point; j’étais occupé à travailler sur la place. Il revint le soir, et me pria de lui donner vingt-quatre sous que je lui remis. Bach me donna alors en gage un mouchoir que j’ai encore, et que voilà, en disant qu’il me rendrait mon argent lorsque je lui aurais porté le tabac. Il prétendit avoir besoin de ces vingt-quatre sous pour préparer et apprêter le tabac avec quelques drogues qu’il lui fallait acheter. Bach sortit en disant qu’il allait revenir; il ne tarda pas, en effet, à rentrer; il me dit qu’on apprêtait le tabac, et que, en attendant, il fallait aller boire une bouteille de vin. Nous sortîmes de chez moi un peu avant huit heures; nous nous dirigeâmes vers la place de la Cité; Bach me quitta au milieu de cette place, m’invitant à aller faire tirer le vin, et qu’il allait, lui, voir si le tabac était prêt. J’entrai, pour lors, dans la maison de la nommée Rose Ferral, où je trouvai Baptiste Colard. Le nommé Palayret vint bientôt; et j’avais commencé à boire avec lui, lorsque Bach revint; il but quelques coups et ressortit. Il revint, et s’assit avec nous, fit quelque temps la conversation, et sortit de nouveau. Bach rentra, et ressortit une ou deux fois. Lorsque j’eus fini de boire avec Palayret, nous payâmes notre écot, et nous sortîmes tous deux. Je trouvai Bach dans la rue, posté à l’angle de la maison Ramon; il me dit alors: Venez actuellement, le tabac est prêt. Je le suivis; il me mena dans la rue des Hebdomadiers, dans la maison habitée par Bancal. Nous entrâmes tous deux; Bach me disait de faire doucement. Arrivés dans la cuisine, au rez-de-chaussée, j’y trouvai Bancal, sa femme, Baptiste Colard, Joseph Missonnier, Anne Benoît, et encore une autre fille que je ne pus distinguer. Je trouvai encore, dans ladite cuisine de Bancal, deux messieurs que je ne connaissais pas de nom. Bach me dit ensuite que l’un des deux était Bastide Gramont, de Gros; Bach ne me nomma point l’autre; il n’était pas d’une taille aussi haute que le premier: ces deux messieurs défendirent de parler. Le monsieur de haute taille, c’est-à-dire, Bastide, fut le premier à dire que, si quelqu’un parlait de ce qui se passait, il ne vivrait pas long-temps. Nous promîmes tous de ne rien dire, quoi qu’il arrivât. J’avais vu, en entrant dans la cuisine, un grand paquet étendu sur la table; Bach me dit que c’était un mort, et qu’il fallait aller le porter quelque part. Alors je fus saisi d’effroi, je frissonnai; mais je n’osai rien dire, après les menaces qui venaient d’être faites. Le mort était plié dans une couverture de laine, et attaché avec une corde grosse comme le doigt: il y avait deux petites barres par-dessous pour servir à le porter.

«Nous partîmes de la maison Bancal, Baptiste Colard et Bancal étaient les premiers; Bach et moi, nous étions sur les derrières. Le monsieur de haute taille, Bastide, nous précédait, armé d’un fusil double. L’autre monsieur et Missonnier marchaient à la suite ou à côté; ce monsieur avait aussi un fusil, mais simple. Nous allâmes d’abord de la maison Bancal dans la rue du Terral; de là nous descendîmes cette dernière rue; nous passâmes le long de l’hôtel de la préfecture, et sortîmes par le portail dit de l’Évêché. Nous suivîmes le boulevard d’Estourmel jusqu’à la ruelle qui va au jardin du Bourguet; arrivés dans cet endroit, nous nous détournâmes dans cette petite rue, et nous posâmes là le mort pendant quelques instans; alors j’entendis un homme passant sur le boulevard, qui prononça un f..... prolongé. Nous reprîmes notre paquet, et le portâmes, en suivant toujours le boulevard, jusqu’au travers qui se trouve au fond de l’Ambergue; nous nous arrêtâmes encore ici quelques momens, après quoi nous descendîmes dans ledit travers par un chemin de charrette. Lorsque la pente fut trop rapide, Bancal et Colard prirent le corps à eux deux, parce qu’il n’était plus possible de marcher à quatre. Arrivés sur le bord de l’Aveyron, on délia les cordes, on retira la couverture, et on jeta le corps dans la rivière. Les deux messieurs et Missonnier ne nous avaient pas quittés.

«Après cela, les deux messieurs réitérèrent la recommandation de garder le secret, avec menace que le premier qui lâcherait un mot serait puni de mort. Nous nous séparâmes; le monsieur à haute taille s’en alla du côté de la Guioude, l’autre vers le moulin de Bessès; Bancal, Colard et Missonnier remontèrent par où nous étions descendus. Bach et moi, nous allâmes joindre le chemin du monastère, et nous nous retirâmes chez moi vers minuit. Bach me donna alors deux écus de cinq francs: c’est aussi après être rentré dans ma chambre que Bach me dit que le monsieur de haute taille était Bastide, de Gros.»

Cette déposition, que nous avons cru devoir donner dans tous ses détails, achevait de dévoiler les auteurs et les complices du crime; on en connaissait assez pour les poursuivre avec toute la rigueur des lois; mais le véritable motif de leur forfait demeurait encore ignoré: était-ce la vengeance ou la cupidité?

On se souvint que, quelques jours avant l’assassinat, M. Fualdès et Jausion avaient eu ensemble une querelle très-animée, dans laquelle le premier avait menacé Jausion de faire revivre des pièces relatives à une affaire criminelle dont celui-ci s’était tiré par suite de soustraction de papiers importans. On se rappela les détails de cette affaire depuis long-temps assoupie. Jausion, séducteur, adultère, avait assassiné son enfant! Nous allons donner les principaux traits de cet épisode, digne en tout de l’ensemble.

Un riche négociant de Rodez, lié d’intérêt avec Jausion, avait épousé en secondes noces une jeune fille pauvre, mais honnête et vertueuse. Bientôt Jausion jeta sur cette jeune femme des regards adultères. Sans respect pour l’amitié qui l’unissait au mari, ou plutôt profitant de cette amitié même, il employa tous les genres de séduction pour satisfaire ses désirs impudiques. La malheureuse femme devint coupable. Son mari, infirme et valétudinaire, ne quittait presque jamais son appartement, séparé de celui de son épouse. On se vit bientôt forcé de lui dissimuler une grossesse; un médecin, gagné par Jausion, déclara que la femme du négociant avait une hydropisie; et l’époux, trompé, crut aux paroles de l’homme de l’art. Enfin l’heure de l’enfantement arriva; Jausion était présent. La patiente ne put étouffer les cris que lui arrachaient les douleurs. Son mari alarmé, s’efforce de quitter le fauteuil où le retenait une longue maladie; il se traîne à la chambre de sa femme; il frappe, il veut absolument entrer. La jeune femme, pendant ce temps, suppliait Jausion de faire disparaître l’enfant, d’étouffer ses cris. Jausion l’emporte; il sort par une issue dérobée, une fosse d’aisance se trouve sur son passage, et il y précipite l’innocente créature. Cependant les vagissemens de l’enfant avaient été entendus par quelques voisins. La police, prévenue, fit des perquisitions; on retira l’enfant qui venait d’expirer, et une procédure criminelle s’instruisit. Jausion cependant ne fut pas mis en accusation; mais on croit qu’il le dut à la bienveillance de M. Fualdès, alors procureur impérial, chargé de l’instruction. La malheureuse femme comparut seule devant la justice; elle fut acquittée mais elle ne tarda pas à mourir en démence; tandis que son lâche complice, à l’ombre de l’impunité et à l’aide de l’hypocrisie, consolida sa réputation un moment ébranlée.

Les reproches que M. Fualdès avait pu adresser à Jausion dans la chaleur de la dispute pouvaient donc être pour quelque chose dans les causes de l’assassinat. Mais la ligue criminelle formée entre Jausion et Bastide avait un autre motif que la vengeance; c’était la vile soif de l’or.

On apprit que Fualdès, entraîné par ses rapports avec Jausion, lui fournissait des signatures de complaisance que celui-ci négociait à son profit personnel; c’est-à-dire que Jausion empruntait au nom de Fualdès, et sur des effets de lui, des fonds qu’il retenait pour les faire valoir à son profit, de sorte que Fualdès n’était emprunteur que de nom. Il était impossible de supposer que le sieur Fualdès ne retirât pas une contre-lettre, une déclaration quelconque, une promesse de garantie pour les signatures qu’il fournissait ainsi. Il est à présumer que M. Fualdès, par suite de la situation de ses propres affaires, avait voulu exiger de Jausion qu’il libérât sa signature compromise. Jausion embarrassé sans doute par cette réclamation, conçut la pensée criminelle de la supprimer d’un seul coup ainsi que son auteur et toutes les traces de cette importante négociation. Ainsi, en adoptant cette affreuse supposition, Fualdès aurait été égorgé, principalement pour faire retomber sur sa succession peut-être cent ou cent cinquante mille francs de dettes qui, dans le fait, étaient celles de Jausion. C’est ce qui explique l’empressement avec lequel on enfonça le bureau de la victime, non pour prendre des lettres de change, mais pour détruire la contre-lettre, et le livre-journal qui eussent dévoilé la vérité. Or, l’enlèvement de ces papiers dans le cabinet de Fualdès a été prouvé sans réplique.

Quant à Bastide, en même temps que les promesses de Jausion avaient contribué à fixer son infâme résolution, son intérêt personnel l’avait suffisamment engagé à ce crime. Une masse irrécusable de dépositions avait affirmé que cet accusé était débiteur de Fualdès d’une somme de dix mille francs; et que, le jour même de l’assassinat, pressé par Fualdès de se libérer, il lui avait dit: Croyez-vous que je veuille vous faire du tort? Je cherche tous les moyens de vous faire votre compte ce soir. Trois heures après l’infortuné Fualdès était entre les mains de ses assassins.

Malgré la masse accablante de faits qui déposaient contre les accusés, tous, excepté Bousquier, gardèrent un silence absolu. Bancal qui, dès le moment de son arrestation, avait donné lieu d’espérer qu’il ferait d’importantes révélations, fut trouvé mort dans sa prison. Ce misérable avait obtenu, dit-on, du vert de gris, en faisant croupir des gros sous dans son urine qu’il avait recueillie dans un vieux soulier, et il s’était empoisonné. Le seul propos qu’il tint et dont pût s’appuyer l’accusation, concernait Bastide. Il avait dit, lorsqu’il apprit que celui-ci venait d’être arrêté, que c’était un de ceux qui avaient tué Fualdès, qu’il y en avait bien d’autres et qu’on les aurait tous.

La justice étant suffisamment éclairée, la Cour royale de Montpellier renvoya les accusés devant la Cour d’assises de Rodez. Jausion, Bastide, Bach, Colard, Bousquier, Missonnier, la femme et la fille Bancal, et la fille Anne Benoît, étaient poursuivis comme auteurs ou complices de l’assassinat de Fualdès et de la noyade de son corps dans l’Aveyron; et en outre, Jausion, Bastide, Victoire Bastide (femme Jausion), et Françoise Bastide (veuve Galtier) étaient accusés de vols commis dans la matinée du 20 mars, le lendemain du crime, dans la maison de Fualdès.

Les débats s’ouvrirent devant la cour d’assises de Rodez, le 19 avril 1817. Plusieurs circonstances concoururent à les rendre éminemment intéressans. M. Fualdès, fils de la victime, venait demander à la justice de venger les mânes de son père; ses accens inspirèrent plus d’une fois une vive admiration pour sa piété filiale, et la plus violente indignation contre les meurtriers de son père. Les hypocrites réponses de Jausion, l’assurance effrontée de Bastide, la froide impassibilité de la Bancal, redoublaient l’horreur qu’ils inspiraient. Auprès d’eux, Colard et Anne Benoît, sa maîtresse, ne paraissaient se souvenir qu’ils étaient sur les bancs du crime que pour prendre la défense l’un de l’autre, et pour faire éclater les sollicitudes d’un amour exalté, qui cependant avait pris naissance au sein du vice. Enfin, les scènes dramatiques où parut madame Manson tenaient tous les esprits en suspens, et les faisaient passer d’une émotion vive à une émotion plus vive encore.

Deux cent quarante-trois témoins furent entendus à charge; soixante-dix-sept à décharge avaient été assignés, à la requête des accusés. Quand on appela madame Manson à faire sa déclaration, il se fit un profond silence. «Madame, lui dit le président, le public est convaincu que vous avez été poussée dans la maison Bancal par accident et malgré vous. On vous regarde comme un ange destiné par la providence à éclairer un mystère horrible. Quand même il y aurait eu quelque faiblesse de votre part, la déclaration que vous allez faire, le service immense que vous allez rendre à la société, en effaceraient le souvenir.» Puis, s’adressant à la femme Bancal: «Connaissez-vous cette dame?» Madame Manson se tourna alors vivement du côté de la femme Bancal, leva son voile, et, d’un ton ferme: «Me connaissez-vous?—Non.»

Ici il nous est impossible de donner une juste idée des choses autrement qu’en reproduisant textuellement une partie des divers interrogatoires. Les moindres réponses ont souvent une si grande portée dans cette mémorable affaire, que leur suppression serait une infidélité; l’analyse décolorerait entièrement ces débats si animés.

Le président exhorte de nouveau madame Manson à dire la vérité. Cette dame lance un regard expressif sur les accusés, et tombe évanouie. On l’emporte aussitôt sur une terrasse voisine de la salle. Quand elle revient à elle, après de fortes convulsions, elle s’écrie à plusieurs reprises, avec un accent de terreur: Otez de ma vue ces assassins. Ramenée sur son siége, le président lui adresse la parole avec douceur.

Le président. Allons, madame, tâchez de calmer votre imagination; n’ayez aucune crainte; vous êtes dans le sanctuaire de la justice, en présence des magistrats qui vous protègent. Faites connaître la vérité, courage. Qu’avez-vous à nous dire? Ne vous êtes-vous pas trouvée à l’assassinat de M. Fualdès?

Mme Manson. Je n’ai jamais été chez la femme Bancal. (Après un moment de silence.) Je crois que Jausion et Bastide y étaient.

Le président. Si vous n’y étiez pas présente, comment le croyez-vous?

Mme Manson. Par des billets anonymes que j’ai reçus, par les démarches que l’on a faites auprès de moi.

Madame Manson explique qu’après sa déclaration du 2 août, faite entre les mains du préfet, madame Pons, sœur de Bastide, vint la trouver, et qu’elle promit à cette dame de rétracter sa déclaration, parce qu’elle était fausse.

Le président. Vous nous assurez que votre première déclaration est fausse: vous ne savez donc rien sur le compte de Jausion et Bastide? Comment avez-vous pu dire que vous les regardiez comme coupables?

Mme Manson. C’est par conjecture. (Elle se tourne vers Jausion.) Quand on tue ses enfans, on peut bien tuer son ami.

Jausion jette les yeux sur madame Manson; celle-ci continue d’un ton ferme: Actuellement je vous regarde.

Le président. Comment a-t-il tué ses enfans?

Mme Manson. C’est une affaire arrangée; mais le public n’est pas dupe.

Le président. N’avez-vous pas d’autre motif de votre conjecture que cette affaire arrangée?

Mme Manson. Je n’ai point été chez la femme Bancal; non, je n’y ai point été; (en élevant la voix) je le soutiendrai jusqu’au pied de l’échafaud.

Le président fait de nouveaux efforts pour triompher du silence obstiné de madame Manson. «Parlez, fille d’Enjalran, lui dit-il; parlez, fille d’un magistrat..... Pendant cette allocution touchante, la figure de madame Manson s’est altérée par degrés; à ces derniers mots, elle tombe de nouveau évanouie. En revenant à elle, elle aperçoit à ses côtés M. le général Desperriers; et, le repoussant d’une main, et portant l’autre sur l’épée du général, elle s’écrie: Vous avez un couteau! et elle s’évanouit encore: peu à peu elle reprend ses sens, et dit au président: Demandez à Jausion s’il n’a pas sauvé la vie à une femme chez Bancal?

Jausion. Je ne sache point avoir sauvé la vie à personne; j’ai rendu beaucoup de services, je l’ai fait avec plaisir, mais je n’en ai pas d’idée..... Alors les yeux de l’accusé rencontrent ceux de madame Manson; celle-ci détourne les siens, et s’écrie: «O Dieu! (puis avec force) il y avait une femme chez Bancal; elle y avait un rendez-vous: elle ne fut pas sauvée par Bastide.»

Le président. Par qui? il y avait Jausion et Bastide?

Mme Manson. Je vous dis qu’il y avait une femme chez Bancal. Bastide voulait la tuer, Jausion la sauva.

Le président. Mais Bastide et Jausion nient d’avoir été chez Bancal.

Mme Manson. Bastide et Jausion n’ont pas été chez Bancal! Demandez à Bousquier s’il me connaît.

Le président. Accusés Jausion et Bastide, vous étiez chez Bancal; qui de vous deux a voulu sauver.....

Mme Manson (d’une voix forte). Non, pas Bastide! non, pas Bastide!

Le président, à Mme Manson. Si vous n’étiez pas chez Bancal, qui vous a dit qu’il y avait une femme qu’on a sauvée?

Mme Manson. Beaucoup de monde. Blanc des Bourines.

Le président. Connaissez-vous la femme qui a été sauvée chez Bancal?

Mme Manson. Plût à Dieu que je la connusse! Le moment n’est pas loin peut-être où cette femme se montrera! C’est M. Blanc des Bourines qui m’a assuré qu’on disait qu’il y avait une femme chez Bancal, à qui Jausion avait sauvé la vie: on a parlé de E.... et de M. (Enjalran-Manson). Ce sont mes noms.

Madame Manson tombe de nouveau en syncope: elle revient peu à peu à elle.

Le président. Où se cacha cette femme? n’est-ce pas dans un cabinet?

Mme Manson (d’une voix entrecoupée et les larmes aux yeux.) Oui; on dit qu’elle fut cachée dans un cabinet.

Le président. Cette femme ne s’est-elle pas trouvée mal dans ce cabinet?

Mme Manson. Ce n’était pas moi qui étais chez Bancal; j’ignore si cette femme se trouva mal dans ce cabinet; mais je sais que Bastide voulait la tuer, et que Jausion la sauva, et la reconduisit jusqu’au puits de Cité.

Le président. En passant dans la cuisine de Bancal, cette femme ne vit-elle pas un cadavre?

Mme Manson. Je répète que je n’ai jamais été chez Bancal.

Le président. Comment pouvez-vous savoir tant de choses, si vous n’avez pas été dans la maison Bancal?

Mme Manson. Ce sont des conjectures, d’après les billets que j’ai reçus et les démarches que les accusés ont faites auprès de moi. On m’a dit que depuis que j’avais fait ma première déclaration à la Préfecture, M. Jausion avait demandé des poignards: mais lorsque madame Pons est venue me voir, elle m’a assuré que cela n’était pas vrai, et que Jausion était tranquille. On m’a envoyé plusieurs billets qui n’étaient que de simples adresses de maisons où l’on m’invitait à me rendre; je ne me suis jamais rendue dans ces maisons, parce que je craignais d’y trouver des personnes de la maison Bastide.

Après ces paroles, madame Manson ayant prononcé avec embarras et à voix basse le mot serment, M. le président lui demande si l’on ne fit pas prêter un serment à la femme sauvée par Jausion. A cette question, elle essaie de reprendre toute son assurance, et, lançant un regard courroucé sur les accusés, elle répond: On dit qu’on fit faire un serment terrible sur le cadavre. Demandez à M. Jausion s’il n’a pas cru que cette femme à qui il a sauvé la vie fût madame Manson. Celui-ci nie avoir sauvé la vie à personne.

Le président, à Bastide. Vous le voyez, Bastide, vous étiez dans la maison de Bancal au moment de l’assassinat: est-ce vous qui avez proposé...—Bastide (l’interrompant.) J’ai déjà eu l’honneur de vous dire que je n’avais jamais eu de rapport avec la maison Bancal, quoique dise madame Manson.

Cette dernière se lève aussitôt, et frappant avec force du pied, s’écrie, avec l’accent de l’indignation: Avoue donc, malheureux! A ces mots, un mouvement d’horreur saisit tout l’auditoire, un silence plus morne règne dans la salle: les accusés eux-mêmes paraissent consternés.

Le président. Comment pouvez-vous accuser aussi fortement les prévenus, et ne pas avouer que vous avez été dans la maison Bancal?

Mme Manson. Comment peuvent-ils le contester? il y a tant de témoins qui le déposent.

Bastide, interrogé, soutient qu’il est innocent, et le président presse instamment madame Manson de dire la vérité. «Je ne puis pas la dire, réplique-t-elle.—Mais pourquoi frémissez-vous, lorsque vous entendez la voix de Bastide? Pourquoi vous troublez-vous lorsqu’on parle du cadavre de M. Fualdès et d’un couteau?—Je ne puis pas dire que j’ai été chez Bancal, et cependant tout est vrai..... Appelez les témoins à qui j’en ai parlé, je ne nierai rien.....»

M. Rodat, cousin de madame Manson, introduit comme témoin, rapporte que sa cousine lui parla à diverses reprises de l’assassinat de Fualdès, sans jamais dire un mot qui pût faire présumer l’innocence des accusés; comme aussi elle n’a jamais dit positivement qu’elle fût certaine de leur culpabilité. Un jour, elle lui dit: «Si vous connaissiez toute la vérité relativement aux assassins de M. Fualdès, que feriez-vous? Si vous aviez été chez Bancal? Si vous aviez tout vu?» M. Rodat rapporte les réponses qu’il fit à madame Manson. Cette dame lui adressa de nouvelles questions, entr’autres celle-ci: «Quand on est lié par un serment? que feriez-vous si l’un des coupables vous avait sauvé la vie? Peut-on porter la hache sur celui qui nous aurait sauvé la vie?»

On entend aussi Victoire Redoulez, ancienne servante de madame Manson, qui rapporte que cette dame lui avoua qu’elle avait réellement été chez Bancal, et qu’ensuite elle le nia. Madame Manson, interpellée par le président, dit, en parlant du témoin: «Cette femme est incapable de mentir.»

Malgré des instances réitérées, madame Manson persiste à nier qu’elle se soit trouvée dans la maison Bancal, et ait été témoin de l’assassinat; elle soutient que tout ce qu’elle a dit ailleurs est fabuleux, et que devant la cour elle dit la vérité, parce qu’elle est libre. Pendant tout le cours des débats de Rodez, madame Manson persista dans le système qu’elle avait adopté, et le procureur-général se vit forcé de prendre contre elle des mesures pour la poursuivre en faux témoignage.

Les défenseurs des accusés ne manquèrent pas de chercher à faire tourner à l’avantage de leurs cliens les étranges dépositions de madame Manson. Me Romiguières, avocat de Bastide, l’apostropha elle-même avec la plus grande énergie. La sommant de dire la vérité, il s’écria: «Qui pourrait vous empêcher de la dire? c’est au nom même des accusés que je la réclame. Qu’auriez-vous à craindre de leur vengeance? ils sont dans les fers....» Aussi madame Manson répliqua: Ah! tous les coupables ne sont pas dans les fers.Nommez-les, reprit l’avocat. On attendait avec impatience une réponse franche et décisive; mais madame Manson, fidèle à son système, prononça ces mots désespérans: La vérité ne sortira pas de ma bouche. Puis elle prétendit qu’une autre dame s’était trouvée chez Bancal, et elle désigna la demoiselle Rose Pierret, qui la convainquit presque d’imposture.

Après de longues plaidoiries, la cour de Rodez, sur la décision du jury, prononça son arrêt le 12 septembre 1817. Bastide, Jausion, Bach, Colard et la veuve Bancal furent condamnés à la peine de mort; Anne Benoît et Missonnier, à celle des travaux forcés à perpétuité et à la flétrissure; Bousquier, à un an de prison. Les dames Jausion, Galtier et Marianne Bancal furent acquittées.

Les condamnés adressèrent leur pourvoi à la cour de cassation qui, le 9 octobre suivant, annula l’arrêt de la cour d’assises de Rodez, pour vices de formes; et, plus tard, l’affaire fut renvoyée devant la cour d’Albi.

Pendant que l’on procédait à une nouvelle instruction avec la sage lenteur que réclamait une cause aussi épineuse, les condamnés attendaient, dans les cachots de Rodez, le moment où ils comparaîtraient devant de nouveaux juges. Madame Manson était aussi détenue, non-seulement comme accusée de faux témoignage, mais encore comme complice de l’assassinat de Fualdès; elle s’entourait toujours du même mystère, et s’obstinait à poursuivre un rôle qui évidemment l’accablait.

Bastide forma un projet d’évasion auquel il avait intéressé tous ses compagnons de captivité. Il s’était occupé, pour distraire, disait-il, les ennuis de sa prison, à faire des paniers en tresses de paille, et, sous prétexte de fabriquer des nasses pour la pêche, il avait eu la faculté de se procurer de la corde et de l’osier. Les autres prisonniers travaillaient, par son ordre, à des chaînes de paille, et chaque tissu d’une certaine longueur leur était payé un sou; mais le geôlier ne tarda pas à s’apercevoir que, outre la paille qu’il fournissait, celle des lits commençait à être secrètement employée; il en avertit le maire de la ville, et redoubla de surveillance. Le 3 décembre était le jour fixé pour l’évasion. A minuit, le geôlier, qui avait pénétré le complot, entra brusquement dans le grand cachot des prisonniers; ils étaient tous levés, à l’exception de Jausion. Une échelle de trente pieds de long était achevée; Bastide avait déjà un porte-manteau sur les épaules. D’abord il voulut regagner son lit; mais il ne put donner le change. Interrogé à l’instant par le lieutenant de gendarmerie, il fit cette étrange réponse: «Vous n’ignorez point, Monsieur, que j’ai quelques affaires; on me retient long-temps ici, et ma petite fortune en souffre. J’allais à Gros, voir ma femme, et je me serais ensuite rendu à Albi, la veille de l’ouverture des assises.»

Enfin les accusés furent transportés de Rodez à Albi, sous une nombreuse escorte. Madame Manson y fut conduite à cheval, accompagnée par la gendarmerie; alors le procès prit un nouveau développement. Les révélations de l’accusé Bach provoquèrent beaucoup d’arrestations; entre autres, celle de M. Constant, ancien commissaire de police à Rodez, et celle des sieurs Louis Bastide, Yence d’Ystournet, et Bessières-Veynac, qui furent fortement incriminés.

L’instruction était sur le point d’être achevée, lorsqu’une scène entre Bastide et Jausion vint occuper l’attention publique. Ces deux accusés avaient eu ensemble, le 21 février 1818, vers les cinq et six heures du soir, une altercation extrêmement vive; ils en étaient venus aux mains, et on les avait séparés. A neuf heures, la querelle recommença avec plus de chaleur, et continua jusqu’à minuit. Le concierge, n’ayant pu parvenir à les apaiser, eut recours à la gendarmerie; et, au moment où il rentrait, avec les agens de la force publique, dans le cachot, Jausion disait à Bastide: Scélérat! que n’as-tu parlé? que ne parles-tu? c’est toi qui es la cause que je suis dans les fers. Conduits aussitôt au tribunal, ils furent inutilement interrogés. On fit de vains efforts pour obtenir des aveux que leur colère mutuelle aurait pu les engager à faire; ils persistèrent dans leurs dénégations.

Les débats commencèrent, devant la cour d’Albi, le 25 mars 1818. Près de trois cents témoins avaient été assignés. Madame Manson figurait sur les bancs des accusés. L’homme à la taille gigantesque, le farouche Bastide, affectait la plus grande tranquillité; Jausion, au contraire, paraissait accablé. M. Fualdès, fils, qui portait sur ses traits la douleur la plus profonde, était placé, à l’audience, presque en face de Bastide. Privé, par le même coup, de son père et de sa fortune, ce malheureux fils avait fait notifier à chacun des accusés qu’il se constituait partie civile dans son intérêt et dans celui des créanciers de son infortuné père.

On entend un grand nombre de témoins dont les dépositions ne font que répéter ou confirmer les faits qui sont déjà à notre connaissance. Le témoin Françoise Garribal dit qu’elle a entendu rapporter un propos tenu par la servante de Jausion, le lendemain de l’assassinat. L’accusé aurait dit à sa femme, en rentrant dans sa chambre: Victoire, nous sommes perdus, le cadavre surnage. Jausion nie; le témoin insiste, et l’accusé s’assied, en essuyant ses yeux remplis de larmes.

Pendant que le président interrogeait l’accusé Bach sur des révélations qu’il avait faites, et dans lesquelles il désignait nominativement Bastide et Jausion, ce dernier rappelle au président qu’il lui a écrit pour le prier de faire ses efforts pour obtenir que Bach dît la vérité. «Si j’avais craint, ajoute-t-il, quelque chose de ses aveux, me serais-je déterminé à les provoquer? Je ne le sais que trop, mes malheurs, je ne les dois qu’à des ennemis qui en veulent à ma tête et à ma fortune.» Bastide, voulant calmer Jausion, qui s’est un peu emporté, lui dit: «Eh! mon dieu, laissons cela, tout s’éclaircira; patience!» Madame Manson, qui avait la tête appuyée sur ses mains, se relève, et regarde Bastide avec des yeux d’étonnement.

Un sieur Jean dépose que Bastide lui avait dit un jour que, sans Jausion, madame Manson ne déposerait plus contre lui, qu’elle ne serait plus en vie. Cette déposition fait reprendre à madame Manson le rôle important qu’elle avait joué aux assises de Rodez. Le président l’invite à dire ce qu’elle sait de l’assassinat de Fualdès.

Mme Manson. Dans la soirée du 19 mars, à huit heures un quart, je passais dans la rue des Hebdomadiers; j’entendis du bruit; j’entrai dans une maison que je trouvai ouverte; j’ai su depuis que c’était la maison Bancal. Je fus poussée par quelqu’un dans un cabinet; j’entendis du tumulte; la frayeur me causa un évanouissement. Quand je revins à moi, le bruit avait redoublé. Il me sembla qu’on traînait quelqu’un de force; j’entendis parler mais confusément et sans distinguer les voix.

(Ici, madame Manson tombe évanouie.) Quand elle a repris ses sens, sur l’invitation du président, elle continue ainsi:

J’entendis des gémissemens.... des cris étouffés..... Le sang coulait dans un baquet comme une fontaine... Je compris qu’on égorgeait quelqu’un; je craignis pour ma vie. Je tâchai d’ouvrir une fenêtre qui était dans le cabinet; je me donnai un coup qui occasiona une hémorragie abondante. Je m’évanouis encore. Un homme vint bientôt me chercher et me conduisit sur la place de Cité. Il me demanda d’où je venais; je lui répondis que je n’en savais rien. «Me connaissez-vous? ajouta-t-il.—Non,» lui répondis-je. Il me quitta un moment, et j’allai frapper chez Victoire, pour passer le reste de la nuit avec elle. N’ayant pu me faire entendre, je retournai sur mes pas, et le même homme me suivit; il me répéta sa dernière question, et j’y fis la même réponse, en ajoutant que je ne désirais pas le connaître.

Le président. Un témoin vient de déclarer qu’il a entendu dire à Bastide que, si Jausion avait voulu le croire, vous n’existeriez plus.

Mme Manson. Bastide a dit cela; je ne le contredis pas.

Le procureur-général saisit cette occasion pour faire connaître à la Cour et au public les moyens employés pour corrompre ou effrayer les témoins. Ces efforts ont été aussi dirigés contre madame Manson; mais elle a repoussé les offres qui lui ont été faites; on a cherché ensuite à l’intimider; on l’a alarmée sur le compte de son fils. Le procureur-général donne lecture de deux billets adressés, à cet effet, à madame Manson. Le premier, qu’elle a trouvé en se promenant dans le jardin de la prison, est ainsi conçu: «Tu as parlé; mais tremble encore; ils ne sont pas tous dans les fers; nous saurons t’atteindre tôt ou tard. Tu périras, toi et ton fils, par le fer ou par le poison. La mort vous attend tous deux.» Le second billet avait été glissé dans la chaise à porteur qui transportait madame Manson de la prison au palais. Il portait: «Écoute un dernier avis: tais-toi. Le jour où tu déposeras sera le dernier pour toi et pour ton fils; dis que le président t’a menacée, souviens-toi de tes sermens et de ton fils..... Le fer est prêt, tu périras.»

En achevant cette lecture, le magistrat fait tous ses efforts pour rassurer madame Manson, et la conjure, au nom de la justice, au nom de Dieu, d’achever sa déposition.

Mme Manson. Il y avait beaucoup de monde dans la maison Bancal: je ne reconnus personne.

Le président. Traversâtes-vous la cuisine?

Mme Manson. Oui, je n’aperçus rien sur la table, la lampe éclairait faiblement. Quand je sortis, il y avait peu de monde; on parlait bas, et je n’entendis rien. J’étais habillée en homme, je portais un pantalon bleu; je l’ai brûlé parce qu’il était teint du sang que j’avais perdu; je n’ai prêté aucun serment.

Le président. Comment savez-vous qu’il y avait du sang dans le baquet?

Mme Manson. Parce que j’avais entendu des gémissemens qui me firent penser qu’on égorgeait quelqu’un.

Le président. Celui qui vous conduisit était-il jeune? Comment était-il habillé?

Mme Manson. Je n’en sais rien, je ne fus pas curieuse, je ne le regardai pas.

Le président. La loi et les magistrats veillent sur vous; Clarisse, parlez.

Mme Manson. Je ne sais plus rien.

A la séance suivante, M. Fualdès prie le président de demander au témoin Fabri si Jausion, après avoir interpellé Bach de dire la vérité, n’interpella pas aussi la veuve Bancal. Jausion se lève aussitôt, et s’adressant à M. Fualdès avec l’accent de la colère: «Monsieur, lui dit-il, je suis étonné de l’acharnement que vous mettez à me poursuivre après tout ce que j’ai fait pour votre père. Pour vous, je le sais, vous voulez ma fortune et ma vie.....» Cette apostrophe véhémente fournit à M. Fualdès un mouvement d’éloquence que la piété filiale pouvait seule inspirer. «Ce reproche de l’accusé Jausion, s’écrie-t-il avec l’accent de la douleur, est bien cruel pour moi. Eh! malheureux, ta fortune, je la méprise, je n’en veux point. Garde ton or, il est teint du sang de mon père. Il fallait lui laisser la vie et prendre tout ce que je possède, cruel! mais tu étais altéré du sang de ce malheureux. Un avocat a eu un tort affreux envers moi, c’est Romiguières; il m’a accusé devant la Cour de Rodez d’une basse cupidité, mais je ne viens point récriminer; Romiguières, je vous pardonne. Je n’avais d’autre but que celui de venger mon père: la cupidité n’est jamais entrée dans mon âme; et puisque je me trouve forcé de me justifier, je vous dirai que j’avais pour ami, depuis l’enfance, un jeune avocat du barreau de Paris; il mourut dans mes bras et me laissa, par un testament olographe, maître de toute sa fortune; mais il avait des sœurs que ses biens pouvaient rendre heureuses; j’annulai l’acte qui m’en constituait légataire universel. Cette action ne décèle pas la cupidité dont on m’accuse. Je vous ai dénoncé, Jausion, pour votre fortune! Eh! quelle fortune vous reste-t-il donc? N’est-il pas constant que vos parens, vos partisans ont tout ravi, tout mis à l’abri de mes poursuites?.... Je viens remplir ici le devoir sacré que la nature a gravé dans mon cœur. Jausion a tort de prétendre que je suis acharné à sa perte; je ne veux point de sang innocent, je ne cherche que la vérité; c’est son flambeau qui m’éclaire, lorsque, dans toutes les manœuvres séductrices qu’on fait jouer, j’aperçois que Jausion seul est l’objet de toutes les sollicitudes; Bastide est abandonné à l’échafaud qui l’attend..... (à ces mots, Bastide relève sa tête et regarde M. Fualdès avec une audacieuse fierté; Jausion paraît accablé; madame Manson est violemment agitée.) Mais la Providence veille, Jausion; nous obtiendrons toute justice».