—Oui!...
—Et vous, vous étiez endormie sur le divan, au-dessous des quatre portraits des quatre Coulteray?
—C'est cela même.
—Alors concluez vous-même, Christine!...
—J'ai conclu! j'ai conclu!... Oh!... Oh!... j'ai conclu!... mais alors je n'avais pas vu la marquise piquée comme moi au bras, en se penchant à la même fenêtre, et je ne l'avais pas vue revenir comme un fantôme nous crier: «Eh bien, êtes-vous convaincus cette fois, ils ne m'ont laissé que l'âme!...»
—Ah çà! mais, Christine...
—Évidemment... «Ah çà! mais!...» c'est bien ce que je me dis...
—Enfin, comment cela a-t-il fini pour vous? repris-je, assez impatienté du ton plaintif et un peu inquiétant qu'elle prenait pour me raconter son rêve...
—Eh bien! cela a fini quand je me suis réveillée...
—Étiez-vous seule, quand vous vous êtes réveillée?...
—Oui!...
—Le marquis n'était pas là?
—Non. La première chose que mes yeux rencontrèrent fut l'image des quatre Coulteray, là-haut, dans leurs cadres.
—Et comment vous sentiez-vous?
—Brisée!
—Et qu'avez-vous fait?
—Je suis allée trouver le marquis, pour lui dire que l'air de sa maison ne me valait rien du tout... et que, me sentant un peu souffrante, je serais peut-être quelque temps sans revenir...
—Lui avez-vous raconté votre rêve?
—Oui!...
—Et qu'a-t-il dit?
—Que sa femme nous rendrait tous fous, ici!... Et il me conseilla d'aller me reposer une semaine ou deux à la campagne... c'est même la première fois qu'il me parla de Corbillères-les-Eaux!
Je tressaillis, mais elle ne s'en aperçut même pas...
—Et vous n'êtes pas allée à la campagne?...
—Non!... je ne pouvais alors quitter ni papa, ni Jacques... (je pensai: ni Gabriel.)
Il y eut un silence, puis:
—Vous me prenez sans doute pour une sotte... et j'ai peut-être eu tort de vous montrer que cette maison, avec ses singuliers habitants et leurs airs de mystère a fait entrer en moi un étrange sentiment d'inquiétude... depuis l'accident de l'autre jour...
—Et cependant, vous n'y êtes jamais venue plus souvent! murmurai-je en me rapprochant d'elle... (nos mains étaient toujours unies)... Ah! Christine! Christine! ma pauvre chère âme... chaque maison, comme chaque cœur a son mystère (ce fut à son tour de tressaillir)... je vous jure, Christine, que votre piqûre de rosier dont a saigné votre bras n'est rien à côté de certaines autres affreuses blessures par lesquelles s'épanche, se répand, coule jusqu'à la dernière goutte la vie d'un cœur. Pourquoi donner aux vampires la figure des morts? Le plus grand broucolaque du monde est un tout petit enfant aux joues roses avec un carquois et des flèches... et il s'appelle l'Amour!
—Vous avez raison, mon ami! fit Christine dans un souffle en baissant tout à fait la tête...
Quel silence suivit ces dernières paroles!... J'osai murmurer enfin à l'oreille de celle qui se taisait près de moi... j'osai murmurer le commencement d'une complainte de ma fabrication qu'elle avait dû goûter particulièrement, puisqu'elle l'avait apprise par cœur:
«Ô dame douce! comment es-tu venue ici?—étranges sont tes paupières—étrange ton vêtement—et étrange la longueur glorieuse de tes tresses!»
Elle ne me laissa pas continuer, mais sa main serra nerveusement la mienne et cette pression précipita le cours de ma vie jusqu'à la sensation de l'étouffement.
—Remettez-vous, mon cher Bénédict, me fit-elle, en se levant et en me rendant ma main. Vous avez tort de dire toutes ces belles choses pour moi! Mon vêtement n'est pas étrange, vous n'avez jamais vu se dérouler ma chevelure, car je ne suis ni excentrique, ni coquette, et si je viens ici plus souvent que de coutume, c'est que le marquis n'y est plus!
Là-dessus, elle rentra dans la bibliothèque et moi je retombai, assommé, sur mon banc.
Ce n'est que quelques instants plus tard que je me relevai vacillant et prêt aux injures. Mais je retrouvai Christine dans notre petit atelier. Elle pleurait...
Oubliant déjà ma fureur, je m'apprêtais à prononcer quelques bonnes paroles où, naturellement, je n'aurais point manqué de me donner tous les torts, quand je m'aperçus que les larmes de Christine coulaient sur l'image burinée (à laquelle elle avait travaillé avec une assiduité qui déjà m'avait fait tant souffrir) du beau Gabriel.
Aussitôt, je sentis en moi un fleuve d'amertume d'où je laissai tomber quelques gouttes:
—Certes! fis-je... si j'étais aussi beau que celui-là!...
J'avais cru l'embarrasser; quelle erreur! Elle levait sur moi des yeux brillants d'une indéniable sympathie et elle me dit, sans gêne:
—Oh! oui!... si vous aviez été aussi beau que lui!...
C'était à pouffer de rire, si je n'avais été aussi amoureux et si j'avais pu oublier une seconde que j'étais la première victime de cette situation ridicule.
Le plus inouï, qui commença de m'ouvrir d'étranges horizons, fut que Christine tenta immédiatement de prendre cette place (de première victime) pour elle!...
—Oh! mon ami, mon cher grand ami!... gémit-elle, je suis bien malheureuse!...
—Eh bien, et moi, m'écriai-je... croyez-vous que je me promène dans les Champs Élysées?...
—Vous êtes beaucoup moins à plaindre que moi! m'expliqua-t-elle avec cette logique spontanée, candide et irréfutable que l'on trouve à peu près chez toutes les femmes... oui, beaucoup moins à plaindre puisque c'est par ma faute que vous êtes malheureux!... Et s'il n'y avait que vous!...
—Ah! oui! fis-je de plus en plus abasourdi, il y a encore le prosecteur!... Mais pourquoi ne l'épousez-vous pas?...
J'éprouvais une joie funeste à me déchirer et à la déchirer, elle aussi, autant qu'il était dans mes moyens de le faire, moyens que j'espérais bien pousser jusqu'au bout, maintenant que nous avions entrepris cette marche à l'abîme.
—Parce que je ne l'aime pas! m'avoua-t-elle avec un gros soupir, et en continuant de laisser couler ses libres larmes sur l'image que j'abhorrais!...
—Et comment, ne l'aimant pas, lui avez-vous promis le mariage, pourriez-vous m'expliquer cela, Christine?
—Fort honnêtement, répondit-elle... Jacques ne vit que pour moi, depuis sa plus tendre enfance. Le peu que vous en connaissez maintenant vous permettra d'apprécier mes paroles sans sourire, quand je vous aurai dit qu'il est en train de devenir l'un des premiers, peut-être le premier savant de ce siècle. Eh bien! Jacques se moque de la gloire, de la fortune et de tout ce qui se rattache à l'humanité en général! Il ne vit que pour moi! Ce génie, que l'on ne peut entendre dix minutes sans en être ébloui, n'a qu'un but: me serrer dans ses bras et me faire la mère de ses enfants!... Et vous auriez voulu que, d'un mot, je souffle sur cette flamme, que je fasse de la cendre de ce foyer où viendra peut-être se réchauffer l'humanité future!... Non!... Je lui appartiens!... Il le sait!... C'est ce qui fait sa force!... S'il avait voulu, j'aurais déjà été à cet homme-là!... mais il a son idée, lui aussi, et son orgueil... Il veut m'apporter sa dot: quelque chose que l'on n'a point déposé encore dans une corbeille de mariage:
»La chaîne d'or avec laquelle les hommes, devenus créateurs de la vie, tiendront à leur tour la Divinité vaincue!
—C'est un beau bijou, en effet, répliquai-je sans sourciller, mais lent à forger, et puisque vous n'aimez pas le forgeron...
—Bénédict Masson! quand je vous dis, à vous, à vous seul au monde, que je ne l'aime pas, cela signifie que je ne l'aime pas autant qu'un cerveau comme celui-là mériterait d'être aimé... Vous abusez de mes sentiments pour vous, et vous êtes en train de trahir ma confiance!...
Mais les coups qu'elle me décochait ainsi de droite et de gauche, tout en ayant l'air de me caresser avaient achevé de m'étourdir, et c'est alors que, perdant toute direction du combat, je laissai tout haut parler la brute:
—Vous avez des sentiments pour lui! Vous avez des sentiments pour moi! En attendant, c'est celui-ci que vous embrassez!...
D'abord, elle ne comprit pas... mais elle dut sentir passer sur elle quelque chose de redoutable, car elle leva sur moi une figure de noyée... Ah! la pauvre enfant faisait pitié sous le voile de ses pleurs... mais il était trop tard pour la sauver du supplice que je lui imposais: ma main désignait encore l'image de Gabriel qui, lui aussi, pleurait les mêmes larmes qu'elle...
Quand elle eut compris, toute sa douleur, qui s'épanchait librement devant moi comme devant un ami, se trouva glacée du coup... Elle se leva en frissonnant et elle alla s'enfoncer dans la nuit de la bibliothèque où je n'osai tout d'abord la suivre...
Combien de minutes s'écoulèrent ainsi? voilà ce que je ne saurais dire.
Dans son isolement, j'étais sûr qu'elle ne pensait qu'à lui... et la preuve de cela, elle finit par me la donner.
Elle m'appela près d'elle. Sa voix était loin d'être hostile. Était-elle naturelle? Faisait-elle un effort sur elle-même parce qu'elle avait quelque chose à me demander? Je n'essayai point de résoudre ce problème... ses nerfs étaient à bout, à moi aussi... Elle n'avait qu'à me laisser dans mon coin... Elle aurait dû comprendre qu'il y a certaines heures lourdes, chargées d'une volupté insupportable, pendant lesquelles il est dangereux d'appeler près de soi les poètes, avec une voix de miel.
Je m'assis à l'autre bout du divan, par une dernière précaution qui touchait à la plus haute vertu et à cause de laquelle je réclame le bénéfice des circonstances atténuantes dans la scène fatale qui m'a privé pour toujours de Christine.
—Mon ami, me dit-elle avec un soupir où palpitait tout son amour (pas pour moi, certes!) et toute sa peur... mon ami, seriez-vous jaloux d'une image?
—Cessons de nous mentir, fis-je brusquement... Je vous adore et je vous hais à la façon du maudit qui est à l'autre pôle de Dieu et dont le tourment ne cessera que le jour où le Beau et le Laid se rapprocheront pour s'anéantir. En ce qui nous concerne, nous n'en sommes pas là!... Votre douce voix qui m'appelle me rend malade de fureur si elle est un piège... mais plus mou qu'Hercule aux pieds d'Omphale si elle vibre d'une véritable tendresse, comme parfois, j'ai osé l'espérer et comme je veux le croire, ce soir!... Ou vous allez me chasser avec des mots rudes, ou vous allez avoir pitié d'un damné!... Oh! je m'entends... et rassurez-vous!... Vous avez promis de justes noces à un homme que vous n'aimez pas... et vous lui apporterez un corps vierge! c'est sublime!... Mais puisque vous avez des sentiments pour moi (parole naïve, populaire et charmante, qui a la douceur de la rose sur le gril où se tord le prince des Aztèques), vous allez cesser de me mentir! Christine! Christine! ce n'est pas un profil d'argent que je vous ai vu embrasser!... Cette belle image a un nom; elle s'appelle Gabriel!...
L'effet fut foudroyant. L'ombre de Christine se dressa dans l'encadrement de la fenêtre... Et elle se pencha sur moi, si près que je sentis son souffle haletant sur mon front baigné de sueur...
—Comment savez-vous?... comment savez-vous?...
Alors, je lui dis tout... Je ne voulus rien lui cacher de mon honteux espionnage... je lui retraçai, assez crûment, du reste, les scènes auxquelles j'avais assisté...
Elle me donnait à peine le temps de respirer: «Et après?... Et après?...» me pressait-elle...
Après, je lui dis comment j'avais cru à la mort du mystérieux étranger, comment il m'était apparu convalescent... enfin ce fut l'horreur de l'opération et son dévouement à elle! et son angoisse...
—J'espère, terminai-je sur le ton de la plus triste ironie, qu'il est maintenant hors de danger!
Elle ne répondit point à ces dernières paroles... Elle était retombée tout près de moi... et ce fut elle qui, cette fois, posa sa main sur la mienne (et combien étaient-elles brûlantes toutes les deux)... Ma bien-aimée paraissait affreusement accablée... Enfin, elle prononça avec effort:
—Et qu'avez-vous pensé en voyant mon père?...
—Votre père, fis-je, a été violent et j'ai bien cru que c'en était fait de Gabriel!... Toutefois, cet acte sauvage avait une excuse... tandis que le fait pour une jeune fille, qui a tous les dehors de la vertu, de cacher le beau Gabriel dans son armoire...
—Assez! assez! murmura-t-elle... Et si vous ne voulez point que je vous haïsse, non seulement vous allez cesser cette raillerie infâme, mais encore vous allez me jurer d'oublier tout ce que vous avez vu, vous!... Ne vous demandez même pas ce que Gabriel fait chez nous, ni le sens du drame auquel vous avez assisté... D'autres que vous ont entrevu notre hôte... notre femme de ménage, par exemple, et je sais qu'on en a parlé chez Mlle Barescat... Aux dernières nouvelles, on dit que c'est un étranger proscrit et condamné par le parti qu'il aurait trahi... Ce sont des histoires... nous n'avons de renseignements à fournir à personne, qu'à la police... si elle nous en demande, mais je ne vous cache pas que nous avons un intérêt immense à ce que la police ne franchisse notre seuil que le plus tard possible... Si cela arrivait, à elle aussi nous demanderions le secret jusqu'au jour... jusqu'au jour, mon ami, qui n'est peut-être pas très lointain, où je pourrai tout vous dire!... Puis-je compter sur vous, mon ami?
—Mais comment donc?... mais comment donc? Cet homme, après tout, n'est pas à plaindre, bien qu'il ait été fort malmené... par votre père... Tout compte fait, je voudrais être à la place de votre séquestré, moi!
—Vous continuez à me faire souffrir, Bénédict!... d'un mot, je pourrais vous faire taire, mais ceci n'est point mon secret... et j'ai juré à Jacques... (elle s'arrêta et je ne sus jamais ce qu'elle avait pu bien jurer à Jacques). Finissons-en en ce qui concerne Gabriel!... Je puis vous jurer à vous, mon cher et tendre ami, je puis vous jurer que mon affection pour ce bel étranger n'a jamais dépassé les limites d'un amical abandon. Oui, ma tête a porté sur son épaule. Oui, mes lèvres se sont posées sur sa joue. Oui, j'ai embrassé sa beauté!... Hélas! hélas! celui-là non plus, je ne peux plus l'aimer!... Il n'a que sa beauté pour lui! C'est une tête vide, comprenez-vous?
—Les imbéciles sont bien heureux! répliquai-je dans un rire diabolique... Fichtre! Christine, s'il vous faut, pour être heureuse, le profil de l'Apollon Pythien, la pensée d'un Jacques Cotentin...
—Et le cœur embrasé de Bénédict Masson! acheva-t-elle à mi-voix.
—Tout cela dans un même homme! repartis-je sur un ton de plus en plus sauvage... Peste, ma chère, nous ne sommes près, ni les uns, ni les autres, du paradis!...
—Bénédict, Bénédict, calmez-vous!... vous ne m'avez jamais parlé ainsi!... vous m'effrayez!
—J'envie l'homme à la tête vide!... fis-je, et là-dessus j'éclatai à mon tour en sanglots comme un enfant de dix ans...
Elle eut encore le tort, le grand tort de se rapprocher davantage dans un mouvement qui n'était, qui ne pouvait être que de pitié et qui acheva d'exalter en moi un romantisme effréné, cette espèce de frénésie de la parole qui cache, sous ses oripeaux de foire et son clinquant de parade, la très humble et très simple douleur d'un pauvre être qui n'a jamais senti se poser sur ses lèvres les lèvres d'une femme...
Elle me la baillait belle avec son tendre et chaste abandon sur l'épaule du bel être à la tête vide!... On nous a appris, sur les bancs de l'école, l'histoire d'une femme, reine par le rang, la beauté et l'intelligence, qui apportait son baiser au poète endormi, si laid fût-il... Et je servis à Christine notre Alain Chartier avec ce luxe de vocables derrière lequel je dissimule autant que possible ma terrible timidité...
Pour les uns, je suis un grand poète, pour les autres un saltimbanque, pour moi, je suis un mendiant. Sous mes sanglots gonflés de rhétorique, une femme qui m'aimerait vraiment lirait tout de suite ces deux mots: «Embrasse-moi!»
Misère de ma vie, je ne puis pas les prononcer!...
Mais Christine les a entendus tout de même... La voilà, la divine, qui se penche sur moi; son souffle, son haleine embrasait mes artères, cependant que le cœur rouge de sa bouche s'entr'ouvrait sur la mienne... Allais-je mourir de joie, m'éteindre du coup, consumé par la flamme sacrée?... Pourquoi n'ai-je pas fermé les yeux?... Alain Chartier dormait, lui!... Oui, mais Marguerite avait les yeux grands ouverts sur cette sublime laideur qu'elle honorait d'un baiser royal!...
Pourquoi as-tu fermé les yeux, toi, Christine?... Est-ce parce que cette nuit est trop claire encore?... Est-ce par pudeur?... Je veux le savoir, Christine!...
Soulève donc tes paupières closes et embrasse ton poète!... Eh bien! allons, du courage!...
Sois satisfait, Bénédict, elle a ouvert les yeux par ton ordre stupide, ta Christine!... et elle a eu un soupir de dégoût!
La pauvre a fait ce qu'elle a pu! et toi, tu t'es conduit comme un misérable!... Si tu ne l'as pas étranglée, c'est tout juste!... Elle a roulé sous tes coups et tu t'es enfui jusqu'ici, jusqu'aux bords du petit étang sinistre aux eaux de plomb!
C'est la première fois que tu brutalises une femme! tu n'as qu'un excuse: c'est que tu n'en as jamais aimé une autre comme celle-là!...
Ici se terminent les mémoires de Bénédict Masson.
Grâce à eux, nous sommes entrés dans cette grande misère morale, dans ce drame intérieur créé par la laideur. C'était nécessaire. Le flambeau, allumé par lui-même et â la lueur duquel nous avons examiné ce paria: l'homme laid—va nous aider à éclairer certains coins du drame extérieur dont il fut l'effrayant héros.
Voyons d'abord ce qui se passe dans sa petite maison de campagne. Ce que nous en connaissons déjà n'est guère rassurant.
Corbillères-les-Eaux est à une heure, en express, de Paris. On descend à une petite gare qui donne directement sur la place du bourg qui compte au plus huit cents habitants. Il y a vingt ans, il n'y avait là qu'une halte! c'est la halte qui a créé cette agglomération villageoise, au milieu de cette vaste plaine aquatique et traîtresse dont l'aspect ne rappelle en rien les paysages aimables, ombreux, touffus, si accueillants de l'Ile-de-France.
Marais et marécages, étangs couverts de plantes d'eau, gardés par des saulaies désolées, par des boqueteaux sauvages, domaine immense du gibier d'eau et des poissons, et cependant peu fréquenté des chasseurs et des pêcheurs parisiens qui aiment la joie du décor et les gaietés de la guinguette.
Pour se rendre chez Bénédict Masson en quittant la gare, on suivait d'abord la route communale, puis on la quittait pour des sentiers étroits, humides et bourbeux, même au temps des chaleurs, et, après avoir cheminé une demi-heure environ entre des rives mal définies, entrevues à travers une muraille de roseaux, dissimulées sous le cœur flottant des nénuphars, on entrait dans une espèce de cirque fermé par un petit coteau sombre et boisé qui se reflétait dans les eaux noires d'un étang.
La maison était entre l'étang et le bois.
Elle eût, du reste, été assez coquette, avec ses briques et son toit d'ardoise, si elle eût été moins délabrée, si son jardin de curé avait été bien tenu, si son potager avait été cultivé... Mais depuis qu'elle appartenait à Bénédict Masson fils, celui-ci n'en prenait guère soin, se refusant à toutes réparations, ne voulant point d'homme de peine chez lui, pas même de domestique à demeure...
Il tenait cette petite propriété de son père qui avait été un pêcheur et un chasseur enragé et qui avait fait élever cette bicoque dans un pays qui, pour lui, était une contrée de rêve, où il venait passer ses vacances et s'installer sitôt qu'il avait vingt-quatre heures de liberté.
Le père de Bénédict Masson avait fait de bonnes petites affaires dans la reliure populaire et laissé à son fils une somme assez rondelette avec laquelle celui-ci s'était payé le luxe de parcourir le monde en artiste, et suivant une fantaisie romantique qui le faisait prendre souvent pour fantasque, alors qu'il n'était que poète. Bénédict était revenu de ses voyages presque pauvre, et nous connaissons sa manière de vivre.
Il avait conservé la maison de Corbillères, parce que cette solitude et cette désolation lui plaisaient. Plusieurs fois, de gros propriétaires des environs qui avaient loué les chasses et la pêche sur tout le domaine des marécages, avaient voulu la lui racheter pour y installer un garde, mais il avait refusé toutes les offres.
Quand il quittait l'Ile-Saint-Louis, c'était pour venir se réfugier là, vivre en sauvage, avec délices, travaillant vaguement à quelques reliures d'art, des travaux méticuleux qui demandaient un temps infini, des mosaïques où finissait toujours par apparaître quelque figure de femme qui, dans les derniers temps, ressemblait singulièrement à Christine, de même que, de son côté, Christine reproduisait inlassablement l'image de Gabriel.
Et puis, tout d'un coup, il était pris de dégoût pour son œuvre, la rejetait avec rage ou même l'anéantissait dans le petit atelier qu'il s'était créé là pour sa satisfaction personnelle et en dehors de tout esprit commercial... et il sortait, habillé en boucanier, rêvant pendant des jours et des nuits la vie de la prairie comme il l'avait connue, lorsqu'il était enfant, dans les livres de Gustave Aimard, faisant cuire quelques morceaux de bidoche sur des sarments, entre deux pierres, suspendant, les nuits, un hamac qu'il avait fabriqué dans un ancien épervier trouvé dans la succession du père et qu'il attachait aux arbres...
Chose bizarre, ce boucanier ne chassait ni ne pêchait, n'avait ni fusil ni engin d'aucune sorte... mais il avait dans ses poches un carnet et un crayon, et il faisait des vers... il faisait des vers sur l'amour... Il ne pensait qu'à cela, l'amour!
Hideux, il détestait les femmes, mais il les eût voulues toutes...
L'aventure qu'il venait d'avoir avec Christine, et qui ne faisait que commencer, avait un peu discipliné sa frénésie cérébrale, mais auparavant, chaque fois qu'il se trouvait en face d'une femme, il avait envie de la mordre autant que de l'embrasser, tout de suite... Cependant, il n'en avait jamais touché aucune (disait-il), et elles n'avaient jamais couru aucun danger avec lui (affirmait-il), à cause d'une timidité qui le paralysait, dès le premier geste, jusqu'à l'anéantissement.
Ce que nous avons reproduit de ses Mémoires semble assez en rapport avec ce Bénédict Masson (en dehors de la dernière scène avec Christine, scène sur la brutalité de laquelle il glisse, du reste, dans les mêmes Mémoires; assez rapidement). Malheureusement pour lui, il y avait... il y avait ces six femmes qui étaient venues chez lui dans son désert et qu'on n'avait plus revues nulle part!
Cette succession de disparitions avait frappé plus d'un esprit dans le pays; on s'en était d'abord amusé, puis on avait jasé assez sournoisement; enfin, comme depuis de longs mois on ne revoyait plus Bénédict Masson, on avait parlé d'autre chose. Mais il y avait quelqu'un qui y pensait toujours, à ces disparitions-là. C'était le père Violette.
Le père Violette était garde-chasse de son métier, tant qu'on lui faisait l'honneur de le charger de ces importantes fonctions... Malheureusement, il y avait des années où les sociétés de chasseurs se désintéressaient tout à fait des marécages de Corbillères; alors, le père Violette devenait braconnier. De toute façon, c'était un homme précieux. Avec lui, on était toujours sûr d'avoir du gibier.
Le père Violette n'avait rien en lui qui rappelât la fleur printanière dont il portait le nom; il n'en avait ni la fraîcheur, ni le parfum, ni la modestie. C'était le plus grand hâbleur de chasse et de pêche que l'on pût entendre; avec cela, le pays lui appartenait; on ne pouvait le traverser, sans qu'il eût l'œil sur l'audacieux qui pénétrait dans son domaine.
On l'avait toujours vu habillé de la même façon: vieille culotte de velours à côtes qui n'avait plus de couleur, toujours botté, une veste qui était tout en poches, et dont il sortait des kilomètres de cordelettes, d'extraordinaires engins de pêche, une carnassière qui ne quittait point son épaule même quand on ne lui voyait point de fusil (dans ces cas-là on pouvait être sûr que le fusil n'était jamais très loin), un brûle-gueule, qui semblait ne plus être qu'un morceau de braise entre ses lèvres desséchées, sous sa moustache jaunie, calcinée par ce charbon ardent; un visage taillé à coup de serpe, de grandes oreilles qui remuaient, des narines toujours au vent, tout du chien d'arrêt... de petits yeux vert clair entre des longs cils albinos et qui voyaient d'incroyablement loin.
Il n'y en avait pas deux comme lui pour lancer l'épervier ou démolir une bande de canards sauvages à l'affût, vers lequel il les attirait avec son équipe de poupées de bois flottantes, par les nuits claires, au moment des grands passages...
Il habitait une hutte au milieu des têtards, comme il appelait les saules pâles qui dressaient leurs troncs entr'ouverts, égorgés, sur deux rangs au bord des marais. Il vivait là dans un domaine mi-terrestre, mi-aquatique, parmi les glaïeuls, les sagittaires, les roseaux... Il y avait son bachot, son vivier barbu, autour duquel rôdait la perche noire, où passaient, rapides, les folles escadres d'ablettes argentées...
Il détestait Bénédict Masson pour bien des raisons. L'une des plus fortes était que celui-ci lui avait fait manquer une occasion extraordinaire de devenir presque un bourgeois, un vrai garde-chasse établi dans une vraie maison... un chalet comme il convient à un vrai garde, et cela en refusant sa propre maison, celle de Bénédict Masson lui-même, à un «gros bonnet», qui ne demandait pas mieux que de louer tout le pays environnant, chasse et pêche, et qui aurait fait du père Violette son homme, et qui l'aurait installé là jusqu'à la fin de ses jours, assurément, car le marquis de Coulteray (c'est de lui qu'il s'agit) semblait avoir alors sur cette contrée des desseins bien arrêtés...
Comme en vrai seigneur du temps jadis, il tenait à dominer tout le pays, à n'être gêné par personne autour de la grande propriété qu'il avait achetée de l'autre côté du vallon, par delà le bois, et où sa maîtresse, une danseuse célèbre, paraît-il, une Indienne nommée Dorga, donnait chaque année, à des dates fixes, des fêtes auxquelles on venait de loin, de très loin, même d'Angleterre... Mais cette brute de Bénédict Masson, qui ignorait tous ces détails, n'avait rien voulu savoir.
Le père Violette était allé un jour chez le relieur pour le tâter. Il avait été mis à la porte comme un voleur. Il n'avait pas même eu à prononcer le nom du marquis. On ne lui avait pas laissé prononcer dix paroles... Et le marquis s'était tout de suite désintéressé de l'affaire... l'ancien garde ne l'avait même plus revu...
Eh bien! cette raison que le père Violette avait de détester Bénédict Masson, raison qui avait bien son importance, n'était point la plus forte. La première de toutes et la plus lointaine était que cet affreux garçon, laid comme les sept péchés capitaux, lui gâtait son marécage, non point parce que Bénédict Masson était repoussant à voir, mais parce que le père Violette ne pouvait comprendre ce que l'autre était venu y faire.
Bien avant l'histoire de la disparition des femmes, laquelle pouvait fort bien s'expliquer après tout par l'effroi que lui inspirait cet être misérable et «disgracié de la nature», Bénédict Masson était pour le père Violette le plus grand mystère du monde. Longtemps, l'ancien garde, devenu braconnier, l'avait observé avec une inquiétude grandissante, et encore maintenant ce n'était pas sans effroi qu'il passait à côté de lui comme à côté d'un fou dangereux dont il faut tout craindre... Songez donc!... Bénédict Masson vivait dans le marais, comme un vrai sauvage, comme le père Violette lui-même, plus mal vêtu que lui (quand les femmes n'étaient pas là) couchant à la belle étoile, passant des heures sans remuer, accroupi entre les roseaux, comme qui dirait à l'affût... et il ne pêchait ni ne chassait jamais!... Ça, c'était une énigme!...
Le père Violette en était positivement malade!... jamais, jamais un fusil, jamais un engin, jamais un bout de fil, un collet, un bout de gaule... Alors, quoi?... qu'est-ce qu'il faisait là, pendant des journées et des nuits entières, se traînant de-ci de-là, furetant, les mains dans les poches, ou s'arrêtant les yeux fixes, pendant des heures, comme s'il attendait quelque chose, comme s'il chassait quoi! ou comme s'il pêchait! Et il ne pêchait et il ne chassait jamais!
Et, parfois, il «causait» tout haut, tout seul!... Ça! le père Violette l'avait entendu!...
Qu'est-ce qu'il avait donc dans la cervelle, «cet oiseau-là», s'il n'était pas fou?... Il avait tout du crime!...
Le père Violette s'en était tenu là! Depuis le moment où il avait été bien sûr que Bénédict Masson ne braconnait pas dans un pays comme celui-là, où il n'y avait rien à faire qu'à braconner, il avait dit: «Voilà un garçon qui a tout du crime!»
Cela, une fois admis, on comprend facilement l'impression produite sur l'esprit du père Violette, par cette bizarre disparition des femmes qui s'étaient succédé si étrangement chez notre relieur...
Il y avait déjà plus d'une semaine que Bénédict Masson était revenu s'installer à Corbillères, où il avait repris ses habitudes de trappeur mélancolique, quand le père Violette, certain soir, pénétra dans la cuisine de «l'Arbre Vert», de l'autre côté du coteau, sur le versant, d'où l'on découvrait un pays qui n'avait plus rien à faire avec la plaine aquatique de Corbillères, et où apparaissait, entre les boqueteaux verdoyants, de-ci de-là, le vaste mur d'enceinte qui entourait le parc des «Deux-Colombes», la propriété que le marquis de Coulteray avait achetée pour sa maîtresse Dorga, un don royal...
L'auberge était en lisière de forêt, regardant le soleil se coucher au bout de la plaine découverte, abritée du nord par un hêtre magnifique (l'arbre vert); un porche, une cour, une écurie, un hangar qui servait au besoin de garage; un enclos palissadé, soigneusement cultivé de légumes, de pommes de terre; quelques arbres fruitiers; au-dessus de la porte, la vigne pendait en grappes encore vertes: un cep nerveux festonnait en l'ombrageant l'espèce de tonnelle qui entoure le vieux puits. Une bonne hôtesse, la mère Muche, tout en largeur et toujours de bonne humeur depuis qu'un heureux trépas l'a débarrassée de son gredin d'époux, qui passait son temps à boire son fonds avec son revenu, et qui en est mort...
Le père Violette est toujours bien reçu là dedans; c'est le pourvoyeur occulte de certains repas clandestins où l'on mange ce qui est généralement défendu par les justes lois. On vient d'assez loin faire des parties fines à l'Arbre Vert. Spécialités de matelotes, gibelottes et surtout un certain brochet farci, rôti, arrosé d'un vouvray encore un peu agressif qui a fait la renommée de la mère Muche. Et puis de la discrétion. On peut venir avec une dame, on ne vous demande pas de contrat de mariage et l'on n'écoute pas derrière les portes. Ça n'est pas le genre de la maison.
Quand le père Violette entra dans la cuisine, la mère Muche était à ses fourneaux. Il ne dit même pas bonjour ni bonsoir, ni rien. Il se laissa tomber sur un banc, au coin de l'âtre, et ralluma sa pipe avec une braise au bout des pincettes, et puis il cracha dans le foyer et regarda la flamme.
—Eh bien? finit par dire la mère Muche, en se retournant, ton Bénédict t'a-t-il enfin «débarrassé le plancher»?
Le plancher! drôle de façon de désigner les marécages de Corbillères! Mais la mère Muche n'y regarderait pas de si près, et puis, elle était tout à fait excusable de s'exprimer ainsi, car elle ignorait ces marécages-là. Elle ne les avait jamais vus. On lui avait toujours dit que le pays d'où le père Violette rapportait de si bonnes choses était si laid, qu'elle n'avait jamais eu le courage de grimper à travers bois jusqu'en haut du coteau pour savoir comment il était fait.
Mais depuis des années, elle entendait parler du seul homme au monde qui voulût bien habiter cette contrée-là avec le père Violette, et malgré le père Violette!... Ah! le garde ne lui laissait rien ignorer du monstre de laideur qui avait choisi cette solitude pour y attirer des femmes et les assassiner! Ça, c'était le fonds, le tréfonds de la pensée du père Violette, et il ne l'avait pas caché à la mère Muche, sous le sceau du plus grand secret, bien entendu. Celle-ci ne faisait qu'en rire. La mère Muche riait de tout depuis que le père Muche était mort.
—Quelle drôle de tête tu fais, Violette! reprit la mère Muche... c'est-y qu'il y aurait du nouveau du côté de ta hutte? T'as l'air tout retourné... Un verre de piot bien frais, hein, ça te remettrait peut-être bien!...
—Donnez donc «à bouère» et vous saurez tout, mère Muche! La septième est arrivée!...
—Quelle septième?...
L'autre haussa les épaules.
—Vous vous f... encore de moi!... Vous savez bien de quoi je parle!... Eh bien! oui, je suis retourné à l'idée que cette pauvre petite-là y passera comme les autres!... et qu'il n'en sera pas plus question que si elle n'avait jamais existé!... Ah! mais, cette fois, ça n'ira pas tout seul!... J'suis là!...
La mère Muche continuait à rire:
—Oui! t'es là! t'es toujours là!... Faudrait peut-être qu'il te demande la permission, vieux jaloux!...
Et elle lui versa à boire, mais le père Violette repoussa le verre, événement grave:
—Nous verrons bien si vous rigolerez comme ça le jour où je vous apporterai la preuve... une seule preuve... ça se rencontre!...
—Sûr! répliqua-t-elle... il faut bien qu'il les mette quelque part, à moins qu'il ne les mange!...
—Vous blaguez!... je vous dis qu'elles n'ont point toutes repris le train!... Ça, c'est déjà une preuve!...
—Eh bien! elles sont reparties par la route!... du moment que tu me dis qu'il est si laid, je ne vois point ce qui les aurait retenues à son service dans un endroit assez désolé... et puis aussi elles ont peut-être eu peur!... Alors, elles se sont sauvées!...
—Peur!... je vous crois qu'elles ont eu peur!
—Elles te l'ont dit?
—La dernière me l'a dit! (là-dessus il ressaisit son verre et le vida d'un trait pour se donner du courage ou s'éclaircir les idées), la dernière qui est restée près de trois semaines... Oui, j'ai pu lui parler à celle-là!... et elle m'en a raconté, allez, sur le Bénédict!...
—Et elle avait peur!... et elle est restée trois semaines!...
—Elle est restée justement à cause de ça!
—Elle est restée parce qu'elle avait peur?
—Oui, que je vous dis!... Ah! c'était une drôle de fille! allez!... et on aurait pu croire qu'ils étaient bien faits tous deux pour s'entendre!... Eh bien! elle a disparu comme les autres!... envolée, volatisée!... c'est à ne pas croire!...
—Elle est peut-être simplement retournée à Paris!...
—Non! j'ai fait mon enquête... Celle-là, je connaissais son nom et j'avais pu savoir où elle habitait!... On ne l'a jamais plus revue!... Elle s'appelait Catherine Belle! et belle elle l'était, en effet!... Ah! un sacré brin de fille! .. Si elle avait voulu, je l'aurais bien débarrassée de son Bénédict, mais voilà, moi, je ne lui faisais pas peur!... Je vous dis que c'est inexplicable!... La première fois que je lui ai parlé, c'était un soir... je rôdais autour du chalet!... Je vois une ombre qui s'en échappe en courant; puis la porte se rouvre et le Bénédict paraît! appelant d'une voix suppliante: «Catherine!... Catherine!...»
»Mais Catherine était restée immobile, cachée derrière une haie de roseaux, à quelques pas de moi, dont elle ne soupçonnait pas la présence... Maintenant Bénédict l'appelait d'une voix de colère, et comme Catherine ne répondait toujours pas, il referma la porte avec fureur.
»Alors, Catherine se releva et courut dans la direction de la gare. Je la suivis et la rejoignis dans un moment où elle s'était égarée dans l'obscurité:
»—Ne craignez rien! lui dis-je... je suis là!... c'est moi le garde, le père Violette... qu'est-ce qu'il vous a encore fait le misérable?
»—Mais rien, me dit-elle... seulement il me fait peur!... Il a, au contraire, été très gentil!...
»Je ricanai...
»—Vous êtes la sixième, fis-je, avec qui il est très gentil... et elles s'en vont toutes!
»—C'est ce qu'il m'a dit.
»—Elles s'en vont toutes au bout de vingt-quatre heures... de deux jours... de trois jours... Vous, voilà huit jours que vous êtes là!... Vous avez de la patience!...
»—Il m'a encore dit ça!...
»—Pourquoi restez-vous?...
»—Parce qu'il est très malheureux!... Il est à plaindre, le pauvre garçon!... Il pleure... j'ai eu pitié de lui!...
»—Et vous en avez assez maintenant?
»Elle ne me répondit pas...
»—Pourquoi vous êtes-vous enfuie ce soir?...
»—Parce qu'il a voulu m'embrasser!...
»—Il n'est pas dégoûté, fis-je, mais vous, je comprends que vous le soyez un peu...
»Là-dessus, elle garda le silence. Et, comme elle s'était arrêtée, je lui dis:
»—Si vous voulez prendre le train de dix heures quarante, vous n'avez pas de temps à perdre!
»—Non, me répliqua-t-elle brusquement... C'est de l'enfantillage... je retourne...
»—Où?
»—Mais chez lui!
»—Chez Bénédict Masson?
»—Oui!...
»J'étais abasourdi...
»—Écoutez, fis-je... vous avez tort!... vous avez tout à fait tort!... C'est moi qui vous le dis... vous vous en repentirez! Ce garçon-là a tout du crime!...
»Elle réfléchit un instant et elle répéta:
»—C'est vrai qu'il y a des moments où je me suis dit ça, moi aussi!...
»—Et vous y retournez?
»—Oui!... pour voir!... Mais bah!... ça finit toujours par les larmes... Au fond, il n'est pas bien dangereux, allez!
»Et elle rentra au chalet... Tout ce que j'ai pu lui dire... c'est comme si j'avais chanté... Ce qui l'amusait, celle-là, c'est qu'il lui faisait peur!... Décidément, on ne sait jamais avec les femmes!...
»Les jours suivants, vous pensez si j'étais à l'affût... à l'affût de mes deux tourtereaux. C'était à crever de rigolade!... Le monsieur faisait toilette... Il se faisait beau, le monstre!... Il mettait ses habits de la ville... une cravate, un chapeau... et il lui en racontait!...
»Elle, visiblement, se jouait de lui, tout en ayant peur, mais elle voulait savoir jusqu'où ça pourrait bien aller, cette histoire-là!... M'est avis qu'elle l'a appris à ses dépens et que sa curiosité ne lui a pas porté bonheur!...
»Une dizaine de jours plus tard, il était de nouveau tout seul, tantôt se promenant dans le marais avec une figure épouvantable, tantôt se jetant dans son hamac avec des grognements de bête enragée, mordant les cordes... C'est pas un chrétien, ça!... J'avais envie de l'abattre d'un coup de fusil...
—Père Violette, pas de bêtises!... interrompit la mère Muche. Qu'est-ce que c'est que cette petite qui vient d'arriver?...
—Une enfant!... Ça n'a pas plus de dix-sept ans!... Ah! mais celle-là, faut pas qu'il y touche! ou je fais le gendarme!... Riez pas, mère Muche; cette fois, à la première alerte, je le dénonce!... Il faudra bien qu'il s'explique...
—D'où qu'elle vient, la petite?...
—Elle doit être Berrichonne... c'est une fille de la campagne... elle l'appelle: mon oncle!...
—Ce serait-il que ce serait vraiment son oncle?
—Paraîtrait!... Du reste, il n'a pas fait de frais pour celle-là... il ne s'est pas déguisé en gentleman... Il a plutôt l'air de la traiter comme une petite servante... Il lui fait faire ses courses... Ça n'est plus le boulanger qui apporte les provisions... Personne ne vient plus au chalet... Il a même remercié le souillon qui venait deux heures tous les matins faire le ménage... Ils vivent tout seuls, tous les deux, loin de tout, sûrs de n'y être dérangés par personne... La petite n'est ni belle ni laide... elle s'appelle Anie.
—Tu lui as parlé?
—Oui... tantôt... je lui ai demandé si elle se plairait dans nos marais... Elle m'a répondu:
»—Pourquoi donc que je ne m'y plairais pas? mon oncle est si bon!... Textuel...
»—Tant mieux s'il est si bon pour toi, que je lui ai répliqué... il ne l'a pas été pour toutes celles qui sont venues là avant toi, sans quoi elles y seraient encore!...
»Elle a paru surprise de ce que je lui disais là et elle est partie toute pensive, sans rien ajouter. Alors je lui ai crié de loin:
»—Demande-lui donc, à ton oncle, où elles sont passées!...
»Là-dessus, elle s'est sauvée et ne s'est arrêtée qu'au chalet.
—Tout ça finira entre vous par du vilain!... conclut la mère Muche. Tu te mêles de ce qui ne te regarde pas et t'as peut-être bien tort, père Violette... En attendant, vide ton piot!...
—N... d... D...! le voilà!
—Qui?
—Notre paroissien!...
Et le père Violette sauta sur son bâton comme s'il avait à se défendre contre quelque animal redoutable...
La mère Muche allongea le nez à la fenêtre:
—Bon sang! fit-elle... c'est vrai qu'il n'est pas beau!
Bénédict Masson traversait la cour. L'apparition de cet homme, dans le soir qui tombait, était sinistre.
Il sortait du bois comme une bête de sa tanière et la façon qu'il avait de tourner son mufle de tous côtés, comme s'il cherchait une proie à dévorer, donnait le frisson.
Il aperçut soudain la cabaretière et, derrière, le garde qui le considéraient, la première avec effroi, le second avec son habituelle hostilité.
Sans hésitation il pénétra dans la cuisine.
—Vous! j'ai à vous parler! fit-il au garde, tout de suite... Si vous voulez me suivre, ça ne sera pas long!...
Le père Violette se rassit sur son banc, affectant une tranquillité méprisante.
—Moi, je n'ai rien à vous dire! déclara-t-il.
La mère Muche était loin d'être à son aise... Elle avait un dîner à préparer pour des gens des «Deux Colombes» qui arrivaient, le soir même, à la villa, où rien n'était prêt pour les recevoir et elle eût voulu voir les deux hommes «aux cinq cents diables»... Enfin, comme à tant d'autres, Bénédict lui faisait peur.
—Allez vous expliquer sous la tonnelle! leur suggéra-t-elle.
Mais le père Violette ne bronchait pas. Il redemanda même un piot.
—Écoutez, père Violette!... fit Bénédict Masson, si vous voulez qu'on trinque ensemble, il ne tiendra qu'à vous!... mais il faut qu'on s'explique une fois pour toutes. Le pays est assez grand pour nous deux. Nous ne pouvons pas continuer à vivre comme ça, en nous gênant!
—Je vous gêne donc? releva l'autre.
Bénédict Masson s'assit sur un escabeau et, la tête basse, sombre et taciturne, cessant de le regarder, il répondit:
—Oui!
—Faudrait-il que je disparaisse, moi aussi?... émit hardiment le garde.
Mais il se tut, car il n'avait pas achevé sa phrase que l'autre avait relevé la tête et le brûlait de son regard de feu. Puis cette flamme finit par s'éteindre... la tête retomba sur la poitrine et Bénédict reprit d'une voix sourde:
—Je sais ce que vous racontez partout! Faut vous taire, père Violette! Moi, j'en ai assez!... Eh bien oui, elles sont parties!... je ne peux pas garder une ouvrière!... je ne peux garder personne auprès de moi... je fais peur à tout le monde!... Tout à l'heure, j'ai fait peur à Madame!... ah! laissez-moi parler, madame!... je suis si content de m'expliquer devant vous!... Vous ferez peut-être entendre au père Violette qu'il faut qu'il tienne sa langue... Ma vie n'a rien de mystérieux... Je n'ai jamais fait de mal à personne!... On n'a qu'à me regarder pour comprendre que je n'ai pas besoin de leur faire du mal pour qu'elles fichent le camp!... Je ne suis pas venu ici pour faire le malin, je suis venu ici pour dire au père Violette: «J'en ai une, en ce moment, une enfant, une petite nièce, une orpheline que j'ai recueillie et que je ne dégoûte pas trop!... et qui veut bien me servir de bonne... qui a été malheureuse, toute petite et qui m'est reconnaissante de ce que je peux faire pour elle... eh bien! père Violette, faut pas la dégoûter de moi!...
—Mais ça ne me regarde pas, moi, tout ça!... grogna le garde.
La cabaretière avait glissé un verre devant Bénédict Masson.
—Monsieur a raison, déclara-t-elle, en vidant le reste du pot dans le verre... Il n'y a pas de bon sens à vivre comme ça sur la même terre en se faisant la mine... Trinquez et serrez-vous la main et qu'il ne soit plus question de rien!
Mais le père Violette, têtu, répétait encore:
—Tout ça, ça ne me regarde pas... tout ça, ça ne me regarde pas!
Bénédict Masson repoussa le verre, se leva, se planta devant le garde et lui dit, la voix rauque:
—Si ça ne vous regarde pas, quand la petite passera près de vous, gardez votre langue... gardez votre langue, père Violette!... parce que je vais vous dire... si celle-là s'en va, comme les autres qui sont peut-être parties aussi à cause de vos ragots... eh bien! c'est vous que j'en rends responsable!... Moi, vous savez, la vie, je m'en f..., et je vous crèverais comme un chien!
Là-dessus il s'en alla, après un bref salut à l'hôtesse, traversa la cour, gagna le bois qui le reprit dans son ombre.
—Vous l'avez entendu! Vous l'avez entendu, le sauvage! fit entendre le père Violette quand l'autre fut déjà loin.
—Écoute! dit la mère Muche... cet homme-là me paraît à bout!... Je souhaite pour toi que la septième, elle reste!
«Ma chère Christine, je vous écris parce que je n'ai plus d'espérance qu'en vous, en vous et en M. Bénédict Masson, espérance bien faible, hélas!...
»Maintenant que je suis loin de vous, comment vous convaincrais-je de ma trop réelle infortune, vous qui n'y avez pas cru quand j'étais frappée sous vos yeux?
»Non, Christine, ce n'est pas une folle qui vous écrit, ce n'est pas une monomane qui se meurt d'une idée fixe, comme vous l'avez pensé longtemps, comme vous le pensez sûrement encore (sans quoi vous ne m'eussiez pas laissée partir; vous ne m'eussiez pas, vous et M. Bénédict Masson, abandonnée à mon bourreau), c'est la plus malheureuse des créatures à qui l'on vole sa vie chaque jour, chaque nuit, goutte à goutte, c'est la victime d'un monstre qui a déjà dévoré des générations et qui vient chercher sa nourriture dans des veines épuisées par son insatiable morsure!...
»Ah! ne souriez pas, Christine, comme je vous ai vue déjà si tristement sourire... Pourquoi ne pas me croire, vous qui m'avez vue?... Pourquoi ne pas accepter mon mourant témoignage?...
»Ce mot de vampire, quand je le prononçai pour la première fois devant vous, n'évoquait qu'un vague fantôme né de mon imagination malade... et pourtant!... et pourtant!... Il était là; entre nous, en chair et en os!...
»Christine! Christine! cela a existé les vampires!... J'admets qu'ils aient disparu peu à peu de la surface de la terre, poursuivis, traqués jusqu'au fond de leurs funèbres repaires, mais pourquoi ne voudriez-vous pas qu'au moins l'un d'eux ait survécu à cette race maudite?...
»Quelquefois, les matelots qui reviennent des mers lointaines nous racontent qu'ils ont soudain vu sortir du sein des flots les replis formidables de l'un de ces monstres qui, au témoignage de l'histoire naturelle, peuplaient la mer aux premiers temps du monde... Le serpent de la baie d'Along est peut-être le dernier de cette espèce redoutable comme celui que vous savez est peut-être le dernier vampire vomi par les tombeaux!...
»Son tombeau! son tombeau vide d'où il est sorti il y a plus de deux cents ans pour se repaître du sang des vivants; j'ai voulu le voir; je l'ai vu... j'en ai soulevé la pierre!... Guidée par un homme, par le plus humble des hommes à qui mon sort a inspiré quelque pitié et qui, en cachette, vous fait parvenir ces lettres, je suis descendue dans la crypte mortuaire de la chapelle de Coulteray dont cet homme est le gardien...
»Là, sont les tombeaux de la famille... Le premier de la seconde rangée à droite... c'est celui-là!... «Cy-gît Louis-Jean-Marie-Chrysostome, marquis de Coulteray, premier écuyer de Sa Majesté...» et une plaque, sous la date, où l'on trouve cette mention: «Les restes de Louis-Jean-Marie-Chrysostome ont été dispersés en 1793, par la Révolution.»
»Dispersés!... dispersés!... Je sais où ils sont, moi, les restes de Louis-Jean-Marie-Chrysostome!... Et vous aussi, Christine, qui ne me croyez pas, vous le saurez un jour!... Ils se portent fort bien!...
»Quelle vision que cette crypte!... Cette tombe vide m'attire!... quelque chose me dit qu'une nuit, je me réveillerai sous cette pierre... et que, moi aussi, à mon tour, je me lèverai, pâle fantôme qui cherchera sa vie!...
»Qu'un pareil destin me soit épargné, Seigneur!... Vous savez à quel prix, Christine!... Vous savez ce que l'on doit faire de nos cadavres pour qu'ils ne soient plus redoutables après la mort!...
»Qu'au moins mon tourment cesse avec ma vie!... Sangor m'a promis de ne point m'épargner quand je serai morte... Moi morte, il n'a aucune raison de me tromper... et puis, ce sera son intérêt, ce dernier geste qui me libérera à jamais des horribles festins de la terre!... Je me suis arrangée pour cela!... Vous allez me croire plus folle que jamais!... Christine! Christine!... j'espère avoir bientôt l'occasion de vous convaincre de ce qui se passe ici!... de vous fournir une preuve décisive... irréfutable... et alors, vous accourrez, n'est-ce pas, vous et Bénédict Masson!... Vous me sauverez, s'il en est temps encore!...
»Le marquis ne me quitte plus!... depuis que je ne suis plus qu'un souffle, jamais il ne m'a autant aimée!... C'en est fini de cette liberté relative dont je jouissais encore à Paris... Il a renoncé à m'abuser sur la nature de son mortel amour. Il ne cherche plus à tromper personne!... à me faire croire à moi-même que je ne suis qu'une malade! c'est fini cette étape-là!... Je suis prisonnière de l'époux qui me dévore!... Ses lèvres ne me quitteront que lorsque j'aurai rendu le dernier soupir... Le voilà bien tranquille pour boire sans remords le sang pâle que l'ingéniosité diabolique de Saïb Khan parvient encore à faire couler dans mes veines...
»Je ne sais comment je puis encore me traîner!... Ce médecin hindou ressusciterait les morts!...
»Christine, je vais vous dire comment j'ai voulu profiter des forces que, je ne sais par quel sortilège, il m'avait redonnées, pour m'échapper au cours du dernier voyage... mais assez pour aujourd'hui!... assez! ils viennent!... Je les entends! Ils rentrent de la promenade et ils viennent prendre des nouvelles de ma santé!... Sing-Sing leur ouvre déjà la porte!...»
DEUXIÈME LETTRE.—«Ma chère Christine, vous savez comment on m'a fait quitter Paris, à la suite de quelle scène entrevue par vous et Bénédict Masson... On ne comptait pas sur vous, je puis vous l'affirmer... On se croyait seuls à l'hôtel.
»Quand vous êtes accourus à mes cris, quand vous avez pénétré dans cette chambre où j'étais déjà sa proie, me débattant vainement contre sa morsure, sa figure penchée sur moi et qu'envahissait déjà l'ivresse de sa passion du sang, de mon sang... sa figure est devenue terrible... Je me suis dit: «Ils sont perdus!»
»Mais c'est moi qui étais perdue! Vous, on vous a laissés là-bas... Vous supprimer, cela pouvait devenir trop grave... beaucoup trop compliqué... Après tout, qu'est-ce que vous aviez vu? Rien!... Qu'est-ce que vous aviez entendu?... Un cri de folle? Toujours de folle!... Mes confidences antérieures? Imaginations d'un cerveau endolori!
»Tout de même, après une telle scène, il y avait de quoi troubler les plus sceptiques. On a compris cela!... Il n'y avait plus qu'à en finir avec moi, jusqu'à plus soif!...
»Et l'on m'a emportée!...
»Ah! je savais bien que c'était la fin!... Ce sentiment affreux d'une pareille mort, suivie de je ne sais quoi de plus horrible peut-être encore, m'a fait me traîner une dernière fois jusqu'à vous dans le moment qu'ils pouvaient me croire incapable d'un mouvement!... Christine! Christine! Il m'a semblé que, dans cette dernière entrevue-là, l'équilibre trop bien établi de votre esprit calme, trop calme, a chancelé... J'ai vu passer dans vos yeux non seulement cette pitié coutumière que j'y lisais avec désespoir, mais quelque chose de plus, quelque chose que je pourrais peut-être formuler ainsi: «Si, par hasard, la folle avait raison?» et chez Bénédict Masson j'ai trouvé aussi quelque chose de nouveau!... Eh bien, accourez! accourez vite si vous ne voulez pas me trouver morte!...
»Je vous disais dans ma dernière lettre que j'avais voulu me sauver au cours du voyage. Oui, j'avais résolu cela!... j'étais décidée à risquer le cabanon, la maison de folles dont on m'a plus d'une fois menacée, plutôt que de continuer cette agonie!... mais eux, ils m'avaient devinée!... Ils devinent tout!... Sangor, Sing-Sing devinent tous les gestes que je vais faire!... Saïb Khan, qui était du voyage, comme vous pensez bien, devine toutes mes pensées!... Et le marquis peut être tranquille: on lui garde bien sa proie!...
»Tout de même, j'ai tenté l'impossible aventure!... Dans l'auto, je ne pouvais rien espérer!... Nous étions encore dans Paris que cette auto se transformait en cage de fer... les volets se rabattaient sur les rideaux... je pouvais crier là dedans!...
»Mais je ne criai pas!... J'attendis une occasion... Elle se présenta... À l'aurore, nous eûmes une panne... Il fallait travailler à la voiture... Je faisais celle qui dormait, épuisée de vie, je faisais la morte... On me transporta dans une chambre de l'hôtel qui donnait de plain-pied sur la cour où l'on réparait l'auto et, par derrière, sur un jardin qui ouvrait sur la campagne...
»À quelques centaines de mètres, j'aperçus la lisière d'une forêt. Ah! gagner ces bois!... m'enfouir dans les arbres, dans les feuilles, dans la terre!... leur échapper!...
»Du lit où l'on m'avait étendue, j'apercevais dans la clarté même du matin le petit espace qu'il me fallait parcourir... Par la pensée, je le traversais déjà, je glissais, délivrée, jusqu'à ce bois sauveur!...
»Mais, en réalité, comment faire?... Devant ma porte se tenait Sangor... Un peu plus loin, le marquis, qui se promenait avec Saïb Khan, tandis que les employés du garage, que l'on avait réveillés, se hâtaient de remettre la voiture en état... sous ma fenêtre dans le jardin, Sing-Sing.
»Je savais combien celui-ci était voleur, chapardeur, fureteur, ne pouvant rester en place... À l'hôtel, on l'attachait quelquefois dans sa niche comme une mauvaise bête de garde, sur laquelle on ne peut compter que la chaîne au cou... Mon espoir était là... Déjà, agile comme un chat, je l'avais vu grimper dans un arbre pour y croquer je ne sais quel fruit vert... Qu'aperçut-il du haut de cet arbre?... Toujours est-il que, se balançant de branche en branche, il sautait sur le bord d'une fenêtre entr'ouverte au premier étage et disparaissait dans le bâtiment.
»En une seconde, je fus debout!... j'ouvris la fenêtre!... Depuis bien longtemps, je ne m'étais sentie aussi forte!... Je ne pesais pas plus qu'une plume... Mes jambes allaient me porter comme le vent... Je me laissai glisser dans le jardin... et déjà je m'élançais... Tout à coup, je poussai un cri terrible! J'avais senti la morsure!...»
TROISIÈME LETTRE.—«Ma chère Christine, je vous écris quand je peux, comme je peux... le plus souvent la nuit, à la lueur de ma veilleuse... au moindre bruit je cache mon chiffon. Je sens qu'il faut que je vous écrive, pour vous convaincre, je veux que vous veniez! Montrez mes lettres à Bénédict Masson. J'y compte bien. Je compte sur vous deux. Je vous le répète, je ne cesserai de vous le répéter... Et si vous arrivez trop tard, eh bien, mes lettres serviront peut-être à en sauver d'autres!... car il n'est point possible que la vérité ne se découvre pas un jour... il n'est pas possible que le monstre qui mord à distance continue à se promener pendant des siècles encore, au milieu de ses victimes qui peuvent croire quelquefois qu'elles se sont piquées à un rosier et qui en meurent!...
»Ma chère Christine, je reprends mon récit au point où je l'ai laissé la nuit dernière... Je me sentis donc mordue par le monstre, par ce monstre qui était quelque part derrière moi!
»Ah! l'horrible sensation!... je la connaissais!... Au moment où je m'y attends le moins... toujours au moment où je m'y attends le moins, je sens sa dent aiguë qui me pénètre la veine et qui se retire après y avoir laissé son venin!...
»Oui!... du venin!... j'imagine que les vampires ont, comme les vipères, une dent creuse pleine de venin... d'un certain poison qui se répand dans tout votre corps avec une rapidité et avec une douceur à laquelle il est impossible de résister... Vous sentez immédiatement vos forces vous fuir comme par une porte ouverte... qui est ce petit trou de la morsure!... c'est un engourdissement qui surprend plus qu'il ne fait souffrir... et qui en est d'autant plus terrible, lorsque, comme moi, on en connaît la suite!...
»La suite, c'est le monstre lui-même qui arrive!...
»Car les vampires ont cette particularité que n'ont point les vipères: ils mordent à distance!...
»Je savais qu'il était là...
»Je ne me retournai même pas!... J'essayai, en un effort suprême, de lutter contre l'anéantissement qui déjà me gagnait.
»Je parvins à me traîner jusqu'à la barrière qui fermait le jardin...
»Et puis, vaincue, je tournai sur moi-même... Alors j'aperçus le marquis à la fenêtre de la chambre, qui riait!...
QUATRIÈME LETTRE.—«Se doute-t-on de quelque chose? Drouine, le sacristain, le gardien des morts dont je vous ai parlé, un brave homme dans toute l'acception du mot, m'a dit de me méfier de tout... Si l'on surprend son dévouement pour moi, il perdra sa place qui le fait vivre, mais ce n'est pas ce qui l'arrête, il ne craint que pour moi.
»Le bon serviteur, je lui revaudrai cela! En attendant, nous prenons mille précautions, je feins une grande dévotion (vous savez que je suis catholique) et sous prétexte d'aumônes pour la chapelle, je glisse dans le tronc mes bouts de lettres... Sing-Sing lui-même, qui suit la traîne de mon manteau comme un mauvais lutin, n'y voit que du feu!... Et Drouine ouvre le tronc et vous fait parvenir ces chiffons...
»À la suite de ma dernière escapade, on m'avait jetée dans la voiture comme un paquet et je ne suis sortie de là que dans la cour du château...
»Coulteray est une vraie prison!... Des fossés, des murs qui datent du moyen âge, la chapelle est dans la cour ainsi que ce qui reste du donjon. On me laisse me promener dans cette cour, qu'ils appellent encore «la baille», comme au temps jadis et qui est à moitié transformée en verger.
»La chapelle a un ossuaire, un petit cimetière qui l'entoure avec des parterres de fleurs.
»En cette saison, toutes ces pierres qui appartiennent au passé et à la mort n'ont rien de particulièrement lugubre, sous la parure printanière qui les masque. La verdure triomphe partout, mange les murs, bouche toutes les plaies. La vie déborde de toutes parts pendant qu'elle me fuit.
»De ma fenêtre, située au premier étage, j'aperçois par une brèche un paysage enchanté qui se mire aux eaux calmes de la rivière qui se jette, là-bas, dans la Loire. Et moi, je me meurs!
»Je suis venue ici pour mourir! Je sens, je sais qu'on ne quittera ces lieux que lorsque je serai morte!
»On ne m'y a amenée que pour aspirer en paix mon dernier souffle!
»Jamais le marquis n'a été aussi doux, aussi aimable, aussi plein de petits soins! Il s'est fait mon valet! Il veut être seul à me servir! Jamais il ne m'a dit d'aussi douces choses! Il me jure qu'il n'a jamais aimé que moi! Ah! comme il m'aime! comme il m'aime! Comme il m'offre son bras pour y sentir ma faiblesse. Son amour m'a tout pris!...
»C'est le grand vampire!... Le monde est plein de petits vampires. Il n'y a guère de couples ici-bas qui ne se dévorent. Il faut que l'un mange l'autre! que l'un profite au détriment de l'autre! Tantôt c'est le mâle, tantôt c'est la femelle... Un égoïsme plus fort réduit peu à peu l'être qui vit dans son ombre à zéro!... Il n'est point nécessaire pour cela que l'on se perce les veines et que l'on se suce le sang... c'est l'histoire de presque tous les ménages, mais celle du nôtre, c'est autre chose!...
»C'est l'histoire du grand vampire qui est sorti de sa tombe, il y a plus de deux cents ans et qui ne compte plus ses victimes... je n'ai rien inventé, je ne vous le répéterai jamais assez! ce n'est pas une histoire, c'est de l'histoire! Et Drouine ne l'ignorait pas. Drouine croit, lui, comme beaucoup d'autres, du reste, au village, qui fuient quand passe le grand vampire...
»Nous nous sommes confessés devant le tombeau vide et je lui ai tout dit!...
»Mais il ne peut rien pour moi, rien avant ma mort! Mais vous, Christine, vous Bénédict Masson, vous pouvez me sauver avant ma mort!... je vous attends!...»
CINQUIÈME LETTRE.—«Cette nuit, il m'a accompagnée jusqu'à ma porte comme un amant soumis... et il s'est retiré très triste... Alors, j'ai vivement fermé la porte... j'ai poussé le verrou, et j'ai couru à la fenêtre, et j'ai fermé la fenêtre... Car, tant que la fenêtre est ouverte, il peut me mordre à distance!...
»Maintenant, je suis plus tranquille... je sens que je vais avoir une nuit tranquille...
»Quelle paix sur la terre!... enfin!... enfin!... Une lune éblouissante apparaît par la brèche du rempart... Un paysage d'argent m'entoure. Je me sens la légèreté d'un ange. J'ai des ailes. Si j'ouvrais la fenêtre, j'imagine que je pourrais me balancer au-dessus des eaux miroitantes de la Loire.
»J'y regarderais une dernière fois mon image terrestre et je filerais vers les étoiles, détachée à jamais des liens de sang qui me rivent à cette terre maudite.
»Mais je n'ouvrirai pas la fenêtre, car c'est trop dangereux.
»La blessure pourrait entrer par la fenêtre!
»Horreur! Oh! Horreur! Je suis blessée!
»Je suis blessée!
»Mais par où est entrée la blessure? Qui le dira jamais?
»Pitié, mon Dieu!»
SIXIÈME LETTRE.—«Concevez-vous cela?... Oui! tout était fermé!... Il me mord maintenant à travers les murs!...Et vous n'accourez pas?...»
SEPTIÈME LETTRE.—«Je vais vous prouver que je ne suis pas folle!... Aucun livre au monde n'a jamais dit qu'un vampire pouvait mordre à travers les murs!... Et cependant j'ai été mordue!... j'ai cherché!... j'ai cherché partout!... et j'ai fini par découvrir un petit trou, large d'un doigt, dans le mur, en face de mon prie-Dieu!... C'est par ce petit trou-là que le monstre m'a mordue pendant que je faisais ma prière!»
HUITIÈME LETTRE.—«Ah! je veux savoir!... je veux savoir comment il mord à distance!... je le saurai s'il m'en laisse le temps!... Non, je ne suis pas folle!... non, je ne suis pas folle!»
NEUVIÈME LETTRE.—«Horreur de sa bouche ensanglantée quand elle quitte ma veine inépuisable et qu'il relève son front de démon indien pour me dire: «Je t'aime!»
DIXIÈME LETTRE.—«Ainsi aimaient les démons indiens, les Assouras domestiqués par Saïb Khan... les premiers vampires du monde connus!... Non loin de Bénarès, dans une île du Gange, il y a un cimetière plein de leurs victimes sacrées... Le grand vampire européen devait rendre visite à ses ancêtres... et là il a connu Saïb Khan, qui est un médecin très moderne (là-bas, la colonie anglaise raffolait de lui, littéralement), ce qui ne l'empêche pas d'être en communication directe avec les Assouras; aux Indes, c'était un fait que personne ne mettait en doute et qui faisait du reste sa réputation.
»Moi, j'en riais!
»Je le traitais de charlatan!... Je ne croyais pas aux vampires, dans ce temps-là!... j'avais tort!... j'ai eu le temps de m'instruire depuis et je voudrais bien instruire les autres qui doutent encore!...
»Mais je sens que la preuve va venir!...
»J'ai autant de lucidité qu'un Sherlock Holmes, croyez-moi!... Et il en faut pour une enquête pareille!...
»Mais je veux savoir comment il mord de loin!...»
ONZIÈME LETTRE.—«Hier, j'ai presque touché la preuve!... la preuve que je ne suis pas folle!...»
DOUZIÈME ET DERNIÈRE LETTRE.—«J'ai la preuve... je vous l'envoie! et maintenant accourez! car il va me tuer si je ne meurs pas assez vite!...»
À ce dernier griffonnage que lui apporta la poste, un petit paquet recommandé était joint, dont Christine fit sauter les cachets avec une angoisse, une inquiétude dont elle ne se défendait plus...
La mère Langlois, la femme de ménage, que, par politique, les Norbert avaient reprise à leur service, a raconté et même «déposé» depuis:
—C'est à la tournée de dix heures du matin que le facteur des objets recommandés a apporté la petite boîte à Mlle Christine, qui a signé sur le registre...
»Mlle Christine était seule dans la boutique. Je dois dire, du reste, que, depuis deux jours, je n'avais vu qu'elle. Elle restait là pour répondre aux clients quand, par hasard, il s'en présentait, ce qui était plutôt rare...