CHAPITRE IX

Arrivée de la chevalière d’Éon en France.—Réception qui lui est faite par la ville de Tonnerre.—Son installation à Versailles et sa présentation à la Cour.—Impressions et réflexions de sa famille, de ses amis, des contemporains.—Popularité de la «nouvelle héroïne» en France et à l’étranger; ses succès dans le monde de la Cour et la société de Paris; sa volumineuse correspondance.—Nouvelle querelle avec Beaumarchais.—D’Éon, ayant quitté ses habits de femme, est appréhendé par ordre du roi et conduit au château de Dijon.

Le 13 août 1777, d’Éon quittait Londres; dans la nuit même, il s’embarquait pour la France. Quelle que fût sa joie de rentrer dans sa patrie, d’embrasser sa vieille mère qu’il aimait tendrement, de retrouver son foyer et sa fertile Bourgogne toute couverte de pampres, il dut faire un cruel retour sur lui-même. Quinze ans s’étaient écoulés depuis son dernier voyage: c’était alors le «petit d’Éon» du duc de Nivernais, le protégé du comte de Choiseul qui apportait à Versailles les ratifications d’un grand traité. Sa sacoche était moins gonflée de papiers d’État que son cœur ne l’était d’illusions et d’espérances. La fortune souriait à son ardente jeunesse; elle lui apportait de brillantes récompenses et lui laissait entrevoir un avenir plein de promesses. Il était accueilli à Versailles, distingué par la marquise de Pompadour, revenait à Londres la croix de Saint-Louis sur la poitrine. Bientôt après il était fait ministre plénipotentiaire et pouvait, grâce à un intérim, représenter lui-même son souverain pendant deux mois de fastueuse ambassade. Il avait connu alors toute l’ivresse du triomphe, mais aussitôt après toute la rancœur d’une disgrâce subite. C’étaient d’abord les vexations et les dédains du comte de Guerchy; puis une lutte pleine d’embûches et de ruses; le procès enfin intenté par une suprême audace contre son rival et le scandale si enivrant pour lui qu’avait été la condamnation de l’ambassadeur de France. Dernier et périlleux triomphe qui soulevait l’indignation de Paris et de Versailles, provoquait l’abandon du roi et, l’un après l’autre, de tous ses protecteurs. Une pénible vie d’expédients avait commencé alors, le réduisant peu à peu au désespoir et le poussant enfin à cette métamorphose inspirée par l’illusion tenace du public, longuement méditée et plus d’une fois rejetée avant d’être enfin admise.

Il revenait maintenant en vaincu. Le «petit d’Éon», tant choyé jadis par le marquis de L’Hospital et que le duc de Choiseul avait présenté comme un «fort joli garçon» au duc de Nivernais à cause de ses yeux bleus au regard hardi et intelligent, de sa taille fine mais bien proportionnée et souple, était devenu un homme de cinquante ans, à la démarche brusque et à la voix éclatante; son menton volontaire était tout piqué d’une barbe noire rasée à grand’peine. Il avait conservé du dragon les manières et le genre d’esprit en même temps que l’uniforme, ce cher uniforme gris à parements et à soutaches rouges qu’il n’avait jamais consenti à abandonner pendant son séjour à Londres et qui avait fait de lui une silhouette aussi familière aux ministres d’État qu’aux mobs de la Cité. Aussi témoignait-il d’une égale répugnance à prendre l’habit féminin et à se résigner au genre de vie de son nouveau sexe. Bien qu’il eût signé l’étrange convention qui lui reconnaissait la qualité de femme, il aurait voulu demeurer homme au moins par la mise et s’était efforcé de fléchir le comte de Broglie sur la question du costume. Il affirmait que son vœu le plus cher serait de «continuer sa route militaire dans l’armée, où par sa bonne conduite il n’avait jamais scandalisé personne; mais en même temps se déclarait prêt à obéir à toutes les volontés du roi, qu’elles fussent de le laisser dans le monde en cornette et en jupe», ou même de «faire couvrir sa tête dragonne du voile sacré dans un couvent de nonnes».

Qu’y avait-il de sincère dans l’emphase de ces déclarations? Dans un dernier retour de bon sens, voyait-il partir avec casque, aigrette, épaulette tous les rêves généreux de sa jeunesse follement sacrifiés à une ambition désordonnée et désormais impuissante? Cet attachement obstiné à l’uniforme, symbole de la carrière régulière et de la discipline, marque-t-il chez lui un dernier regret de l’existence honorable et sûre qu’en bornant ses désirs il n’eût pas manqué de s’assurer? Peut-être; comme peut-être aussi n’y a-t-il là qu’une feinte de plus, un moyen détourné de prolonger l’équivoque et de donner le change? La justice anglaise et la volonté du roi de France le font femme; mais la répugnance qu’il montre à revêtir les habits de son nouveau sexe est bien faite pour enraciner dans leur croyance ceux qui veulent toujours le tenir pour un homme. En déclarant si haut qu’on lui impose des habits de femme, d’Éon cherche évidemment à laisser entendre que le sexe n’est pas plus de son goût que la mise, et que la volonté du roi, à laquelle il doit se soumettre, ne peut cependant rien changer à la nature. Il évite ainsi les difficultés du présent, tout en se ménageant pour l’avenir une rentrée en scène sous son costume naturel. Seul parmi les contemporains, Voltaire semble avoir démêlé au juste toute cette intrigue dont il a fait justice par une comparaison assez cruelle: «Je ne puis croire, écrit-il de Ferney au comte d’Argental, que ce ou cette d’Éon ayant le menton garni d’une barbe noire très épaisse et très piquante soit une femme. Je suis tenté de croire qu’il a voulu pousser la singularité de ses aventures jusqu’à prétendre changer de sexe pour se dérober à la vengeance de la maison de Guerchy, comme Pourceaugnac s’habillait en femme pour se dérober à la justice et aux apothicaires[176]

D’ailleurs tout en protestant véhémentement contre la volonté du roi qui changeait son casque en cornette, d’Éon s’ingéniait à tirer parti de son nouveau rôle et à se faire de sa métamorphose une réclame nouvelle et plus bruyante. Il a raconté lui-même comment, passant par Saint-Denis avant de gagner Versailles, il s’était fait conduire par Dom Boudier auprès de la supérieure du couvent des carmélites, qui n’était autre que Mme Louise de France. Celle-ci, avant d’ouvrir le rideau du parloir, aurait demandé comment était habillée Mlle d’Éon, et sur la réponse qui lui fut faite qu’arrivant de Londres elle «était encore en bottes et en uniforme, la supérieure aurait exhorté son interlocuteur invisible à prendre les habits et à mener la vie d’une fille chrétienne»[177]. Cependant, malgré les sages avis de la vénérable princesse et en dépit de la condition formelle que lui avait imposée Vergennes dans sa lettre du 12 juillet, ce ne fut qu’à Versailles, où il arriva en dragon, que d’Éon finit par se soumettre et obéir à l’ordre qui lui fut réitéré en ces termes:

DE PAR LE ROI

Il est ordonné à Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Thimothée d’Éon de Beaumont de quitter l’habit uniforme des dragons qu’il a coutume de porter et de reprendre les habillements de son sexe avec défense de paraître dans le royaume sous d’autres habillements que ceux convenables aux femmes.

Fait à Versailles, le 27 août 1777.

Signé: Louis Gravier de Vergennes[178].

Enfin, comme notre chevalier, à bout d’arguments, objectait encore au ministre que ses faibles ressources ne lui permettaient pas de se commander un trousseau convenable, Marie-Antoinette, intéressée aux infortunes d’une fille si intrépide, aurait ordonné, si l’on en croit d’Éon et ses biographes, que ce trousseau serait confectionné à ses frais. Il est certain, en tout cas, que Mlle Bertin, la célèbre marchande de frivolités, couturière de la reine, eut la première le singulier honneur d’emprisonner sous les jupes décentes et sévères d’une vieille et noble demoiselle le bouillant capitaine de dragons. Pour le reste de sa garde-robe, d’Éon s’adressa à Mlle Maillot, marchande de modes plus modeste, et à Mme Barmant, «faiseuse de corps flexibles et élastiques». Le sieur Brunet, perruquier, rue de la Paroisse, fut chargé de lui accommoder une «coiffure à triple étage».

Alors que tant de mains agiles remuaient dentelles et rubans, ou baleinaient les corsets qui allaient si fort incommoder d’Éon, celui-ci, profitant des quelques jours où il pouvait encore porter librement sa tunique de dragon, se hâta de prendre le coche qui devait le mener auprès de sa vieille mère.

C’est le 2 septembre qu’il atteignit la petite cité bourguignonne. S’il est vrai que les villes ont comme un visage où nous aimons à retrouver le caractère des plus célèbres de leurs enfants, celle-ci semble vouloir symboliser à merveille l’humeur de notre héros et en illustrer le souvenir. Escarpée et montueuse, elle a dans son premier aspect un air de hardiesse et de vivacité. D’une allure leste et décidée, les rues grimpent comme à l’assaut du rocher d’où l’église Saint-Pierre domine la ville qu’enserre la double ceinture du fleuve et d’une rangée de collines agréablement boisées. Il semble qu’à se trouver enfermée dans cette prison naturelle la petite ville ait pris cet air de brusquerie et de mutinerie, cette allure un peu désordonnée et incohérente, comme pour regimber contre la condition plaisante mais étroite qui lui est faite.

Le soir où d’Éon y pénétra par le pont jeté sur le pétulant Armençon, Tonnerre illuminée était toute en fête comme pour le retour d’un fils ou plus exactement d’une fille prodigue. «Plus de douze cents personnes, écrit d’Éon (non sans exagération probablement), sont venues au-devant de moi avec canons, fusils et pistolets; ma mère, quoique prévenue depuis si longtemps de mon retour positif en France, ne pouvait le croire; elle est tombée sans connaissance en me voyant, et ma nourrice fondait en larmes. Le lendemain toute la ville en corps et en particulier est tombée chez moi avant que je fusse sortie du lit où j’étais campée sans rideaux, sans miroirs, sans tapisseries et sans sièges. Cette image de mon ancienne guerre est plus agréable à mes yeux qu’un palais.» La joviale humeur dont faisait montre notre chevalier ne semble pas lui avoir fait oublier le ton pitoyable qu’il sied d’employer vis-à-vis d’un puissant correspondant dont on attend quelque grâce, et il reprend avec non moins d’exagération: «J’ai trouvé dans un cruel délabrement mon bien de patrimoine consistant principalement en vignes; on croirait que les hussards s’en sont emparés ainsi que de ma maison, qui ressemble présentement au château du baron de Tundertrumtrum; il n’y a plus que les portes et les fenêtres et la rivière d’Armençon dans mes jardins. Mais si quelque chose peut m’attacher à la vie, dit-il en terminant, c’est la joie de l’amitié pure que mes compatriotes tant de la ville que des campagnes voisines, depuis les plus grands jusqu’aux plus petits, ont bien voulu me témoigner; d’eux-mêmes ils m’ont rendu les honneurs qui ne seraient dus qu’à vous et à Mgr le comte de Maurepas si vous passiez par Tonnerre pour aller dans vos terres et lui à son comté de Saint-Florentin[179]

Cependant, malgré toute la joie qu’il éprouvait à se trouver au milieu de sa famille et de ses compatriotes émerveillés de ses aventures et de ses saillies, d’Éon n’était pas homme à se contenter longtemps d’une célébrité provinciale; il avait probablement vérifié que nul n’est prophète en son pays et qu’il fallait à la comédie qu’il allait jouer une scène plus brillante et plus vaste, ainsi que des spectateurs plus raffinés. Le ministre s’impatientait de ses retards à exécuter les ordres du roi et Mlle Bertin lui affirmait que sa présence était nécessaire pour les derniers essayages.

Il quitta aussitôt Tonnerre et se rendit à Versailles, d’où il se hâta d’annoncer au comte de Vergennes son retour, sa tardive obéissance et les déboires qu’elle lui causait: «Il y a une dizaine de jours que je suis de retour, disait-il au ministre, et il y en a huit que je me suis conformée à vos intentions, comme Mlle Bertin a dû vous le certifier à Fontainebleau. Je m’efforce dans la retraite de mon appartement de m’habituer à mon triste sort. Depuis que j’ai quitté mon uniforme et mon sabre, je suis aussi sot qu’un renard qui a perdu sa queue. Je tâche de marcher avec des souliers pointus et de hauts talons, mais j’ai manqué me casser le col plus d’une fois; au lieu de faire la révérence, il m’est arrivé plus d’une fois d’ôter ma perruque et ma garniture à triple étage, que je prenais pour mon chapeau ou pour mon casque. Je ne ressemble pas mal à cette Catherine Petrovna que Pierre le Grand enleva d’un corps de garde au siège de Derpt pour la faire paraître à sa Cour avant de lui avoir fait apprendre à marcher sur ses deux pieds de derrière[180]

D’Éon, si l’on en croit ses contemporains, n’exagérait guère le ridicule de son nouvel accoutrement, et si, comme il disait lui même, il est malaisé de changer en un jour «d’habits, de chemise, de logis, de résolution, d’avis, de langage, de couleur, de visage, de mode, de note, de ton et de façon de faire», il se consolait du moins par la singularité et l’affectation de la gêne physique qu’il éprouvait. Toutefois il vivait retiré rue de Conti, à Versailles, ayant refusé courtoisement l’invitation du sieur Jamin, prêtre de Fontainebleau, qui «sans avoir l’honneur d’être connu de lui» lui offrait, «s’il venait à cette Cour à Fontainebleau, un logement des plus agréables non par les plaisirs bruyants, mais par les promenades en forêt», et assurait son hôte «qu’il serait à Fontainebleau sans y être et maître de porter tel habillement qui lui conviendrait». L’aimable invitation de cette «dévote personne» n’avait pas séduit d’Éon, qui ne se sentait pas encore préparé à affronter la curiosité de la Cour. Il tenait aussi à rendre ce coup de théâtre aussi éclatant que possible et s’ingéniait à en assurer le succès. Quelques mois avant son arrivée en France il avait déjà prié M. de La Chèvre d’être «son précurseur», et celui-ci se vantait de lui avoir «préparé les voies avec toute la chaleur imaginable et un zèle infatigable». Puis c’était un sieur Dupré, tuteur des lords Dawn et Albergeney, qui, «chez le chevalier Lambert et le vicomte de Choiseul, avait ouvert les yeux à une infinité de gens».—«On n’en revient point encore de l’étonnement, écrivait-il à d’Éon; on s’adresse à moi pour expliquer ce phénomène politique, et si je n’étais pas aussi bien informé que je le suis, je me trouverais souvent en défaut[181].» D’Éon, qui avait fini par prendre goût à la mascarade, se multipliait, accréditant tous les bruits, entre-bâillant sa porte à ses anciennes relations et annonçant à ses protecteurs son retour en France:

J’apprends avec beaucoup de plaisir, Monsieur, lui répondait le maréchal duc de Broglie, que vous êtes de retour en France; qu’il vous est permis de goûter, dans votre famille, une tranquillité dont vous êtes privé depuis longtemps. Je suis sensible aux sentiments d’attachement que vous me témoignez et j’ai l’honneur d’être très parfaitement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur[182].

La comtesse douairière d’Ons-en-Bray, femme du président Legendre, qui connaissait d’Éon depuis sa plus tendre enfance et fut naturellement une des premières averties de son retour, ne pouvait sans sourire s’imaginer sous les jupes de la chevalière celui qu’elle avait connu étudiant en droit, escrimeur de premier ordre et galant secrétaire d’ambassade; aussi accueillait-elle avec la plus grande incrédulité cette nouvelle aventure dont le héros lui faisait un récit plaisant:

Votre lettre, lui répondait-elle, m’a fait rire aux larmes de vos saillies et de satisfaction que vous ne m’ayez pas oubliée, Mademoiselle ou Monsieur: je crains de mentir; j’avoue que j’apporte encore de l’incrédulité à votre métamorphose et ne me permets pas cependant pour détruire mon incrédulité de faire et même de dire comme le bon apôtre Thomas. Mademoiselle, soit; j’en suis plus à mon aise pour vous dire tout le plaisir que je me fais de vous revoir quand vous serez de retour de Versailles. Je vous y adresse les marques de reconnaissance de votre souvenir, ne sachant où reposent à Paris vos appas femelles. Sont-ils parés de plumes? J’avoue qu’il cadre dans mon esprit que la coiffure de Mars est la seule qui vous convienne, en ayant la bravoure et les inclinations. J’ai avec moi deux émules avec qui vous me demandez de refaire connaissance. Ils le désirent plus que jamais, comme vous le croyez bien, et l’un d’eux, un grand gars qui occupe votre ancien appartement, voudrait sûrement le partager avec vous; mais en mère de famille qui doit maintenir le bon ordre chez elle, il faudrait que je vous crusse tout à fait dragon pour vous prier de faire société nuit et jour avec les miens, qui s’en tiendront aux égards dus au beau sexe et vous gardent des bâtons de sucre tors pour guérir votre poitrine des influences de l’air dont elle est attaquée à présent. Ménagez-vous bien, Mademoiselle, et sous quelque forme que vous deviez nous reparaître, soyez persuadée que vous nous serez toujours très intéressante par le souvenir des anciennes marques de votre attachement, qui vous répond du mien pour toujours[183].

Aussi peu dupe de la métamorphose que Mme d’Ons-en-Bray, Mme Tercier, veuve de l’ancien ministre secret de Louis XV qui avait si longtemps correspondu avec d’Éon, s’étonnait de n’avoir point revu le chevalier depuis son retour. Elle lui reprochait vivement de ne s’être point encore présenté chez le comte de Broglie, tout en paraissant deviner la cause de cette hésitation.

Je ne suis pas étonnée, lui écrivait-elle, que vous ayez tant de peine à vous faire au nouveau déguisement que vous allez prendre, qui vous gêne et vous embarrasse; il est bien fait pour cela; aux yeux de vos amis, vous serez toujours un brave homme et un sujet fidèle; ils vous aimeront également et chériront votre amitié n’importe dans quel habit. Je vous prie de me mettre à la tête de vos amies qui vous sont le plus attachées, ainsi que toute ma famille, qui me charge de vous faire mille tendres compliments[184].

Les aimables reproches de Mme Tercier et ses billets affectueux ne réussirent pas à faire sortir d’Éon de sa tanière, où il se tenait, disait-il, comme un «renard sans queue». Les sucres d’orge de Mme d’Ons-en-Bray ne parvinrent point non plus à vaincre le rhume qui le retenait avec tant d’à-propos au logis. Embarrassé dans ses jupes, il demeurait invisible. Cependant, le bruit de son arrivée, de ses aventures et de sa singulière métamorphose ne tarda pas à percer le cercle assez restreint de ses amis intimes et parvint bientôt jusqu’aux oreilles de la reine, qui voulut aussitôt voir cette moderne amazone: «Elle envoya un valet de pied, raconte Mme Campan, dire à mon père de conduire la chevalière chez elle; mon père pensa qu’il était de son devoir d’aller d’abord prévenir son ministre du désir de Sa Majesté. Le comte de Vergennes lui témoigna sa satisfaction sur la prudence qu’il avait eue et lui dit de l’accompagner. Le ministre eut une audience de quelques minutes. Sa Majesté sortit de son cabinet avec lui et, trouvant mon père dans la pièce qui le précédait, voulut bien lui exprimer le regret de l’avoir déplacé inutilement. Elle ajouta en souriant que quelques mots que M. le comte de Vergennes venait de lui dire l’avaient guérie pour toujours de la curiosité qu’elle avait eue[185]».

Si d’Éon, en dépit de la reconnaissance officielle de son nouveau sexe par le roi, ne fut pas reçu en audience particulière par la reine, il ne manqua pas du moins de paraître à Versailles sous son nouveau costume et à plusieurs reprises se trouva dans les galeries du château sur le passage de Leurs Majestés. Ce fut le 21 octobre 1777, jour de sainte Ursule, ainsi qu’il prend soin de le noter dévotement, que le chevalier d’Éon, ancien capitaine de dragons, ancien ministre plénipotentiaire de France à Londres, «reprit sa première robe d’innocence pour paraître à Versailles, comme il avait été ordonné par le roi et ses ministres»[186]. Ce fut un véritable événement que l’apparition dans le cercle des courtisans de ce «phénomène politique» ou, comme l’appelait fort irrévérencieusement Voltaire, «de cet amphibie». Chacun voulut voir cette femme extraordinaire, simplement vêtue, et qui pour tout joyau portait sur son corsage une croix de Saint-Louis gagnée sur le champ de bataille aussi bien que dans les ambassades.

Certains, qui avaient été ennemis de Choiseul, se plaisaient à faire un succès à l’impétueux adversaire du comte de Guerchy; mais la plupart, poussés par la curiosité, se montraient surtout intrigués par cette merveille pathologique qui, avec toutes les apparences et les manières d’un homme, se déclarait cependant femme. Plusieurs des contemporains n’ont pas manqué de peindre d’Éon tel qu’ils le virent dans ces circonstances, et il faut avouer que le portrait n’est guère flatté. «Elle a encore plus l’air d’être homme depuis qu’elle est femme, assurait un journal de l’époque en parlant de notre chevalier. En effet on ne peut croire du sexe féminin un individu qui se rase et a de la barbe, qui est taillé et musclé en hercule, qui saute en carrosse et en descend sans écuyer, qui monte les marches quatre à quatre... Elle est en robe noire. Les cheveux sont coupés en rond comme des cheveux d’abbé, placardés de pommade et de poudre, surmontés d’une toque noire à la manière des dévotes. N’étant point habituée aux talons étroits et hauts des femmes, elle continue d’en avoir de plats et de ronds[187].» D’Éon, à qui cette feuille élégante et mondaine refuse tous les dons du sexe aimable, n’avait pas voulu pousser trop loin la mascarade; mais s’il n’avait pas usé du rouge qui faisait encore fureur, il ne semblait pas non plus ignorer toute coquetterie féminine, portant quelquefois des «robes noires en raz de Saint-Maur», plus souvent des «jupes en taffetas bleu de ciel avec petite rayure puce» ou même «en croisé broché mordoré», comme le relatent les notes de la demoiselle Maillot, sa couturière[188]. Mais en dépit de ses efforts pour parvenir à l’élégance, d’Éon demeurait parfaitement ridicule: «La longue queue de sa robe, ses manchettes à triple étage» contrastaient si malheureusement avec ses «attitudes et ses propos de grenadier qu’il avait ainsi le ton de la plus mauvaise compagnie». C’est en ces termes peu obligeants que s’exprime dans ses Mémoires, écrits après la mort de d’Éon, Mme Campan qui, éclairée alors sur le véritable sexe du chevalier, ne peut s’empêcher de montrer quelque dépit d’avoir été mystifiée par un personnage qui eut avec sa famille et avec elle-même des relations de la plus cordiale intimité[189].

Le jugement des contemporains sur l’extérieur de d’Éon, son accoutrement et ses manières, est d’ailleurs aussi unanime que peu flatteur. «Quelque simple, quelque prude que soit sa grande coiffe noire, relate Grimm dans sa Correspondance littéraire à la date du 25 octobre 1777, il est difficile d’imaginer quelque chose de plus extraordinaire et, s’il faut le dire, de plus indécent que Mlle d’Éon en jupes[190].» L’abbé Georgel, secrétaire du fameux cardinal de Rohan, fait d’un trait dans ses Mémoires le portrait de la chevalière, à qui il a été présenté: «Ses vêtements, écrit-il, auxquels elle ne pouvait s’habituer lui donnaient un air si gauche et si gêné qu’elle ne faisait oublier ce désagrément que par les saillies de son esprit et le récit trop piquant de ses aventures[191]

La métamorphose causa naturellement une grande stupéfaction; mais, en dehors de quelques habitants de Tonnerre qui avaient de bonnes raisons pour ne pas démordre de leur première opinion, ne trouva pas d’incrédules obstinés. Le sexe désormais officiel de la chevalière d’Éon fut accepté et respecté. L’intéressé se prêtait d’ailleurs à le confirmer, et la contrainte même qu’il affectait ainsi que sa difficile résignation à sa nouvelle existence n’étaient que des ruses plus savantes pour cacher le subterfuge. Il trouvait à jouer cette comédie, en outre de la sécurité de son séjour en France et le payement d’une pension devenue son unique ressource, un regain de la popularité dont il avait toujours été passionnément friand. Du jour de sa présentation à la Cour, sa popularité ne fit que grandir, tourner même à cette célébrité extraordinaire qui, à l’heure actuelle, préserve encore son nom de l’oubli. Il devint alors l’objet de toutes les conversations, le point de mire de toutes les curiosités. Les lettres de félicitations les plus emphatiques, les témoignages d’admiration les plus excessifs lui parvenaient d’inconnus émerveillés de sa surprenante odyssée, tandis que ses anciens amis le harcelaient de billets du tour le plus piquant. Parmi eux le duc de Chaulnes, qui l’avait connu à Londres au plus fort de sa lutte avec Guerchy, lui écrivait, faisant allusion aux derniers événements:

Je ne sais pas si la chevalière d’Éon se ressouvient d’avoir vu le chevalier d’Éon, entouré de grenadiers, imprimer en 1764, une page de la Guerchiade sur la main du duc de Picquigny; mais je sais que le duc de Chaulnes s’en ressouvient très bien, ainsi que de tous les procédés honnêtes qu’il a reçus de lui ou d’elle, car on ne sait plus où on en est. Je suis fort porté à croire par exemple que votre ami commun trouvera beaucoup plus du chevalier dans la chevalière qu’il ne voudrait y en trouver. Quant à moi qui ne suis qu’un bonhomme, et votre voisin, je voudrais savoir le moment où je pourrais aller discourir un moment avec Mademoiselle comme j’aurais discouru avec Monsieur. Comme tout frais remué de la politique, vous auriez peut-être des raisons pour préférer de venir chez moi: c’est cinquante pas à faire d’un côté ou de l’autre, que j’aimerais mieux vous épargner pourvu cependant que ce ne soit ni demain samedi, ni lundi. Je vous demande pardon de ces si, de ces car, de ces mais, très ridicules lorsqu’il s’agit de vous témoigner, Mademoiselle, toute ma reconnaissance des bontés que vous m’avez marquées et de l’amitié du feu chevalier. J’espère que vous rendrez justice à mon respect[192].

Les amis de d’Éon ne savaient plus en effet «où ils en étaient», ni quel style employer. La marquise Le Camus, dans un gracieux billet où elle l’invitait à souper, trouvant «à coup sûr sa société désirable», débutait ainsi:

Brave Être, si j’avais votre facilité pour écrire, je ne serais pas embarrassée au premier mot; j’ai donc cherché l’épithète qui me paraît convenir le mieux à ce que vous méritez; j’espère que vous trouverez bon qu’en vous mettant au-dessus de tout sexe, je ne vous en attribue aucun précisément, de peur de me tromper[193].

L’embarras était encore plus grand pour ceux qui avaient connu d’Éon dès sa plus tendre jeunesse, et ne l’avaient jamais perdu de vue dans son aventureuse carrière. C’était le cas de M. Genêt, premier commis aux Affaires étrangères, père de Mme Campan, qui avouait avec une aimable ironie que la langue française manquait d’épithètes appropriées à la nouvelle condition de son étrange correspondant: «Pour ne point donner aux cardinaux le Monseigneur qu’ils exigeraient, les ducs leur écrivent en italien, et moi, être unique, dont je ne trouve le parangon que dans les divinités des anciens, pour vous adresser la parole d’une manière digne de vous et des sublimes mystères dont vous êtes l’emblème je me servirai de la langue anglaise qui n’a point de genre déterminé dans ses mots appellatifs et qui ne connaît guère de femelle qu’un chat et un vaisseau, je vous dirai donc: My dear Friend, voulant dire: mon cher ou ma chère amie, ad libitum[194]

Ceux qui avaient rencontré le petit d’Éon chez le prince de Conti, dans les beaux salons du Temple, alors qu’il cherchait fortune et carrière, se rappelaient au souvenir de l’illustre chevalière et la suppliaient de leur ouvrir sa porte. Lui, toujours imperturbable, jouait en dilettante son rôle de phénomène à la mode; il éprouvait une orgueilleuse satisfaction à duper ses contemporains, ou tout au moins à exciter leur étonnement. Il retenait les uns par le récit des événements auxquels il avait été mêlé et captivait les autres par des anecdotes grivoises débitées avec une verve intarissable. Ses manières singulières ne lassaient pas; on le recherchait sans cesse et ses amis se séparaient de lui à grand’peine.

Je pars avec le regret de n’avoir pu vous offrir mon tribut d’admiration, lui écrivait le chevalier de Bonnard, sous-gouverneur des enfants du duc de Chartres. Voilà une lettre de votre cousine, qui est ma tante; je lui dirai dans trois jours que je vous ai vue et que vous êtes au-dessus de votre grande réputation. Elle se félicitera sans doute et s’affligera pour moi que je n’aie pas profité plus souvent et plus longtemps d’un bonheur dont je sens tout le prix[195].

L’intérêt et la curiosité qu’avait excités d’Éon par sa métamorphose ne lui avaient pas valu seulement un succès de Cour. Le bruit de l’aventure avait porté son nom bien au delà des frontières. En Angleterre, où l’on s’était particulièrement attaché à le suivre, l’opinion se montrait curieuse de tous les détails. Mlle Wilkes qui, par un curieux billet que nous avons cité, avait elle-même dès le premier jour demandé à d’Éon la «vérité sur son nouveau sexe», s’enquérait auprès du baron de Castille de l’accueil fait à Versailles à l’illustre chevalière, et M. de Castille, tout en transmettant à d’Éon les «plus tendres compliments de la fille du lord-maire», ajoutait: «J’ai répondu à Mlle Wilkes, ma chère héroïne; j’interprète vos sentiments et je lui dis beaucoup de choses de vous comme ayant été témoin de vos succès à la Cour[196]...»

En Allemagne, où cependant il n’avait fait que passer, on s’inquiétait de d’Éon:

Monsieur, lui écrivait un libraire de Berlin, je ne suis pas en droit de vous reprocher l’entier oubli d’un homme que vous avez très honnêtement préconisé et qui vous est attaché depuis 1756; mais ne cessant de m’intéresser à l’homme célèbre que je considère, je ne puis me refuser au désir de savoir, s’il se peut et pour autant que la franchise comportera, à quel clan des mortels je dois la satisfaction d’avoir connu le chevalier d’Éon de Beaumont. Je ne doute point que vous n’en deviniez la raison après ce qui se trouve inséré dans notre dernière Gazette du Bas-Rhin, d’un ton d’authenticité qui m’en impose enfin et contre lequel tout argument me manque... Vous aurez toujours donné de la célébrité aux deux genres et nous serons convaincus que votre conduite a été contenue et admirable. Du beau sexe, dont certainement je ne suis pas, je vous aurais l’obligation possible d’avoir appris, à ceux qui lui sont injustement contraires, qu’il est aussi capable que le nôtre des bonnes, difficiles et grandes choses, et du mien je ne cesserai d’être avec autant d’estime que de considération soit de l’un, soit de l’autre, le très humble, etc.[197].

De Londres et de Paris, les échos de l’aventure étaient venus piquer au vif la sceptique curiosité «du vieux valétudinaire de Ferney», qui s’inquiétait auprès de son fidèle ami le comte d’Argental de la véritable condition d’un hôte qui fort indiscrètement s’était annoncé lui-même chez le glorieux patriarche des lettres françaises:

Je ne vous parlerai pas aujourd’hui, mon cher ange, des deux enfants que j’ai faits dans ma quatre-vingt-quatrième année. Vous les nourrirez s’ils vous plaisent, vous les laisserez mourir s’ils sont contrefaits. Mais je veux absolument vous parler d’un monstre: c’est de cet animal amphibie qui n’est ni fille ni garçon, qui est, dit-on, habillé actuellement en fille, qui porte la croix de Saint-Louis sur son corset et qui a, comme vous, 12,000 francs de pension. Tout cela est-il bien vrai? Je ne crois pas que vous soyez de ses amis s’il est de votre sexe, ni de ses amants s’il est de l’autre. Vous êtes à portée plus que personne de m’expliquer ce mystère. Il ou elle m’avait fait dire par un Anglais, de mes amis, qu’il ou elle viendrait à Ferney, et j’en suis très embarrassé. Je vous demande en grâce de me dire le mot de cette énigme[198].

Les anciens camarades de d’Éon aux dragons, bien qu’ils eussent partagé sa vie à l’armée, n’avaient marqué aucune incrédulité particulière et avaient fêté de bon cœur la nouvelle héroïne. Le baron de Bréget, ancien capitaine au régiment d’Autichamp, et qui avait fait campagne avec lui sur le Rhin, lui demandait, quelques mois après sa métamorphose, s’il pouvait «se flatter d’exister encore dans le souvenir de son ancien frère d’armes»:

Il n’y a que huit jours, écrivait-il, que je suis revenu de la campagne et je me hâte de faire demander à mon aimable camarade la permission de l’aller chercher et lui présenter mes nouveaux hommages. Je supplie très respectueusement mademoiselle d’Éon de me laisser embrasser très franchement et de tout mon cœur mon ancien camarade dragon[199].

Un autre capitaine au même régiment, le comte de Chambry, dans une lettre écrite à la même époque, reprochait vivement à d’Éon de ne lui avoir point annoncé son retour:

J’espère, ajoutait-il, retrouver dans mademoiselle la chevalière d’Éon les mêmes sentiments d’amitié que dans l’ancien chevalier d’Éon, capitaine de dragons, etc., etc... Quant à moi, sous quelque forme qu’il paraisse, j’y prendrai toujours le même intérêt et suis impatient de l’en assurer moi-même[200].

Le marquis d’Autichamp, colonel et propriétaire du régiment à la suite duquel avait figuré d’Éon, avait été, l’un des premiers, averti par celui-ci de sa transformation:

Il n’est que trop vrai, mon cher et brave colonel, lui avait écrit le chevalier, qu’en ma nécessité d’obéir à l’ordre du roi et de la loi j’ai repris ma robe pour l’édification des esprits faibles qui, en moi, ont été scandalisés de la liberté grande d’une jeune fille d’avoir été, par sagesse, cacher et retrancher sa vertu dans votre régiment de dragons pour qu’elle soit plus en sûreté. Ma ruse de guerre ayant été découverte, prouvée et manifestée en justice, le monde fut surpris de me trouver fille. En conséquence, la Cour, pour me punir ou me récompenser, me fait finir ma vie comme je l’ai commencée en devenant cornette[201].

Et le galant colonel de répondre aussitôt:

Je vous ai été fort attaché en votre qualité de capitaine de dragons; la nouvelle forme que vous avez prise n’a jamais été un tort vis-à-vis de moi, et quoiqu’elle m’impose la loi de vous respecter beaucoup plus, elle ne m’ôte pas le plaisir de vous aimer, et c’est, je vous assure, avec empressement que je vous offre l’assurance de ces deux sentiments[202].

Les mêmes sentiments de bienveillante crédulité, les mêmes formules affectueuses se retrouvent sous la plume de tous les anciens camarades de régiment de d’Éon et font foi du bon souvenir qu’il avait laissé parmi eux. Le cas leur avait paru croyable, bien qu’extraordinaire; de plus, il n’était pas sans précédents, ainsi que le baron de Castille s’empressait d’en informer d’Éon dans la lettre suivante:

Mme de Laubespin vous parlera du dragon-fille du régiment de Belzunce; il est encore venu ce matin chez moi, il a le plus grand empressement de vous être présenté, et je suis convaincu qu’il vous intéressera; il a vingt-sept ans, il a près de cinq pieds cinq pouces, une figure agréable, de très beaux cheveux et bien plantés; il est bas officier aux Invalides, et porte les marques de vétérance. M. le duc d’Aiguillon lui donna les deux épées en croix quand il eut été reconnu, et il le fut à l’occasion d’un coup d’épée qu’il avait reçu à la hanche. Il fut présenté au feu roi, qui lui fit beaucoup de questions, il fut présenté au feu roi par M. le prince de Beauvau à la chasse de Fontainebleau[203].

Il semble d’ailleurs que l’aventure de l’illustre chevalière ait tourné la tête de plusieurs femmes. D’Éon, dans ses papiers, a composé tout un dossier des lettres que lui écrivirent des «filles de la plus grande taille», désireuses «de changer leur sexe en apparence», afin de pouvoir s’engager et servir à l’armée. Il y avait joint également les épîtres que lui avaient dédiées quelques insensés, troublés, comme il arrive fréquemment, par la révélation d’une personnalité retentissante.

Ce bizarre recueil, non moins que les billets de ses amis, de ses anciens camarades, et des inconnus eux-mêmes qui lui écrivirent dès son retour, ne laissent aucun doute sur l’étonnement que suscita sa métamorphose et sur la stupéfiante crédulité avec laquelle elle fut généralement acceptée.

Tandis que d’Éon trouvait ainsi, dans le bruit d’un accueil inespéré, d’incessantes satisfactions pour son incommensurable vanité, les ministres, qui s’étaient flattés de le voir reprendre, avec le sexe qu’il avait avoué et le costume qu’on lui avait imposé, toute la décence et la considération désirables, durent s’avouer qu’ils s’étaient étrangement trompés. Non seulement d’Éon, sous son nouveau costume, attirait l’attention de tous; mais, ne pouvant s’habituer aux coiffes, aux corsets et aux jupes, commençait, malgré la défense qui lui en avait été faite, à s’habiller de nouveau fréquemment en homme. Afin de prévenir tout nouveau scandale, M. de Vergennes résolut de donner à l’extravagante chevalière un tuteur vigilant. M. Genêt, premier commis au ministère des Affaires étrangères, compatriote et ami de d’Éon, sembla tout désigné pour cette tâche difficile. Dans sa propriété du Petit-Montreuil, tout voisine de la demeure du comte de Polignac et de l’hôtel de M. de Vergennes, il possédait justement un coquet pavillon où la pétulante chevalière pourrait se résigner au calme que l’on exigeait d’elle. Elle devait y trouver dans la compagnie de Mme Genêt et de ses filles, attachées au service de la reine, un milieu moins austère que celui des dames Urselines, Bernardines, Augustines, au sein desquelles elle avait offert de se retirer dans l’allégresse de son retour. Aussi Genêt la pressait-il de rejoindre sa famille, faisant réparer en toute hâte le logement de son «illustre héroïne». L’hiver s’annonçait rigoureux et il tentait de la séduire par la promesse de «chambres très chaudes» dans sa petite maison. «Que vous me déplaisez, disait-il, dans le trou où vous êtes![204]» Cette affectueuse insistance ne réussit pas à vaincre aisément la répugnance de d’Éon à subir une tutelle où il avait démêlé la volonté du ministre; aussi se fit-il prier longtemps et il ne se décida que vers le milieu de décembre à accepter l’hospitalité de l’aimable famille bourguignonne. Son hôte l’accueillit avec joie et cordialité.

A dater de ce jour, les liens d’intimité qui unissent d’Éon aux Genêt, aux Campan, se resserrent naturellement et donnent lieu à un échange de bons procédés quotidiens dont les papiers de d’Éon nous ont conservé les traces. Un jour, c’est M. Campan qui le remercie très pompeusement d’un Essai d’histoire naturelle qu’il trouve «plaisamment imaginé, mais un peu long»; d’Éon en effet n’était guère ami de la concision. Une autre fois, c’est Mme Campan qui, dans un style plein d’affectation, lui demande pour les princes un simple remède contre la surdité. La femme de chambre de la reine, qui n’a pas encore contre d’Éon le grief de savoir qu’elle a été mystifiée par lui, l’accable d’invitations. «Le 24 avril 1778, toute la famille Genêt, lui écrit-elle, vient passer la soirée chez M. Campan. Elle serait comblée si Mlle d’Éon voulait bien leur faire l’honneur de les y accompagner; elle n’y souperait qu’avec ses bons amis et est priée par Mme Campan d’y venir sans le moindre cérémonial[205]

D’Éon est de toutes les parties qu’organisent les femmes de chambre de la reine. Se refuse-t-il à les accompagner, Sophie Genêt, de son écriture d’écolière, lui fait dépêcher un billet pour le supplier de revenir sur sa détermination; elle redoute cependant de l’importuner, «ce qui verserait la tristesse parmi ses hôtes». Se déplace-t-on pour aller visiter l’oncle Genêt de Charmontaut dans sa jolie terre de Mainville, près Melun, qu’on en avertit aussitôt d’Éon, qui devant tant d’insistance se laisse convaincre. Il parvient si bien à séduire le modeste châtelain que celui-ci ne trouve point de formules assez flatteuses pour le remercier de sa venue, ni de termes assez humbles pour s’excuser de sa frugale hospitalité: