Title: Au Pays des Peaux-Rouges: Six ans aux Montagnes Rocheuses; Monographies indiennes
Author: Victor Baudot
Release date: November 20, 2021 [eBook #66776]
Most recently updated: October 18, 2024
Language: French
Credits: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Chuck Greif, Gallica and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
AU PAYS DES PEAUX-ROUGES
P. Victor BAUDOT, S. J.
Six ans aux Montagnes Rocheuses
Monographies indiennes
[Pas d'image disponible.]
SOCIÉTÉ SAINT-AUGUSTIN, Desclée, de Brouwer & Cⁱᵉ
LILLE, PARIS, LYON, MARSEILLE, BRUGES
TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS.
Copyright by Desclée, De Brouwer & Cº, Lille—Paris—Bruges, 1911.
Au rapide récit de mon séjour en Amérique que l’on trouvera dans la première partie de ce volume, j’ajoute la monographie de deux tribus sauvages, l’une encore païenne, celle des Pieds-Noirs; l’autre chrétienne, celle des Cœurs d’Alène.
Aujourd’hui que les Indiens sont sur le point de disparaître, il est grand temps de fixer leurs traits caractéristiques, et de recueillir ce que nous pouvons savoir de leurs traditions, de leurs croyances, de leur culte et de leurs mœurs. Le P. Prando, S. J., a fait ce travail pour les Pieds-Noirs qu’il connaissait à fond, et comme toutes les tribus se ressemblent, ce qu’il dit des Pieds-Noirs peut également s’appliquer aux autres sauvages avant leur conversion. Nous avons traduit de l’italien cette intéressante monographie complètement inédite en ce sens qu’elle n’a jamais été mise dans le commerce. Quant aux Cœurs d’Alène, je les ai placés à dessein en regard des Pieds-Noirs, comme le type le plus complet de la tribu chrétienne. Aux Montagnes Rocheuses, quand on veut parler des Indiens catholiques les plus fervents, on dit: «Voyez les Cœurs d’Alène»; et par contre, quand on veut parler des Indiens les plus enracinés dans leur paganisme, les plus difficiles à convertir, on dit: «Voyez les Pieds-Noirs et les Corbeaux».
La notice sur les Cœurs d’Alène, traduite elle aussi de l’italien, a été composée d’après les lettres des missionnaires par un auteur anonyme qui l’a publiée dans la «Civiltà cattolica».
Comme d’autre part j’ai donné moi-même, au cours de mon récit, quelques détails sur les «Nez-Percés» et les «Têtes-Plates» au milieu desquels j’ai vécu, le lecteur en fermant ce volume aura une idée à peu près complète de ces intéressantes peuplades du Far West américain, connues sous le nom de Peaux-Rouges.
Amérique! Peu de personnes savent exactement d’où vient ce nom sonore et où il fut prononcé pour la première fois. Il paraissait si naturel de donner à ce nouveau continent le nom même de Colomb et de l’appeler Colombie! Mais un géographe allemand du XVIᵉ siècle en disposa autrement. Waldseemuller, dans sa Cosmographie où il relatait les voyages d’Améric Vespuce, attribua à ce navigateur la découverte de Christophe Colomb et imprima sur ses cartes le mot America!
Ce livre sortit en mai 1507 des presses de Saint-Dié (Vosges), ma ville natale. Il semble donc que de par ma naissance j’étais prédestiné à voir ce pays baptisé[A] au même lieu que moi. Je l’ai vu au soir de ma vie et contre toute attente. Ayant rencontré à Turin le supérieur de la mission des Montagnes Rocheuses, je fus par lui invité à l’accompagner au pays des Têtes-Plates et des Nez-Percés. «Vous savez l’anglais, me dit-il, vous nous serez utile là-bas.—Mais je suis trop vieux, j’ai 58 ans!...—On n’est jamais trop vieux pour bien faire: venez.» Et voilà comment je partis.
Le 20 septembre 1902, je prenais à Paris, gare Saint-Lazare, l’express de Cherbourg, où dès notre arrivée on nous transborda sur le «Saint-Louis», mouillé en rade. Le «Saint-Louis», est un bateau américain, frère du «Saint-Paul», assez bon marcheur, mais cependant quelque peu vieilli. Il était bondé de voyageurs, tous ou presque tous citoyens de la libre Amérique, retournant dans leur pays après avoir joui des plaisirs que leur offrent nos villes d’Europe, surtout Paris, qu’ils appellent la «Babylone moderne»,—«Babylone,» si vous voulez, MM. les Américains, mais trop souvent «Babylone» par vos-propres faits et gestes!
J’ai à peine mis le pied sur le bateau, que je me trouve en pleine civilisation yankee. Ce qui me frappe tout d’abord à la salle à manger, c’est l’usage immodéré de l’eau glacée (ice-water): à table on ne sert aucune autre boisson, et si vous voulez un verre de bière ou de vin, vous êtes obligé de le faire venir directement de la buvette. Le menu me paraît plus abondant que choisi; je n’y trouve rien qui rappelle la cuisine française. A la fin du repas, bien entendu l’inévitable «cake» (gâteau), accompagné de l’inévitable «sorbet» (ice-cream). Encore la glace sous une autre forme! Décidément aux Américains, comme aux anciens Romains, Sénèque pourrait dire: «Cette neige au cœur de l’été, ne croyez-vous pas qu’elle donne des obstructions au foie?» (Lettre 95). Et ailleurs: «A vos estomacs débilités par tant de raffinements, bientôt la neige ne suffira plus; il vous faudra la glace.» Aussi les inconvénients de ces boissons trop froides se manifestent-ils un peu partout, et un Américain me disait un jour: «Notre maladie nationale, c’est la dyspepsie.»
Une autre passion des Américains, c’est la passion des sucreries; ils ont toujours la bouche pleine d’une sorte de caramel, qu’ils appellent du «candy», qui leur gâte les dents dès leur enfance; ne vous étonnez donc point que l’Amérique soit le paradis des dentistes.
Je n’eus pas le temps de faire de longues observations sur les mœurs de mes compagnons de voyage: car dès le second repas et bien longtemps avant la fin, je dus m’éloigner à la hâte, la serviette devant la bouche. Je fis le reste du voyage sur mon dos, en proie au malaise bien connu des passagers qui comme moi n’ont pas le pied marin. Je ne remontai sur le pont qu’au moment où nous allions entrer dans la baie de New-York; d’ailleurs, bien ou mal portant, je dus à Sandy-Hook me présenter comme tout le monde avec mes valises aux officiers de la douane. On visite ici les bagages de cabine; nous étions tous réunis dans la salle à manger de première classe, qui ressemble à une chapelle avec sa nef plus ou moins ogivale et son orgue monumental. Lorsque mon tour fut arrivé, je fus tout étonné d’entendre le préposé des douanes, après m’avoir demandé si je n’avais rien à déclarer, me dire: «Prêtez serment, take the oath». Il est curieux de voir comment aux Etats-Unis on use et abuse de cette formule; l’inconvénient très grave de cette coutume est d’enlever au serment tout son prestige, et je me souviens d’avoir lu quelque part dans un journal de New-York un article intitulé à tort ou à raison: «Pourquoi notre vice national est-il le parjure?»
La première vue de New-York frappe par son étrangeté: cette armée de maisons hautes de vingt étages, rangées en bataille sur la pointe de l’île de Manhattan, comme pour défier les assauts de la vieille Europe, produit sur le nouveau venu une impression de force et de solidité massive qui ne manque pas de grandeur, mais qui certainement manque d’élégance. Nous dépassons la pointe de Manhattan, et bientôt nous voici au dock de l’«American Line». Une foule compacte nous attend sur le quai avec un calme qui m’étonne, et nous souhaite la bienvenue sans cris, presque sans bruit, en saluant de la main et en agitant des mouchoirs blancs. Nous débarquons aussitôt entre deux haies de douaniers, et tous nous sommes conduits dans un immense hangar, où doivent être inspectés nos gros bagages. D’énormes grues à vapeur les transbordent déjà du bateau dans ce hangar; c’est un spectacle presque effrayant de voir ces puissants engins jeter sur le sol avec un bruit assourdissant une avalanche de malles et de caisses de toutes formes et de toutes dimensions. C’est ici qu’il nous faudra de la patience; avant d’ouvrir leurs malles devant un des inspecteurs, les passagers doivent d’abord un à un se présenter par ordre d’arrivée au contrôleur général, qui leur délivre un certificat d’identité et l’autorisation d’enlever leurs bagages. On fait queue ainsi pendant des heures, quelquefois pendant une demi-journée, avant d’obtenir le visa de cet agent perspicace, qui a mission de passer au crible tous les nouveaux venus. Grâce à un heureux concours de circonstances, nous n’attendîmes pas plus de trois heures. C’était peu quand on songe à l’extrême sévérité avec laquelle se fait à New-York le service des douanes. On sait que le système de protection à outrance sévit aux Etats-Unis, surtout depuis que le parti républicain est au pouvoir; car les démocrates inclinent plutôt au libre échange, du moins dans une certaine mesure. Les droits d’entrée étant donc très élevés, rien d’étonnant que chacun tâche d’y échapper; de là ces rigueurs de la police douanière.
New-York.—Hôtel de la 5ᵉ Avenue.
Enfin nous voilà libres: la porte de fer s’ouvre devant nous, et une voiture de place, attelée de deux chevaux, nous emporte rapidement vers la seizième rue où est situé le collège Saint-François-Xavier.
Les villes d’Amérique sont construites en échiquier, partagées en avenues et rues qui se coupent à angle droit; les Avenues traversent la ville du sud au nord, les rues de l’est à l’ouest. Rues et Avenues sont numérotées et n’ont pas d’autre nom que leur numéro. On dit donc 1ᵉ, 2ᵉ, 3ᵉ Avenue, etc.; 1ᵉ, 2ᵉ, 3ᵉ Rue, etc. A New-York, la 5ᵉ Avenue, qui est la grande artère de la ville, partage les rues qu’elle traverse en deux parties, l’une Ouest et l’autre Est, chacune avec son système spécial de numéros pour les maisons. Il importe donc d’indiquer dans une adresse non seulement le numéro, mais aussi le côté de la rue, sinon votre lettre court le danger d’aboutir au 17 du côté Est, au lieu d’aller au 17 du côté Ouest.
New-York.—La 6ᵉ Avenue avec son chemin de fer aérien.
Nous allions, nous, au 30 Ouest, 16ᵉ rue, où nous arrivions entre 11 h. et midi, juste à temps pour la dernière messe. C’était le dimanche 28 septembre, 1902.
J’employai l’après-midi à quelques courses aux environs du collège, situé entre la 5ᵉ et la 6ᵉ Avenue, où je ne trouvai absolument rien de remarquable. Le chemin de fer aérien de la 6ᵉ Avenue attira cependant mon attention par sa laideur et par le bruit infernal qu’il produit. Le soir, à l’occasion de la fête des Sept Douleurs, un chœur d’artistes, hommes et femmes, exécuta à l’église du collège, avec une perfection presque absolue, le «Stabat» de Rossini. Le lendemain fut employé à visiter la grande ville; je remontai d’abord la 5ᵉ Avenue, l’avenue aristocratique par excellence, tâchant de me suggestionner moi-même et d’élever mon enthousiasme à la hauteur des circonstances. Je dois avouer que je ne réussis que modérément; la 5ᵉ Avenue fut loin de m’éblouir, et à part l’immense hôtel Waldorf-Astoria, et surtout la cathédrale Saint-Patrick, je ne vis aucun monument digne de fixer l’attention.
La cathédrale catholique de Saint-Patrick rappelle l’église votive de Vienne, sans avoir toutefois la même perfection de lignes ni l’admirable adaptation du site. Plus tard, dans la même journée, je pris le tram jusqu’à l’hôtel des Postes et descendis à pied cette partie de Broadway (grand’rue) où se concentrent toutes les banques et les principales maisons de commerce. C’est le quartier des maisons à vingt étages et plus; l’animation est extraordinaire, la foule énorme et enfiévrée. Au milieu de ce tumulte, vous rencontrez tout à coup une église et un cimetière, l’église épiscopalienne de la Trinité (Trinity church), la plus ancienne et la plus riche des Etats-Unis. Le cimetière à côté contraste par son silence et la simplicité de ses croix de bois avec le luxe et le bruit de la rue, dont il n’est séparé que par une grille. Là sont enterrés côte à côte les fondateurs de la cité, ces vieux colons hollandais qui, en souvenir de leur patrie, l’avaient appelée «Nouvelle-Amsterdam», et leurs successeurs Anglo-Saxons, qui changèrent ce nom en celui de «Nouvelle York» ou «New-York».
J’entrai dans l’église; une femme seule était assise sur le premier rang de chaises, en face du sanctuaire. Fatigué, je m’assis moi-même au milieu de la nef; à ce moment précis, un clergyman en surplis sortit de la sacristie, monta en chaire et lecture faite, se mit à commenter
New-York.—Hôtel Waldorf-Astoria.
un passage de l’Apocalypse. Il me couvait des yeux; évidemment il n’avait pas chaque jour la bonne fortune de parler devant un clergyman. Mais le temps pressait, j’avais de nombreuses courses à faire et à peine avait-il commencé que je me levai et partis, le laissant en tête à tête avec la personne qui composait tout son auditoire et qui très probablement était sa femme. Après cela plaignons-nous de prêcher quelquefois dans des églises presque désertes!...
L’église de la Trinité, dont la flèche cependant a 286 pieds de haut, semble enterrée au milieu des constructions colossales qui l’entourent et qui la dominent de toutes parts. Ces immenses maisons sort vraiment la principale, je dirais presque la seule curiosité de New-York. On les appelle à cause de leur hauteur des «gratte-ciel» (sky scrapers); elles semblent en effet menacer le ciel et le déchirer de leurs crêtes orgueilleuses. Chacune d’elles renferme tout un monde; à la porte d’entrée une carte topographique vous détaille le plan des vingt où trente étages qui composent cette ruche immense. Les ascenseurs sont là, prêts à vous enlever; un concierge-chef vous avertit de sa voix stridente: «les voyageurs pour le Nord-Ouest ou le Sud-Est, ascenseur nº 7, nº 15»; on se précipite et le train part dans la direction indiquée. Une de ces maisons, le «city investing building» n’a pas moins de 21 ascenseurs pour ses 34 étages; elle a 486 pieds de haut, couvre 13 arpents de surface et peut loger 6000 personnes. La raison de ces hauteurs démesurées est que sur la langue de terre qui forme l’île étroite de Manhattan le terrain manque pour cette immense population: en 1900 la ville de New-York comptait déjà 3.637.202 habitants, dont 800.000 juifs et 400.000 Italiens; elle doit avoir depuis longtemps dépassé quatre millions.
A mon avis, la merveille de New-York était alors le pont de Brooklyn. Je l’avais souvent vu représenté sur des gravures ou des photographies; je croyais trouver là une sorte de galerie artistique, où les paisibles promeneurs pouvaient venir le soir respirer le grand air et contempler des couchers de soleil. Au lieu de ce pont idyllique, je rencontrai le pont le plus prosaïque, je dirai même le plus brutal qui se puisse rêver. Long de près de deux kilomètres, il est divisé en cinq voies: une au milieu pour
New-York.—Maison de la 5ᵉ Avenue.
les piétons, deux pour les tramways et les chemins de fer électriques; et deux le long des garde-fous pour les chevaux et les voitures. M’engageant sur la chaussée du milieu, je me trouvai aussitôt dans un véritable pandémonium. A ma droite et à ma gauche couraient à toute vitesse des tramways électriques; au-dessus des lignes de tramways, sur des plates-formes d’acier, roulaient, avec un fracas métallique assourdissant, des trains bondés de voyageurs, allant de New-York à Brooklyn ou de Brooklyn à New-York. Cette course vertigineuse de trains et de cars, ce bruit d’acier, strident et continu, me causaient une sorte de vertige, et je me crus tombé dans un de ces cercles de fer et de feu si puissamment décrits dans l’Enfer du Dante. La scène sous le pont n’était pas moins animée: une suite non interrompue de navires, voguant toutes voiles déployées, de remorqueurs aux roues tapageuses, de lourds paquebots déchirant l’air du bruit de leurs sirènes, de chaloupes à vapeur s’élançant d’un bord à l’autre, et de barquettes dansant sur la crête des vagues.
Saturé de bruit et de mouvement, je m’arrêtai à mi-chemin de Brooklyn et revins sur mes pas vers New-York. La ligne bizarrement déchiquetée des monstrueuses maisons de la ville se dressait devant moi, enlaidie par des tourbillons d’une fumée extraordinairement noire et épaisse dont je ne m’expliquais pas la cause. Je sus plus tard qu’à ce moment une grève générale sévissait dans les mines d’anthracite de Pensylvanie, et que cette fumée intense provenait de la mauvaise qualité du charbon substitué à l’anthracite.
*
* *
Le mardi 30 septembre, je prenais avec mes deux compagnons, à la station centrale de New-York, l’express de 8 h. 45 du matin, qui devait en 24 heures nous conduire à Chicago, notre première étape: distance 1200 kilomètres.
Ce serait peut-être le cas de dire ici un mot du matériel des chemins de fer américains. Les wagons sont ouverts dans toute leur longueur et partagés en deux par
Le pont de Brooklyn.
une allée centrale qui va d’une porte à l’autre. A une extrémité se trouve le cabinet de toilette, à l’autre un gros poêle de fonte; de chaque côté de l’allée centrale sont rangées des banquettes à deux places, et correspondant à chaque banquette, une fenêtre ordinairement double et qu’on n’ouvre presque jamais; la ventilation se fait par des prises d’air dans la partie haute du wagon. Il n’y à qu’une classe et qu’un prix pour tous les voyageurs; ceux qui désirent plus de luxe et de confort, montent dans les voitures de la Compagnie Pullman, ou comme on dit là-bas «prennent un Pullman.» Les locomotives sont énormes et munies chacune d’une cloche qui doit sonner sans interruption aussi longtemps qu’un train est en mouvement dans une gare; s’il y à donc plusieurs trains, ou comme dans certaines stations plus importantes un grand nombre de trains, le carillon augmente à proportion.
Au sortir de la grande ville nous longeons d’abord la rivière Hudson, très large, bordée sur la rive droite par une longue terrasse de roches calcaires et de vertes collines; nous la remontons sur la rive gauche jusqu’à Albany, capitale de l’Etat de New-York, et résidence du gouverneur. A partir d’Albany nous nous élançons vers l’Ouest, et par les villes de Utica, Rome, Syracuse et Rochester, nous gagnons Buffalo, où nous arrivons vers 7 h. du soir. Ici deux routes s’ouvrent vers Chicago: l’une longe la rive méridionale du lac Erié et passe par Cleveland, dans l’Etat de l’Ohio; l’autre remonte au nord du lac Erié, en passant par les chutes du Niagara et se dirige à l’ouest vers Détroit. Nous prîmes cette dernière route, et vers 8 h. du soir nous arrivions à la station de Niagara-Falls. Malheureusement la nuit était venue et il pleuvait; le train stoppa quelques minutes, pendant lesquelles de la plate-forme du wagon, sans rien voir, nous pûmes du moins entendre gronder sous nos pieds la formidable cataracte.
Un wagon-restaurant en Amérique sur la ligne de New-York à Buffalo.
Ici me revient tout naturellement en mémoire ce passage bien connu de Chateaubriand: «Tout était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d’un vent subit, les gémissements rares et interrompus de la hulotte; mais au loin, par intervalles, on entendait les roulements solennels de la cataracte du Niagara qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert et expiraient à travers les forêts solitaires».
Après avoir franchi le Niagara, nous contournons la pointe nord-est du lac Erié et serrant de près la rive septentrionale nous courons à toute vapeur vers l’Ouest. Notre train stationne quelques instants à Détroit, puis nous entrons dans l’immense plaine qui sépare le lac Erié du lac Michigan. A la pointe du jour, nous nous trouvons au milieu de cette plaine monotone où d’énormes usines, entr’autres la fameuse fabrique de conserves Armour, nous annoncent l’approche de la grande ville. Vers 8 h. la crête des vagues du lac Michigan blanchit à l’horizon, et enfin après une course de plus en plus rapide nous arrivons à Chicago.
Nous descendons à une gare située à l’entrée de la 12ᵉ rue. Les rues de Chicago sont renommées par leur longueur absolument extraordinaire; l’une d’elles, m’a-t-on dit, n’a pas moins de 25 kilomètres! Cela s’explique par l’espace illimité dont on dispose ici. Veut-on agrandir la ville, on trace une route en ligne droite aussi loin que l’on peut aller; bientôt cette route se borde de maisons, la plupart en bois; on relie les deux extrémités par une double ligne de tramways électriques, et voilà de quoi loger des milliers de nouveau-venus. La population de Chicago était en 1900 de 1.698.575 habitants; elle dépasse aujourd’hui deux millions.
La 12ᵉ rue est, elle aussi, très longue; il nous fallut rouler longtemps en tramway dans un quartier enfumé et boueux avant d’arriver au collège St-Ignace où nous étions attendus. J’ai négligé de dire que deux de nos Frères m’accompagnaient.
Le Niagara en hiver.
La ville de Chicago n’a aucun cachet: elle est immense et monotone, embrumée et boueuse, mal pavée aussi et mal entretenue, comme la plupart des villes américaines. Je ne m’étonne point que ce qui frappe le plus les Américains en Europe, c’est la propreté de nos villes, à laquelle ils ne sont pas habitués.
Je visitai dans l’après-midi le quartier des affaires (business-district), au milieu duquel se dresse comme un géant le temple Maçonnique; mais cette maison à vingt étages, pour nous qui arrivons de New-York, n’a rien de bien remarquable. Je trouvai mieux près de là, dans un monument élevé par la municipalité à la mémoire des fondateurs de la ville. On nous y montra de magnifiques bas-reliefs représentant le Jésuite Marquette et ses Canadiens en conférence avec les sauvages et leur chef Chicagou, dont le nom légèrement transformé désigna d’abord un village, puis l’énorme métropole actuelle. Cet hommage public rendu à un missionnaire en même temps qu’à l’intrépide explorateur fait honneur aux citoyens de Chicago et à leurs magistrats.
Le jeudi soir, 2 octobre, à 6 h., je partais pour Saint-Paul, où nous arrivions le lendemain dans la matinée. Saint-Paul est une grande ville qui ressemble étonnamment à nos villes d’Europe; elle n’a ni la raideur ni la pesante architecture des cités américaines. Je la visitai à mon retour en 1908, et admirai entre autres choses son magnifique pont sur le Mississipi. Sa population est d’environ 200.000 habitants. La rue principale est bien bâtie et présente plusieurs monuments où se révèle le goût artistique des fondateurs; malheureusement cette rue est déparée par la cathédrale catholique, qui vraiment fait là triste figure. Il est étonnant que l’archevêque, Mgr Ireland, qui possède à un si haut degré l’esprit d’entreprise de ses compatriotes, n’ait pas depuis longtemps tourné son activité débordante de ce côté, et construit un édifice religieux digne de lui et de son vaste diocèse[B].
Mgr Ireland.
Après un repos d’une heure en gare et un rapide déjeuner, nous montions dans un Tourist-car du Northern Pacific, en route pour notre destination finale, Spokane-Falls, dans l’Etat de Washington. Les tourist-cars sont des voitures spécialement destinées aux émigrants qui ne peuvent se payer le luxe d’un Pullman; on y trouve le confort nécessaire à ces longs voyages à travers le Far-West, surtout un système ingénieux de couchettes que les nègres de service installent le soir et qu’ils enlèvent le matin.
Notre train quitta la gare de Saint-Paul à 11 h. Désormais, laissant derrière nous les Etats de l’Est, aux populations denses, nous allions nous enfoncer dans les Etats de l’Ouest, aux vastes solitudes. Après douze heures de course dans la région désolée des «Mauvaises terres» et les plaines mornes qui lui succèdent, nous arrivons à Bismark, capitale du Dakota (Nord), où nous traversons le Missouri. Nous continuons à courir toujours droit à l’Ouest. Encore douze heures et nous sommes à Billings, dans l’Etat de Montana, samedi, 11 h. du matin. C’est ici que pour la première fois j’aperçois, fermant l’horizon, la chaîne des Montagnes Rocheuses. Je contemplais rêveur ces cimes glacées que j’étais venu chercher de si loin, et commençais à m’étonner que le train tardât si longtemps à se remettre en marche, lorsque j’appris que nous avions à subir un retard de 8 h. Le train qui nous précédait avait déraillé; on parlait de plusieurs tués et de wagons incendiés. Le bruit courut aussitôt dans la foule surexcitée qu’on avait commandé déjà quarante cercueils. Aussi lorsque le train de secours revint du lieu du sinistre et rentra en gare, tintant comme un glas sa cloche mélancolique, tout le monde se précipita pour voir les morts. Je n’en vis point; il y en avait cependant deux ou trois, je pense; mais je vis des blessés, entr’autres une religieuse qu’on emportait sur une civière. Je sus plus tard que c’était la Supérieure des Ursulines de Butte.
Nous étions au samedi 4 octobre; nous devions arriver à Spokane le lendemain dimanche à 7 h. du matin; mais le retard imprévu dont je viens de parler modifia notre itinéraire. Le train qui nous portait ne quitta la gare de Billings qu’à 7 h. du soir, et au lieu d’arriver à Spokane, à 7 h. du matin nous étions seulement à Missoula.
Dès le point du jour, j’avais de ma couchette jeté un regard à travers la fenêtre pour voir où nous étions; la première chose que j’aperçus fut le nom de la petite station que nous traversions en ce moment, «Drumond». Cet endroit désert, au cœur des Montagnes Rocheuses, est éminemment favorable aux dévaliseurs de trains. Voyez ici avec quelle sollicitude la Providence veillait sur nous. Le train qui nous précédait avait déraillé près de Billings, le train qui nous suivait fut attaqué et dévalisé par des bandits masqués, précisément à Drumond, et nous passâmes indemnes entre ces deux aventures, qu’il eût peut-être été agréable de conter au coin du feu, mais auxquelles il me fut infiniment plus agréable d’échapper. Pendant cette nuit qui finissait, après avoir franchi en dormant la ligne de faîte des Montagnes Rocheuses, nous étions passés, sans nous en douter, du bassin de l’Atlantique dans le bassin du Pacifique. Les rivières coulaient toutes maintenant vers l’Ouest, à travers de magnifiques montagnes couronnées de forêts de cèdres et de pins. J’aurai plus tard l’occasion de décrire cette région splendide.
J’avais résolu d’interrompre notre voyage à Missoula pour y dire la messe. Missoula est une petite ville de 8 à 10.000 âmes, où notre mission des Montagnes Rocheuses à une belle-paroisse et un important pensionnat de jeunes filles, tenu par des religieuses canadiennes. Nous débarquâmes donc, et au sortir de la gare nous nous dirigeâmes vers l’église catholique, facilement reconnaissable comme toutes les églises catholiques d’Amérique à la croix qui surmonte son clocher. Pour la première fois je voyais une de ces villes neuves de l’Ouest, aux longues rues non pavées, bordées de trottoirs en bois et de maisons basses qui ressemblent aux tentes d’un campement de nomades. Il y a cependant à Missoula quelques grands et beaux édifices en briques ou même en pierres. Près de l’église nous voyons une de ces constructions qui eût fait bonne figure dans nos plus grandes villes d’Europe; pensant que là résidaient les missionnaires, nous sonnons à la porte. Quel ne fut pas notre étonnement de voir apparaître une grande jeune fille, portant sur la tête cette espèce de casque de lancier qui en Amérique sert de coiffure aux élèves des deux sexes fréquentant les Universités de l’Etat. Surpris, je lui demande: «N’est-ce point ici que demeure le P. Palladino?» Souriant de ma méprise, car j’avais pris le pensionnat pour la résidence des Pères, elle me montra de l’autre côté de la rue une maison en bois délabrée et d’aspect misérable. Ce fut une première désillusion pour mes compagnons de voyage, qui n’avaient aucune idée de cette pauvreté, je dirais même de cette indigence. Le presbytère d’ailleurs contrastait avec l’église, belle construction neuve en briques, ornée de vitraux peints. Disons dès à présent qu’après avoir achevé l’église on bâtit aussi un presbytère digne des deux monuments qui l’avoisinent.
Le bon P. Palladino fut d’autant plus surpris de nous voir que nous n’avions pas pu l’avertir d’avance de notre arrivée, et qu’à cette heure matinale il n’y avait aucun train venant de l’Est. Mais bientôt la glace fut rompue et il me dit après en riant de bon cœur: «Figurez-vous que je vous ai pris pour des «tramps». En anglais ce mot signifie un vagabond, un aventurier. Il fut aussitôt résolu que nous prendrions le train de 2 h. de l’après-midi pour Spokane; mais nous comptions sans les retards habituels aux lignes de l’Ouest, et c’est vers 4 h. seulement que nous partîmes. Je ne me doutais pas en ce moment que je devais passer presque tout le temps de mon séjour en Amérique précisément aux lieux où nous venions de stopper ainsi par hasard.
A peine sorti de Missoula, nous entrions dans la réserve des Têtes-Plates, laissant à gauche le pays des Cœurs d’Alène, et longeant la large et belle rivière des Pend-d’Oreilles jusqu’au lac du même nom. Nous étions en plein territoire Indien; pourtant je ne vis alors aucun de ces sauvages classiques, pour la bonne raison qu’il faisait nuit.
Vers 1 h. du matin nous arrivions à Spokane, terme de notre voyage. Depuis notre départ de New-York, nous avions passé en chemin de fer trois jours et trois nuits, exactement quatre-vingts heures.
Transport d’une maison en Amérique.
En langue indienne, Spokane signifie les Fils du Soleil. La tribu des Spokanes ou Fils du Soleil occupait avant l’arrivée des Blancs le vaste territoire compris entre la rivière de Clarck ou Pend-d’Oreilles au Nord et la Colombie à l’Ouest. Une rivière de moindre importance traverse cette plaine et porte le nom de Spokane-River, rivière des Spokanes. A son tour, cette rivière donne son nom à la ville fondée sur ses bords. La ville de Spokane est de création récente; elle n’a pas plus de trente à quarante ans d’existence; elle est grande, prospère, remarquablement propre et même élégante; elle compte aujourd’hui environ 60.000 habitants. Notre mission des Montagnes Rocheuses possède là un des plus beaux collèges que j’aie jamais rencontrés. C’est une immense construction en briques et en pierres, d’une architecture à la fois imposante et artistique. Toutes les applications de la science moderne trouvent place dans cette installation luxueuse: calorifères perfectionnés, salles de bain confortables, téléphone à longue distance, etc. L’eau abonde à tous les étages, et partout vous avez sous la main un robinet d’eau chaude à côté d’un robinet d’eau froide. Bien entendu toute la maison est éclairée à l’électricité, et il n’y à là rien d’étonnant, car l’électricité est fort commune à Spokane. Les rapides et les chutes d’eau de la rivière possèdent une force dynamique considérable qui dès le principe fut utilisée par les Blancs pour l’éclairage de la ville.
Transport d’une maison en Amérique.
L’ancien collège, beaucoup plus petit que le collège actuel, et cependant de dimensions respectables, dut être rapproché des nouveaux bâtiments: on le mit sur des roulettes et on le transporta tout d’une pièce sur son nouvel emplacement. L’opération coûta 10.000 dollars (50.000 francs).
Le collège de Spokane s’appelle Gonzaga College; il a pour patron S. Louis de Gonzague; on espère le transformer un jour ou l’autre en Université.
J’y fus reçu comme un frère par le R. P. Crimont, alors recteur et maintenant Préfet Apostolique d’Alaska, je m’y installai pour quelques semaines en attendant le retour d’Europe du supérieur général de la mission, le R. P. de la Motte. Dans l’intervalle j’eus l’occasion de visiter la mission de Colville et la réserve des Cœurs d’Alène.
Colville est au Nord de Spokane, près des lignes du Canada, sur la rivière et la cascade du même nom; c’est un ancien fort de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Une des premières choses que je remarquai en arrivant et qui m’étonna, c’est que le bureau de poste est installé dans notre Résidence, et c’est un Père qui est maître de postes, désigné par le gouvernement. La maison, bâtie sur une colline, est assez loin de la station, simple plate-forme en bois, sans abri. D’autre part les trains ont souvent des retards et quelquefois personne ne se trouve là à leur passage; quelquefois même ils ne s’arrêtent pas et se contentent en passant de ralentir la vitesse. Comment donc arrive et comment part le courrier? me demandez-vous. Pour l’arrivée, rien de plus simple: le postier du train jette sur le sol le sac de dépêches que l’on va ramasser ensuite: pour le départ, il décroche d’une sorte de potence, dressée au bord de la voie, le sac renfermant le courrier à expédier, qu’on y a suspendu d’avance.
Autrefois la mission de Colville, comprenant l’église, la résidence des missionnaires et l’école, se trouvait au centre du camp indien; depuis, les sauvages ayant émigré sur la rive droite de la Colombie, elle reste complètement isolée. Le ministère se borne donc à des visites périodiques au nouveau campement des Indiens et aux petites villes de la région, dont une porte le nom sonore de République. Le dimanche cependant l’église s’anime de nouveau par l’arrivée de quelques colons voisins de race blanche, d’un petit pensionnat tenu par des Sœurs Canadiennes.
Cascade de Colville.
C’est à Colville que je fis mes premières excursions à cheval: j’allai ainsi un jour, le long de la Colombia, jusqu’à la cataracte qui porte le nom de Chaudière (Kettle falls); c’est une suite de rapides et d’énormes chutes d’eau tombant avec fracas dans un gouffre profond d’où s’échappent,
Appareil pour la remise des dépêches aux trains en marche.
comme d’une chaudière en ébullition, des tourbillons fumants de poussière d’eau.
Je mentionne seulement pour mémoire cette course à Colville. Autrement intéressante fut l’excursion que je fis quelques jours après dans la Réserve des Cœurs d’Alène à Desmet. Ainsi se nomme le village central de la mission en souvenir du vénéré P. de Smet, l’apôtre des tribus indiennes de l’Amérique septentrionale. J’allais enfin voir de près nos chers sauvages. Disons tout d’abord que les choses ont bien changé depuis le P. de Smedt. A cette époque (1840), les Indiens parcouraient encore en toute liberté les immenses régions de l’Ouest, et transportaient leurs pénates partout où les menait leur vie vagabonde. Maintenant que les Blancs ont pénétré jusqu’au Pacifique, et que les troupes des Etats-Unis ont dispersé leurs dernières bandes armées, les Indiens sont cantonnés dans les territoires nettement délimités que l’on appelle des Réserves. Chacune de ces Réserves est grande en moyenne comme un de nos grands départements français; celle des Cœurs d’Alène, pour 500 Indiens (exactement 492), renferme 590.000 arpents de terre labourable et de forêts, qui leur appartiennent de plein droit. Les Indiens doivent habiter dans la Réserve, où ils sont gouvernés par un agent du gouvernement fédéral; ils peuvent cependant voyager comme il leur plaît, chasser ou pêcher hors de la Réserve, mais à condition d’y rentrer sans trop de retard.
On comprend que cette vie à demi civilisée, ce contact des Blancs ait adouci singulièrement les mœurs de nos sauvages. Leur vêtement même s’est modifié, et ce n’est que dans les grandes solennités que l’on voit encore parfois reparaître ces costumes étranges, ces visages barbouillés de rouge ainsi décrits par le P. de Smedt: «Les hommes portent une tunique très longue de peau de gazelle, des guêtres de peau de chevreuil ou de biche, des chaussures de la même étoffe et un manteau de peau de buffle ou une couverture de laine, rouge, bleue, verte ou blanche. Les coutures de leurs habillements sont ornées de longues franges. L’Indien aime à entasser parure sur parure; il attache à sa longue chevelure des plumes de toute espèce: la plume de l’aigle occupe toujours la place principale. Ils s’attachent en outre toutes sortes de colifichets, des rubans de toutes couleurs, des anneaux, des osselets et des écailles. Ils portent au cou des colliers de perles entrelacées d’une sorte d’écaille oblongue qu’ils ramassent sur les bords de l’Océan Pacifique. Dès le matin, ils se frottent la figure, les cheveux, les bras et la poitrine de graisse d’ours, sur laquelle ils étendent une forte couche de vermillon, ce qui leur donne un aspect farouche et hideux.
»Les petits garçons portent une espèce de dalmatique en peau bordée de piquants de porc-épic et ouverte aux deux bords, ce qui donne un air tout à fait singulier à ces petits sans culottes et sans chemise.
»Les femmes se couvrent d’une grande pèlerine, ornée de dents d’élan et de plusieurs rangées de perles de diverses couleurs. Cet habillement, lorsque la peau est blanche et propre, fait un bel effet.
»Le sauvage met autant de soin à orner son coursier qu’il en emploie pour sa propre personne; la tête, le poitrail et les flancs de l’animal sont couverts de pendants de drap écarlate, bordés de perles et ornés de longues franges, auxquelles ils attachent de petites sonnettes.»
De ce costume des hommes, il ne reste aujourd’hui que la couverture de laine aux couleurs éclatantes, dans laquelle l’Indien se drape avec une majesté surprenante. Au lieu de la plume d’aigle, ils se coiffent d’un chapeau de feutre, gris ou blanc, aux larges bords et légèrement conique. Leurs pieds sont comme autrefois chaussés de larges sandales en peau de chevreuil, qu’ils appellent «mocassins». Souvent aussi, au lieu de la couverture, ils portent une longue tunique flottante, grise ou noire. Si le costume a changé, le type du moins est bien resté le même: figure jaune, sans barbe, généralement ronde chez les Têtes-Plates, plutôt ovale chez les Nez-Percés; longs cheveux d’un noir de jais, non point crépus comme ceux des nègres, mais plats et luisants.
Je partis donc de Spokane le jeudi 30 octobre, me dirigeant cette fois vers le Sud; à la station de Tekoa (prononcez Tikô), je m’arrêtai et me mis en quête de l’employé des postes chargé de distribuer le courrier dans la Réserve. L’ayant trouvé, je montai près de lui dans son buggy, voiture légère à quatre roues, et nous enfilons une de ces routes américaines, toutes les mêmes, larges de dix-huit mètres et bordées de chaque côté d’une clôture en bois, uniforme et interminable. A un tournant de la route, mon compagnon me dit: «Ici nous entrons dans la Réserve». «Enfin, pensais-je, je vais voir des sauvages.» Je n’attendis pas longtemps: des voitures chargées d’Indiens, des hommes à cheval, enveloppés dans leur couverture rouge, venaient à notre rencontre. En passant, tous me saluaient en leur langue gutturale: «Gests’galgalt,... Bonjour.» Dans une des voitures, je crus voir une jeune fille, debout derrière le siège, me saluer ainsi, en ajoutant un geste gracieux de la main. Je me trompais; ce n’était pas une jeune fille, c’était un jeune homme; sa figure douce et régulière, encadrée de fines tresses de cheveux noirs, m’avait fait illusion. Tous