Ainsi pensai-je et telle était aussi sans doute la pensée de Saïb Khan, dont le sourire s'élargit sur l'éclatante menace de sa mâchoire de bête fauve...

Ils s'en allèrent et ils durent quitter aussitôt l'hôtel, car j'entendis le bruit d'une auto qui s'éloignait dans la cour d'honneur...

Presque aussitôt, la porte qui donnait sur le petit vestibule s'ouvrit et la marquise parut:

—Où a-t-il appris tout cela? me souffla-t-elle... Où a-t-il appris cela?... Pourriez-vous me le dire? Georges-Marie-Vincent a eu une instruction très négligée... d'après même ce qu'il raconte. Il n'a jamais su me dire le nom de son précepteur... Alors?...

Elle avait écouté derrière la porte... C'est donc en vain que, physiquement, elle se portait mieux! L'idée était toujours là... cette idée absurde qui me faisait la regarder maintenant avec une tristesse infinie... Elle ne se méprit point à mon air:

—Je vous fais de la peine, n'est-ce pas? Christine a dû exciter votre pitié!...

Et plus bas:

—Elle n'est pas ici, Christine?

—Non! elle vient de partir!...

—Oh! tant mieux, fit-elle, nous allons pouvoir causer... Elle vous a dit, bien entendu, «l'idée»... Ils me croient tous folle ici... Il y a des moments où je voudrais être morte!... oui, morte!... mais j'ai peur même de la mort!... Oui, il y a des moments où j'ai peur de la mort plus que de tout!... et je vous dirai pourquoi, un jour... à moins que vous ne le deviniez d'ici-là!... j'ai peur de la mort; j'ai peur de la vie, j'ai peur de Saïb Khan!... Celui-là est tout-puissant... Il peut tout ce qu'il est possible de pouvoir... s'il avait pu m'arracher l'idée du corps comme on arrache une dent, ce serait chose faite depuis longtemps... je l'ai connu aux Indes... aucune idée ne lui résiste!... Pourquoi n'a-t-il pas réussi avec moi?... parce que, chez moi, l'idée n'est pas seulement une idée, c'est le reflet de la réalité... Vous comprenez bien... ce n'est pas une imagination sur laquelle un homme comme Saïb Khan puisse agir... c'est la vérité vivante et naturelle... contre laquelle il n'y a rien à faire... Saïb Khan commanderait à une montagne de disparaître que l'Himalaya n'en serait point remué sur sa base, n'est-ce pas?... Eh bien! il n'est pas plus en son pouvoir de disperser le bloc inséparable, indestructible... jusqu'à ce jour... le bloc des Coulteray!... M'avez-vous compris?... M'avez-vous compris?...

Elle posa sur ma main sa main brûlante: «Je vous dis que c'est le même!»

Ses yeux immenses cherchaient les miens... je n'osais la regarder pour qu'elle ne vît pas toute la pitié qu'elle m'inspirait.

—Madame! madame! comment pouvez-vous! comment une femme comme vous, de votre intelligence!... Madame, prenez garde! Il n'y a rien de plus redoutable au monde que le merveilleux. C'est un domaine où se sont perdus les esprits les plus solides. Il y a des idées, madame, avec lesquelles il ne faut pas jouer!

—Jésus-Marie! s'écria-t-elle, ai-je l'air de jouer? Je parle sérieusement. Ceci est un fait. Georges-Marie-Vincent n'a reçu aucune instruction. Seul, le premier des quatre, disons des cinq, avec celui d'aujourd'hui... Seul Louis-Jean-Marie-Chrysostome, qui était l'un des plus débauchés seigneurs de la cour de Louis XV, fut aussi une sorte de savant.

—Je sais, fis-je, avec cela beau parleur. Il tenait tête à Duclos. Il brillait chez d'Holbach. Il a écrit des articles pour la Grande Encyclopédie.

—Je ne vous apprends donc rien de nouveau, acquiesça-t-elle. Il avait été élevé par les soins de son oncle, l'évêque de Fréjus. Eh bien! monsieur Masson, je vous affirme que la conversation que vous avez eue tout à l'heure avec Georges-Marie-Vincent n'aurait pas été possible si Louis-Jean-Marie-Chrysostome n'avait pas reçu cette éducation-là!

Je sursautai.

—Tout de même, madame, permettez-moi de vous dire que Paul-Louis Courier n'avait pas encore taché d'encre le manuscrit de Longus au temps de Louis XV!

Elle pinça les lèvres.

—Il ne me manquait plus que vous me prissiez pour une sotte! laissa-t-elle tomber. J'ai voulu dire que, sans cette éducation-là, sans les souvenirs classiques qu'elle comporte, Georges-Marie-Vincent ne s'intéresserait guère aux trésors de la bibliothèque de Florence.

—Excusez-moi, madame!... Il y a une chose en tout cas que je puis vous dire et qui m'a, en effet, toujours étonné... c'est la solidité de cette instruction classique chez le marquis.

—N'est-ce pas?...

De nouveau ses yeux brillèrent... de nouveau elle me prit la main...

—Ah! si vous vouliez être mon ami... mon ami!...

Je prononçai quelques paroles de dévouement... Son agitation subite m'inquiétait... Je regrettais d'être seul avec elle... J'aurais voulu voir apparaître Sangor et même Sing-Sing...

—Oui!... je le sens!... vous me comprendrez, vous, vous!... Il le faut ou je ne suis plus que la plus misérable chose du monde, entre la vie et la mort!... Ni Saïb Khan, ni Christine ne veulent me comprendre!... Christine me prend pour une folle... Saïb Khan pour une malade... et il me ressuscite... malgré moi!... Ah! pourquoi me ressuscite-t-il?... Pourquoi me ressusciter pour l'autre?... À moins qu'il ne soit son complice!... ce que je finirai bien par croire... car enfin... J'ai horreur de toute la vie que Saïb Khan me redonne, au prix de quelles douleurs!... Et cependant il m'est défendu de mourir! Ah! mon ami, mon ami!... Êtes-vous jamais allé au château de Coulteray?... Vous ne l'avez pas visité, non?... C'est un château, comme on dit: historique... là-bas, entre la Touraine et la Sologne... La chapelle est un chef-d'œuvre comparable à l'église de Brou... Mais je vous prie de croire que ce ne sont point ses dentelles gothiques qui m'ont attirée... non... il faut descendre dans la crypte... Là sont les tombeaux des Coulteray... Monsieur Bénédict Masson, le tombeau de Louis-Jean-Marie-Chrysostome est vide!... Vide, je vous dis!... Comprenez-vous?

—Mais non, je ne comprends pas!

Elle parut excédée de mon insistance à ne pas comprendre:

—Vide! et c'est le dernier tombeau des Coulteray!... Il n'y en a plus d'autre. On ne meurt plus chez les Coulteray...

—Mais, madame, s'ils sont morts à l'étranger!...

—Évidemment! Évidemment!... Mais je vous répète que le tombeau est vide!...

—En bien... la Révolution est passée par là... et combien de tombeaux...

—Ce n'est pas cela! ce n'est pas cela!... La Révolution n'a rien à faire là-dedans... Le lendemain du jour où l'on a descendu le corps de Louis-Jean-Marie-Chrysostome dans la crypte, on a trouvé la pierre déplacée et le tombeau vide!...

—Et alors?

—Comment et alors?... Mais vous ne connaissez donc pas l'histoire des Coulteray?... Je vous croyais plus renseigné sur Louis-Jean-Marie-Chrysostome... Vous me disiez tout à l'heure qu'il avait écrit des articles pour la Grande Encyclopédie... Il n'a écrit qu'un article... un seul... et vous ne savez pas sur quoi?... Vous n'en connaissez pas le sujet?... Attendez-moi ici, je vais vous le chercher!

Elle se sauva et je restai là, étourdi par cette conversation ahurissante et qui me choquait par son manque de liaison... Que cette femme fût tout à fait folle, cela ne faisait plus maintenant pour moi l'ombre d'un doute!...

Elle revint quelques minutes plus tard, haletante:

—Vite! vite! me jeta-t-elle... emportez tout cela chez vous! Dissimulez ce paquet!... Lisez! et vous saurez tout!... Sing-Sing est dans l'escalier!... Sangor arrive!... Adieu!

Elle m'avait laissé sur la table, devant moi, un petit paquet enveloppé dans un journal de modes et noué d'un ruban noir... Je le glissai sous mon veston et je rentrai chez moi... J'étais persuadé que j'allais enfin savoir ce que c'était que l'autre chose...




XI

«PRIEZ POUR ELLE!»

À dix heures du soir, derrière les volets clos de mon atelier, je lisais encore... Maintenant je sais ce que c'est que l'autre chose... C'est inimaginable à notre époque!... Maintenant je comprends pourquoi elle me répétait de cet air hagard... j'ai peur de la mort!... elle qui a déjà si peur de la vie!... Je comprends le sens qu'elle attachait à cette phrase: Il m'est défendu de mourir!...

On a frappé à mes volets... j'entends la voix de Christine... Comment ose-t-elle me faire une visite, à une heure pareille? Et pourquoi?... Je vais ouvrir... Elle est accompagnée de son fiancé Jacques Cotentin, qu'elle me présente... Ils sont allés, par cette tiède soirée de juin, faire un tour sur les quais et, en rentrant, elle a aperçu de la lumière chez moi!... Alors elle est venue me dire «un petit bonsoir» en passant.

... Et ils entraient tous deux comme chez un vieil ami de la famille.

Jamais je n'avais vu de si près le prosecteur et je m'en serais fort bien passé, mais l'idée que Christine ne l'aimait pas et qu'elle le trompait, tout au moins moralement, avec Gabriel, me le rendait supportable.

Je vis qu'il avait de grands yeux bleus de myope, intelligents et pensifs, sous son air bourru. Je ne sais pas s'il se rendait bien compte qu'il était chez moi. Il me parut voyager dans la lune comme bien des savants, mais, à son âge, c'était peut-être un genre.

—Eh bien! fit Christine en s'asseyant. Elle vous a donné le paquet? Vous avez lu. Je viens de la part du marquis vous prier de garder tout cela chez vous, ou de le détruire; en tout cas, de ne pas le lui rendre. Ce sont ces papiers-là qui l'ont rendue malade, la pauvre femme! Vous connaissez maintenant le point de départ de toutes ses imaginations?

—Si je ne m'abuse, le voilà! fis-je en mettant la main sur un opuscule intitulé: Les plus célèbres Broucolaques. «Broucolaque» est le mot dont se servaient les Grecs pour désigner ce que la superstition moderne désigne sous le nom de «vampires»!

Cet ouvrage, imprimé à Paris sous la Révolution, parlait le plus sérieusement du monde de ces êtres que l'on croit morts et qui ne le sont pas, et qui sortent la nuit de leurs tombeaux pour se nourrir du sang des vivants pendant leur sommeil... Quelques-uns de ces vampires dont on citait les noms retournent repus dans leur sépulture. C'est là qu'on a pu en surprendre un certain nombre, surtout en Hongrie et dans l'Allemagne du Sud: ils avaient un coloris vermeil, leurs veines étaient encore gonflées de tout le sang qu'ils avaient sucé, on n'avait qu'à les ouvrir pour voir ce sang couler aussi frais que celui d'un jeune homme de vingt ans... Certains ne reviennent jamais dans leur tombeau, dont ils ont l'horreur... ce sont, évidemment, les plus dangereux... parce qu'il n'y a aucune raison pour que l'on s'en débarrasse jamais... on ne sait plus où les trouver... Ils se confondent avec le reste des mortels, dont ils épuisent la vie au profit de la leur indéfiniment prolongée...

La seule façon à peu près sûre que l'on a de détruire un «broucolaque» est de réduire sa dépouille en cendres après lui avoir préalablement tranché la tête...

Mais comment être sûr que l'on a bien affaire à un broucolaque, à moins qu'on ne le trouve rose et vermeil dans son tombeau?...

Le dernier nom de broucolaque cité par l'opuscule était celui du marquis Louis-Jean-Marie-Chrysostome de Coulteray, dont la vie, surtout dans les dernières années du règne de Louis XV, avait été une épouvante pour les pères de famille qui avaient de jolies filles à marier. Ces honnêtes bourgeois avaient bien cru être débarrassés du monstre à sa mort, mais, dès le lendemain, on apprenait que Louis-Jean-Marie-Chrysostome avait quitté son sépulcre, où il n'était jamais revenu.

Nombreux étaient les témoignages de gens qui prétendaient l'avoir vu, depuis, rôder, la nuit, autour de leurs demeures... des jeunes filles, des jeunes femmes qui avaient eu l'imprudence de dormir la fenêtre de leur chambre ouverte étaient retrouvées le lendemain matin dans un état de dépérissement absolu, et l'on n'avait pas tardé à acquérir la preuve (par la découverte que l'on faisait d'une petite blessure derrière l'oreille) que le vampire avait passé par là!...

Enfin l'opuscule ajoutait que le destin de ces jeunes personnes était d'autant plus funeste qu'il est avéré depuis la plus haute antiquité que les victimes deviennent vampires elles-mêmes après leur mort!...

Tous les ouvrages que j'avais trouvés dans le paquet noué d'un ruban noir traitaient du même sujet. C'étaient des «Histoires horribles et épouvantables de ce qui s'est fait et passé aux faubourg S. Marcel à la mort d'un misérable broucolaque»; des «Revenants, des fantômes et autres qui ne veulent mie quitter la terre»; des «Comment se nourrissent les vampires», un «Traité sur la façon de vivre des broucolaques dans leur sépulcre et hors de leur sépulcre»; enfin le fameux article de Chrysostome de Coulteray qui avait paru dans la première édition de la Grande Encyclopédie et dans lequel l'auteur parlait des vampires avec une assurance et une science qui eussent effrayé si elles n'avaient fait sourire...

On y lisait ceci, entre bien d'autres choses:

«On donne, comme on sait, le nom de vampire à un mort qui sort de son tombeau pour venir tourmenter les vivants. Il leur suce le sang... Quelquefois il les serre à la gorge comme pour les étrangler; toute espèce d'attachement, tout lien d'affection paraît rompu chez les vampires, car ils poursuivent de préférence leurs amis et leurs parents!...», etc.

—Vous comprenez, exprima Christine avec un triste sourire, pourquoi le marquis désirait tant voir la marquise se livrer à un autre genre de lecture?... Maintenant, vous connaissez toutes ses misères, mais la pire de toutes est bien celle-ci, pour laquelle il vous demande le secret le plus absolu... Il ne tient pas à être ridicule!

—Ridicule?

—Un vampire, de nos jours, ferait la joie de Paris... Si on apprenait jamais que la marquise croit que son mari passe ses nuits à lui sucer le sang... on ne s'ennuierait pas dans les salons, ni à Montmartre, ni aux revues de fin d'année, je vous prie de le croire!... Voilà pourquoi on la surveille tant... Un mot imprudent et Georges-Marie-Vincent n'a plus qu'à retourner au Thibet!...

Comme je ne disais rien, elle continua:

Elle ne vous a jamais montré le bobo qu'elle a dans le cou? Non!... c'est peut-être qu'il est guéri pour le moment!... mais je suis tranquille! au premier bouton qui lui poussera sur l'épaule, «vous n'y couperez pas!...» Mon ami, vous passez maintenant par les étapes qu'elle m'a infligées... Elle vous montrera la petite piqûre par le truchement de laquelle cet affreux marquis lui prend son sang et sa vie!... vous ne riez pas?

—Ma foi, non!... répondis-je... Le marquis a sans doute raison de craindre le ridicule, mais la plus à plaindre, c'est encore elle, assurément!...

—Vous avez raison!... répliqua Christine en reprenant son air le plus sérieux... il n'y a plus qu'à prier pour elle!

—Priez pour elle! répéta une voix qui jusqu'alors ne s'était guère fait entendre...

Je fus surpris du ton sur lequel M. le prosecteur avait prononcé ces quelques paroles:

—Vous ne croyez pas aux vampires, monsieur? demandai-je en souriant, cette fois...

—Monsieur, me répondit Jacques Cotentin, je crois à tout et je ne crois à rien. Nous vivons dans un temps où le miracle d'hier crée l'industrie de demain. Dans tous les domaines nous nous heurtons à des hypothèses contradictoires, La science se promène incertaine dans ce chaos de points d'interrogation qu'est notre petit univers. Y a-t-il plusieurs mondes? Edgar Poe, l'un de nos plus grands philosophes—je parle sérieusement—a prouvé par une série d'équations qui en valent bien d'autres, qu'il y a plusieurs mondes et par conséquent plusieurs dieux. D'autres ont non moins prouvé qu'il n'y en a qu'un seul, mais ils ne sont point d'accord sur lequel. Le Dieu de Socrate, de Descartes, n'a rien à faire avec celui de Pascal, ni surtout avec celui de Spinoza!... Déisme? Panthéisme? Où est la vérité?... Et vous me demandez s'il y a des vampires? S'il est possible qu'un seul Coulteray ait vécu cent cinquante ou deux cents ans?

»Mais je n'en sais rien, moi, monsieur! continua-t-il de sa voix un peu professorale et qu'enrouait une laryngite chronique... mais ceci est le secret de la vie et de la mort que nous n'avons pas encore pénétré, mais que nous ne désespérons pas de violer un jour!... Où commence la vie?... où commence la mort?... Partout! nulle part! Ni commencement, ni fin! Que voyons-nous? Qu'observons-nous? Des transformations, des mouvements qui recommencent... que nous pouvons appeler: les pulsations du cœur de Dieu!... Voilà ce que l'expérience déjà nous a appris!... Une chose que l'on croit morte n'est que de la vie en sommeil... La science, un jour, monsieur, comme nous l'avons fait pour l'électricité avec la bouteille de Leyde, arrivera à mettre en flacon les éléments de cette vie épars dans ce que nous croyons être aujourd'hui de la mort!... Et ce jour-là nous aurons recréé de la vie!... Nous aurons tiré la vie de la mort comme on pourrait tirer, en principe, du radium de cette table!... En attendant, monsieur, je ne puis dire qu'une chose à Christine: «Priez! Priez pour la marquise!... Priez pour ceux qui croient aux vampires!... pour ceux qui ne croient à rien!... Priez pour moi et que Jésus, la Bonté même, comme répètent les petits enfants, ait pitié de tout le monde...

—Priez pour moi aussi, fis-je en me tournant vers Christine...

—Ainsi soit-il! laissa-t-elle tomber, de cet air grave et religieux qu'elle avait quand elle se rendait à la messe à Saint-Louis-en-l'Ile!...

Ils me serrèrent la main et me quittèrent.




XII

L'HOMME AUX BRAS ROUGES

Décidément, pas banal, le fiancé. C'est un cerveau, cet homme-là! Ce qu'il raconte est fameux! Christine, telle que je la connais maintenant, ne doit pas s'ennuyer entre son horloger de père qui cherche le mouvement perpétuel et son prosecteur qui cherche, lui aussi, quelque chose comme ça avec ses études sur les pulsations du cœur de Dieu!

Et moi qui la plaignais! Ils doivent mener une vie morale d'une intensité singulière entre leurs quatre murs! et je ne compte pas Gabriel!.

Non! mais je ne cesse d'y penser!

Gabriel—est-il besoin de le dire?—m'intéresse autrement que la marquise! Son secret me touche de plus près!

Naturellement je ne puis séparer la pensée de Gabriel et celle de Christine.

Depuis les confidences de la mère Langlois, j'ai essayé de les surprendre tous les deux... en tous les cas, d'assister de loin à leurs chastes effusions!...

Mais mes veilles ont été inutiles...

Gabriel ne m'est apparu qu'au bout du stylet de Christine, dans cette figure qu'elle caresse avec amour, sur la plaque d'argent.

Je suis habitué à souffrir et à ce que l'on ne s'aperçoive pas de mes souffrances... mais un jour je crierai! oui, il faudra que je crie!...

Mon Dieu! faites que ce soit le plus tard possible, car, ce jour-là, ce sera la fin...

Évidemment!...

Depuis deux jours que la marquise m'a remis tous ses petits recueils et traités pour «Broucolaques», je ne l'ai pas revue...

Et j'en suis enchanté...

Je la plains, mais elle m'excède!...

Je voudrais qu'elle me laissât un peu seul avec mes pensées, qui appartiennent maintenant exclusivement au trio Christine-Jacques-Gabriel...

J'essaye de démêler la figure du rôle de Christine dans cette étrange comédie sanglante, qui tient du burlesque et du crime.

Et je n'arrive point à en isoler la ligne.

Christine m'apparaît bien douce avec son fiancé de Jacques et... et bien tendre avec son quoi de Gabriel?

Oui «quid» de Gabriel?

Et quid de moi aussi (après tout)!

De cette histoire de cœur, en suis-je?... Eh bien, oui!... je crois que j'en suis!... Ah! il y a des moments où je crois que j'en suis!... très peu! oh! très peu! mais enfin... je ne suis pas difficile!... il me faudrait si peu de chose!... J'imagine que je compte tout de même dans cette affaire-là! que je ne suis pas simplement un spectateur pour elle!...

Est-ce que «je déménage»? Tout à l'heure, j'écrivais qu'elle ne s'apercevait de rien... et qu'un jour je crierais!... Alors? alors?...

Alors, tout bien réfléchi, comment concevoir qu'une fille intelligente comme Christine n'a absolument, absolument rien vu du drame qui se passait sous mon masque?

Eh bien! admettons... Mais alors pourquoi grave-t-elle le profil de l'autre devant moi?...

Niais que tu es!... est-ce qu'elle sait que tu le connais, l'autre?

Qu'importe!... Un si beau profil devant ta hideur, n'est-ce pas à te faire crier?...

Eh! mon bonhomme! elle attend peut-être que tu cries!

En fin de compte, je constate que je suis bien malade... Je n'ose pas regarder vers la fin de cette maladie-là... Je m'empoisonne avec une joie!... Je sais que la guérison n'est pas possible et je n'en veux pas!... Je retourne à l'air qu'elle respire et qu'elle veut bien partager avec moi comme un intoxiqué court à son stupéfiant... Je suis souvent le premier arrivé et je l'attends!... je l'attends!...

Je ne l'ai pas vue de la journée; ça, c'est un peu fort!

Je n'ai vu du reste personne!

Oh! je suis bien décidé, ce soir, à aller monter ma garde à ma petite lucarne!... Si je ne revois pas Gabriel, je la verrai peut-être, elle!... Chose singulière, je n'ai pas vu ce matin, avant de partir, l'horloger derrière sa vitre, ni sortir le prosecteur... ni Christine... On n'a vu sortir personne.

Seulement le soir, vers neuf heures, j'ai vu arriver un personnage nouveau...

Ce qu'il y a de certain, c'est que c'est la première fois que j'aperçois ce drôle de bonhomme, trapu, à cou de taureau, au front bas qui glisse le long des murs comme s'il avait honte de respirer l'air de tout le monde. Il est coiffé d'une casquette ronde sans visière, vêtu d'un costume informe que l'on dirait taillé dans un sac.

Il porte sous le bras une grande boîte enveloppée dans une gaine de cuir...

Il a l'air de l'aide du bourreau.

On devait l'attendre chez les Norbert, car il n'a pas eu à frapper à la porte, qui s'est ouverte devant lui et qui a été refermée aussitôt...

Vous pensez si j'ai grimpé là-haut!

On a l'air très affairé dans la maison... Plusieurs fois j'ai vu Christine traverser le jardin. Elle était vêtue d'une grande blouse blanche comme une infirmière... Elle s'entretenait vivement et à voix basse avec son fiancé qui, lui aussi, avait la blouse des infirmiers.

Jacques avait l'air de la réconforter, car elle paraissait très agitée...

Ils disparurent derrière le petit pavillon à droite.

Je n'aperçus point le nouveau personnage, pas plus que le vieux Norbert, du reste.

Une heure se passa ainsi, dans le plus grand silence; de la lumière brillait à droite, au rez-de-chaussée du pavillon, entre les lamelles des persiennes...

Soudain le même tourbillon noir que j'avais vu sortir de la cheminée, certain soir, et se répandre comme un voile funèbre sur tout l'île monta au-dessus du toit... et la même épouvantable odeur vint affreusement me surprendre à ma lucarne.

Cette nuit-ci, il n'y avait pas de vent. La chaleur était étouffante et cette odeur maudite s'appesantissait sur vous à vous faire pâmer d'horreur.

Tout à coup les persiennes s'ouvrirent au rez-de-chaussée du pavillon et, dans une lueur de sang creusée d'ombres comme une gravure de Goya, surgit devant moi un spectacle que je n'oublierai jamais.

Le grand fourneau aux expériences, sur la droite, semblait brûler d'un feu d'enfer; à côté de là, près d'une table où, sur une nappe blanche s'étalaient des débris d'humanité, l'homme trapu se tenait, un tablier aux reins, la poitrine quasi nue, les bras retroussés jusqu'au coude, des bras rouges comme s'ils avaient plongé dans des entrailles sanglantes.

Le prosecteur était penché sur le fourneau, faisant rougir des tenailles dont il examinait, de temps à autre, les pinces incandescentes.

Le père Norbert et Christine, plus près de la fenêtre, étaient penchés de chaque côté d'une table d'opération que j'apercevais en raccourci et sur laquelle était étendu Gabriel dont je ne voyais bien que le front et les yeux clos surélevés de mon côté.

Le reste du visage disparaissait vaguement sous des linges, sous une accumulation blanchâtre qui lui cachait le nez et la bouche; quant au corps, Norbert et Christine me le cachaient et ce n'est que bien imparfaitement que j'assistai, de mon petit observatoire, à une intervention chirurgicale qui devait être tout à fait exceptionnelle...

Je répète tout à fait exceptionnelle car, bien que, de toute évidence, Gabriel fût endormi, cela n'empêcha point le patient, à diverses reprises, de se soulever à demi dans une espèce de bondissement désordonné et farouche pour retomber presque aussitôt entre l'horloger et sa fille qui lui tenaient les mains et les bras et le rétablissaient dans sa position première.

Par trois fois les pinces incandescentes avaient accompli leur office!

Quel office?

Il ne s'agissait point là simplement des «pointes de feu», ni même de quelque chose d'approchant, comme l'on pense bien.

C'était l'intérieur du corps que l'on travaillait et que j'entendais grésiller de ma fenêtre.

Et puis Jacques jeta ses tenailles et, aidé de l'homme aux bras rouges, resta penché sur Gabriel pendant un temps qui me parut infiniment long.

Christine me tournait le dos; j'imaginais facilement que, de la façon dont elle était placée et dont elle tenait le poignet du patient, elle ne cessait de tâter le pouls de celui-ci, précaution primordiale dans une intervention qui me paraissait se prolonger au delà des bornes ordinaires...

Enfin l'opérateur et son aide se relevèrent.

Ils étaient rouges de la tête aux pieds, effrayants à voir.

Jacques jeta ses petits outils d'acier, instruments de torture et de salut, sur la table où se trouvaient tout à l'heure les débris d'humanité que je ne voyais plus et qui devaient brûler dans le fourneau du laboratoire, car l'épouvantable odeur persistait...

Et, distinctement, j'entendis Jacques qui disait:

En voilà assez pour cette fois. Il faut faire disparaître tout ce sang... et maintenant du sérum, du sérum, du sérum!...

Sur quoi Christine se retourna et vint fermer la fenêtre.

Elle avait un visage tout à fait rassuré et une sorte d'allégresse semblait rayonner sur son beau front calme.

C'est en vain que je cherchai sur ses traits adorés la trace de l'émotion au moins physique qui avait dû «lui soulever le cœur» pendant ces horribles minutes...

Rien!...

Elle que j'avais vue si inquiète, dans le jardin, quelques instants auparavant, elle avait su se faire un cœur chirurgical, pendant une opération d'où dépendait la vie de celui qu'elle aimait; et elle avait assisté à cette tragédie du scalpel et des pinces de feu, en professionnelle.

Ah! c'est «une nature» fortement équilibrée.

Une femme, comme on dit aujourd'hui, dans l'argot de Paname, «bien balancée», moi je parle au point de vue moral comme au point de vue physique!

Et je suis sûr qu'elle se tirera «avec le sourire» de cette aventure qui aurait pu n'être qu'un assassinat!

Gabriel sera aimé, Jacques sera marié, le vieux Norbert, heureux entre sa fille et les deux hommes qui assureront le bonheur de cette charmante enfant, retournera tranquillement à ses roues carrées.

Et moi!... et moi!...

Moi, me voici sur la piste de l'homme aux bras rouges et au cou de taureau qui vient de sortir.

Peut-être, par lui, saurai-je enfin qui est Gabriel!

Il a emporté cette espèce de boîte gainée de cuir d'une couleur indéfinissable que je lui avais déjà vue sous le bras à sa première apparition.

Il remonta vers la cité et j'attendis qu'il eût traversé le pont pour le franchir à mon tour. Maintenant il passe devant la Morgue, toujours la tête penchée, avec son air peureux, honteux et de son pas lourd et solide.

La nuit est belle; il y a des familles qui se promènent autour du square Notre-Dame.

Il traverse la Seine, enfile le boyau noir de la rue des Bernardins, débouche sur le boulevard Saint-Germain, glisse le long des murs de Saint-Nicolas-du-Chardonnet et tourne à gauche dans la rue Saint-Victor.

Là il pénètre dans la boutique d'un marchand de vin et dès qu'il apparaît sur le seuil j'entends plusieurs voix qui le saluent par ces mots: «Tiens! v'là le père Macchabée!»

Ce mastroquet donne à manger... Il y a là une clientèle qui soupe... Des clients habituels, certainement... Mon entrée là dedans va faire sensation... Je ne suis pas mis avec une extrême élégance... Bah!... on me prendra pour un étudiant en médecine nouvellement installé dans le quartier...

Le principal est que je ne perde pas de vue mon père Macchabée!...

Il n'a, du reste, rien répondu à ce sinistre sobriquet, il est allé s'installer à une table dans un coin.

Je vois tout ce qui se passe par la porte grande ouverte sur la tiédeur de la nuit.

J'entre à mon tour, et la bande des soupeurs fait silence. Et soudain, une voix:

—Eh ben! mon vieux!

Et j'entends des rires étouffés...

J'y suis habitué... je n'y fais pas attention... Ma vie ne serait qu'un pugilat... Ce n'est pas mon élégance très «relative» qui a fait sensation, c'est naturellement ma laideur... Et pour que je n'en doute pas:

—Dis donc, Chariot, ta femme qui cherche un amoureux!...

Cette fois, on s'esclaffe...

Seul, Chariot, le patron, reste digne... Il vient me demander ce qu'il faut me servir...

Je n'ai pas dîné... je ne sais pas comment je vis... je ne sais pas si j'ai faim, je ne sais pas si je pourrai manger... Je demande comme le «père Macchabée», un morceau de gruyère, du pain et une canette.

Les «joyeux soupeurs» essayent plusieurs fois d'entrer en conversation avec mon homme.

—Eh ben! père Macchabée, ça a été, aujourd'hui, la distribution?

Le père Macchabée finit par s'énerver et, pliant son journal du soir qu'il lisait tout en mangeant, toise son interlocuteur du haut en bas, semble apprécier sa structure squelettique à sa juste valeur et lui jette d'une voix douce, du reste, qui contraste avec son aspect rude et sauvage...

—Toi, mon vieux, à la distribution, je ne donnerais pas dix francs de ta carcasse, même au prix qu'est le change!

Plus de doute, le père Macchabée est garçon d'amphithéâtre ou quelque chose d'approchant:

—Te fâche pas, Baptiste, fait l'autre en se levant. S'il n'y a plus moyen de plaisanter!...

J'attends que Baptiste soit parti... et par la conversation des «joyeux soupeurs», qui sont eux aussi «de la partie», employés dans les hôpitaux de la rive gauche, j'apprends que Baptiste est un ours, jamais à la rigolade... Paraît que c'est un ancien maraîcher ruiné par la grêle et les usuriers, recueilli par Monsieur Jacques Cotentin (ils parlent de M. Jacques Cotentin sur le ton du plus grand respect), qui l'a fait entrer aux «travaux pratiques», puis qui s'est mis à s'en servir pour ses travaux particuliers... C'est lui qui lui met de côté les pièces anatomiques dont le prosecteur a besoin pour ses expériences personnelles...

On a mis, à l'école, à la disposition du prosecteur, et à de certaines heures qui ne gênent personne, un pavillon dans lequel Jacques Cotentin et le père Macchabée s'enferment... Tout cela en marge des règlements... Mais personne ne réclame... Tout est permis à Jacques Cotentin... Ce Jacques Cotentin est donc un génie?...




XIII

UNE MYSTÉRIEUSE BLESSURE

25 juin.—Non! je ne demanderai pas à M. Baptiste (le père Macchabée) dont je connais maintenant l'adresse—qui est Gabriel.

Je ne lui demanderai ni cela ni autre chose!

D'abord, parce qu'il y a des chances pour qu'il n'en sache rien lui-même et puis parce que je suis à peu près sûr qu'il ne répondra rien du tout!

Il faut que cet homme soit dévoué corps et âme à Jacques Cotentin pour que celui-ci, qui ne veut même pas un «aide», le fasse assister à ses travaux où il ne lui rend que des services de manœuvre.

La figure, si banale (vous savez qu'il n'est même pas laid) de Jacques Cotentin a pris subitement dans mon esprit des proportions immenses. J'ai voulu lire quelques-uns des articles qu'il publie de temps à autre dans la nouvelle Revue d'anatomie et de physiologie humaines. C'est tout à fait remarquable.

Il y a là une hauteur et une audace de vues qui bouleversent toutes les vieilles théories. En d'autres temps, je ne doute point que toute l'antique école en eût frémi. Mais maintenant on se passionne pour l'inconnu. La guerre a passé par là, creusant un abîme entre le passé et l'avenir, ou le comblant, à votre gré.

J'ai sous les yeux un article sur «la dégradation de l'énergie dans l'être vivant» où, à propos des théories si intéressantes de Bernard Brunhes, je relève ces phrases dont la dernière me fit sursauter:

«En une semblable thermodynamique, on pourrait rencontrer des corps qui se transformeraient dans un certain sens, alors que la thermodynamique classique annonce leur équilibre ou leur transformation en sens inverse... Un système pourrait, en une transformation isothermique, fournir un effet utile supérieur à sa perte d'énergie utilisable: LE MOUVEMENT PERPÉTUEL NE SERAIT PLUS IMPOSSIBLE.»

M. Duhem, à la fin de son ouvrage sur la viscosité, le frottement, et les faux équilibres chimiques n'a rien écrit de plus fort... et nous nous trouvons en face de l'hypothèse d'Helmholtz réalisée, l'hypothèse d'une restauration possible de l'énergie utilisable dans les êtres vivants!...

C'est-à-dire la mort vaincue!...

Toujours le mouvement perpétuel!...

Ainsi, c'est la même pensée qui les anime, le vieil horloger et le jeune prosecteur, le premier au point de vue mécanique, le second au point de vue physiologique...

Ah! certes oui! la vie des cerveaux doit être intense, derrière ce mur le long duquel je me promène en attendant Christine... et qui sépare les deux drames étranges dont je n'ai pas encore la clef...

En attendant, j'ai celle de la petite porte qui donne sur le jardin des Coulteray, dans lequel je me trouve en ce moment. Le marquis n'a fait aucune difficulté pour me donner cette clef, paraît-il, car je n'étais pas là quand elle la lui a demandée... Il me l'a remise à moi, le plus naturellement du monde:

—Comme cela, vous viendrez quand vous voudrez!... Vous êtes chez vous.

Ceci se passait hier... Je dois remettre la clef à Christine aujourd'hui... Mais il est cinq heures du soir et elle n'est pas encore arrivée... Depuis quelques jours, elle se fait plus rare et j'imagine que Gabriel doit réclamer ses soins...

La santé de ce cher mystérieux garçon doit être meilleure, si j'en crois les belles couleurs de Christine...

L'intervention chirurgicale l'aura définitivement sauvé... et je ne désespère pas de le revoir se promener dans le petit enclos des Norbert, au bras de sa belle infirmière...

Chose inouïe! Il me semble maintenant que je vais haïr Christine!... et savez-vous pourquoi?... Ô mystère du cœur humain! comme dit l'autre... parce qu'elle trompe, pour ce bellâtre, un Jacques Cotentin!...

Maintenant que j'ai pénétré un peu dans ce cerveau-là, oui, oui, Christine ne m'apparaît plus que comme une poupée haïssable, méprisable, odieuse!... Si elle ne l'aime pas, elle n'avait qu'à ne rien lui promettre! ou si elle ne l'aime plus, elle n'a qu'à le lui dire! Mais tromper un homme pareil!... Attention!... la voilà!... Quelle jeunesse!... Comment Gabriel ne guérirait-il pas avec ce sourire à son chevet? Cette belle main tirerait un mort du tombeau!

À propos de mort et de tombeau, je n'ai toujours pas revu la marquise... et par conséquent je n'ai pas eu à me préoccuper de prétextes plausibles pour ne point lui rendre toutes ses vieilles petites histoires de broucolaques que j'ai continué à feuilleter, du reste, et qui ont fini par me rebuter par leur stupidité.

Christine l'aurait vue, elle. Où? Quand? Comment? Je n'en sais rien.

Elle m'a dit que la marquise était redevenue languissante, et que Saïb Khan la voyait presque tous les jours.

—Vous êtes bien en retard? fis-je à Christine en la regardant bien dans les yeux.

—Pourquoi me regardez-vous toujours ainsi? me répondit-elle en accentuant son sourire. On dirait que vous avez toujours quelque chose à me reprocher.

—Eh! je n'ai pas autre chose à vous reprocher que votre absence, n'est-ce rien que cela?

—Monsieur est galant! laisse-t-elle tomber en me regardant d'un air un peu narquois par-dessus son épaule et tout en se dirigeant vers la bibliothèque.

J'avais rougi jusqu'à la racine des cheveux. Voilà où j'en suis, moi, Bénédict Masson!... à de pareilles fadeurs! Penses-tu que cela prenne, Adonis?

Quand nous fûmes dans la bibliothèque et que je lui eus donné la clef du jardin, elle me dit:

—Nous sommes maintenant tout à fait chez nous, ici! Nous arrivons par le jardin, nous partons quand nous voulons! Nous n'avons pas affaire au noble vieillard costumé en suisse, nous n'avons plus à traverser tout l'hôtel sous les regards inquisiteurs de Sangor et parmi les bondissements de ouistiti de Sing-Sing.

—Parlez pour vous, fis-je. Moi je n'ai pas de clef.

—J'en aurai fait faire une demain pour vous. C'est entendu avec le marquis! Il tient à ce que nous soyons chez nous, à ce que nous ne soyons dérangés par personne.

—Ah! oui!

—Il tient si bien à cela, fit-elle en se dirigeant vers la porte qui donnait de la bibliothèque sur le petit vestibule, que cette porte est fermée, condamnée... Il n'y a plus que lui qui puisse pénétrer ici...

—Vraiment? fis-je un peu étonné... Voilà bien des précautions!

Il ne veut pas que la marquise vienne vous ennuyer!

—Oh! j'ai compris!

J'aurais dû me réjouir de cet isolement dans lequel on nous laissait désormais, Christine et moi; cependant les circonstances assez obscures dans lesquelles l'événement se produisait... et la pensée de cette autre isolée qui agonisait là-haut, épuisée par une folle imagination, me causèrent une sorte de malaise que je n'aurais su définir, mais que l'on éprouve généralement à la veille de quelque malheur dont on a le vague pressentiment... De fait, un bien singulier et même tragique incident vint, quelques minutes plus tard, nous bouleverser, Christine et moi, à un point que je ne saurais dire...

Nous avions commencé de travailler, une fenêtre ouverte sur le jardin, quand, tout à coup, nous fûmes surpris par un grand cri de douleur qui emplit tout l'hôtel...

Christine et moi nous nous étions dressés, aussi pâles l'un que l'autre... Nous avions reconnu la voix de la marquise...

Et puis ce furent des gémissements, des appels, les cris gutturaux de Sangor, le miaulement de Sing-Sing et, par-dessus tout, les ordres brefs, répétés, rageurs du marquis:

—Courez! mais courez donc!...

Enfin, dans le vestibule, dans l'escalier, dans tout l'hôtel, un tumulte de galopade et de meubles bousculés, renversés...

Je me précipitai sur la porte qui résiste. Christine m'appela:

—Par le jardin!... par le jardin!...

Et nous nous jetâmes dans le jardin qui communiquait par une petite allée latérale avec la cour d'honneur dans laquelle nous arrivâmes, haletants...

Sur le seuil de la voûte sombre, dont la porte était fermée, se tenait le noble vieillard, qui paraissait fort ému et restait là, planté sur ses pieds, comme s'il eût été incapable de faire un mouvement.

Aussitôt qu'il nous aperçut, il nous cria:

—Ne vous mêlez pas de ça!... Ne vous mêlez pas de ça!... C'est encore madame la marquise qui a une de ses crises!...

Mais nous passâmes outre et, gravissant quatre à quatre le perron, nous entrâmes dans l'hôtel.

Tout le bruit était maintenant au premier étage.

Dirigés par le tumulte, par un grand bruit de porte brisée, défoncée... nous fûmes bientôt dans un corridor qui donnait sur les appartements de la marquise... Une porte gisait là, crevée comme par une catapulte. La chambre de la marquise...

La malheureuse gémissait, se débattait entre les mains du marquis... Elle avait une toilette de demi-gala en lambeaux... Ses éternelles fourrures gisaient sur le parquet, à ses pieds, comme un tapis de neige... Et elle était plus blanche que ses fourrures, aussi blanche que la neige...

Sing-Sing, dont les yeux de jade brûlaient d'un éclat insupportable, aidait le marquis à la maintenir.

Dès que la malheureuse nous aperçut, elle jeta un grand cri, où elle mettait je ne sais quel espoir:

Cette fois, c'est au bras! nous cria-t-elle... Tenez!

Et elle leva son bras, et nous vîmes, non loin de l'épaule, une petite blessure qui laissait couler abondamment un sang vermeil...

—Ah! vous étiez ici! fit le marquis (paroles qui me frappèrent... il ne nous croyait donc pas dans l'hôtel)... Tant mieux! vous allez m'aider à la calmer... Ça n'est rien du tout... moins que rien!... Elle s'est fait une petite blessure... je parie qu'elle s'est piquée au rosier!... et voilà dans quel état nous la trouvons!...

Pendant qu'il parlait ainsi, la marquise ne cessait de répéter dans une espèce de hoquet:

—Ne me quittez pas!... Surtout ne me quittez pas!...

Là-dessus Sangor accourut... Il parut aussi surpris que son maître de nous trouver là... Il avait à la main un flacon sur l'étiquette duquel je lus: citrate de soude.

Le marquis, aussitôt qu'il vit le flacon, cria à Sangor:

—Imbécile! ce n'est pas ce flacon-là!... Je t'ai demandé le chlorure de calcium!

Sangor s'inclina, s'en alla et revint presque aussitôt avec le chlorure de calcium demandé.

Le sang qui coulait de la petite plaie s'arrêta bientôt sous l'action du chlorure... Le marquis prodiguait ses soins à sa femme avec une grande douceur et des paroles d'encouragement, tandis qu'elle se pâmait...

Je regardai la blessure, elle n'était pas plus grande qu'une grosse piqûre d'aiguille.

Sur ces entrefaites, le docteur hindou se présenta.

Le marquis lui dit:

—Elle s'est blessée au bras... et naturellement, une nouvelle crise!

Sur quoi Saïb Khan nous pria de le laisser seul avec sa malade.

Celle-ci rouvrit les yeux et nous regarda d'un air tellement suppliant que j'en eus le cœur malade. Cependant, sous le regard de Saïb Khan, et aussi sous celui du marquis, elle n'eut pas la force de prononcer une parole. Ses lèvres tremblantes ne laissèrent passer qu'un faible gémissement. Il fallut la quitter.

Le marquis nous faisait déjà signe. Nous sortîmes de la chambre. Sangor et Sing-Sing marchaient derrière nous.

Le marquis nous montra la porte brisée:

—Vous voyez, nous expliqua-t-il, j'ai dû enfoncer la porte! Nous ne pouvons la laisser seule pendant ses crises. Elle se tuerait, se jetterait par la fenêtre, se ferait éclater le front sur les murs!

—Comment cela est-il arrivé? demanda Christine.

Quant à moi, je ne demandai rien. J'étais affreusement troublé et j'osais à peine regarder le marquis, tant j'avais peur qu'il pût lire dans ma pensée. Dans ma très hésitante mais effroyablement inquiète pensée.

Il nous conduisit dans un petit salon qui était réservé à la marquise, au rez-de-chaussée, et dont la fenêtre était encore ouverte sur le jardin. Contre cette fenêtre grimpait un rosier.

—Elle respirait l'air du soir à cette fenêtre, nous expliqua-t-il... Moi, je ne l'ai point vue, mais Sing-Sing, qui sortait du garage, l'aperçut au moment où elle jetait son cri de la crise! Et aussitôt, dans une clameur désespérée que je ne lui avais pas entendue depuis longtemps, elle courait au premier étage s'enfermer dans sa chambre... Moi, j'étais dans mon bureau quand tout ce tumulte éclata... Je n'avais pas besoin d'explications... Je savais de quoi il était encore question... Nous courions déjà tous derrière elle... Il fallut forcer sa porte... Vous en savez maintenant autant que moi, ajouta-t-il en se tournant de mon côté, puisque personne n'ignore plus rien de mon malheur!...

Christine et moi, nous regagnâmes notre bibliothèque, elle très attristée, moi de plus en plus agité...

—Que vous semble de tout ceci? me demanda-t-elle.

Je lui dis:

—Christine, quand nous sommes entrés dans la chambre, avez-vous remarqué la figure du marquis?

—Non! je ne regardais que la marquise!...

—Eh bien! moi, j'ai regardé le marquis... Il n'était pas beau à voir, vous savez!... Ses yeux sanguinolents paraissaient prêts à jaillir de ses orbites comme deux billes de rubis, sa bouche s'ouvrait sur une dentition ardente, féroce et toute sa figure ressemblait à un de ces masques japonais fabriqués pour terrifier l'ennemi! Je n'ai jamais rien vu de comparable à cette vision si ce n'est l'air férocement joyeux du buste du marquis de Gonzague que l'on cache soigneusement à Mantoue, au rez-de-chaussée du Muséo Patrio, dans une petite salle de débarras, recevant le jour par la place Dante... Ce marquis-là avait cet air, paraît-il, la veille de Fornoue, le jour où il paya dix ducats la première tête française coupée par ses stradiots, et il baisa sur la bouche l'homme qui la lui apportait... Ce n'était pas un vampire, mais c'était tout de même un buveur de sang à sa manière!...

—Précisez votre pensée... me fit Christine d'une voix sourde, croyez-vous que nous ayons réellement surpris «notre marquis à nous» la veille de Fornoue?

—Ce serait tellement formidable, que, justement, je n'ose préciser ma pensée...

»Il n'y avait peut-être là qu'une apparence», m'empressai-je d'ajouter.

—En tout cas, murmura-t-elle, si la veille de Fornoue, Gonzague croyait se repaître de notre sang, son attente a été bien déçue le lendemain...

—Oui! quelqu'un est venu qui a troublé la fête...

—Mon impression également, acquiesça-t-elle, est que nous avons en effet dérangé tous ces gens-là!... Mais en supposant les choses au naturel, il ne faut pas nous étonner que le marquis ait été désagréablement surpris par notre arrivée...

Et si c'était vrai?... fis-je.

—Quoi? si c'était vrai?... quoi, si c'était vrai? répéta-t-elle.

—Oui! laissons toutes les autres histoires de côté! Il n'est pas besoin d'avoir vécu deux cents ans pour avoir des instincts de bête fauve!...

—Alors vous croyez?... vous pouvez croire?...

—Écoutez, Christine, vous rappelez-vous que Sangor, lorsqu'il est arrivé la première fois dans la chambre, apportait un flacon?

—Oui, un flacon contenant du citrate de soude, il me semble?

—C'est bien cela!

—Et le marquis lui a dit de le reporter et de revenir avec du chlorure de calcium?

—Parfait! Et qu'est-ce qu'il a fait avec le chlorure de calcium, Christine, pouvez-vous me le dire?

—Eh bien, il a arrêté le sang!...

—C'est cela même... mais savez-vous, Christine, ce que l'on fait avec le citrate de soude?

—Non!...

—Eh bien! avec le citrate de soude, on le fait couler!

Elle me regarda comme si je devenais fou, à mon tour.

—On le fait couler? répéta-t-elle.

—Oui, en ce sens qu'on le laisse couler, en empêchant de se former le caillot de sang qui fermerait la blessure... Frottez la blessure, ou la piqûre, avec du citrate de soude et la veine continuera à se vider de son sang comme l'eau coule d'un robinet... Enfin, ce n'est pas tout!... Une bouche qui aspirerait ce sang et qui serait frottée de citrate de soude n'aurait pas à redouter la coagulation avec laquelle il faut toujours compter...

—Mais c'est effrayant, ce que vous me dites là! Où avez-vous appris tout cela?

—Mais dans les livres de la médecine la plus sommaire... vous n'avez donc pas chez vous le Labosse illustré?... Quand on est relieur, Christine, et qu'on ne s'intéresse pas seulement à la reliure... on finit par apprendre bien des petites choses.

Elle me regardait toujours et je vis bien que maintenant elle était au moins aussi agitée que moi... Elle me répéta encore: «Mais c'est effrayant!... La science à l'usage du vampirisme!...»

—De nos jours, fis-je en manière de conclusion, le vampirisme—si vampirisme il y a—ne peut être que scientifique.

Nous nous surprîmes à regarder les quatre portraits des quatre Coulteray qui, là-haut, sur le mur, nous souriaient d'une façon si énigmatique et si troublante—très troublante—dans le jour qui tombait, ne laissant au contour des choses qu'une ligne indécise, une sorte d'effacement de pastel.

—C'est vrai qu'ils se ressemblent tout à fait étrangement, très étrangement, dit-elle.

—Eh! si c'est le même! repris-je en essayant de mettre dans le ton dont je disais cela un peu d'ironie et de désinvolture... il a eu le temps de perfectionner sa méthode!

Mais nous cessâmes bientôt de plaisanter... car il y avait encore des gémissements là-haut!...

Et comme ces gémissements se prolongeaient, nous ne pûmes nous empêcher de frissonner.

—Tout de même, fis-je, il serait bon de savoir comment cette blessure est arrivée... Après tout, le marquis peut nous raconter ce qu'il veut!...




XIV

VEILLÉE

Il était tard maintenant, l'heure du dîner était passée depuis longtemps... nous ne nous décidions point à quitter ces lieux habités par une si mystérieuse douleur... On devait nous croire partis...

Notre dessein n'était point de nous dissimuler: cela eût été indigne de nous, mais en de telles circonstances on pouvait peut-être avoir besoin de notre secours; en tout cas, c'est ce que nous pouvions répondre à qui s'étonnerait de nous trouver encore là...

Dans notre cabinet de travail, nous avions allumé la petite lampe électrique portative dont la lueur dessinait un carré clair dans la nuit du jardin.

Un grand silence s'était fait soudain dans l'hôtel, silence qui nous pesait peut-être encore plus que le gémissement lugubre et monotone qui nous tenait dans une angoisse si aiguë tout à l'heure...

Une demi-heure se passa ainsi; nous travaillions vaguement à je ne sais quoi, livrés, Christine et moi, à des pensées que nous n'osions sans doute pas nous communiquer... Enfin je lui demandai:

—Et vous, Christine, le marquis vous laisse-t-il tranquille maintenant?

Elle fut toute surprise par ce «et vous?»

—Comment, et moi? Pourquoi et moi? fit-elle, assez émue... Croyez-vous qu'il y ait un rapprochement quelconque à faire entre... entre les imaginations de là-haut... et ce qui s'est passé ici?

—Enfin il n'a pas renouvelé sa tentative?

Elle sembla hésiter une seconde et puis:

—Non... je me suis arrangée pour cela!...

—Au fait, je dois constater que le marquis s'est toujours montré devant moi d'une correction parfaite à votre égard!... On dirait qu'il n'ose pas vous regarder, même quand il vous parle.

—Sans doute est-il un peu honteux, expliqua-t-elle avec simplicité, de s'être laissé aller à... à ce que nous pouvons appeler la violence de son tempérament... C'est vrai que, dans ces moments-là, il n'était pas beau à voir... On n'aurait su dire s'il voulait m'embrasser ou me mordre!...

—Ou vous mordre? répétai-je en la regardant...

—Oh! mais attention! fit-elle en me souriant... c'est une façon de parler... je ne crois pas aux vampires, moi!... mais tout de même, il m'a fait peur!...

—C'est extraordinaire que vous soyez restée ici, Christine!

—Je vous ai déjà expliqué pourquoi, monsieur Bénédict Masson!...

Elle me jeta cette réplique comme si je l'avais outragée...

Ce fut elle qui rompit le silence pénible qui avait suivi...

—Dites-moi, mon ami, c'est vrai que vous avez une charmante maison de campagne?

Je m'attendais si peu à cette question que j'en fus tout bouleversé...

—Pourquoi, pourquoi me demandez-vous cela?

Elle me considéra avec un étonnement profond:

—Mais... qu'est-ce qui vous trouble ainsi?... Ma question n'a rien que de très naturel...

—Pourquoi me parlez-vous de ma maison de campagne?...

—Mon Dieu, si j'avais su... vous voilà tout pâle!... C'est le marquis qui m'a dit: «M. Bénédict Masson a une charmante maison de campagne... je m'étonne qu'il ne vous y ait pas encore invitée!...»

—Comment sait-il que j'ai une «charmante» maison de campagne? Christine! Christine!... ma maison de campagne n'est pas charmante, c'est la plus triste, la plus mélancolique demeure que l'on puisse rencontrer entre la lisière d'un bois et un étang noir, limoneux, aux eaux de plomb!... Christine, je ne vous y inviterai jamais!... et n'y venez jamais!...

Elle était de plus en plus stupéfaite:

—Quel drôle de garçon vous faites! finit-elle par dire... Si je m'attendais à cette... véhémence!... bien, bien, mon ami, je n'insiste pas...

—Le marquis ne vous a pas dit comment il savait?

—Mais si... Il a eu, un moment, l'intention d'acheter d'immenses terrains du côté de Corbillères-les-Eaux... C'est bien par là, n'est-ce pas?

—Oui... moi, je suis sur l'étang... tout au bord de l'étang... de l'étang noir!...

—Eh bien! le marquis, qui a visité le pays et qui a dû se renseigner sur les propriétaires des terrains qu'il voulait acheter pour les réunir en une seule propriété... le marquis trouva votre villa charmante, voilà tout.

J'étais tellement agité que j'allai à la fenêtre que j'ouvris... j'avais besoin de respirer... j'essayai de reprendre mon calme... Je m'en voulais mortellement ne n'avoir pas su me contenir...

À ce moment, dans le carré de lumière qui s'allongeait devant moi, sur la pelouse, une forme blanche glissa, légère et silencieuse comme un fantôme.

Je n'eus que le temps de me précipiter à la porte qui était restée ouverte sur le jardin pour recevoir dans les bras cette pauvre chose agonisante, et qui déjà ne pesait pas plus qu'une ombre... Son souffle expirait sur ses lèvres exsangues; l'ovale de son visage s'était allongé en une ligne plus idéale encore, la mort semblait déjà fixer cette fragile image pour l'éternité et la lueur qui errait au fond de ses orbites creusées comme deux abîmes n'appartenait plus aux feux de ce monde...

C'est en regardant des choses que nous ne pouvions pas voir, nous autres qui n'étions point comme elle sur la frontière du néant, qu'elle nous dit à tous deux (car Christine, elle aussi, s'était précipitée):

—Eh bien! êtes-vous convaincus, cette fois. Ils ne m'ont laissé que l'âme!...

Nous la déposâmes dans un fauteuil avec d'infinies précautions; sa tête renversée sur le dossier était belle comme un marbre sur une tombe, elle semblait considérer une dernière fois (et cette fois sans épouvante, car elle espérait lui échapper en franchissant les portes de la mort) le monstre en quatre images qui, du haut du mur, lui adressait sans se lasser son redoutable sourire:

—Vous avez vu aujourd'hui, fit-elle avec effort, sa cinquième figure au moment où il va boire ma vie!... Dites-moi s'il ne vous a pas épouvantés!... Et maintenant il est parti... il est parti avec tout mon sang... et je vais mourir, car je n'ai plus peur de la mort!

»Oui, je me suis entendue avec Sangor, qui fait tout ce que l'on veut, pourvu que ce ne soit pas défendu par sa religion... quand je serai morte, il viendra, dans ma tombe, me couper la tête, et ainsi, il n'y aura pas de danger que je revienne, comme le monstre, boire le sang des vivants...

»Les vivants peuvent être tranquilles, bien tranquilles!

»C'est un fait!... C'est la seule manière qu'il a de me sauver de la vie et de la mort...

»Oh! je suis bien heureuse! je suis sûre de Sangor! il me coupera la tête comme c'est ordonné dans le livre contre la résurrection!...

»Monsieur Bénédict Masson, vous avez lu mes livres!... Alors, vous savez bien qu'il faudra qu'on me coupe la tête!...

»Je suis sûre de Sangor... je lui ai donné un collier de perles magnifique!...»

Elle prononçait ces bouts de phrase comme si elle allait mourir après chaque mot...

Et moi, j'aurais bien voulu lui poser une question pendant qu'il en était temps encore...

Je profitai d'un moment où elle se tut, la tête renversée, les paupières lourdes, la gorge tendue comme si elle s'offrait déjà au couteau de Sangor...

Je dis:

—Le marquis nous a conté que vous preniez l'air à la fenêtre du boudoir et que vous veniez de vous piquer le bras aux épines du rosier qui monte contre le mur... et que c'est alors que vous avez poussé ce grand cri...

Les paupières se relevèrent pour laisser passer une petite flamme qui, presque aussitôt, s'éteignit entre les cils rapprochés.

—Je ne me suis point piquée au rosier, on ne crie point à la mort quand on se pique à un rosier... j'ai crié quand il m'a mordue!...»

—Il était avec vous dans le boudoir?

—Mais non!...

—Alors il était dans le jardin?

—Mais non!... je ne sais pas où il était!...

—Comment! il n'était pas avec vous et il vous a mordue?

—Certes!... Il mord comme il veut! quand il veut! C'est en vain que je m'entoure de fourrures!

—Mais, enfin, il ne mord pas à distance?

—Si!...

Il n'y avait plus rien à dire... L'affaire était jugée...

Nous étions là tous les trois, accablés sous des idées différentes, quand Sangor parut.

Il emporta dans ses bras puissants la malheureuse dont la tête roula sur son épaule, sa tête que je voyais déjà détachée du tronc, dans un rêve d'horreur et de folie...

Du reste, tout ne m'apparaît plus que sous ces affreuses couleurs... Et il n'est pas jusqu'au regard de Christine que je ne trouve un peu trouble, quand, restés seuls, je lui demande encore: «Eh bien!... que dites-vous de tout cela?...»

Chose singulière, c'est la première fois que je ne lui entends pas dire en parlant de la marquise: «Elle est folle!»




XV

LA CATASTROPHE

30 juin.—C'est fini! tout est fini! et c'est bien de ma faute! Comme on dit dans les romans populaires: «J'en pleurerai longtemps des larmes de sang!» J'ai perdu Christine et me voilà exilé à nouveau dans ma sinistre petite maison de campagne de Corbillères, auprès de l'étang aux eaux de plomb!»

«Corbillères, corbillard»... je passe mes journées à mener le deuil de mes dernières illusions et de mon fol amour...

Cette dernière phrase insipide me soulève le cœur... Illusion? fol amour? Est-ce avec cette eau de rose que je vais pouvoir écrire ce qui est arrivé?... J'étais devenu comme une bête ensorcelée autour de Christine.

Il faut vous dire que, depuis huit jours, nous étions seuls dans l'hôtel.

Le marquis avait emporté la marquise expirante à son vieux château de Coulteray, sans doute pour qu'elle fût plus près de son tombeau qui l'y attendait.

Toute la domesticité avait suivi.

Seul, avec Christine!...

Et voici ce qui est arrivé.

C'était un soir... après dîner... dans le jardin où nous revenions quelquefois, Christine et moi, sans nous être donné rendez-vous...

Depuis les dernières scènes auxquelles nous avions assisté, quelque chose d'assez mystérieux semblait nous avoir rapprochés davantage, du moins je me l'imaginais, car jamais encore je n'avais vu Christine aussi confiante, ni aussi simple avec moi, ni aussi près de moi...

C'était un soir d'une douceur ineffable après la grosse chaleur du jour... je n'avais jamais été aussi heureux; nous étions assis l'un près de l'autre; un même attendrissement—qui n'était peut-être, hélas! que de l'apaisement chez Christine—nous tenait silencieux... Mes pensées tournaient à la romance... autour de nous les murailles grises se fondaient dans le repos; un chêne solitaire vacillait d'ivresse en se penchant au-dessus de l'abîme obscur de nos cœurs... Ma main se posa sur sa main—geste inconscient s'il en fut jamais—et sa main tiède resta dans la mienne.

Évidemment, évidemment, quand je pense encore à cette minute précieuse, c'est vers toi que je me retourne, nuit, ténèbre propice, voile sacré derrière lequel s'oublia ma laideur!

De ce que Christine n'avait pas retiré sa main, je concluais volontiers que mon contact ne lui déplaisait point—et cela pouvait déjà passer pour la plus grande victoire de ma vie—quand elle me demanda sur le ton de la plus sournoise confidence: «Est-elle vraiment folle?»

—Qui donc! interrogeai-je, assez dépité de constater que, dans le moment même, sa pensée était si loin de moi que je ne la rejoignais pas.

—Mais... la marquise?

—Je vous avouerai, fis-je, avec un peu d'humeur, que je ne pensais plus à cette malheureuse... Pourquoi me demandez-vous cela?...

—Parce que...

—Parce que... quoi? N'étions-nous pas d'accord là-dessus?... Pouvons-nous autre chose pour elle que la plaindre?

—Oui, oui!... la plaindre!... répéta-t-elle avec sa voix de rêve... Elle n'a pas su résister, elle!... résister à l'ambiance!...

—Que voulez-vous dire? Expliquez-vous, Christine?

—Mon cher Bénédict, si je vous dis cette chose à laquelle j'étais cependant résolue à n'attacher aucune importance, c'est à cause d'une certaine coïncidence dont je ne laisse pas d'être assez troublée, je l'avoue...

—Vous m'intriguez, Christine... (Pendant ce temps sa main était toujours dans la mienne et cela m'inspirait des pensées telles que j'avais le plus grand mal à la suivre.)

Eh bien! moi aussi, j'ai été piquée!...

—Seigneur Dieu!... Expliquez-vous, Christine, expliquez-vous!

Oui, j'ai été piquée par le rosier... Oh! il y a quelque temps de cela!... Et au bras, comme elle, et au même endroit qu'elle!... Et avant elle!...

J'essayais de voir son visage, mais elle le tenait penché et détourné de moi...

—En vérité! en vérité!... voilà une bien grande aventure! déclarai-je assez froidement... Vous vous êtes penchée à la même fenêtre, comme elle s'y est penchée elle-même et vous avez été piquée par le même rosier!... C'est là quelque chose de tout à fait extraordinaire!...

—Non! releva-t-elle doucement, toujours de sa lointaine voix, non... ce n'est pas tout à fait extraordinaire... mais figurez-vous qu'à la suite de cette piqûre, je me suis sentie comme engourdie, sinon empoisonnée, enfin dans un état de faiblesse cérébrale telle que, rentrée dans la bibliothèque, je me suis étendue sur le divan tout juste pour fermer les paupières et pour avoir le plus douloureux des rêves...

—Quel rêve?

—J'ai vu le marquis, avec cette figure atroce que vous lui avez découverte l'autre soir quand vous avez pénétré chez la marquise après l'accident... Il s'est approché de moi... et malgré tous mes efforts pour l'éloigner, il s'est emparé de mon bras et, collant ses lèvres à ma blessure, il aspirait tout mon sang... toute ma vie!...

—Vous avez eu vraiment ce rêve-là?...

—Vraiment!...

—La marquise vous avait déjà raconté toutes ses histoires de broucolaque?...