[6] Ibid., article XXII.

[7] Ibid., article XXIII.

—Hé, laissez donc la raison, puisque la fin en est absurde.

—Ce n'est point que je ne la veuille laisser: c'est elle qui ne me laisse pas.»

Nous fîmes quelques pas dans la Solitude: c'est le beau nom d'un beau lieu, sous les arbres. Au haut d'un orme, un oiseau s'épuisait à chanter.

—Ce passereau a le bonheur, dis-je.

—Jusqu'à ce qu'un milan lui donne du bec sur le crâne, et lui mange la cervelle.

—Qu'importe, s'il ne le prévoit point?

—On ne le sait pas, fit M. de Séipse.

—L'homme seul n'est pas heureux.

—C'est qu'il sait qu'on ne peut l'être.

—Non: c'est peut-être qu'il s'ôte le bonheur.

—Où est la différence? Qu'on lui ravisse le bonheur, ou qu'il se l'ôte, il ne l'a point. Mais il y a plus: l'homme a compris qu'il n'y a point droit.


Nous nous étions assis sur un tertre, au pied d'une croix noire, dressée au fond d'une retraite ombreuse, où l'on accède par quelques degrés de terre, sorte d'oratoire rustique. Pascal a peut-être prié là. Il devait aimer passionnément la prière: toutes les puissances d'amour s'y portent, à qui l'on ferme les autres voies. M. de Séipse reprit: «Pensez-vous qu'on puisse jamais être heureux, quand on a les yeux ouverts sur la vie? Vous même ne le croyez pas. Nous rêvons; et quand nous ouvrons les yeux, nous avons peur.»

—Les enfants rêvent plus que nous, et sont heureux.

—Sans doute: les enfants ne savent pas qu'ils rêvent. La conscience du mal qu'on a ruine le bien qu'on pourrait avoir. Pascal est bien sage: l'idée seule du bonheur lui paraît tout à fait absurde. Il sait ce qu'en vaut l'aune, sous la règle de la mort. Je désire et je meurs. Je veux comme un Dieu, et tout l'univers m'écrase comme un ver; et sans qu'il soit besoin du monde, un autre ver, un bacille, un infiniment petit, le premier venu, entre des myriades qui pullulent. Toute vue sur l'infini est un rayon d'étrange lumière au sein d'innombrables ténèbres. Il court, venu on ne sait d'où, entre deux berges de mornes éternités, plus noires que le fond des mers, ou la lie du délire. L'abîme est au bord de toute vue profonde: c'est celle que se propose une imagination avide de son objet, jusqu'à s'y ardemment perdre. Et cette vue, au bord de l'abîme, produit le vertige. Un ou deux hommes, tous les cent ans, vont dans la vie, les yeux fixés sur cette vision, pèlerins de l'abîme, voyageurs très douloureux de l'infini.

—On accepte communément ce qu'on ne peut éviter; on finit même par l'avoir pour agréable; on pense peu, ou on ne pense pas. Et tout est dit: en voilà pour jamais. C'est le mot de Pascal sur les cadavres. A force de vide, on n'est pas sensible au vide. C'est l'avantage de la vanité. Les hommes sont bien contents d'être vains. Que feraient-ils s'ils pensaient?

—Ils ne vivraient pas, sans doute. Il y a trois sortes d'esprits: ceux qui voient la nécessité et l'acceptent; ceux qui la subissent et ne la voient pas; et ceux qui, la voyant, ne l'acceptent pas. Les premiers sont les plus sages; les derniers, les plus clairvoyants. Car ceux qui acceptent le plus volontiers ce qu'ils voient du monde, ne sont pas si sûrs de le voir, bien qu'ils le croient. Ceux qui ne voient point, ni ne résistent, sont les plus heureux, et peu différents des bêtes et des enfants. Ainsi il ne vaut rien d'être homme: car c'est alors que plus l'on vit, et moins l'on accepte. On s'excuse bien d'accepter ce qu'on ne comprend pas,—et toujours mieux que de ne le pas comprendre. Étant ce qu'il est, Pascal trouve doux de se réduire à cet état d'enfant: car combien d'effort n'y faut-il pas? Mais le cœur n'est jamais assez dénué; et pour un enfant, il ne lui voit jamais assez d'innocence.

—L'étrange image, cependant, d'un Pascal qui s'exerce à l'enfance.

—Il nous le semble: c'est que nous n'avons pas, comme lui, une raison toute parfaite et toute bonne de faire ce qu'il fait. Il veut être un enfant, parce qu'il ne se sait point sans père. Mais, au contraire, il court à un père divin qui lui ouvre les bras. La douceur est sans pareille d'avoir un père; s'il est aussi tendre qu'il est puissant, quel salut et quel refuge que ses bras? Qui ne voudrait d'une telle enfance, qu'accueille une telle paternité? La grande différence de Pascal à tous les autres, c'est que Jésus-Christ lui est tout, et que tout le reste ne lui est rien. Votre Tolstoï aime tant les raisons et les faits, qu'à peine si la personne de Dieu l'occupe. Il aime tant l'Évangile, qu'il se passe de Jésus-Christ. Mais, pour Pascal, s'il n'y a un Dieu dans l'Évangile, l'Évangile lui paraît presque aussi vide que tout le reste. Pascal est tout homme et tout passion; il ne connaît que la passion et que l'homme. Il lui faut un homme en son Dieu, et un Dieu dans son homme. Il en sait les blessures. Il en écoute l'agonie. Il recueille le sang qui coule. Il boit les paroles suprêmes et le dernier souffle. Il s'en enivre. Toute lumière, il la reçoit des yeux divins. Il parle aux plaies qui lui parlent. Dans le sein de la mort, il parle à la vie, qui lui répond par la vie, et le peut seule. Il ne sait pas ce que c'est que le salut sans le Sauveur. Et je ne le sais pas plus que lui.

«Qu'eût-il été, ce grand Pascal, s'il n'avait pas été chrétien? Il n'eût jamais fait un athée. Il avait trop d'étoffe; et il avait mesuré que, s'il en faut un peu pour tailler un athée, il n'en faut pas beaucoup pour l'en draper.

«Il faut un Dieu à toute âme puissante. S'il n'avait eu Jésus-Christ, dans l'impuissance d'en avoir aucun autre, il eût donné dans quelque désespoir infini. Il n'avait pas l'âme froide d'un Spinosa, raison parfaite et glaciale. Il était bien trop grand pour se suffire de lui-même, comme font ces petits. Se plaire à soi marque la force, mais jusqu'à un certain point seulement.

«Pour que Pascal supportât la vie, il était nécessaire qu'il crût. Il a eu la foi la plus vive. Et la preuve, c'est qu'elle était triste. Les simples d'esprit sont seuls joyeux: cette récompense leur est acquise. Une grande âme qui croit est toujours triste. Car elle est dans le monde comme Colomb revenant d'Amérique: et elle pense que le monde est peu.

«Le mol oreiller, que dit Montaigne, a beaucoup de douceur, en effet: il est bon aux têtes bien faites, qui le sont au tour commun. Mais il n'y a point de repos sur cette plume à des têtes singulières. Il en est qui ne peuvent dormir sur le duvet.

—De toutes parts, observai-je, on les accuse alors de maladie.

—C'est le propos vulgaire, qui a, d'ailleurs, sa vérité. Tous, nous sommes des malades qui périclitent. La maladie est mortelle, c'est le mot: et l'issue en est sûre. Les plus heureux ne connaissent pas leur maladie, ou la portent en riant. Un peu de santé change toute la vue des choses. Mais ceux dont l'âme est non commune payent de leur santé cette maladie-là. Pour toujours ils sont malades. Ne renient-ils pas la joie? Et cependant qu'ils en sont riches parfois, et qu'il en est, dans leur nombre, qui l'aiment. Mais ils ne veulent plus y croire! Les partis de la volonté sont les plus beaux de tous. Ce sont ceux de l'Intelligence qui a pénétré l'abîme du Cœur. Et la beauté de l'âme ascétique est là.