ROBERT était depuis sept ans déjà le bouffon de l’Empereur et de Rome, lorsque le Sénéchal, qui n’avait pas encore déposé les armes, tenta de nouveaux efforts pour obtenir par la violence la fille de l’Empereur.
Contre son seigneur et maître, le Sénéchal ralluma la guerre qui s’éternisait. Il ne se contenta plus d’occuper les terres lointaines de son maître et seigneur, ni de menacer Rome à distance. Il se mit en campagne après de sérieux préparatifs, et le bruit se propagea rapidement que Rome serait à bref délai assiégée, prise et incendiée, pillée, et livrée à la soldatesque victorieuse.
A Rome, on s’effraya. Le Sénéchal semblait invincible. Et les Romains, si la paix n’eût dépendu que d’eux, l’eussent signée aussitôt, aux conditions qu’eut fixées le Sénéchal. Mais le Sénéchal en avait juré Dieu, la Croix et la Sépulture, qu’il ne signerait la paix qu’après avoir reçu de l’Empereur l’héritière du trône et, avec elle, exigence récente, la couronne. Sur quoi l’Empereur, qui avait le cœur fort, s’était obstiné plus que jamais, jurant de son côté que, si longtemps qu’il dût vivre, il ne donnerait au Sénéchal sa fille chérie, et qu’il préférerait se laisser brancher, écorcher, noyer ou décapiter. C’était donc, entre le Sénéchal et l’Empereur, la guerre à outrance.
A la vérité, le Sénéchal paraissait assuré de la victoire. L’amour l’animait, et les Romains, d’autre part, n’opposaient à sa marche qu’une défense molle. Ils subissaient plus la guerre qu’ils ne la faisaient. Ils n’avaient souci que de se retrancher solidement dans Rome, et, plutôt que de se porter avec des troupes de choc à la rencontre de l’envahisseur, de réparer, surélever et fortifier les remparts de leur ville.
La nouvelle courut le monde que Rome avait déjà perdu sa joie, que sa puissance était ébranlée, que ses habitants s’enfermaient dans leurs murs comme dans une prison, et qu’ils n’avaient plus que deux années de vivres.
*
* *
La nouvelle en courut si bien le monde qu’elle arriva jusqu’aux Turcs de Roménie. Jour fatal!
Les rois et les princes de Coroscane et d’Alénie s’assemblèrent en hâte. Ils tinrent un grand conseil où ils s’avisèrent que l’occasion était excellente de s’emparer de Rome et de conquérir sans trop de peine une ville affaiblie qu’ils convoitaient depuis longtemps.
Sitôt décidé, sitôt entrepris. Promptement, les vaisseaux furent équipés. Et alors, en mer! Voilà les Turcs qui s’embarquent et qui gagnent le large avec le ferme espoir de ravager Rome. Les voiles pleines et les vergues hautes chargées, ils cinglent, ils cinglent, les Turcs maudits. Et bientôt les voilà devant Rome.
Ils débarquent sur le rivage, dressent tentes et pavillons. Deux lieues et plus sont occupées par leur armée, qui est nombreuse. Écus, heaumes, enseignes et bannières brillent au soleil. Les Turcs se sont installés profondément sur tout le rivage.
A Rome, on s’alarme dès la première heure de ces mouvements qu’on aperçoit dans le lointain. On cherche des nouvelles, on s’inquiète, on monte sur les remparts, on examine la plaine; chacun donne son avis, chacun apporte son renseignement; des incendies s’allument à l’horizon; on voit briller des heaumes le long de la côte, et resplendir des bannières qu’on ne reconnaît pas.
—«Que prépare le Sénéchal?» se demandent les uns.
—«Sont-ce des alliés du Sénéchal?» se demandent les autres.
Mais voici un messager tout courant qui bouscule les Romains dans les rues fourmillantes de monde.
—«Hé!» dit-il, «Peuple! Sottes gens! Vous ne voyez donc pas ce qui vous arrive? Ce sont les Turcs, les Turcs de Roménie, de Coroscane et d’Alénie. Ils viennent de débarquer. La plage est couverte de leurs troupes. Aux armes! Si vous ne leur tenez pas tête, vous êtes tous morts. Si vous ne marchez pas victorieusement contre eux, ils mettront le siège autour de la ville, et vous serez ici tous pris au piège.»
A cette annonce, il ne faut pas le dissimuler, plus d’un Romain eut envie de s’enfuir.
*
* *
Voilà donc que le péril se complique pour le bon Empereur de Rome. L’arrivée des Turcs l’attriste et le confond. Vieux, le bon Empereur, un instant découragé, n’a plus le goût de vivre.
Mais il se ressaisit, et il convoque au palais ses barons, les sénateurs, et tout ce que Rome compte d’hommes nobles et sages. Il veut délibérer avec eux sur les mesures à prendre pour assurer la défense de la ville.
Naturellement, les avis sont divers. Les uns préconisent une sortie, et de se jeter au corps-à-corps contre les Turcs. Dieu, disent-ils, qui a déjà fait maint miracle pour son peuple, ne manquera pas d’être avec eux dans la bataille, et il leur donnera la victoire. Selon d’autres, au contraire, les Romains auraient tort de s’éloigner, car ils n’ont ni assez de monde, ni, si le nombre n’est pas forcément indispensable, des hommes assez hardis.
—«Ce qu’il faudrait», disent ceux-là, «ce serait d’appeler à l’aide les chevaliers lombards et de signer avec le Sénéchal une telle paix qu’il consentît à se mettre à leur tête. Alors, oui, nous pourrions soutenir la bataille.»
Cet avis prévalut. Grands et petits, jeunes et vieux, l’approuvèrent. L’Empereur décida de s’y ranger.
On choisit deux barons que le Sénéchal avait en amitié, et l’Empereur les envoya porter sa proposition de paix.
Les barons firent diligence, gagnant par le plus court chemin le camp du Sénéchal. Ils répétèrent mot pour mot les paroles de l’Empereur, exposèrent sans en rien cacher la situation critique de Rome, avouèrent que les Romains effrayés étaient en péril.
Mais le Sénéchal ne daigna même pas discuter les propositions de l’Empereur. Il jura que, loin de secourir aucunement l’Empereur, il ne s’emploierait qu’à ravager ses domaines, tant qu’il n’aurait pas reçu pour femme la jeune fille qu’il aimait.
A l’offre de l’Empereur, le Sénéchal ne répondit que par un insolent défi. Quel chagrin n’allait pas en avoir le malheureux Empereur humilié!
*
* *
L’Empereur en eut un chagrin profond. Plus triste et plus découragé, il ne savait à quoi se résoudre. Il n’avait qu’une ressource: ordonner une levée en masse de tous les volontaires. Il le fit, et en même temps il convoqua de nouveau les sénateurs et ses barons.
Toute la ville, comme on pense, ne parlait plus que des combats imminents. Les dames et les damoiselles pleuraient, qui pour un père, qui pour un frère, qui pour un ami. La tristesse était dans toutes les maisons. On n’entendait plus nulle part ni chant ni musique.
Au palais de l’Empereur, l’émotion était encore plus grande qu’ailleurs. Et Robert, tout muet et tout fol qu’il paraissait, s’affligeait plus que quiconque dans le secret de son cœur, et plus que je ne saurais le dire, parce qu’il souffrait de voir souffrir l’Empereur, pour qui, pauvre fol sans ressources, il ne pouvait rien faire.
*
* *
Par un mardi, au lever du jour, les Turcs se préparèrent à marcher sur Rome. Toutes leurs dispositions étaient prises. A l’avant-garde, ils avaient placé leurs meilleures troupes.
Du haut des remparts, les Romains les aperçurent. L’Empereur informé fit crier aux armes. Il n’avait pas plus de vingt mille hommes, dit-on, à opposer aux Turcs.
L’Empereur s’arma dans la cour du palais; puis, ayant rassemblé son monde, il répartit en brigades les éléments dont il disposait. Et il en mit une sous les ordres du Pape, qui était chargé de garder la bannière impériale contre les insultes de la gent païenne.
Après quoi, il s’écria:
—«Voici l’heure, Romains. Les Turcs nous viennent attaquer. Courons-leur sus!»
Et, tandis que les Romains sortaient de la ville, brigade par brigade, l’Empereur alla prendre congé de sa fille, douce et gracieuse damoiselle plus vermeille qu’une rose. Il la chérissait par-dessus tout. Il pleura. Avant de la quitter, il eut soin de recommander à Dieu les dames et les damoiselles, qui toutes pleuraient comme lui par amour de lui, et prièrent pour détourner de leur bon Empereur toute menace de male fortune.
Et maintenant c’est fait; les Turcs marchent vers Rome, et les Romains marchent contre les Turcs, la bataille va s’engager.
*
* *
Les Romains sont partis, et, en les voyant s’éloigner pour la bataille, Robert n’a plus le courage de retenir les larmes qui lui coulent le long du visage. Ah! Beau Seigneur Dieu, il ne laisserait pas les Romains partir sans lui, s’il ne craignait pas de vous déplaire, à vous qui lui imposâtes sa pénitence! Il n’a pas d’autre crainte en ce monde, mais il a bien celle-là.
Sous l’escalier de la chapelle, dans le chenil, sur son lit de paille, il pleure loin de tous les yeux indiscrets. Secrètement, mentalement, car il ne sonne mot jamais, pas même quand il est seul, il se lamente. Et il s’adresse à Notre Seigneur, mains jointes, lèvres closes, cœur ouvert:
—«Dieu!» dit-il en sa pensée muette, «vous qui avez sauvé tant d’âmes par votre force spirituelle contre les assauts du Malin, comme j’aurais plaisir à sauver l’Empereur contre ces Turcs qui ont pris tant d’orgueil! Je les saurais si durement combattre que je n’en laisserais pas un debout sur la place. Mais non, Dieu ne veut pas que cela soit, il ne veut pas que j’entre dans la mêlée. Certes, s’il daignait le vouloir, les Sarrasins aujourd’hui pourraient souffrir de mon entrée dans le jeu. Je n’aurais besoin que d’une épée nue et d’une bonne lance résistante.»
Hélas! Robert soupire.
Puis il se dresse, et il se dirige en pleurant vers le jardin que personne jamais ne trouble. Près de la source claire où il aime à étancher sa soif, il va s’asseoir, espérant que dans cette solitude nul ne le verra pleurer. Toute sa pensée est tendue vers le ciel. Il supplie Dieu de secourir l’Empereur dans cette bataille dangereuse où il voudrait être à côté de lui, pourvu que Dieu lui accordât la grâce de le lui permettre. Et il pleure en silence.
*
* *
Or écoutez bien.
Vous savez qu’une fenêtre fort étroite, si étroite qu’une seule personne s’y pouvait accouder, dominait la fontaine et le jardin, et vous savez que la fille de l’Empereur aimait à s’accouder à cette fenêtre pour regarder la plaine et la mer.
Ce jour-là, à l’heure où Robert déplorait auprès de la fontaine de n’avoir pas pu suivre l’Empereur et les barons romains, la gracieuse Damoiselle était accoudée à la fenêtre, car elle avait voulu le plus longtemps possible accompagner du regard son père et ses amis les chevaliers.
La première chose qu’elle remarqua, ce fut le bouffon.
Le bouffon tendait les mains vers le ciel comme pour prier Dieu. Et la jeune fille fut stupéfaite. Ce fou, que tout le monde croyait fou sans remède, il faisait certes à l’ordinaire des folies; mais pour faire ce qu’il faisait à cette heure, ce jour-là, près de la fontaine, il n’était probablement pas aussi fou qu’on le croyait. La Damoiselle en fut tôt persuadée. Et elle regarda longtemps Robert.
Cependant, ayant levé les yeux vers la plaine, elle aperçut le premier engagement de l’avant-garde des Turcs qui prétendaient abattre l’orgueil de Rome, et de l’avant-garde des Romains qui songeaient à repousser les envahisseurs. Déjà les archers se décochaient réciproquement des flèches meurtrières, et il y avait déjà des morts de part et d’autre sur le terrain.
Et le cœur de la Damoiselle battit violemment.
Mais il battit plus violemment encore, quand elle reporta son regard vers Robert. Car elle vit alors quelque chose de merveilleux, que je vous dirai tout de suite, même si vous ne croyez pas aux miracles, parce que je ne peux pas ne pas vous dire ce que vit la Damoiselle.
*
* *
Voici donc ce que vit la Damoiselle, du haut de sa fenêtre, ou du moins ce qu’on sut plus tard qu’elle vit.
Près de la fontaine, devant le fou, un chevalier à cheval était arrêté. C’était un chevalier extraordinaire, un chevalier divinement beau, et qui avait d’abord ceci de merveilleux qu’il était tout blanc, tout vêtu, tout armé, tout équipé de blanc. Le haubert de ce merveilleux chevalier était plus blanc que l’argent; son écu, les courroies de son écu, son épée étaient plus blancs que des fleurs de lis; la lance, qu’il tenait sur sa hanche, avait une alumelle plus blanche que la neige qui tombe des nues; et son cheval était plus blanc qu’une fleur épanouie.
Le chevalier mit pied à terre devant le fou, le salua, puis lui parla. Ses paroles, la Damoiselle ne les entendit peut-être pas. On sut plus tard qu’elles furent telles:
—«Ami Robert, Dieu vous commande par ma voix d’aller à la bataille. Ne croyez pas que je veuille vous tromper. Si vous doutez de moi, je vous prouverai que je ne mens point, en vous rappelant que jadis, il y a plus de sept ans, dans la forêt de Marabonde, vous avez reçu d’un saint ermite l’ordre de faire trois pénitences dont la moindre est fort douloureuse, et que je vous rappellerai exactement, si vous le désirez. Mais ne perdez pas de temps. Prenez ces armes et ce cheval, et courez au secours de l’Empereur.»
Qu’elle eût entendu ou qu’elle n’eût pas entendu, la Damoiselle du moins vit que le fou s’étendait sur le sol, les bras en croix, dans la direction de l’orient; puis se relevait, prenait les armes et l’équipement du merveilleux chevalier, s’armait et s’équipait, se ceignait de l’épée, se laçait le heaume, puis sautait d’un bel élan sur le cheval, sans daigner se servir de l’étrier; puis prenait l’écu et se le passait au cou comme un homme qui sait fort bien porter un écu, puis saisissait la grosse lance droite que le merveilleux chevalier, alors désarmé, lui offrait; enfin, piquant le cheval, partait d’un bond magnifique au galop du côté de la bataille.
La scène s’était dénouée avec une telle promptitude et une telle perfection, que la Damoiselle se demanda si jamais elle avait connu plus noble et plus assuré chevalier que ce bouffon, qui était depuis sept ans le jouet de la cour et de la ville, sans qu’on eût pu savoir d’où il venait.
*
* *
Sur le cheval blanc qui l’emportait au galop vers la bataille, le nouveau chevalier blanc avait l’air d’un chevalier accompli.
Il était sorti du jardin par une brèche qui s’ouvrait sur la plaine. En quelques bonds, il avait gagné la campagne.
Il n’a pas perdu de temps. Le voilà dans la campagne, emporté au galop vers l’endroit où monte le tumulte du combat, cris divers, bruits d’armes, hennissements, le tout au milieu du tapage que mènent les Sarrasins avec leurs cors, leurs tambours et leurs trompettes, dont ils jouent avec frénésie pour étourdir les chevaux de leurs adversaires.
Sans s’être arrêté, sans avoir ralenti, le Chevalier blanc arrive à la hauteur des premiers Romains qu’il avait devant lui, lesquels sont les derniers de l’arrière-garde de l’Empereur. Il les dépasse. Il dépasse les brigades romaines l’une après l’autre, et galope toujours fièrement vers les Turcs.
Tous les Romains le regardent passer du même regard. Tous se demandent quel est ce chevalier dont les armes resplendissent au soleil. Tous avouent qu’ils ne le reconnaissent pas. Tous cherchent à savoir avec quelle brigade il va combattre. Mais, quand ils voient qu’il galope droit vers les Turcs sans se soucier de se ranger dans aucune brigade, tous sont émerveillés.
—«Il va vers l’Empereur», disent-ils.
L’Empereur se tenait avec son avant-garde, qu’il commandait lui-même, pour mieux diriger le combat.
Mais le Chevalier passe à côté de l’Empereur sans s’arrêter et sans le saluer, et pousse vers l’endroit où les Turcs semblent le plus nombreux, le plus forts et le plus dangereux.
L’épervier, quand il vole une caille, n’a pas plus d’impétuosité que ce chevalier en quête de Sarrasins.
Maintenant c’est fait: voilà le Chevalier aux prises avec les Turcs.
*
* *
Au plus épais de la mêlée, il attaque les Turcs. Oh! il ne se ménage ni ne les ménage! A peine engagé, il en désarçonne un, en renverse deux à droite et à gauche, et en abat trois de trois coups directs. Dès sa première charge, le Chevalier blanc se signale férocement.
Hardi! il se pousse au milieu des Turcs, fonce, pique, abat, oblique à droite, oblique à gauche, frappe, frappe, et frappe. En fort peu de temps, il en a tué trente qui jamais plus ne se relèveront.
Il ne se tient pas quitte pour si peu. Piquant, brochant, fonçant, obliquant, il bondit à droite, il bondit à gauche, se retourne, fonce de nouveau, est partout à la fois, cherche non point les hommes, mais les groupes; et, par la fougue de son attaque, il les disperse.
Ce chevalier furieux déconcerte les Turcs de l’avant-garde. Déjà, c’est à qui n’attendra plus son assaut. Dès qu’il se dirige vers un groupe, les plus braves s’écartent. Ce diable de chevalier les intimide. Mais ils ont beau vouloir l’éviter; son cheval est si prompt qu’ils ne lui échappent pas.
Alors les Turcs tentent d’assommer le Chevalier Blanc de loin, à coups de massue. Ils sont adroits. Plusieurs de leurs coups portent. Mais le Chevalier est plus résistant qu’airain battu: il subit aussi bien qu’il frappe. Et rien ne le renverse, ni ne l’étourdit.
Aux coups qu’il reçoit, sa fureur redouble. Les Turcs en sentent tôt les effets. Leur avant-garde hésite, n’ose plus avancer, et soudain, prise de panique, recule.
L’avant-garde turque se replie en désordre. La Chevalier Blanc s’élance à sa poursuite. Et l’Empereur, joyeux du succès, crie aux siens:
—«Piquez! Piquez! N’ayez pas peur de ces maudits. Tous sont morts, puisque les meilleurs sont vaincus. En avant! Celui-là les a vaincus qui charge devant vous. Voyez comme il les serre de près et les abat quand ils s’attardent! Quel est donc celui-là qui se distingue devant nous? Jamais je ne vis, même en songe, si redoutable chevalier. Sus donc! derrière lui! Et que chacun aide à sa belle besogne!»
*
* *
Excités par l’Empereur, les Romains s’élancent à la poursuite de l’avant-garde, derrière le Chevalier Blanc.
Soudain, le Chevalier Blanc s’arrête. Il vient de briser sa lance dans le corps d’un chef sarrasin. N’importe! Il tire son épée; et sa fureur semble encore accrue.
Il a rejoint les fuyards qui se réfugiaient dans une brigade accourue en renfort. Avec des bonds effrayants de son cheval, il fonce résolument au milieu des troupes fraîches. Son épée fait voler des têtes de tous côtés. Des remous se produisent dans les rangs des Turcs. Aussi bien, derrière lui, les Romains chargent avec ardeur. Sans doute tous ne le valent pas; et, si les Romains n’avaient pas à leur tête ce démon qui décourage, il est probable qu’ils ne feraient pas reculer les Turcs, qui sont d’excellents guerriers. Mais le Chevalier Blanc leur ouvre le chemin de la victoire. Il brandit son épée brillante, et les Turcs tombent, ou cèdent.
—«Après lui! Après lui!» crie l’Empereur. «Les lui laisserez-vous tuer tous?»
Les Romains répondent par des cris terribles. Le Chevalier Blanc pousse toujours. Des vides se forment à son approche. Les Romains en profitent. La panique gagne la brigade turque accourue au secours de l’avant-garde. Le sang coule. Les Turcs tombent. Les Romains progressent. Le Chevalier Blanc, diable déchaîné, entraîne la déroute des ennemis.
—«En avant!» crie l’Empereur.
Les Turcs ont fait demi-tour. Ils s’enfuient à qui mieux mieux avec des cris d’horreur. Sans se retourner, sans regarder s’ils sont poursuivis, ils se dirigent à bride abattue vers leur arrière-garde, où se trouve le gros de leurs troupes et leurs dernières réserves. Et leur fuite est si folle qu’ils mettent le désordre dans l’arrière-garde où ils arrivent épouvantés.
*
* *
La peur est contagieuse. Les Turcs de l’arrière-garde, effrayés par leurs frères, perdent toute leur magnifique assurance du matin. Alors, comme précisément l’irrésistible chevalier fond sur eux, l’épée haute,—suivi par tous les Romains, la lance basse,—les Turcs, sans combattre, sans attendre, font demi-tour et prennent la fuite.
La déroute, subitement, de toute l’armée turque, est complète.
Ils fuient, ils fuient vers leurs tentes, vers leurs vaisseaux, les Turcs orgueilleux. Ils fuient avec tant d’ardeur que les Romains ont de la peine à les suivre. Ceux qui sont rejoints, tombent, frappés inexorablement. Les Romains n’ont pas le temps de faire des prisonniers. Ils ne poursuivent plus les Turcs, ils les pourchassent. Et la déroute mortelle s’étend à travers la campagne, d’un bout à l’autre de l’armée turque, jusqu’à la mer.
Voici déjà les fuyards les plus rapides arrivés à hauteur de leurs tentes, sur le rivage. Voici bientôt tous les Turcs acculés au rivage. Mais ils ont d’autres soucis que de défendre leurs tentes ou de disputer aux Romains leurs trésors. Ils ont d’autres soucis que de laisser aux Romains un butin splendide. A qui mieux mieux, ils se jettent dans la mer à la nage. Heureux, ceux qui pourront gagner leurs vaisseaux! Ceux-là seront les moins nombreux. Et d’autres mourront noyés entre la plage et le salut; et les autres, ceux qui ne savent pas nager, seront massacrés sans recours sur la plage.
Il en resta vingt mille, dit-on, au bord de l’eau, qui ne purent échapper aux Romains. Et il s’en noya dix mille qui, fuyant les Romains, n’atteignirent pas aux vaisseaux de leur salut. Mais pas un Turc vivant ne demeura sur le rivage.
*
* *
Ainsi le champ de bataille appartenait aux Romains. Grande victoire! Rome était sauvée. Et, de surcroît, un riche butin récompensait les vainqueurs.
Alors, délivrés des Turcs, les Romains se ruèrent sur les tentes abandonnées avec plus d’enthousiasme qu’ils n’en avaient eu d’abord en allant à la rencontre des envahisseurs. Et l’espoir du butin promis les enivrait à ce point, que nul d’entre eux ne remarqua que le Chevalier Blanc avait disparu.
A Rome, on avait déjà des nouvelles complètes de la bataille.
Dans le palais de l’Empereur, dames et damoiselles, passant de l’angoisse à la joie, se félicitaient de la défaite des Turcs, et ne causaient entre elles que du mystérieux chevalier à l’armure plus blanche que neige, auquel la victoire des Romains était due.
Toute la ville menait la même allégresse que le palais de l’Empereur. Ce n’étaient partout que cris, chansons, embrassades, commentaires, et par-dessus hommes et femmes, bourgeois et vilains, enfants et vieillards, les cloches déchaînaient leur vacarme du haut des clochers sonores.
Le peuple, ayant oublié ses craintes et sa terreur, se porta gaillardement au-devant des vainqueurs qui revenaient.
Les vainqueurs rentrèrent en triomphe. Aux acclamations du peuple, ils répondaient par des cris d’enthousiasme.
Le palais de l’Empereur était en fête. On y reçut les barons avec toutes les marques imaginables de la reconnaissance et de la satisfaction. Et la musique dominait les cris et les vivats.
Quand les barons se furent débarrassés de leur haubert, en gens fatigués qui sont heureux de se reposer dans des vêtements plus commodes, on leur annonça que la table était servie. Mis en appétit par une journée d’épreuves, ils s’empressèrent d’escorter l’Empereur et le Pape.
L’Empereur était la simplicité et la gentillesse mêmes. Lorsqu’on lui présenta l’eau, comme d’habitude, il la fit présenter d’abord au Pape; puis il s’effaça devant lui, le fit asseoir, et ne s’assit qu’après son saint hôte. Après quoi, il envoya chercher sa fille, qui, toute charmante et gracieuse, lui renouvela sa joie de la victoire remportée; et, quand il l’eut fait asseoir à côté de lui, en belle place, les barons purent alors s’asseoir aux places qui leur étaient réservées. Ainsi l’exigeait l’étiquette. Et pour finir, le reste des chevaliers et la jeunesse noble se rangèrent sur les bas-côtés de la grande salle pavée.
Alors le festin commença.
*
* *
Or, sur son lit de paille, dans le chenil, sous l’escalier de la chapelle, Robert se réveilla tandis que les invités de l’Empereur festoyaient avec entrain.
Il voulut se lever, mais il se sentit douloureux et perclus. Et il retomba sur sa paille.
Cependant, il songea qu’il devait faire sa pénitence comme chaque jour et, malgré qu’il en eût, se rendre auprès de l’Empereur, où l’attendait son repas. Le malheureux tourna son regard vers le ciel, et courageusement se leva.
Il entra sans danser ni sauter dans la salle du festin. Il eût vainement essayé de tenter plus que de marcher, tant il était courbatu. Et c’est en marchant à petits pas qu’il se dirigea vers l’Empereur.
Les barons et les chevaliers, trop occupés de leur plaisir, ne remarquèrent peut-être pas tout de suite l’arrivée du bouffon.
Mais, sitôt qu’elle l’aperçut, la fille de l’Empereur se leva de son siège, et, debout, s’inclina profondément devant lui pour le saluer. Tout le monde vit son geste, s’en étonna, et regarda le bouffon.
Déjà, la Damoiselle se rasseyait à côté de son père.
L’Empereur avait rougi de honte. Dans la salle, on commençait à chuchoter. Des propos sévères circulaient.
—«Elle n’y pense pas!» disait-on.
Mais, pour éviter un scandale, l’Empereur fit semblant de ne pas attacher d’importance au geste de sa fille. Il se promettait de la réprimander plus tard.
Le bouffon, cause de l’incident, s’était installé, sans paraître soucieux de la curiosité qu’il soulevait, à sa place ordinaire.
Par diversion, l’Empereur le regarda. Il lui vit le visage meurtri, les sourcils enflés et fendus, le nez écorché, des marques rouges un peu partout. Et soudain il s’écria:
—«Il y a dans cette ville bien de la perversité. Dieu maudisse les méchants lâches qui m’ont aujourd’hui maltraité mon bouffon! Pendant que nous étions au combat, ils se seront amusés de l’emmener à l’écart pour l’y revêtir par moquerie d’un haubert, avant de le bourrer de coups; car regardez: ce sont marques de haubert qui sont visibles sur son visage.»
—«Ah! laissez donc, Sire!» dit-on autour de lui. «Ne vous fâchez pas. Il fut aussi à sa bataille comme nous fûmes à la nôtre, et il eut des coups comme nous en eûmes.»
L’Empereur dit:
—«Il m’est très pénible qu’on frappe un innocent. Si vous saviez de quelles jolies extravagances il est capable, vous ne pourriez vous tenir de l’aimer.»
—«Beau Sire», dit le Pape, «faites-lui en donc faire quelqu’une.»
On apporta au limier son repas de chaque jour.
Jouant son rôle malgré sa gêne, le bouffon se traîna vers le chien, lui ôta des dents les morceaux et les mangea, simplement, sans morgue et sans répugnance.
Alors, dans la salle, tous de rire, grands et petits.
—«Jamais on ne vit fol si charmant!» disaient-ils.
Et la fille de l’Empereur, blessée par ce qu’elle entendait, souffrait, étant muette, de ne pouvoir dévoiler la vérité, car elle avait tout vu, elle, du haut de sa fenêtre.
*
* *
Le festin fini, les nappes pliées, et les tables mises de côté, barons, chevaliers et jeunes gens se rangèrent devant l’Empereur pour le féliciter de cette heureuse journée.
Mais l’Empereur était vrai gentilhomme et la modestie même. Il répondit aux éloges qu’on lui adressait, en reportant tout le mérite de la victoire au Chevalier Blanc qui s’était distingué de façon si merveilleuse.
Sur quoi, chacun raconta les prouesses que le Chevalier Blanc avait accomplies. L’un en signalait une, l’autre en décrivait une autre; tous célébraient sans restriction le courage et l’éclatant succès de l’inconnu.
—«Comme les Turcs fuyaient devant lui!»
—«S’ils eussent été moutons, et lui loup, ils n’eussent pas fui devant lui plus promptement.»
—«Il cherchait les plus arrogants et les plus forts, et il les dispersait.»
—«Il nous a tous sauvés à lui seul.»
Ils disaient de telles choses, et davantage. Et l’Empereur s’écria:
—«Ah! s’il daignait venir à ma cour et s’y fixer, je le ferais tout aussitôt comte ou duc. Il m’a tiré de peine et de honte, et de mort peut-être. Et je perdrais plutôt mon âme que de ne lui pas rendre les honneurs et les récompenses qu’il mérite.»
Alors la Damoiselle ne put pas se contenir plus longtemps.
Elle se leva, fit des signes, indiqua le bouffon de son doigt tendu, balbutia comme balbutie une muette, s’irrita de n’être pas comprise, regarda son père, lui montra de nouveau le bouffon, fit entendre des sons inintelligibles, et pleura d’impatience.
Jamais elle n’avait eu pareille attitude en public. L’Empereur en fut contrarié plus que je ne peux dire.
—«Qu’on m’appelle les gouvernantes!» ordonna-t-il.
*
* *
Les gouvernantes venues, il leur demanda de lui expliquer ce que sa fille avait en tête.
—«Sire, à vos ordres!» répondirent-elles.
Interrogée, la jeune fille recommença ses balbutiements, ses gestes, ses signes. Toute l’assistance attendait avec curiosité la suite de cet incident.
Mais une gouvernante éclata de rire.
—«Qu’y a-t-il?» dit l’Empereur.
—«Sire», répondit-elle, «la Princesse déclare qu’il n’est pas d’homme au monde plus estimable que le bouffon.»
—«Par ma foi», dit une autre gouvernante, «il y a plus encore.»
—«Et quoi donc?» fit l’Empereur.
La gouvernante expliqua:
—«Sire, ce matin, au moment qu’après avoir dépassé le petit bois, vous plantiez votre bannière dans la plaine, notre Damoiselle était accoudée à sa fenêtre pour vous regarder, quand elle vit, sous le pin qui couvre la fontaine du jardin, le bouffon tendre les mains vers le ciel; puis un chevalier armé de blanc arriver sur un cheval blanc, descendre, donner ses armes et son cheval au bouffon; et le bouffon, armé, courir au galop vers la bataille. Ainsi le bouffon serait le preux qui déconfit les Turcs. Et ce n’est pas tout, Sire. Une fois la victoire assurée, le bouffon revint au jardin, par la brèche, à cheval, avec ses armes, sauf la lance. Sous le pin, il rendit armes et cheval au chevalier qui les lui avait confiés, lequel disparut en toute hâte et s’évanouit; après quoi, le bouffon se lava le visage à la fontaine, car il l’avait taché de sang en maints endroits. Voilà, Sire, ce que votre fille dit qu’elle a vu avec ses yeux grands ouverts, ce qu’elle veut vous apprendre, et ce qu’elle vient de nous révéler.»
—«Juste Dieu!» s’écria l’Empereur. «J’apprends maintenant merveilles, et c’est la première fois de ma vie que j’en apprends de semblables. Moi qui croyais que ma fille jolie était la plus sage des filles, la plus courtoise et la plus raisonnable, je vois qu’elle est devenue folle à plaisir, et si bien que j’aimerais mieux la savoir morte que telle. Oh! je devine pourquoi mon pauvre fou lui tient tant au cœur: c’est parce qu’il ne parle pas plus qu’elle-même. Le vilain répète souvent ce proverbe: «Qui se ressemble s’assemble.» Ma fille a la tête tournée. Emmenez-la dans sa chambre! Et surveillez-la de près, gouvernantes! Je ne veux plus qu’elle raconte cette sotte histoire, ni qu’elle s’intéresse encore à mon bouffon. Elle m’a fait beaucoup de peine en se levant pour le saluer, quand il est entré dans la salle du festin, tout à l’heure. J’ai bien vu dès cet instant qu’elle était devenue aussi folle que lui. Emmenez-la.»
Les gouvernantes emmenèrent la jeune fille en larmes.
Cet incident marqua la fin des réjouissances. Le Pape, d’abord, prit congé de l’Empereur. Puis, peu à peu, tous les invités se retirèrent. Et Robert alla reprendre en se traînant sa place ordinaire dans le chenil, sous l’escalier de la chapelle.
*
* *
Ainsi s’acheva cette grande journée, et telle fut la première des aventures de Robert que je vous avais annoncées pour la huitième année de son séjour à Rome et de sa pénitence. Mais je vous conterai les autres sans tarder.
TOUT ce qui avait pu des Turcs échapper aux Romains, après la déroute conduite par le Chevalier Blanc, s’était empressé de lever l’ancre et de gagner la haute mer.
Ils rentrèrent chez eux, penauds et marris, pour ne pas dire plus. Un lourd ressentiment leur emplissait le cœur. Ils avaient tous perdu quelque parent sur le rivage romain. Et ils haïssaient Rome, moins encore peut être à cause des pertes qu’elle leur avait infligées, qu’à cause de la honte qu’ils rapportaient de leur expédition manquée. Dans tout leur pays, ce ne furent bientôt que plaintes, lamentations, cris, et projets de vengeance.
Les princes païens, émirs et rois, excités par les rumeurs de leurs gens, se promirent et se jurèrent de ne pas laisser leur affront impuni. L’injure atteignait toute leur race. Ils décidèrent de s’en laver, de venger leurs morts, et de punir Rome, rigoureusement, dès que le beau temps leur permettrait de tenter la mer.
L’expérience les avait instruits. Ils connaissaient les difficultés de l’entreprise. Aussi ne voulurent-ils se lancer dans une nouvelle expédition qu’après avoir réuni des troupes suffisantes et préparé jusque dans ses moindres détails leur attaque future.
Leur flotte fit l’objet de leurs premiers soins. Ils réparèrent leurs nefs, firent construire, sans s’inquiéter de la dépense, des vaisseaux de bord, des chaloupes et des barques, de spacieux chalands et des galères. A ces apprêts, ils passèrent la plus grande partie de la mauvaise saison. Ils s’assurèrent également de précieuses alliances, et ne négligèrent rien pour que leur entreprise eût toutes les chances d’avoir un bon succès.
*
* *
Au printemps, ils convoquèrent leur armée.
Elle était deux fois plus nombreuse que la première. Il y avait des Sarrasins de tous les pays, des Arabes et des Commains, des Turcs de Coroscane et de Nirvane. Et tous étaient animés des plus vifs sentiments de haine.
Ils s’embarquèrent, donnèrent toute la voile, et cinglèrent tant et tant à la clarté du ciel diurne et des étoiles, qu’ils touchèrent, après une courte navigation, au rivage romain.
Ils étaient si sûrs d’eux-mêmes, qu’ils ne prirent pas la peine de se dissimuler. Fort tranquillement, ils débarquèrent et s’établirent sur la côte, comme la première fois. Ils laissaient entendre, à qui voulait, qu’ils venaient venger leurs morts et qu’ils n’avaient pas le moindre doute sur les succès de leur expédition.
*
* *
A Rome, comme la première fois, et davantage peut-être, on s’alarma. Les menaces des Turcs, qu’on se répétait de bouche en bouche, touchaient peu à peu ceux que la victoire du printemps précédent ne suffisait pas à rassurer.
En vain, comme la première fois, sur le conseil de ses barons et des sénateurs, l’Empereur fit appel au Sénéchal; le Sénéchal répondit ce qu’il avait répondu la première fois: il réclamait pour prix de ses services la Damoiselle qu’il aimait, et la couronne. Et l’Empereur jura de nouveau que, tant qu’il vivrait, il n’accorderait pas sa fille à ce vassal félon. Et les Romains se trouvèrent, comme la première fois, réduits à leurs seules ressources.
Du conseil que tint l’Empereur en son palais, il ne sortit rien de plus que ce qui était sorti du conseil de l’année précédente. Rome, sous une menace d’autant plus grave, ne pouvait que s’en remettre à la miséricorde divine.
—«Dieu», se disaient-ils, «jamais aux siens ne manqua.»
Cette fois encore, le Pape intervint de toute son autorité spirituelle. Sur ses instances, grands et petits, hommes et femmes, prièrent, jeûnèrent, implorèrent du ciel le secours miraculeux qu’ils en avaient déjà reçu. Tous souhaitaient ardemment que réapparût le merveilleux chevalier à l’armure blanche.
*
* *
Ce fut par un lundi, dès la première clarté du jour, que les Turcs se mirent en marche vers Rome.
Leur armée s’avançait en bon ordre, précédée par une avant-garde hardie de leurs meilleurs guerriers, troupe intrépide, pressée d’en venir aux mains.
Des nuages de poussière, soulevée par leurs chevaux, annoncèrent à Rome leur approche.
—«Aux armes!» crièrent les guetteurs.
Comme l’année précédente, l’Empereur conduisit lui-même ses brigades dans la campagne. Les chevaux hennissaient. Les longues trompettes sonnaient. Les écus au soleil brillaient, et les pennons flottaient au vent. Et dans la ville, où l’on n’entendait plus de bruit, dames et demoiselles pleuraient pour leurs parents et leurs amis qui s’en allaient en grand péril de mort contre les Sarrasins, et priaient Dieu de susciter encore contre les maudits le merveilleux chevalier aux armes blanches.
Cela, tandis que la fille de l’Empereur, accoudée à sa fenêtre, suivait du regard les progrès des deux armées, et surtout attendait, avec plus de foi que quiconque, l’intervention opportune du Chevalier Blanc.
*
* *
Or écoutez-moi.
Je ne vous tairai pas plus longtemps que le miracle demandé par les Romains se produisit quand il fut nécessaire.
A l’instant même où les Romains faiblissaient devant les Turcs, le Chevalier aux armes blanches accourut au galop, la lance basse, vers le plus fort de la mêlée.
Il était temps. Déjà les Romains débordés reculaient, cédant le champ de bataille. Mais, quand ils aperçurent le Chevalier Blanc qui accourait, ils poussèrent de grands cris, et, reprenant courage, tinrent.
—«Tenez! Tenez!» criait l’Empereur tout réjoui. «Il vient, notre Sauveur, il vient! Tenez, Romains, tenez! Et en avant!»
Les Turcs avaient aperçu le Chevalier Blanc qui fonçait sur eux. A l’éclat de ses armes, à l’impétuosité de sa course, aux cris de joie poussés par les Romains, ils reconnurent l’étonnant démon qui avait dérouté leurs troupes l’année précédente. Ils avaient trop entendu parler de ses exploits. Ils savaient trop quel massacre de Turcs il avait fait à lui seul, et comment il maniait la lance et l’épée. Et si, avant de l’avoir vu, ils se l’imaginaient dangereux, ils comprirent, en le voyant, qu’ils l’avaient imaginé moins terrible. Tellement que plusieurs d’entre eux, saisis d’une crainte insurmontable, murmurèrent:
—«C’est le Saint Georges des Chrétiens.»
*
* *
Terrible, en effet, et comme une vraie tempête que rien n’arrêtera, tel le Chevalier Blanc se précipita, la lance basse, dans la mêlée.
Piquant, brochant, fonçant, frappant, renversant, tuant, droit devant lui il pénétrait dans les rangs épais des Turcs.
En moins de rien, la bataille se retourna contre les envahisseurs qui chantaient trop tôt victoire. Les Romains s’étaient ressaisis. Une affreuse confusion ébranlait l’avant-garde turque.
Par bonheur aussi, très rapidement, le Chevalier Blanc se trouva tout à coup en face du Grand Émir des Sarrasins.
Leur combat fut bref. Le Chevalier Blanc planta le fer de sa lance d’outre en outre dans la poitrine du Grand Émir. Le Grand Émir tomba, mort.
Ce seul succès, si tôt remporté, détermina sur-le-champ la panique chez l’ennemi. Le Grand Émir tombé, il ne resta plus devant le Chevalier Blanc qu’un troupeau de chiens en débandade.
Le Chevalier Blanc se lança vigoureusement à leur poursuite.
*
* *
Ils fuyaient, ils fuyaient, les Turcs! La peur les talonnait. En dépit de leur nombre, en dépit de leurs menaces, en dépit même de leur bravoure, qui n’est pas niable, ils abandonnaient le champ de bataille au Chevalier Blanc. Le Chevalier Blanc n’avait pas fait si bien de moitié, l’année précédente. Suivi, mais à distance, par les Romains, il pourchassait les fuyards. Ceux qu’il atteignait, il les désarçonnait, et passait, laissant aux Romains le soin de les achever, laissant aux Romains le soin de glaner sur ses traces.
Sans se regarder, les Sarrasins fuyaient, grands et petits, même les meilleurs, même les émirs, à qui mieux mieux, vers la côte, vers les tentes, vers la mer, vers la flotte. Ceux qui tombaient étaient sûrs de mourir. Tous n’avaient plus qu’un but, qu’une envie, qu’une volonté: gagner les vaisseaux, fuir, fuir à jamais ce maudit territoire romain.
Comme l’année précédente, ce fut l’abandon du train de combat, du campement, de toutes les richesses enfermées dans les tentes, ce fut la course à la mer, la ruée vers les vaisseaux, et ce fut pour la plupart la noyade dans les conditions les plus atroces.
Comme l’année précédente, mais avec moins de difficultés encore, bien que le nombre des ennemis fût deux fois plus élevé, les Romains demeuraient maîtres du champ de bataille.
*
* *
Cette fois, l’Empereur victorieux ne permit point que le Chevalier Blanc lui échappât.
A peine assuré de la déroute complète des Turcs, il s’écriait:
—«Celui qui nous a sauvés comme l’année dernière, qu’on me l’amène vite! Je le veux pour ami devant vous tous.»
Mais, malgré toute sa hâte et toute sa bonne intention, l’excellent Empereur fut encore trahi. Le Chevalier Blanc n’avait pas attendu, pour s’en retourner, que la bataille fût définitivement acquise. On eut beau le chercher partout, on ne le trouva point.
—«Il ne s’est pourtant pas envolé!» dirent plusieurs barons.
L’Empereur était fort mécontent.
—«Certes non, il ne s’est pas envolé!» dit un chevalier. «Nous l’avons vu, il n’y a guère, qui s’en allait vers la ville, tout comme un quelconque chevalier de chair et d’os, tel que moi.»
—«Je l’ai bien vu aussi», dit un autre. «Il passait le long du boqueteau, là-bas, Sire.»
—«C’est donc qu’il ne veut pas que nous le revoyions!» conclut l’Empereur attristé. «Et nous ne le reverrons que quand il lui plaira de venir à nous. Fasse le ciel que ce soit bientôt! Mais vous, barons, mes preux, mes chevaliers, je vous invite à ma table aujourd’hui pour célébrer notre victoire.»
Et les vainqueurs reprirent le chemin de Rome où ils rentrèrent triomphalement, aux acclamations du peuple, au bruit des cloches et des musiques, comme l’année précédente.
*
* *
Comme l’année précédente, il y eut un magnifique festin au palais de l’Empereur.
Que vous dirai-je pour ne pas abuser de votre patience? Si je voulais être exact à loisir, je devrais vous répéter à peu près mot pour mot ce que je vous ai déjà conté du festin de l’année précédente.
On y vit venir le bouffon, à petits pas. Mais, cette fois, l’Empereur l’apostropha tout de suite.
—«Seigneur!» dit-il en plaisantant, «soyez le bienvenu. Seyez-vous à la meilleure place que vous voudrez choisir, cher Seigneur des bons tours que vous savez! Car il est juste que vous ayez part à notre fête.»
Robert s’assit aux pieds de l’Empereur.
La fille de l’Empereur se leva, s’inclina profondément devant lui, et se rassit à côté de son père, sans avoir l’air gêné le moins du monde.
Alors, pour détourner l’attention des assistants, l’Empereur, très honteux, fit semblant de s’intéresser aux traces de coups que le bouffon portait sur son visage.
—«Dieu!» dit-il, «comme on a maltraité mon fol aujourd’hui! On l’a blessé, on lui a déchiré tout le visage.»
Et il renouvela sa colère contre les lâches qui tourmentaient un malheureux sans défense.
Puis, il lui fit donner à manger, comme d’habitude.
Et le bouffon disputa le pain et la viande au limier son ami, avec force grimaces, afin de mettre en joie les invités de son maître.
Et les invités eurent une joie si bruyante que la fille de l’Empereur en rougit de chagrin.
*
* *
Tout se passa comme l’année précédente, vous dis-je, tout, jusqu’à la scène finale que vous devinez.
Après le festin, en effet, les nappes ôtées et les tables rangées, tandis que la cour entourait l’Empereur, on parla du Chevalier Blanc. Chacun rendait hommage à sa gloire incontestable.
Et l’Empereur dit:
—«Vous avez raison. Toute la victoire fut sienne. S’il daignait m’en demander le prix, je lui remettrais et de mes terres et de ma fortune tout ce qu’il en voudrait, s’il en voulait. Mais il me semble bien se soucier fort peu de récompense aucune. Qui nous révèlera pour quel motif et par quel hasard il nous secourt, depuis deux ans, chaque fois que nous sommes en danger, et ce sans se faire connaître et sans même nous adresser la moindre parole? Barons, je verserais à l’instant mille marcs d’or fin, et davantage s’il faut, pour le voir seulement une fois devant moi.»
Alors la fille de l’Empereur se leva, et désigna le bouffon à son père.
Et l’Empereur, ne se contenant plus, s’écria:
—«Qu’on l’emmène! qu’on l’emmène! Il n’y a pas à dire non: ma fille est folle, et plus folle que l’an dernier, et folle définitivement, puisqu’elle s’obstine dans cette idée fixe, malgré mes ordres, et malgré la peine qu’elle sait qu’elle me fait. Qu’on l’emmène vite!»
Et la journée s’acheva sur cette scène, comme l’année précédente, l’Empereur gardant son opinion et sa fille gardant la sienne, et le bouffon regagnant sa place dans le chenil, sous l’escalier de la chapelle, comme toujours.
DÉCONFITS sans avoir pu soutenir le combat qu’eux-mêmes ils avaient engagé contre les Romains, les Turcs pleuraient de rage, mais cette fois leur honte était plus grande que leur colère, quand ils rentrèrent chez eux. Ils n’acceptaient pas d’avoir été si outrageusement et si incompréhensiblement mis en déroute par un seul chevalier sans qui les Romains eussent été anéantis.
Leur retour lamentable en Roménie excita l’orgueil blessé de tous les pays païens. Il n’y eut partout qu’un cri:
De partout, les païens se levèrent, de partout, de la Babylone du désert et de l’autre Babylone, qui est le Caire; d’Arabie et de Syrie, où ils sont barbus et chevelus à l’excès; d’Alexandrie, d’Aumarie et de Russandre, et de Camoile. Le roi de Damas réunit à lui seul une armée considérable. De Rohais, de Coroscane, d’où encore? les Sarrasins se levèrent pour châtier Rome. Les Pichenars et les Commains ne furent pas les derniers à se lever. Bref, il y eut tant d’empressement dans tous les pays païens, que les Turcs purent mettre sur pied une armée plus grande que toutes celles qu’ils avaient mobilisées jusqu’alors. Et tous ces hommes, qui valaient autant par leurs vertus personnelles que par leur nombre, jurèrent solennellement de détruire Rome, de massacrer tous les Romains, et de faire si bien contre le terrible Chevalier Blanc, pourvu qu’il se présentât, que nul artifice et nul charme ne les empêcheraient de lui arracher l’âme du corps.
Il est certain que jamais, ni la première fois, ni la deuxième, les Turcs ne s’étaient préparés avec tant de minutie et d’acharnement. Il est certain que jamais Rome ne fut sous la menace d’une invasion plus puissante.
*
* *
Les Turcs s’embarquèrent quand les prés recommencèrent à verdir et les feuilles à naître des boutons.
La mer était mauvaise. Mais ils cinglèrent tant et tant, ces Turcs maudits, qu’ils abordèrent sans encombre au rivage de Rome. Débarquer, décharger les vaisseaux, dresser les tentes, organiser le campement, tout fut fait dans le plus grand ordre et le moins de temps possible.
Ce fut pour Rome une surprise douloureuse. Les Turcs arrivaient à l’improviste, et ils semblaient cette fois occuper la côte avec une armée plus nombreuse que les deux armées réunies qu’ils avaient déjà menées contre la ville de l’Empereur et du Pape.
Or Rome, éprouvée par les deux dernières invasions turques, et toujours pressée à distance par les tentatives du Sénéchal félon, était plus faible que les fois précédentes, et moins capable d’opposer une résistance efficace. En outre, il lui était difficile de se chercher des alliés: les Turcs débarqués ne lui en donneraient pas le loisir. Et quels alliés pourraient accourir assez tôt?
Malgré les deux affronts qu’il avait essuyés déjà, l’Empereur désespéré, pour ne négliger rien, fit appel encore une fois à la loyauté du Sénéchal, l’adjurant de ne se point rendre coupable davantage d’abandon et de vilaine rancune. A quoi le Sénéchal ne répondit que par son même refus obstiné. Ce qui fâcha cruellement l’Empereur, lequel jura que, plutôt que de livrer sa fille jolie à ce misérable Sénéchal, il aimerait mieux voir mourir tous les Romains et s’effondrer toute la ville.
Cette fois encore, les Romains ne devaient compter que sur eux. Mais leur espoir était plus précaire que jamais.
*
* *
Entre autres bruits qui circulaient dans la ville, il y en avait un qui troublait davantage les Romains: c’est que les Turcs se vantaient de conjuguer tous leurs efforts pour abattre, avant toute chose, le Chevalier Blanc, s’il venait au secours des Romains.
Or les Romains, de leur côté, ne se croyaient capables d’échapper à un désastre que si le Chevalier Blanc venait à leur secours. Et aux vœux qu’ils faisaient afin que le Chevalier Blanc les secourût encore cette fois, ils joignaient le souhait que ce mystérieux chevalier blanc fût vraiment, comme beaucoup le disaient, un envoyé du ciel, et par conséquent invincible.
Cependant, ceux qui doutaient de l’origine surhumaine de leur sauveur, étaient en émoi. Ils regrettaient qu’on n’eût pas recherché le Chevalier Blanc avec assez de zèle, et ils craignaient que, fâché peut-être de leur indifférence, le Chevalier Blanc ne consentît plus à sauver les Romains.
C’est pourquoi l’Empereur dit, en séance du conseil où il avait mandé le Pape, les sénateurs, ses barons, et tous ses grands vassaux:
—«Seigneurs, Dieu nous a par deux fois envoyé gracieusement un chevalier pour nous défendre. Sans ce défenseur, je ne sais si nous serions venus à bout des Turcs, et j’ose à peine imaginer ce qu’aurait pu devenir Rome. Celui-là méritait les plus magnifiques récompenses. Nous ne lui avons rien donné. J’en suis pour ma part plus contrit que je ne saurais dire. Toutefois, si Dieu nous veut garder, et donc nous envoyer une troisième fois le Chevalier Blanc, je veux que nous nous acquittions de notre dette, et ce par tous les moyens. Je veux qu’après la bataille nous le retenions de force. S’il est ange du Seigneur, comme certains l’affirment, nous le saurons, et nous saurons à qui revient de droit notre gratitude. Si d’autre part il est simple mortel, je veux qu’il ne s’échappe point de la bataille, pourvu qu’il s’y montre. A cette fin, le jour de la bataille, j’embusquerai trente bons chevaliers, là-bas, dans les taillis du boqueteau le long duquel on vit s’enfuir, l’an dernier, le Chevalier Blanc après la victoire. On le prendra, on le tiendra, on me l’amènera, et je le récompenserai comme je dois, s’il plaît à Dieu de nous l’envoyer.»
Ainsi, des deux côtés, le Chevalier Blanc courait de grands risques, s’il reparaissait: les Turcs voulaient le tuer, et les Romains voulaient le connaître. Et, si Robert avait su dans quelle alternative ses amis et ses ennemis le plaçaient, il n’aurait peut-être pas redouté le plus ses ennemis.
*
* *
Par un mercredi, au petit jour, les Turcs marchèrent sur Rome, poussant en avant-garde les Commains et les Pichenars.
Tant bien que mal, l’Empereur avait pris les meilleures dispositions qu’il pût prendre pour parer à un désastre, ou du moins pour sauver l’honneur de la défense. Ses barons étaient prêts, ses brigades ordonnées, ses gens résolus. Mais surtout il attendait l’aide opportune du Chevalier Blanc.
—«Viendra-t-il?» se demandaient les Romains.
L’Empereur perdit un peu de temps à donner ses ordres aux trente chevaliers qu’il chargeait de s’emparer du Chevalier Blanc après la bataille. Il ne fut satisfait que lorsqu’il les vit s’enfoncer dans leur embuscade, sous les frondaisons du boqueteau d’où ils ne surgiraient qu’au moment que le Chevalier Blanc s’en retournerait vers la ville.
Ce point réglé, alors seulement l’Empereur mit ses troupes en marche. Les cors et les trompettes sonnèrent. Et le Pape, qui suivait son enseigne, bénit les Romains.
Accoudée à sa fenêtre, la fille de l’Empereur assistait au départ. Elle était plus anxieuse, elle aussi, que la dernière fois.
Cette fois, en effet, les Turcs étaient plus nombreux, plus entreprenants, plus hardis, et ils s’approchaient si rapidement, poussant à fond leurs chevaux, que la Damoiselle pouvait discerner leurs premiers cavaliers qui bousculaient déjà les éclaireurs romains.
Et elle aussi, la gracieuse Damoiselle que tous croyaient folle, elle se demandait si le Chevalier Blanc reparaîtrait pour la troisième fois, et pour la dernière fois sans doute sous le masque d’un inconnu, puisqu’après la bataille il serait appréhendé par ordre de l’Empereur, et dévoilé.
*
* *
Or, pour la troisième fois, le Chevalier Blanc parut sur le champ de bataille.
Il y parut au bon moment. Les Romains peinaient. Certes, ils n’étaient pas encore en retraite, comme ils l’étaient l’année précédente, quand le Chevalier Blanc était survenu. Mais ils ne tenaient plus que désespérément devant les masses turques. A vrai dire, ils se battaient autour de la bannière impériale, toute éblouissante d’or au soleil, objet de convoitise pour les uns, emblème sacré pour les autres. Et la situation des Romains n’était pas excellente, il s’en faut de beaucoup. Mais le Chevalier Blanc parut.
Romains et Turcs, qui l’attendaient pareillement, quoique sans espoirs semblables, l’aperçurent de loin, comme il passait le long du boqueteau d’où les trente chevaliers embusqués par l’Empereur se gardèrent bien de surgir, car ils ne devaient s’emparer du Chevalier Blanc qu’après la bataille.
Il accourait au galop.
Comme si le nombre exceptionnel des ennemis l’excitait davantage, il fonçait droit sur eux. Un loup affamé ne se rue pas sur une proie avec plus de furie.
—«Voici le Chevalier Blanc!» s’écrièrent les Romains.
—«Voilà le Chevalier Blanc!» s’écrièrent les Turcs.
Il ne fallut que ces deux cris pour que la bataille se décidât.
*
* *
Les incrédules souriront. Ils objecteront que j’exagère, qu’un seul chevalier ne peut pas jeter en déroute toute une armée si puissante que celle que j’ai décrite, et ils refuseront de m’écouter. Mais, à ceux-là, je répondrai que, même s’ils ne croient pas aux miracles, ils doivent croire aux revirements merveilleux qui se produisent sur tous les champs de bataille.
Tous les soldats vous diront qu’une troupe qui veut vaincre vainc, qu’une troupe sans chef est perdue immédiatement, qu’un chef fait de sa troupe ce qu’il veut, et que souvent telle troupe qui se croyait vaincue s’est tout à coup trouvée victorieuse.
Ainsi, les Turcs avaient le dessus; en moins de rien, ils eurent le dessous. Ils étaient plus nombreux que les Romains; ils furent repoussés par les Romains. Acceptez enfin la chose comme elle fut: pour la troisième fois, si extraordinaire que cela vous semble, les Turcs furent vaincus, refoulés, poursuivis, mis en déroute. Aussi bien, les chroniqueurs le disent. Et nous n’avons pas à discuter.
*
* *
Donc, qu’on y consente, l’arrivée du Chevalier Blanc changea la face du combat.
Furieusement, il attaqua les Turcs. La lance basse, il pénétra dans leurs rangs. Piquant, brochant, éperonnant, il frappa, poussa, renversa, abattit, tua. En peu de temps, il eut son gonfanon tout ensanglanté.
Vous souvient-il que, l’année précédente, le Chevalier avait pu, dès les premiers instants, se trouver en face du Grand Émir et le transpercer de sa lance? Cette fois, il se trouva bientôt en face du Roi de Moriagne, Sarrasin fastueux, qui chevauchait en tête de sa division. Irrésistible, le Chevalier Blanc lui planta sa lance en pleine poitrine. Le Roi renversé glissa de cheval, brisant dans sa chute le bois de la lance que le Chevalier Blanc ne lui retira pas assez vite. Mais le Chevalier Blanc ne se troubla point pour si peu. Prompt, il prit son épée, bondit au milieu des gens du Roi de Moriagne, et, faisant de grands moulinets, il les dispersa comme autant de mouches.
Cependant, plus actifs que l’année précédente, les Turcs ne cédèrent pas tout de suite. Devant le Chevalier Blanc, ils s’écartaient, et lui s’enfonçait de plus en plus au milieu de leurs rangs qu’il s’ouvrait à coups d’épée. Mais, derrière lui, ils essayaient de se reprendre, et de se reformer, et de l’attaquer dans le dos. Essais inutiles, qu’ils payèrent cher. Le Chevalier Blanc brusquement faisait volte-face, et se débarrassait des sournois cavaliers. Et d’ailleurs, les Romains s’empressaient à l’envi de courir sur ses traces. Et, peu à peu, le désordre augmentant, les Turcs reculèrent.
*
* *
Je ne vous conterai pas tous les détails de la lutte. Ils vous rebuteraient peut-être, et vous n’y trouveriez pas le plaisir que ceux-là seuls y trouveraient qui auraient été soldats un jour dans quelque guerre. Je ne vous dirai donc que ce qu’il y eut de singulier dans la troisième déroute que les Romains, conduits et stimulés par le Chevalier Blanc, infligèrent aux Turcs.
Et d’abord, le Chevalier Blanc eut soudain l’heureuse fortune d’apercevoir à peu de distance l’étendard des Sarrasins. L’apercevoir, piquer vers lui, l’attaquer et l’abattre, ce fut l’affaire d’un instant. Ce fut aussi le signal de la panique chez les Turcs, de la panique et de la fuite à toute bride vers la mer.
Malheureusement pour eux, les Turcs s’étaient avancés vers Rome avec trop d’ardeur. Dans leur hâte de surprendre et de prendre la ville, ils n’avaient pas assez ménagé leurs chevaux. Trop vite, ils étaient allés trop loin. Or, de la mer à la ville, il y avait huit lieues. En outre, le soleil donnait de tout son éclat sur le champ de bataille, et la chaleur était intolérable. De sorte que, voulant fuir, gagner la mer, et refaire à trop vive allure tout le chemin qu’ils venaient de faire d’un train excessif, les Turcs furent trahis par leurs montures. Leurs chevaux épuisés s’abattirent, les laissant à la merci des Romains, qui massacrèrent sans pitié les Turcs démontés.
Ce n’est pas tout. Acculés enfin au rivage, ils n’y trouvèrent pas l’espoir de salut qu’ils y avaient trouvé les deux autres fois. Pendant la bataille, en effet, le vent s’était levé, et une horrible tempête secouait la mer. Quand les Turcs voulurent essayer de gagner les vaisseaux à la nage, ils furent ou bien engloutis ou bien rejetés à la grève.