J’ai reçu, Mademoiselle, lui écrivait-il, la lettre que vous vous êtes donné la peine de m’écrire hier et la copie de celle de M. de Sartine. Je vous observerai sur celle-ci, quoique je rende bien justice aux motifs qui vous ont dicté ce qui me regarde, qu’il eût été mieux sans doute de n’y pas parler de moi.
Je désire que vous obteniez la permission que vous demandez, mais j’en doute beaucoup. J’espère, en ce cas, que vous ne ferez jamais rien qui puisse annoncer la moindre résistance aux volontés du roi. Soyez persuadée, je vous prie, des sentiments avec lesquels je suis on ne peut plus parfaitement, Mademoiselle, votre très humble et très obéissant serviteur.
Signé: Le comte de Broglie[235].
Aigri par ces nouvelles déceptions, ébranlé dans sa santé et exaspéré par l’inaction, d’Éon se décida, malgré les refus qu’on lui avait opposés déjà, à écrire à M. de Maurepas une lettre qu’il eut la maladresse de faire imprimer, ainsi qu’une «lettre d’envoi à plusieurs grandes dames de la Cour». Ces deux pièces valurent à leur auteur un châtiment immédiat que justifie bien, il faut en convenir, leur ton extravagant:
Monseigneur, je désirerais ne pas interrompre un instant les moments précieux que vous consacrez au bonheur et à la gloire de la France; mais animée du désir d’y contribuer moi-même dans ma faible position, je suis forcée de vous présenter très humblement et très fortement que, l’année de mon noviciat femelle étant entièrement révolue, il m’est impossible de passer à la profession. La dépense est trop forte pour moi et mon revenu est trop mince. Dans cet état, je ne puis être utile ni au service du roi, ni à moi, ni à ma famille, et la vie trop sédentaire ruine l’élasticité de mon corps et de mon esprit. Depuis ma jeunesse j’ai toujours mené une vie fort agitée, soit dans le militaire, soit dans la politique; le repos me tue totalement.
Je vous renouvelle cette année mes instances, Monseigneur, pour que vous me fassiez accorder par le roi la permission de continuer le service militaire, et comme il n’y a point de guerre de terre, d’aller comme volontaire servir sur la flotte de M. le comte d’Orvilliers. J’ai bien pu, par obéissance aux ordres du roi et de ses ministres, rester en jupes en temps de paix, mais en temps de guerre cela m’est impossible. Je suis malade de chagrin et honteux de me trouver en telle posture dans un temps où je puis servir mon roi et ma patrie avec le zèle, le courage et l’expérience que Dieu et mon travail m’ont donnés. Je suis aussi confuse que désolée de manger paisiblement à Paris, pendant la guerre, la pension que le feu roi a daigné m’accorder. Je suis toujours prête à sacrifier pour son auguste petit-fils et ma pension et ma vie. Je suis revenue en France sous vos auspices, Monseigneur, ainsi je recommande avec confiance mon sort présent et à venir à votre généreuse protection et je serai toute ma vie avec la plus scrupuleuse reconnaissance, Monseigneur, votre...
Lettre d’envoi de la chevalière d’Éon à plusieurs grandes dames de la Cour:
Madame la duchesse,
Je vous supplie instamment de protéger auprès des ministres du Roi le succès de mes demandes énoncées dans la copie de la lettre ci-jointe à M. le comte Maurepas pour aller servir comme volontaire sur la flotte de M. le comte d’Orvilliers, prévoyant qu’il y aura moins de guerre sur terre cette année que la dernière. Vous portez, Madame, un nom familiarisé avec la gloire militaire; comme femme vous aimez celle de notre sexe. J’ai tâché de la soutenir pendant la dernière guerre en Allemagne, et en négociant dans les différentes Cours de l’Europe pendant vingt-cinq ans. Il ne me reste plus qu’à combattre sur mer avec la flotte royale; j’espère m’en acquitter d’une façon telle que vous n’aurez nul regret de protéger la bonne volonté de celle qui a l’honneur d’être avec un profond respect, etc...
La chevalière d’Éon[236].
Lassés des excentricités sans cesse renouvelées de d’Éon; excédés par ses attaques contre Beaumarchais, et apprenant en outre qu’il avait quitté ses habits de femme, les ministres se décidèrent à sévir.
Le samedi 20 mars 1779, au matin, sans en avoir été prévenue, Mlle d’Éon était appréhendée en son domicile de la rue de Noailles par deux exempts de la police et invitée à prendre place dans un carrosse qui partit aussitôt. Tandis que le sieur Clos, écuyer, conseiller du roi, lieutenant général de la prévôté de l’hôtel, assisté de son greffier, perquisitionnait vainement, d’Éon se dirigeait à petites étapes vers le château de Dijon, où il dut, en vertu d’une lettre de cachet, séjourner un long mois[237].