Les magnoliées sont une famille dont le genre badiane est le plus important; c’est à lui que l’on doit ces semences connues sous le nom d’anis étoilé de la Chine.
Les anonées croissent, pour la plupart, dans l’Amérique septentrionale; plusieurs fournissent des fruits délicieux, comme la pomme de cannelle, la cherimoya, qu’on cultive maintenant avec succès en Espagne.
Les ménispermées, qui viennent ensuite, croissent dans l’Inde et sont peu remarquables.
Les berbéridées, auxquelles appartient l’épine-vinette, ne le sont pas davantage, non plus que les hermanniées, dont tous les genres sont exotiques.
Les liliacées ne forment pas non plus une famille bien nombreuse; mais elle comprend des arbres remarquables, les tilleuls, dont les fleurs, les baies, le bois, l’écorce, sont d’une si grande utilité.
Les cistées, les rustacées sont deux familles peu importantes de cette même classe; mais il n’en est pas de même de la vingt-troisième et dernière famille de l’hypopétalie, celle des cariophyllées, comprenant ces belles et nombreuses variétés d’œillets qui charment les yeux et embaument les airs: la bourbonnaise, la croix-de-Jérusalem ou de Malte, les agrostèmes, les béhens, la nielle des blés, et enfin le lin, si utile à la santé des hommes.
Les portulacées, première famille de cette classe, doivent leur nom au genre pourpier, le principal de cette famille, qui n’offre rien de remarquable.
Les saxifragées forment une famille nombreuse dont quelques espèces contribuent à l’embellissement des jardins, comme la mignonnette, le gazon de Sibérie, deux charmantes petites plantes dont on fait de jolies bordures, et le rossolis à feuilles rondes, autre petite fleur dont les feuilles sont si irritables, qu’elles se crispent à l’instant au contact du corps le plus léger. Malheur à l’insecte qui vient s’y poser! il périt, retenu par le suc glutineux qui les recouvre.
Les crassulées, que Linné appelait plantes succulentes, et auxquelles on a aussi donné le nom de plantes grasses, comprennent les crassules proprement dites et les joubarbes. Le premier genre n’offre de remarquable et digne des soins de l’horticulteur que la crassule écarlate, originaire d’Afrique, jolie fleur très-recherchée des amateurs, et le rhodiola rosea, d’un aspect peu séduisant, mais dont les racines exhalent une délicieuse odeur de rose. Les joubarbes forment un genre très-nombreux. On cultive peu cette plante, qui n’offre rien d’agréable à la vue. Cependant, dans certaines contrées, on mange les feuilles de plusieurs espèces de joubarbes, et deux autres espèces, l’orpin et le poivre des murailles, ont été pendant fort longtemps et sont encore quelque peu de nos jours employées en médecine; mais quelle est la plante qui n’a pas eu cet avantage ou ce malheur? Le règne végétal tout entier n’a-t-il pas été la proie de ces prétendus guérisseurs? Est-il une pauvre petite plante qui ait échappé à leur barbarie; une contre laquelle ils n’aient employé le fer et le feu; une seule qu’ils n’aient hachée, disséquée, broyée? Heureusement cette férocité s’est amoindrie depuis quelques années; les médecins mutilent moins de plantes et leurs malades meurent un peu moins vite: que le ciel les fasse persévérer dans cette voie!
La famille des cactoïdes est aussi presque entièrement composée de plantes grasses. Rien n’est plus bizarre que les différents genres de cette famille. C’est à elle qu’appartiennent les cierges ou cactiers, plantes admirables par la diversité de leurs formes, l’éclat, la beauté de leurs fleurs, l’abondance de leurs sucs rafraîchissants, qui leur a fait donner, par Bernardin de Saint-Pierre, le nom de sources végétales du désert. Le nopal est l’espèce la plus intéressante de cette famille: c’est sur lui qu’habite et qu’on recueille la cochenille, insecte précieux à cause de la belle couleur écarlate qu’on en tire. La tige du cierge du Pérou qu’on cultive au Jardin des Plantes, à Paris, est ronde, droite, et s’élève à quarante pieds de haut; dans le cierge à grandes fleurs, la tige est rampante, disposition qui lui a fait donner par les amateurs le nom de grand cierge serpentaire. Enfin, c’est dans cette famille que se trouve la plante appelée glaciale, ou licoïde cristallin, nom qu’elle doit à la transparence des vésicules dont elle est couverte, qui la font ressembler à de la glace.
Un des principaux genres des onagrées, cinquième famille de la quatorzième classe, sont les épilobes, remarquables par le mouvement de leurs étamines à l’époque de la fécondation. C’est à ce genre qu’appartiennent le laurier de saint Antoine et l’épilobe à feuilles étroites, dont les racines sont un mets fort recherché dans certaines contrées. Un autre genre de cette famille, l’onagre bisannuelle, concourt à l’ornement des jardins par deux belles fleurs, l’onagre à fleur rose, originaire du Pérou, et l’onagre à grandes fleurs, qui vient de l’Amérique septentrionale. Enfin, à cette famille importante appartiennent encore le santal, dont le bois aromatique est employé dans les parfums, et la macre, connue en France sous le nom de châtaigne d’eau, fruit d’un goût très-agréable.
Les myrtées, sixième famille de cette classe, comprennent quelques arbres et arbrisseaux dont les fruits sont délicieux; le grenadier, le goyavier-poivre, le jambosier, sont de ce nombre. Le grenadier, qui croît naturellement en Afrique, a été cultivé avec succès dans le midi de l’Europe, où il s’est parfaitement naturalisé, particulièrement dans les contrées méridionales de la France. Il faut mettre aussi au nombre de ces précieux végétaux l’angolan du Malabar, qui atteint souvent plus de trente mètres de hauteur, et dont les fruits sont des plus savoureux; et puis encore le giroflier, dont les fleurs non écloses, connues sous le nom de clous de girofle, tiennent un rang si honorable dans les laboratoires du distillateur, du confiseur et de l’artiste culinaire. Enfin, à cette famille appartiennent le syringa, dont on cultive deux espèces, l’odorante et l’inodore, et le myrte, pauvre petit arbrisseau bien inoffensif, bien modeste, dont on a fait le symbole de l’amour heureux, pour exprimer apparemment que l’amour satisfait est une chose assez triste, maussade, à laquelle conviennent l’ombre et le sommeil.
La famille des mélastomées, celle des lythrées sont peu remarquables; mais après elles viennent les rosacées. Un volume ne suffirait pas pour faire l’histoire de la rose, et nous serions bien pâle auprès de l’artiste et du biographe qui ont si heureusement réuni leurs efforts pour donner une âme à cette belle reine. Mais, pour être moins brillante, notre tâche n’en est pas moins douce: s’ils ont fait un délicieux portrait du plus bel enfant de la famille, ils n’ont rien dit des autres: ils ont usé de leur esprit, de leur admirable talent; ils ont fait de l’art et dédaigné la science; ils ont laissé au savant les miettes de leur table; mais ce sont des miettes abondantes et savoureuses, car les rosacées comprennent les fraisiers, les framboisiers, les pêchers, pruniers, abricotiers, amandiers, cerisiers, pommiers, poiriers. Ainsi, les rosacées ne sont pas seulement l’honneur de nos jardins, elles sont aussi l’honneur de nos tables; c’est la beauté et l’abondance: nulle part le parfum et la saveur ne sont plus délicieusement et plus intimement unis. N’est-il pas vrai que les couleurs veloutées de la pêche le disputent à la rose pour l’éclat? Que de charmes, de volupté dans ces formes arrondies!... Et la pêche n’a point d’épines; et la framboise fait pardonner les siennes, non-seulement par son parfum, mais aussi par sa délicieuse saveur... Ah! roses, que ne devez-vous pas au savant qui vous a mises en si bonne compagnie! Vous voyez bien, mes belles, que la science est bonne à quelque chose: grâce à elle, nul n’a le droit de vous exclure de cette brillante et somptueuse réunion; vous êtes, comme la pêche, comme la cerise, comme la fraise, etc., de jolies dicotylédones polypétales périgynes. Vos titres de noblesse sont palpables, authentiques, nul ne peut les contester. Allez, soyez flattées, vantées, chantées, et surtout ne faites pas fi de vos sœurs dont les traits sont moins brillants que les vôtres, mais dont le cœur est plus doux!
Après les rosacées se placent immédiatement les légumineuses, nombreuse et bienfaisante famille qui comprend les pois, les fèves, les haricots, les lentilles, le caroubier, les bois de teinture dits du Brésil, l’acacia, les genêts, les tamariniers, la pistache de terre, dont les gousses, après la fécondation, s’enfoncent dans le sol pour y mûrir.
L’indigotier, membre de la même famille, mérite une mention particulière; c’est de lui qu’on obtient cette belle couleur bleue qui donne aux vêtements des dames une grâce, une élégance que ne comporte aucune autre couleur. L’indigotier est un charmant petit arbuste, originaire des Indes orientales, et qu’on cultive avec succès aux Antilles et dans l’Amérique méridionale. Lorsque les fleurs de l’indigotier commencent à paraître, ce qui arrive trois mois après qu’on l’a semé, on en coupe les feuilles; quarante ou cinquante jours après on en fait une seconde récolte, puis une troisième, qui est ordinairement la dernière, et alors on coupe tiges et feuilles. De ces feuilles et tiges on obtient, par le lavage, une fécule qu’on laisse fermenter, puis on la fait sécher, et elle forme ce beau bleu auquel la plante a donné son nom.
Napoléon, ce génie universel, voulant, par tous les moyens, ruiner le commerce anglais, tenta de faire remplacer l’indigo par le pastel, comme il avait remplacé la canne à sucre par la betterave. Le pastel donne en effet une belle couleur bleue, mais elle ne saurait être comparée à l’indigo: il n’est pas donné, même aux plus grands génies, de faire tous les jours des miracles.
D’autres plantes de cette famille fournissent d’excellents fourrages; tels sont les sainfoins, les trèfles, les luzernes, etc., qui ont en outre la propriété de végéter sans altérer la terre qui les nourrit.
C’est aussi à la famille des légumineuses qu’appartient le genre mimosa, plantes qui présentent au plus haut degré les phénomènes du sommeil et de l’irritabilité des végétaux. C’est dans le genre mimosa que sont placées les sensitives proprement dites, l’acacia de Constantinople, celui de Farnèse, la sensitive grimpante, dont les gousses atteignent quelquefois la hauteur d’un homme, et l’acacia du Nil, qui produit la gomme arabique, unique nourriture des Maures et des Arabes dans leurs longs voyages à travers les déserts. Un morceau de cette gomme, gros comme une noix, et quelques gouttes d’eau, cela suffit pour vingt-quatre heures à la nourriture d’un enfant du désert. Et puis on s’étonne que ces peuplades, malgré leur ignorance, soient indomptables! Les Espagnols sont le seul peuple de la terre dont la sobriété approche de celle des Arabes. C’était un objet de risée pour nos soldats, en Espagne, pendant la guerre de l’indépendance (1808 à 1814), de voir, à l’arçon de la selle des chevaux montés par les officiers espagnols, une chocolatière en guise de pistolets; pourtant cette chocolatière nous était plus funeste que ne l’eussent été les meilleures armes offensives. Grâce à sa chocolatière et aux tablettes de chocolat contenues dans son portemanteau, l’Espagnol n’avait pas à s’occuper de sa subsistance; il n’avait besoin ni de rations de pain, ni de rations de viande, riz, sel, etc. Pendant une halte de dix minutes, il battait le briquet, mettait le feu à quelques broussailles, et faisait son chocolat, qu’il avalait aussitôt; cela terminé, il pouvait se battre pendant vingt-quatre heures sans que son estomac l’obligeât à s’occuper d’autre chose. Il est donc bien vrai que l’estomac et le cœur sont antipathiques; le dernier peut entraîner à bien des folies, le premier ne fait faire que des sottises.
Le cachou est encore un produit de la même famille, qui compte aussi parmi ses membres l’arbre de Judée et le baguenaudier commun, deux des principaux ornements des jardins d’une certaine étendue.
Enfin, la famille des légumineuses compte parmi ses membres le lotier pied-d’oiseau et le sainfoin oscillant. Ce fut le premier de ces végétaux qui fit soupçonner à Linné les changements qu’éprouvaient les plantes pendant la nuit. Cet homme de génie ayant remarqué un soir, en se promenant dans son jardin, à Upsal, que les fleurs du lotier avaient disparu, pensa d’abord qu’elles avaient été arrachées, et il passa outre; mais quelle fut sa surprise lorsque le lendemain, dans le cours de la journée, il les retrouva sur la plante, aussi belles et aussi fraîches qu’avant leur disparition! Il comprit qu’il s’opérait dans ces plantes un phénomène inconnu jusqu’alors, et pendant trois nuits entières il se tint en observation près des lotiers. Ce fut ainsi qu’il déroba à la nature son secret, et qu’il découvrit l’intéressant et étonnant phénomène du sommeil des plantes, que quelques-uns de ses devanciers avaient seulement soupçonné.
Le sainfoin oscillant n’est pas moins remarquable sous ce rapport que le lotier. Cette plante, originaire des Indes, a des mouvements singuliers: les deux folioles latérales, continuellement agitées, décrivent un arc de cercle dans l’espace de deux minutes. Le plus ordinairement, l’une se porte vers le haut, tandis que l’autre s’abaisse. Ce mouvement se continue dans les feuilles détachées de la plante, et il peut même exister pendant plusieurs jours, si l’on a soin de mettre le pétiole dans l’eau. Chose plus remarquable encore, le mouvement cesse dès que l’époque de la fécondation de la plante est passée. Les Indiens attribuent à ces folioles des propriétés extraordinaires, et ils en composent des philtres... Ne nous en moquons pas trop: ces philtres-là pourraient être des cousins germains de nos tisanes.
Les térébinthacées forment aussi une famille d’une grande utilité à cause des beaux vernis qu’elles produisent; c’est à cette famille qu’appartient le pistachier, dont les amandes vertes sont si fort en honneur chez les confiseurs et les glaciers.
On cultive, dans les contrées méridionales de l’Europe, deux espèces du genre pistachier, le lentisque et le pistachier térébinthe. C’est du premier de ces arbres que provient le mastic du commerce; l’autre donne la térébenthine la plus recherchée, celle dite de Chio: les Orientaux la mâchent habituellement pour se parfumer la bouche.
Une espèce importante des térébinthacées, les balsamiers, fournit des baumes précieux, dont l’action stimulante sur l’économie animale est très-active. Les plus importants sont le baume de la Mecque, ou baume blanc, et la résine élémi.
Deux autres résines non moins connues appartiennent à cette famille: la première est l’encens qu’on retire du boswellia serata; la seconde est le baume de tolu.
Ce sont encore les térébinthacées qui produisent la résine connue sous le nom de myrrhe, substance si précieuse dans l’antiquité, qu’aux dieux seuls s’offraient l’encens et la myrrhe.
Enfin, on cultive dans les jardins, comme objets d’agrément, le sumac amarante, le traçant et le glabre, tous trois de la même famille. L’écorce du glabre passa pendant quelque temps pour avoir des qualités fébrifuges presque aussi actives que le quinquina. Cette plante a-t-elle perdu ses qualités, ou bien ne les a-t-elle jamais possédées? C’est ce que nous ne saurions dire; mais toujours est-il qu’on ne l’emploie plus comme médicament. Nous l’avons dit: c’est, hélas! le sort des plus beaux végétaux comme des plus humbles; tous y ont passé, y passent ou y passeront, mais tous en sortiront. Ne voilà-t-il pas que l’on renonce à l’emploi du quinquina lui-même!... Oui, mesdames, le quinquina, sur lequel on a écrit de si belles choses; le quinquina, qu’on a chanté sur tous les tons, sur tous les rythmes, le quinquina est détrôné... détrôné par l’arsenic!...
—Mais, disait-on au savant auteur de cette substitution, l’arsenic n’est donc plus un poison?
—C’est toujours un des poisons les plus actifs, répondit le docteur, et c’est justement pour cela qu’il guérit...
—De la fièvre?
—Et de beaucoup d’autres choses!
Les rhamnides, dernière famille de cette classe, diffèrent peu des térébinthacées; c’est à elles qu’appartiennent les jujubiers et les houx.
Dans le genre nerprun, de cette famille, se trouve le nerprun, dont les baies servent à faire le vert de vessie, employé par les peintres; les fruits d’une autre espèce appartenant à ce genre donnent la graine dite d’Avignon, avec laquelle on fabrique une belle couleur jaune. Le bois du nerprun bourgène est préféré à tout autre pour la fabrication de la poudre à canon.
Le genre jujubier est exotique à l’Europe; l’espèce cultivée est depuis longtemps acclimatée dans la Provence et le Languedoc: c’est cette espèce qui produit les jujubes, fruit assez peu estimé parmi nous, mais dont on fait une assez grande consommation en Égypte. Ce doit être aussi dans ce dernier pays un fruit très-substantiel, puisque l’histoire rapporte que l’armée d’Orphellus, traversant l’Afrique pour se rendre à Carthage, ne vécut que de jujube pendant ce long trajet.
La première famille de cette classe se compose des euphorbiées, plantes généralement suspectes. Elles varient beaucoup dans leur port, et contiennent la plupart un suc laiteux, âcre, caustique, qui peut donner la mort. Toutefois, ce principe se volatilise aisément, et les plantes qu’on a desséchées peuvent ensuite être employées sans inconvénient. C’est ainsi que la racine du manioc devient très-salubre lorsqu’on a séparé sa fécule abondante du suc vénéneux dont elle est imprégnée; on fait de cette fécule d’assez bon pain dans toute l’Amérique et dans une partie de l’Asie et de l’Afrique.
Le ricin, dont l’huile est employée à divers usages, appartient à la même famille. Le ricin commun, que l’on appelle palma-christi, est un bel arbre de dix mètres de hauteur, dont les feuilles palmées sont d’un très-bel effet sur les côtes de Barbarie, d’où il est originaire; mais, ainsi que nous l’avons dit ailleurs, cultivé en Europe, le ricin n’offre plus qu’une plante herbacée annuelle. Cependant, si on l’abrite convenablement dans une orangerie quand viennent les grands froids, la tige, au lieu de mourir, durcit, persiste et devient ligneuse, ce qui prouve que la température seule a pu la réduire à la condition de plante herbacée. Mais ce n’est pas la seule singularité que présente le ricin: ses semences sont composées d’une substance blanche, ferme, laiteuse, analogue à celle des amandes; ces semences recèlent une huile abondante, et cette huile peut être un comestible très-agréable ou un poison très-actif, selon le procédé qu’on emploie pour l’obtenir. Voici l’explication de cette espèce de phénomène: la partie supérieure des grains, le tégument, contient une substance émulsive, oléagineuse et douce; mais la partie intérieure, où se trouve le germe de la plante, contient un suc essentiellement vénéneux qui peut causer les accidents les plus graves.
Si donc on presse cette graine modérément, on obtient une huile délicieuse; mais si la pression atteint le germe de manière à en exprimer le suc, l’huile qu’on en tire n’est plus qu’un médicament dont on ne peut faire usage qu’avec toutes les précautions usitées pour les substances vénéneuses... Et remarquez, Mesdames, que nous disons médicament pour ne pas avoir l’air, nous profanes, de nous jeter un peu trop à corps perdu dans l’opposition à l’endroit de messieurs de la Faculté, gens fort peu plaisants de leur nature; toutefois, nous ne sommes pas de ceux qui pensent que la parole a été donnée à l’homme pour déguiser sa pensée, et nous pensons qu’il est toujours sage de se défier de ces gens dont les lèvres sont enduites de miel et qui n’ont que le fiel dans le cœur.
Les cucurbitacées forment la deuxième famille, qui comprend les pastèques, potirons, concombres et melons... famille bien innocente, n’est-ce pas? les melons surtout; chair fade trop souvent, il est vrai, aqueuse, débilitante, d’une odeur nauséabonde, mais, au demeurant, d’une parfaite innocuité.
Telle est l’opinion que nous formulions, il y a quelque temps, dans une réunion de naturalistes où l’on avait admis quelques profanes.
—Monsieur, nous dit un de ces derniers, je respecte votre opinion, mais je suis heureux de pouvoir le déclarer solennellement, j’exècre les melons.
Comme cela se passait vingt minutes avant l’heure fixée pour le banquet, ces paroles produisirent une certaine émotion, car c’était au mois de juillet, et l’odeur d’excellents melons, formant une partie des hors-d’œuvre, pénétrant jusque dans la salle de nos conférences, affectait agréablement les nerfs olfactifs de la majeure partie des savants réunis.
—Je vois bien que cela vous surprend, messieurs, reprit l’anti-meloniste, eh bien, écoutez: J’avais un frère, c’était une nature d’élite, il était fort comme Hercule, penseur comme Montaigne et beaucoup plus savant qu’Aristote. C’était en 1824; il venait d’être reçu avocat et de se marier presque simultanément, et il avait établi son domicile à Paris, dans le quartier latin, rue Percée, no 12. Le 23 août de cette fatale année, il allait se mettre à table avec sa jeune femme, lorsque celle-ci témoigna le désir de manger du melon.
—Mais je veux que tu l’achètes toi-même, dit-elle à son mari; je n’en ai jamais mangé de bons que ceux que tu m’as apportés.
Mon malheureux frère était superstitieux, comme tous les gens d’un esprit supérieur: l’année précédente, à pareil jour, une voiture lui avait passé sur le corps, rue Dauphine, et, heureusement guéri, il s’était promis de ne pas sortir de chez lui le jour anniversaire de cet événement; mais sa jeune femme insista et fit si bien qu’il sortit tête nue pour aller au bout de la rue... A peine avait-il franchi le seuil de la porte cochère, qu’une masse énorme, lancée d’un cinquième étage, l’atteignit à la tête et le renversa. Quand on le releva, il était mort!... Et voici la cause de cet affreux malheur: un ouvrier, rentrant chez lui, avait acheté pour quelques sous un melon d’une énorme dimension; mais arrivé à sa mansarde, et ayant mis le couteau dans le monstrueux cucurbitacé, il s’en était exhalé une odeur infecte; furieux de sa mésaventure, le malheureux avait lancé le melon par la fenêtre... Si le melon trop mûr n’était pas une horrible chose, je n’aurais pas à déplorer ce malheur, dont tout Paris s’est entretenu pendant vingt-quatre heures, pour n’y plus songer ensuite. Donc, les cucurbitacées sont en général de laides, monstrueuses et dégoûtantes choses; et qu’attendre d’ailleurs de ces tiges si lâchement rampantes, qu’il faut les arrêter violemment pour les obliger à produire quelque chose?...
Viennent au troisième rang les urticées, qui comprennent le houblon, cette plante dont on fait une si détestable liqueur connue sous le nom de bière; le poivrier, plante ardente et généreuse.
Et pourtant c’est un pauvre arbrisseau, délié comme la vigne, comme elle ayant besoin d’appui pour se développer, s’attachant aux arbres, serpentant le long de leurs branches, et laissant pendre ses fruits en petites grappes pressées. Cet arbrisseau, au feuillage sombre, à l’apparence pauvre, est devenu, sous la main de l’homme, une production de haute importance et l’objet d’un immense commerce; c’est un aromate précieux pour l’art culinaire; il figure sur toutes les tables. C’est un stimulant énergique, bien supérieur au café sous ce rapport; mais il ne fait pas rêver comme le café, et il est de si doux rêves!
Le poivre n’est pas une découverte nouvelle, car Horace parle de cet aromate; mais on ne le trouvait autrefois qu’aux Indes orientales; depuis un siècle seulement il a été importé dans les colonies d’Amérique, en même temps que le muscadier et le giroflier, et, chose étrange! l’auteur de cette importation s’appelait Poyvre, ce qui a fait croire à tort qu’il avait donné son nom à cette substance.
En vérité, c’est quelque chose de honteux que notre ingratitude envers les hommes utiles qui ont rendu le plus de services à notre pays. Ainsi, nous savons les faits et gestes d’Alexandre et de Néron; Cartouche et Mandrin ont trouvé des historiens, et c’est à peine si nos biographies ont daigné admettre le nom de M. Poyvre dans les longues colonnes de leurs fastidieuses nomenclatures. On peut affirmer pourtant qu’il n’est pas de citoyen dont la vie ait été mieux remplie, et qui ait montré à la fois plus de dévouement à sa patrie et un désintéressement plus grand. C’est tout un drame que la vie de cet homme, et les péripéties terribles n’y manquent pas.
Né à Lyon en 1719, Poyvre, à vingt ans, ayant terminé de longues et fructueuses études, se rendit en Chine et de là en Cochinchine. Son premier soin, dans ces pays, fut d’en apprendre la langue. Il y parvint en peu de temps, grâce à sa haute intelligence et au zèle qu’il apporta à cette étude. Il s’appliqua ensuite à recueillir une foule d’observations qui devaient être précieuses pour son pays; puis, impatient de doter la France de ses découvertes, il s’embarqua pour y revenir. Le navire qui le ramenait était encore dans la mer des Indes, près du détroit de Banca, lorsqu’il fut attaqué par un bâtiment anglais de force supérieure. Le canon gronde, le capitaine français donne des armes à tous les passagers; Poyvre refuse celles qu’on lui offre.
—Vous êtes donc un lâche? s’écria le capitaine indigné.
—J’espère vous prouver le contraire, répondit le jeune homme sans s’émouvoir.
Aussitôt, il jette son habit, son chapeau, et, muni d’une petite pharmacie portative qui faisait partie de son bagage, il s’élance sur le pont: les balles et les boulets frappent et renversent tout ce qui l’environne, son calme ne se dément pas; il va, sous le feu le plus terrible, ramasser les blessés; il les panse sous une grêle de mitraille. Bientôt il est couvert de blessures, le sang coule de toutes les parties de son corps.
Le capitaine court à lui:
—Pardon! s’écria-t-il en lui serrant la main; vous êtes le plus brave de tous... mais nous allons tenter l’abordage; descendez, je vous en conjure!...
Pour toute réponse, Poyvre s’élance vers un canonnier qui vient de tomber, au même instant, un boulet lui emporte un bras. Une heure après, il était prisonnier des Anglais.
Conduit à Batavia, puis renvoyé à Pondichéry, Poyvre put enfin s’embarquer de nouveau, et il était heureusement arrivé en vue des côtes de France lorsqu’il tomba une seconde fois au pouvoir des Anglais; il ne recouvra sa liberté qu’en 1745.
Au milieu de toutes ces vicissitudes sur mer comme sur terre, manquant de tout et en butte à tous les périls, Poyvre, animé par le patriotisme le plus pur, n’avait jamais négligé une occasion d’ajouter au trésor de ses connaissances, et d’étudier particulièrement tout ce qui se rattachait à l’histoire naturelle et au commerce des colonies. De retour dans sa patrie, il s’empressa de communiquer au gouvernement deux projets de la plus haute importance qu’il avait conçus: le premier était d’ouvrir un commerce direct entre la France et la Cochinchine; le second était d’enrichir les îles de France et de Bourbon des épiceries dont la culture avait été concentrée jusqu’alors dans les Moluques. On adopta ces projets, et Poyvre fut chargé de les accomplir.
Le premier projet réussit parfaitement; le second était en voie d’exécution, et déjà le muscadier, le giroflier et le poivrier prospéraient à l’île de France, lorsque l’homme infatigable auquel on devait ces résultats fut fait prisonnier une troisième fois par les Anglais, qui le retinrent jusqu’à la paix conclue en 1761.
De retour à Paris, Poyvre fut nommé intendant des colonies, et le roi lui donna le cordon de Saint-Michel avec des lettres de noblesse. De 1767 à 1773, il administra les îles de France et de Bourbon, et il en répara tous les désastres. Parmi les hommes qui ont rempli un rôle éminent dans l’administration, il en est peu qui aient laissé une mémoire plus digne de vénération. En lui les vertus privées étaient la source des vertus publiques: au plus parfait désintéressement il joignait une équité scrupuleuse, une fermeté calme et une persévérance à toute épreuve: les travaux publics, les établissements de charité, d’agriculture; les finances, les expéditions maritimes, l’administration de la justice, tout fut organisé par ses soins, conduit et perfectionné par son zèle. La science devrait lui être reconnaissante de ses efforts pour avancer ses progrès, et l’humanité, de ceux qu’il fit pour adoucir le sort des esclaves.
L’introduction des précieuses cultures de l’Inde dans les îles de France et de Bourbon n’est pas le moindre des bienfaits dont ces îles lui soient redevables. La France en recueille encore les fruits à l’île Bourbon et à la Guiane, où les plantes aromatiques sont autant de conquêtes pacifiques et fécondes qui doivent faire bénir la mémoire de Poyvre.
Revenu en France en 1773, ce grand homme se retira dans une maisonnette qu’il possédait sur les bords de la Saône, et y mourut en 1786, presque entièrement oublié de la génération sur laquelle il avait répandu tant de bienfaits.
Combien de prétendus savants se sont fait des noms retentissants et des fortunes colossales avec dix fois moins de connaissances acquises et de génie que n’en possédait Poyvre!... Le véritable homme de mérite se contente de sa propre estime; il a la conscience de ce qu’il est, et cela lui suffit.
Mais nous voici bien loin de la famille des urticées, qui comprend encore les mûriers, qu’on pourrait appeler arbres à soie, et les figuiers, dont le fruit est un des plus répandus sur la surface du globe: on le trouve dans tous les climats chauds, et là il se présente sous la forme d’un arbre élevé. Dans nos climats tempérés, ce n’est qu’un arbrisseau touffu; dans les pays froids, c’est un arbuste de serre chaude.
La culture du figuier est très-ancienne; on en cultivait en Italie avant la fondation de Rome, et de temps immémorial on a récolté des figues dans le midi de la France. Parmi les nombreuses variétés de figuiers, on remarque le figuier des Indes; c’est un arbre immense, des branches duquel pendent de longs jets qui s’enfoncent dans la terre, y prennent racine, deviennent des arbres semblables au premier, lancent à leur tour d’autres jets qui ont le même résultat et qui, envahissant le terrain, étouffent tous les végétaux qu’ils rencontrent.
D’une autre espèce appelée figuier du Bengale on obtient, par incision, une gomme élastique très-recherchée.
Mais le plus généralement cultivé est le figuier commun; c’est celui auquel on accorde la préférence dans tous les pays méridionaux de l’Europe. Il donne deux récoltes par an, et comme tout le fruit d’une récolte ne mûrit pas simultanément, un seul figuier, s’il est fort, peut donner du fruit pendant toute la saison.
La figue est un fruit fort sain quand il a atteint toute sa maturité. On consomme une grande quantité de figues fraîches, mais la quantité qu’on en fait sécher est bien plus considérable; il est vrai que c’est le fruit qui, à l’état de conservation, présente le plus de qualités nutritives. La quantité de figues que l’on fait sécher en Provence est immense, et pourtant elle ne suffit pas à la consommation de la France, qui en tire encore de l’Espagne et du royaume de Naples.
Les anciens, qui faisaient d’autant plus de cas de la figue qu’ils ne connaissaient pas tous les excellents fruits que nous possédons aujourd’hui, ont fait des guerres terribles pour conquérir des pays par la seule raison qu’on y trouvait l’olivier, la vigne et le figuier. Il paraît pourtant qu’alors, comme aujourd’hui, l’opinion générale souffrait d’assez nombreuses exceptions, et que les Grecs n’en faisaient point grand cas, ainsi que le prouve cette anecdote historique: Un riche Athénien se rendit un jour sur la place publique; il y fit rassembler le peuple, puis, du haut de la tribune où il s’était placé, il s’écria: «O Athéniens! j’ai à ma campagne, tout près des murs de la ville, un énorme figuier où plusieurs citoyens de cette ville se sont pendus. Si donc quelques-uns d’entre vous voulaient suivre cet exemple, je leur donne avis qu’ils aient à se hâter, car dans trois jours le figuier sera coupé et jeté au feu.»
De nos jours, Brillat-Savarin disait qu’il donnerait un melon pour une figue, et une figue pour un melon. Que les gastronomes tirent la conclusion.
La quatrième famille de cette classe est celle des amentacées, à laquelle appartiennent les plus beaux arbres de nos forêts: chênes, châtaigniers, charmes, aunes, peupliers, bouleaux.
Tous les arts sont tributaires des amentacées; ils sont la richesse et la prospérité des États, et l’existence de ceux-ci y est même attachée. Cette observation n’avait pas échappé au ministre Colbert, qui disait souvent que la destruction des bois amènerait la perte de la France.
Le chêne est certainement une des productions les plus belles et les plus utiles de notre globe. S’il y a des arbres plus élevés et plus gros, il n’en est pas un seul qui offre un bois à la fois plus solide et plus facile à tailler; aussi de tout temps a-t-il été l’emblème de la force. On reconnaît ses feuilles dentelées sur les plus anciennes médailles. Il croît lentement, à peine au bout d’un siècle son tronc a-t-il un mètre de circonférence, et cependant on en voit souvent dont la circonférence est de onze à douze mètres, ce qui suppose onze à douze cents ans d’existence. De vieilles traditions révèlent que, dans les temps de barbarie, les hommes vivaient du fruit du chêne, qu’on nomme gland. Cela ne serait pas impossible, puisque parmi les variétés du chêne il en est dont le fruit est doux; mais il ne faut pas, sur ce point, prendre à la lettre le rapport des historiens, car les anciens donnaient le nom de gland à tous les fruits des arbres de haute taille. La faîne s’appelait le gland du hêtre, la noix, le gland de Jupiter, etc.
Une variété remarquable du chêne est celle dont l’écorce épaisse et spongieuse est connue sous le nom de liége. Tous les neuf ou dix ans, cette écorce se fend, se détache d’elle-même, et elle est remplacée par une autre qui se forme en dessous. Un arbre peut donner ainsi jusqu’à quinze récoltes avant d’être épuisé. Le chêne-liége croît spontanément dans les parties méridionales de l’Europe: on en trouve beaucoup dans le midi de la France.
Le châtaignier mérite aussi d’être placé au premier rang des arbres les plus beaux et les plus utiles. Non-seulement son bois est excellent pour la charpente, mais ses fruits forment la principale nourriture des habitants de beaucoup de pays. Dans plusieurs parties de la France, telles que le Limousin, le Périgord, les Cévennes, la Corse, les habitants des campagnes ne mangent pas d’autre pain que celui de châtaignes. Il en est de même dans les montagnes des Asturies, en Espagne; dans les Apennins, en Italie, et dans plusieurs cantons de la Sicile. La récolte des châtaignes est presque toujours très-abondante, et elle ne manque jamais entièrement.
Sous le rapport de la beauté, le châtaignier ne le cède à aucun autre: son port est majestueux, et il arrive à une grosseur prodigieuse. Tel est celui que les voyageurs vont visiter sur le mont Etna, dont nous avons parlé plus haut, et qui n’a pas moins de quatre mille ans. On en voit un en France, près de Sancerre, dont le tronc a plus de dix mètres de circonférence, et qui est âgé de plus de mille ans; il y a plus de six cents ans qu’on l’appelait déjà le gros châtaignier.
Les aunes sont aussi d’une utilité générale. Les saules forment une division considérable. L’espèce la plus remarquable est le saule pleureur, dont les branches, en retombant, font de si belles arcades de verdure.
Parmi les peupliers, qui sont aussi fort nombreux, on distingue le peuplier d’Italie, celui du Canada, celui d’Athènes, et le peuplier baumier, dont on tire une substance odorante connue sous le nom de tacamahaca.
Les bouleaux se trouvent jusque vers le pôle arctique, où ils sont les derniers vestiges de la végétation ligneuse. Leur séve est, pour les Kamtschakales, une boisson délicieuse. Dans l’Amérique septentrionale, les habitants emploient l’écorce du bouleau pour faire des barques et des pirogues. En France, on en fait des sabots et des balais.
Enfin, c’est aussi aux amentacées qu’appartient le cirier, arbrisseau originaire de l’Amérique, dont le fruit contient une assez grande quantité de cire. Il s’est parfaitement naturalisé dans le midi de la France; mais jusqu’à présent il n’a été considéré que comme plante d’agrément, et l’on n’a pas tenté d’en tirer un parti avantageux.
La dernière famille est celle des conifères, ou arbres toujours verts, à la tête de laquelle il faut placer le cèdre majestueux qui élève sa tête dans les nues; le second rang appartient aux sapins, ces fiers enfants du Nord; le pin se place ensuite, puis les mélèzes, les cyprès, les ifs et l’éphédra, derniers et humbles enfants de cette famille de géants.
Ici finit la tâche du botaniste, que nous quittons pour entreprendre celle de l’horticulteur. Après avoir tenté de faire connaître les plantes, nous essayerons de dire comment naissent les plus jolies, l’éducation qui leur convient, les dangers dont il faut les garantir, les défauts dont il importe de les corriger. Nous ferons de l’hygiène, de la pathologie, de la thérapeutique de parterre, et là, au moins, nous ne serons pas forcé d’avoir recours à un langage barbare pour raconter et faire comprendre de douces et gracieuses choses.