Pourquoi a-t-elle tant attendu pour me révéler cela? Pourquoi? Pourquoi aujourd'hui plutôt qu'hier?...

Sans doute lit-elle en moi comme en un livre, car elle répond sans plus tarder:

—Monsieur, vous m'avez demandé tout à l'heure: «Qu'êtes-vous venue chercher?» Monsieur, je suis venue vous demander un grand service!... Mon père, mon cousin et moi nous traversons en ce moment une crise atroce... (Ah! ah! pensais-je encore, nous y voilà! Elle sait que je sais! que j'ai vu! Elle éprouve le besoin de s'expliquer, elle plie sous la nécessité d'entrer en pourparlers avec le voisin d'en face! Quel mensonge vais-je entendre?...)

»Oui, atroce! répéta-t-elle (et elle baissa la tête, et ses yeux me quittèrent, et la salle se remplit d'une ombre opaque)... Nous sommes ruinés... Nous avons mangé depuis longtemps l'héritage de ma mère... et ce que nous gagnons est insignifiant!... Monsieur, je vois sur ce rayon, derrière vous, les Études philosophiques de Balzac. Avez-vous lu la Recherche de l'absolu? Oui, naturellement, vous l'avez lu. Je ne sais si vous êtes de mon avis, mais j'estime que ce roman est, avec Louis Lambert, la plus belle œuvre de Balzac, la plus noble et aussi la plus dramatique. Quoi de plus angoissant, en vérité, que le sort de cette famille bourgeoise et prospère et peu à peu ruinée par l'idée de génie? Rien ne résiste à la folie sublime de l'inventeur, et les enfants sont obligés de subir la débâcle du vieux Claës, comme... Vous m'avez comprise, monsieur! Seulement, en ce qui concerne l'horloger Norbert de l'Ile-Saint-Louis, il y a une petite différence... Les enfants du héros de Balzac ne croient pas à son génie, sa femme non plus du reste (et elle n'en apparaît que plus touchante dans son dévouement), tandis que les enfants de Norbert—je veux parler de son pupille et de moi, monsieur—ont la foi la plus absolue dans l'idée et n'auraient pas hésité, si cela avait été nécessaire, à mettre leur père sur la paille dans le cas où il eût hésité!...

—Mâtin! fis-je... tout cela pour le mouvement perpétuel!

—Pour cela, ou pour autre chose, monsieur!

—Oh! ne me croyez pas indiscret! Je savais qu'en vous parlant au mouvement perpétuel, je ne vous apprendrais rien des bruits qui courent dans les arrière-boutiques du quartier.

Christine releva la tête et sourit; tout fut de nouveau illuminé a giorno.

—Reparlons sérieusement, je vous prie... Sur la paille, nous le sommes donc!... et je vais vous dire tout de suite de quoi nous vivons... Je vous ai déjà prouvé que je vous connaissais mieux que vous ne l'imaginiez... je vais vous prouver maintenant que je vous considère comme un ami... (sa figure devint extraordinairement grave)... oui, je vais vous parler comme à un ami, comme à un frère! (c'est cela! je m'y attendais!... comme à un frère!... c'est toujours comme à un frère que ces dames me parlent)...

»... Nous sommes à l'entière disposition de notre propriétaire... le marquis de Coulteray... Nous lui devons plusieurs termes... il peut, si bon lui semble, nous mettre à la porte demain! S'il ne le fait pas, c'est à cause de moi!... le marquis de Coulteray me fait la cour!... (Comment! encore un! Et elle est venue pour me dire cela!... Il me semble que la madone de l'Ile-Saint-Louis est bien occupée entre son fiancé, le cadavre de son Gabriel, son marquis et son frère: le relieur d'art de l'Ile-Saint-Louis! Ô Christine! énigme de plus en plus indéchiffrable!)... une cour très convenable... du moins jusqu'à présent... Ma présence chez lui lui plaît... il prétend même qu'elle lui est nécessaire... Je passe quelques heures tous les jours dans son hôtel, sous prétexte de petits travaux à effectuer... des étains... de la ferronnerie pour de vieux lutrins... des ciselures pour antiphonaires. Sa bibliothèque est unique... vous verrez!

—Ah! je verrai cela!... fis-je pour dire quelque chose et d'un air tout à fait désemparé.

—Mon Dieu, oui! du moins, je l'espère, sans quoi il n'y aurait aucune raison pour que je vienne vous faire de telles confidences...

—Bien!... bien!... je vous écoute... continuez!...

—À l'extrémité de cette bibliothèque se trouve une petite pièce de quelques mètres carrés que le marquis a fait transformer pour moi en atelier et qui vous servira à vous aussi si... mon Dieu! si vous le voulez bien! si vous consentez à donner une suite à ma proposition de l'autre jour!... Monsieur Bénédict Masson, j'ai confiance en vous!... je vous dis tout! (Oh! ce que les femmes peuvent mentir!) Venez à mon secours!... Si je romps avec le marquis... non seulement je perds la petite pension qui nous fait vivre, mais je suis sûre qu'il n'hésitera pas à nous mettre à la porte!... Or, nous ne pouvons quitter notre domicile de l'Ile-Saint-Louis sans une véritable catastrophe!

Là-dessus, un silence. Cette fois, nous y voilà! Il est toujours dangereux de quitter un endroit encore tout chaud d'un assassinat! Un cadavre laisse souvent des traces, même quand on l'a fait passer par un poêle! La chronique judiciaire ne nous en apporte que trop d'exemples!... Ainsi pensai-je, car enfin, pendant qu'elle m'entretenait de cette nouvelle histoire à laquelle je ne m'attendais pas, je ne songeais qu'au drame, moi, que j'avais vu, et dont elle avait l'air de ne plus se souvenir!... Mais, comme on dit au Palais, nous allons entrer dans le vif du débat, si tant est que l'on puisse s'exprimer ainsi en parlant d'un mort... Eh bien! je me suis encore trompé! Gabriel, ni de près, ni de loin, ne fera les frais de cette conversation. Christine, en effet, continue, attristée...

—Oui, une véritable catastrophe... pour nos travaux! Nous ne pouvons les transporter ailleurs... cela nous est impossible, matériellement et financièrement... Ce serait la fin de tout!... Ce serait la fin de trois vies, et peut-être davantage!

Alors, c'est bien vu, bien entendu? De Gabriel, pas question! Elle s'imagine que je ne sais rien... Tout de même, elle sait, elle, et cela ne semble aucunement la préoccuper! Après tout, qu'est-ce que je m'imagine? Elle ne pense peut-être qu'à cela, avec sa figure vermeille et cette parure de clarté!... Alors, un monstre?... Pourquoi pas?... Avec elle je navigue du ciel à l'enfer avec une rapidité d'onde hertzienne. Nous sommes deux monstres, bien faits pour nous entendre...

—Si je vous comprends bien, vous me demandez d'accepter tout de suite d'être quelque chose comme le bibliothécaire-relieur de M. le marquis de Coulteray, et cela parce que vous craignez de rester seule avec lui!...

—C'est cela, monsieur!... vous voyez la confiance...

—Parfaitement! la confiance!... la confiance!... Compris!... Mais le marquis, lui, ne pourra me voir venir que comme un ennemi!...

—Non! car j'ai posé mes conditions!... Il vaut mieux que vous sachiez tout... Je voulais partir... enfin je faisais celle qui voulait partir... ne plus revenir chez lui!... Il m'avait dit des choses qui m'avaient déplu... Il est très grand seigneur... extrêmement poli et parfois incroyablement audacieux... Il a pu croire que je ne reviendrais plus!... Il m'a suppliée... Je lui ai dit que je ne resterais que si, désormais, il y avait un tiers entré nous... Il a accepté... La chose s'est passée tout récemment... ce matin même... et je suis venue vous voir... j'ai pensé à vous tout de suite...

—Oui, comme à un vieil ami, comme à un frère... je sais!... Mais la marquise, demandai-je tout à coup, qu'est-ce qu'elle fait dans tout cela?

Dans tout cela, répondit Christine en fronçant ses beaux sourcils, dans tout cela, la marquise m'a suppliée de rester, elle aussi! (C'est toujours ainsi, pensai-je.)




VI

LA MARQUISE DE COULTERAY

Christine me conduira où elle voudra. J'accepte tout ce qu'elle me propose. Je suis le dernier des lâches, car maintenant je sais pourquoi elle est venue me trouver, elle, et pourquoi il me subira auprès d'elle, lui!... je suis laid!...

Je le crois bien qu'ils ont pensé à moi tout de suite, quand la nécessité de mettre un tiers dans leur intimité leur est apparue. Ne suis-je pas «le tiers» idéal? Ni l'un ni l'autre n'auront rien à craindre de mes entreprises pensent-ils,—mais, entre nous, le monstre n'aime pas qu'on le taquine.

Nous allons bien voir. Laissons-nous conduire, puisque je ne puis faire autrement.

Nous voici tous les deux dans la petite rue qui conduit au quai, la petite rue qui n'est à l'ordinaire qu'un courant d'air et qui, ce matin, est ravagée par un vent qui nettoie furieusement toute l'île des scories de la nuit! Ah! poussière des nuits! odeur funèbre! Autant en emporte le vent! Je ne vois plus, moi, dans le vent, que les jambes de Christine gantées de soie, tapant leurs petits talons Louis XV sur le vieux pavé du roi—«sous tes souliers de satin—sous tes charmants pieds de soie—moi je mets ma grande joie—mon génie et mon destin!»

Elle a encore bien grande allure, cette demeure décrépite qui se dresse devant nous comme une ombre fastueuse du passé... L'hôtel Coulteray est assurément, avec l'hôtel Lauzun, l'un des plus beaux de l'île, sinon le plus beau, en tout cas l'un des mieux conservés dans sa vieillotterie, celui qui a été le moins retouché par nos architectes modernes... Nous avons pénétré sous sa voûte, que ferme l'énorme porte cloutée à double vantail, par un portillon derrière lequel nous avons trouvé un noble vieillard (coiffé d'une casquette galonnée) qui semblait nous attendre. Le portillon rendit derrière nous un bruit sourd et nous entrâmes dans une ombre lourde de plusieurs siècles.

Puis ce fut la cour d'honneur que Christine me fit traverser rapidement sur un pavé encadré de mousse où elle était la seule à ne pas chanceler...

Elle ne me donna point le temps d'admirer la courbe harmonieuse du perron... nous étions déjà dans le haut et grand vestibule où nous fûmes accueillis, sortant de je ne sais quelle niche, par une espèce de chat humain dont la figure de bronze poli, trouée de deux yeux énormes de jade, s'enturbannait d'une soie immaculée...

—Sing-Sing! me souffla Christine, le petit valet de pied hindou du marquis... un très gentil garçon et très serviable, mais un peu encombrant, trop souvent fourré dans vos pattes, ou s'allongeant sur une corniche, se balançant au-dessus d'une porte «histoire de vous faire peur pour rire»... Chassez-le en claquant dans les mains, comme pour un petit animal qu'il est... Sauve-toi, Sing-Sing!

Sing-Sing nous quitte et en trois bonds va rejoindre une sorte de niche rembourrée, qui tient de la corbeille et de la guérite où, sous des couvertures, il attend des ordres en méditant ses petites farces.

Christine a poussé une porte, nous traversons plusieurs salons aux incomparables boiseries, aux vieilles dorures, aux meubles garnis de housses laissant passer leurs pieds écaillés... Ah! glorieux passé! glorieux et intact passé! Mais pourquoi, tout à coup surgie, dans le cadre d'une porte au trumeau Louis XV, cette statue du Pendjab, cet hercule indien qui froidement nous salue en nous ouvrant, d'un geste auguste, la porte de la bibliothèque?

—Celui-ci, dit Christine, c'est Sangor, le premier valet de chambre du marquis, son domestique de confiance. Sangor le fait un peu à la divinité. Il a toujours l'air de sortir d'une conférence avec Bouddha... et il vous apporte un verre d'eau sucrée comme s'il vous faisait présent de tous les trésors de Golconde. Faire bien attention à lui... On le prendrait facilement pour une brute et je le crois très intelligent. On ne sait jamais s'il vous comprend, mais il vous devine! Avec cela, fort comme une cariatide!

—Mais il n'y a donc que des domestiques indiens, ici?

—Non, vous avez déjà vu le portier, il est Français. C'est le seul. La domesticité de la marquise est anglaise. Les gens du marquis sont indiens... Vous savez qu'il s'est marié là-bas en Hindoustan...

—Oui, je sais... Mais dites-moi, elle est prodigieuse cette bibliothèque, vous n'aviez rien exagéré.

—Je n'exagère jamais rien!...

Dans cette bibliothèque pâle, pâle, aux vieux bois effacés, aux moulures effritées derrière des treillis dédorés et légers comme les premiers enlacements d'une corbeille destinée au boudoir d'une coquette... il y avait là des milliers et des milliers de volumes dans leurs reliures centenaires... Sur les tables, sur les lutrins, je soupçonnai, du premier coup d'œil, des merveilles...

—Vous verrez! vous verrez! me dit Christine... il y a là des livres sans prix! des autographes rarissimes comme n'en possède pas l'Arsenal: tenez, dans ce coffret fleurdelisé, voici le livre d'heures de Blanche de Castille qu'elle légua à son petit saint de fils... Lisez: «C'est le psautier de Monseigneur Loys, lequel fut à sa mère»; il provient des trésors dispersés de la Sainte-Chapelle; puis la bible de Charles V, portant de la main même du roi: «Ce livre à moy, roy de France»... et ce missel dont chaque feuille est encadrée d'une incomparable guirlande due au pinceau du «maître aux fleurs», ce grand artiste dont on ignore le nom... Ah! cher relieur d'art, mon voisin, quels trésors pour vous ici, quelles inspirations... Voici encore, dans ce coffret, la lettre d'amour de Henri IV embrassant «un mylion de fois» la marquise de Verneuil... Le marquis veut faire un recueil d'autographes s'il trouve un relieur digne de les réunir. Tenez-vous bien, monsieur Bénédict Masson.

J'étais transporté. Il n'y avait plus en moi que l'artiste... l'amoureux lui-même semblait avoir fui... quand, tout à coup, dans cette grande pièce pâle où glissait une lumière avare, je sentis que le drame (que j'avais oublié un instant) pénétrait avec cette figure de rêve, emmitouflée de fourrures blanches, qui s'acheminait vers nous... quel drame?... celui d'à côté que j'avais vu, en partie, se dérouler sous mes yeux?... celui d'ici que je ne connaissais pas encore?... Peut-être bien les deux à la fois.

Oui, quand je me rappelle cette première heure singulière, passée dans le vieil hôtel de Coulteray, ce qui domine en moi, c'est l'impression que l'un de ces drames pourrait peut-être un jour s'expliquer par l'autre, en tout cas qu'ils n'étaient pas étrangers l'un à l'autre... et que ce mur, bâti jadis pour séparer l'antique demeure, ne séparait plus rien du tout depuis que Christine en faisait si facilement le tour.

Qu'y avait-il de vrai dans tout ce qu'elle m'avait raconté le matin même? J'allais peut-être le savoir de la bouche de ce fantôme pâle qui s'avançait vers nous... c'était la marquise; je l'avais reconnue, bien qu'elle m'apparût encore plus exsangue que lorsque je l'avais vue pour la première fois. Son apparition me plongea immédiatement dans cette indéfinissable rêverie que nous cause une musique douce et triste, apportée à nos oreilles par une brise lointaine à travers un grand silence... quel souffle de l'au-delà soulevait cette fragile image? Autant Christine semblait la réalisation idéale de la vie, par sa ressemblance avec les plus suaves figures de la Renaissance italienne, autant le visage de la marquise avait un air de songe aux transparences si délicates qu'on eût craint de les profaner par l'examen. Je ne me lassais pas de regarder Christine, mais devant cette langoureuse lady, on ne pouvait que baisser les yeux par crainte de l'effleurer ou peut-être même par pitié... d'autant que cette forme fugitive était éclairée doucement par le triste flambeau d'un regard plein d'inquiétude et de douleur.

Je pus constater tout de suite que j'étais attendu, car Christine ne m'eut pas plus tôt présenté que la marquise me remercia presque avec effusion d'être venu, et assez hâtivement du reste, comme si elle eût craint d'être surprise... D'une voix qui rappelait le pépiement craintif d'un petit oiseau tombé du nid, elle me dit:

—Mlle Norbert nous a parlé de vous... Vous êtes le bienvenu... Le marquis a besoin d'un homme comme vous pour ses collections, auxquelles il attache un si grand prix... Figurez-vous que Mlle Norbert voulait nous quitter!... C'est si triste ici!... Elle prendra patience dans la compagnie d'un artiste comme vous!... Moi aussi, j'aime les livres... je viendrai vous voir de temps en temps. Je m'ennuie... si vous saviez comme je m'ennuie! Il faut me pardonner... J'ai été élevée aux Indes, n'est-ce pas? Il ne faut pas me quitter! Il ne faut pas me quitter!...

Là-dessus, elle s'en alla ou plutôt se sauva... disparut au bout de la pièce comme si elle passait à travers les murs, en répétant ces mots: «Il ne faut pas me quitter!»...

Christine ne m'avait donc pas menti. Et c'était peut-être moins pour le marquis que pour la marquise qu'elle restait, et par charité... si elle avait mené une véritable intrigue avec cet homme, elle ne m'en eût certes point averti!... elle murmura:

—Pauvre femme!

Nous restâmes un instant silencieux. À travers la vitre je regardais le jardin qui s'étendait derrière l'hôtel et qui me parut un peu négligé, ce qui n'était point pour me déplaire. L'été tout proche paraissait déjà en vainqueur dans le fouillis de verdure et la libre éclosion des fleurs... Je me tournai vers Christine:

—La santé de la marquise me paraît bien précaire.

Elle me répondit, en appuyant son front à la vitre:

—Cela dépend des jours. Parfois on la croirait près d'expirer... et puis, avec quelques bons jus de viande, elle reprend des forces... elle paraît normale alors!...

—Comment, normale?... Que voulez-vous dire?

—Rien... seulement je crois que la marquise a beaucoup d'imagination... Oui, il y a des jours où elle se croit plus malade qu'elle ne l'est... cela suffit pour qu'elle le devienne tout à fait...

Et, sans transition, Christine continua:

—Ah! monsieur Masson... je voulais vous dire une chose... Vous voyez cette petite porte là-bas, au fond du jardin... elle donne sur la rue que nous avons suivie pour venir jusqu'ici... Elle est à quelque cinquante mètres de chez vous... Il vous serait donc beaucoup plus commode de venir directement ici par cette porte et d'entrer par la porte de la bibliothèque qui donne sur le jardin que de faire le tour par la grande entrée, et d'avoir à attendre la bonne volonté du «suisse», comme on dit encore ici!... Je demanderai donc au marquis qu'il vous en donne la clef!

—Et vous croyez que le marquis la donnera à un inconnu?

D'abord, vous n'êtes pas un inconnu... et puis le marquis ne refusera pas cette clef, du moment que c'est moi qui la demande pour vous! Seulement, quand vous l'aurez, vous me la donnerez... à moi!

—À vous?

—Oui, à moi! Oh! n'ouvrez pas ces yeux étonnés... et qui attestent les plus méchantes pensées. Monsieur Bénédict Masson, si j'ai besoin de cette clef, ce n'est point pour venir ici en cachette, je vous prie de le croire... c'est pour m'enfuir, si c'est nécessaire!

J'en pouvais à peine croire mes oreilles!

—Ce marquis est donc bien redoutable? fis-je...

—Vous le verrez!

Encore un silence... Je le verrai si je veux, car, enfin, rien encore n'est décidé, mais cette opinion, je me garde bien de l'exprimer, la jugeant, du reste, vaine et inutile à cause du peu de cas que je fais de ma volonté en face de celle de Christine... Cependant, je ne puis dissimuler mon inquiétude; depuis quelques minutes, la marquise et Christine m'ont promené dans une atmosphère tellement incertaine... La fille de l'horloger comprend mon hésitation:

—Il ne se passe pas autre chose ici que ce que je vous ai dit, et qui n'a rien de tout à fait exceptionnel!...

—Le marquis, on ne le verra pas?

—Peut-être pas aujourd'hui!... J'avais espéré... mais il est encore un peu honteux après la scène de ce matin...

—Ah! c'est ce matin...

—Oui, il a voulu m'embrasser!... C'est tout ce qu'il y a eu de grave entre nous... C'est pardonnable!...

—Comment donc!

Et je lui pardonne!... Mais je prends mes précautions pour l'avenir, voilà tout!

—Oui, la clef... la clef... et moi!

Elle a compris mon égarement, et alors il s'est passé cette chose stupéfiante: elle m'a pris la main et l'a gardée dans la sienne, comme si cette main lui appartenait, d'un geste qui prenait possession définitivement de ma personne, et m'a dit:

—Soyez mon ami!... Il y a longtemps que je le désire!

Longtemps!... Et cependant, quand elle était passée près de moi pendant des mois, des années, elle n'avait pas «remué les sourcils» et son regard était resté «glacé dans son lac immobile»... Ah! pitié, pitié, Christine!... «Ne me fais pas pleurer!» comme disent mes pauvres vers... Je suis orphelin... Je suis enfant! Ne m'attire pas dans ton feu! Rien ne pourrait me retenir! Et peut-être, ne me pardonnerais-tu pas aussi facilement que tu as pardonné au marquis.

J'étais sans voix et je n'osais bouger de peur d'une catastrophe, d'une bévue de ma part, d'une maladresse, d'une caresse qui, si humblement se fût-elle présentée, ne pouvait être, venant de moi, qu'une forme de la brutalité... (j'étais payé, je vous le jure, pour savoir là-dessus à quoi m'en tenir)... ma main dut cependant la brûler, car elle la quitta soudain comme on quitte un fer rouge; cependant à son geste trop prompt, elle trouva une excuse:

—La marquise!

Moi, je n'avais rien entendu. Les fourrures blanches étaient en effet revenues... Elles étaient derrière nous, enveloppant une figure inquiète et souriante et lointaine, comme un vieux pastel.

—Vous nous restez, monsieur Bénédict Masson?

Oui, oui! je leur reste!... je leur reste! Elles peuvent bien être tranquilles!




VII

LE MARQUIS

1er juin.—J'ai vu le marquis; c'est un bon vivant. Mais auparavant, j'avais vu ses portraits. C'est une anecdote assez bizarre qu'il faut que je rapporte ici, car elle a été pour moi l'occasion de la première lueur projetée sur la singulière intellectualité de la marquise.

Christine n'était pas là et j'étais assez embarrassé de ma personne; c'était la seconde fois que je venais sans rencontrer âme qui vive, car je ne compte point pour des âmes le petit chat Sing-Sing et la cariatide Sangor; je n'osais encore toucher à rien, et pour calmer mon impatience, j'essayai de fixer mon attention sur quatre portraits représentant le père, le grand-père, l'arrière-grand-père et le trisaïeul de mon hôte, enfin toute la série des Coulteray jusqu'à Louis XV... Les autres se trouvaient, paraît-il, dans la galerie du premier étage... Mais ceux-ci me suffisaient pour le moment.

Ces quatre images me présentaient l'histoire du costume masculin en France pendant une période de cent cinquante ans, avec cette particularité bizarre que ces différents accoutrements semblaient habiller le même personnage, tant les Coulteray se ressemblaient de père en fils.

Il n'était point jusqu'aux manières, jusqu'au ton, si j'ose dire, qui ne se répétassent; bref, sous les dentelles et les basques de l'habit Louis XV, sous la cravate à la Garat, l'habit et les guêtres à l'anglaise de l'an IX, sous la redingote à large collet du temps de Charles X, sous l'habit à la française du second empire, on retrouvait le même Coulteray haut en couleur, au nez fort, à la bouche charnue, mais dont le dessin ne manquait point de finesse, aux yeux pleins d'un feu bizarre et troublant, à la mâchoire dure, au front un peu étroit, mais volontaire, souligné de sourcils réunis à leur racine, et, sur tout cela un grand air d'audace un peu insolente qui semblait dire: le monde m'appartient!

La vision que j'avais eue du marquis actuel, au fond d'une voiture rapide, avait été trop fugitive pour que je pusse dire qu'il continuait d'aussi près que les autres la ressemblance avec le trisaïeul. Je prononçai tout haut:

—Ici, manque le portrait de Georges-Marie-Vincent.

Or, j'avais à peine fini d'exprimer ma pensée que, derrière moi, une voix se fit entendre:

—Il y est!

Je me retournai.

La marquise était là, toujours grelottant dans ses fourrures... je m'inclinai.

—Vous ne le voyez pas? demanda-t-elle.

—Où donc? fis-je un peu étonné de l'air dont elle me disait cela... car elle paraissait parler comme dans un rêve, et ses yeux étaient immenses...

—Où? mais là!...

Et du doigt elle me désignait les quatre portraits.

—Lequel? interrogeai-je encore, et de plus en plus stupéfait.

N'importe lequel!... me répliqua-t-elle dans un souffle.

Et, comme vaincue par un grand effort, elle se laissa glisser dans un fauteuil.

C'est là-dessus que la porte s'ouvrit et que le marquis fit son entrée.

Je ne sais s'il vit sa femme. Je crois qu'il ne l'aperçut pas. Elle était placée de telle sorte qu'il pouvait très bien ne pas la voir. En tout cas, elle ne fit aucun mouvement. Elle resta tapie dans son coin, comme une petite bête blanche, peureuse, retenant son souffle...

Dès que je vis de près le marquis, je compris ce qu'elle avait voulu dire avec son «n'importe lequel». C'était vrai qu'il ressemblait à n'importe lequel de ceux qui étaient alignés sur le mur.

—Ah! monsieur Bénédict Masson, sans doute!... Oui! Eh bien, je suis on ne peut plus heureux de vous rencontrer! Mlle Norbert m'a souvent parlé de vous, et je suis tout à fait votre obligé puisque vous voulez bien me consacrer un peu de votre temps!... Vous verrez que vous aurez de quoi l'occuper ici!...

»Ah! vous étiez en contemplation devant les Coulteray! C'est un spectacle qui en vaut bien un autre! Croyez-vous qu'ils n'ont pas l'air de s'ennuyer, les gaillards! De fait, ils ont toujours eu une très mauvaise réputation... Je ne leur en veux pas pour cela!... Une belle lignée, n'est-ce pas, monsieur?... Et toujours fidèle à son roy. Vous connaissez notre devise: «Plus que de raison!»

»Belle devise! toujours plus que de raison, dans le bien comme dans le mal, à la guerre comme dans les plaisirs! Je parle du temps où il y avait des plaisirs!... Ces gaillards-là ont connu ce temps-là!... Je les envie!... Aujourd'hui, nous n'avons plus que quelques distractions, et encore on ne peut même plus chasser!... Vous imaginez-vous Georges-Marie-Vincent se faisant la main comme son trisaïeul en abattant un couvreur sur un toit?... Non, n'est-ce pas? Ni moi non plus! Tout de même, dans ce temps-là, il ne s'est pas trouvé un garde champêtre pour lui dresser procès-verbal!...

»Ah! c'était un type que Louis-Jean-Marie-Chrysostome, premier écuyer de Sa Majesté!... nous avons fait du beau!... nous avons fait du beau!... Monsieur, nous sommes maudits dans tous les manuels de l'histoire de France, rédigés par les francs-maçons d'aujourd'hui... parce que les francs-maçons d'autrefois!... nous avons tous été plus ou moins francs-maçons... je me rappelle—la chose est arrivée à mon grand-père, qui était le premier gentilhomme de la chambre de Louis XVIII—je me rappelle que ce soir-là on a bien ri... c'était un soir d'initiation, mon arrière-grand-père a passé «pour de bon» son épée à travers le corps de l'initié qui avait tenu, en ville, des propos fort désagréables pour l'honneur d'une dame qui avait celui d'être à la fois la maîtresse de Sa Majesté et de mon bisaïeul: «Ça, c'était une épreuve!» Le pauvre garçon en est mort, comme de juste; et il y a eu contre Marie-Joseph-Gaspard une levée de truelles. Il ne s'en est pas plus mal porté, comme vous voyez!...

Et, en prononçant ces derniers mots, il se tournait vers moi, de telle sorte que, ma parole, on ne savait au juste de qui il parlait quand il disait ce «comme vous voyez»... du portrait de Marie-Joseph-Gaspard ou de lui-même!...

Et il riait, il riait de tout son cœur et de toute sa bouche aux dents éclatantes, aux canines aiguës... Ah! c'était un homme de belle humeur, et qui devait boire sec et manger saignant...

—Vous avez remarqué comme nous nous ressemblons tous?... Ah! on continue la lignée! on continue la lignée!... (M'est avis que ce jour-là le marquis avait dû boire, pour faire honneur à sa devise: «Plus que de raison!»—plus æquo, comme nous disons en latin). En tout cas, celui-là était sans mystère... et ne vous donnait point comme la marquise «des idées de fantôme», pour parler comme les bonnes femmes...

Et il nous planta là, cependant que Sing-Sing courait devant lui, ouvrant les portes, et que nous entendions son rire énorme qui semblait la seule chose réellement vivante dans ce vieil hôtel endormi.

Puis, tout retomba au silence, tout s'effaça à nouveau, et la petite nuée blanche, derrière moi, prononça:

—Ne trouvez-vous pas qu'il est effrayant?

—Pas le moins du monde, répondis-je en souriant... je trouve que M. le marquis est en bonne santé...

Il le peut! il le peut! dit-elle dans un souffle... C'est justement ce que je vous disais: «Il est effrayant de bonne santé!»

Ce qu'elle me disait, je le comprenais de moins en moins, et l'air de mystère avec lequel elle me disait cela me parut tout à fait puéril. Que pouvait-elle vouloir me faire entendre avec ce: il le peut, il le peut!...

Elle reprit, en remontant d'un geste frileux sa fourrure sur son épaule nue:

—Avez-vous remarqué que le marquis, quand il parle des Coulteray, de celui-ci, de celui-là ou d'un autre, dit souvent: je?...

—Mon Dieu, madame, sans doute, dit-il je comme il dirait nous... nous, les Coulteray...

—Non! non!... ce n'est pas cela!... ce n'est pas cela!... il dit: je... je me rappelle... et ainsi il raconte l'anecdote comme si la chose lui était arrivée à lui-même...

Où voulait-elle en venir?... Elle avait toujours ses yeux immenses, reflétant une pensée qu'elle était seule à voir...

—Madame, quand M. le marquis m'a dit: «Je me rappelle», il faut évidemment comprendre: «Je me rappelle que l'on m'a raconté»... Il ne saurait en être autrement... M. le marquis ne saurait se rappeler une chose qui s'est passée lorsqu'il n'était même pas né...

—C'est la raison même!... prononça-t-elle avec un soupir... c'est la raison même...

Elle se leva...

—Il est parti tout de suite, expliqua-t-elle, parce que Christine n'était pas là!... Je vous en prie, monsieur Masson, quand Christine est là, ne la quittez sous aucun prétexte... Au revoir, monsieur Masson!... Ah! Sing-Sing était derrière nous, qui nous écoutait!...

Je me retournai... En effet, le petit singe indien montrait ses yeux de jade derrière la porte entr'ouverte... Et je le chassai en claquant des mains, comme Christine me l'avait recommandé.

Avant de me quitter, la marquise me tendit la main d'un geste extrêmement las...

—J'ai la plus grande confiance en vous, monsieur Masson... Je vous dis des choses... des choses... dont vous ne comprendrez l'importance que plus tard... Christine ne veut pas comprendre, elle!... je suis bien heureuse de vous savoir ici!

Elle glissa, disparut... pauvre petite chose grelottante, par cette belle journée de juin tiède... Par une fenêtre entr'ouverte, le jardin embaumé entrait dans la bibliothèque, comme la vie entre dans un tombeau privé de sa momie... Et ce fut encore de la vie qui entra avec Christine, rayonnante de jeunesse... les joues de pourpre, la bouche en fleur...

Elle me donna ses deux mains:

—Vous ne vous êtes pas trop ennuyé sans moi?...

Je ne lui répondis pas, qu'eus-je pu lui dire? Qu'il n'y avait de vie pour moi que près d'elle?... Mon cœur tumultueux m'étouffait.

Vit-elle mon trouble?... Oui, sans doute... Elle n'en fit rien paraître en tout cas...

Elle défit son chapeau d'un geste adorable, de ce geste qui lui était particulier et qui mettait autour de sa tête la couronne lumineuse de son bras rose...

—Allons travailler! me dit-elle... En bien, vous avez vu la marquise?

—Oui! Et le marquis aussi... le marquis ne m'a pas l'air bien compliqué... mais la marquise!...

—Ah! oh! cela a déjà commencé?... Racontez-moi ce qu'elle vous a dit...

Je lui fis une narration complète de l'entrevue...

—Pauvre femme!... soupira-t-elle, elle me vous a pas paru... un peu... un peu folle?...

—En tout cas, elle est bizarre... Comment se fait il qu'elle ait toujours froid?...

—Je vous dis que c'est une femme pleine d'imagination... elle s'imagine qu'elle a froid... et elle a froid!... Savez-vous son idée?... l'idée qui la transit?... l'idée qui la fait se promener comme une ombre dans cet hôtel de la Belle au Bois dormant... C'est à ne pas croire... et je ne l'aurais pas cru si le marquis lui-même ne m'avait ouvert les yeux sur l'étrange monomanie de sa femme... dont il a été le premier à souffrir, car il a beaucoup aimé sa femme... Eh bien! mon cher monsieur Masson, la marquise s'imagine que tous les marquis que vous voyez sur la muraille et celui d'aujourd'hui Georges-Marie-Vincent... c'est le même!...

—Ah! je comprends!... je comprends maintenant!...

—N'est-ce pas? vous comprenez son «n'importe lequel»? qu'elle m'a déjà servi à moi et que j'ai répété au marquis qui m'a tout expliqué avec une grande tristesse...

—En effet, elle est folle!

—Oui, pour elle, le marquis Louis XV que vous voyez là, sur le mur, le fameux Louis-Jean-Marie-Chrysostome... n'est pas mort!... pas plus que les autres!... et le Georges-Marie-Vincent d'aujourd'hui, c'est encore et toujours Louis-Jean-Marie-Chrysostome!... Je dis: et toujours! parce qu'elle est persuadée que, maintenant, il ne peut plus mourir!... à moins... à moins...

—À moins?...

—Ah! fit Christine, cette fois, vous m'en demandez trop long. Ce serait entrer dans un ordre d'idées que je n'ai pas encore le droit d'aborder avec vous!... Le marquis, que vous voyez si gai, si bon vivant, ne tient pas à ce que l'on connaisse toutes ses misères... Du reste, quand je le vois trop exubérant, je me doute bien qu'il cherche à les oublier!... Je vous dis qu'il a beaucoup aimé sa femme... et je suis certaine qu'il l'aime encore... et même qu'il n'aime qu'elle!...

»Il essaye parfois de rire avec moi de ce qui lui arrive... mais je ne me trompe pas au faux éclat de sa raillerie... «Regardez-moi! me fait-il, et dites-moi si j'ai l'air d'un Cagliostro... d'un comte de Saint-Germain... La farce est drôle! Eh bien, cette idée est venue tout d'un coup à ma femme... et elle ne peut plus s'en détacher!... Jusqu'alors, elle me regardait avec amour... maintenant, elle ne peut plus me voir sans épouvante! C'est tellement drôle, Christine, qu'il faut que je vous embrasse!...»

»Voilà le genre, cher monsieur Bénédict Masson, seulement moi, je ne veux pas que le marquis m'embrasse... parce que, moi, je suis fiancée...

—C'est vrai, vous êtes fiancée!... Il y a même longtemps que vous êtes fiancée, je crois...

—Oui, assez longtemps.

—Et pour longtemps encore? osai-je demander.

Elle ne me répondit pas. Elle revint à notre conversation.

—La marquise est une petite Anglaise sentimentale, élevée aux Indes, où les théories spirites les plus extravagantes ravagent les salons de la haute société. Elle a certainement assisté à des séances d'un fakirisme qui bouleverse les cervelles incertaines... et la marquise est une cervelle incertaine.

»De plus, elle lit beaucoup! Elle se bourre de romans de «l'au-delà». D'un autre côté, le marquis, exubérant de vie, n'a peut-être pas su comprendre qu'il fallait traiter avec la plus extrême délicatesse cette fragilité suspendue entre deux mondes. Bref, la rupture est complète aujourd'hui... ou est bien près de le devenir. Il y a des histoires bizarres sur le célèbre compagnon d'orgies du Parc-aux-Cerfs; sur le fameux Louis-Jean-Marie-Chrysostome qui, comme tous les seigneurs de son temps, pratiquait plus ou moins l'occultisme. La pauvre petite les a lues... elle a vu ici les quatre portraits qui sont, en effet, si étrangement ressemblants. Et voilà! Maintenant vous connaissez la marquise. Tâchez de la guérir de son idée fixe si vous le pouvez, monsieur Bénédict Masson.

—J'ai encore une question à vous poser, mademoiselle Christine... Est-ce que... est-ce que la marquise est jalouse?

—Non, pourquoi?

—Parce qu'elle m'a dit en s'en allant: «Surtout lorsque Christine sera ici, ne la quittez sous aucun prétexte.»

—Oui, je sais pourquoi elle vous a dit cela! La jalousie n'a rien à faire là dedans, et cela n'a aucune importance... mais, autant que possible, je préfère en effet que vous soyez là quand j'y suis.

Tout de même Christine ne m'a pas dit pourquoi la marquise m'avait dit cela.




VIII

DU L'ON REPARLE DE GABRIEL

4 juin.—Si je m'étendais à celle-là!

D'abord, il est bon que l'on sache que «mon aventure» a causé dans le quartier une petite révolution.

Ce n'est pas sans émoi que l'Ile-Saint-Louis a appris que Mlle Norbert me rendait de fréquentes visites, et quand on a su que j'accompagnais la fille de l'horloger chez le marquis de Coulteray et que nous passions des heures ensemble, en tête à tête dans sa bibliothèque (indiscrétion du noble vieillard à la casquette galonnée, promu à la garde du grand portail), toutes les boutiques, de la rue De Regrattier au pont Sully et du quai d'Anjou au quai de Béthune, entrèrent en rumeur. On savait que je ne fréquentais point la messe; aussi quand on m'aperçut, un dimanche, pénétrant sous les voûtes de Saint-Louis-en-l'Ile, sur les talons de la famille Norbert, on en conclut que j'étais un garçon perdu!

Pour tout le monde, l'archiduchesse avec ses grands airs, m'avait «réduit à zéro!» Elle m'avait pris «sous le charme». Je n'en mangeais plus, je n'en dormais plus, je n'en parlais plus.

De fait, j'avais deux ou trois fois négligé de répondre aux questions insidieuses de Mme Langlois: événement grave. J'imagine que, dans le même moment, l'arrière-boutique de Mlle Barescat ne chômait pas et que l'on devait dresser des plans pour me sauver des maléfices de «la famille du sorcier».

Moi, un garçon si tranquille, si rangé, si ponctuel et qui était toujours si poli avec sa femme de ménage!

Mme Langlois s'était juré de me prouver qu'elle existait encore... et voici comment elle y parvint.

Hier, vers les onze heures du matin, je rentrais dans ma chambre, venant de l'hôtel de Coulteray où Christine n'avait pas paru, ce qui m'avait mis de la plus méchante humeur du monde, ma conversation prolongée avec le marquis (qui, lui aussi, semblait attendre Christine) n'ayant pu calmer mon impatience... je trouvai Mme Langlois qui devait avoir fini mon ménage depuis longtemps, mais qui, inlassablement, le recommençait.

Je vis tout de suite que la brave femme avait quelque chose à me dire. La façon dont elle ferma la porte derrière moi, dont elle se planta les poings sur les hanches, enfin, toute l'émotion qui la gonflait m'annonçaient que j'allais apprendre du nouveau. Je ne me trompais pas.

—Eh bien, commença-t-elle, elle va un peu fort, votre princesse!... Vous ne l'avez pas vue ce matin chez votre marquis, n'est-ce pas?...

—Pardon, madame Langlois, pardon... Je pense que c'est de Mlle Norbert qu'il s'agit... Sachez donc, une fois pour toutes, que Mlle Norbert fait ce qu'elle veut... et je vous dirai même que ce qu'elle a fait ou ne fait pas ne m'intéresse en aucune façon!... Au revoir, madame Langlois, et rappelez-moi au bon souvenir de Mlle Barescat!...

La bonne femme devint cramoisie, puis passa au violet foncé, se mordit les lèvres, croisa fébrilement son fichu sur sa poitrine plate, enfin se dirigea vers la porte... mais avant de me quitter elle se retourna:

—C'était pour vous dire que le beau jeune homme est revenu!

Je ne pus m'empêcher de lui demander:

—Quel beau jeune homme?

—Le jeune homme en manteau avec des bottes et le chapeau à boucle...

Je sentis que tout chavirait autour de moi... Je balbutiai:

—Celui que...

—Oui, celui dont je vous ai parlé un jour chez Mlle Barescat... eh bien! il est revenu!... Le beau Gabriel est revenu!...

Je la fixai d'un œil hagard.

Étant tout à fait dans l'impossibilité de cacher mon émotion, la mère Langlois jouissait amplement de l'effet qu'elle produisait.

—Ah! ah! vous ne me chassez pas, maintenant!... Ah! c'est qu'il lui en faut à la petite, vous savez!... Avec ses grands airs... avec ses grands airs!

J'avais envie d'étrangler cette horrible femme. Je me retenais pour ne point lui sauter à la gorge...

Par un prodigieux effort sur moi-même, j'arrivai à prononcer d'une voix à peu près normale, cependant que j'essuyais la sueur qui me coulait des tempes:

—Vous m'étonnez, madame Langlois... Je savais que ce jeune homme était très malade...

—Oh! il a l'air bien démoli... ça, c'est vrai... mais voilà la bonne saison... avec les soins de la jeune personne, il sera vite rétabli!...

—Vous l'avez vu rentrer chez les Norbert?

—Rentrer?... Non, je ne l'ai point vu rentrer... ce particulier-là, je vous ai déjà dit que personne ne l'a jamais vu entrer ni ressortir... On ne sait pas par où il passe, bien sûr?... On dirait qu'ils le cachent chez eux!... Il est peut-être poursuivi par la police!... Je l'ai toujours dit: c'est sûrement un étranger pour être habillé comme ça!... Si vous trouvez que tout ça est naturel... Enfin, je vais vous dire une chose... Voilà trois jours qu'ils m'ont remerciée...

—Ah! oui, madame Langlois, ils vous ont remerciée? Mais alors comment savez-vous?...

—Comment je sais!... comment je sais... Quand la mère Langlois veut savoir quelque chose, elle ferait la pige à la Tour Pointue, vous pouvez en être assuré!... C'est comme je vous le dis! et je le prouve!... Quand ils m'ont eu fichue à la porte, je m'ai écrié dans mon intérieur: «Celle-là, vous ne l'emporterez pas en paradis!...» Faut vous dire que j'avais remarqué que, du haut d'une lucarne de votre bâtisse, il aurait été facile de voir ce qui se passait chez eux!... Je me l'avais dit plusieurs fois... Ce matin, j'ai vu partir le carabin qui s'en allait à son école comme tous les matins... puis ça a été le tour du vieux Norbert... Je m'attendais à voir sortir à son heure la Christine pour aller chez son marquis, où elle est maintenant tout le temps fourrée, ça n'est un secret pour personne... pas même pour vous, soit dit sans vous offenser!... Mais les minutes, les quarts d'heure passent: pas de Christine!... Je m'ai dit: «Qu'est-ce qu'elle peut bien faire là dedans toute seule?... À moins qu'elle ne mette en train une autre femme de ménage?... Faudrait voir!»

»Bref, je ne fais ni une ni deux... je grimpe tout là-haut par une petite échelle, j'arrive dans le grenier... Me voilà à la lucarne... Et qu'est-ce que je vois?... La Christine et le beau jeune homme qui se baladaient tous les deux!... Ils faisaient tout doucement le tour du jardin... Elle l'avait à son bras et lui disait des Gabriel par-ci... des Gabriel par-là!...

»Lui, il ne paraissait pas aussi faraud que la première fois que je l'avais vu... quand il se tenait si droit, si droit qu'on aurait cru qu'il avait avalé un manche à balai... Il était un peu raplapla... et elle lui parlait doucement comme quelqu'un qui encourage un malade... Ils sont allés s'asseoir derrière l'arbre. Là, il s'est laissé tomber dans le fauteuil de bois... et elle... eh bien! elle l'a embrassé!

—Si c'est un parent... fis-je, la voix blanche... il n'y a rien d'extraordinaire à cela!

—Oh! elle ne l'embrasse pas comme un parent, vous savez! et elle a une façon de le regarder!

—Allons, allons, madame Langlois, ne soyez pas une mauvaise langue. Mlle Norbert est une honnête fille à la conduite de laquelle on n'a rien à reprocher.

—Oh! moi, je veux bien! moi, je veux bien!... Tout de même, elle ne vous a pas raconté que, pendant que vous l'attendiez chez le marquis, elle soigne si bien le petit parent en question chez elle, un parent que personne ne connaît ni d'Ève, ni d'Adam!

—Elle m'en parlera peut-être cet après-midi! Et ne craignez rien, madame Langlois, je m'empresserai aussitôt de vous en faire part, car je vois que l'on ne peut rien vous cacher!

—Je crois que vous m'en voulez, monsieur Masson!...

—Moi?... Et de quoi donc, ma brave femme? Mais dites-moi, ils sont restés longtemps dans le jardin?

—Non, pas même une demi-heure... Elle s'est levée la première et elle lui a dit:

»—Rentrons! Papa ne va pas tarder à revenir!

»Oh! il est docile... Elle doit, sûr, faire des hommes ce qu'elle veut, cette fille-là!... Elle s'est penchée... elle lui a pris le bras, et ils sont rentrés tout doucement en faisant le tour du pavillon, sur la droite... Vous savez que la porte du laboratoire de M. Jacques donne sur le côté... dans la petite allée, en face du mur... Ils sont rentrés par là... J'ai encore attendu... Elle est sortie du pavillon au bout d'un quart d'heure environ... et elle est allée s'enfermer tout là-haut dans son atelier!... Quelle drôle d'existence ils ont, ces gens-là!...

—Pourquoi?... Ce jeune homme est malade... il a pris pension chez celui qui le soigne... et s'il est de la famille...

—Oh! je suis tranquille!... Pour être de la famille, il en est!...

Là-dessus, pour que je n'aie aucun doute sur l'allusion, Mme Langlois ajoute:

—Et quand on pense que ça se dit fiancée!... Bien du plaisir, monsieur Masson! À propos, vous me donnerez quelques sous pour acheter du «brillant belge»...

Et elle est partie, triomphante...

Ainsi Gabriel n'est pas mort!... Eh bien, pour Christine, j'aime mieux ça!...

Il faut donc en conclure que, suivant l'expression de la mère Langlois, ce jeune homme avait été simplement démoli... et ce sont les soins de Christine et de Jacques Cotentin qui l'ont sauvé.

Dès la nuit même de l'affaire, le prosecteur avait dû rassurer Christine et le père Norbert lui-même sur les suites de l'accès de rage qui avait jeté comme un fou l'horloger sur son hôte mystérieux...

Ce n'était pas un cadavre que dans la nuit du lendemain on avait descendu sous mes yeux, dans une couverture, mais un malade, un démoli auquel on avait dû faire les premiers pansements dans la chambre de Christine, et que l'on avait transporté dès qu'on l'avait pu, chez le prosecteur, où il était encore!...

Et moi, je m'étais imaginé des choses... J'avais respiré une odeur!...

L'esprit va loin sur la mauvaise route... Ce n'est pas la première fois que je m'en aperçois depuis... Henriette Havard... et les autres... toutes les autres qui ne sont pas revenues... Je suis porté à voir des drames partout... alors que, le plus souvent, il n'y a que de la comédie!...

Ce que je venais d'apprendre n'éclairait point les ténèbres qui entourent ce singulier personnage de Gabriel, ne me renseignait point sur sa présence dans l'armoire, sur la façon dont il pénètre chez les Norbert, ni sur l'attitude de toute la famille à son égard... Mais au moins Christine, que j'avais vue si tranquille au lendemain du drame, ne m'apparaît plus comme un monstre inexplicable, comme une poupée sans cœur et sans pitié, comme une froide figure de la beauté que j'adorais quand même, mais à laquelle je ne pouvais songer, dans le moment que je n'étais point sous le joug de son regard, sans une déchirante horreur!...

Tout cela est très bien! très bien!... Seulement!... seulement Gabriel vit et elle l'aime!...

Ah! que mes lèvres brûlaient quand je l'ai revue cet après-midi... comme j'étais près de lui dire: «Eh bien, Gabriel va-t-il mieux?» Mais je me suis tu au bord de l'abîme... Oui, j'ai senti nettement que ce mot-là, «Gabriel», je n'avais pas le droit de le prononcer!... C'est son secret!... le secret de son cœur! comme on dit dans les romans... c'est, son roman... Et moi, je suis hors de son roman... je suis hors de son cœur... Je suis seulement près d'elle... Si je veux rester près d'elle, tâchons d'oublier Gabriel!...

Elle est toute joie... Ainsi s'explique le rayonnement de ces derniers jours... Gabriel va mieux, Gabriel sort à son bras dans le jardin... Tâchons d'oublier Gabriel!... Hélas! je ne pense qu'à lui! Heureusement que le drame d'ici me reprend avec une certaine brutalité...

Nous nous trouvions, Christine et moi, dans la petite pièce que l'on a mise à notre disposition au fond de la bibliothèque, quand nous vîmes arriver la marquise dans une agitation qui faisait pitié... Sing-Sing accourait derrière elle... Elle murmura, comme si le souffle allait lui manquer:

—Chassez cette petite bête immonde!... Je chassai Sing-Sing, qui ne protesta pas...

—Que vous a-t-il fait, madame? demandai-je... Vous devriez vous plaindre au marquis.

Elle eut un pâle sourire.

—Sing-Sing ne me fait rien que de me suivre partout, et il n'y a rien là que je puisse apprendre au marquis...

Elle était en proie à un tremblement singulier, des plus pénibles à voir. Elle se tourna du côté de Christine:

—Je vous en supplie, fit-elle, protégez-moi!... Vous qui avez de l'influence sur le marquis, dites-lui qu'il faut me laisser en paix... que ma pauvre tête s'égare... et que ce docteur finira par me rendre tout à fait folle!...

—Quel docteur? demandai-je.

À ce moment, la porte de notre cabinet s'ouvrit et la cariatide de bronze apparut dans l'embrasure... L'hercule indien courbait la tête et les épaules comme s'il soutenait toute la maison:

—M. le marquis fait prier Madame la marquise de se rendre dans ses appartements, où le docteur l'attend.

Je regardais la pauvre femme; elle claquait des dents... Rodin, pour sa porte de l'enfer, n'a pas inventé une figure où l'effroi de ce qui va arriver creusât des rides plus cruelles... Ravagée par l'épouvante, elle nous regarda tour à tour éperdument... En vérité, je ne savais quelle contenance tenir, ignorant en somme de ce dont il était question... Mais toute ma pitié allait à cet oiseau blessé qui cherchait un refuge...

Christine lui dit avec tristesse:

—Allez, madame, vous savez bien que c'est pour votre santé!

Elle entr'ouvrit ses lèvres exsangues, mais les mots ne sortirent point... Elle tremblait de plus en plus... Elle me regarda de ses yeux immenses et glacés...

—Mon Dieu! fis-je... mon Dieu!.;.

Je ne trouvais pas autre chose à dire.

Sangor répéta encore sa phrase... les épaules de plus en plus courbées, comme si, sous le poids, il allait laisser choir toute la bâtisse... et, plus il était courbé, plus il paraissait formidable dans son épaisseur musclée. Enfin, comme cette scène semblait ne devoir pas avoir de fin, l'hercule se déplaça, se courba encore, allongea vers la marquise un bras redoutable. Celle-ci fut debout en une seconde, statuette de l'horreur, devant cette statue de la force, et ils disparurent tous deux, tandis que l'on entendait rire Sing-Sing derrière les portes refermées.

Ce que je venais de voir m'avait brisé. Certainement si je n'avais vu Christine si calme, je serais intervenu. Comme je la regardais et qu'elle ne disait rien.

—Mais enfin! m'écriai-je, vous, vous savez ce qu'on va lui faire! Pourquoi cette épouvante? Quel est ce docteur dont la seule évocation semble épuiser sa vie?

—Sans ce docteur-là, elle serait déjà morte! répondit Christine. Vous la verrez dans huit jours, elle ne sera plus reconnaissable! Aujourd'hui, ce n'est plus qu'une ombre! Elle est sans forces... sans couleurs! Vous serez stupéfait de la voir agir à nouveau avec tous les gestes de la vie et toutes les grâces de la jeunesse.

—Qui donc est cet homme qui accomplit un pareil miracle?

—C'est un médecin hindou qui a une grande réputation en Angleterre et qui vient souvent à Paris, où il a aussi son cabinet, avenue d'Iéna... oh! il est bien connu... Vous avez dû en entendre parler... le docteur Saïb Khan...

—Oui, je crois... N'a-t-on pas publié dernièrement son portrait dans le Royal Magazine?...

—Parfaitement, c'est lui!...

—Et qu'est-ce qu'il lui ordonne?

—Oh! la chose la plus naturelle du monde... des sérums... des jus de viande...

—Et pour que la marquise prenne un peu de viande, on a besoin de faire venir le docteur Saïb Khan, qu'elle a en si profonde horreur?

—Vous m'avouerez, Christine, que tout cela est de plus en plus incompréhensible...

—Pourquoi donc?... Si vous la voyez dans cet état, c'est qu'elle se refuse à prendre quoi que ce soit avec une obstination qu'on ne retrouve que chez les grévistes de la faim!... Or, Saïb Khan est le seul qui puisse la faire manger!

—Comment cela?

—Il l'hypnotise!... Vous connaissez son système... on en a assez parlé... Agir sur l'esprit pour guérir la matière!... Ça n'est pas une nouveauté, mais l'Inde possède depuis des siècles une thérapeutique de l'esprit auprès de laquelle la science de nos Charcots modernes est un balbutiement d'enfant nouveau-né... Évidemment, quand Saïb Khan a affaire à une cliente difficile comme la marquise... une cliente qui se refuse... il doit agir avec un brutalité psychique dont je n'ai même pas une idée et qui, à l'avance, anéantit la pauvre femme... Vous comprenez maintenant pourquoi son égarement ne me donnait que de la tristesse... pourquoi j'encourageais la malheureuse... pourquoi je lui disais que «c'était pour son bonheur!...»

—Et tout cela parce qu'elle s'imagine qu'elle est mariée à...

Christine me regarda fixement.

—Mariée à qui?... Dites toute votre pensée, insista-t-elle.

—Eh bien, mariée à un phénomène qui est plus fort que la mort... Est-ce bien cela?

Elle hocha la tête d'une façon qui ne me satisfit qu'à moitié. J'insistai à mon tour.

—Tout cela ne tient pas debout... Elle pourrait s'imaginer cela et ne pas se laisser mourir de faim!

—Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise?... Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise?

Je repris, au bout d'un instant:

—Si je vous entends bien, ce Saïb Khan ne peut la guérir que pour quelques semaines...

Sans me regarder, Christine me répondit:

—Hélas! Il est étrange même de voir avec quelle régularité de pendule la marquise glisse de la vie à la mort pour remonter de la mort à la vie et redescendre ensuite! Au bout d'un certain temps, chez elle, l'idée réapparaît, l'idée qui finira par la tuer si on ne l'en guérit pas... Le marquis n'a plus d'espoir qu'en Saïb Khan.

—En dehors de l'idée, pour tout le reste, elle est lucide?

—Très lucide et même remarquablement intelligente.

—Alors il est inimaginable que l'on ne puisse lui faire toucher du doigt l'absurdité de son idée!... je dis bien toucher du doigt... car enfin, pour tous ces Coulteray, depuis Louis-Jean-Marie-Chrysostome jusqu'à Georges-Marie-Vincent, on a bien dressé des actes de naissance et de décès... des actes authentiques?

—Pas pour tous! et c'est bien là ce qui fait le malheur du marquis... Il y a deux Coulteray qui sont morts assez mystérieusement à l'étranger... vous savez qu'ils étaient grands coureurs d'aventures... Certains sont nés à l'étranger et il est exact que certains papiers ne sont pas d'une authenticité absolue, mais vous savez qu'aux deux siècles passés, c'était là chose courante, même en France, et que les naissances, les mariages, les morts étaient prouvés, surtout dans les grandes familles, moins par des documents que l'on négligeait d'établir ou que les révolutions avaient pu faire disparaître que par le témoignage des contemporains... La marquise est au courant de cette particularité... On n'a pas pu lui prouver la mort des Coulteray, ni leur naissance... d'une façon formelle à ses yeux... car j'ai toutes ses confidences... et le marquis, d'autre part, a mis à ma disposition tous les documents dont il disposait... Voilà où nous en sommes... C'est inimaginable...

—Mais enfin, si elle était saine d'esprit... comment la première idée d'une chose pareille lui est-elle venue?...

—La première idée... la première idée... Mon Dieu! mon cher monsieur Bénédict Masson, je ne pourrais pas vous dire... je n'en sais rien, moi!...

Il y avait de l'hésitation dans sa réponse... Sans doute avais-je fait, sans le savoir, allusion à cette autre chose dont elle ne m'avait encore rien dit et qui était au nombre de ces grandes misères dont le marquis ne faisait point part à tout le monde et dont, au surplus, il paraissait fort bien se consoler...

Pendant toute la fin de cette conversation Christine avait eu la tête penchée sur un ouvrage de ciselure assez délicat et semblait très absorbée par le trait que son stylet creusait, avec une aisance singulière, dans la plaque toute préparée... Je me penchai au-dessus d'elle, pour voir.

—C'est pour vous que je travaille, fit-elle de sa voix harmonieuse et calme... Vous incrusterez cette plaque dans votre reliure des Dialogues socratiques...

Alors je reconnus certain profil apollonien, l'œil fendu en amande, le dessin de la bouche, l'ovale parfait du type qui avait peut-être été celui d'Alcibiade ou de quelque autre disciple se promenant sous les ombrages du dieu Académos, mais qui ressemblait «comme deux gouttes d'eau» à Gabriel...




IX

DORGA

8 juin.—Christine avait encore raison. J'ai revu la marquise. Elle est méconnaissable.

Trois jours ont suffi pour cette transformation. Maintenant, c'est bien une personne vivante. En tout cas, elle semble reprendre goût à la vie...

Elle sort... ou on la sort en voiture découverte, une voiture attelée... Elle adore, paraît-il, les chevaux... Elle revient du Bois les joues fleuries... Son regard cependant est toujours triste, inquiet, mais le sang circule à nouveau dans ses veines... L'esprit est toujours malade... mais le corps va mieux...

Elle sort avec sa dame de compagnie anglaise... Sangor conduit. Il a à côté de lui Sing-Sing... Elle ne reçoit jamais de visite...Christine me dit que c'est elle qui ne veut recevoir personne... Elle refuse d'aller dans le monde... Et le monde n'insiste pas... Le bruit a commencé à se répandre que la pauvre jeune femme n'avait pas une cervelle très, très solide... Ses silences, ses bizarreries... son air de plus en plus lointain ont détaché d'elle, peu à peu, toute la société du marquis.

Dans les premiers mois de son retour en France, le marquis a donné quelques fêtes dans son hôtel et puis tout ce mouvement qui ressuscitait le quai de Béthune a cessé assez brusquement. On plaint Georges-Marie-Vincent.

Néanmoins, ses amis se félicitent qu'il ait «pris le dessus» sur ses malheurs domestiques.

Je tiens naturellement tous ces détails de Christine. Elle est très renseignée.

—Le sang des Coulteray est plus fort que tout! me dit-elle. Ils en ont vu bien d'autres!... Un petit bourgeois serait écrasé par cette infortune. Lui, il prend des maîtresses. Il aurait voulu me mettre dans sa collection... ça n'a pas réussi. Il est déjà consolé, ou du moins je l'espère. Je ne suis, je ne puis être que son amie et l'amie de la marquise: ils ont besoin de moi entre eux deux. Vous avez le secret de ma situation ici.

Sur ces entrefaites, le marquis est entré, un flacon et des gobelets d'argent à la main. Ses yeux brillaient.

—Il faut que je vous fasse goûter, dit-il, ce que Saïb Khan vient de trouver pour la marquise. Elle y a goûté. Elle a déclaré cela excellent! Je vous crois, on dirait du cocktail!... Et savez-vous ce que c'est? Un mélange de sang de cheval, d'hémoglobine, de je ne sais quoi!... Goûtez-moi cela, je vous dis!... aucune fadeur... au contraire... une saveur capiteuse... et chaud à l'estomac comme un vieil armagnac!... Ça réveillerait un mort!... Et ça vous donne un appétit!

Nous bûmes. C'était, en effet, tout ce que disait le marquis:

—Avec cela, ma petite Christine, nous la remettrons debout en quinze jours!...

Il se tourna vers moi:

—Vous étiez là quand on est venu la chercher pour le docteur?... Christine vous a raconté?... Vous êtes un ami... La pauvre enfant! si nous pouvions la sauver!... Bah! que le corps se porte bien et la tête ira mieux!...

Il s'est frappé le front et s'en est allé avec son flacon et ses gobelets, enchanté, rayonnant!...

—C'est chaque fois la même chose! me dit Christine... chaque fois il s'imagine que sa femme est sauvée!... En attendant, il va aller ce soir rejoindre sa Dorga!

—Sa Dorga?

—Oui, la danseuse hindoue!...

—Décidément, il a beau en être revenu, il ne sort pas de l'Inde, cet homme-là!...

—Il l'a ramenée de là-bas en même temps que sa femme...

—Vous m'aviez dit qu'il adorait la marquise!

—Êtes-vous naïf!... Un Coulteray peut adorer sa femme et avoir dix maîtresses... Celle-ci lui fait honneur... elle fait courir tout Paris...

9 juin.—J'ai vu Dorga... Oui, moi qui ne sors pas le soir dix fois par an, j'ai eu la curiosité d'assister aux danses de la belle Hindoue... Je suis allé au music-hall. Il y avait, comme on dit dans le jargon des communiqués de théâtre, une salle «resplendissante».

Je m'attendais à une petite danseuse demi-nue, avec quelques bijoux sur la peau, des disques aux seins, une ceinture de métal et de lourds bracelets aux chevilles; je m'attendais encore à quelques déhanchements rythmés dans un décor de pagode, enfin «le genre» si ennuyeux qui a débarqué en Europe avec la dernière exposition. J'ai vu apparaître une superbe créature, au teint à peine ambré, dans une toilette de gala à la dernière mode.

Mâtin! le marquis aime les contrastes! La marquise et Dorga, c'est le jour et la nuit, un jour blême, à son déclin, à son dernier rayon sous un ciel du nord au crépuscule anémique, et voici la nuit chaude, brûlante, fabuleuse où flambent tous les feux de l'Orient; mais plus que les bijoux qui l'étoilent, plus que la ferronnière qui étincelle sur son front dur, éclatent les yeux de cruelle volupté de Dorga.

L'Orient dans une robe de la rue de la Paix, les jambes de la déesse Kali dans des bas de soie et dansant un shimmy que l'on écoute dans un silence oppressé.

Après la dernière danse, quand la salle put respirer, une foudroyante acclamation a attesté la satisfaction des spectateurs qui «en voulaient encore»... Mais la belle danseuse avait disparu, assez méprisante, et ne revint plus...

Les lumières jaillirent sur les visages pâles ou cramoisis, au gré des tempéraments, et j'aperçus le marquis, écarlate, qui sortait d'une loge avec Saïb Khan...

Il daigna me reconnaître:

—Vous avez vu? me jeta-t-il... hein, vous avez vu?... Quelle merveille!...

Et, à ma grande stupéfaction, il me prit sous le bras:

—Allons la féliciter!...

Je me laissai entraîner. Nous fûmes bientôt dans sa loge, assiégée, mais qui ne s'ouvrit que pour nous... Cette fois, elle était demi-nue au milieu des fleurs.

Le marquis me présenta:

—M. Bénédict Masson, un grand poète!

Je ne protestai pas... J'eusse été incapable de dire un mot. Je la regardais à la dérobée, honteusement et l'air mauvais... un air que je prends souvent avec les femmes pour masquer ma timidité. Quant à elle, elle m'avait jeté un coup d'œil dans la glace et ne s'était même pas retournée... Quelques vagues paroles de politesse. Elle devait me trouver très mal habillé. Elle réclama du champagne, passa derrière un paravent, et je m'enfuis, la tête chaude, les oreilles sonnantes...

Je me sentais une haine farouche pour le marquis... et pour tous les hommes riches, qui n'ont qu'à se baisser et à se ruiner pour ramasser de pareilles femmes!...

Et moi! moi! qu'est-ce que j'aurai jamais?... L'image de Christine en moi... charmante et subtile effigie!...


Ah! Seigneur Dieu! j'ai envie de me tatouer la peau comme un colonial... comme un «joyeux»... Un cœur avec une flèche, et, autour: «J'aime Christine!»... Quand je me regarderai dans la glace de mon armoire, je croirai peut-être que c'est arrivé!...




X

L'AUTRE CHOSE...

10 juin.—Le spectacle que me donnait Dorga m'avait empêché de prêter la moindre attention au médecin hindou, au fameux Saïb Khan, qui se trouvait dans la loge avec le marquis. C'est à peine si je me rappelai ses yeux de femme, des yeux noirs de houri dans un masque barbu. Mais le marquis est descendu aujourd'hui dans la bibliothèque avec Saïb Khan, et j'ai pu observer celui-ci tout à mon aise.

Saïb Khan a plutôt le type afghan. Il est beau. Ils sont très beaux dans ce pays-là. Il est moins bronzé que les princes indiens des bords du Gange. Son visage sévère est entouré d'une barbe de jais, très soignée, qui se termine en pointe. Il a une stature puissante qui rappelle celle de Sangor, de larges épaules, une taille fine. Il est admirablement habillé, chaussé: élégance simple, impeccable. Je comprends sa puissance sur les femmes, le trouble qu'il inspire. Il paraît si sûr de lui qu'il est à peu près impossible que l'on reste sans inquiétude en face du double mystère de ces yeux de femme et de cette bouche carnassière...

Où donc ai-je déjà vu ce dangereux sourire, aux dents de tigre?... Eh! mais dans les portraits!... surtout, surtout dans celui de Louis-Jean-Marie-Chrysostome, le premier des quatre... et ce sourire, toujours un peu féroce, mais à une moindre puissance, il erre encore de temps à autre sur les lèvres de ce bon vivant de Georges-Marie-Vincent!...

Tous deux se sont intéressés à mes travaux qui consistent pour le moment à faire un relevé des documents les plus rares, les plus précieux qui se trouvent accumulés, en pagaïe, dans un coin de la bibliothèque, et qu'il faudra classer, réunir, suivant un plan que je suis libre d'établir à mon gré et suivant mes goûts...

Le marquis est loin d'être une brute. J'ai trouvé en lui non un collectionneur «averti», car cette collection ne lui doit rien, ou à peu près, mais un véritable érudit, très au courant du mouvement littéraire depuis deux siècles: ceci, je ne puis le nier, je ne puis le nier... un homme qui, dans ses voyages, s'est toujours intéressé aux bibliothèques... Nous avons eu une longue discussion sur celle de Florence et sur le manuscrit de Longus et sur la fameuse tache d'encre de Paul-Louis Courier... Il ne donne pas raison à Paul-Louis, qui traite bien à la légère un pareil crime!... Je ne savais pas le marquis si amoureux de Daphnis et de Chloé. Mais tout cela, c'est de la littérature... la réalité, c'est Dorga!...