»Elle paraissait très agitée, tourmentée, elle aurait bien voulu, vis-à-vis de moi, «tenir le coup», mais on ne trompe pas la mère Langlois.

»Ses grands airs ne portaient plus. Je voyais bien qu'il y avait «quelque chose qui ne marchait pas». Et ça n'était pas difficile de deviner qu'il s'agissait encore du cousin Gabriel! Car maintenant ils étaient tous parents dans cette maison-là... le cousin Jacques... le cousin Gabriel...

»On ne me cachait plus que le cousin Gabriel habitait la maison et qu'il était très malade, qu'il avait fallu lui faire une opération de toute urgence et qu'on ignorait encore comment tout cela se terminerait malgré la science et le savoir-faire du carabin qui passait près de lui ses jours et ses nuits.

»Mon Dieu! m'en avait-on donné des détails sur le cousin Gabriel!... que c'était le fils d'une sœur aînée du vieux Norbert, qu'il avait été condamné par tous les médecins, qu'on tentait l'impossible pour le sauver, etc.

»Au fond, moi, je m'en fichais qu'ils aient le cousin Gabriel ou non à la maison!... Mon ouvrage n'en était pas augmenté, c'était le principal!... Le malade restait enfermé au rez-de-chaussée de l'appartement du fond du jardin dans lequel je ne pénétrais jamais!... C'est tout juste si, de temps à autre, on ouvrait les persiennes et un peu les fenêtres pour donner de l'air... Un jour, j'avais aperçu, sous un drap, le corps d'un homme étendu, avec une figure tournée de mon côté qui n'avait pas l'air à la noce... Il me regardait de ses yeux Axes, comme si je lui devais quelque chose... Sûr, il n'en menait pas large!...

»Pour être malade, cet homme-là est malade! que je me dis!... Mais qu'est-ce qui a bien pu l'arranger comme ça?... Je l'ai vu autrefois, beau gars et dispos, du temps qu'on ne m'en parlait pas!... du temps qu'on le cachait à tout le monde!

»Je vous le dis entre nous, je pensais bien qu'il y avait eu du drame là-dessous!... Mais à chacun ses misères... Il faut bien que le pauvre monde vive!... Motus! que je me dis! Ils sont capables de me rejeter sur le pavé! Et je me suis remise à la besogne comme si de rien n'était!...

»Quand la Christine me racontait quelque chose, j'empochais avec un air bête... Ça ne m'empêchait pas de penser: «Toi, ma belle, t'as pas la conscience tranquille!...»

»Pour en revenir à l'affaire de la boîte, je vous disais donc que mademoiselle était seule dans la boutique quand elle l'a ouverte... Moi, j'étais dans la salle à manger, je voyais bien ce qui se passait dans la boutique par la porte entr'ouverte, mais je ne voyais pas dans la boîte... Mais elle, elle avait déjà les yeux dedans!...

»Ce qu'elle regardait, c'est rien de le dire! Elle s'est approchée de la fenêtre. Elle a soulevé un objet qui était tout entortillé de fil d'argent et qui avait quasi la forme d'un pistolet!...

»Elle semblait n'y rien comprendre; elle a tout replacé dans la boîte; après un moment d'hésitation, elle a ouvert la porte du jardin et s'est dirigée vers le bâtiment du fond que le vieux Norbert et M. Cotentin ne quittaient quasi plus!...

»Et elle est allée frapper à la porte du laboratoire.

»Le vieux Norbert est sorti sur le seuil.

»Il avait les cheveux ébouriffés comme je ne lui ai jamais vus... les yeux lui sortaient de la tête:

»Quoi? Qu'est-ce que tu veux encore? Tu sais bien que nous ne voulons pas de toi! Tu es trop nerveuse! Laisse-nous tranquilles!

»Il avait l'air furieux.

»—Écoute, papa, lui dit l'autre, j'ai encore reçu une lettre de cette malheureuse...

»—Ah! fiche-nous la paix avec ta vieille folle!

»Mais l'autre insistait: «Et puis, un objet recommandé que je voudrais montrer à Jacques!...

»—Tu ne veux tout de même pas que je dérange Jacques!...

»—Dis-lui qu'elle m'a envoyé la preuve! ou «l'épreuve», je ne sais plus...

»Mais le vieux Norbert, impatient, ne fit que hausser les épaules et lui referma la porte sur le nez.

»Moi, je ne comprenais rien à ce qui se passait, mais je voyais bien qu'on n'était pas à la rigolade dans la maison et j'étais sur des charbons ardents.

»Mademoiselle, toujours en regardant dans sa petite boîte, se laissa tomber sur une chaise dans le jardin.

»Elle n'y était pas depuis cinq minutes que le carabin la rejoignait.

»—Qu'y a-t-il, Christine? lui demanda-t-il tout de suite.

»—Tiens! fit-elle, voilà ce qu'elle vient de m'envoyer. Et elle lui passa la boîte.

»Ils me tournaient le dos, ils regardaient dans la boîte; moi, je ne voyais rien!... Le docteur dut prendre l'objet en main... Il écartait les bras, les repliait et répétait:

»—C'est curieux, c'est très curieux!...

»—Mais enfin, qu'est-ce que c'est? demanda Christine.

»—Eh bien, ça, ma chérie, c'est un trocard!...

»—Oui! il a bien dit: trocard, et même il l'a répété:

»—C'est une espèce de trocard!

»—Et qu'est-ce qu'un trocard?

»Mais l'autre n'a pas répondu tout de suite. Il examinait encore l'objet, paraissait réfléchir, et tout d'un coup s'écria:

»—Ah! la malheureuse!... la malheureuse! la malheureuse!... Non, ça n'est pas une folle!... c'est elle qui avait raison!

»Et il ajouta:

»—Ah! le bandit!

»La Christine s'était levée, toute pâle:

»—Mais, explique-toi! supplia-t-elle... qu'est-ce qu'un trocard?

»—Un trocard, que lui explique l'autre, c'est une aiguille creuse, et le pistolet à trocard, c'est une espèce d'instrument de chirurgie qui ressemble à un petit pistolet... enfin qui fait fonction de pistolet et qui nous sert à envoyer à travers les chairs de l'abdomen une aiguille creuse, quand nous voulons savoir...

»—Ah! je comprends!... je comprends! s'écria Christine...

»—Comprends-tu, reprenait l'autre. L'instrument que voilà part du même principe... Il envoie cette aiguille creuse... remplie préalablement de liquide nocif... Il a dit «nocif»... j'ai encore le mot dans l'oreille...

»—Oui! oui! je comprends! faisait la Christine, qui paraissait atterrée..

»—Mais il l'envoie à distance, expliquait toujours l'autre... même à une assez grande distance!... regarde ce ressort... et cette autre disposition de ressort qui accompagne l'aiguille creuse et qui se déclenche aussitôt qu'elle a touché et laissé son venin...

»—Je comprends!... Je comprends!...

»—C'est ce dernier ressort qui renvoie l'aiguille jusqu'à l'arme qui la projetée...

»—Oui! Oui!

»—Tu vois comme l'aiguille est retenue par ce fil de métal!... Comprends-tu?... Comprends-tu?

»Si elle comprenait!... Du reste, ce n'était pas difficile; moi aussi je comprenais comment il était fait c't'instrument, sans même l'avoir vu!... Ça on peut le dire! Le carabin, pour ce qui est d'expliquer... il explique bien!... Elle avait pris sa tête toute pâle entre ses mains:

»—Mais il faut la sauver!... Mais il faut la sauver!

»—Sans doute! obtempéra le Cotentin, redevenu très calme, il faut la sauver! Seulement, moi, je ne puis m'absenter en ce moment... Non! je ne puis pas quitter Gabriel bien que tout aille pour le mieux, mais je ne puis pas quitter le travail pendant qu'il est encore tout chaud!

»—Alors? Alors? Alors?

»—C'est une affaire de cinq à six jours.

»—Mais nous n'avons pas le droit d'attendre six jours!

»—C'est bien mon avis! Tu vas donc aller trouver tout de suite Bénédict à sa campagne et tu me le ramèneras ici, sans perdre une heure! Nous causerons et nous déciderons.

»Là-dessus, il se leva, en lui rendant la boîte.

»Je me sauvai... mon service était fini!... J'en avais trop entendu, sans y rien comprendre du reste... Ça n'est qu'après l'histoire de la septième que j'ai commencé à y comprendre quelque chose!...




XX

CE QU'IL ADVINT DE LA SEPTIÈME

Christine ne put prendre le train pour Corbillères qu'à deux heures de l'après-midi, et encore elle prit un mauvais train. Elle avait confondu le rapide avec l'express. Elle était dans le rapide qui «brûlait» Corbillères. Elle ne put s'arrêter qu'à Laroche et y attendre un train omnibus qui remontât vers Paris.

Quand elle descendit à Corbillères, il était sept heures du soir... Elle comptait y rester trois heures et ramener avec elle Bénédict Masson par le rapide de dix heures. À onze heures, ils seraient à Paris; la nuit même, ils décideraient avec Jacques du plan à suivre, et le lendemain matin (puisque Jacques ne pouvait pas dans le moment quitter Gabriel) elle partirait avec Bénédict Masson pour Coulteray.

Elle était bien décidée à sauver la malheureuse qui, tant de fois, s'était adressée à elle sans être parvenue à se faire entendre. Elle s'accusait d'aveuglement. Elle ne comprenait pas comment elle avait pu subir si longtemps l'influence néfaste du marquis et, à un point tel, qu'elle avait failli, elle aussi, devenir sa victime! car enfin! elle aussi avait été visée! c'était le cas de le dire!... et même atteinte! Elle aussi avait été mordue de loin par le monstre!... Elle n'avait pas fait une rêve, quand elle l'avait vu penché sur elle et aspirant son sang, de ses lèvres gloutonnes, par la piqûre du rosier!... Baiser si hideux qu'elle n'avait pas voulu y croire, au réveil!... Crime d'une autre âge qu'elle avait rejeté dans le domaine du cauchemar!...

Oui, mais il y avait eu le chlorure de calcium qui arrête le sang et le citrate de soude qui le fait couler! Et il y avait le trocard qui mordait à distance, empoisonnait à distance, annihilait à distance! Cela était bien de notre temps! La science, la science à l'usage du vampirisme! ce vampirisme-là n'était plus un rêve!...

Ce n'était plus cette chose funèbre, fantomatique et légendaire que les petits esprits modernes repoussaient d'emblée avec dédain, c'était la plus monstrueuse des passions et la plus ancienne—celle du sang humain—servie par la chimie et par la mécanique!...

Et elle se rappelait la parole de Jacques Cotentin qui, lui, s'exprimait toujours avec une circonspection et une prudence qui l'avaient plus d'une fois trop fait sourire: «Le mensonge est moins dans les choses que l'on nous rapporte et que nous ne comprenons pas que dans nos connaissances! Les ténèbres nous enveloppent si impitoyablement que, même en tâtonnant, nous bronchons à chaque pas...»

Corbillères-les-Eaux!... Quand elle sortit de la petite gare et qu'elle se trouva sur la place déserte, entre les quatre platanes d'où l'on découvrait toute la plaine marécageuse sur laquelle couraient, dans le moment, de gros nuages noirs bousculés par le vent d'ouest, derniers lambeaux de l'orage de pluie qui, tout l'après-midi, avait mêlé les eaux du ciel aux eaux de la terre, Christine comprit enfin ou crut comprendre pourquoi Bénédict Masson, chaque fois qu'elle lui parlait de Corbillères-les-Eaux, lui avait dit: «Surtout, n'y venez pas!»

Elle n'avait jamais rien vu d'aussi triste au monde.

Et c'est là qu'il vivait!...

C'est dans cette mortelle solitude qu'il était allé se réfugier après la scène brutale, presque tragique, qui les avait séparés.

Elle ne lui en voulait pas.

Au contraire, elle se condamnait. Tout avait été de sa faute. Pourquoi s'était-elle montrée si tendre avec Bénédict, ce soir fatal?...

Certes, elle n'avait aucune coquetterie à se reprocher. Elle s'était laissée aller très naturellement à des confidences qu'elle n'eût point faites à un autre, parce qu'elle éprouvait pour celui-ci, pour son caractère si particulièrement sauvage, pour son talent si ardent, qu'elle n'hésitait point à le qualifier de génie, pour tout son individu moral, une sympathie, une attirance presque irrésistible...

Seulement, voilà! elle n'avait pas pu surmonter un mouvement de dégoût à son approche physique!

Ce baiser de l'homme laid, elle n'avait pas été assez forte pour le subir!

Eh bien, elle aurait dû prévoir cela et ne pas mettre, par son attitude imprudente, Bénédict Masson en droit de le lui demander!...

La scène de rage, d'imprécations qui s'en était suivie, elle voulait l'oublier... Elle avait été insultée—même frappée—enfin rejetée loin de lui comme un objet de haine qu'il eût voulu réduire en miettes!... et il était venu s'enfouir ici!

Où? Dans quel coin?

Qui la conduirait chez lui?

La nuit venait. Ce soir-là, elle ne se sentait pas très brave.

Vraiment, ce pays l'impressionnait, lui mettait déjà sur les épaules comme un suaire humide et glacé.

Elle pensa à retourner à Paris par le premier train; elle reviendrait le lendemain au grand jour, avec Jacques...

Mais voilà que la triste, angoissante, désespérée figure de la marquise lui apparut dans l'agonie du jour et lui montra son agonie, à elle, au fond du château de Coulteray. La pauvre femme, une fois de plus, l'aurait-elle appelée vainement? Christine n'arriverait-elle que lorsqu'il serait trop tard? La dernière phrase de la dernière lettre lui passa devant les yeux: «Et maintenant accourez! car il va me tuer si je ne meurs pas assez vite!...»

Un gamin, sorti de l'unique auberge, examinait sournoisement cette belle dame qui semblait ne savoir où se diriger. Elle lui demanda:

—Sais-tu où demeure M. Bénédict Masson?

—Le Peau-Rouge? fit-il. Bien sûr que je le sais... c'est encore moi qui lui faisais ses provisions, il y a huit jours... avant Anie!...

—Qui c'est ça, Anie?

—Eh bien, c'est sa dernière!... Il raconte que c'est sa petite-nièce!... C'est elle qui vient faire ses provisions maintenant... Mais voilà deux jours qu'on ne l'a pas vue!... Encore une qu'a dû se sauver comme les autres! sans demander son reste!...

—Veux-tu me conduire chez M. Bénédict Masson?...

Et elle lui tendait une pièce de quarante sous. Le gamin sauta sur le pourboire et dit simplement:

—Suivez-moi, j'm'appelle Philippe!

Avant d'aller plus loin, il est peut-être nécessaire, pour l'intelligence de la chose qui va suivre, de jeter un coup d'œil sur ce qui s'est passé ou sur ce qui à pu se passer à Corbillères depuis la scène de l'Arbre Vert qui avait mis aux prises le père Violette et Bénédict Masson... Nous nous rappelons que ce dernier avait menacé le garde de le rendre responsable du départ de sa petite-nièce Anie, si celle-ci s'en allait comme les autres... Là-dessus, la mère Muche avait conseillé la prudence au père Violette, mais celui-ci n'était pas homme à se laisser intimider.

Il ne changea rien à ses habitudes, tournant autour du pavillon habité par le relieur et guettant Anie quand elle allait aux provisions.

Alors il se risquait à montrer sa figure entre les roseaux, mais elle passait son chemin, hâtant le pas, évitant toute conversation avec l'ancien garde, obéissant certainement à la consigne que Bénédict Masson lui imposait...

Cependant le surlendemain, comme il était en train de nettoyer son bachot, devant sa hutte, il vit apparaître la jeune fille qui avait un air fort effrayé...

—Oh! monsieur! soupira-t-elle... Vous n'auriez pas vu, par hasard, ses clefs?...

—De quoi? fit l'autre en fronçant les sourcils...

—Ses clefs!... Il les a perdues!... Il les cherche partout! Il était dans un état à faire frémir!... Je ne l'ai jamais vu comme ça!... Ah! on croit connaître les gens!... Pour un trousseau de clefs!... j'ai pensé qu'il allait me briser!... mais je ne les ai pas vues, moi, ses clefs!... Et maintenant il les cherche dehors!... Il est dans la petite saulaie à fureter partout, comme un chien, le nez entre les herbes...

Le père Violette était très intéressé par ce que lui disait Anie. Il alluma son brûle-gueule et laissa entendre un gros rire:

—Pour ce qu'il y a à voler chez lui, il pourrait bien laisser les portes ouvertes... qu'est-ce qu'il veut qu'on en fasse de ses clefs, et à quoi ça lui sert-il? Il s'imagine peut-être qu'il a un trésor!...

—Ah! monsieur, il ferme tout derrière lui, et je n'ai pas le droit de descendre à la cave!... Il a des manies incompréhensibles!... Ça n'est pourtant pas un méchant garçon!...

—Tout à l'heure tu me disais qu'il a failli te mettre en morceaux!... Il faudrait tout de même s'entendre!...

—Assurément, il est coléreux quand ça ne va pas à son idée!...

—Et qu'est-ce que c'est que son idée?... Pourrais-tu me le dire? T'en sais peut-être bien plus long que moi là-dessus!... émit l'autre avec un coup d'œil en dessous vers Anie.

Mais celle-ci ne comprit pas ou fit celle qui ne comprenait pas... On n'est jamais sûr de rien avec ces gamines... Elle répondit naïvement:

—Pour le moment, son idée c'est de ravoir les clefs!

On entendit alors la voix de Bénédict au lointain: «Anie! Anie!»

—Je me sauve! S'il savait que je vous ai parlé, j'en entendrais de toutes les couleurs!

Le lendemain, le père Violette eut l'occasion de reparler à Anie... ou plutôt ce fut elle qui lui adressa encore la parole:

—Il les a retrouvées, ses clefs!

—Où qu'elles étaient?

—Je ne sais pas!... Il ne me l'a pas dit... Il m'a dit seulement qu'il les avait retrouvées et il avait un regard, du reste, que je n'oublierai jamais!... Qu'est-ce que j'ai bien pu lui faire?... Il n'est plus du tout avec moi comme dans les premiers jours!

—Oui! oui! on connaît ça!... ricana le père Violette... Les premiers jours, tout nouveau, tout beau!...

—Dites donc, monsieur Violette, comment qu'elles sont parties, les autres?

—Ah! ma petite, ça, on ne sait pas!...

—Enfin, quand elles sont parties, on a bien dû les voir passer!... Moi, je suis venue avec une malle... je ne dois pas être la seule!... Si je voulais m'en aller, il me faudrait bien un charreton!...

—Tu veux donc t'en aller, Anie?

—Eh bien, oui! là, mais je n'ose pas lui dire!... J'ai peur ici!... Il sait que je vous ai reparlé... Il m'a fait une scène!... Attention! le voilà qui sort de la maison.

Et elle se glissa derrière une haie comme une couleuvre.

Le jour suivant, le père Violette se trouvait à sept heures du matin à l'orée du village, caché derrière un vieux mur, attendant la petite. Il savait qu'elle allait venir aux provisions. Quand elle passa, il montra le bout de son museau barbu. Elle courut le rejoindre, haletante:

—Ah! je vous cherchais!... Je ne veux plus rester là!... Je ne veux plus rester là!...

—Eh bien, f... le camp tout de suite!

—Mais je ne veux pas partir sans ma malle!...

—S'il n'y a que ça, j'irai la chercher, moi, ta malle!

—Non! ne faites pas ça!... Il arriverait un malheur!... Ah! ce qu'il est monté contre vous!... Mais voilà ce que vous pourriez faire... Envoyez-moi Bicot, le garçon de l'auberge, avec un charreton, vers les trois heures... Le Peau-Rouge (c'est bien comme ça qu'on l'appelle à Corbillères) sort tous les jours après déjeuner et va rôder dans les herbes, je ne sais où... faire sa sieste... On ne le revoit pas avant quatre heures... Bicot prendra ma malle et je le suivrai... Vous surveillerez de loin!... Mais ne vous montrez pas, je vous dis, car il pourrait y avoir du vilain... et ce n'est pas vous qui arrangeriez les affaires, je vous le dis!...

Le soir même, à l'Arbre Vert, le père Violette rapportait à la mère Muche la dernière conversation qu'il avait eue avec Anie.

—J'ai fait ce qu'elle a voulu, lui expliqua-t-il, j'ai prévenu Bicot... À trois heures, je me tenais prêt à tout derrière la petite saulaie, Bicot est arrivé avec son charreton. Il a sifflé... la fenêtre de la chambre s'est ouverte, mais c'est le Bénédict Masson qui a montré sa sale gueule.

»—Qu'est-ce que vous voulez? a-t-il demandé rudement à Bicot.

»—Ben m'sieur, je viens chercher la malle d'Anie! a répondu l'autre qu'était pas à la noce.

»—Anie a changé d'avis!... Elle ne part plus! lui a jeté le Bénédict et il a refermé la fenêtre... et le Bicot est rentré au village avec son charreton.

»J'avais bien envie de me montrer, mais je me suis dit: «À quoi bon? Ça pourrait tout gâter!» Vaut mieux attendre la petite!» Mais la petite n'est pas ressortie, pas plus que le Bénédict, du reste! Qu'est-ce que vous en pensez, mère Muche?

—Je te répète ce que je t'ai dit un jour. J'ai vu la figure de cet homme-là une fois! Je m'en souviendrai toute ma vie. Quand il est arrivé avec son bâton dans la cour et qu'il était mis comme un sauvage, un vrai Peau-Rouge, qu'est le cas de le dire, et qu'il te cherchait partout! Je te répète donc que ce que je souhaite pour toi c'est que celle-là ne disparaisse pas, comme les autres!

—N... de D...! si c'est lui pourtant qui les fait disparaître!

—Raison de plus!

—À demain, mère Muche. Je viendrai vous dire ce qu'il en est, «'guetterai la petite à Corbillères quand elle viendra aux provisions.

Mais la mère Muche ne revit pas le père Violette le lendemain ni les jours suivants. Elle ne devait plus le revoir jamais!

Enfin, comme l'avait dit le gamin qui conduisait Christine dans les sentiers bourbeux du marécage, quand Mlle Norbert arriva à Corbillères, on n'avait pas revu la petite Anie depuis l'avant-veille.

Et maintenant continuons notre chemin avec Christine vers la demeure de Bénédict Masson qui, dans le soir tombant, mêlait son ombre triste aux reflets funèbres de l'étang aux eaux de plomb.

»Le vent soufflait de plus en plus fort, humide et glacé, échevelant les saules pâles et tordus, fantômes frissonnants au-dessus des roseaux courbés qui faisaient entendre leur plainte chantante, hululante, tantôt horriblement sifflante comme si elle avait passé par mille et mille chalumeaux, tantôt douce comme le dernier souffle de la terre et des eaux pour reprendre aussitôt avec une fureur déchaînée.

Il y avait un quart d'heure qu'ils marchaient, le jeune Philippe roulant dans la boue comme dans son élément, Christine essayant d'éviter les flaques, la jupe claquant comme un drapeau, les deux mains à sa toque de voyage, luttant avec le vent qui semblait avoir pris le parti définitif de la lui arracher quand, soudain, ils s'arrêtèrent.

Au-dessus de la demeure funèbre de Bénédict venait de s'élever un tourbillon de feu. Flammes, cendres, flammèches s'échappaient avec un ronflement sinistre d'un des tuyaux qui surplombaient le toit et cet embrasement rabattu de part et d'autre par les brusques sautes du vent paraissait prêt à dévorer le chalet tout entier.

—C'est un feu de cheminée! s'écria le gamin, et il ne s'en doute peut-être pas!

Alors, ils se mirent à courir et se trouvèrent bientôt sur un petit pont de bois qui dressait son pilotis au milieu des roseaux et auquel ils s'accrochèrent un instant pour ne pas être emportés par la bourrasque.

L'étang avait de vraies vagues gonflées de courants qui traversaient les marais environnants et venaient bouillonner là comme dans une cuve... Or, sur les eaux noires de cette cuve, il y eut soudain comme une traînée de sang, reflet de la flamme qui ronflait au-dessus du toit... et dans ce reflet, il y eut un cadavre!...

Il arriva du fond de la nuit porté par les eaux en tumulte et se jeta au-devant de Christine et de l'enfant qui l'accompagnait, comme s'ils pouvaient encore quelque chose pour lui... Muet d'horreur, tous deux le regardèrent glisser sous le pont, les bras étendus, sa face déjà décomposée, ouvrant une bouche d'où semblait sortir un dernier appel dans la plus horrible grimace.

—Le père Violette!... put enfin s'écrier le petit Philippe, quand il eut retrouvé son souffle.

Et il se reprit à courir, mais, cette fois, dans la direction contraire, laissant là Christine, rentrant à Corbillères de toute l'agilité de ses petites jambes, décuplée par la terreur... Quant à Mlle Norbert, se voyant abandonnée, elle n'hésita pas à courir comme à un refuge vers le chalet où il lui fallait, du reste, avertir Bénédict Masson du danger qu'il courait avec ce feu de cheminée qui ne cessait pas, bien au contraire...

Heureusement que le vent venant de s'établir au sud-ouest rejetait tout le panache incendiaire loin du toit, du côté de la petite saulaie dont les arbres accroupis surgissaient de temps à autre de la nuit tragique avec des bras tordus, torturés, suppliants.

Il est facile de se rendre compte de l'état d'esprit dans lequel Christine arriva à la porte du chalet. L'aspect sinistre du pays qu'elle venait de traverser, la vision de ce cadavre que des eaux bouillonnantes avaient apporté à ses pieds comme l'offrande diabolique de ces lieux funestes, ces flammes qui s'échappaient de ce toit, cet enfant qui s'enfuyait en hurlant d'horreur: tout contribuait à la jeter pantelante sur ce seuil où elle n'avait plus d'espoir qu'en Bénédict Masson!

Son poing eut à peine la force de frapper, mais un grand cri s'échappa de ses lèvres:

—Bénédict! Bénédict!

Auquel un autre cri, derrière la porte, répondit d'une façon terrible.

Un cri? disons plutôt un hurlement qui était en même temps un monstrueux blasphème, une clameur effrayante qui se continuait en imprécations délirantes et qui frappa Christine au cœur.

Et la porte ne s'ouvrait, pas...

Contre cette porte, Christine agonisait maintenant d'horreur à cause de ce cri plus affreux encore que tout ce qu'elle avait vu et entendu depuis qu'elle avait mis le pied sur cette terre maudite.

Sa bouche gémissait encore: «Bénédict! Bénédict!...» mais comme si elle demandait grâce à son bourreau!...

Et la porte enfin s'ouvrit... et il y eut la vision fulgurante d'un monstre qui emportait une jeune femme au fond de son enfer.

Et puis la forte fut refermée tandis que, tout là-haut, le panache de flammes se redressait avec une fureur nouvelle, tourbillonnante, dévoratrice... semant sur les arbres agenouillés de la saulaie ses cendres et ses scories funèbres... les enveloppant d'une odeur de mort...

Pendant ce temps, le petit Philippe était arrivé au village et y avait répandu l'alarme. Philippe était fils du bourrelier, mais il ne courut point en arrivant à la boutique de son père.

Instinctivement, il se précipita dans l'auberge où il était à peu près sûr, à cette heure, celle de l'apéritif, de rencontrer tout ce qui comptait de force défensive dans le pays: le garde champêtre, le tambour de ville ou appariteur, deux ou trois gars qui faisaient plus ou moins métier de braconniers dans le marécage et qui gardaient toujours leur poudre sèche, tous gens qui faisaient bon ménage, s'entendant comme larrons en foire, et qui depuis longtemps avaient accepté la tutelle dominatrice du père Violette, bon maître du domaine que le Seigneur lui avait départi et y laissant de quoi vivre à ses sujets, pourvu que ceux-ci ne lui marchandassent ni leur admiration ni son autorité; tous d'accord, du reste, dans la même haine, celle de l'intrus, de ce sauvage, de ce Peau-Rouge qui semblait n'être venu là que pour les narguer, pour les gêner dans leurs habitudes et pour les mépriser, puisqu'il n'aimait ni la chasse, ni la pêche dont ils vivaient.

Quand le gamin leur eut appris, dans un langage entrecoupé par l'épouvante, que le cadavre du père Violette naviguait entre deux eaux sous les pilotis du pont près de l'étang, ils se levèrent tous, unanimes:

—C'est le Peau-Rouge!

Du reste, il n'en était pas à son premier coup! Il y avait beau temps que dans le pays il faisait figure d'assassin! De l'Arbre Vert à Corbillères, nul n'ignorait non plus l'animosité qui existait entre les deux hommes... sans compter que, dans ces derniers temps, le père Violette n'était pas le seul à se demander ce qu'était devenue la petite Anie...

Cinq minutes plus tard, ils étaient une vingtaine du village, tous armés, qui, de fusils, qui de bâtons, de fourches, prêts à entrer en campagne contre le Peau-Rouge.

L'appariteur était allé chercher son tambour et on avait eu toutes les peines du monde à l'empêcher de battre sa caisse... Il n'en prit pas moins la tête de l'expédition, une baguette dans chaque main, décidé à faire entendre une charge héroïque dans le cas où sa petite troupe faillirait au moment de l'assaut.

Le petit Philippe trottait à côté de lui...

De l'un à l'autre on se recommandait le silence et l'on arriva ainsi à la queue leu leu, à cause de l'étroitesse du sentier, jusqu'aux pilotis du petit pont où le père Violette les attendait, avec sa figure de papier déjà à mi-mâchée par la mort, par l'humidité, par la morsure des poissons et avec le trou noir de sa gueule ouverte qui leur criait: «Vengeance!»

Une sourde exclamation courut tout le long de la file indienne.

Deux d'entre les gars descendirent dans l'eau clapotante, éclairée seulement par le fanal sinistre qui brûlait plus fort que jamais au-dessus de la demeure du brigand. Ils tirèrent le corps sur la berge.

—Pour sûr, il y a bien vingt-quatre heures qu'il boit plus qu'à sa soif.

Il y eut un court conciliabule. Ce feu violent, inexplicable, qui sortait en rugissant de la maison maudite, leur faisait peur.

—Ce serait-il qu'il voudrait se brûler... Il a peut-être f... le feu à sa bicoque avant de f... le camp!

Enfin, ils décidèrent d'entourer le chalet et résolurent de s'y précipiter tous à la fois à un signal.

—Le signal, c'est moi qui le donnerai! souffla l'appariteur...

Et, tout à coup, on entendit un roulement de tambour, puis des cris de sauvages... et ce fut une ruée.

La porte fut enfoncée sans résistance...

Les premiers s'arrêtèrent sur le seuil, comme médusés.

Cependant, sans s'occuper d'eux, Bénédict Masson, à genoux, répandait de l'eau sur le visage de marbre de Christine évanouie... Près de là, dans un panier, un tas informe de débris attendait d'aller rejoindre dans la «cuisinière», d'où s'échappait une épouvantable odeur de graisse brûlée, les autres restes d'Anie qui se consumaient dans une flamme attisée par le pétrole.

Bénédict Masson, tranquillement, soignait l'une de ces dames, pendant qu'il brûlait l'autre!...




XXI

«JE SUIS INNOCENT!»

Il fut quasi assommé. Ce n'est que lorsqu'il ne remua plus que les gars de Corbillères cessèrent de frapper de leurs bâtons et de leurs fourches, et encore le bourrelier, le père du petit Philippe, proposa-t-il d'en faire des morceaux, comme Bénédict Masson avait fait de la petite Anie, et de les jeter dans la «cuisinière».

Sans l'arrivée des gendarmes, c'est peut-être bien ce qui serait survenu, tant la fureur des campagnards était extrême et, tout bien considéré, fort excusable.

—Ne le sauvez pas de la guillotine! Qu'il respire au moins jusque-là! prononça le brigadier.

Alors ils laissèrent Bénédict pour s'occuper de Christine qui n'ouvrait toujours pas les yeux.

—Encore une qui l'a échappé belle! fit entendre le tambour de ville.

Et chacun fut de cet avis.

Ce n'est que dehors, sous le coup du grand air et de l'humidité, que Christine donna quelque signe de vie. On était allé chercher une charrette et tous deux y furent hissés. À Corbillères, Christine fut mise dans une chambre de l'auberge. Elle avait une forte fièvre et elle délirait.

Quant à Bénédict, que l'on avait jeté sur une botte de paille dans l'écurie et que les gendarmes veillaient moins dans la crainte qu'il ne s'échappât que pour qu'on ne l'achevât point, il poussa un profond soupir vers les deux heures du matin, se dressa sur son séant, se passa la main sur son front moulu par les coups, sembla, à la lueur de la lanterne accrochée à la muraille, chercher quelqu'un qu'il n'aperçut point, découvrit enfin sur le seuil, assis sur des sacs, les deux gendarmes qui le regardaient et dit fort distinctement et sans émotion apparente:

—Je suis innocent!

Les représentants de la maréchaussée ne le contredirent point. Alors, il demanda de l'eau.

—Il me semble que je boirais une cuve! fit-il.

Un gendarme lui apporta de l'eau dans un seau qui servait pour les chevaux. Il but à même, à sa soif qui était longue, puis il se mit le torse nu et lava ses plaies.

—Ils n'y vont pas de main morte les gars de Corbillères! déclara-t-il.

Et il se mit à rire.

Les gendarmes en avaient «froid dans le dos». Ils l'ont dit depuis: jamais ils n'avaient entendu un rire pareil... C'était à abattre ce monstre sur place, à coups de revolver, pour ne plus l'entendre...

Ce fut bien autre chose quand il se mit à railler...

—J'espère qu'on a pris soin de ma belle visiteuse, fit-il... C'est une jeune fille de famille qui n'a pas l'habitude des marécages... Elle aura pris froid!... tandis que l'autre avait trop chaud!

Ils se jetèrent sur lui, lui passèrent les menottes. Ils lui auraient mis un bâillon. L'autre se laissait faire, sans résistance aucune, bien qu'il parût avoir recouvré toutes ses forces. Il hochait simplement la tête en ayant l'air de les approuver:

—Prenez vos précautions!... On ne sait jamais!... Je comprends que je ne vous sois pas sympathique!...

Dans la grange, on avait mis le corps du père Violette, que la charrette était allée chercher dans un second voyage... Le brigadier avait bien demandé qu'on le laissât sur le sentier où il avait été tiré et où le trouverait la justice, mais ses amis de Corbillères s'étaient refusés à le laisser passer encore une nuit sous la pluie et on l'avait apporté là, dans une bâche. De temps en temps, ils sortaient de la salle commune et allaient le voir, et ils juraient de le venger!...

La sous-préfecture avait été prévenue... On attendait les autorités, la police, «tout le tremblement»... Ah! que c'était une affaire!... Tout le monde était d'accord là-dessus!... Une affaire dont on parlerait longtemps, dans les quatre parties du monde!... Un sacré procès!... On ne savait pas, après tout, combien il en avait assassiné, le Peau-Rouge!... On ne lui connaissait que sept victimes, sept pauvres petites femmes, qu'il avait ainsi découpées en morceaux, jetées au feu de sa cuisinière... mais il y en avait assurément bien davantage!...

Au matin, ils étaient si excités qu'ils voulaient ficher le feu à l'écurie, brûler le satyre! Heureusement, les autorités arrivèrent. Il n'était que temps!

Menacé par tout ce tumulte, ces cris de mort, Bénédict restait calme, d'un calme formidable qui impressionnait ses gardiens, lesquels se demandaient s'ils seraient assez forts pour le sauver une deuxième fois du lynchage.

—Ouvrez-leur la porte! leur dit-il... s'ils veulent me découper, moi aussi, il ne faut pas les contrarier!

Il avait donné l'adresse de Christine pour que l'on prévînt son père.

—La pauvre «demoiselle», ça lui a porté un coup!... Elle ne s'attendait pas à ce qu'elle a vu, bien sûr!... Mais aussi pourquoi est-elle venue?... Je lui avais tant recommandé de ne pas mettre les pieds dans ce pays!

Tout ce qu'il disait semblait être un aveu de ses forfaits ou tout au moins conduire à cette conclusion qu'il n'y avait aucun doute possible à émettre sur sa culpabilité, et cependant il prononçait souvent ces paroles qui revenaient comme un leitmotiv: «Ben oui!... mais tout cela n'empêche pas que je sois innocent!»

Se moquait-il des autres?... Se moquait-il de lui-même?... Le ton avec lequel il disait cela n'était pas très éloigné de la farce! Voulait-il se faire passer pour fou?...

Aux premières questions, ou plutôt à ses premières réponses, le juge d'instruction déclara:

—Nous sommes en face du genre cynique.

Cynique, ça il l'était!... Il semblait prendre un plaisir sadique à l'horreur qu'il inspirait; et il faisait tout pour la décupler!

Pendant la première nuit, on avait laissé le garde champêtre et l'appariteur au chalet, où ils avaient surveillé le feu sans y toucher, jusqu'à ce qu'il fût éteint... Les magistrats retrouvèrent tout en l'état: les restes d'Anie dans le panier, ses petits os carbonisés dans le poêle... On découvrit cependant des débris dans la cave... C'est là qu'il l'avait «sectionnée». On retrouva bien d'autres choses, les malles et les valises, enfin tout le bagage des sept femmes disparues!

—Eh bien, quoi! qu'est-ce que cela prouve? répliqua-t-il quand on lui opposa ce trop éloquent témoignage... que je suis un homme d'ordre!... et qu'on peut avoir confiance en moi!... Quand elles reviendront, elles seront bien contentes de retrouver leurs petites affaires telles qu'elles les ont laissées!...

—Nous saurons retrouver leurs cendres! s'écria le juge, et peut-être ce jour-là mettrons-nous fin à une attitude qui vous égale aux pires monstres qui aient déshonoré le nom de l'homme!

—Je comprends votre indignation, monsieur le juge, et la fièvre qu'elle vous inspire! Mais, croyez-moi, il n'est pas bien sûr que vous retrouviez toutes ces demoiselles à l'état de cendres!... Ce n'est pas une raison parce que j'en ai brûlé une pour que j'aie fait flamber les autres...

—Mais enfin, pour celle-là, vous avouez?

—J'avoue quoi?... Je n'avoue rien du tout!... J'ai toujours été trop ami de la vérité pour vous faire le plaisir d'avouer un crime que je n'ai pas commis!... Ça n'est pas une raison parce qu'on découpe une femme en morceaux et qu'on la met dans son poêle pour qu'on l'ait tuée!...

—Mais enfin, prouvez-nous que vous ne l'avez pas tuée!

Ça, monsieur le juge, ça, ce n'est pas mon affaire!... Je ne suis pas magistrat, moi!... je ne suis pas payé par le gouvernement pour faire des enquêtes tendant à établir l'innocence ou la culpabilité des citoyens! Pour rien au monde, je ne voudrais empiéter sur vos prérogatives... Travaillez!

Ainsi parlait Bénédict Masson... Nous n'entrerons point dans le détail d'une instruction qui, en effet, a occupé le monde entier et qui est présente encore à toutes les mémoires... Plus les témoignages et les faits semblaient l'accabler, plus Bénédict semblait en concevoir une joie farouche. Jamais son masque n'avait été plus puissant ni, naturellement, plus odieux.

En ce qui concerne le père Violette, il reconnut tous les propos menaçants qu'on lui prêtait; il rendit hommage à la mémoire de Mme Muche, qui raconta avec force détails la visite du Peau-Rouge à l'Arbre Vert et son entrevue avec l'ancien garde.

Mme Muche avait trop prévu l'événement qui devait s'ensuivre pour n'en pas tirer un juste orgueil: «Si le père Violette m'avait écouté, il amorcerait encore ses lignes et poserait ses nasses.»

L'examen du cadavre du père Violette avait établi qu'il avait été pris comme au lasso, étranglé par une cordelette, puis jeté dans l'étang avec une pierre aux pieds; mais la pierre devait avoir été choisie trop lourde car elle avait rompu le lien qui l'attachait à la victime.

—Évidemment, faisait entendre Bénédict Masson quand on lui présentait les résultats de l'enquête, évidemment!... Un Peau-Rouge doit savoir lancer le lasso!... Je vous dirais que je ne sais pas lancer le lasso, que je ne parviendrais pas à vous convaincre, monsieur le juge! Tout de même, j'attends que vous déposiez ce sacré lasso sur la table des pièces à conviction, à côté de mon petit panier à transporter «les restes» et de ma «cuisinière»!

On était allé interroger Christine chez elle et, sur l'avis des médecins, on put, du moins pour le moment, lui éviter une pénible confrontation.

Aussi bien, elle eût été inutile, l'inculpé ne contredisant en rien les dépositions de Mlle Norbert.

Celle-ci fit son «mea culpa». Son grand tort avait été d'avoir pitié d'un être particulièrement disgracié de la nature et qui, à cause de cette infortune même, lui avait paru intéressant. La misanthropie du relieur d'art de l'Ile-Saint-Louis, sa sauvagerie, ses extravagances, la sombre poésie de ses élucubrations, son langage tantôt enthousiaste jusqu'au plus désordonné lyrisme, tantôt brutal comme celui d'un portefaix: elle avait mis tout cela sur le compte d'une laideur qui isolait Bénédict Masson de l'humanité. Elle s'était penchée sur cette douleur, elle s'était heurtée à un bourreau!...

Quand la porte du chalet de Corbillères s'était ouverte, elle avait eu en face d'elle une espèce de fou, couvert de sang comme un garçon d'abattoir et qui finissait de lancer dans les flammes les restes déchiquetés d'un corps humain!... Et puis elle ne se rappelait plus rien! Elle se demandait seulement comment elle n'était point morte de cette vision exécrable!...

—Assurément! soupira Bénédict Masson quand on lui rapporta les termes de cette déposition, assurément, la pauvre enfant n'a pas été gâtée!... Elle ne méritait pas ça!...

—Misérable! ne put s'empêcher de lui répliquer le juge, vous prévoyiez qu'elle pouvait vous surprendre au milieu de vos forfaits, quand vous lui défendiez de venir vous voir à Corbillères-les-Eaux...

—Non, monsieur le juge, non, je ne prévoyais point «mes forfaits», pour parler, comme vous, un langage dont la noblesse ne se rencontre plus guère que dans les tragédies classiques!... Si je n'invitais pas Mlle Norbert à faire un petit tour à Corbillères-les-Eaux... c'est que le paysage n'y est pas joli, joli!...




XXII

DERNIÈRES NOUVELLES DE LA MARQUISE

Tant de cynisme, de truculence, une si évidente application à augmenter chez tous l'horreur inspirée par une série de crimes dont Bénédict Masson ne se déclarait innocent qu'en des termes et sur un ton qui ôtaient par avance toute valeur à une déclaration qu'il ne semblait pas lui-même prendre au sérieux, avaient eu pour résultat d'inspirer à Jacques Cotentin, le fiancé de Christine, des réflexions qui ne pouvaient naître que dans un esprit aussi scientifiquement, c'est-à-dire logiquement ouvert que le sien et préparé par une méthode sévère à ne se point laisser influencer par les contingences...

«Cet homme court à la mort comme à une délivrance! se disait le prosecteur. Voilà surtout ce que prouvent ses réponses! S'il pouvait lui-même prouver ses crimes, il le ferait! Ne le pouvant point, il déchaîne contre lui, par son attitude, la fureur des juges et du public, qu'il méprise... En même temps, il se venge par avance de Terreur qui va le livrer au bourreau en criant: «Je suis innocent!...» mais c'est tout juste s'il n'ajoute pas: «Je vous défie de me le prouver!»... Tout cela est du Bénédict Masson tout pur!... En attendant, on n'a retrouvé aucune trace des six autres victimes et pour ce qui est de la septième, il n'a pas tort quand il dit: «Ce n'est pas une raison parce qu'on découpe une femme en morceaux et qu'on la met dans son poêle, pour qu'on l'ait tuée!»

Ces réflexions, Jacques Cotentin les gardait pour lui. Il n'aimait point les discussions oiseuses. Il savait qu'il ne parviendrait à ébranler aucun esprit au monde sur le fait d'une culpabilité qui «sautait aux yeux». Surtout il avait grand soin de cacher le fond de sa pensée à Christine, qui, elle, en avait trop vu pour pouvoir admettre une seconde que Bénédict Masson ne fût point un abominable criminel. Sur ces entrefaites, la fille du vieil horloger reçut un court message de Coulteray: «Adieu, Christine... tout est fini!»

Le drame fabuleux sur lequel elle était tombée à Corbillères, la prostration physique et morale qui s'en était suivie lui avait fait oublier cette autre tragédie non moins sombre, non moins macabre qui se passait dans un autre coin de la France et qui, cependant, avait été la cause déterminante de sa visite à Bénédict Masson.

Jacques Cotentin de son côté, qui avait pu craindre un instant pour la vie ou pour la raison de Christine, n'avait plus pensé à la marquise ni à son appel désespéré.

Enfin, les premières exigences de l'instruction, les pénibles interrogatoires qui laissaient Christine accablée sous le poids du plus affreux souvenir, auraient contribué à rejeter dans l'ombre de leur pensée, si par hasard elle était venue les tourmenter, l'aventure fantomatique au fond de laquelle se débattait cette pauvre lady si pâle, si pâle, que le terrible marquis avait ramenée des Indes.

Un malheur présent est égoïste; il exige tous vos soins, vous courbe sur ses plaies et ne vous permet de regarder autour de vous que lorsque celles-ci commencent à se refermer... Enfin, il ne faut pas oublier non plus qu'à tout prendre, la réalité de l'infortune de la marquise de Coulteray était encore à démontrer... Certes, le «trocard» avait produit son effet; restait à savoir si on ne lui avait pas accordé une importance exagérée ou départi un rôle qui était bien le sien!...

Quoi qu'il en fût, dans le tumulte sanglant de l'affaire de Corbillères, le «trocard» que Christine avait emporté dans son sac pour le montrer à Bénédict avait disparu! Où? quand? comment?...

Sans doute au moment où Christine courait dans le marécage, à demi soulevée par la terreur et par le vent? Alors le sac se serait ouvert et le pistolet chirurgical s'en serait échappé?

Ces questions, Christine et Jacques ne se les posèrent que lorsque le mot si bref et si lugubre de la marquise leur fut parvenu.

La vision de la petite Anie brûlant dans la «cuisinière» de Bénédict Masson avait si bien effacé tout ce qui ne se rapportait pas directement ou semblait ne pas se rapporter aux crimes de Corbillères que Christine n'avait parlé de ce singulier trocard à quiconque.

... Aussi bien il n'avait été retrouvé par personne, en dépit de toutes les investigations de la police judiciaire, qui fouillait tout Corbillères et son marécage, à la recherche des restes des six victimes manquantes... Si les agents de la Sûreté générale avaient découvert un objet aussi curieux, ils en auraient certes fait état.

—Partons! dit tout de suite Christine à Jacques Cotentin... Nous n'avons que trop attendu! C'est moi qui, par mon scepticisme, mon orgueil, ma «suffisance» aurai peut-être été la cause de la mort de cette malheureuse!... Si nous avons encore une chance de la sauver, né la laissons pas échapper!... Mes remords sont déjà immenses!... Je me suis crue très intelligente et je ne suis qu'une sotte, d'une sottise criminelle!... Mon calme à juger les gens et les choses, l'équilibre tant vanté de mon esprit n'étaient que l'armature d'une bêtise qui m'épouvante... Est-ce que tu es calme, toi?... Oui, peut-être aux yeux des imbéciles!... Mais j'ai toujours vu ton esprit inquiet!... Rien ne t'a jamais paru impossible!... Je me suis étonnée de ne pas te voir sourire lorsque pour la première fois je t'ai parlé de la maladie de vampirisme qui sévissait à l'hôtel de Coulteray... Quand moi, sur un ton qu'eussent pu m'envier tous les Joseph Prud'homme de la terre, je prononçais le mot: science! toi, tu répondais: «Mystère!»... J'ai pris mon vieux père pour un monomane et il a du génie; j'ai aimé Gabriel sans y croire!... Je l'aime 'peut-être encore et je n'y crois peut-être pas encore...

—Oh! Christine! protesta Jacques avec une infinie tristesse.

—Pardon, Jacques, mais je ne veux avoir rien de caché pour toi!... Vous avez tous été trop à mes genoux! J'ai vu le marquis à mes genoux! J'y ai vu Bénédict Masson! Mais ce que je n'ai pas vu, moi qui croyais tout connaître, tout deviner: c'est que c'étaient deux monstres!... Jacques! courons à Coulteray!

—Tu es encore bien faible, Christine!

—Voilà une raison toute trouvée pour un voyage à la campagne. Les médecins m'ordonneront le séjour de la Touraine, climat doux, tempéré, qui me remettra de mes dernières émotions. Nul ne s'étonnera de mon absence et les magistrats ne pourront s'y opposer. Du reste, l'enquête est bien près d'être terminée. On ne retrouve pas les six autres victimes parce qu'il en a fait de la fumée! Ah! le bandit! Quand je pense qu'il me dédiait des vers... et qu'il pleurait sur ma main! Tu viens, Jacques?

—Tu sais bien que je fais tout ce que tu veux! et puis, tu as raison... notre présence peut être utile là-bas!

—Que le ciel t'entende! Hélas! elle nous écrit: «Adieu, c'est fini!»

—Ça n'est jamais fini, Christine, tant qu'on peut l'écrire.

—Eh bien, préviens mon père. Gabriel ne souffrira pas de ton départ?

—Non!... maintenant, je puis m'absenter... m'absenter même longtemps... pourvu que ton père reste et veille!...

—Oh! il ne le quitte pas!... Tu n'as pas remarqué qu'il l'a à peine quitté pour venir me voir... de temps en temps... et vite!... Aucun être au monde n'aura été soigné comme Gabriel!... Pauvre cher papa!... Gabriel, c'est un peu sa vie... c'est aussi la tienne, Jacques!

—Non, la mienne, c'est toi, Christine.

—Eh bien, en route! fuyons ce quartier, cette île où il me semble entendre encore le misérable rôder autour de moi... avec son sourire si affreusement mélancolique... et ses vers... ses vers qu'il chuchotait sur un ton liturgique! «Pour l'amour de Dieu, ne remue pas les sourcils quand tu passes près de moi, que ton regard reste glacé dans son lac immobile...» etc..., etc..., et autres du même acabit qui me remplissaient d'aise sous mes dehors de statue... car, au fond, je suis une sentimentale... Oui! en vérité, quelque chose comme Jenny l'ouvrière... seulement ce ne sont pas des fleurs qu'il me faut, ce sont des poèmes!...

—Ne raille pas!... Ne raille pas, Christine, tu es une sentimentale... On n'est grand que par les sentiments... et par la bonté!... Tu as été bonne!

—Bonne pour toi, bonne pour lui, bonne pour tout le monde! et je vous fais tous souffrir!... Ah! est-ce que je sais ce que je veux? acheva-t-elle en poussant un grand cri qui s'acheva dans un sanglot.

Il l'emmena le soir même. Oui, il fallait lui faire quitter Paris!... Et il résolut, une fois en Touraine, de la soigner comme une enfant, au milieu des champs et des fleurs, dans la douceur rayonnante de l'été sur son déclin.

Ce fut avec une joie dont il se défendit mal qu'en arrivant à Tours, il apprit par les journaux du soir le décès, survenu le matin même, de Bessie-Anne-Élisabeth, marquise de Coulteray, née Clavendish...




XXIII

LE CHÂTEAU DE COULTERAY

Cette joie fut de courte durée. Christine, à qui l'on ne put cacher la nouvelle, voulait partir immédiatement pour Coulteray. Toute langueur, chez elle, avait disparu:

—Si elle est morte par ma faute, disait-elle, si elle est morte parce que je n'ai pas su l'entendre, je la vengerai!... Je lui dois bien ça!... je sens que son ombre ne me pardonnera qu'à cette condition!

Elle était dans une agitation qui ne cessa qu'à la première heure du jour quand elle se vit avec Jacques dans une auto qui devait les déposer à Coulteray à dix heures du matin.

—Il faut que je me calme, disait-elle, car il faut le surprendre, lui, et qu'il ne se doute de rien!

Tout ce qu'avait pu dire Jacques n'avait servi de rien. Elle ne l'écoutait plus. Toute sa pensée était dirigée contre le marquis. Elle ne prononça pas dix mots jusqu'à Coulteray.

En d'autres circonstances, pour des amoureux, ce voyage eût été un enchantement. C'est ce que se disait Jacques, à qui Christine échappait toujours pour une raison ou pour une autre dans le moment qu'il croyait s'en être rapproché le plus.

Jamais la nature n'avait été aussi belle, ni aussi douce. On touchait à la fin septembre. Un soleil doré répandait sa tendresse vaporeuse sur le royaume de la Loire. Corot n'eût pas mieux fait. Jacques posa sa main sur celle de Christine: elle était glacée. Lui, dans le paysage aimable et joyeux, ne pensait qu'à la vie. Elle, ne songeait qu'à la morte vers laquelle ils couraient à quatre-vingts à l'heure.

Quand ils arrivèrent à Coulteray, les cloches de la petite église du village et celle de la chapelle du château se mirent à sonner leur glas funèbre:

—On va sans doute l'inhumer aujourd'hui, fit Christine, dont les yeux se mouillèrent. Ah! je voudrais la revoir une dernière fois: je sais bien ce que je lui murmurerais à l'oreille!... Pourvu que nous arrivions avant la cérémonie!

Quant à Jacques, il lui était de plus en plus impossible de se mettre à l'unisson de ces tristes pensées. Il en voulait à la défunte de lui ravir le charme de l'heure. La vision de ce petit bourg à flanc de coteau, apparu dans la verdure et mirant ses murs blancs, ses toits pointus, ses champs et ses vignes dans la belle nappe de diamant de la rivière qui, quelques kilomètres plus loin, allait se jeter ou plutôt se perdre dans la Loire, ce beau ciel, cette fluidité de l'atmosphère, la joie accueillante des visages rencontrés jusqu'alors sur le bord du chemin, sur le seuil des maisonnettes qui s'ouvraient sans mystère sur leur bonheur domestique, ne l'avaient pas préparé à entendre cette lugubre litanie du bronze que se renvoyaient les deux clochers, lesquels semblaient n'avoir été bâtis que pour annoncer noces et baptêmes.

Le village était désert. L'auto le traversa et passa devant l'auberge de la Grotte aux Fées sans avoir rencontré âme qui vive. On l'eût dit abandonné.

La voiture franchit alors le pont de briques, où vient aboutir la route serpentine qui conduit, sous les ramures d'un boqueteau, au château debout sur le coteau, en face.

Les œuvres du moyen âge et de la Renaissance abondent dans ce pays et en rehaussent partout la beauté... Il n'est pas un voyageur qu'un sentiment d'admiration n'ait arrêté devant les ruines imposantes ou les magnifiques fragments des anciens châteaux du Châtelier, de la Guerche, de Roche-Corbon, de l'Isle-Bouchard, de Montbazon, de Chinon, d'Amboise, de Loches, d'Azay-le-Rideau... Le château de Coulteray ne dépare pas cette collection.

Il n'est pas moins remarquable par son architecture de guerre, ses créneaux, ses mâchicoulis, ses tours, que par les frises et les bas-reliefs si délicatement taillés sur sa façade... La légende affirme que Diane de Poitiers fut pour beaucoup dans les enjolivements de cette redoutable demeure et que Catherine de Médicis travailla à la transformer en un confortable manoir... Au surplus, le moyen âge lui-même paraît gai dans ce charmant pays.

«Il fallait que cette pauvre Bessie-Anne-Élisabeth, née Clavendish, fût bien malade pour ne point guérir ici!» se disait Jacques.

À la porte de la première enceinte du château, ou plutôt de ce qui restait de la première enceinte (des pierres, des plantes grimpantes et des fleurs), ils descendirent d'auto. Il y avait foule dans «la baille». Toute la contrée environnante était là. On était venu aux obsèques par curiosité, par superstition... car on est très curieusement superstitieux dans le pays de Coulteray... plus peut-être que dans tout le reste de la Touraine et certainement autant qu'en Bretagne, mais d'une autre manière.

Ils étaient venus non pour voir la morte, mais pour voir le vampire, qu'ils appelaient couramment entre eux l'empouse (ce qui est tout comme, là-bas)... sans beaucoup y croire, mais sans rejeter tout à fait la légende avec laquelle on leur avait fait peur quand ils étaient petits et qu'ils n'étaient pas sages.

La funèbre aventure de Louis-Jean-Marie-Chrysostome s'échappant de sa tombe pour venir, la nuit, dévorer les vivants, remplaçait avantageusement pour les petits gars de Coulteray les histoires du loup-garou en honneur dans d'autres contrées.

Quand, en l'absence des châtelains, le concierge faisait visiter la crypte de la chapelle, il ne manquait point de raconter à l'étranger ce que l'on disait, depuis deux siècles, de ce tombeau vide.

—Y croyez-vous? demandait en souriant le visiteur.

—Ben! répondait l'autre en hochant la tête, on y croit sans y croire!...

Quoi de plus mobile que le caractère tourangeau, avec son pétulant bon sens, son inconséquence, son esprit fin, sa philosophie moqueuse, son scepticisme et son imagination folle? Quoi de plus intéressant que ce génie d'une si merveilleuse souplesse qui, du moment où il se prend au sérieux, passe sans effort de la bouffonnerie aux sujets les plus graves, de la futilité aux considérations les plus sérieuses et quelquefois les plus inattendues dans leur audace?...

Tout ceci n'est point d'une digression inutile, sur le seuil du château de Coulteray, dans le moment que la tombe va se refermer sur la figure de cire de Bessie-Anne-Élisabeth Clavendish, femme du dernier des Coulteray, de ce Georges-Marie-Vincent qui ne serait autre lui-même que Louis-Jean-Marie-Chrysostome, l'empouse de la légende, et cela quelques heures avant des évènements extraordinaires qui allaient bouleverser toute une contrée...

N'oublions pas que nous sommes dans un pays où il y a une auberge qui s'appelle la Grotte-aux-Fées, dont l'enseigne rappelle un dolmen qui est visité des plus aimables lutins; non loin de ce dolmen s'en trouve un autre, de proportions gigantesques, appelé le Palais de Gargantua; à quelques kilomètres de là, il y a encore la brette du taillis Saint-Nicolas, tertre bâti de pierres brutes, qui appartient, lui aussi, aux temps celtiques où l'enchanteur Orfon aurait entassé d'immenses richesses qu'il se plaît à faire résonner avec fracas dans la nuit de Noël...

Toute cette superstition est gracieuse, plaisante, poétique, propre à une terre où l'on est heureux de vivre, et ne rappelant en rien les épouvantes bretonnes; mais enfin elle est au fond des mœurs, liée encore à de certaines coutumes, occasion de certaines fêtes auxquelles les plus incrédules auraient garde de ne point se mêler... N'oubliant point cela, nous serons moins étonnés de ce qui va se passer.

Et d'abord, nous ne pourrions mieux nous rendre un compte approximatif de la situation morale—à ce point de vue—de la population de Coulteray, qu'en rapportant très succinctement ici la façon dont, à différentes reprises, y fut accueilli le marquis. Nous avons déjà dit qu'il était né à l'étranger. Il ne vint à Coulteray que dans la force de l'âge; aussi quand il apparut, ce fut un événement; disons tout de suite que cet événement fut plutôt joyeux.

Georges-Marie-Vincent semblait réaliser en tout le type du gentilhomme campagnard tourangeau, bon vivant, haut en couleur, et faisant volontiers sa société des gais lurons. Avec cela, il n'était pas fier. Il donnait des fêtes champêtres, faisait danser les filles, payait des banquets mémorables à la Grotte aux fées, aux grandes fêtes annuelles.

L'empouse, comme on continuait à l'appeler entre soi, «histoire de rire», avait un gros succès. Tout le monde en raffolait. On disait: «Notre empouse se porte bien! souhaitons que le diable nous le conserve encore pendant deux ou trois cents ans.»

Puis il partit. Il était retourné à l'étranger. On n'entendit plus parler de lui pendant des années. Quand il revint, il n'avait pas changé. Il était toujours gaillard, avec la même figure, la même bonne humeur, le même «allant». Les paysans, eux, avaient vieilli.

Il avait ramené des Indes une toute jeune femme, «belle comme le jour», digne de la Grotte aux fées. Il était fort galant avec elle. Ils paraissaient s'adorer.

Il y eut encore des fêtes données en son honneur et aussi à propos de la visite de quelques hauts seigneurs d'outre-Manche qui n'engendraient pas, eux non plus, la mélancolie. Tout ce monde repartit pour Paris en laissant des regrets.

Quand, quelques mois plus tard, Georges-Marie-Vincent revint à Coulteray avec la marquise, il était toujours le même, immuable dans sa façon d'être, de se bien porter, de voir gaiement la vie; mais déjà on ne reconnaissait plus sa femme.

Elle avait perdu ses fraîches couleurs; ses yeux, qui, naguère, reflétaient le ciel, s'étaient voilés d'une ombre funèbre; elle, que l'on avait vue, légère comme une Diane chasseresse, courir dans les bois, passait maintenant alanguie au fond d'une voiture d'où elle répondait tristement et d'un geste épuisé aux saluts respectueux des campagnards.

Sur ces entrefaites, une femme du pays qui faisait fonction de lingère au château, mariée à un brigadier de gendarmerie, Mme Gérard, se vit remerciée pour un motif futile.

Ce fut la première qui répandit le bruit qu'il se passait à Coulteray des choses «pas ordinaires du tout!»

Elle prétendait avoir reçu des confidences de la marquise, que celle-ci était fort à plaindre, et que, si personne ne s'en mêlait, la pauvre femme n'en avait plus pour longtemps! Alors, le gendarme, lui, s'en mêla pour faire taire sa bavarde moitié, et il y réussit si bien, par des moyens dont elle ne se vanta pas, qu'il ne fut plus possible de tirer un mot de Mme Gérard à ce sujet.

Mais la curiosité des paysans était éveillée; ils guettaient les sorties de la marquise et soupiraient sur son passage:

—Voilà ce que c'est que de se marier à un empouse...

D'autre part, ils n'étaient plus les mêmes avec le seigneur de Coulteray.. Ils se détournaient de lui, hochaient la tête quand il était passé, se regardaient entre eux tantôt avec une sorte de consternation inquiète, tantôt en se souriant, à cause de ce qu'ils pensaient «qui, tout de même, n'était pas possible à notre époque».

Le marquis n'insista pas. Il repartit avec sa femme.

Deux ans plus tard, il la ramenait à toute extrémité, et aujourd'hui on l'enterrait...

Christine et Jacques tombèrent en pleine cérémonie. Il y avait là cinq ou six cents personnes, les hommes nu-tête, la plupart des femmes à genoux, tandis que s'avançait le cortège mortuaire, précédé du clergé, suivi du maire, des adjoints, de tout ce qui comptait dans le pays environnant.

Les «filles de Marie», tout en blanc, et les «dames du Feu», dans leur curieux costume sylvestre enguirlandé des feuillages et des fleurs de la forêt, entouraient le cercueil ouvert selon l'antique coutume de la maison de Coulteray, où l'on scelle les morts dans leur tombe devant tout le populaire appelé comme témoin.

Les «dames du Feu», parmi lesquelles on voyait de bonnes vieilles à cheveux blancs, et de belles et jeunes personnes encore à l'aurore de leur printemps, formaient une confrérie dont l'origine se perdait dans la nuit des siècles, et qui était née de l'usage druidique de célébrer le retour du solstice d'été par des démonstrations de joie, des feux dans les clairières. Ces «dames» dansaient autour des pyramides de bois enflammées, comme il arrive, du reste, dans plusieurs autres provinces de France, la nuit de la Saint-Jean. Au pays de Coulteray, il n'était point de village, point de hameau, de ferme, qui, à cette occasion, n'eût son bûcher. On prie les curés de campagne de les bénir, et, lorsque le feu a accompli son œuvre, on en conserve soigneusement les tisons comme un préservatif contre l'orage.

Ainsi la religion et la superstition se rejoignent-elles le plus joliment du monde dans ce charmant pays. Ce jour-là, elles s'étaient encore réunies pour conduire à sa dernière demeure celle qui avait été condamnée par un méchant destin à partager la couche de «l'empouse».

Mais, derrière le cercueil, porté par quatre forts gars du village, «l'empouse» montrait une telle figure de malheur, arrosée de tant de larmes, un gémissement si affreux secouait son grand corps courbé sous la douleur que la réalité de ce désespoir conjugal n'avait pas tardé à faire reculer bien loin dans tous les esprits la cruelle légende dont, après tout, ce pauvre Georges-Marie-Vincent était peut-être la première victime.

On se rappelait de quels soins on l'avait toujours vu entourer la marquise. On ne vit plus qu'un mari qui pleurait sa femme, et l'on pleura avec lui, non seulement sur elle, mais sur lui-même!

Un incident, qui se passa au moment où le cortège quittait «la baille» pour entrer dans la petite enceinte du cimetière qui précédait la chapelle, souleva même tout ce peuple en sa faveur. La veuve Gérard se tenait là, appuyée à un pan de mur, à demi dissimulée derrière un chèvrefeuille, mais pas si bien toutefois que le marquis ne l'aperçût, malgré son désespoir. Il se redressa, menaçant, terrible: ses yeux, tout à l'heure embués de larmes, parurent comme desséchés par le feu qui en jaillit; son bras s'étendit sur la Gérard, comme poussé par un ressort qui était assurément celui de l'indignation arrivée à sa dernière puissance; sa bouche remua, mais elle n'eut pas à prononcer le «va-t'en!» dont elle était pleine. Comme soulevée de terre par l'épouvante, la veuve était déjà partie, se jetant hors du château et dévalant vers la «prée» (la prairie) comme pierre qui roule.

C'est tout juste si l'on n'applaudit pas!

Chacun comprenait cette sainte colère... Après tout, le pauvre homme devait en avoir assez de toutes ces histoires! Il n'ignorait pas toutes les stupidités que la Gérard avait colportées, puisqu'il avait été obligé de la mettre à la porte de chez lui!... Et elle avait eu le toupet de se montrer dans un moment pareil!...

Cette exécution terminée, à la satisfaction de tous, le cortège pénétra dans la chapelle... Christine et Jacques eurent toutes les peines du monde à en approcher, et Jacques aurait facilement renoncé à y entrer si Christine, dont l'émotion était à son comble, ne l'avait entraîné par la main avec une force irrésistible.

—Je veux la voir, elle!... je veux la voir!...

De fait, elle ne l'avait pas encore vue, bien que le cercueil fût ouvert. C'est en vain qu'elle avait essayé de percer les premiers rangs, elle avait été repoussée et elle n'avait aperçu que des gerbes de fleurs, dont on avait fait à la morte une couche embaumée...

La chapelle était déjà pleine, quand Christine avisa devant le porche un homme en surplis qui distribuait des coups de sa baguette noire et plate dont les extrémités étaient garnies d'une armature d'argent; ainsi faisait-il reculer les fidèles trop pressés qui le bousculaient...

Ce ne pouvait être que le sacristain.

«Drouine!» prononça-t-elle.

Celui-ci se tourna vers elle et l'aperçut qui tenait toujours Jacques par la main... Elle se nomma: Christine Norbert, et présenta son cousin.

—Mon Dieu, soupira Drouine en levant les yeux au ciel, vous arrivez bien tard! si vous saviez comme elle vous a attendue!...