Je me regarde à présent au nombre des heureux mortels. J’ai eu le plaisir de partager avec mon frère la même satisfaction que lui de ce que vous m’avez fait l’honneur de me venir voir à mon petit ermitage, tout comme à lui d’habiter sa campagne du Petit-Montreuil. Et pour comble de satisfaction vous m’avez fait l’amitié et l’honnêteté de m’y écrire. Votre lettre, mademoiselle, me sera tant que je vivrai précieuse. Puisque votre santé s’est rétablie à Mainville, je souhaite que ma petite chaumière vous soit agréable pour venir vous y récréer et conserver une santé qui est chère à ceux qui ont l’honneur d’être connus de vous et qui connaissent vos mérites. Je me félicite d’avoir donné une fête à la chevalière d’Éon au même moment que nous gagnions la victoire sur les Anglais; cela nous a fait un divertissement très heureux et agréable, qui n’a pas été troublé par aucune triste nouvelle. Mon sort est bien changé à présent, mademoiselle; d’agréable qu’il était pendant que j’étais en l’honneur de votre compagnie, il est maintenant aussi isolé que ce bel arbre qui est au puits d’Antin. Pour me consoler et secouer ma mélancolie, je ne tarderai pas à partir pour Versailles, où j’aurai l’honneur de vous aller voir[206].

D’Éon se montra toujours reconnaissant envers cette famille qui l’avait si cordialement accueilli. Très fidèle dans ses amitiés il était, malgré ses modestes moyens, également généreux. De Tonnerre il ne cessait de leur envoyer des produits de sa riche Bourgogne, des truffes alors si renommées et peu connues encore, des chevreuils qu’il avait tués et surtout du vin de son terroir, dont M. Amelot, le comte de Vergennes et le duc de Chaulnes s’avouaient particulièrement friands.

J’ai reçu, ma chère amie, lui écrivait Genêt, deux délicieux présents de votre part en huit jours, tous deux faits pour nous réjouir le cœur. C’est votre portrait en dragon qui m’a été envoyé par M. Bradel et dont je suis fort content, et une feuillette de votre excellent vin. Nous mettrons le portrait sur la table, en buvant le vin à votre santé. Vous savez combien nous vous sommes dévoués et comptons sur votre amitié parce que nous connaissons votre excellent cœur.

Mieux que par ces menues attentions, d’Éon sut prouver son attachement à ses aimables compatriotes, car, avec la prudence et l’autorité d’une douairière qui se complaît à son rôle, il sut faire le bonheur d’une de ses jeunes amies, Adélaïde Genêt, si l’on en croit la lettre qu’elle lui écrivait au lendemain de son mariage avec M. Auguié, «heureux ouvrage qui fut comblé par la reine, dit M. Genêt au delà de toutes les espérances[207]

D’Éon dut trouver cette vie patriarcale bien monotone, et après quelques semaines, «le charme du Petit-Montreuil sous la neige» s’évanouit à ses yeux. Il ne rêvait que bruit, succès et publicité, et se soustrayait avec peine à l’attention de ceux qui désiraient connaître un aussi singulier prodige. Sa renommée était alors universelle et l’on recherchait de tous côtés cette héroïne, aussi modeste qu’intrépide, à laquelle ses contemporains ne savaient comparer que Jeanne d’Arc ou Jeanne Hachette.

D’Éon avait trop ardemment désiré et savamment préparé cette apothéose pour n’y point figurer; aussi ne manquait-il aucune occasion de s’évader de sa retraite et, comme Genêt lui en faisait encore la remarque, «il tenait à Paris comme un petit maître». Parmi les anciennes relations qu’il y avait retrouvées, la comtesse de Boufflers, la spirituelle amie du prince de Conti, «l’idole» du Temple, ainsi que l’avait surnommée Mme du Deffant, avait une des premières désiré revoir l’ancien ministre plénipotentiaire, aux côtés de qui elle avait fait à Londres les honneurs de l’ambassade:

M. d’Usson m’a dit que vous n’aviez point oublié, Mademoiselle, que nous avons eu le plaisir de vous voir en Angleterre et que vous paraissiez souhaiter de renouveler la connaissance que nous avons faite avec vous; j’ai de mon côté le plus grand empressement de revoir une personne qui sera célèbre à jamais par les événements de sa vie et par beaucoup de grandes qualités, et je serai charmée si vous voulez bien venir dîner avec moi vendredi prochain au Temple[208].

C’est qu’en effet l’audacieux aventurier était devenu l’hôte de choix, le personnage à la mode dont on se disputait la présence aux jours de réception. Sur les petits billets d’invitation, que d’Éon conserva religieusement, figurent les noms des femmes les plus spirituelles et des plus illustres personnages. Les salons les plus fermés s’ouvraient fréquemment devant ce phénomène, et ce n’est pas un de ces indices les moins curieux de la légèreté de ce siècle que cette crédulité enfantine dans le milieu où l’on faisait le plus ouvertement parade de scepticisme. Ces esprits raffinés et blasés, devenus comme étrangers aux préoccupations sérieuses de la vie, insensibles aux découvertes de la science, fermés aux charmes des chefs-d’œuvre, ne prisaient plus que l’extraordinaire. Pendant qu’autour d’eux se préparait un formidable bouleversement social dont ils ne savaient discerner les indices, hommes de Cour sans emploi et officiers sans régiment faisaient pour le divertissement des dames qui tenaient «bureau d’esprit», comme on disait alors, assaut de bons mots, concours de piquantes anecdotes. D’Éon excellait dans ce genre; son imagination, sa verve intarissable, ses saillies inattendues faisaient oublier le sel un peu gros de ses dragonnades trop fréquentes. Il attirait enfin par une singularité dont il entretenait soigneusement le mystère. On allait jusqu’à lui savoir gré de la modestie admirablement jouée qui le poussait à ne se produire qu’en très petit comité. Il se targuait, en effet, de fuir les curieux et d’être si indifférent à l’attention qu’il provoquait que ses amis devaient le supplier de remplir ses engagements:

«Le duc de Luynes brûle d’envie de vous voir ainsi que son beau-père, M. de Laval, lui écrivait son ami Reine. Il m’a dit qu’il vous avait prié de manger de sa soupe; puisque vous êtes à Paris, allez donc voir Mme la Duchesse, à qui vous voudrez bien présenter nos hommages[209]

S’il peut paraître étrange de le voir très aimablement prié chez le comte de La Rochefoucauld; chez M. de Villaine, le marquis de Chaponay; chez la vicomtesse de Breteuil; de le voir devenir l’hôte assidu de la duchesse de Montmorency et du vicomte de La Ferté, n’est-il pas plus curieux encore de retrouver cet étrange personnage dans les salons d’une bourgeoisie élevée, d’une noblesse de robe, qui formaient alors une société particulièrement cultivée et sceptique? Il éveille la même curiosité parmi ces graves personnages: les Talon, les Fraguier, les Tascher, les Tanlay, les Nicolaï, les d’Aguesseau, qui se le disputent à l’envi et l’envoient chercher dans leurs carrosses.

Un jour, c’est le comte de Polignac qui le «prie de venir manger à la dragonne un morceau dans son galetas des Tuileries. La chevalière y trouvera, dit-il, du bon café précédé par des côtelettes et un homme de sa connaissance qu’elle désire voir. Le tout se passera à la minute et sans bruit[210]». Une autre fois, c’est le baron de Castille qui lui fait part du désir qu’avait le fameux cardinal de Rohan de connaître la chevalière.

«J’ai donné, lui mande-t-il, votre adresse à M. le prince Louis; il doit ou aller chez vous pendant que vous serez à Versailles, ou vous prier de passer chez lui; le peu d’instant dont il a eu à disposer à Paris l’a empêché d’aller vous chercher[211].» Le mercredi 11 mars 1778, comme il prend soin de le noter sur un agenda méticuleusement tenu au jour le jour, d’Éon déjeune chez Voltaire. Sa journée commencée dans un si curieux tête-à-tête est singulièrement chargée, car il dîne chez la comtesse de Béarn et revient souper chez Mme de Marchais. A ce moment il a déjà abandonné le Petit-Montreuil pour se fixer rue de Conti, où il pourra mener plus aisément la vie mondaine à laquelle il ne peut se soustraire et dont il est d’ailleurs enchanté. L’accueil est aussi flatteur à la Cour qu’à la ville. Il assiste aux représentations de gala dans la loge de Mme de Marchais, femme de l’ancien premier valet de chambre de Louis XV, qu’il admirait particulièrement, à en juger par le portrait qu’il nous a laissé d’elle: «C’est, dit-il, une petite femme, aimable, pleine d’esprit, très jolie, bien faite, avec des cheveux blonds qui lui tombent jusque sur les talons, de grands yeux bleus et des dents blanches comme de l’ivoire; elle était, continue-t-il, l’amie complaisante de la feue marquise de Pompadour. C’est une belle de nuit qui passe sa journée dans le bain, à lire ou à écrire, ou dans son boudoir ou à sa toilette. On ne la voit que le soir ou après le spectacle de la Cour, alors que la compagnie s’assemble chez elle pour y souper délicieusement[212]

D’Éon, comme l’indique son petit agenda, semblait en effet n’admirer pas moins la charmante maîtresse de maison qu’il n’estimait sa table. Il passait la plupart de ses soirées chez elle, et si par hasard il n’y paraissait pas, tout ce petit cercle qu’il animait de sa gaîté s’inquiétait de sa santé. Apprend-on qu’il est malade, aussitôt toutes ces dames se pressent chez lui: «La princesse Sapieha, en s’informant de ses nouvelles, lui envoie le sirop de calebasse dont elle lui a parlé: elle désire sincèrement qu’il puisse contribuer à sa guérison[213].» Puis c’est le marquis de Comeiras, maréchal des camps et armées du roi, qui se fait l’interprète des intimes de d’Éon et traduit leurs anxiétés: /#

Moins étonné qu’affligé j’appris hier, cher camarade, que vous aviez mal à la gorge; que vous vous étiez fait excuser chez Mme de Brige, d’où l’on vous avait envoyé du bouillon. Je racontai tout cela hier au soir à Mme de Marchais: aussitôt elle voulait vous envoyer un potage, une autre un consommé... Mme la princesse de Montbarrey désire fort vous voir chez elle; j’ai promis de vous faire la proposition; l’on me fait un honneur infini, mon cher et ancien camarade, l’on croit que je dispose de vous; le beau sexe, qui veut voir son héroïne, m’en parle sans cesse[214]...

La popularité de d’Éon était en effet à son comble; il s’efforçait d’ailleurs d’entretenir par tous les moyens possibles une renommée dont il était friand et songeait à laisser à la postérité le récit de ses hauts faits. Il composait de burlesques recueils d’anecdotes sur la reprise de ses habits féminins, ou de très graves mémoires sur les négociations auxquelles il avait été mêlé. Tous ces projets, qui forment de volumineux dossiers, ne furent pas publiés et d’Éon se contenta de livrer à l’admiration de ses contemporains la Vie militaire, politique et privée de Mlle d’Éon, connue jusqu’en 1777 sous le nom de chevalier d’Éon[215]. Il en rédigea lui-même la plus grande partie, qui parut dans les Fastes militaires; mais la signature de M. de la Fortelle qui figurait sur l’opuscule permit au chevalier de se décerner toutes les louanges dont il se jugeait digne, en toute sincérité et sans violer les lois de la modestie! Trois mille exemplaires en furent tirés à part, vendus en Angleterre et distribués à des amis, auxquels le donateur envoyait aussi son portrait à l’eau-forte ou au burin.

Tous les graveurs de l’époque s’offraient à l’envi à reproduire les traits de l’héroïque chevalière, qui d’ailleurs se gardait bien de leur refuser une pareille faveur. D’Éon fut portraituré en dragon, avec le casque ou le tricorne; en buste, en pied ou à cheval; en femme, avantagée d’une abondante poitrine, parée de dentelles et coiffée d’un bonnet fort coquet, ou en douairière serrée dans un sévère corsage noir où brille la croix de Saint-Louis. D’autres estampes le représentent en Minerve, casquée d’une sorte de morion qui n’a rien d’antique et où le hibou, cimier de la déesse, a été remplacé par le coq, qui figure dans les armes des d’Éon. Mais le moindre intérêt n’est pas dans les attributs, les légendes et les devises qui entourent ces portraits. D’Éon, qui se piquait de lettres et de sciences autant que de bravoure, sut en effet emprunter à l’antiquité les plus pompeux de ses trophées et inscrire audacieusement autour de sa propre image les vers que les poètes latins avaient consacrés aux plus redoutables héros, aux guerrières les plus farouches de Rome ou de la Grèce. Bien que fort nombreuses et fort variées, ces estampes eurent un grand succès et sont encore aujourd’hui très recherchées.

On les trouvait chez le sieur Bradel, peintre, ou dans la boutique d’Esnault et Rapilly; mais le héros lui-même se chargeait de les vulgariser avec la plus extrême libéralité. Il en avait fait graver une pour ses anciens camarades: «Dédiée aux dragons», disait la légende, et ceux-ci se plaisaient à considérer les traits de l’illustre capitaine et à puiser dans ses hauts faits de nobles enseignements. C’est du moins ce qu’assurait l’aumônier du régiment des Dragons de Ségur, l’abbé Moullet de Monbar:

Je n’ai pas, Mademoiselle, écrivait-il à d’Éon, le bonheur de vous voir; mais je jouis de celui de voir votre image qui attire des visites à ma chambre, où elle est le seul embellissement. Cette image pénètre mon âme lorsque je la fixe; j’y vois une héroïne supérieure aux amazones et à toutes les femmes célèbres de l’antiquité, un dragon plein de fierté et d’audace, un ministre fidèle et patriote qui fait respecter son prince et sa personne; j’y vois un personnage illustre et intéressant qui formera pour les siècles futurs un phénomène qui les embarrassera[216].

Écrits d’ordinaire d’un style moins emphatique, les remerciements des hauts personnages n’étaient ni moins empressés ni moins flatteurs. Le chancelier Maupeou lui envoyait «les témoignages de sa sensibilité»: «Cette attention de votre part m’a fait grand plaisir; soyez persuadée, Mademoiselle, qu’on ne peut rien ajouter à l’estime et à tous les sentiments que j’ai pour vous[217]

Le duc de Guines, ancien ambassadeur de France à Londres, accueillait «avec beaucoup de reconnaissance le présent»[218] qu’il avait sollicité de d’Éon par l’intermédiaire de la comtesse de Broglie, sa belle-sœur; quant aux amis de notre chevalier, ils ne se lassaient point des gravures dont celui-ci les accablait et ils louaient à l’envi les grâces du pastel de Latour ou l’allure audacieuse de l’estampe de Bradel. «Votre gravure est superbe, s’écriait Genêt, surtout par les yeux, qui sont ceux de Bellone même. Le regard est aussi fier que si vous aviez Beaumarchais en présence. Je lui défie de le soutenir. La vérité et l’honnêteté brillent, et c’est la foudre faite pour l’écraser[219]

Depuis que la mort l’avait débarrassé de Guerchy, d’Éon avait en effet trouvé en Beaumarchais un adversaire nouveau et non moins obsédant. Leur querelle était née, comme jadis celle dont l’ambassadeur avait été victime, d’une question d’intérêt, d’Éon n’hésitant pas à proclamer hautement qu’il avait été dupé par Beaumarchais et que celui-ci, au moment de leur transaction, avait mis dans sa poche une somme de soixante mille livres qui devait être affectée à désintéresser lord Ferrers. Cette allégation, que d’Éon allait colportant de tous côtés, fut accueillie avec satisfaction parmi les ennemis de l’auteur du Barbier de Séville et ceux-ci, comme il est naturel, étaient fort nombreux; le récit complaisamment fait du ridicule roman d’amour dans lequel son adversaire s’était un moment laissé entraîner mit en joie la Cour et la ville. Pour une fois, le célèbre pamphlétaire dut reconnaître qu’il n’avait pas les rieurs de son côté, et celui qui s’était si souvent diverti aux dépens de ses contemporains eut à supporter leurs railleries. Il s’irrita de certaines comédies que l’on improvisait alors dans les salons, et des mascarades, inspirées par le carnaval, qui le plaçaient en un amoureux tête-à-tête avec la virile chevalière. Le spectacle était d’autant plus piquant que d’Éon se faisait un plaisir de jouer lui-même son propre rôle, celui de l’ingénue, en face d’un Beaumarchais improvisé. Ainsi mis en scène, et accusé d’un aveuglement si incroyable, Beaumarchais perdit contenance et se fâcha. Ne sachant que répondre, il se plaignit et écrivit au ministre, M. de Vergennes, pour le prier de le laver des calomnies que l’on répandait publiquement sur son compte:

Tant que la demoiselle d’Éon s’est contentée de vous écrire, disait-il, ou de vous faire dire du mal de moi relativement aux services que je lui ai rendus en Angleterre, vous m’avez vu mépriser son ingratitude en silence et gémir de sa folie sans m’en plaindre; j’ai dissimulé ses fautes en les rejetant sur la faiblesse d’un sexe à qui l’on peut tout pardonner... Aujourd’hui, ce n’est plus de loin ni par écrit qu’elle essaye de me nuire: c’est à Paris dans les plus grandes maisons où la curiosité la fait admettre un moment; c’est à table et devant les valets qu’elle pousse la noirceur jusqu’à m’accuser d’avoir à mon profit retenu 60,000 livres qui lui appartenaient dans le fonds que j’étais, dit-elle, chargé de lui remettre... Je ne demande point que la demoiselle d’Éon soit punie, je lui pardonne; mais je supplie Sa Majesté de permettre au moins que ma justification soit aussi publique que l’offense qui m’est faite[220].

Beaumarchais n’eut aucune peine à obtenir la justification qu’il sollicitait du ministre. M. de Vergennes lui fit parvenir une lettre des plus flatteuses, avec la permission de la publier. Il y rendait hommage à la parfaite délicatesse du négociateur, qui, «sans former aucune répétition pour ses frais personnels, n’avait, dans cette affaire, laissé apercevoir d’autre intérêt que celui de faciliter à la demoiselle d’Éon les moyens de rentrer dans sa patrie».

Beaumarchais fut trop satisfait de ce témoignage pour ne point se hâter de le publier. En guise d’envoi, il y joignit une lettre ouverte adressée à d’Éon, où il se montrait dédaigneusement généreux:

Qu’un ménagement si peu mérité, écrivait-il, vous fasse rentrer en vous-même et vous rende au moins plus modérée, puisque mes services accumulés n’ont pu vous inspirer ni justice ni reconnaissance. Cela est essentiel à votre repos; croyez-en celui qui vous pardonne, mais qui regretterait infiniment de vous avoir connue, si l’on pouvait se repentir d’avoir obligé l’ingratitude même[221].

En publiant ces documents, l’auteur du Barbier de Séville n’avait cherché qu’à se justifier devant le public, car c’eût été bien mal connaître son adversaire que d’espérer le réduire aussi aisément au silence. Provoqué devant le tribunal de l’opinion, dont en toute occasion il avait recherché les suffrages; piqué au vif par le dédain de Beaumarchais, humilié par les termes désobligeants du ministre, d’Éon répondit du tac au tac avec une malicieuse ironie. Son épître, qui était adressée au comte de Vergennes, est trop longue pour qu’il soit possible de la citer tout entière; mais quelques passages suffiront à en donner le ton:

Monseigneur,

A présent que j’ai obéi aux ordres du roi en reprenant mes habits de fille le jour de sainte Ursule; aujourd’hui que je vis tranquille et dans le silence, sous l’uniforme des vestales; que j’ai entièrement oublié Caron et sa barque, quelle est ma surprise en recevant une épître dudit sieur Caron à laquelle est jointe la copie certifiée conforme aux originaux d’une lettre qu’il dit vous avoir adressée et de votre réponse.

Quoique je sache mon Beaumarchais par cœur, j’avoue, Monseigneur, que son imposture et la manière dont il s’y prend pour l’accréditer m’ont encore étonnée.

N’est-ce pas M. de Beaumarchais qui, ne pouvant me rendre malhonnête et me décider à ses vues de spéculation sur mon sexe, publia partout à Paris qu’il devait m’épouser après que j’aurais demeuré sept mois à l’abbaye des Dames Saint-Antoine, tandis que dans le fait il n’a manqué d’épouser que ma canne à Londres? Mais son nom seul est un remède contre l’amour nuptial, et ce nom achérontique ferait peur à la dragonne la plus déterminée aux combats nocturnes et des postes avancés.

D’ailleurs, je dois vous prévenir, Monseigneur, que dans plus d’une bonne maison à Paris on a présenté de fausses demoiselles d’Éon avec la croix de Saint-Louis. C’étaient des bouffons qui ont tenu les propos les plus plaisants sur toutes les connaissances de la vraie chevalière d’Éon, mais principalement sur l’agréable, l’honnête, le brave Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais... Cette scène, qui a été variée à l’infini, s’est renouvelée, m’apprend-on, la semaine dernière, tandis que moi, solitaire, tranquille, j’étais travaillante et dormante dans mon ermitage au Petit-Montreuil-lez-Versailles. M. de Beaumarchais, qui est si naturellement enclin à mystifier tout le monde, voudrait-il donc jouir à lui seul de ce privilège exclusif...

Je vous dirai, Monseigneur, que toute la probité des quatre ministres réunie à la vôtre, en y comprenant même celle des premiers commis, ne serait pas capable de faire de M. de Beaumarchais, malgré tous les certificats du monde, un honnête homme dans mon affaire. La parfaite connaissance que sa conduite passée m’a donnée de sa personne m’a forcée à le placer malgré moi dans la classe des gens dont il faut être haï pour avoir le droit de s’estimer soi-même.

Pour ajouter encore à l’ironie de cette curieuse réponse et afin de gagner à sa cause l’aimable sexe dont il se flattait d’être devenu l’héroïne, d’Éon, jouant à la femme outragée, terminait son épître par une invocation des plus burlesques qu’il intitulait:

APPEL DE MADEMOISELLE D’ÉON A SES CONTEMPORAINES

M. de Beaumarchais a voulu m’enlever la considération qui doit faire ma plus douce existence, y disait-il. Je le confonds en me moquant de lui et de son impuissante colère. C’est un Thersite qu’il faut fouailler pour avoir osé parler avec insolence des gens qui valent mieux que lui et qu’il devrait respecter. Je le dénonce et le livre à toutes les femmes de mon siècle comme ayant voulu élever son crédit sur celui d’une femme et enfin venger son espoir frustré en écrasant une femme et celle qui a le plus à cœur de voir triompher la gloire de ses semblables[222]!

Cet appel à la sensibilité et à l’amour-propre de ses contemporaines trouva de l’écho, et d’Éon, qui n’avait pas manqué de répandre à profusion les gazettes où se déroulait cette étrange polémique, reçut de tous côtés de chaleureuses félicitations. On opposait «à l’élévation de ses sentiments l’horreur dont son antagoniste pénètre les personnes qui pensent et sentent».—«Dans l’ignorance des motifs qui poussent le ministère à avouer un pareil agent, écrivait un correspondant de d’Éon, on désire au moins qu’il s’oppose à ce qu’il fasse des élèves. L’humanité serait trop à plaindre si Beaumarchais formait son semblable[223].» A Caen, «où tous les honnêtes gens de la province désiraient le voir», on faisait grand succès à son malicieux plaidoyer: «Je l’ai reçu, écrivait un comte d’Ormesson, chez Mme la comtesse de la Tournelle, où toute la noblesse du canton était assemblée, attendu qu’il y a eu comédie et bal pendant quatre jours de suite; je ne peux pas vous dire l’effet que cela a produit. Tout le monde a été enchanté de lire votre style et de la manière simple et honnête de dire les vérités de votre adversaire[224]

Sans doute les nombreuses et ardentes inimitiés que Beaumarchais s’était attirées n’avaient pas manqué de contribuer au succès de d’Éon; elles ne suffiraient point cependant à expliquer l’intérêt qui s’attachait aux moindres gestes de la chevalière. En dépit de ses extravagances et de tout le tapage qu’il provoquait, d’Éon avait su plaire à des personnages sérieux et réservés, en même temps qu’il conquérait la foule par sa science de la réclame. Son esprit avisé avait deviné la puissance d’une presse alors à peine naissante, et depuis son séjour en Angleterre il n’avait cessé de défrayer les gazettes. Sans doute il partageait avec bien d’autres le mérite d’avoir fait bravement son devoir sur les champs de bataille; mais ces modestes faits d’armes, déjà mis en relief lorsqu’on les avait sus accomplis par une femme, étaient devenus dans l’éclat flatteur de récits enthousiastes de véritables triomphes[225]. La chevalière était une héroïne unique dont la vie tout entière appartenait à ses contemporains. C’était certainement ce qu’estimait d’Éon. Aussi à peine ses démêlés avec Beaumarchais s’étaient-ils apaisés qu’il se croyait de nouveau obligé d’annoncer aux femmes de son siècle un événement dont l’éclat devait rejaillir à tout jamais sur elles. C’était le jugement rendu par les tribunaux d’Angleterre, qui venaient, en appel, d’annuler les paris ouverts autrefois sur son sexe:

Victoire! mes contemporaines, s’écriait-il, quatre pages de victoire! mon honneur, votre honneur triomphent. Le grand juge du tribunal d’Angleterre vient de casser et d’anéantir lui-même, en présence des douze grands juges d’Angleterre, ses propres jugements concernant la validité des polices ouvertes sur mon sexe. Voilà le glorieux effet de la terrible leçon que j’ai donnée à ce tribunal au moment où je partais pour la France. Son arrêt définitif, du 31 janvier, a reçu l’opposition de ceux qui avaient soutenu, d’après ma conduite, que j’étais homme et qu’on voulait forcer à payer leurs gageures, en exécution de ces deux jugements. Il a eu le courage de prononcer dans les termes mêmes de mes protestations publiques, en langue anglaise, que la vérification nécessaire blessant la bienséance et les mœurs, et qu’un tiers sans intérêt (c’est moi, c’est la chevalière d’Éon) pouvant en être affecté, la cause devait être mise au néant.

O ma patrie, que je vous félicite de n’avoir point reçu tout cet or par une voie aussi infâme! Vous avez tant de bras, tant de cœurs tout prêts à enlever à l’audacieuse Angleterre des dépouilles et plus riches, et plus glorieuses!

Ombre de Louis XV, reconnaissez l’être que votre puissance a créé; j’ai soumis l’Angleterre à la loi de l’honneur! Femmes, recevez-moi dans votre sein, je suis digne de vous[226].

Quelque bouffonne que puisse nous paraître aujourd’hui une aussi pompeuse invocation, il faut constater que les hommes les plus posés et même des savants austères ne craignirent pas de féliciter à ce propos l’illustre chevalière. M. de Lalande, avec toute la gravité qui sied à un astronome et à un immortel, lui écrivait:

Je me suis réjoui bien sincèrement en voyant que vous aviez soumis l’Angleterre à la loi de l’honneur en même temps que vous punissiez en France la témérité de celui qui aurait craint le chevalier, mais qui croyait peut-être pouvoir braver la chevalière; vos plaisanteries sont aussi amères et aussi plaisantes tout à la fois, que votre style est noble et majestueux quand vous écrivez à un ministre. Souffrez, Mademoiselle, que ma lettre vous soit remise par un de mes amis qui n’a jamais vu d’héroïne et qui brûlait du désir de vous présenter ses hommages; permettez qu’il vous présente les miens avec le tribut de l’admiration, de la reconnaissance et du respect avec lesquels[227]...

Un autre membre de la célèbre compagnie, le comte de Tressan, que d’Éon avait remercié d’un ouvrage récemment paru par l’envoi de ses deux mémoires, lui répondait par les mêmes louanges et ajoutait:

La lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire me pénètre de reconnaissance: il est également honorable comme militaire ou comme académicien de mériter votre approbation.

Votre lettre, Mademoiselle, m’ayant été renvoyée mardi dernier à Paris, j’aurais volé chez vous pour avoir l’honneur de vous remercier moi-même; mais ce jour me trouvant attaqué d’une espèce de catarrhe avec de la fièvre, je m’enveloppais dans une peau d’ours et je revins sur-le-champ dans mon ermitage. Je profite du premier moment de mieux, Mademoiselle, pour vous dire à quel point je suis touché des bontés de la personne du monde que j’ai toujours admirée l’épée ou la plume à la main; vous avez réalisé ce que l’Arioste a célébré de la valeur de Morphise et de Bradamante. Mais vous avez fait plus, vous avez bravé les armes de ce méchant enfant à qui tout cède et vous donnez à l’univers l’exemple d’une âme à l’épreuve de toute espèce de faiblesse. Vous êtes née, Mademoiselle, pour vaincre également le guerrier, le négociateur et l’amour et vous méritez d’être adorée par les amis qui ont l’honneur de vivre avec vous et de jouir des charmes attachés à l’utilité de vous entendre. Il n’est personne de l’un et de l’autre sexes qui ne sente naître de l’émulation en vous écoutant et qui ne soit ému et encouragé par votre exemple et par vos discours à devenir encore plus brave et plus vertueux. Dès que je pourrai retourner à Paris, Mademoiselle, j’aurai bien de l’empressement à vous aller assurer de l’admiration, de l’attachement et du respect avec lesquels j’ai l’honneur[228]...

Si d’Éon se plaisait à accueillir ces galants propos avec toute la sensibilité d’une âme féminine de son époque, il avait déjà songé à un excellent moyen de «vaincre l’amour» et formait le projet de se retirer pour quelques mois dans un couvent. Pénétré de son rôle et prenant un malicieux plaisir à la comédie, il s’ingéniait à se placer dans les plus burlesques situations et s’en divertissait avec le dilettantisme le plus cynique. Ayant sollicité, par l’entremise de M. de Reine, la permission de faire une retraite en la maison de Saint-Louis à Saint-Cyr, il avait dû renoncer à y demeurer, «l’évêque de Chartres, qui se trouvait alors à Rome, pouvant seul accorder une faveur aussi rare[229]». Ces dames, en apprenant le désir de la chevalière, lui avaient, sans la moindre hésitation, ouvert les portes de leur parloir à défaut de la cellule ambitionnée, et d’Éon, si courte qu’eût été sa présence, avait laissé parmi ces vénérables personnes une agréable impression que traduit le billet suivant:

La mère de Montchevreuil, notre supérieure, me donne une très agréable commission, Mademoiselle, en me chargeant de vous porter une nouvelle assurance du plaisir que votre visite nous a procuré et l’expression de l’estime que vous avez inspirée à toutes les personnes qui composent notre maison; l’envie que vous lui avez fait naître de vous réitérer la vérité de ces sentiments vous propose l’option du lundi ou mardi prochain pour la seconde visite dont vous nous avez flattées. Mais, Mademoiselle, comme il faut toujours avancer la jouissance de ce qui procure des satisfactions aussi légitimes, nous espérons que votre choix tombera sur le lundi... Je vous rappelle à votre parole, dont vous ne sauriez vous dédire sans vous démentir. Quant à moi, qui ai eu l’honneur de vous accompagner et de vous voir de plus près, je vous certifie que je joins aux sentiments d’estime et d’admiration pour le chevalier d’Éon ceux de l’attachement que j’ai pour Mademoiselle, de qui j’ai l’honneur d’être...[230]

A la lecture de cette lettre, d’Éon se sent pénétré de reconnaissance pour ces saintes filles et d’humilité vis-à-vis de soi-même. Il se souvient des textes sacrés dont la science lui valut dans sa jeunesse le titre de docteur en droit canon, et c’est sur le ton d’une personne onctueuse, dévote et repentante, qu’il accepte l’invitation dont il est l’objet. En quelques pages dont la rédaction dut être un vrai régal pour cet étrange mystificateur (il en garda trois copies), d’Éon parvint à se juger avec une impartialité qui eût été méritoire en tout autre occurrence:

..... Je me propose d’y aller seule, écrit-il, afin d’apporter le moins de dissipation qu’il sera possible dans la maison des élues du Seigneur et afin de mieux profiter de la sainteté de vos discours, qui sont la vive expression du calme de vos cœurs et de l’innocence de vos mœurs.

Quand je compare le bonheur de la solitude dont vous jouissez, et que j’ai toujours aimée sans pouvoir en jouir, à la vie terriblement agitée que j’ai menée depuis plus de quarante ans dans le monde et dans les diverses armées et Cours de l’Europe que j’ai parcourues, je sens combien le démon de la gloire m’a éloignée du Dieu d’humilité et de consolation. J’ai donc couru toute ma vie comme une vierge folle après l’ombre des choses; tandis que vous, vierges prudentes, vous avez attrapé la réalité en restant stables dans la maison du Seigneur et le sentier de la vertu. Erravi a viâ justitiæ et sol intelligentiæ non luxit in me...

Je souhaite que Dieu préserve les personnes de notre sexe du malheur de la passion de la vaine gloire. Moi seule sais tout ce qu’il m’en a coûté, pour m’élever au-dessus de moi-même; pour quelques jours brillants et heureux que j’ai eus, que de mauvaises nuits j’ai passées: mon exemple est meilleur à admirer de loin qu’à imiter de près[231].

En même temps que cette longue homélie, et comme pour contre-balancer l’effet d’aussi humbles déclarations, d’Éon prend soin d’envoyer son portrait et ses brochures. Il promet aussi à sa correspondante la lecture de quelques lettres adressées à son oncle «par Mme de Maintenon et sa bonne amie, la comtesse de Caylus», qu’il «possède en original». La sœur de Durfort lui répond dans l’instant même:

Vous êtes admirable en tout, Mademoiselle, soit en tenant la plume, soit en tenant l’épée; votre lettre est délicieuse, je la garderai avec le même soin qu’un avare son trésor; elle décèle vos richesses intérieures qui sont encore d’un plus grand prix que les vertus morales, politiques et guerrières dont vous faites profession authentique et auxquelles je rends justement hommage. La mère supérieure et nos dames vous remercient, Mademoiselle, de la gravure que vous avez envoyée; vous ne sauriez trop vous multiplier dans un siècle où les faits héroïques sont rares et où les héroïnes seraient inconnues sans vous.

En post-scriptum elle ajoute:

J’allais oublier de vous envoyer, Mademoiselle, les quatrains composés par un missionnaire résidant chez nous, qui a eu l’honneur de dîner avec vous à votre dernier voyage: c’est le cousin d’un nommé Sedaine, académicien, l’un de nos poètes français portant le même nom. Il n’est pas le premier qui vous a célébrée, il n’est pas le dernier qui vous célébrera:

De l’antique Pallas d’Éon a tous les traits,
Elle en a la sagesse et le mâle courage;
Je me trompe: d’Éon par d’historiques faits
Cent fois plus que Pallas mérite notre hommage.
Qu’était-ce que Pallas? Un être fabuleux,
Un brillant avorton du cerveau des poètes.
Le brave d’Éon vit et cent mille gazettes
Vantent par l’univers ses exploits glorieux.
Sa plus belle victoire et sa gloire suprême
N’est pas d’avoir été si longtemps la terreur
De nos fiers ennemis par sa rare valeur,
Mais d’avoir su si bien triompher d’elle-même[232].

Deux jours se sont à peine écoulés que la mère de Montchevreuil invite d’Éon à assister à une prise de voile qui doit avoir lieu au couvent; sachant la chevalière indisposée, elle «espère que la fièvre n’aura plus de prise» sur l’illustre malade et, pour aider à son rétablissement, lui envoie quelques levrauts et perdreaux «des chasses de la communauté».

Ces attentions et surtout la fervente admiration d’aussi édifiantes créatures confondent d’Éon, qui succombe sous le poids des remords dans cet assaut d’humilité et de courtoisie:

Je quitte, Madame, l’abbaye de Haute-Bruyère, où Mlle de Torigny, après avoir refusé un mariage des plus avantageux suivant le monde, vient de tout abandonner pour n’épouser que les misères et les douleurs de la croix de Jésus-Christ et pour vivre uniquement avec de saintes dames recluses qui, par la pureté et l’aménité de leurs mœurs, rendent leur solitude et la religion aussi aimables que leur société. Ce spectacle incroyable, auquel je n’avais jamais assisté, a plus attristé mon cœur et secoué mon âme que tout ce que j’ai vu d’étonnant dans les armées.

C’est sans doute pour abattre mon orgueil et terrasser totalement mon courage mondain que vous voulez que je sois encore témoin lundi prochain du sacrifice aussi attendrissant qu’imposant des deux victimes royales de votre maison, qui, comme deux colombes blanches et innocentes, vont être déplumées et immolées à mes yeux sur l’autel du Roi des rois.

Malgré l’ardeur guerrière que les hommes et les militaires veulent bien m’accorder, je ne puis m’empêcher de crier au fond de mon cœur que je suis bien lâche quand je considère de sang-froid, Mesdames, la grandeur et l’étendue du sacrifice que vous faites à Dieu. Jusqu’à présent je n’ai sacrifié que mon corps au service du roi et de la patrie, c’est-à-dire à mon service particulier; le cheval que je montais dans les combats et les batailles en a fait autant que moi, au lieu que vous, Mesdames, vous avez fait à Dieu et à votre maison le sacrifice tout entier de votre corps, de votre esprit et de votre raison; vous n’avez rien gardé pour vous que votre innocence et votre obéissance.

Je suis dans ces sentiments avec une sensible et respectueuse reconnaissance, Madame, votre...

P.-S.—Mme de Montchevreuil est bien bonne d’envoyer pour mon dîner et levrauts et perdreaux; un seul plat et de la salade suffisent pour me faire un bon dîner, j’ai le bonheur de n’être point née sensuelle. Je sais coucher sur la paille et la terre, et vivre avec de l’eau et du pain seul. Je sais aussi que Notre-Seigneur a dit que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais encore de la parole de Dieu; ainsi je tâcherai de nourrir mon âme de sa parole, en écoutant attentivement l’excellent discours qui sera prononcé dans votre église lundi prochain au saint sacrifice de vos deux victimes[233].

Ayant lu les ouvrages de d’Éon «avec une voracité dragonne», la sœur de Durfort comprit combien étaient motivés les remords de l’auteur des Lettres, mémoires et négociations. Sans se dissimuler la difficulté de faire de «ce héros suivant le monde l’héroïne de la religion», elle s’efforçait avec une touchante simplicité de l’amener à résipiscence et lui écrivait: «Vous avez bien raison de dire que j’aurais plus de peine à vous enfanter à la grâce que Mme d’Éon à vous donner le jour: je ne désespère cependant pas; quand on a autant de courage, de fermeté, de constance, d’intrépidité, de valeur; en un mot, quand on est grande comme vous, Mademoiselle, il ne faut qu’un effort pour devenir sainte[234]...»

D’Éon finit sans doute par comprendre combien il était peu généreux d’abuser ainsi de la crédulité d’une âme naïve, car il s’arrangea pour couper court à ces pieuses relations. Il était d’ailleurs fort préoccupé et plus malheureux que jamais. Loin de songer à prendre le voile comme l’avait souhaité sa vénérable correspondante, la chevalière ne désirait rien tant que quitter la cornette et coiffer de nouveau le casque de dragon. Trop ardent pour le rôle auquel il était réduit, pour cette vie de Cour, de fêtes et de visites dont il s’efforçait de tromper l’ennui, en écrivant sans répit, écœuré aussi par la perpétuelle mystification dont il se trouvait à la fois l’auteur et la victime, d’Éon regrettait son ancienne existence d’aventurier. La guerre d’Amérique lui avait paru une occasion favorable pour la reprendre et, dès l’ouverture des hostilités avec l’Angleterre, il avait sollicité de MM. de Sartine et de Vergennes de servir à nouveau dans le militaire; mais il se heurta au refus formel, et facilement explicable, de ces deux ministres qui souhaitaient de n’entendre plus parler de lui.

Le comte de Broglie, qu’il supplia d’appuyer sa requête, n’y consentit point et lui reprocha même avec un peu d’ingratitude—car d’Éon n’avait cessé de lui rester fidèle et de le défendre en des moments difficiles—d’avoir cité son nom: